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L’HISTOIRE DU VIEUX DOCTEUR

– Nelly, je t’en prie, cours vite à la poste me chercher les journaux, dit M. Darbel.
Nelly, une jeune fille de quatorze ans, était assise au jardin, absorbée dans la lecture d’un livre. Elle fronça les sourcils en entendant la voix de son père, et répondit d’un ton languissant :
– Oh ! papa, pas maintenant, je lis !
– Voyons, voyons, un peu d’amabilité, dit le père, toujours trop indulgent pour sa fille.
– Ne pourrais-tu pas attendre qu’oncle Jacques aille chercher ses lettres ? Il est près de quatre heures, reprit Nelly avec toujours moins d’entrain.
– Ton oncle ne sort pas cet après-midi, et il me faut mes journaux tout de suite, insiste M. Darbel, et cette fois avec une nuance de sévérité qui ne lui est pas habituelle.
– Bon, je vois bien qu’il faut que je me décide, dit Nelly sèchement. Et, se levant, elle ferme son livre d’un air maussade.
Nelly monte dans sa chambre pour chercher son chapeau ; un instant plus tard, elle franchit le seuil de la maison et se trouve dans la rue.
– Vous allez à la poste, Nelly ? dit à ses côtés une voix cordiale ; attendez une minute ; ma voiture est tout près ; nous ferons route ensemble.
C’était le docteur Neuhaus, un vieil ami de la famille, qui lui aussi sortait de la maison, où il venait de visiter la mère de Nelly, malade depuis longtemps.
– M’aurait-il entendue répondre à papa ? se demanda la jeune fille, et elle se sentit rougir, car sa conscience n’était pas très tranquille.
Bientôt Nelly se trouva assise à côté du docteur dans le vieux cabriolet où tous les enfants des environs ambitionnaient de trouver une place, car le Dr Neuhaus savait se faire aimer des jeunes ; sa bonté était proverbiale dans toute la contrée.
Mais ce jour-là le docteur restait silencieux ; puis, après quelques minutes, ce fut très sérieusement qu’il adressa la parole à sa jeune compagne :
– Nelly, j’ai une histoire à vous raconter.
– Oh ! tant mieux, répondit Nelly, car les histoires du vieillard étaient toujours les bienvenues.
– Un soir, commença le docteur – j’avais alors treize ans – je sortais de l’école avec d’autres garçons de mon âge. Depuis une semaine déjà, nous avions convenu, mes camarades et moi, de profiter du premier beau jour pour aller nous baigner dans la rivière. Ce soir-là, l’air était surchauffé par le soleil ardent qui avait brillé depuis le matin ; et nous songions avec délices à la fraîcheur du bain. Nous nous hâtions, tout joyeux à la pensée du plaisir qui nous attendait.
Nous approchions de notre destination, quand je vis mon père venir à notre rencontre. Il marchait lentement sur la route poussiéreuse, et portait un lourd paquet sous son bras. Lorsqu’il m’aperçut, il m’arrêta et me dit, en hésitant un peu :
– Henri, me porterais-tu ce paquet à la poste ?
Je suis certain qu’il était visible sur mon visage que j’étais consterné ; mon premier mouvement fut de me détourner, plein de mauvaise humeur. Mais depuis une semaine, mon père n’était pas bien, et si je refusais de lui rendre ce service, je savais qu’il devrait aller au village lui-même. Pourtant la rivière, et l’eau fraîche, et l’ombre mystérieuse des sous-bois… J’hésitai un instant, puis Dieu me donna la victoire.
– Oui, papa, j’irai, dis-je gaiement. Et me tournant vers mes camarades :
– Vous autres, ne m’attendez pas, ce sera pour une autre fois.
Mon père me remit le paquet.
– Merci, mon garçon, dit-il. Cela me fait de la peine de gâter ton plaisir. Je voulais aller moi-même au village, mais, je ne sais pourquoi, je me sens étrangement faible ce soir.
Il fit encore quelques pas avec moi, en me donnant les directives nécessaires, puis, au moment de me quitter, il mit sa main sur mon épaule et répéta :
– Je te remercie, mon fils. Tu as toujours été pour moi un enfant soumis, Henri.
Je courus jusqu’au village et revins à la maison aussi vite que possible. Comme j’approchais de notre demeure, je remarquai un rassemblement devant la porte et, par la fenêtre ouverte, j’aperçus un mouvement inhabituel dans l’intérieur de la maison. Un de mes voisins se détacha du groupe qui se tenait à l’entrée et vint au-devant de moi. De grosses larmes coulaient sur ses joues.
– Ton père, me dit-il, est tombé mort en arrivant à la maison, quelques minutes après t’avoir quitté.
– Nelly, je suis maintenant un vieillard, mais durant toutes ces années, j’ai rendu grâces à Dieu de ce qu’Il n’a pas permis que je refuse la dernière demande de mon père.
Le vieux docteur passa la main sur ses yeux ; Nelly, de son côté, pleurait doucement, le visage caché dans ses mains. Lorsqu’elle releva la tête, ce fut pour dire :
– Oh ! mon cher papa, jamais plus je ne te ferai de la peine !
C’était une heureuse jeune fille qui revint de la poste ce soir-là. En apercevant son père assis tranquillement devant la maison, elle poussa un cri de joie, courut à lui et jeta ses bras autour de son cou, en lui disant tout bas :
– Je suis bien fâchée d’avoir été insolente avec toi, ce soir. Pardonne-moi, je t’en prie.
Nelly n’oublia pas sa bonne résolution. Elle avait toujours avec elle une feuille de papier sur laquelle elle avait écrit : Souviens-toi de l’histoire du docteur.
Mais le cœur humain est si faible et si mauvais, et Nelly dut en faire l’expérience. Cela l’amena au Seigneur Jésus, qui seul peut nous donner le pardon de nos péchés et un cœur nouveau. Et elle fut ensuite un soutien et une bénédiction pour ses parents.

Enfants, obéissez à vos parents dans le Seigneur, car cela est juste (Éph. 6. 1).
Enfants, obéissez à vos parents en toutes choses, car cela est agréable dans le Seigneur (Col. 3. 20).
Un fils sage réjouit son père (Prov. 10. 1).

D’après La Bonne Nouvelle 1903