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L’HISTOIRE DU BAMBOU

(UNE ALLÉGORIE)

 

Sur le versant des collines de la province de Kucheng, aux Indes, les arbres les plus précieux sont souvent marqués du nom de leur propriétaire. D’autre part, l’eau est habituellement amenée des sources situées au haut des montagnes jusque dans les villages, par des canaux faits de troncs de bambous, ajustés les uns aux autres.
Un bel arbre se dressait, au milieu de centaines d’autres arbres, sur le versant d’une fraîche colline, son tronc sombre et brillant, ses magnifiques branches frissonnant sous la brise du soir.
Tandis que nous l’admirions, nous fûmes conscients d’un doux bruissement de feuilles, et nous entendîmes distinctement un léger murmure : « Vous trouvez que je suis beau ; vous admirez mon tronc élevé et mes branches gracieuses ; je n’ai cependant rien dont je puisse me glorifier. Tout ce que je possède, je le dois à l’amour vigilant de mon Maître. C’est lui qui m’a planté ici, sur cette colline fertile où mes racines ont pu atteindre les sources cachées et s’y enfoncer pour s’abreuver continuellement de leur eau vivifiante, et y puiser la nourriture, le rafraîchissement, la beauté et la force pour mon être tout entier ».
« Voyez-vous les arbres qui se trouvent de l’autre côté, combien ils sont misérables et rabougris ? C’est que leurs racines n’ont pas encore atteint les sources vives. Depuis que j’ai trouvé ces eaux cachées, je n’ai jamais manqué de rien.
« Avez-vous remarqué ces caractères gravés sur mon tronc ? Regardez-les de plus près, – ils sont taillés dans mon être même. L’opération de la gravure a été douloureuse. Je me demandais alors pourquoi il me fallait souffrir ainsi, – mais c’était la main même de mon Maître qui maniait le ciseau ; et lorsque le travail fut achevé, je reconnus, avec un sanglot de joie inexprimable, que c’était Son nom même qu’Il avait gravé sur mon tronc. Je compris alors, avec une assurance inébranlable qu’Il m’aimait, et qu’Il tenait à moi, et qu’Il voulait que tout le monde sût que je Lui appartenais. Je puis bien me glorifier d’avoir un tel Maître ».
Tandis que l’arbre nous parlait ainsi de Son Maître, nous regardions autour de nous, et voici ! Le Maître Lui-même était là. Il regardait Son arbre avec un tendre amour et un ardent désir, et dans Sa main, Il tenait une hache tranchante. « J’ai besoin de toi », dit-Il. Es-tu entièrement prêt à te donner à Moi ? »
« Maitre », répondit l’arbre, « je suis tout à Toi ; mais à quoi pourrais-je T’être utile ? »
« J’ai besoin de toi », reprit le Maître, « pour apporter Mes eaux vivifiantes dans quelques lieux secs et arides qui n’en ont point ».
« Mais, Maître, comment pourrais-je servir à cela ? Je puis demeurer dans Tes sources vives, et en absorber les eaux pour ma propre subsistance. Je puis étendre mes bras vers les cieux, et m’abreuver dans Tes ondées rafraichissantes, devenir ainsi fort et beau, et me réjouir, de ce que la force et la beauté me viennent également de Toi, et proclamer à tous que tu es un Maître riche en bonté. Mais comment pourrais-je apporter de l’eau aux autres ?
La voix du Maître se fit merveilleusement tendre, tandis qu’Il répondait : « Je puis Me servir de toi, Mon arbre, si tu es prêt à me laisser faire. Il faudrait que Je t’abatte à terre et que Je t’enlève toutes tes branches, pour te laisser nu et dépouillé, – que Je t’arrache ensuite de ton pays natal, qui t’est si cher, et de tes frères, les autres arbres, – que je te transporte tout seul, bien loin, sur le versant des montagnes, où il n’y aura personne pour te parler avec amour, et où il n’y aura que des herbes, avec des fouillis d’épines et de ronces. Oui, et là Je devrai encore Me servir du couteau cruel, pour enlever une à une toutes ces cloisons qui sont dans ton cœur, et y creuser une voie libre qui permette à Mes eaux vives de couler au travers de toi.
« Tu es prêt à mourir, Me dis-tu ; oui, Mon arbre bien-aimé, TOI, tu mourras ; mais Mon eau qui apporte la VIE coulera libre et intarissable au travers de toi. Ta beauté te sera évidemment enlevée. Désormais il n’y aura plus personne pour te contempler et admirer ta fraîcheur et ta grâce. Mais il y en aura beaucoup, beaucoup, qui se baisseront pour se désaltérer au courant d’eau vivifiante qui les atteindra librement par toi. Peut-être n’auront-ils aucune pensée pour toi, c’est vrai ; mais ne béniront-ils pas ton Maître qui leur aura donné Son eau par ton moyen ? Es-tu prêt à cela, Mon arbre ? »
Je retins mon souffle pour saisir la réponse. « Mon Maître, tout ce que je suis, et tout ce que j’ai, tout me vient de Toi ! Si donc Tu as vraiment besoin de moi, je suis prêt à Te donner ma vie avec joie. Et puisque ma mort est nécessaire pour que Tu puisses donner Tes eaux vivifiantes à d’autres, je consens à mourir. Je suis à Toi. Prends-moi, mon Maître, et sers-Toi de moi comme Tu le voudras ».
Le visage du Maître se fit alors plus tendre encore. Il prit cependant la hache tranchante et, à coups redoublés, il fit tomber à terre le bel arbre. Celui-ci ne se révolta pas ; non, il s’abandonnait à chaque coup en murmurant doucement : « Mon Maître, ce que Tu veux ». Et le Maître continuait à manier la cognée ; Il continua à frapper jusqu’à ce que le tronc fût détaché de ses racines. Puis, la gloire de l’arbre, sa couronne magnifique de branches feuillues, fut à jamais perdue pour lui.
Oui, il était là, en vérité, nu et dépouillé. Mais le rayon d’amour qui illuminait le visage du Maître s’intensifia encore, lorsqu’Il prit sur Ses épaules ce qui restait de l’arbre et que, entouré des sanglots de tous ses compagnons, Il l’emporta loin, bien loin, par delà les montages. Cependant, l’arbre consentait à tout pour l’amour de son Maitre, et il murmurait faiblement : « Mon Maître, où tu voudras ».
Arrivé dans un endroit solitaire et désolé, le Maître s’arrêta, et encore une fois, Sa main se saisit d’une arme cruelle à la lame bien aiguisée, qu’Il enfonça maintenant dans le cœur même de l’arbre… Car Il voulait y creuser un canal pour Ses eaux vives, et ce n’était que par le cœur brisé de l’arbre, qu’elles pourraient jaillir sans obstacle vers la terre assoiffée. Cependant l’arbre ne se révoltait pas ; et il murmurait encore, le cœur brisé : « Mon Maître, que Ta volonté soit faite ».
Et le Maître, Son cœur rempli d’amour et Son visage ému de la plus tendre pitié, frappait de Ses coups douloureux et n’épargnait point… Et l’acier bien aiguisé continuait inlassablement son œuvre, jusqu’à ce que toutes les cloisons eussent été enlevées et que le cœur de l’arbre fût ouvert largement, d’un bout du tronc à l’autre. Et le cœur du Maître fut satisfait.
Alors Il le souleva et l’emporta doucement, meurtri et souffrant, à un endroit non encore remarqué, où jaillissait une source d’eau vive, pure comme du cristal. Il l’y déposa, l’une de ses extrémités au beau milieu des eaux vivifiantes. Et le fleuve de vie pénétra dans le cœur de l’arbre, d’un bout à l’autre, tout le long du canal creusé par les blessures cruelles ; c’était un courant doux qui coulait silencieusement, entrait en lui, le traversait, pour en ressortir ; il coulait toujours, inaltérable… Et le Maître souriait, satisfait.
Cependant, le Maître s’en alla choisir d’autres arbres encore… Il y en eut qui reculèrent par crainte de la souffrance ; mais d’autres se donnèrent joyeusement à Lui, de tout leur cœur, en disant : « Maître, nous nous confions à Toi. Fais de nous ce que tu veux ». Il les fit alors passer, l’un après l’autre, par le même chemin douloureux… Puis, Il vint les poser bout à bout… Et à mesure qu’un nouvel arbre était mis en place, le fleuve d’eau vive jaillissait de la source, frais et limpide, à travers son cœur meurtri. Le conduit devenait ainsi de plus en plus long ; il finit par atteindre les terres arides ; hommes et femmes, avec les petits enfants, exténués et assoiffés depuis si longtemps, vinrent s’y désaltérer ; puis ils s’empressèrent d’apporter à d’autres la bonne nouvelle : « L’eau vive est arrivée enfin ; la longue famine est passée ; venez boire ! » Et ils accourraient, et se désaltéraient et reprenaient vie… Le Maître, Lui, regardait ; Son cœur était rempli de joie.
Alors le Maître revint auprès de Son arbre ; Il lui demanda avec amour : « Mon arbre, regrettes-tu maintenant ta solitude et ta souffrance ? Le prix a-t-il été trop grand, – le prix nécessaire à payer pour donner au monde les eaux vives ? » Et l’arbre répondit : « Non, mon Maître, non, mille et mille fois non ! Eussé-je dix mille vies, je serais prêt à Te les donner toutes pour la bénédiction de savoir, comme je le sais aujourd’hui, que j’ai contribué à Te rendre heureux ».
La Bible dit :
« L’amour du Christ nous étreint, en ce que nous avons jugé ceci, que si un est mort pour tous, tous donc sont morts, et qu’il est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui pour eux est mort et a été ressuscité » (2 Cor. 5. 14 et 15).
« Mais nous avons ce trésor dans des vases de terre, afin que l’excellence de la puissance soit de Dieu et non pas de nous : étant dans la tribulation de toute manière, mais non pas réduits à l’étroit ; dans la perplexité, mais non pas sans ressource ; persécutés, mais non pas abandonnés ; abattus, mais ne périssant pas ; portant toujours partout dans le corps la mort de Jésus, afin que la vie aussi de Jésus soit manifestée dans notre corps. Car nous qui vivons, nous sommes toujours livrés à la mort pour l’amour de Jésus, afin que la vie aussi de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle… C’est pourquoi nous ne nous lassons point ; mais si même notre homme extérieur dépérit, toutefois l’homme intérieur est renouvelé de jour en jour. Car notre légère tribulation d’un moment, opère pour nous, en mesure surabondante, un poids éternel de gloire, nos regards n’étant pas fixés sur les choses qui se voient, mais sur celles qui ne se voient pas : car les choses qui se voient sont pour un temps, mais celles qui ne se voient pas sont éternelles » (2 Cor. 4. 7 à 10 ; 16 à 18).

D’après B.E.N.