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L’HISTOIRE DE TOPSY

 

1er samedi.

J’ai eu le plaisir de lire dernièrement un assez gros volume portant le titre ci-dessus. J’aurais aimé le publier tout entier dans la « Bonne Nouvelle », mais il compte tant de pages qu’il faudrait des années pour en arriver à bout. Vous devrez donc vous contenter de prendre connaissance de quelques extraits du livre en question qui, je l’espère, vous intéresseront. Avant de commencer, je vous conseille vivement de vous procurer un atlas de géographie, de chercher une carte de l’Asie et de vous familiariser avec la position de la Chine, du Tibet, des grandes chaînes de montagnes qui séparent ces pays, des fleuves qui les arrosent. Ceci rendra votre lecture beaucoup plus intéressante et instructive.
La ville dont il est question dans cette histoire est située à l’ouest de la Chine ; au nord se trouve la Mongolie, au sud le Tibet. Dans un recoin de cette ville se trouve la demeure de trois dames missionnaires. Dans notre récit, elles sont nommées la Dame Grise, la Dame Bleue et la Dame Brune, d’après la couleur de la robe chinoise qu’elles portent. Et maintenant voici ce qui se passa :

Tap, tap, tap tap, tap, tap, la petite canne frappait les pavés inégaux devant la porte de la cour. Certainement ce devait être un mendiant en quête de nourriture. Les hôtes de ce genre abondaient aux abords de la maison.
Encore tap, tap, tap, mais aucun autre son. Les habitués de cette demeure où il n’y avait pas de chien et où l’on ne refusait jamais d’ouvrir aux affamés, n’étaient pas généralement silencieux, bien au contraire !
Tap, tap, tap, une fois de plus. La Dame Bleue alla ouvrir la porte pour voir de quoi il s’agissait.
– Je n’ai jamais vu cette petite fille, dit-elle à quelqu’un derrière elle, puis s’adressant à l’enfant en chinois
– D’où viens-tu, mon enfant ?
La fillette qui se tenait là pouvait avoir sept ans ; elle était vêtue de quelques haillons retenus sur son corps par une ficelle. Dès qu’elle aperçut la dame, elle montra ses jambes nues ensanglantées par les morsures des chiens ; puis elle tendit un grossier petit sac en coton quêtant un peu de nourriture. Ses lèvres s’ouvrirent pour laisser passer le son étrange que les sourds-muets sont seuls à émettre. Le regard de ses grands yeux errait anxieusement tout à l’entour, cherchant si quelque chien se cachait dans l’ombre. N’en découvrant point, elle s’enhardit et de nouveau montra du doigt les blessures dont ses jambes étaient couvertes.
– L’enfant ne peut-elle pas parler ? fit la Dame Bleue ; puis s’adressant à sa compagne invisible
– Venez donc voir cette pauvre petite. Elle semble être sourde et muette et ses jambes sont couvertes de morsures.
L’appel fut immédiatement entendu. La Dame Grise s’approcha et regarda l’enfant, mais la Dame Brune se rendit directement à la cuisine, d’où elle revint bientôt tenant dans une main un bol de soupe bien chaude et, dans l’autre, un grand morceau de pain.
A la vue de la nourriture, la figure de l’enfant s’illumina ; elle jeta à terre son bâton et son sac pour saisir le bol que lui tendait sa nouvelle amie. Mais avant de lui permettre de s’en emparer, la Dame Bleue prit dans la sienne les deux petites mains sales et montra le ciel pour lui faire comprendre qu’il fallait remercier Dieu. L’enfant parut saisir quelque chose ; elle fit un rapide signe d’assentiment et leva les yeux en haut avant de se mettre à manger.
Lorsqu’elle eut achevé son repas, la Dame Bleue examina ses blessures, les lava tant bien que mal, puis la Dame Brune fit un savant pansement destiné à résister à tous les efforts extérieurs.
Quoique l’enfant ne pût ni entendre, ni parler, elle semblait tout comprendre. Lorsque la Dame Bleue, lui montrant le soleil, lui dit de revenir à la même heure le lendemain pour recevoir un nouveau bol de soupe, elle sourit et fit un signe affirmatif ; puis, ramassant sa canne et son sac, elle sortit de la cour, en jetant derrière elle un regard qui semblait dire : « J’ai trouvé de bonnes amies aujourd’hui ».
Le lendemain l’enfant ne revint pas, mais à sa place surgit une femme échevelée qui s’introduisit dans la cour en proférant les pires injures contre les trois dames.
– Où est ce chien furieux qui, hier, a mordu ma pauvre petite fille ? Ne pouvez-vous donc pas tenir cette brute à la chaîne ? Les jambes de mon enfant sont déchirées. J’irai me plaindre chez le Mandarin et vous aurez à lui répondre.
Celle qui parlait ou plutôt criait ainsi n’était pas une mendiante ; elle était assez bien vêtue. Cependant le but de sa visite sautait aux yeux. Elle voulait de l’argent et pensait en extorquer aux missionnaires en les effrayant. Mais elle trouva à qui parler.
La Dame Grise parut sur le pas de la porte :
– Qu’est-ce donc que ce vacarme ? demanda-t-elle avec calme. Nous n’avons pas de chien et si vous êtes la mère de l’enfant qui est venue ici hier, je vous conseille de vous tenir tranquille. Une femme vêtue comme vous l’êtes et qui envoie son enfant mendier pourrait bien s’attirer des désagréments.
La femme se rendit compte qu’elle avait à faire à plus fort qu’elle et elle se retira en maugréant.
Lorsque le cuisinier eut fermé la porte derrière elle, il dit à la Dame Bleue :
– Maîtresse, ne touchez plus cette petite fille. Laissez ses blessures se guérir toutes seules. La femme est un triste numéro et l’enfant sans doute ne vaut pas mieux que la mère.
En ce moment arriva grand-maman. Fan, une vieille chrétienne chinoise qui, ayant eu vent de l’affaire, venait prendre la défense de ses chères maîtresses. On l’installe sur le kang (Poêle de briques sur lequel on dispose la literie) bien chauffé avec une tasse de thé à côté d’elle. Elle fut vite au courant.
– J’ai vu cette yaba (sourde et muette) en ville, dit-elle, on l’appelle Gwa-Gwa.
– Gwa-Gwa, « Toute seule », quel triste nom pour une enfant, fit la Dame Brune.
Le cuisinier fit entendre un grognement désapprobateur, mais la Dame Bleue déclara avec décision :
– Gwa-Gwa ne trouvera jamais la porte fermée chez nous !
Aussi lorsque le tap, tap retentit le lendemain, elle courut ouvrir à sa petite amie qui arrivait toute souriante et pleine de confiance.

2ème samedi.

Grand-maman Fan résolut de s’enquérir de l’histoire de Gwa-Gwa. Méritait-elle ou non que les dames s’occupent d’elle ? C’est ce dont il fallait s’assurer.
Grand-maman s’absenta pendant plusieurs heures et revint débordante d’informations diverses. Nous les résumerons ici aussi brièvement que possible.
« C’est bien ce que je pensais, Maîtresse, cette femme n’est pas la mère de Gwa-Gwa. L’enfant n’en sait rien ; elle a été achetée lorsqu’elle n’avait que trois semaines. Elle est bien née et ne s’est jamais habituée à mendier ; si on lui donné quelque chose à manger, elle cherche toujours à rendre un service en retour ».
Grand-maman Fan en était là de son récit lorsqu’un son de cloche retentit dans la rue. C’était un garçon qui courait en agitant une grosse sonnette. A ce signal bien connu, une foule d’enfants de tous les âges surgirent comme par enchantement de toutes les cours et de toutes les ruelles et suivirent le jeune carillonneur jusque dans une salle voisine où les attendait la Dame Bleue, assise devant un petit harmonium, tandis que la Dame Brune distribuait aux amateurs des musiques à bouche, de petites flûtes et des tambourins.
Tous les enfants réclamaient naturellement un instrument, mais ceux-ci étaient réservés aux plus sages parmi eux, qui vraiment ne se tiraient pas trop mal d’affaire. Les missionnaires avaient trouvé ce moyen pour attirer les enfants du quartier auxquels elles désiraient enseigner quelques cantiques très simples. Chacun de ces petits voyait, dans sa demeure, ses parents qui brûlaient de l’encens devant une idole de bois, mais ici ils entendaient parler du Dieu vivant qui les aimait et jamais ils ne se lassaient de chanter les cantiques qui disaient ce que le Seigneur Jésus avait fait pour eux.
Quand la leçon était terminée, ils aimaient rester encore pour parler un peu et ce soir-là ils avaient un sujet qui les intéressait spécialement, car tous savaient que Gwa-Gwa avait été invitée à dîner chez les maîtresses. D’où, grande rumeur parmi la joyeuse bande.
– Sa mère la déteste et voudrait qu’elle meure ! déclara Parfum.
– Est-elle donc si méchante ? demanda la Dame Bleue.
– Non, maîtresse, elle n’est pas méchante du tout, seulement elle crie quand on la bat.
– Alors pourquoi sa mère la déteste-t-elle ?
– Parce qu’elle est une enfant achetée, annonça hardiment un grand garçon décharné. C’est ma belle-sœur qui l’a dit et la femme est furieuse parce qu’elle n’a pas eu ce qu’elle escomptait pour son argent.
– Maîtresse, renchérit Joyeuse, j’habite à côté de la maison de Gwa-Gwa et je l’entends pleurer pendant la nuit. On ne lui permet pas de se coucher sur le kang et tout l’hiver elle a dû dormir par terre, dans la boue.
Pauvre petite Gwa-Gwa ! De fil en aiguille les missionnaires apprirent sa triste histoire.
L’enfant était née bien loin de la ville, parmi les hautes montagnes du Tibet. Sa mère, ne se souciant pas de l’élever, l’avait remise à une parente qui, à son tour, avait vendu le bébé à la femme que nous connaissons. Celle-ci n’avait pas d’enfant et était très fière de la jolie figure et des habits luxueux de sa nouvelle acquisition. Mais lorsqu’elle s’aperçut que la fillette était muette, elle se mit à la maltraiter. Puis, lorsqu’elle eut un fils à elle, elle chassa Gwa-Gwa de la chambre familiale et l’envoya mendier de maison en maison.
Lorsqu’elles surent tout cela, les dames missionnaires, émues de pitié, s’occupèrent chaque jour de la petite malheureuse. La Dame Bleue soigna ses plaies et la Dame Grise avait toujours un bol de bonne soupe chaude à offrir à l’enfant.
Gwa-Gwa était sourde, mais elle comprenait tout et, à part elle, elle se demandait pourquoi ces dames étaient si différentes des autres gens de la ville et pourquoi elles ne la chassaient jamais de leur porte. La fillette ne savait pas encore que ses nouvelles amies aimaient le Seigneur Jésus et que leur plus grand désir était d’amener les enfants à la connaissance du Sauveur.
Si vous vous teniez sur le seuil de la porte d’entrée où Gwa-Gwa avait frappé avec sa petite canne, et que vous leviez les yeux, vous verriez une chaîne de très hautes montagnes, couvertes, été comme hiver, de neige et de glace.
Lorsqu’il faisait très chaud en ville, les citadins pensaient parfois combien l’air devait être frais là-haut, mais tout le monde savait que les habitants de ces régions, les Tibétains, étaient de vrais bandits. Ils détestaient les étrangers et accueillaient par des coups de fusils les voyageurs assez téméraires pour s’aventurer dans leurs parages. Si l’on était invité, alors tout allait bien ; sans invitation il n’y avait rien à faire. Mais comment se faire inviter là-haut ?
C’était ce que se demandaient depuis bien des mois nos trois dames missionnaires. Elles s’étaient munies d’une grande quantité d’évangiles en langue tibétaine et leur ardent désir était de porter la Parole de vie parmi ces populations lointaines. Mais comment parvenir dans ces hautes vallées ? Elles firent de la chose un sujet de prières constantes et le Seigneur répondit comme II le fait toujours.
De très bonne heure, un matin d’été, les trois missionnaires étaient assises dans leur jardin en train de déjeuner. Soudain un homme étrange fit son apparition. Il était très grand, très fort et portait un chapeau pointu en drap jaune ; sur ses épaules, un châle rouge. Ses bottes étaient de cuir pourpre. Lorsque les dames, fort surprises, l’interrogèrent du regard, il tendit vers elles, sa main droite, la paume en l’air ; de sa main gauche, il saisit la peau de son cou qu’il tira en avant. Elles surent immédiatement de quoi il s’agissait : c’était un Tibétain et il avait une requête à formuler. Les dames lui dirent donc :
– Viens t’asseoir, Lama, et bois une tasse de thé. Jamais un Tibétain ne refuse du thé, aussi le Lama s’avança-t-il aussitôt, piétinant sans scrupules deux plates-bandes fleuries. Il ne savait pas ce qu’était un jardin et croyait avoir à faire à une prairie.
La Dame Grise prépara un grand bol de thé fumant dans lequel elle fit fondre un gros morceau de beurre rance ; elle savait que ce breuvage serait un régal pour le visiteur qui s’était assis par terre à la façon des tailleurs.
Tandis qu’il se désaltérait, la conversation s’engagea. Le Lama expliqua que sa mère était très malade et qu’il était venu chercher un remède pour la guérir.
– De quoi souffre-t-elle ?
– Elle a mal par dedans.
– Où se trouve ce mal ?
– Je ne puis le dire ; il change constamment de place.
– Souffre-t-elle davantage après avoir mangé ?
– Précisément ; je vois que vous comprenez son cas. Voulez-vous me donner quelque chose qui lui fasse du bien ?
La Dame Bleue sourit et s’en alla chercher ce qu’il fallait dans la maison. Elle revint bientôt apportant une petite boîte de pilules.
– Lama, dit-elle, prend bien soin de ces grains. Ils sont pour ta mère malade et pour personne d’autre. Elle doit prendre un grain le matin et un grain le soir, en buvant une grande tasse d’eau chaude.
Le Lama ignorait ce qu’est une poche ; il glissa donc la boîte dans la tige de sa botte, et ingurgita encore trois tasses de thé beurré. Après quoi, il se leva, s’inclina avec beaucoup de grâce et prit congé.
– J’habite à trois journées de voyage de la ville, dans ces montagnes, là-haut. Il fait très frais chez moi. Ne voulez-vous pas venir nous voir ? Nos pâturages seraient bons pour vos chevaux.
Sans écouter de réponse, il s’en alla. Cette invitation était ce que les missionnaires attendaient. Le Seigneur avait répondu une fois de plus.

3ème samedi.

Les missionnaires firent alors appel à l’un de leurs amis, M. Ban, un Chinois converti. Depuis son enfance il avait eu des rapports avec les Tibétains ; chaque année il échangeait les produits de sa ferme contre leurs poulains sauvages qu’il dressait pour en faire d’admirables chevaux de selle.
En réponse au message de ces dames, M. Ban se présenta, plein de complaisance et de bons conseils.
– Vous devriez partir avant le sixième jour de la sixième lune, dit-il, car c’est ce jour-là que tous les chefs de tribus, avec leurs femmes et leurs enfants, se rassemblent dans le temple de Boudha pour célébrer la plus grande fête de l’année. Vous auriez là la meilleure occasion possible pour distribuer vos livres et aussi pour parler aux femmes. Je vous y conduirai moi-même. Si vous venez en voiture jusqu’à ma ferme, je vous promets pour le lendemain autant de chevaux qu’il vous en faudra pour franchir les hauts passages des montagnes.
Avec quelle reconnaissance les trois dames acceptèrent cette proposition ! Le Seigneur ouvrait le chemin ; la première difficulté étant vaincue, Il continuerait à leur venir en aide.
Les préparatifs n’étaient pas peu de chose. Il fallait emporter de la nourriture pour six personnes puisque l’on ne pouvait rien acheter dans les hautes vallées où se rendait l’expédition. Les tentes aussi devaient être en bon état et de nombreuses couvertures étaient indispensables car les nuits sont froides dans les montagnes.
La Dame Grise était très occupée à faire des paquets d’Évangiles, les uns en langue chinoise, d’autres en Tibétain, d’autres encore en dialectes mongols. N’est-il pas merveilleux de penser que Dieu a permis que sa Parole soit traduite et imprimée dans toutes ces langues ?
L’homme qui conduisait les chars mit tous ses soins à faire la révision des véhicules et des harnais des mulets. Les bêtes furent toutes ferrées de neuf et chaque roue, chaque courroie fut inspectée. Le soir, tout était prêt.
Le conducteur savait que la rivière avait débordé et que s’il y avait le moindre défaut dans l’équipement de son attelage, un accident pourrait se produire. Il fallait partir de très bon matin et s’en remettre à la grâce de Dieu pour le voyage.

Le passage de la rivière fut plus mouvementé encore que ne le prévoyait le charretier. A quatre heures du matin la caravane se mit en route, éclairée par les rayons brillants de la lune.
Lorsque le char arriva en vue de l’eau chacun était inquiet, car la rivière avait plus d’un kilomètre de largeur ; on distinguait bien de distance en distance des bancs de sable qui surgissaient au-dessus de l’eau, mais on devinait que le chenal qui les séparait était profond et que le courant était très fort.
Quelques hommes de la rivière s’étaient construit une hutte au bord de l’eau. C’était leur affaire d’aider aux voyageurs et de les empêcher de traverser si le danger s’avérait trop grand. Mais, malgré leur secours, il arrivait fréquemment que des hommes se noyaient dans ce passage difficile.
Cette fois-ci, ils déclarèrent : « Vous pourrez passer », mais tous les occupants du char frissonnèrent lorsque l’attelage plongea dans les eaux bouillonnantes. Tous gardaient le silence, le charretier seul encourageait ses mulets à haute et intelligible voix. Ses bêtes étaient admirablement dressées et Molly, la mule de tête, était si docile et si intelligente qu’on pouvait se fier à elle pour conduire les autres. La rivière offrait un aspect vraiment terrifiant ; l’eau écumait en noirs tourbillons et l’on pouvait entendre le bruit que faisaient en s’entrechoquant les grosses pierres entraînées par le courant.
L’un des riverains allait devant, muni d’une longue et forte perche au moyen de laquelle il s’assurait de chaque pas qu’il fallait faire, car si l’une des mules perdait pied et tombait dans un trou, l’attelage entier suivrait certainement. Le charretier faisait claquer son fouet et tenait ses yeux fixés sur le banc de sable le plus rapproché. Lorsqu’ils l’eurent atteint, ils s’arrêtèrent un instant, puis plongèrent de nouveau dans l’eau tourbillonnante pour atteindre un autre îlot. Ainsi ils avancèrent d’étape en étape et enfin un seul chenal leur restait à traverser pour atteindre l’autre rive. Mais cette fois il s’agissait de franchir un large torrent ; tout alla bien pour commencer lorsque tout à coup Lolly, la troisième mule, fit un faux-pas et faillit tomber. Elle aurait été submergée par le courant si le charretier ne s’était jeté à l’eau pour la saisir par la bride, tout en criant à Molly de tirer de toutes ses forces. Un dernier effort et hommes, femmes, bêtes et char arrivaient sur terre ferme. Ils étaient trempés et harassés, mais quelles actions de grâces s’élevèrent vers Celui qui les avait protégés et gardés de tout mal !
Le soleil brillait maintenant de tout son éclat et la chaleur était terrible. Vers le milieu de l’après-midi seulement ils atteignirent la ferme de M. Ban sur le penchant de la montagne. Les mules exténuées furent contentes de s’arrêter, tandis que leur conducteur s’avançait vers la maison entourée de très hauts murs comme un château fort. Il faisait claquer son fouet tout en marchant pour éloigner les féroces chiens tibétains qui gardaient la propriété.
M. Ban, Mme Ban et tous les petits Bans sortirent pour souhaiter la bienvenue aux dames et les plus jeunes enfants jetèrent leurs bras autour du cou des terribles molosses pour les obliger à rester tranquilles. C’était joli de voir ces énormes bêtes se coucher aux pieds des fillettes. Quelques minutes plus tard les mules étaient dételées et conduites dans l’écurie et les trois dames, assises sur le kang, dégustaient une tasse de thé, tandis que Mme Ban s’affairait pour préparer un repas délicieux.
Chacun se sentait bien fatigué, mais le souper de Mme Ban ne pouvait être ni servi, ni mangé à la hâte. Les dames étaient assises les jambes croisées, à la façon des tailleurs et, devant elles, on dressa une petite table ronde. L’hôtesse y plaça huit soucoupes contenant des légumes et des salades diverses. Ensuite un plat étrange, une plante du désert, qui ressemble à une toison de cheveux noirs, apprêtée avec beaucoup de sel et de vinaigre. Ni couteaux, ni fourchettes, mais, pour chaque convive, deux bâtonnets au moyen desquels il s’agit de porter les aliments jusqu’à sa bouche. Enfin, comme pièce de résistance, un gigot d’antilope, rôti à la broche. Quel festin, n’est-ce pas ?
Lorsque le repas fut achevé, toute la famille, avec les ouvriers de ferme et les petits bergers, se rassemblèrent dans la grand salle ; on chanta plusieurs cantiques, le père fit une courte prière et on lut quelques passages de la Parole de Dieu. Ensuite chacun s’en alla goûter un repos bien gagné, qui sur les kang, qui sur le plancher, qui dans l’écurie et bientôt toute la maisonnée fut plongée dans un sommeil réparateur.
Le lendemain matin, dès l’aube grise, la cour de la ferme retentit du piétinement d’une quantité de chevaux. Le bagage fut solidement assujetti sur le dos des bêtes les plus robustes, tandis que les autres, plus fringantes, servaient de montures aux dames et à leurs compagnons. Quand tout fut prêt, une prière s’éleva encore vers Dieu, réclamant aide et protection et la caravane s’engagea dans une gorge sauvage, l’étroit chemin de montagne dominant de bien haut un torrent tumultueux.
Pendant deux jours entiers nos voyageurs chevauchèrent dans ces hautes solitudes, passant et repassant le torrent à maintes reprises. A un moment donné, au sortir d’un sombre défilé, ils se trouvèrent sur un véritable tapis de gentianes bleues et d’edelweiss. Au-dessus de leurs têtes d’énormes vautours décrivaient dans le ciel de vastes cercles ; sur les arbres perchaient des paons sauvages et, pendant la nuit, loups et panthères erraient autour du campement.
Enfin, le soir du troisième jour, ils atteignirent un vaste plateau herbeux où paissaient des troupeaux de yaks, cet étrange ruminant qui tient du chameau par sa bosse, de la vache par la forme de son corps et du cheval par sa crinière. Le yak est la bête de somme des Tibétains. A l’extrémité du plateau se dressaient les hautes murailles de la Lamaserie ; tout autour du bâtiment des tentes étaient dressées et une foule étrange circulait dans le camp.
Ce fut la vue de ces gens qui fascina les voyageuses. C’était pour eux qu’elles avaient entrepris cette périlleuse expédition et maintenant l’occasion leur était offerte de leur distribuer la Parole de Vie. Les femmes portaient de très larges pantalons et des vestes en peau de mouton teintes en rouge, vert ou bleu ; elles étaient chaussées de hautes bottes et de chapeaux pointus garnis de fourrure. Leurs cheveux étaient tressés en vingt ou trente nattes selon l’âge et le rang.
Lorsque les dames s’approchèrent d’elles et se mirent à leur parler, elles répondirent aimablement et écoutèrent avec plaisir le chant d’un cantique dans la langue du pays.

4ème samedi.

Ces Tibétains se nourrissaient de lait caillé et de viande de yak qu’ils coupaient en fines lanières ; celles-ci, suspendues autour des tentes, devaient sécher au soleil. Mais si leur manière de s’alimenter était étrange, leur façon de prier l’était bien plus encore. La Lamaserie était entourée de roues à prières ; quelques-unes, les plus grandes, étaient actionné par l’eau du torrent. D’autres se tournaient à la main et quelques-unes de celles que les Lamas portaient avec eux étaient aussi petites que le hochet d’un bébé.
Sur les huit faces de chaque roue, une prière était inscrite et les Lamas disaient au peuple que chaque fois que la roue avait fait un tour complet, les dieux inscrivaient huit prières à l’actif du suppliant.
Aux branches inférieures des arbres, des ossements blanchis étaient suspendus, portant chacun la même prière inscrite. Sur le toit du temple flottaient de petits drapeaux sur lesquels pouvaient se lire une phrase, toujours la même. Quand donc la brise passait, faisant s’entrechoquer les ossements et claquer les drapeaux, les dieux entendaient et répondaient ! Pauvres gens ! ne les plaignez-vous pas d’être ainsi conduits dans l’erreur la plus profonde ?
Je transcris ici pour vous la phrase que les Lamas appellent leur prière : OM MANI PADME HUM.
Cela signifie : « Salut à toi, précieux joyau de la fleur de lotus ! » A quoi peut servir une telle formule ?
Lorsque le Seigneur Jésus était dans ce monde, il dit une fois à ceux qui l’entouraient : « Quand vous priez, n’usez pas de vaines redites, comme ceux des nations (ou les païens), car ils s’imaginent qu’ils seront exaucés en parlant beaucoup ». Combien ces paroles s’appliquent à ces pauvres Tibétains ! Le cœur des missionnaires et des chrétiens qui les accompagnaient se serrait en voyant ces choses et, chaque jour, et bien des fois par jour, ils priaient pour ceux qui les entouraient. Ils désiraient ardemment leur faire connaître l’amour de Dieu, tel qu’il a été révélé dans la personne du Sauveur, mais leurs ressources leur semblaient infiniment faibles en face des besoins de cette foule de malheureux païens.
Au bout de deux jours on célébra une grande fête. Les Lamas, vêtus de châles rouges, marchaient pieds nus. Beaucoup d’entre eux n’étaient que des enfants, car chaque famille doit donner un de ses fils pour le service du temple et la mère l’amène à la Lamaserie lorsqu’il a atteint l’âge de six ans. Dans l’occasion qui nous occupe, le grand prêtre – ou chef des Lamas – portait une robe de soie jaune et un immense chapeau ressemblant à une crête de coq. Ce haut dignitaire était accompagné partout où il allait par une fanfare qui annonçait son approche avec un bruit assourdissant de cuivres, de cymbales et de tambours. Le grand prêtre passait pour l’incarnation vivante du dieu Boudha et chacun se prosternait sur son passage. On le priait comme s’il était un dieu et pourtant il n’était qu’un homme semblable aux autres ; il ne pouvait rien faire pour ôter les péchés des foules qui se pressaient autour de lui, car il ne savait pas même comment il pouvait recevoir le pardon de ses propres péchés.
Les chrétiens étaient venus là pour parler du Dieu d’amour et du Sauveur Jésus Christ. C’était là un message merveilleux et quelques femmes y prêtèrent une oreille attentive. La plupart des Lamas acceptèrent des Évangiles et les emportèrent comme des trésors inestimables dans leurs Lamaseries, bien loin, dans les vallées fermées du Haut Tibet, où jamais un missionnaire n’a pénétré jusqu’ici.
Le jour de Christ fera connaître le fruit de l’effort qui fut tenté à cette occasion. Rappelons-nous que la Parole de Dieu est puissante, opérante et plus pénétrante qu’une épée aiguë à deux tranchants, et Dieu a dit qu’elle ne retournerait pas à Lui sans effet (Héb. 4 et És. 55).

Pendant ce temps, que devenait Gwa-Gwa ? En vérité, elle ne s’en tirait pas trop mal.
Chaque jour elle pouvait compter sur un bol rempli d’une excellente soupe bien chaude. Le cuisinier avait reçu des ordres précis à ce sujet. Lorsque les trois dames furent de retour, il poussa un profond soupir en déclarant : « Ai-ya, quel appétit a cette enfant ! Elle mange plus que moi pour son dîner ! » Mais le brave homme oubliait d’ajouter que lui faisait trois bons repas par jour, tandis que Gwa-Gwa n’en avait qu’un seul.
Les morsures sur les jambes de la fillette s’étaient guéries, mais sur son mollet gauche se voyaient encore des trous profonds produits par le fer rouge de la méchante femme chez laquelle elle habitait. Du reste, celle-ci semblait détester encore davantage Gwa-Gwa depuis que d’autres gens s’occupaient d’elle, aussi la fillette l’évitait-elle autant que faire se pouvait.
Un soir d’été Gwa-Gwa s’était attardée plus que d’habitude à jouer avec d’autres enfants dans le voisinage de la maison de ses amies, si vide maintenant, mais qui lui restait chère quand même. Tout à coup un son bien connu frappa les oreilles de la petite bande : c’était le tintement de la cloche appelant les enfants à l’école du soir. Gwa-Gwa n’entendit rien, mais elle courut comme les autres et là, sur le seuil de la grande salle, elle aperçut la Dame Brune et la Dame Bleue qui venaient de rentrer du Tibet. Ah ! Comme le cœur de la petite Solitaire bondit de joie !
Depuis ce soir-là, il se trouva tout un groupe de garçons et de filles, élèves réguliers de l’école du soir, toujours prêts à prendre le parti de Gwa-Gwa et à la défendre de toutes manières. La vie de l’enfant en fut bien facilitée. Puis il y avait beaucoup plus de personnes compatissantes qui lui donnaient soit un morceau de pain, soit une pièce de menue monnaie. Mais le plus beau de tout c’était de rencontrer ses amies en ville. Celles-ci la faisaient asseoir sur le porte-bagage derrière leur petite voiture et l’emmenaient dîner avec elles. Tous les voisins disaient « Gwa-Gwa a de la chance aujourd’hui I » Peu après à la même époque une nouvelle fillette vint se joindre à la troupe des enfants mendiants. Son père avait été courrier postal et devait se rendre trois fois par mois en Mongolie. Le trajet était dangereux, car il devait forcément traverser une rivière pleine de sables mouvants. Un jour son cheval mit le pied sur ce terrain dangereux et, en instant, la monture et son cavalier furent engloutis. On ne les revit jamais. Sa femme mourut de chagrin et l’enfant en fut réduite à mendier son pain. Gwa Gwa, qui comprenait la peine des autres, eut grand pitié de la fillette qui devait apprendre ainsi à pourvoir à ses propres besoins. Elle la conduisit donc chez ses amies et maintenant il y avait deux enfants pour vider deux bols de soupe fumante. Un jour, les fillettes arrivant à l’heure du dîner, trouvèrent leurs trois amies en train de s’installer dans leur petite voiture.
– Nous allons faire un pique-nique, annonça la Dame Bleue ; si vous voulez venir avec nous, vous n’avez qu’à grimper sur le porte-bagage.
Les fillettes, vous pouvez m’en croire, ne se le firent pas dire deux fois. Elles s’installèrent, les jambes pendantes, auprès d’un grand panier qui semblait devoir contenir d’excellentes provisions et traversèrent ainsi la ville en jetant des regards de triomphe sur tous leurs camarades moins favorisés qu’elles.
Elles atteignirent ainsi un beau lac, au milieu d’un parc merveilleux. Ici la voiture s’arrêta ; on déballa Ie contenu du panier : des gâteaux, des biscuits, un pâté à la viande, du fruit. Que de richesses ! Les enfants en reçurent une large part ; elles allèrent s’asseoir au bord du lac où elles se régalèrent. Pourtant elles n’oublièrent pas de jeter quelques miettes aux poules d’eau et aux cygnes qui nageaient parmi les nénuphars.
Le soleil se couchait quand les promeneuses rentrèrent à la maison, juste à temps pour l’école du soir. Les enfants les accueillirent en criant :
– Maîtresses, vous êtes en retard ! Tout le monde est là excepté vous !
Gwa-Gwa était encore pauvre et bien sale, mais sa vie avait changé. Elle avait trouvé des amies et un sûr refuge auprès d’elles.

5ème samedi.

Les amies de Gwa-Gwa allaient et venaient beaucoup et elle avait l’habitude de les voir partir, tantôt dans une direction et tantôt dans l’autre. L’enfant savait aussi que partout où les dames s’arrêtaient, une foule s’assemblait autour d’elles ; les gens achetaient des livres et des conversations s’engageaient. Mais de quoi on parlait et la raison pour laquelle les gens voulaient tant de livres, demeurait pour Gwa-Gwa un mystère indéchiffrable. Cependant ce que les dames faisaient était nécessairement juste et comme elles finissaient toujours par revenir de leurs tournées, l’enfant acceptait tout avec calme et sérénité.
L’été suivant cependant un sentiment tout nouveau envahit la maison et Gwa-Gwa, avec l’étrange intuition des sourds-muets, pressentit un désastre imminent. Elle ne pouvait poser aucune question, mais elle releva de multiples détails qui annonçaient l’approche d’une absence prolongée.
Plusieurs fois la Dame Bleue la regarda avec tant de bonté et tant de tristesse à la fois que le cœur de Gwa-Gwa se serra comme si elle avait appris de mauvaises nouvelles. D’autres fois la Dame Grise et grand-maman Fan, assises sur le kang, devaient discuter très sérieusement. Leurs lèvres bougeaient, puis elles regardaient Gwa-Gwa ; ensuite leurs lèvres bougeaient de nouveau et la fillette sentait que c’était d’elle que l’on parlait. Elle devinait que la Dame Grise disait :
– Et Gwa-Gwa ? Que deviendra-t-elle lorsque nous serons parties ?
Un matin, la pauvre enfant, arrivant comme d’habitude dans la chère maison, trouva des chars devant la porte et chacun, animé d’une agitation fébrile. Elle comprit que le moment de la séparation était là. Le cœur lui manqua et les caresses de ses amies, accompagnées d’un petit cadeau, ne lui apportèrent aucune joie.
Elle s’assit sur une pierre et contempla les préparatifs. On apporta d’abord des ballots de livres, puis des sacs de farine, de millet, de pain séché. Des rouleaux de couvertures et des sacs de couchage trouvèrent leur place sous la bâche qui protégeait la voiture ; ensuite ce fut le tour de la poêle à frire et de la marmite de fonte.
Une foule d’amis assistaient à ce grand départ. Ils avaient apporté des gâteaux, du sucre et des feuilles de thé comprimées en forme de briques. Quand le tout fut casé, Gwa-Gwa, soulevant la lourde bâche, se demanda où les trois dames trouveraient encore une petite place au milieu de cet encombrement de marchandises diverses.
Lorsque le chargement fut prêt, il se fit un silence et Gwa-Gwa sut qu’on allait parler à Dieu, aussi dès qu’elle vit que l’on chantait un cantique, elle ouvrit aussi sa bouche et, à sa manière, joignit sa voix étrange à celle des autres.
Alors les dames prirent congé, s’inclinant poliment devant les uns et les autres, mais lorsqu’elles arrivèrent auprès de la petite solitaire, elles lui caressèrent la main avec tendresse et l’enfant réalisa que de longtemps, elle ne les reverrait plus.
Aussitôt, elle prit une grande résolution. Coûte que coûte et où qu’elles aillent, elle suivrait ses amies. Le charretier fit claquer son fouet, les mules tirèrent dans les brancards et le lourd véhicule s’ébranla. Gwa-Gwa, son bâton à la main, suivait par derrière, tant bien que mal, le long de la rue, franchissant les portes de la ville et les faubourgs surpeuplés. Enfin ou atteignit la campagne.
Les mules trottaient toujours ; Gwa-Gwa se sentait presqu’à bout de forces, mais elle ne perdait pas la voiture de vue. Bien souvent déjà l’une ou l’autre (les dames lui avait fait signe de retourner à la ville et lorsqu’enfin on s’engagea dans le chemin raboteux qui s’en allait à travers les rizières, la Dame Bleue sauta du char et revint auprès de Gwa-Gwa.
– Tu dois retourner, mon enfant, tu le dois.
Et, prenant doucement la fillette par les épaules, elle la força à faire volte-face. Les yeux pleins de larmes et le cœur ulcéré, elle rejoignit ses compagnes ; se tournant vers le conducteur, elle lui dit :
– Presse le pas. Elle ne doit pas nous suivre plus loin ; elle pourrait se perdre et alors…
La petite créature, pathétique dans sa solitude, demeura sur place tant que la voiture fut en vue, puis très, très lentement, Gwa-Gwa revint sur ses pas et recommença à s’ingénier à se procurer son pain quotidien.
Chaque jour, et bien des fois par jour, les dames parlaient au Seigneur de la petite abandonnée et Lui, qui est riche en moyens, veilla sur l’enfant qui ne le connaissait pas encore.

Le temps était encore chaud et Gwa-Gwa, assise tristement au bord de la route, regardait passer les véhicules, espérant toujours que le char qu’elle attendait se présenterait bientôt devant la grande porte de la ville.
Quelquefois elle se mêlait aux jeux des autres enfants, mais plus souvent, elle restait tranquille, cherchant à comprendre les étranges événements qui avaient marqué sa courte vie.
Quelquefois un des élèves de l’école du soir partageait un concombre avec elle, et quelquefois aussi, une dame élégante arrêtait sa voiture, l’appelait à ses côtés et lui donnait quelque menue monnaie, car maintenant beaucoup de personnes connaissaient Gwa-Gwa comme la petite protégée des missionnaires.
Elle ne savait plus ce que c’était que d’être positivement affamée, car grand-maman Fan avait promis de lui donner chaque jour son bol de nourriture. Pour éviter les coups, elle ne rentrait que tard dans la soirée chez la méchante femme qui l’hébergeait et quittait ce triste logis dès l’aube.
Mais bien trop tôt, hélas ! l’automne fit son apparition, puis le cruel hiver, si redouté des mendiants, commença de sévir. Les vents glacés perçaient les haillons de Gwa-Gwa et quelquefois sa toux la secouait à tel point qu’elle pouvait à peine se traîner chez grand-maman Fan pour chercher son dîner. Les chiens étaient aussi méchants que jamais et maintenant il n’y avait personne pour laver ses jambes déchirées par leurs crocs. L’enfant pleurait souvent de douleur et la méchante femme chez qui elle habitait ne lui témoignait aucune pitié et la rouait de coups parce que ses tournées étaient si infructueuses maintenant.
Souvent elle demandait par signes quand ses trois amies reviendraient et chaque fois grand-maman Fan répondait par un sourire encourageant qui pouvait signifier : Oui, oui, elles seront bientôt là ! Mais le temps semblait bien long à Gwa-Gwa.
Durant cet hiver, Gwa-Gwa se lia d’amitié avec une autre fillette qu’elle avait rencontrée un jour se traînant dans la ville sur ses mains et ses genoux car elle n’avait plus qu’un pied. Cette petite infirme arrivait beaucoup mieux à se tirer d’affaire que Gwa-Gwa. Elle connaissait les bons coins où l’on pouvait s’asseoir le dos contre le mur, et profiter de la chaleur des kangs bien chauffés dans l’intérieur des maisons. Elle savait aussi gagner les bonnes grâces du restaurateur populaire qui parfois jetait une cuillère de soupe chaude sur le pain sec au fond de son bol. Gwa-Gwa était une mendiante maladroite, elle demandait toujours du travail en échange de sa nourriture et peu de gens lui en offrait. Sa nouvelle associée, par contre, la faisait profiter de son expérience des affaires.
Lorsque le printemps revint, de fréquentes fêtes dans les temples attiraient les villageois qui se montraient généreux envers les mendiants. Pourtant les missionnaires ne revenaient pas et leur demeure restait vide. Gwa-Gwa abandonna tout espoir de les revoir jamais, bien que grand-maman Fan semblât toujours annoncer leur retour. Mais l’expérience de la vie avait appris à Gwa-Gwa que les gens ne disent pas toujours la vérité, et dans son cœur elle pensait : Jamais plus je ne reverrai mes amies !
Bien qu’elle eût perdu fout espoir, cependant l’enfant ne manquait pas de visiter chaque jour la maison qui lui était chère. Elle entrait par la porte de la cour, elle faisait le tour du jardin, contemplait de loin les chambres où ses amies avaient vécu, puis, avant de s’en aller, elle s’asseyait sur le seuil et gémissait doucement comme elle savait qu’on le faisait lorsque quelqu’un était mort.
Tout un été passa, et le second hiver si redouté était arrivé ; les premiers blizzards, ces vents glacés venant du désert du Gobi, balayaient déjà la ville, apportant du nord, cailloux et tourbillons de sable. Les haillons de Gwa-Gwa étaient plus misérables que jamais. Il n’y avait plus de fêtes, les rues étaient vides. L’enfant était si triste que lorsqu’elle revenait à la maison de ses amies, elle ne se contentait plus de gémir, elle pleurait à gros sanglots.
Mais, en un mémorable jour de décembre, lorsqu’elle pénétra dans la cour, elle s’arrêta, médusée. Des ballots gisaient partout et, de la porte de la cuisine, s’échappait une vapeur odorante qui disait qu’un dîner était en cours de préparation. Soudain, l’enfant vit ses trois amies debout sur le seuil de la maison. Avec un cri de joie, elle abandonna sa petite canne et se précipita dans les bras grands ouverts pour la recevoir.

6ème samedi.

Cet hiver-là fut un des plus rigoureux que le nord-est de la Chine eût jamais connu. Un blizzard près l’autre balayait la plaine et souvent le froid était si intense que personne qui avait un logis ne s’aventurait à mettre le nez dehors. Chaque soir, les mendiants, serrés les uns contre les autres, se tassaient aux alentours des temples dont les hautes murailles offraient quelque protection contre les vents glacés. Mais chaque matin on retrouvait le corps de quelque petit enfant ou de quelque vieillard qui gisait gelé sur le sol durci.
Les chrétiens chinois, réunis chez les trois dames, discutaient de la situation et des moyens de venir en aide à des centaines de malheureux.
– Apportons un bon tas de paille dans une des grandes chambres, proposa quelqu’un, et, une fois la nuit tombée, nous irons à la recherche des petits enfants et nous les mettrons à l’abri.
– Voilà une excellente idée, firent les dames, et chaque matin nous cuirons une grosse marmitée de millet pour le déjeuner des petits.
On répandit donc la paille en couche épaisse sur le plancher, on acheta un grand sac de millet et chaque soir, quelques chrétiens indigènes s’en allaient à la recherche des enfants abandonnés, trop heureux de trouver un refuge contre les frimas.
La petite Solitaire errait du haut en bas de grand’ rue ou s’accroupissait dans un coin abrité mais pour elle, comme pour tous les « sans-famille » c’était une saison terrible. Ses haillons ne se croisaient pas même sur sa poitrine et c’est en frissonnant qu’elle affrontait chaque matin la bise du nord, sans avoir déjeuné. Elle devait quelquefois attendre bien longtemps avant que quelqu’un lui jetât une croûte de pain. Mais dès qu’elle avait ainsi reçu quelque nourriture, elle cherchait en échange à porter un message ou à enlever la neige devant la porte. Elle avait alors le sentiment d’avoir gagné son repas. Cependant elle était toujours heureuse de trouver bon dîner chaud qui l’attendait chez ses amies, ce bienfait était offert et accepté avec l’amour qui n’exige ni ne donne un paiement.
Voyant l’état des vêtements de l’enfant, les missionnaires achetèrent une bonne pièce de drap tissé à la main, et grand-maman Fan eut vite fait de confectionner une paire de ces larges pantalons que portent toutes les petites filles chinoises. Grande fut la joie de Gwa-Gwa lorsqu’elle se para de son nouveau vêtement. Mais, hélas ! cette joie fut de courte durée !
Une fois dans la rue et lorsqu’il s’agit de regagner sa demeure, l’enfant n’avança plus que d’un pas trainant et il se passa du temps avant qu’elle atteigne l’étroite entrée de la cour sur laquelle s’ouvrait cinq chambres, dans l’une desquelles habitait la méchante femme et ses enfants. Quand enfin Gwa-Gwa arriva devant la porte, un garçon du même qu’elle sortit en la bousculant. Voyant le vêtement neuf, le gamin lança une gifle à la fillette en lui adressant de grossières injures.
L’air de la chambre était alourdi par l’opium, l’horrible drogue dont l’emploi n’est que trop répandu en Chine. Sur le kang étaient placés une couverture en lambeaux, des draps sales et un plateau supportant une petite lampe à huile. Un homme, étendu de tout long, était occupé à nettoyer sa pipe à opium. Gwa-Gwa n’avait rien à craindre de sa part ; le poison l’avait abruti et il somnolait à demi, mais la femme, qui était en train de serrer les restes du souper, paraissait être de fort méchante humeur. Elle aussi voulait fumer l’opium et tout retard apporté à l’assouvissement de sa terrible passion l’irritait au plus haut point.
A côté du fourneau on avait posé un bol à moitié rempli d’une masse grise et gluante, un répugnant mélange de farine et d’eau, la part de Gwa-Gwa, qui était resté au fond de la marmite après que chacun avait mangé sa part.
La femme saisit la sacoche de l’enfant et la vida sur la table. Il ne s’y trouvait que quatre piécettes de cuivre, dont il aurait fallu trente pour faire la valeur de deux sous, trois petits morceaux de charbon que Gwa-Gwa avaient ramassés dans la rue et un os qu’un cuisinier lui avait lancé. La femme mit les piécettes dans sa poche, jeta les débris de charbon sur le feu et plaça l’os sur un rayon au-dessus du fourneau. Mais elle se saisit de Gwa-Gwa et examina ses pantalons neufs en s’assurant qu’elle portait encore sa vieille paire en dessous. Chaque fois qu’elle regardait l’enfant, ses yeux étaient pleins de haine et, tout en la tenant, elle lui pinça le bras si fort que Gwa-Gwa cria de douleur. Alors la mégère empoigna le tisonnier et frappa l’enfant sur le dos avec la tige de fer.
Dès que Gwa-Gwa; put lui échapper, elle se réfugia dans un coin de la chambre, près de la porte, et coucha sur la terre battue, sa sacoche et son bâton côté d’elle. Bientôt elle s’endormit profondément alors la femme s’approcha doucement et lui enleva ses pantalons neufs, ne lui laissant que son vieux vêtement en guenilles. Puis elle sortit et se rendit chez un chiffonnier, lui vendit les pantalons pour quelques sous qu’elle échangea bien vite contre une boule d’opium.
En se réveillant, Gwa-Gwa comprit ce qui s’était passé ; elle se mit en colère, sanglota, tapa du pied, brandit son petit bâton, mais tout cela ne lui rendit pas son vêtement volé. Pour la première fois de sa vie, elle avait été l’heureux possesseur de quelque chose qui lui appartenait en propre et maintenant il ne restait plus que ses misérables haillons. Elle courut chez ses amies pour trouver la maison vide. Le cuisinier lui donna à dîner, mais ne parut pas s’intéresser à la perte qui la chagrinait si fort.
Pauvre petite Gwa Gwa ! Si vous comparez son sort au vôtre, n’avez-vous pas lieu d’être reconnaissants de tous les bienfaits dont vous êtes comblés ? En avez-vous jamais remercié votre Père qui est dans le ciel ?
Bien que Gwa-Gwa n’en sût rien du tout, ses trois amies étaient en train d’élaborer un projet qui, mené à bonne fin avec la bénédiction de Dieu, devait changer du tout au tout la vie de la petite mendiante. Mais ce n’était pas chose aisée que d’arracher l’enfant aux griffes de la méchante femme qui prétendait avoir tous les droits sur elle. Le projet devait donc être mûri dans le silence et ne pouvait être mis exécution sans le concours de plusieurs hommes influents de la ville.

7ème samedi.

– Il faut acheter Gwa-Gwa tout de suite, dit grand-maman Fan, je ne vois pas d’autre moyen.
– Le fait de l’acheter n’est pas tout, émit le mandarin Lin, riche négociant de l’Asie centrale, il faudra dès lors la nourrir et la vêtir.
– C’est nous qui nous en chargerons, dit la dame grise, mais pendant nos longues absences, quand nous voyageons pour notre précieuse mission, qui prendra soin de la petite solitaire ?
– C’est tout simple, dit grand-papa Fan, nous la prendrons chez nous, à moins que nous ne soyons partis avec vous.
– Dans ce cas, c’est ma femme qui s’en occupera, assura le mandarin Lin.
Leur seule crainte était que de dépit, la méchante femme refuse de vendre Gwa-Gwa.
Dans le cercle d’amis, on discuta pendant une heure entière, chacun émettant une idée. Finalement celle du mandarin Lin fut acceptée à l’unisson. Rentrant chez lui, il fit venir dans sa chambre un serviteur sûr auquel il confia la chose. Le serviteur qui savait le genre de femme auquel il aurait affaire se montra plein de ressources.
– Donnez-moi une bonne poignée d’argent dans ma poche, dit-il, je ferai en sorte qu’elle l’entende sonner et, comme elle est une fumeuse d’opium invétérée, cela l’attirera. Elle donnerait n’importe quoi pour une boulette d’opium, combien plus facilement se débarrassera-t-elle d’une sourde-muette qu’elle déteste pour en obtenir !
Avec l’argent tintinnabulant dans sa poche, son tuyau de pipe dans sa ceinture, notre homme prit la rue de l’Ouest. Tout en flânant, échangeant quelques mots ici ou là avec des connaissances, il arriva au bout de la rue où se trouvait la demeure de la mégère.
Devant la misérable porte se tenait un gamin portant un plateau de bois attaché aux épaules. Sur ce plateau étaient empilés des beignets à la viande suintant de graisse. C’était le fils de la méchante femme, qui avait fait ces beignets dans l’espoir d’en retirer quelques sous pour acheter sa dose d’opium journalière.
Quand le serviteur arriva à la porte, il s’accroupit à la mode chinoise et alluma sa pipe, puis il demanda au gamin si le commerce marchait bien.
– Non, lui fut-il répondu, personne ne veut de ma marchandise.
A ce moment on entendit la voix perçante de la femme grondant le gamin, lui reprochant de perdre son temps.
– L’enfant fait ce qu’il peut, dit le serviteur, mais personne ne veut de ses beignets. N’y aurait-il pas chez vous quelque chose d’autre à vendre ?
– J’ai les enfants les plus incapables de toute la ville, dit-elle ; mon garçon est un fainéant, un propre à rien, quant à ma fille, elle est sourde-muette !
Pendant ce temps, quelques spectateurs s’étaient avancés et plaisantaient.
– Qui voudrait acheter une sourde-muette ? s’écria l’un d’eux.
– Qui sait ? Il se peut que quelqu’un le fasse, dit le serviteur qui, tout en parlant, faisait sonner l’argent dans sa poche. Je connais une dame qui a besoin d’une servante et elle ne verrait pas d’objection à ce qu’elle soit sourde-muette. Sur ces paroles, il s’éloigna, mais la graine avait été semée et, quand il revint un peu plus tard dans cette même rue, le gamin qui était aux aguets courut avertir sa mère.
Quelques mots seulement furent échangés, puis le serviteur murmura :
— Venez demain sur le coup de midi chez le mandarin Lin.

8ème samedi.

Le lendemain, quand Gwa-Gwa se rendit à la maison de ses amies, elle y trouva toutes sortes de petits travaux à faire. Elle balaya la cour, porta des seaux d’eau et ramassa du bois mort au jardin. Elle ne se doutait pas que très près d’elle le mandarin Lin et la méchante femme discutaient de son avenir.
La femme était arrivée exactement sur le coup de midi, on l’avait fait entrer dans le bureau où le mandarin traitait ses affaires. C’était un très joli bureau dans lequel étaient disposés de magnifiques divans rouges et une table drapée de rouge aussi. Sur la table il y avait une théière, deux tasses, une écritoire avec le pinceau pour écrire et le grand cachet carré avec lequel « Grand homme Lin » scellait ses documents.
La femme, à la vue de tant de magnificence, fut saisie de crainte et pensa qu’elle aurait mieux fait d’aller à la cuisine pour discuter de la chose avec la femme du serviteur mais, ce dernier étant déjà là elle dut donc s’avancer.
– A propos de votre sourde-muette, dit-il, combien voulez-vous ?
– Cette enfant m’a coûté beaucoup d’argent, répondit la femme, je ne puis la céder à moins de vingt mille cash (En comptant d’après le dictionnaire, cela fait à peu près 400 francs).
Vingt mille cash ! Qui est-ce qui aurait assez d’argent pour le dépenser de la sorte ? gronda le serviteur.
Ces deux-là étaient de première force pour traiter une affaire et on ne sait jusqu’à quand la discussion aurait duré si le mandarin Lin n’était entré dans le bureau à ce moment.
– Apportez-moi quinze mille cash, dit-il à son employé, et donnez-les à cette femme, puis vous m’amènerez l’enfant.
Quand Gwa-Gwa entra dans la pièce, elle fut terriblement choquée à la vue de la méchante femme, mais le mandarin Lin lui fit voir sur la table un grand papier, ainsi que la grosse pile de pièces de cuivre, que la femme était en train de serrer dans son fichu. La fillette comprit ce que cela signifiait et ses yeux brillèrent quand on apposa le grand sceau sur le document qui déclarait que, dès ce moment, Gwa-Gwa cessait d’être la propriété de la méchante femme et qu’elle devenait l’enfant des missionnaires.
L’heureuse Gwa-Gwa retourna à son dîner chaud, après quoi on lui fit faire encore différents petits travaux dans la maison. Puis la dame Bleue la fit entrer dans une chambre latérale où se trouvaient un baquet de bois rempli d’eau chaude et tout à côté un habillement complet fait à la taille de l’enfant. Vite on la débarrassa de ses haillons et on la plongea dans l’eau. C’était la première fois de sa vie qu’elle prenait un bain ; elle riait et battait des mains quand grand-maman Fan vint pour la frotter et la nettoyer de la tête aux pieds. Quand elle sortit de l’eau on lui rasa la tête et on lui mit ses nouveaux habits. C’était d’abord un pantalon de coton bleu doublé de blanc et douillettement ouaté, une petite jaquette blanche, et enfin un manteau bleu marine. Il y avait aussi une paire de chaussettes blanches. Elle enfila ses petits pieds dans de vieux souliers de la dame Bleue qu’elle attacha solidement avec des cordons. Quand elle fut prête, elle se rendit dans la chambre où étaient trois dames et s’inclina très bas trois fois pour leur montrer combien elle était reconnaissante pour tant de merveilleux cadeaux, puis, se tournant vers grand-maman Fan, elle lui fit une profonde révérence pour la remercier aussi. On lui fit comprendre alors qu’elle ne retournerait plus jamais chez la méchante femme mais qu’elle habiterait la maison de ses amies et partagerait la chambre de grand-maman Fan dans la dépendance. C’est elle qui devrait tenir la chambre bien propre, allumer et entretenir le feu du « kang » avec des épines et les déchets de l’étable, pour que le lit soit toujours chaud et confortable.
Cette nuit-là, au lieu de se recroqueviller sur un sol glacé, Gwa-Gwa s’étendit sur le lit de briques doucement chauffé et entretenu par un petit feu.
Grand-maman Fan se servait d’un oreiller en forme de rouleau dont les deux bouts étaient ornés d’un motif brodé et bien bourré de balle d’avoine. Gwa-Gwa, n’ayant pas d’oreiller, se choisit un petit fagot de branchettes, le glissa derrière sa nuque, tira la couverture jusqu’à son menton et s’endormit profondément. Mais, avant de se coucher côte à côte, elles s’étaient agenouillées et grand-maman Fan avait prié à haute voix. Personne ne peut savoir ce que Gwa-Gwa exprima dans sa prière, mais on peut être sûr qu’elle se montra très reconnaissante à Quelqu’un pour quelque chose.

9ème samedi.

Une semaine plus tard, la méchante femme apparut soudain dans la cour de la maison des dames missionnaires. Gwa-Gwa fut la première à l’apercevoir et de frayeur courut se cacher derrière la porte.
Le cuisinier, reconnaissant la voix criarde de la femme, sortit, espérant lui dire une bonne fois sa façon de penser, mais la dame Grise était déjà sur le pas de porte avant lui.
– Que désirez-vous ? lui demanda-t-elle sévèrement.
– Oh ! c’est seulement encore une petite affaire dont je veux vous parler, répondit-elle.
– Dites vite ce que c’est, commanda la dame Grise.
– Eh bien, c’est à propos des habits que portait Gwa-Gwa le jour où elle est allée chez le mandarin Lin.
– Alors quoi ?
– On ne m’a point donné d’argent pour cela et le mandarin Lin n’a pas même mentionné qu’on voulait les acheter.
– Est-ce seulement pour cela que vous êtes venue ? et la voix de la dame Grise était très sévère.
– Oui, c’est tout.
– Eh bien, les voilà, et puisque c’est tout ce que vous désirez, prenez-les et partez au plus vite.
En disant ces mots, la dame Grise ouvrit la porte de l’écurie et lui montra dans un coin le paquet de haillons qu’on avait déposé là en attendant de les brûler.
La femme ramassa ces quelques vêtements malpropres ; puis, tournant la tête à gauche et à droite, elle chercha des yeux la petite sourde-muette. Mais celle-ci ne se montra nulle part.
— C’est la toute dernière fois que vous viendrez ici lui dit la dame Grise. Quand vous aurez quelque chose à demander, adressez-vous directement au mandarin Lin.
Mais la méchante femme ne désirait pas du tout aller chez le mandarin Lin, elle en avait plus peur qu’envie.
Au fond, ce qui l’attirait dans ce quartier, c’était de savoir si tout ce qu’on racontait en ville sur Gwa-Gwa était vrai. Les uns disaient que les dames avaient fait venir un remède de leur propre pays dont une petite parcelle vous guérissait de la surdité. D’autres racontaient que non seulement Gwa-Gwa parlait en chinois, mais aussi en anglais. On disait encore qu’elle était habillée de vêtements somptueux, qu’elle était traitée comme l’enfant de la maison et qu’elle mangeait la même nourriture que les dames ; mais la méchante femme dut quitter la maison sans avoir pu satisfaire sa curiosité, car Gwa-Gwa resta blottie dans son coin jusqu’à ce qu’elle fût partie et que le cuisinier eût refermé solidement la porte. Bien entendu, Gwa-Gwa avait surveillé la femme par une fente sans être vue et ce ne fut qu’après son départ qu’elle se sentit vraiment en sécurité. Elle n’avait pas encore compris qu’une fois l’argent donné pour sa rançon, la femme n’avait plus rien à prétendre et n’avait pas même le droit de la toucher.
On avait acheté Gwa-Gwa pour la libérer et personne n’avait d’autre droit sur elle maintenant que celui de lui témoigner de l’affection ; cette affection de ses amies n’allait pas rester sans réponse chez l’enfant et éveilla peu à peu en elle un entier dévouement !
Plus tard, elle apprit que le Sauveur l’avait rachetée non avec de l’argent ou de l’or, mais d’un prix infini avec son précieux sang. Il était mort pour elle et le pouvoir du mal n’aurait plus de prise sur elle si elle se confiait en Lui. Si elle cessait d’aimer ses amies, elles en auraient un immense chagrin, mais si elle fermait son cœur à l’amour de son Rédempteur, ne l’affligerait-elle pas encore beaucoup plus ?
Le nom de Gwa-Gwa qui veut dire « Solitaire » n’’avait plus sa raison d’être dans une maison chrétienne, aussi lui donna-t-on celui de « Ai-Lien » qui veut dire « Lien d’amour ». Tout le monde l’appelait ainsi maintenant, excepté les trois dames qui lui donnèrent le nom de « Topsy ». Ai-Lien était un mot trop difficile à lire sur les lèvres pour la petite sourde-muette, mais bien vite elle apprit à articuler celui de Topsy.
Tout cela se passait aux environs de Noël, ce fut même la veille de ce jour que l’enfant fit son entrée dans sa nouvelle demeure. Le groupe de personnes qui l’aimaient étaient des disciples du Seigneur Jésus, qui était né dans une étable parce qu’il n’y avait point de place pour Lui dans l’hôtellerie. Lui-même les avait enjointes de prendre soin des enfants qui étaient dans la peine et quand elles Lui demandèrent ce qu’il fallait faire quant à Gwa-Gwa voici la réponse qu’Il leur fit : « Laissez-la venir à moi » et c’est ce qu’elles firent. L’arrivée de Gwa-Gwa en cette veille de Noël fut un des plus beaux jours de leur vie. Vraiment elles avaient toutes l’air si heureuses que dès lors, quand on parle de ce Noël, Topsy l’appelle toujours « l’heureux jour ».

10ème samedi.

Dès sa sixième année, Topsy avait été sa propre maitresse durant toutes les heures du jour. Chaque moment lui apportait tant de nouvelles difficultés à surmonter, c’est ce qui précisément avait développé chez l’enfant de la volonté, de l’assurance et de la confiance en soi. Elle avait dû apprendre à défendre ses droits et à garder férocement ce qu’elle avait gagné. On ne lui avait jamais enseigné à être serviable, aimable ou généreuse, à céder volontiers, ces vertus n’ayant aucun prix dans le monde qu’elle fréquentait. Dans son nouveau genre de vie tout allait changer. On allait lui apprendre à partager avec les autres, à abandonner sa propre volonté et par-dessus, tout à obéir à ses trois mamans et à grand-maman Fan. Elle était traitée avec bonté par toutes ces personnes qui l’aimaient, mais en retour on s’attendait à la voir faire ce qui lui était ordonné ; ce n’était pas une leçon facile à apprendre.

La première cause de sa résistance fut à propos de quelques bouts d’étoffe d’indienne. Quand grand-maman Fan cousait, elle permettait à Topsy de ramasser tout ce qui tombait de son ouvrage et d’en faire ce qu’elle voulait. La petite fille considérait cela comme un trésor précieux et, quand, elle devint l’heureuse propriétaire d’une aiguille, elle se mit tout de suite à assembler quelques morceaux bariolés pour s’en faire un porte-aiguilles. Tout marchait à souhait quand on l’appela pour aller balayer le petit salon des dames. Tranquillement elle leur fit comprendre qu’elle n’irait pas avant d’avoir fini son petit ouvrage. Cela amena une discussion très vive pour voir qui était la maîtresse. Topsy dut convenir, bien à regret, que c’était elle qui devait céder et obéit. Elle le fit, mais avec la ferme intention d’en faire moins possible.
Le deuxième débat survint un jour où l’on attendait des visites. Sur la table étaient disposés des plateaux garnis de gâteaux et de friandises. Topsy ne put résister à la tentation et, profitant de ce que tout le monde était occupé ailleurs, elle se servit de plusieurs bonbons qu’elle cacha dans la ceinture de son pantalon (En Chine le pantalon est le costume féminin, tandis que les hommes portent une large robe). Elle savait bien pourtant qu’après le départ des visites elle en aurait sa part. Quand ses mamans entrèrent dans la chambre, elle rougit si fort que son secret fut dévoilé. Avant même qu’on lui posât une question, elle faisait « non » de la tête, voulant indiquer par-là qu’elle n’avait rien pris.
Elle portait ce jour-là son pantalon du dimanche, à cause des visites qu’on attendait ; il était large autour des chevilles, tandis que celui de tous les jours était serré par une bande ; pendant qu’elle secouait négativement la tête pour bien convaincre ses mamans qu’elle n’avait rien fait de mal, les bonbons dégringolaient tout le long de son pantalon et venaient rouler en cascade à ses pieds ! Elle avait oublié qu’il n’y avait rien pour les retenir. La preuve de son larcin était trop évidente ! La pauvre petite Topsy passa toute une heure à pleurer dans un coin.
Comme elle était vive et intelligente, elle ne fut pas longue à apprendre que, quand elle désirait une chose, il fallait la demander, et que se servir de gâteaux sans permission n’était pas bien ; mais c’était une petite offense comparée au fait d’avoir dit qu’elle n’avait rien pris quand vraiment elle l’avait fait !
Topsy aimait les gravures plus que tout autre chose et les murs de sa chambre devinrent bientôt une vraie galerie de tableaux. D’abord un morceau de papier bariolé ou l’enveloppe d’une boîte d’allumettes satisfaisaient son amour de la couleur, mais graduellement ces bouts de papier furent remplacés par des gravures découpées dans des journaux illustrés qui arrivaient quelquefois à la maison.
Un jour, la dame Bleue la fit venir et lui montra la plus jolie gravure coloriée qu’elle eût jamais vue.
Elle représentait un berger avec un troupeau de moutons. Il portait dans ses bras un petit agneau. Topsy vit tout de suite que l’agneau était bien fatigué et que le berger était très bon.
Elle ne put plus contenir sa joie quand on lui permit de suspendre le tableau au-dessus de son lit. Le soir, agenouillée aux côtés de grand-maman Fan qui priait à haute voix, la fillette fixait tout le temps de ses yeux la belle gravure.
Les dames se demandaient ce qui se passait dans cette petite tête ; il leur semblait qu’un ange lui était envoyé pour lui faire comprendre certaines choses, car, quelque temps après, quand on lui donna une nouvelle gravure du Bon Berger, elle en comprit tout de suite la signification. Sur cette gravure on voyait un rocher élevé, au-dessus duquel planait un aigle immense. Au pied du rocher se tenait un pauvre petit agneau retenu dans les broussailles par des ronces dont il ne pouvait se débarrasser. Un berger se penchait pour délivrer le pauvre petit agneau,
Topsy avait souvent vu un grand aigle descendre et saisir quelque chose sur le sol, elle savait fort bien que, si le berger ne s’était pas trouvé là, l’agneau aurait été emporté dans les serres cruelles de l’oiseau, jusqu’à son aire, où il aurait été dévoré.
Avec des gravures et des signes, la dame Bleue faisait comprendre à Topsy, qu’au-dessus du ciel bleu elle avait un Ami qui l’avait toujours aimée et, quand Il avait vu qu’elle était dans un danger terrible, II avait envoyé Quelqu’un pour la conduire dans une demeure où elle serait en sécurité. Elle saisit la pensée en un instant et, dès lors, se vit toujours elle-même comme l’agneau délivré d’un grand danger par le Bon Berger qui avait dit à ses trois amies de prendre soin d’elle.

11ème samedi.

Évidemment un grand nombre de personnes savait où et qui était la maman de Topsy, mais comme il avait été convenu entre elle et la méchante femme que personne ne devait savoir que l’enfant été vendue, on n’en parlait qu’à mi-voix. Quant au père de Topsy, c’était un chef mongol et chaque année il allait à cheval à la grande fête tibétaine porter de la part de sa tribu un présent au « Bouddha Vivant » de la Lamasserie. Jamais il ne s’était intéressé au bébé Topsy, étant bien trop occupé avec ses grands troupeaux.
Bien qu’il ne donnât jamais une pensée à sa fille, elle existait cependant et chaque année elle ressemblait davantage à une Mongole. Elle en avait la forte charpente et les manières vives et spontanées qui contrastaient avec celles des jeunes Chinoises de son entourage plutôt calmes et retenues.
Personne, en voyant Topsy à cheval sur son poney, ne pouvait douter de son origine mongole, tant elle montrait de sang-froid et de sûreté.
Dans la nouvelle maison de Topsy on parlait d’un voyage en Mongolie qu’on allait entreprendre sous peu. Pendant qu’on en discutait, grand-maman Fan eut une idée merveilleuse.
– Il y aurait une place dans ma charrette pour Topsy dit-elle, nous pourrions la prendre avec qu’en pensez-vous ? Elle serait des plus utiles pour garder la tente pendant les réunions.
Tout le monde fut enchanté de la proposition. Quand Topsy apprit qu’elle serait du voyage, elle ne sut comment exprimer sa joie. Tout de suite elle rassembla ses petits trésors avec soin pendant que grand-maman Fan emballait tout ce qui était nécessaire pour le voyage.
Grand-papa Fan désirait qu’on commençât le voyage en Mongolie par « le Temple de la Colline Solitaire » où, une fois l’an, il y avait une grande fête en l’honneur d’une idole qui, disait-on, décidait du temps pendant la moisson. Aucun fermier n’aurait osé négliger une idole aussi importante ; tous ceux qui pouvaient lui apportaient une offrande et lui brûlaient de l’encens dans le temple.
– Si nous partons mardi à midi, dit grand-papa Fan, nous pourrons fixer nos tentes sur « la Colline Solitaire » le soir même et passer les journées de mercredi et de jeudi à la foire.
La route qui conduisait à ce temple éloigné était généralement déserte, mais, ce mardi-là, elle était couverte de marchands et de colporteurs se rendant à la foire. Ils portaient leurs marchandises sur les épaules, ainsi que le bois destiné à monter leurs baraques ; les villageois qui viendraient à la foire seraient heureux de trouver à acheter un bonnet à leur bébé, une lampe de cuivre, un tamis à grains, ou encore un joli baquet ; toutes ces choses allaient être bien exposées pour attirer la clientèle.
En haut, près du temple, on pouvait voir quelques hommes occupés à monter des petits fourneaux de boue, d’autres édifiaient des échoppes qu’ils entouraient de grands carrés de toile pour préserver les boutiquiers du soleil brûlant. Des cuisiniers pétrissaient de la pâte, hachaient de la viande et des oignons, raclaient des carottes et faisaient de la farce pour les beignets de mouton dont tout le monde était friand.
Un homme se tenait devant une poêle à frire pleine graisse fumante et y faisait tomber avec adresse la pâte à beignets. Un moment après il sortait les beignets dorés et croustillants. Ces délicatesses étaient du goût de Topsy qui resta une bonne demi-heure à se régaler, grand-papa Fan lui ayant donné trois pièces de cuivre pour en faire ce qui lui plairait.
Dès l’aube on avait pu voir des charrettes attelées de bouvillons, chargées de femmes et d’enfants, arrivant de la plaine, tandis que les hommes, soit à cheval soit à dos d’âne, s’avançaient à toute allure.
A midi, les musiciens commencèrent à jouer en faisant un tintamarre assourdissant et sauvage, avec leurs cymbales, leurs tambours et leurs trompettes tonitruantes. Avant même que la première charrette ne soit arrivée, les missionnaires étaient prêts. Ils avaient dressé une grande tente blanche autour de laquelle ils avaient suspendu des gravures. Dans la tente on avait mis quelques tables sur lesquelles étaient disposés des livres aux reliures de couleurs vives. Il y avait des bancs où l’on pouvait se reposer en écoutant une des dames qui jouait de l’harmonium. Cette musique attirait beaucoup de monde. Ils entendirent, ce jour-là, des choses merveilleuses, car beaucoup d’entre eux ignoraient que Dieu les aimait jusqu’à donner son Fils unique qui était mort sur la croix pour sauver les pécheurs.
Parmi les gravures, il y en avait une série qu’ils aimaient particulièrement.
C’était d’abord l’image d’un jeune garçon qui s’était enfui de la maison et avait dépensé tout l’argent que son père lui avait donné. Finalement il était devenu si pauvre qu’il avait dû se mettre à garder des porcs.
On voyait ensuite comment, au bout d’un ce temps, se repentant de la façon dont il avait quitté son père, il rentra à la maison pour lui demander pardon. Alors le père lui pardonna et même fit une grande fête en son honneur, le revêtant d’habits neufs et de belles sandales.
Les gens pouvaient lire cette histoire eux-mêmes dans le livre relié en jaune appelé « Lu-gia Fuh-yin » (évangile de Luc). Après l’avoir entendu raconter, beaucoup de personnes désirèrent posséder le livre et achetèrent tant d’exemplaires qu’il n’en resta plus un seul sur les tables.
Tout était si merveilleux et surprenant. On avait toujours dit que les dieux étaient terrifiants et voulaient leur faire du mal toutes les fois qu’ils avaient l’occasion ; cependant le prédicateur dit :
– Ce fils prodigue est comme vous et moi, et le Père qui pardonne, c’est Dieu.
Cela pouvait-il être vrai ? Quelques-uns d’entre et s’approchaient de grand-papa Fan et lui posaient la question bien en face.
– Oui, répondait-il, c’est tout à fait vrai, je le sais parce que Dieu m’a pardonné.
– Alors vous ne brûlez pas d’encens dans temple ?
– Non, répondait grand-papa Fan, je ne le fais pas. Dieu nous demande de l’aimer de tout notre cœur, de toute notre force et de toute notre pensée et d’aimer notre prochain comme nous-mêmes. L’idole, bien qu’elle ait des oreilles, n’entend pas elle a des yeux, mais ne voit pas. Dieu, Lui, vous voit, vous connaît et vous aime.
Quelques-uns rentrèrent à la maison pour réfléchir à ce qu’ils avaient entendu, et presque tous achetèrent des Évangiles, car les dames avaient dit :
Ce Livre vous dira tout ce que vous avez besoin de savoir concernant Dieu.
Ainsi, les gens emportèrent chez eux des portions la Parole aux reliures jaunes, vertes ou roses, se promettant de les lire tranquillement pendant les longues soirées d’hiver.
Au coucher du soleil, Topsy rassembla les livres qui n’avaient pas été vendus et mit tout en ordre pour le lendemain.
Quand la foire fut terminée, que le dernier paysan fut rentré dans sa ferme, pendant que marchands et colporteurs tiraient en bas leurs baraques, que les petits serviteurs du temple balayaient et enlevaient la litière du sol, la grande tente blanche fut pliée et soigneusement fixée à l’arrière de la charrette. Avant le lever du jour tout le monde doit être prêt, car, plus tard, vers midi, le soleil est brûlant et, par amour pour les bêtes, on doit partir de bonne heure. Ainsi la caravane entière s’ébranla et se dirigea du côté du désert de sable vers le Nord, laissant derrière elle le temple déserté avec son dieu de boue.

 

À SUIVRE !