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LES VACANCES AU VIEUX VERGER

1er samedi

Chapitre 1

– Explique-moi donc, Marie, ce que signifiait cette phrase de grand-mère, quand elle disait ce matin à maman : « Il y a dans chaque famille des coussins et des angles ».
– Je ne sais pas. Je n’ai pas entendu grand-mère dire cela.
– Si, si, tu dois le savoir, car grand-mère a ajouté : « Tiens, ta fille Marie est un coussin, tandis que la pauvre Florence ne sera jamais qu’un angle, je le crains beaucoup ».
– Peut-être que grand-mère me compare à un coussin parce que je suis très grosse, et toi à un angle parce que tu es mince.
– Je suis sûre que ce n’est pas cela. Pourquoi grand-mère aurait-elle ajouté : « Pauvre Florence ! » Il n’y a pas de mal à être mince. Voyons, Gilles, je vois à ta mine que tu sais ce que grand-mère a voulu dire.
– Oui, je le sais… mais je ne désire pas te le dire.
– Pourquoi donc ?
– Parce que tu serais fâchée si je le faisais.
– Non, non, je ne me fâcherai pas.
– Tu ne devrais pas être si curieuse de le savoir, car ce n’est pas une comparaison flatteuse pour toi.
– Ainsi tu ne veux pas me le dire ? Tu n’es vraiment pas gentil ! Pourquoi donc faire des mystères de tout ?
– Demande-le à grand-mère elle-même.
– C’est ce que je vais faire, et elle saura en même temps comme tu es désagréable.
Et Florence sortit de la chambre d’un air offensé.
– Gilles, pourquoi taquiner ainsi la pauvre Florence ? demanda Marie en levant la tête de dessus son ouvrage. Ne pouvais-tu pas lui expliquer simplement ce que signifiaient les paroles de grand-mère ?
– Cela l’aurait fâchée. Grand-mère a voulu dire que tu es le plus moelleux des coussins, qui se rend agréable à tout le monde, tandis que Florence est le plus aigu, le plus désagréable de tous les angles, auquel tout le monde se heurte, et qui se fait détester.
À ce moment-là la porte s’ouvrit, et Florence rentra dans la chambre d’un air sombre.
– Eh bien, mon cher petit angle, grand-mère t’a-t-elle dit ce que signifiait sa comparaison ?
– Je te dirai aussi ce que je pense, s’écria Florence avec amertume. Si moi je suis un angle, tu es cent fois plus anguleux encore ; tu n’arrêtes pas de me dire des choses blessantes et d’inventer des moyens de me tourmenter. Quel bonheur quand tu retourneras au collège !
Florence finit son discours par un profond soupir et s’assit près de la table.
– Allons, Florence, faisons la paix, s’écria Gilles. Nous ferons une partie de croquet après le repas, et je te promets de ne pas chasser ta boule trop loin.
Le visage boudeur de Florence ne s’illumina pas le moins du monde à cette proposition, bien qu’elle l’entendît avec une secrète satisfaction.
Et maintenant, laissons les enfants prendre leur repas, et disons quelques mots de l’endroit où vont se passer les aventures que nous allons raconter.
Le Vieux Verger, où les jeunes Crammer passaient leurs vacances chez leur grand-mère, était situé à quelque distance de la ville de Danville. La maison, de construction ancienne, bâtie en briques rouges, était bien la plus gaie et la plus confortable des demeures. Mais les enfants passaient la plus grande partie de leur temps dehors, où ils trouvaient toujours de nouvelles distractions. Il y avait, en effet, tout près de la maison, une grande ferme, avec une basse-cour et une laiterie, et tous les travaux de campagne intéressaient beaucoup les enfants. Un peu plus loin s’étendait une forêt traversée par un ruisseau. De plus, le Vieux Verger tenait tout ce que promettait son nom. Des pommiers, des poiriers, des pruniers sans nombre croissaient dans l’enclos. Au printemps les fleurs des pommiers jonchaient le sol comme des flocons de neige ; en automne leurs fruits mûrs brillaient dans l’herbe touffue. On ne s’étonnera pas que ce fût un lieu de délices pour les enfants.
Leurs parents cherchaient à les élever « dans la discipline et sous les avertissements du Seigneur », mais, comme nous le verrons, ils n’avaient pas encore tous donné leur cœur au Sauveur.

 

Chapitre 2. La partie de croquet

Après le repas, la bande joyeuse s’élança sur la terrasse pour y jouer au croquet. Gilles planta les piquets et les arceaux à la distance voulue ; puis il prit la petite Lucie avec lui, tandis que Florence et Marie formaient le camp adverse. Le petit Bobby se contentait d’être spectateur.
Tout alla bien au commencement ; mais bientôt Florence se laissa aller à sa mauvaise humeur.
– Marie ! Comment peux-tu être si maladroite ! Tu vas nous faire perdre la partie !
Pendant ce temps, Gilles, par une série de coups habiles, avait amené sa boule tout près du but.
– À toi, Florence, à présent ! Tu peux encore me rattraper !
Mais la petite fille, irritée de l’avance de son frère, donna à sa boule un coup trop violent et manqua l’arceau qu’elle devait passer.
– Tu n’es pas plus adroite que Marie, observa tranquillement Bobby.
Hors d’elle-même, Florence lança son maillet par terre et commença à s’éloigner.
– Mais, Florence, tu ne quittes pas le jeu ? Tu gâterais tout notre plaisir ! Voyons, reprends la partie.
– Non, je ne joue plus ; Marie ne sait pas viser droit.
– Reviens, Florence, je t’en prie, criait Marie en courant après elle, je tâcherai de jouer mieux. Reviens, Gilles sera si contrarié !
– Cela m’est bien égal !
– Mais nous serons tous déçus !
– Tant pis !
Et Florence s’en alla du côté du verger. Elle était d’aussi mauvaise humeur que peut l’être une petite fille d’un caractère grognon ; elle venait de faire du chagrin à tout le monde ; elle venait de se gâter son plaisir à elle-même, et le pire de tout, c’est qu’elle n’avait de reproches à faire à personne qu’à elle-même.
Elle réfléchissait pour tâcher de trouver quelqu’un sur qui rejeter la faute, lorsqu’elle entendit des exclamations partant de la terrasse. Elle ne put résister à la tentation de regarder derrière elle, et elle aperçut Alfred et Henri Norton, deux jeunes voisins, qui accouraient pour se joindre au jeu. Elle s’arrêta un instant. C’était vraiment dommage de manquer une aussi belle partie. Mais elle entendit la voix de Gilles s’adressant à ses amis :
– Bravo ! s’écriait-il, voilà ce qui s’appelle arriver au bon moment. Nous allions quitter la partie parce que Florence nous avait plantés là dans un moment de dépit.
– Et pourquoi donc ? s’écrièrent d’une même voix les deux jeunes garçons.
– Parce que j’avais réussi mes premiers coups et qu’elle avait manqué les siens, répondit en riant Gilles. Florence croit toujours qu’on fait tout exprès pour la contrarier, tandis que Marie, elle, n’est pas habile au jeu, c’est vrai, mais elle ne se fâche jamais, quoiqu’elle soit constamment battue.
Les enfants distribuèrent les maillets et les boules, mais Gilles avait perdu sa gaieté et semblait préoccupé.
– Voyons, dit-il, qu’en pensez-vous ? Si j’allais chercher Florence ? Ce serait vraiment dommage pour elle de manquer une aussi belle partie !
– Oui, oui, va la chercher, s’écrièrent en chœur tous les autres enfants.
Florence continuait à s’éloigner lentement, mais résolument. Elle venait de trouver ce qu’elle cherchait depuis un moment, un motif d’être en colère, et elle se sentait déterminée à en tirer tout le parti possible.
Elle entendit les pas de Gilles courant de toutes ses forces derrière elle.
– Florence, Florence, arrête ! Reviens jouer avec nous.
Et Gilles la saisit par la robe.
– Alfred et Henri sont là, nous allons recommencer une partie.
– Je ne me soucie pas de jouer, merci.
Et Florence repoussa son frère du coude.
– Pourquoi donc ? De quoi peux-tu avoir à te plaindre ?
– De ce que tu parles de moi avec Alfred et Henri ! De ce que vous vous moquez de moi derrière mon dos ! Je t’ai bien entendu, va !
-Bah ! C’est seulement pour ça ? Mais alors tu n’as rien de mieux à faire qu’à montrer que tu as bon caractère, ou bien j’aurai encore le droit de dire la même chose en retournant près d’eux.
Florence passa brusquement devant lui, et Gilles, désespérant de la convaincre, retourna au croquet.
Elle dirigea ses pas vers la basse-cour ; car si une chose au monde pouvait calmer son esprit irrité, c’était la vue de ses chères petites poules et de son coq à la crête superbe. Sa grand-mère lui avait donné quelques volatiles qui lui appartenaient en propre, et elle n’en était pas peu fière.
Mais ce jour-là, la fillette rencontrait à chaque pas un sujet de mécontentement.
– Qui donc s’est permis d’entrer dans mon poulailler ! s’écria-t-elle en voyant la porte grande ouverte et le cadenas avec sa chaîne par terre. Qui donc s’est permis d’entrer et de laisser la porte ouverte ! Toutes mes poules sont dehors et elles vont faire leurs œufs dans la grange !
Il n’y avait là personne pour lui répondre, sauf le coq, occupé en ce moment à gratter avec ses pattes dans un tas de poussière. Il s’arrêta un moment pour lancer dans les airs un de ses chants d’allégresse.
– Je sais maintenant qui est venu ici ! s’écria Florence, et qui a laissé la porte ouverte… C’est Gilles ; il fait toujours tout ce qu’il peut pour m’ennuyer !
Et c’était lui, en effet : sur la terre gisaient le ciseau, la scie, la hachette et la casquette de velours bleu toute neuve de Gilles ! C’était bien lui le coupable, il ne pouvait y avoir aucun doute ! Oh ! Quel méchant garçon ! Avoir laissé la porte ouverte de façon que toutes les poules de Florence puissent s’enfuir et aller pondre dehors !
Il eût été plus prudent de s’assurer d’abord de ce qui s’était passé. Mais Florence était si convaincue des torts de Gilles qu’elle ramassa le ciseau, la hachette, la scie et la casquette de velours bleu avec sa jolie bordure de fil doré, et jeta le tout par-dessus le mur dans le fossé, au milieu des ronces, des orties et de la vase ! Dans quel bel état tout cela serait quand Gilles viendrait l’y chercher ! Tant mieux ! Gilles serait bien contrarié… Tant mieux !
Florence se rendit alors au poulailler lui-même, où toutes ses poules auraient dû déposer leurs œufs dans des nids commodes qu’elle leur avait préparés.
Elle poussa la porte et s’arrêta soudain, comme suffoquée ; elle jeta une exclamation de surprise et son visage s’empourpra. Puis elle se détourna, s’assit sur les marches qui conduisaient au poulailler et se mit à sangloter.
Qu’avait donc pu voir Florence dans l’intérieur du poulailler pour la mettre dans cet état ? Tous les œufs que sa maman lui achetait gisaient-ils brisés sur le sol ? Non, c’était quelque chose de plus triste et qui pouvait bien la faire pleurer.
Voilà ce qui s’était passé. Une personne remplie de bonnes intentions (devinez-vous qui ce pouvait être ?) avait travaillé toute la matinée à construire, dans l’intérieur du poulailler, un treillage en fil de fer peint en vert, formant une séparation, ardemment désirée par la petite fille, entre les poules d’Inde et les autres volatiles.
Ah ! Il n’était pas étonnant que Florence reste assise en pleurant sur les marches du poulailler ! C’était bien la boîte à outils de Gilles qui se trouvait par terre à côté du joli treillage ; le coq d’Inde se promenait déjà dans son compartiment et les petites poules couraient autour de lui.
Après s’être essuyé les yeux, Florence s’en alla tristement de l’autre côté du mur qui entourait la basse-cour ; à ses pieds on voyait le fossé vaseux rempli de ronces et d’orties ! Ah ! Ces vilaines orties, comme elles piquaient ses bras nus pour l’empêcher de reprendre les outils de Gilles ! Ce fut à grand-peine qu’elle les ramassa. Elle secoua la casquette pleine d’une eau brunâtre et l’emporta près du ruisseau, de l’autre côté du sentier. Trempant son mouchoir dans l’eau limpide, elle réussit à enlever un peu de la boue qui salissait la jolie casquette, mais ne parvint pas à rendre au velours son bleu chatoyant, ni à la bordure dorée son premier éclat.
Enfin, désespérant de rendre à la casquette sa couleur et son brillant, elle la posa sur l’herbe pour qu’elle sèche au soleil, et resta assise à côté, honteuse d’elle-même et malheureuse.
La casquette finit par sécher, et Florence quitta le bord du ruisseau. Elle rassembla les outils et, les reportant à la basse-cour, elle les posa par terre à la place même où elle les avait trouvés, puis elle regarda autour d’elle. Plusieurs de ses poules vagabondes étaient revenues à leur logis, et Florence fit facilement rentrer le reste de la bande errante. Elle jeta encore un dernier coup d’œil au joli treillis vert avant de fermer la porte et s’en alla tristement.

2ème samedi

 

Chapitre 3. Le texte de la grand-maman

Florence prit un autre chemin pour rentrer à la maison, car elle entendait au loin les voix joyeuses des joueurs de croquet et elle distinguait le rire de Gilles au milieu de tous les autres. Comme il semblait peu pressentir le méchant tour que lui avait joué sa sœur !
Écartant de la main le feuillage épais des broussailles, elle arriva près d’un vieux sapin qui couvrait de son ombre un banc rustique et fut toute surprise d’y trouver sa grand-mère qui s’y reposait, un panier rempli de fleurs fanées posé à côté d’elle, ainsi qu’un sécateur.
La grand-mère de Florence était très âgée. Quoique faible de santé, elle ne restait jamais sans rien faire, et lorsqu’elle sortait pour se promener dans le jardin, elle prenait toujours avec elle son sécateur pour faire « la toilette des rosiers », comme elle disait.
– Eh bien, ma petite fille, d’où viens-tu donc ? dit la grand-mère en poussant son panier pour faire place à Florence. Viens me raconter tout ce que tu as fait, et pourquoi tu n’es pas restée à jouer au croquet avec les autres ?
– Je ne me soucie guère du croquet, répondit Florence, d’une voix fière et triste en même temps, car elle pensait avec amertume à la belle partie qu’elle manquait en ce moment.
– Tu ne te soucies pas du croquet ? Que t’est-il donc arrivé ? Tu aimais beaucoup ce jeu jusqu’à présent.
– Marie me fait toujours perdre. Lucie joue très mal aussi, et Bobby court continuellement au milieu des boules et les déplace.
– Pauvre Bobby ! Quel gentil petit garçon ! dit la grand-maman. Il me fait plaisir à voir, quand il vient se placer en face de moi, les yeux grand ouverts, pour me montrer en confidence ses chenilles et ses escargots. Vois comme Gilles est bon et gentil pour lui, malgré la différence d’âge.
Florence poussa un profond soupir.
– Mais qu’as-tu donc, ma pauvre Florence ? Je n’aime pas t’entendre soupirer de cette façon…
– C’est que je voudrais bien que Gilles soit aussi bon et gentil pour moi ! Il ne fait que me taquiner et se moquer de moi toute la journée en m’appelant un angle.
Florence eut tout à coup honte d’elle-même ; elle venait de se rappeler le beau grillage vert dans le poulailler, et sa mauvaise action.
– Eh bien, reprit la grand-mère, croirais-tu que, lorsque j’étais une petite fille comme toi, mes frères avaient coutume de me taquiner aussi et de m’appeler un angle ?
Florence ouvrit de grands yeux et regarda sa grand-mère avec la plus grande attention, pour s’assurer si elle parlait sérieusement ou non.
– Oui, oui, ma chérie, et je méritais ce nom, car j’étais très désagréable lorsqu’ils jouaient avec moi ; je prenais très mal la plaisanterie ; j’aimais à tourner les autres en ridicule, mais je ne pouvais pas supporter qu’ils me rendent la pareille. Je me disputais avec les aînés ; et, j’ai honte de l’avouer, je maltraitais souvent les plus jeunes. Ainsi, poursuivit la grand-maman en prenant affectueusement la main de Florence dans les siennes, j’avais un petit frère, un enfant qui ressemblait à notre Bobby ; il me suivait toujours, son tablier rempli de coquillages et de toutes sortes de petites choses qui lui semblaient fort curieuses ; il voulait me les montrer, et il me demandait de lui faire des sacs en papier et des boîtes pour les y mettre. Parfois, je faisais ce qu’il me demandait, mais, le plus souvent, je le repoussais rudement. Eh bien, ma chérie, ce petit frère nous fut enlevé tout d’un coup, en une nuit. Peut-être Dieu l’a-t-Il pris dans Son ciel parce qu’Il voyait que je ne le rendais pas heureux. En tout cas, s’Il l’a pris, c’est qu’il valait mieux qu’il en fût ainsi. Je me rappelle cette nuit-là comme si c’était hier, quoiqu’il y ait bien longtemps que cela s’est passé. Un petit lapin blanc, son joujou préféré, était encore dans ses bras ; et sur une table à côté du lit, une image qu’il m’avait demandée de colorier (ce que je lui avais refusé). Je l’ai encore, cette image. Je te la montrerai un de ces jours. J’ai écrit un verset de la Bible, ce matin-là, au-dessous ; tu pourras le lire quand tu voudras. J’ai prié Dieu de graver ce texte dans mon cœur pour toujours, et j’espère qu’Il a daigné exaucer ma prière.
– Quel est ce texte, grand-maman ?
C’est un texte qui, lorsqu’il est appliqué consciencieusement, repousse toute parole amère, toute réponse dure, toute pensée égoïste. Enfin, ma chérie, avec l’aide de Dieu, ce texte peut transformer les cœurs les plus durs en cœurs affectueux, et les angles les plus aigus en coussins moelleux.
– Mais quel est donc ce texte, grand-maman ?
– « Par amour, servez-vous l’un l’autre » (Gal. 5. 13). Tu vois que c’est une parole bien simple ; mais, si tu y rapportes tes actions de chaque jour, tu verras que tes relations avec tes frères et sœurs en seront changées.
La seule réponse de Florence fut un gros soupir.
– Ce sera difficile tout d’abord, je le sais, continua la grand-maman ; on ne peut changer son caractère tout d’un coup. Il est impossible de redresser en un instant une branche qui a poussé de travers. Ce serait même une tâche désespérée si nous n’avions quelqu’un pour nous aider.
– Mais qui peut nous aider, grand-maman ? demanda Florence, sans réfléchir à ce qu’elle disait.
Celui-là même qui m’a aidée t’aidera, ma chère petite – Celui qui m’a aidée il y a soixante-dix ans, quand je le Lui ai demandé, et qui a continué depuis lors J’ai sans cesse besoin de Son secours, et toi, qui n’es encore qu’une enfant, tu en as aussi besoin à chaque heure de ta vie. Ce n’est que lorsque tu auras appris combien, à la fois tes propres résolutions sont faibles, et tes fautes continuelles sont grandes, que tu sauras comme il te faudra souvent chercher ce secours. Comprends-tu de quel secours je veux parler ?
– Oui, murmura la petite fille avec douceur. Veux-tu me montrer cette image, grand-maman ?
– Oui, si tu veux venir dans ma chambre avant le souper. Tu liras le texte, nous en reparlerons souvent ensemble et, si tu demandes de tout ton cœur au Seigneur Son secours, Il t’accordera de le mettre en pratique. Et dans quelque temps, continua la grand-maman d’un ton encourageant, plus personne dans la maison ne reconnaîtra l’ancienne Florence dans une petite fille toujours de bonne humeur, prévenante, et disposée à rendre service.
Florence fut silencieuse, abattue et toute radoucie ce soir-là ; et, lorsqu’elle fut dans son lit, comme elle pensait à tout ce qui venait de se passer, son cœur se gonfla et elle s’endormit en mouillant son oreiller de larmes de repentir.

3ème samedi

 

Chapitre 4. Les perles de Bobby

 

Le lendemain matin, Florence sauta hors de son lit de bonne heure et s’habilla rapidement. Tout en le faisant, elle se rappela son chagrin de la veille au soir et ses bonnes résolutions.
– Oh ! Il ne faut pas que j’oublie de dire à Gilles, après le déjeuner, comme je lui suis reconnaissante de m’avoir fait ce joli treillage vert ; je lui dirai en même temps comme je suis peinée de l’aventure de sa casquette.
Florence se dirigea vers la porte. Là, elle hésita un instant et revint sur ses pas : dans sa précipitation, elle avait oublié de faire sa prière du matin. Ses projets devaient être bien importants, n’est-ce pas, pour amener un pareil oubli ?
Elle n’hésita pas longtemps : elle ferait sa prière tout en marchant à travers les prés ; la dire en plein air ou dans sa chambre, peu importait ! Dieu l’entendrait aussi bien là qu’ailleurs !
Il est certain que Dieu entend toutes les prières ferventes, quel que soit le lieu d’où elles partent. Mais les prières de Florence n’étaient habituellement que des formules vides de sens pour celle qui les récitait si vite, comme une tâche qu’on veut finir le plus tôt possible ! Et elle oubliait ce qu’elle avait dit au moment même où elle venait de prononcer le dernier mot.
D’ailleurs, aucune prière, sérieuse ou non, ne sortit ce matin-là du cœur de Florence. Elle n’invoqua aucun secours pour le jour qui s’ouvrait, avec ses luttes quotidiennes et, avant même qu’elle eût atteint le bas de l’escalier, toute pensée de prière s’était évanouie. Hélas ! Qu’elle était loin des résolutions prises la veille ! Les sages conseils de sa grand-mère étaient-ils déjà effacés de sa mémoire ? Avait-elle oublié l’image et le texte de sa grand-maman ? Oui, tout avait disparu, et les brillants rayons du soleil levant ne rappelaient à Florence qu’une chose, c’est que ce jour-là treize petits canards devaient sortir des œufs qu’elle avait donnés à couver à la poule brune quatre semaines auparavant.
À son retour du poulailler, elle se précipita dans la salle à manger en s’écriant :
– Maman, maman, tu ne sais pas ?
– Chut ! ma petite, ne vois-tu pas que nous faisons la lecture ? Assieds-toi.
Florence rougit et s’assit ; mais elle n’entendit pas un mot du chapitre de l’Évangile ni de la prière qui suivit, tant elle était occupée de la nouvelle qu’elle avait à donner à sa mère. À la minute même où l’Amen fut prononcé, elle s’écria de nouveau précipitamment :
– Maman, tu ne sais pas…
– Chut ! Florence, reprit sa mère. Je crains bien, en te voyant si pressée d’arriver à la fin de la lecture en famille, que tu n’aies pas prêté ce matin une grande attention à ta prière particulière. Monte dans ta chambre, lave-toi les mains et, lorsque tu redescendras, je t’écouterai. Tu sais que je n’aime pas à vous voir entrer en retard pour la lecture en famille.
Le visage de Florence changea subitement à ce reproche, et elle sortit tout attristée.
« Personne ne s’intéresse à rien de ce qui me fait plaisir ! » se disait-elle en fermant la porte.
Quand elle redescendit, on avait commencé à déjeuner.
– Eh bien ! Florence, viens donc ; dis-nous ta grande nouvelle, nous voilà tous prêts à t’écouter, s’écria Gilles quand sa sœur entra dans la pièce.
Il s’attendait à l’entendre parler de la surprise qu’elle avait dû éprouver en découvrant le grillage vert dans le poulailler ; mais il était décidé à ne pas en dire un mot lui-même. Florence s’assit à table sans répondre.
– Qu’est-ce que c’est, Florence ? demanda Lucie, dis-nous donc ce que c’est ?
– Je crois que je le sais, dit Bobby levant la tête et regardant autour de lui d’un air assuré ; Florence a reçu une lettre pour elle toute seule ; j’ai vu entrer le facteur.
– Non, ce n’est pas une lettre, répondit Florence de mauvaise humeur ; cela ne m’intéresserait pas du tout de recevoir une lettre.
Bobby resta tout surpris.
– Florence, dis à ton petit frère ce qui en est. Dépêche-toi, dit Mme Crammer sérieusement.
– Eh bien, reprit Florence, les petits canards devaient éclore aujourd’hui et j’ai couru à la basse-cour avant le déjeuner ; et, le croiriez-vous, s’écria la petite fille en s’animant, il n’y avait pas un seul œuf manqué parmi les treize, et j’ai trouvé treize petits canards qui sont bien les plus ravissantes petites créatures qu’on puisse voir, ressemblant tout à fait à des canaris, et plus jolis encore.
– Comment ! Ils sont jaunes, Florence ? demanda Bobby, au comble de l’étonnement.
– Oui, tous les petits canards sont jaunes.
– Oh ! Il faut que j’aille les voir ! Tu m’emmèneras, Florence ?
– Je suppose que tu es allée au poulailler ce matin ? demanda Gilles à son tour, en rougissant légèrement.
– Oui, oui, j’y suis allée et j’ai trouvé quatre gros œufs.
Et ce fut le tour de Florence de rougir ; elle venait de se rappeler tout d’un coup l’aimable attention de Gilles, mais elle ne savait pas que lui dire. Elle aurait voulu le remercier, mais le souvenir de la casquette et du triste sort qu’elle lui avait fait subir arrêtait son élan.
« Je ne peux pas le remercier avant de lui avoir parlé à lui seul et de lui avoir tout avoué », pensait Florence, penchée sur son assiette et sentant le rouge lui monter au visage.
Gilles ne comprenait rien à ce qui se passait, et se demandait avec étonnement quelle pouvait être la cause de ce silence et du trouble de sa sœur ; il devinait que quelque chose de fâcheux avait dû avoir lieu au poulailler, mais il était doué de trop de tact et d’un trop bon caractère pour poser aucune question indiscrète.
Après le déjeuner, son incertitude prit fin lorsqu’à son entrée dans le poulailler, il trouva par terre sa pauvre casquette tout abîmée. Il s’ensuivit avec Florence une scène peu agréable. Des questions faites avec colère amenèrent des réponses pleines d’emportement, et la conclusion fut que Gilles s’en revint à la maison de très mauvaise humeur et s’enferma dans sa chambre.
Marie, dont le rôle était toujours de consoler les autres, entendit le bruit que fit la porte fermée avec violence, et elle suivit Gilles dans sa retraite.
Florence sentait bien, au fond de son cœur, qu’elle avait tort ; elle n’était certes pas ingrate mais, lorsque Gilles avait montré une si grande irritation contre elle, au lieu de reconnaître ses torts, comme elle se le promettait depuis la veille, sa colère avait éclaté aussi violemment que celle de son frère.
Elle retourna donc à la maison, triste et silencieuse, et elle entra avec une expression tout abattue dans le salon où se trouvait sa grand-mère. Sans parler, elle s’installa avec un livre près de la fenêtre.
À peine y était-elle que Bobby entra, la figure animée, portant quelque chose dans son tablier.
– Devine, s’écria-t-il en courant tout droit au fauteuil de sa grand-mère, devine, grand-maman, ce que j’ai trouvé dans ma boîte d’escargots ? Des perles, des vraies perles !
– Quoi ! Mon chéri ! Des perles ! demanda la grand-maman qui était un peu sourde et qui posa son ouvrage sur ses genoux pour mieux écouter Bobby.
– Des perles, répéta Bobby, sortant sa boîte de son tablier.
Le petit garçon avait facilement pu s’y tromper, car les œufs d’escargots déposés sur le foin dont sa boîte était remplie, ressemblaient à de véritables perles.
– Ne sont-elles pas belles, grand-maman ? Sais-tu ce que je vais en faire ? Mais c’est un secret !
– Tu peux me le dire, les grand-mamans savent garder les secrets.
Bobby se pencha vers sa grand-mère et chuchota :
– Je les donnerai à Florence pour sa fête : est-ce que ce ne sera pas une bonne surprise pour elle ?
– Une fameuse surprise, je crois bien ! Mais ferme ta boîte, sans quoi elle verra tout à l’avance.
Bobby, tout en regardant Florence du coin de l’œil, ferma la boîte et se dirigea vers la porte. En passant près de sa sœur, il hésita un instant, puis il dit :
– Tu ne sais pas ce que j’ai dans ma boîte, Florence ?
– Non, montre-le-moi, répondit Florence qui avait entendu parler de perles.
– Tu ne le diras pas, c’est une surprise, s’écria l’innocent Bobby.
– Mais non, montre-le-moi.
Bobby ouvrit sa boîte et, la tenant dans ses petites mains potelées, il attendit ce que dirait sa sœur.
– Bah ! Ce n’est que cela ! Pouah ! Des œufs d’escargots !
Et Florence, avec dédain, repoussa la boîte.
Le pauvre Bobby resta muet, le cœur gonflé, regardant sa sœur, les yeux pleins de larmes ; il ne pleura cependant pas tant qu’il fut dans le salon, bien que sa petite figure devînt écarlate d’émotion, et d’efforts pour retenir son chagrin.

4ème samedi

– Florence, veux-tu m’enfiler mon aiguille ? dit la grand-mère quand la porte se fut refermée sur le petit garçon.
Florence s’approcha de sa grand-mère pour lui rendre le service demandé.
– Veux-tu que nous ayons encore une petite conversation aujourd’hui ? reprit la grand-maman. Je suis souvent seule ici le matin et, comme mes yeux ne sont plus assez bons pour lire longtemps, une petite causette est une vraie distraction pour moi ! Comment vont tes petits canards ?
– Très bien. Ils commencent déjà à manger tout seuls. Ne viendras-tu pas les voir cet après-midi, grand-maman ?
– Oui, j’irai volontiers. Les as-tu montrés à Bobby ? Je suis sûre qu’il serait ravi de les voir.
– Non, je ne les lui ai pas montrés. Il cherchait son chapeau quand je suis partie, et je n’avais pas le temps d’attendre.
– Je crois qu’à ta place, Florence, je l’aurais attendu. Ç’aurait été une bonne occasion de mettre en pratique notre texte.
– C’est vrai, répondit Florence, mais je l’ai oublié à ce moment-là.
– N’est-ce pas étrange, reprit la grand-maman, appuyant sur les mots, que ce qui te fait plaisir te fasse oublier Bobby, tandis que Bobby pense à toi dès que quelque chose lui fait plaisir ?
– Que veux-tu dire, grand-maman ? demanda la petite fille, un peu embarrassée.
– Les petits canards ont-ils donc si complètement occupé ton esprit que tu n’aies pu songer qu’à ta propre satisfaction ? – tandis que ton petit frère, croyant ses œufs d’escargots aussi précieux que de vraies perles, a eu pour première pensée de te rendre aussi heureuse que lui… J’étais trop loin et je suis trop sourde pour entendre ce que tu lui as dit, mais j’ai vu son expression déçue et ses yeux pleins de larmes.
– Oui, je sais bien que je l’ai un peu brusqué, reconnut Florence. Mais aussi pourquoi joue-t-il toujours avec des choses si laides et si sales ! Les escargots sont de si vilaines bêtes ! ajouta-t-elle, cherchant à se défendre de son mieux.
– Florence, je n’aime pas entendre des enfants critiquer l’œuvre du Créateur. Pourquoi trouver laid ce que Dieu a créé ?
– Mais, grand-maman, la cuisinière a dit l’autre jour que j’étais la petite fille la plus laide qu’on ait jamais vue. Était-ce bien de sa part de dire cela ? Car c’est aussi Dieu qui m’a faite.
– Non, ma chérie, je ne l’approuve pas d’avoir parlé ainsi. Mais Dieu fait souvent les choses jolies, et c’est nous qui les déformons et les changeons. Probablement que, lorsqu’elle a dit cela, tu avais une expression désagréable, tandis qu’elle n’en aurait pas eu l’idée si tu avais eu un visage aimable. Ah ! si je pouvais seulement te voir indulgente et gracieuse envers les plus jeunes enfants, écoutant avec patience leurs petites histoires, les aidant à supporter leurs petites peines, sympathisant avec eux… Oui, c’est là le grand secret, sympathiser avec les autres, nous réjouir de leurs joies, nous affliger de leurs chagrins ! Si l’on te voit repousser durement Bobby, taquiner Lucie, je ne suis pas être surprise qu’on te trouve laide, car tes mauvaises pensées se lisent sur ton visage. Regarde Marie, au contraire ; les gens qui ne réfléchissent pas peuvent seuls la trouver laide, tandis que, selon moi, il n’est pas de visage plus doux à regarder ; la raison en est, qu’on voit la lumière divine briller dans les yeux de cette enfant douce, paisible, ne s’irritant de rien, ne se mettant jamais en avant.
Florence gardait le silence. Sa grand-mère parlait-elle réellement de Marie, de cette pauvre Marie si ignorante, si simple, de Marie à qui il fallait une heure pour faire une addition et qui ne pouvait pas retenir dans sa mémoire la règle des participes !
– Je vais te dire ce que j’ai l’intention de faire, grand-maman, s’écria Florence tout à coup, en se levant rapidement, je donnerai un de mes petits canards à Bobby, pour lui tout seul. Est-ce que ce ne sera pas là un bon commencement ?
– Oui, certainement, mon enfant. Je vois d’ici comme ce cher petit sera ravi quand tu lui annonceras cette nouvelle.
– Je vais commencer dès aujourd’hui, et je veux m’appliquer de toutes mes forces à devenir meilleure de jour en jour, tu verras, grand-maman.
– Très bien, Florence, mais rappelle-toi que toutes tes forces ne suffisent pas ; il y a Quelqu’un dont la force est nécessaire pour opérer un véritable changement dans les cœurs.
– Oh ! Je sais, grand-maman… tu verras.
Et Florence quitta la chambre en chantant.
Pauvre Florence ! Ses propres forces la soutinrent jusqu’au haut de l’escalier, mais là elles l’abandonnèrent complètement.
Mme Crammer l’arrêta sur le seuil de sa chambre.
– Florence, redescends, s’il te plaît, et mets un peu d’ordre dans le petit salon ; je n’ai jamais vu un pareil pêle-mêle : des boîtes de peinture, des assiettes pleines de couleur, de vieux journaux ; de plus, Bobby a découpé un cerf-volant et il a laissé le parquet tout couvert de morceaux de papier : ramasse-les et mets-les à la cuisine pour allumer le feu.
– Mais c’est Marie qui peignait dans le petit salon, maman, et non pas moi.
– Eh bien, dis à Marie de remettre en ordre ce qu’elle a dérangé, mais toi, ramasse les papiers.
– C’est bien ennuyeux d’avoir toujours à courir pour réparer les sottises que fait Bobby toute la journée.
– Florence, je suis vraiment affligée de te voir montrer à chaque instant une humeur si désagréable. Maintenant, va faire ce que je t’ai dit.
Après avoir donné cet ordre, Mme Crammer entra dans sa chambre, tandis que Florence, l’air plus mécontent que jamais, allait à la recherche de sa sœur.

Chapitre 5

Revenons maintenant en arrière, et voyons ce qu’a fait Gilles depuis que Marie, la consolatrice, est entrée auprès de son frère que nous avons laissé de très mauvaise humeur.
– Voilà une étrange façon de témoigner sa reconnaissance aux gens ! s’écria Gilles en jetant sur la table les tristes restes de sa casquette. J’avais dépensé tout ce qui me restait d’argent pour acheter le fil de fer de ce treillage, et elle ne m’a même pas dit merci pour toute la peine que je me suis donnée.
– Mais elle était sincèrement affligée, je t’assure, elle a pleuré toute la soirée, dit Marie, plaidant la cause de sa sœur.
– Comme si ses larmes allaient arranger quelque chose, à ma casquette et à moi ! reprit Gilles. Ne peut-elle donc pas, une fois dans sa vie, se montrer satisfaite de quelque chose, et reconnaissante envers quelqu’un ! Mais une phrase gracieuse lui écorcherait la bouche !… À propos, ma petite Marie, va vite me chercher ma boîte à outils que j’ai laissée sur le perron, et viens m’aider à terminer mon planeur. Il sera superbe, et nous irons l’essayer en le lançant depuis le balcon du deuxième étage.
Marie, ravie, partit en courant et revint avec la boîte.
– Maintenant, lui dit Gilles, il faut que je cloue cette dernière planchette, mais c’est très difficile ; il faut que tu me la tiennes solidement pendant que par-dessous j’enfoncerai les clous.
Marie suivit les instructions de son frère, toute fière et heureuse d’avoir été choisie par lui pour cet important travail. Mais à ce moment la porte s’ouvrit et Florence entra en disant brusquement :
– Marie, descends tout de suite, maman a besoin de toi.
– Mais non, dit alors Gilles, Marie ne peut pas descendre maintenant, ou tout sera à recommencer. Pourquoi maman a-t-elle besoin d’aide ? Va, s’il te plaît, demander à maman si elle peut attendre Marie cinq minutes seulement.
– Non, répondit Florence, Marie doit aller immédiatement pour ranger toutes les affaires qu’elle a laissées en désordre. Il n’y a pas un coin du salon où l’on ne trouve quelque chose que Marie a laissé traîner.
– En tout cas il y a un angle dans la maison qui est bien pénible et contre lequel on se heurte toujours, grommela Gilles en reprenant des mains de Marie les planchettes qu’elle maintenait à leur place.
– Insupportable garçon, maugréa Florence, je dirai à maman que tu me donnes un méchant surnom et que tu te moques de moi.
Et la petite fille sortit très en colère, suivie de Marie qui disait à Gilles :
– Je reviendrai aussi vite que possible, attends-moi.
Lorsque les sœurs se furent éloignées, le jeune garçon resta seul, et pendant un moment on aurait pu l’entendre grommeler contre Florence. Mais soudain il se souvint de ce que sa mère lui avait dit bien souvent, combien c’est mal de se laisser aller à la colère et, tout honteux des mauvais sentiments qu’il avait eus envers sa sœur, il s’agenouilla pour demander à Dieu de lui aider à maîtriser sa colère et à être doux et obéissant, se souvenant qu’il est écrit : « Qui est lent à la colère vaut mieux que l’homme fort, et qui gouverne son esprit vaut mieux que celui qui prend une ville » (Prov. 16. 32).

5ème samedi

Chapitre 6. L’échelle de Lucie

Nous n’avons pas encore parlé de Lucie, une petite rêveuse qui se tenait à part des causeries bruyantes et des querelles des autres enfants. Bobby était son fidèle compagnon et son confident. Elle lui lisait ses histoires préférées, lui chantait des cantiques, l’emmenait sous les charmilles, et là, à l’ombre des arbres, lui montrait l’endroit où les oiseaux avaient bâti leurs nids et reposaient paisiblement, les ailes étendues sur leurs œufs ; elle apprenait à Bobby à respecter ces nids, à ne pas effrayer les pauvres mères, « car ce serait bien méchant, et, ajoutait Lucie avec une solennité enfantine, quand on est méchant, on ne peut pas aller au ciel ».
Elle emmenait Bobby dans de longues promenades et, tout en marchant, elle lui disait que c’est Dieu qui a fait les marguerites, les primevères et les jolis narcisses blancs, et que c’est Lui aussi qui apprend aux oiseaux à faire leurs nids. Elle lui racontait les récits du Nouveau Testament, les miracles accomplis par le Seigneur Jésus, et, avec émotion, lui parlait de Sa mort sur la croix ; elle lui disait que Dieu qui est pourtant si bon, et qui veille sur Lucie et Bobby quand ils sont la nuit dans leurs lits, avait laissé son Fils souffrir ainsi, parce qu’Il voulait nous sauver de l’enfer.
Elle lui racontait aussi les histoires de l’Ancien Testament qu’elle mettait en action pour ainsi dire dans son esprit, tellement que dans sa pensée elle les mêlait aux évènements de sa vie de chaque jour.
Parfois, lorsqu’elle se trouvait seule, assise dans le bois de sapins, et qu’elle regardait les corbeaux voler à travers les arbres, elle s’imaginait qu’ils allaient lui apporter à manger, comme autrefois à Élie. Mais, parmi tous les récits de la Bible, il en était un qui s’emparait spécialement de l’esprit de la petite Lucie. C’était l’histoire de l’échelle mystérieuse que Jacob contempla dans une vision, cette échelle dont le pied était posé sur la terre et dont le sommet atteignait le ciel, et sur laquelle les anges de Dieu montaient et descendaient.
Construire une immense échelle qui puisse atteindre jusqu’au ciel était le plan favori de Lucie. Bien des essais mystérieux furent tentés par la petite fille pour cette construction, et elle fut souvent peinée sur ces tentatives sans résultat. À Bobby seul elle confia ce grand projet ; Bobby devint le témoin de ses efforts ; c’était le seul être qui sympathisât avec son chagrin de son peu de succès.
Un jour, une lueur d’espérance brilla sur son projet abandonné et l’excita à le reprendre avec une ardeur nouvelle. Son père, causant un soir au coin du feu, vint à parler d’un grand navire qu’il avait visité et fit la description des échelles de cordes auxquelles les matelots grimpent avec tant de hardiesse. À partir de ce moment-là, la résolution de Lucie fut prise : elle ferait une échelle de cordes semblable à celle dont son père avait parlé. Que la tâche fût longue, pénible, peu importe, elle l’accomplirait. L’échelle terminée, Lucie y monterait hardiment ; elle l’attacherait au sommet d’un des hauts peupliers qui croissent sur la colline ; elle avait vu souvent les nuages se poser sur leurs branches, et, une fois arrivée au-dessus des nuages, quelle vue merveilleuse elle aurait ! Elle verrait sans doute les rues d’or, les portes de perles dont il est parlé dans l’Apocalypse ; peut-être les anges passeraient-ils devant elle, et elle entendrait les accords mélodieux des harpes.
Pauvre petite Lucie ! Quel rêve ! Ce n’est pas étonnant qu’elle n’osât le dévoiler à personne, – surtout pas à Florence qui se serait tant moquée de la pauvre petite ! Ce fut donc dans le plus grand secret et sans autre secours que celui du fidèle Bobby que Lucie rassembla en les mettant de côté, jour par jour, dans une boîte cachée sous le foin de la grange, une quantité de bouts de corde et de ficelle.
Le jour où se passèrent les évènements que nous allons raconter était un beau jour du mois de septembre, où Lucie se préparait à célébrer la fête de sa poupée chérie, Charlotte. Un goûter devait avoir lieu en son honneur ; Lucie avait confectionné elle-même un gâteau aux raisins secs, et la boisson consistait en tisane de menthe récoltée par les deux enfants.
Le petit garçon du jardinier, Marcel, qui s’amusait souvent avec Bobby, avait été convié à la fête qui eut lieu dans le hangar. On rangea des chaises autour d’une table improvisée et couverte d’une nappe, et on y plaça le service à thé de poupée. Les murs étaient garnis de guirlandes de chèvrefeuille et la poupée, dans ses plus beaux vêtements, trônait à la place d’honneur.
Mais, au plus beau moment de la fête, alors que le visage de Lucie rayonnait de joie, un phénomène soudain et imprévu se produisit.
La fenêtre du hangar s’ouvrit violemment ; un léger bruit se fit entendre dans la haie de lauriers, puis un torrent d’eau se précipita avec force à travers la fenêtre ouverte dans la salle du festin.
La poupée fut renversée de son siège ; Marcel, assis à côté d’elle, se trouva inondé, le pauvre Bobby aveuglé, tandis que Lucie, recevant sur la tête une pluie torrentielle, restait muette de stupéfaction.

Chapitre 7. Qui troubla la fête ?

Nous avons laissé Gilles à genoux, demandant dans sa prière la force de bien faire, et nous avons vu Florence prenant de bonnes résolutions auprès de sa grand-mère. Assurément tous deux, s’ils avaient persévéré dans leur repentance, auraient triomphé de leurs mauvaises dispositions. Nos lecteurs ont sans doute déjà cherché à deviner le coupable qui inonda le festin de Lucie, et ils se refusent à croire que Gilles ou Florence aient pris part à une aussi méchante plaisanterie.
Les vacances de Gilles touchaient à leur fin, et il pensait avec quelque mélancolie à son prochain départ, car la maison lui paraissait le plus agréable séjour du monde, et Marie et Bobby, les plus gentils compagnons et les plus serviables qu’on pût trouver !
Fatigué des difficultés toujours nouvelles dans la construction de son planeur, il l’avait relégué dans un coin de sa chambre. Sa sœur Marie était occupée à faire la lecture à sa grand-mère et il ne savait pas où trouver Lucie et Bobby. Il se sentait donc tout à fait isolé et errait sans but dans le jardin, lorsqu’il découvrit tout à coup une chose bien faite pour plaire à un écolier : une pompe d’arrosage trempant dans un baquet plein d’eau !
– Quelle trouvaille ! s’écria-t-il. Voilà un bon amusement ! Oh ! Que je voudrais que Marie soit là ! Quelle belle douche je lui enverrais !
Il tourna le manche de la pompe et, après avoir rempli complètement le tube d’arrosage, il épaula son arme de guerre et marcha à la rencontre d’une victime.
Il ne fut pas long à la trouver dans la personne du vieux jardinier qui travaillait un peu plus loin.
– Attention ! cria Gilles, attention ! Je tire sur vous.
– Ah ! N’en faites rien, je vous prie. J’ai un terrible rhumatisme dans les épaules.
– Je ne viserai qu’aux jambes, alors, cria de nouveau Gilles.
– Non ! Non ! Mes pauvres jambes sont raides comme des bâtons à force de m’avoir porté toute la journée. Si vous tenez absolument à tirer un coup, tirez-le sur les pigeons. Ils n’ont pas de rhumatisme, eux !
– Ce n’est pas une mauvaise idée, dit Gilles en repartant.
Et il se dirigea vers la cour de l’étable. Les pigeons se reposaient paisiblement sur le toit et le jet d’eau causa le plus grand trouble parmi eux. Ils tournoyèrent et voltigèrent de toutes parts, quand l’eau retomba en gouttes brillantes sur leur dos. Puis ils prirent leur vol vers la prairie afin de sécher au soleil leurs plumes mouillées.
Gilles riait ; puis il regarda autour de lui pour chercher une autre victime.
– Bon ! Voilà Marie qui vient à travers les arbres. C’est bien sa robe bleue et son tablier blanc. Oh ! Il faut absolument que je l’attrape !
Et remplissant son tube rapidement, Gilles se cacha au coin du mur de la grange. La fillette apparut, mais ce n’était pas Marie, c’était Florence venant visiter son poulailler avec un plat de grains pour ses poules.
« Quel dommage ! murmura Gilles, je n’ose pas tirer sur elle, cela la mettrait en colère ».

6ème samedi

Et pourtant il appuya la pompe sur son épaule tout en regardant la petite fille qui s’approchait sans méfiance.
– Attention ! Feu !
Et un déluge d’eau froide tomba sur le visage et la tête de Florence.
Gilles se cacha alors rapidement et prudemment dans un buisson de lauriers pendant que Florence poussait de hauts cris. Puis le silence se fit ; bien que Gilles se sentît très mal à l’aise, il ne put résister au désir de connaître le résultat de son tir.
Le plat d’étain gisait par terre, ainsi que les grains qu’il avait contenus, et Florence s’essuyait le visage avec sa manche, et regardait autour d’elle d’un air furieux pour tâcher de découvrir son adversaire.
– Eh bien, Florence, comment trouves-tu cela ? cria Gilles en sortant de sa cachette.
Florence demeura quelques instants sans pouvoir trouver les paroles pour exprimer sa colère.
– Je pensais bien que ce devait être toi ! dit-elle enfin. Je le dirai à maman, et tu seras puni pour cette farce si stupide et si lâche.
– Eh bien ! d’accord, je reconnais que c’était stupide de ma part. Allons, Florence, donne-moi la main et faisons la paix. D’ailleurs tu n’es pas trop mouillée.
Et Gilles s’avança les mains tendues vers sa sœur.
– Non, je ne te donnerai pas la main ; je vais montrer à maman mon tablier tout mouillé.
– Eh bien, reprit Gilles en jetant la pompe par terre devant sa sœur, tire sur moi autant de coups que tu le voudras, mais ne sois pas dans une telle colère pour si peu de chose.
– Je n’y toucherai pour rien au monde ! s’écria Florence repoussant du pied la pompe. Je n’aurais jamais cru qu’on pût jouer un si vilain tour.
Tout en parlant elle ramassait le plat d’étain vide et, prenant le plus court chemin, elle rentra à la maison.
– Florence ! criait Gilles, Florence, écoute ! Si tu as réellement l’intention d’aller te plaindre à maman, demande-lui de ne pas me mettre dans un coin ; rien n’est plus désagréable qu’un coin !
Il cria ce dernier mot tellement fort que Florence l’entendit en franchissant la porte de la cour. Puis il regarda de côté et d’autre d’un air indécis, et finalement s’éloigna.
Un moment après Florence apparaissait de nouveau, avec un air d’importance et un éclair de triomphe dans les yeux.
– Gilles ! cria-t-elle de loin, pensant que son frère l’entendrait, maman veut que tu laisses cette pompe ; elle dit qu’elle est surprise qu’un garçon de ton âge fasse de si mauvais tours.
Le but du discours de Florence fut quelque peu manqué lorsqu’elle s’aperçut que la pompe était couchée sur le sol et que Gilles avait disparu. Elle regarda de tous côtés pour retrouver le coupable, mais, ne le voyant pas, elle s’occupa à ramasser les grains répandus. Tout en se livrant à cette occupation, ses yeux tombèrent sur la pompe. Elle la regarda avec curiosité, puis s’en approcha et l’examina attentivement. Enfin elle la prit dans ses mains et, l’emportant jusqu’au ruisseau qui coulait près de la basse-cour, s’amusa à la remplir. Puis, comme Gilles tout à l’heure, elle chercha un adversaire.
Tout à coup elle entendit les éclats de rire de Bobby à peu de distance. Se glissant le long du mur du hangar, Florence tendit l’oreille.
-« Bobby est là, se disait-elle ; j’entends aussi la voix de Lucie. Que peuvent-ils donc faire là-dedans ? »
Une idée soudaine lui traversa l’esprit ; elle poussa la petite fenêtre, visa et tira le coup fatal dont le résultat désastreux nous est déjà connu. Puis elle jeta précipitamment la pompe et s’enfuit vers la maison ; mais à mi-chemin elle rencontra Gilles qui l’arrêta en la saisissant par le bras.
– Que faisais-tu avec cette pompe, Florence ?
– Cela ne te regarde pas. Laisse-moi passer.
– Réponds-moi ! Que faisais-tu ?
Mais la réponse de Florence n’était plus nécessaire, car la porte du hangar s’ouvrit, et une petite bande d’enfants désolée en sortit. On vit d’abord Lucie tout en larmes, tenant dans ses bras la pauvre Charlotte dont les vêtements avaient perdu tout leur éclat, puis Bobby en larmes aussi, enfin Marcel trempé des pieds à la tête.
– C’est là ce que tu as fait ! s’écria Gilles en secouant le bras de sa sœur.
– Je n’ai rien fait que ce que tu as fait toi-même, répondit Florence.
– Et qui est allé prévenir maman, pour revenir ensuite faire la même chose ? Qui a appelé cette plaisanterie lâche et stupide ?
– Lâche-moi ! criait Florence.
À ce moment, Mme Crammer parut.
– Gilles, laisse ta sœur tranquille. Florence, viens ici.
Gilles lâcha prise, et Florence se dirigea vers la maison.
Le jeune garçon était occupé à consoler et à sécher les enfants lorsque Marie arriva.
– Gilles, dit-elle, j’ai à te parler.
– Eh bien, qu’y a-t-il ?
– On a envoyé Florence au lit, elle ne descendra pas ce soir, et maman dit…
– Quoi ?
– Maman dit qu’elle ne veut pas te revoir ce soir.
Gilles s’éloigna sans rien dire. Bien qu’il eût reçu la décision de sa mère avec une apparente indifférence, Marie savait combien il devait en souffrir, car pour Gilles, une parole de reproche de sa mère valait les plus sévères punitions. Aussi, au lieu de le suivre, Marie retourna à la maison et monta à la chambre de Florence.
– Puis-je entrer ?
Florence ne répondit pas ; Marie s’avança dans la chambre et s’assit près du lit de sa sœur.
– Va-t’en ! cria brusquement Florence ; ce n’est pas généreux de venir voir la mine que font les gens punis. Je n’ai pas besoin de toi !
Cependant, à peine Marie eut-elle refermé la porte que Florence fondit en larmes ; elle s’assit sur son lit et réfléchit amèrement à sa méchanceté, à son ingratitude.
Les ombres du soir s’allongeaient de plus en plus, et Florence ne pouvait trouver le repos. On lui apporta son souper ; elle n’y toucha pas. La maison semblait plongée dans un silence mélancolique ; on n’y entendait ni Gilles, ni Marie ; la voix du petit Bobby lui-même restait muette.
Comme elle se demandait ce qu’ils pouvaient tous faire, on frappa doucement à la porte. Florence tressaillit et dit : Entrez !
La porte s’ouvrit, et Bobby s’approcha doucement.
– Florence, je voudrais t’embrasser. Et puis, Lucie te fait dire que Charlotte est tout à fait remise ; nous avons séché ses vêtements au soleil.
Florence regarda son petit frère sans parler.
– Cela ne te fait-il pas plaisir ? reprit Bobby.
– Si.
Bobby se retira satisfait.
« Gilles et Marie se promènent sans doute ensemble, pensait Florence ; ils parlent de la bouderie de leur sœur, et Marie raconte à Gilles qu’elle a voulu venir me voir, et que je l’ai renvoyée ».
Telles étaient les pénibles pensées qui préoccupaient Florence, et qu’elle s’efforçait de croire vraies, tandis que son cœur lui disait que Marie n’agirait certainement pas ainsi.

Chapitre 8. Les chagrins de Gilles

Après que Gilles eut laissé Marie retourner seule à la maison, il erra un moment dans le verger, tout pensif.
« Je n’ai que ce que je mérite », se disait-il. « Pourquoi, après avoir pris de bonnes résolutions, est-ce que je cède toujours à la tentation de taquiner les autres et de jouer de mauvais tours ? »
Tout en réfléchissant, Gilles arriva dans la cour de la ferme. Là, une nouvelle idée s’empara de lui ; il grimpa dans la grange et s’assit sur le foin. Il resterait là, pensait-il, jusqu’à l’heure du coucher ; il pourrait alors rentrer à la maison par la porte de derrière et monter à sa chambre sans être vu.
Au bout d’un moment il finit par s’endormir sur le foin. C’était un lit moelleux ; mais ce sommeil ne fut pas de longue durée ; il se réveilla mal à l’aise. Tout à coup il vit apparaître la tête de Marie au haut de l’échelle. Elle avait les cheveux remplis de paille et les joues très colorées.
Gilles ne put s’empêcher de rire d’abord ; mais le regard sérieux de Marie lui rappela bien vite ce qui s’était passé.
– Eh bien, Marie, dit-il amicalement, qu’est-ce qui t’amène ?
Marie grimpa jusqu’à lui sans répondre, puis elle le regarda fixement afin de savoir dans quelle disposition d’esprit il se trouvait.
– Es-tu là depuis longtemps ? demanda-t-elle en s’asseyant à côté de lui.
– Non, j’ai d’abord fait un tour, puis j’ai découvert cet abri où je pensais que personne ne pourrait me trouver.
– Et qu’as-tu fait tout ce temps, mon pauvre Gilles ?
– J’ai réfléchi.
– À quoi ?
– À la difficulté de ne pas céder à la tentation… Comment est maman ce soir ?
– Elle a lu toute la soirée, répondit la petite fille ; à peine a-t-elle dit un mot, excepté… mais dois-je le dire ? Elle parlait de toi à grand-mère.
– Oui, oui, dis-le-moi.
– Il n’y a pas de mal à ce que je le redise, car maman savait bien que j’étais là, poursuivit la loyale petite fille. Elle a dit : « Gilles est un honnête garçon, un brave cœur, et, lorsqu’il a eu des torts, je peux en toute sécurité le laisser à sa conscience ». Et si tu avais entendu sa voix, si tu avais vu son sourire au moment où elle disait cela, tu aurais été content.
Gilles ne répondit pas.
– Comment va Florence ? demanda-t-il enfin.
– Pauvre Florence ! Bobby m’a dit que ses yeux étaient tout rouges à force d’avoir pleuré.
Gilles se détourna comme pour regarder ce qui se passait dans la cour. Mais Marie le vit s’essuyer les yeux à la dérobée, puis il se tourna de nouveau vers elle.
– Comment t’y prends-tu, Marie, dit-il, pour ne jamais t’écarter du droit chemin ?
– Oh ! Mais je m’en écarte aussi souvent que toi !
– Non, non, et si je pouvais t’avoir toujours près de moi, je crois que cela irait mieux. Au collège c’est si difficile ! Il faut prendre son parti d’une foule de choses, mais il en est dont je ne peux supporter qu’on plaisante.
– De quelles choses, Gilles ?
– Eh bien, par exemple, le soir de mon arrivée, lorsque, avant de me coucher je me suis mis à genoux pour faire ma prière, j’ai entendu chuchoter et ricaner derrière moi ; je me suis retourné et j’ai vu un autre garçon, agenouillé comme moi, et marmottant des prières pour me singer. J’ai bondi et je lui ai donné un coup de poing dans le dos. Les autres ont crié : « Bravo, petit ! » mais celui que j’avais frappé m’a dit qu’il m’écraserait. Cependant, lorsque je me suis remis à prier, j’ai reconnu que j’avais eu tort ; je ne pouvais pas continuer à prier. Mon cœur battait si fort ! Je me suis relevé et j’ai dit au garçon que j’avais frappé, que j’étais fâché de m’être emporté ainsi, et je lui ai tendu la main. Les autres se sont alors écriés : « Lâche ! Tu as donc peur ! » Je me suis senti si confus, si troublé, que je ne savais plus distinguer le bien du mal. Un autre jour, ils ont pris ma Bible et ont mis de la colle entre les feuillets, de sorte que, lorsque j’ai voulu l’ouvrir, j’en ai déchiré les pages. J’étais si vexé que je l’ai lancée à la tête du garçon qui m’avait joué ce mauvais tour, et elle est tombée par terre et s’est complètement abîmée. J’en aurais pleuré : c’était la Bible que maman m’avait donnée !
– Et tu n’avais plus de Bible, Gilles ?
– Bernard, un de mes camarades, m’en a donné une autre. Nous étions inséparables ; malheureusement il a fait une chute et a dû rentrer chez lui pour se soigner. Quand il était là, nous étions deux à nous soutenir, et il m’aidait à bien faire, mais après son départ je suis retombé dans mes anciens défauts. Dis-moi un moyen, Marie, si tu en connais un, pour marcher dans la bonne voie ? Je voudrais tant être comme toi.
Lis-tu régulièrement la Bible ? demanda Marie.
– Oui, certainement, mais lorsqu’un écolier est obligé de lire au galop un chapitre pour trouver le temps de préparer ses leçons, on ne peut espérer qu’il profite beaucoup de sa lecture, n’est-ce pas ?
Et pries-tu ?
– Depuis le départ de Bernard, mes prières ne me font plus le même effet qu’autrefois ; elles ne partent plus du fond de mon cœur.
– Le malheur, dit Marie pensivement, c’est qu’on oublie Dieu tout le long du jour ; on ne pense à Lui qu’un instant le matin et le soir. Le meilleur moyen de bien faire serait d’essayer de se tenir en la présence du Seigneur toute la journée.
– Mais comment faire pour cela ? reprit Gilles.
Marie restait pensive.
– Ah ! Tiens ! s’écria soudain Gilles ; qu’est-ce qu’il y a là ?
Et il tira du foin une petite boîte.
– Voilà de la corde et de la ficelle de quoi monter un magasin ! Regarde donc, Marie, ne croirait-on pas que c’est une échelle ? Seulement il n’y aurait qu’un chat qui pourrait y grimper !
– Il faut rentrer, Gilles, il est déjà tard. Nous pourrions peut-être entrer chez la pauvre Florence qui est restée seule toute la soirée.
– C’est vrai, c’est bien égoïste à moi de n’avoir pas pensé à elle. D’autant plus que je suis la cause de ses mésaventures. Crois-tu, Marie, que je parvienne à me réconcilier avec elle en allant la trouver maintenant ?
– Je ne sais pas, mais il faut essayer.
Et Gilles et Marie, descendant de la grange, rentrèrent ensemble à la maison.

 

7ème samedi

 

Chapitre 9. Les résolutions de Florence

 

Était-ce le baiser de paix que Gilles déposa le soir sur la joue de Florence, tandis qu’elle dormait ou feignait de dormir ; étaient-ce les regrets qui avaient assailli la petite fille dans la solitude de sa chambre, ou les reproches affectueux de sa grand-mère, qui hantèrent ses rêves et firent qu’elle s’éveilla en pensant au texte de sa grand-mère ?
Elle s’assit sur son lit, se frotta les yeux ; elle avait dormi plus que d’habitude à force d’avoir pleuré. Par la fenêtre ouverte, elle pouvait voir sa grand-maman dans le jardin avec son panier et son sécateur, et Bobby, à côté d’elle, suivant tous ses mouvements.
Florence sauta hors du lit ; elle craignait d’être en retard pour le déjeuner, mais elle était décidée à ne rejeter sur personne la cause de son retard ; à rendre agréables à Gilles ses derniers jours de congé ; à être gentille envers les petits, afin de réparer le chagrin qu’elle leur avait causé ; enfin, à se faire remarquer par ses progrès.
« Je sais ce que je ferai aujourd’hui ! » pensa-t-elle ; « je ferai une casquette pour Gilles ; maman me donnera un morceau de tissu, grand-maman le coupera, et Gilles n’en saura rien jusqu’à ce que tout soit fini ».
Remplie de ce beau projet, Florence s’habilla rapidement ; mais son esprit était si préoccupé que cette fois encore elle oublia de faire sa prière.
Tandis que sa grand-mère faisait la lecture biblique, Florence pensait plus aux luttes qu’elle aurait à soutenir qu’au secours qui lui serait nécessaire ; aussi n’est-il pas étonnant qu’un sincère sentiment d’amour ne remplît pas son cœur.
La prière terminée, elle s’approcha du fauteuil de sa grand-maman, où Bobby était grimpé.
– Descends, Bobby, dit-elle, je voudrais parler à grand-maman.
– Est-ce que je ne peux pas rester là ? Je voudrais effacer les plis qui sont sur la figure de grand-maman.
– Non, descends.
Bobby obéit et s’éloigna, car c’était un petit garçon trop brave pour chercher à surprendre un secret.
– Grand-maman, dit Florence à voix basse, je suis décidée à être, à partir de maintenant, bonne et sage. J’ai pensé à ton texte en me réveillant ce matin, et j’y penserai toute la journée. J’espère qu’il se présentera une bonne occasion de te prouver que mon désir est sincère.
– Je suis très heureuse de tes bonnes résolutions, ma chérie, répondit la grand-mère. Tu trouveras une foule d’occasions de les mettre en pratique. Je commençais à m’affliger, ces derniers temps, en pensant que tu avais oublié notre texte.
– Oh non, je ne l’avais pas oublié ; mais par moments je n’y pensais plus, surtout quand j’aurais dû l’appliquer ; mais aujourd’hui je veux me le répéter à chaque instant, et je veux te dire une bonne idée qui m’est venue. J’ai l’intention de faire une casquette neuve pour Gilles ; voudrais-tu me couper le tissu ?
– Volontiers ; mais à présent le déjeuner est servi.
Les enfants prirent place à table et se livrèrent d’abord à une conversation un peu bruyante.
– Devinez, s’écria tout à coup Gilles, ce que j’ai trouvé dans la grange hier soir ! Une boîte remplie de cordes, de ficelles, de lacets, en quantité suffisante pour attacher tes paquets toute l’année, maman.
Bobby poussa un soupir de consternation, et ses yeux se fixèrent sur Lucie, muette à force d’émotion.
– À qui peuvent être ces cordes et ces ficelles, Gilles ? dit Mme Crammer.
– Elles sont à moi, puisque je les ai trouvées, répliqua Gilles.
– Non, non, ne les prends pas ! s’écria Bobby.
– À qui sont-elles donc ? Est-ce à toi ?
– Non, c’est à Lucie.
– À Lucie ? Mais que voulait-elle en faire ? s’écria Gilles.
– Faut-il le dire ? demanda encore Bobby, en jetant un regard de compassion sur sa sœur, ou aimes-tu mieux le dire toi-même, Lucie ?
Les yeux de Lucie se remplirent de larmes.
– Qu’as-tu donc, ma pauvre Lucie ? demanda la grand-maman.
– Je vais te dire tout bas ce que c’est, dit Bobby descendant de sa chaise et s’approchant d’un air mystérieux de sa grand-mère.
Mais les « tout bas » de Bobby s’entendaient généralement aussi bien que ce qu’il disait tout haut, et chacun put comprendre la suite de son explication :
– Gilles a trouvé l’échelle que Lucie est en train de faire pour monter au ciel ; elle grimpera d’abord, et ensuite moi.
Et Bobby, ayant achevé sa confidence, recula d’un pas pour juger de l’effet. Il n’était pas préparé à ce qui suivit : Florence éclatait de rire, Lucie, toute rouge, se cachait la figure dans les mains, et Gilles faisait de vains efforts pour réprimer sa gaieté.
– Une échelle pour monter au ciel ! s’écria Florence ; a-t-on jamais entendu parler d’une idée pareille ; une échelle en bouts de ficelle pour monter au ciel !
À ce moment Mme Crammer vint au secours de la pauvre Lucie et détourna d’elle l’attention générale.
– J’ai l’intention, dit-elle, d’aller en ville, et je prendrai quelques-uns d’entre vous avec moi ; allez courir au jardin jusqu’à ce que je vous appelle.
Florence, craignant de perdre l’heureuse chance d’une promenade en voiture, s’élança hors de la chambre, suivie de Bobby, tandis que Marie, donnant le bras à sa grand-mère, la conduisait lentement à une place ombragée dans le jardin.
Quand la porte fut fermée, Mme Crammer attira à elle la pauvre Lucie tout en larmes ; elle la prit sur ses genoux et obtint d’elle peu à peu, quand les sanglots se calmèrent, l’aveu de son plan chéri. Il suffit à Mme Crammer de quelques mots pour expliquer à Lucie que son idée était impossible à réaliser, et elle la consola aisément d’avoir dû révéler son secret.
– Ma chérie, ajouta-t-elle, quoique le ciel te paraisse bien loin, tu sais que le Seigneur Jésus est pourtant près de nous, et que tu peux Lui parler à chaque instant, même à voix basse ; Il t’entend toujours.
– Mais maman, je voudrais Le voir, et il faudra si longtemps, si longtemps, avant que je puisse aller au ciel !
– Il se peut que ce soit aujourd’hui même, ma chérie.
-Oh ! s’écria Lucie, mais il faut d’abord que je devienne vieille comme grand-maman. Ce sont les vieilles personnes qui meurent.
– Pas du tout ; Dieu reprend souvent à Lui de tout jeunes enfants. Mais ne sais-tu pas que le Seigneur Jésus va venir d’un instant à l’autre nous chercher tous ? Cela peut être aujourd’hui même ; et dans ce cas tu n’aurais pas besoin de mourir pour être au ciel auprès de Lui. Je vais te lire dans la Bible ce qui est dit à ce sujet.
Et Mme Crammer lut lentement à Lucie les beaux passages qui parlent de la venue du Seigneur dans 1 Thessaloniciens 4 et 1 Corinthiens 15, en s’assurant que la fillette comprenait. Quand elle eut terminé ses explications, Lucie, le cœur léger, alla à la rencontre de Bobby pour lui raconter à son tour ce qu’elle venait d’apprendre, et tous deux, pleins d’une heureuse attente, levèrent souvent ce jour-là les yeux vers le ciel, pour être les premiers à voir apparaître le Sauveur qu’ils aimaient.
Quand Mme Crammer eut fini ses explications à la petite Lucie, elle se dirigea vers la fenêtre.
– Venez, mes enfants, appela-t-elle. J’ai une agréable surprise à vous faire. Mme Gérard nous invite tous à passer la journée chez elle. Elle veut conduire ses enfants cet après-midi voir le zoo qui est pour quelques jours à Danville, et elle pense que la partie serait plus complète si nous y allions aussi. Mais, poursuivit Mme Crammer, vous ne pouvez pas y aller tous ; il n’y aurait pas de place dans la voiture ; et puis, il faut que quelqu’un reste avec votre grand-mère. Mais, comme je désire que celui qui restera le fasse de bon gré, je permets aux aînés de choisir entre eux celui qui gardera la maison.
Un silence général se fit parmi les enfants.
– Je crois pouvoir promettre, reprit Mme Crammer en souriant, que celui qui fera cette fois-ci le sacrifice de renoncer à cette partie viendra un autre jour avec moi voir le zoo.
– Oh ! Merci, maman ! s’écria Marie qui avait déjà arrangé la chose en elle-même.
– Je vais dire qu’on attelle le cheval ; vous me direz à mon retour la décision que vous aurez prise.
Et Mme Crammer quitta la chambre.
– Ah ! Je sais d’avance ce que tu vas proposer, Marie, mais nous ne l’accepterons pas, dit Gilles. J’ai déjà vu une fois un zoo, et je peux très bien me passer de voir celui-ci. Allez donc tous vous préparer.
– Non, non, Gilles, il vaut bien mieux que ce soit moi qui reste à la maison. Je sais bien soigner grand-maman, et d’ailleurs maman m’emmènera une autre fois.
– Et crois-tu être la seule capable de t’occuper de grand-maman ? dit Gilles en riant. Non, non, va vite te préparer, et je vais aller parler à maman, puisqu’il n’y a pas d’autre moyen de te faire entendre raison à toi.
Marie courut après lui, suivie des deux plus jeunes enfants, et Florence resta seule, pensive et abattue. Le texte de sa grand-mère lui était revenu subitement à la mémoire, et elle se sentait embarrassée et mécontente. N’était-ce pas là l’occasion qu’elle désirait, de mettre en pratique cette exhortation ?
« C’est trop ! » se disait-elle. « Je désire tant voir un zoo ! Et puis je crois que cela ne fait rien à Marie de rester à la maison ».
– Que fais-tu donc là, ma petite Florence ? demanda tout à coup la grand-mère que la petite fille, absorbée dans ses réflexions, n’avait pas entendu approcher. Les autres courent de tous côtés et ont l’air très excités. A-t-on appris quelque heureuse nouvelle ?
– Nous allons à Danville voir le zoo. Mais nous n’y allons pas tous, ajouta Florence en hésitant ; quelqu’un… Marie probablement, restera à la maison avec toi, grand-maman ; il n’y a pas de place pour tous dans la voiture.
– Pauvre Marie ! Ne désire-t-elle donc pas y aller ?
– Je ne sais pas, je ne crois pas. D’ailleurs maman dit qu’elle l’emmènera une autre fois.
– Ne pourrait-on pas trouver moyen de l’emmener aujourd’hui ? Je ne peux pas supporter que Marie reste à la maison pour moi. Oh ! Comme elle met bien en pratique notre texte !
Florence restait silencieuse et se répétait intérieurement : « Non, c’est un trop grand sacrifice, je ne peux pas m’y décider ».
La grand-mère restait silencieuse aussi ; enfin elle dit en regardant Florence :
– Qu’en dis-tu, Florence ? Si nous faisions aujourd’hui notre début dans la bonne voie ?
Florence rougit ; elle comprenait très bien ce que sa grand-mère voulait dire.
– Ne cherchais-tu pas une occasion de mettre en pratique notre texte ? reprit la grand-mère. Il serait difficile, je crois, d’en trouver une meilleure. Quel plaisir tu éprouverais toute la journée à te représenter la joie de Marie ! Nous ferions ensemble la casquette de Gilles ; elle serait prête ce soir pour son retour.
– Pourrions-nous la faire en un jour, grand-maman ?
– Sans doute, si nous travaillons de tout notre cœur. Veux-tu que j’aille faire cette proposition à ta mère ?
– Oui, répondit Florence d’une voix très mélancolique.
La grand-mère resta assez longtemps absente, et Florence l’attendit, le cœur agité. Espérait-elle que Marie consentirait à y aller ? Hélas, non ; elle espérait, au contraire, que Marie refuserait le plaisir qui lui était offert. Ah ! Si seulement Florence avait demandé au Seigneur Son secours ! Elle aurait reçu les forces nécessaires pour accomplir joyeusement ce petit sacrifice et pour supporter sa déception.
– Eh bien, ma chère enfant, Marie est d’accord pour y aller, dit la grand-mère en revenant, mais ce n’est pas sans peine. Elle ne pouvait supporter l’idée de te priver de ce plaisir ; mais je lui ai dit, ce que j’espère être la vérité, que la pensée de sa joie te dédommagerait complètement de la privation que tu pourrais ressentir.
– Pourquoi donc désires-tu tant que Marie y aille plutôt que moi, grand-maman ?
– Pour plusieurs raisons : la première, c’est que Marie n’a pas souvent des plaisirs ; elle se refuse toute distraction pour l’offrir aux autres, et je suis enchantée que cette fois elle puisse s’amuser réellement. La seconde, c’est que je pense qu’elle sera d’un grand secours à ta mère pour les petits. Mais la raison dominante pour moi, c’est que tu puisses commencer dès aujourd’hui, Florence, la grande science du renoncement, et que tu saisisses cette excellente occasion de pratiquer notre texte.
Florence tressaillit ; elle entendait à ce moment la voix de Marie.
– Où est Florence ? Je voudrais la remercier de me laisser aller.
Florence s’enfuit et se cacha dans un buisson jusqu’à ce qu’elle entendît le bruit des roues de la voiture qui s’arrêtait devant la maison. Alors elle sortit la tête pour voir ce qui se passait. Les enfants, très animés, s’installaient dans le véhicule avec leur mère.
Enfin, après beaucoup d’excitation et de rires, la voiture se mit en marche. Comme elle passait non loin de l’endroit où se cachait Florence, la petite fille entendit la voix de Gilles qui disait gaiement à Marie :
– Je suis si content que les choses se soient arrangées de façon que tu viennes ! Je n’aurais pas eu la moitié autant de plaisir sans toi !
– Mais j’aurais tant voulu, répondit Marie d’une voix moins joyeuse que celle de son frère, voir Florence, ne fût-ce qu’un instant ! Je ne sais pas si réellement elle…
La fin de la phrase de Marie se perdit dans le lointain.

 

8ème samedi

 

Chapitre 10. La course à Danville

 

Florence sortit enfin de sa cachette pour rentrer auprès de sa grand-mère. Comme elle traversait la pelouse d’un pas léger :
– Eh quoi ! lui dit le jardinier, on vous a laissée à la maison ?
– On ne m’a pas laissée à la maison, répondit Florence, c’est moi qui ai voulu y rester, pour permettre à Marie d’y aller à ma place.
– Ah ! Je suis bien content qu’elle ait ce plaisir, dit le jardinier, car d’habitude c’est toujours elle qui se prive pour les autres.
Florence continua sa marche ; elle avait l’air de bonne humeur. Elle se disait que, pour cette fois, elle s’était montrée moins égoïste que Marie, et elle courait à la maison pour y trouver l’admiration due à sa conduite pleine de générosité.
– Catherine ! s’écria-t-elle en entrant à la cuisine, avez-vous entendu parler de ce que j’ai fait ?
– Oui, certainement, j’en ai entendu parler, et il n’y a pas de quoi se vanter, il me semble !
– Comment ! Qui vous a dit cela ?
– Le vieux Mason vient de me dire que le petit Marcel est bien malade. Il est au lit avec des frissons et des douleurs dans tous les membres depuis que vous l’avez inondé dans le hangar.
– Ah ! Ce n’est pas de cela que je voulais parler, répliqua Florence un peu confuse. Ne savez-vous pas que j’ai fait quelque chose de vraiment bien, cette fois ? J’ai permis à Marie d’aller à Danville à ma place pour voir le zoo.
– Et pourquoi serait-elle restée à la maison ? N’est-elle pas l’aînée ? En tout cas, c’est la première fois depuis longtemps qu’elle aura eu un plaisir, et j’espère qu’elle s’amusera bien, dit Catherine gaiement.
– Oui ; mais n’était-ce pas bien de ma part de renoncer à mon propre plaisir ?
– Il me semble qu’il n’y a pas de quoi être tellement fière ; vous êtes si contente de vous que vous n’avez pas besoin des éloges des autres.
Florence sortit de la cuisine, assez vexée. Comment se faisait-il que tous ses efforts pour obtenir des éloges tournaient en compliments pour Marie ? Sa grand-mère au moins l’approuverait. Florence entra donc résolument dans le salon.
– Eh bien, Florence, mes ciseaux sont tout prêts, ainsi que mes lunettes ; je n’attends que les matériaux pour commencer la casquette de Gilles.
– Oh ! Merci, grand-maman ; mais comment faire ? J’ai oublié de demander à maman du tissu, s’écria Florence toute déçue.
– Ce serait dommage de ne pas avoir cette casquette prête pour le retour de Gilles. Nous trouverions difficilement une autre occasion de la faire comme une surprise, puisque ton frère doit rester absent toute la journée. Il faut donc que j’aille voir si je trouve un morceau de tissu qui puisse nous convenir.
Et l’excellente grand-mère monta à sa chambre, et revint peu après, un paquet à la main.
– Voici un morceau de velours bleu qui ira très bien, et du satin pour la doublure. Cela te va-t-il ?
Florence était enchantée. Elle suivit avec le plus grand intérêt la coupe et la confection de la casquette, si bien qu’elle en oublia sa déception récente.
Mais, pendant le repas, elle reparla du zoo.
– J’aurais tant voulu le voir, grand-maman ! N’était-ce pas vraiment bien de ma part d’avoir laissé Marie y aller à ma place ?
– Je suis sûre que Marie est de cet avis, répondit la grand-mère.
– Mais ne le trouves-tu pas aussi ? Personne ne m’a dit le moindre mot d’éloge au sujet de ce sacrifice, ni Mason, ni Catherine, ni qui que ce soit.
– Je crains, Florence, qu’il n’y ait entre nous un malentendu, reprit la grand-mère en soupirant.
– Quel malentendu ? demanda Florence étonnée.
– Je crains de n’avoir pas su te faire comprendre mon texte aussi clairement que je l’aurais désiré. Ce texte parle d’un amour du prochain tout différent de ce que tu ressens, Florence, un amour qui n’admet ni la vanité, ni le désir de louange. Cet amour du prochain, qui consiste à mettre le bonheur des autres au-dessus du nôtre, le Seigneur Jésus seul peut nous l’apprendre.
Après le repas, la grand-mère demanda à Florence de lui faire la lecture pendant qu’elle reprenait son travail.
– Très volontiers, grand-maman. Veux-tu que je te lise le journal ?
– Ce sera un peu difficile pour toi ; mais passe-le-moi et je chercherai quelque chose qui puisse nous intéresser toutes les deux.
Florence lut tout haut, très distinctement, l’article choisi par sa grand-mère. Au moment où elle allait poser le journal, ses yeux furent attirés par une annonce imprimée en grosses lettres où il était dit que le zoo resterait à Danville jusqu’au mercredi 27 inclus.
– Mercredi ! s’écria-t-elle, c’est aujourd’hui le dernier jour où on peut voir le zoo ! Et maman m’avait promis que je le verrais. Oh ! Il faut que j’aille les rejoindre !
– Attends, ma petite, il y a peut-être une erreur ; montre-moi le journal.
– Oh non ! C’est bien cela : mercredi. Je ne peux pas attendre. Il faut que je tâche de trouver quelqu’un pour me conduire à Danville.
Et Florence s’enfuit hors du salon.
« Si je savais comment y aller ! » pensait-elle. « À pied, c’est trop loin. Ah ! Je pourrais prendre la charrette à âne ! ». Et elle se précipita dans la cour.
– Sam ! appela-t-elle, venez vite atteler l’ânesse ; j’en ai besoin tout de suite !
Sam était un bon garçon, timide, maladroit, toujours à la disposition des enfants, et Florence pensait pouvoir en toute sécurité faire appel à lui pour ce service.
– Vous voulez que j’attelle l’ânesse à la petite charrette ? demanda-t-il tout étonné.
– Oui, oui, le plus vite possible ; je vais à Danville faire une commission à maman.
– Si vous voulez écrire un mot, je le porterai moi-même ; car l’ânesse ne voudra jamais marcher sans son petit.
– Oh ! Il faut absolument que je fasse la commission moi-même. Vous tâcherez de faire marcher l’ânesse. Dépêchez-vous, Sam.
– Est-ce que votre grand-mère est malade ? demanda Sam d’un air indécis.
– Non, non, pas du tout ; mais il faut absolument que j’aille à Danville. Ainsi, je vous en prie, dépêchez-vous.
Sam s’achemina vers l’écurie sans plus d’objections, tandis que Florence courait s’habiller.
À son retour, la voiture était prête et Sam sur le siège. Florence y grimpa à son tour et l’on se mit en marche. Mais au bout d’un instant l’ânesse s’arrêta.
– C’est comme je vous le disais, elle ne veut pas avancer parce qu’elle n’a pas son petit avec elle, dit Sam.
– Donnez-lui un bon coup de fouet, répliqua Florence, et dépêchez-vous. Nous n’en finirons jamais !
Sam secoua les rênes, frappa l’ânesse et, après quelques soubresauts, la voiture finit par sortir de la cour et, passant par le sentier, arriva sur la grande route, suivie de près par l’ânon qui s’était échappé et trottinait sur ses longues jambes, minces comme des échasses.
Le temps était superbe, la route unie n’offrait aucun obstacle, l’ânesse trottait maintenant avec entrain et Sam semblait très bien disposé, car il chantait à tue-tête.
Et Florence ? Se trouvait-elle heureuse, satisfaite, maintenant qu’elle avait fait sa volonté ? Non, la première excitation un peu calmée, elle était forcée de réfléchir. Avait-elle eu raison d’agir ainsi ? Oh ! oui, puisque sa maman lui avait promis de lui faire voir le zoo et que c’était le dernier jour. Et pourtant sa conscience ne se contentait pas de cet argument…
Puis, était-ce bien d’avoir laissé sa grand-mère seule ? Sa grand-mère qui venait encore à l’instant même de lui donner une preuve de sa bonté ! Qui prendrait soin d’elle ? Oh ! Catherine était là ! Grand-mère n’avait-elle pas dit d’ailleurs qu’on ne s’inquiétât pas d’elle si tout le monde voulait aller à Danville ? N’était-ce pas la preuve qu’elle-même désirait voir Florence y aller ? Mais sa conscience ne se trouvait pas plus satisfaite de ce second arrangement que du premier. Madame Crammer serait-elle contente de voir sa petite fille se rendre à la ville sans permission, et déranger ainsi Sam de son travail ?
Tandis que Florence était plongée dans ses réflexions, on approchait de la ville. Tout à coup l’ânon se refusa net à avancer ; il se coucha par terre et se roula dans la poussière, au grand amusement de quelques gamins qui se trouvaient là. L’ânesse s’arrêta court. En vain Sam, par des cris et par des coups, voulut la forcer à avancer… Elle reculait, reculait toujours, si bien que le chapeau neuf de Florence se trouva accroché par les épines de la haie.
– Descendez, Sam, et conduisez-la par la bride ; nous sommes presque arrivés.
Sam obéit et réussit à faire avancer l’ânesse, au milieu des moqueries de la foule que ce spectacle amusait.
– À présent, il nous faut rattraper l’ânon, dit Sam, je l’attacherai derrière la voiture. Donnez-moi un bout de corde, et tout marchera bien.
– Mais je n’ai rien, gémit Florence, aussi ennuyée des moqueries des gamins que du retard apporté à son expédition. Ah ! Tenez, voici ma ceinture.
Et elle détacha de sa taille le ruban bleu qui retenait sa robe.
Sam déploya une grande activité pour rattraper l’ânon ; il y parvint et, lui passant au cou le ruban bleu, il l’attacha aussi solidement qu’il put derrière la voiture. Il remonta ensuite sur son siège et l’ânesse, satisfaite de sentir que son petit la suivait, fit son entrée à Danville. Cette entrée triomphale formait sans doute un spectacle des plus drôles, car toute une troupe de petits gamins déguenillés faisait cortège à l’équipage avec des plaisanteries et des éclats de rire.

9ème samedi

 

Chapitre 11. La fin de l’aventure

 

Chez Mme Gérard, le dîner avait été très gai. La maison, située à l’entrée de la ville, sur le penchant d’une colline, était entourée d’un grand jardin où les enfants s’étaient joyeusement défoulés le matin.
Après le repas, en attendant l’heure de se rendre au zoo, nos jeunes amis, réunis sur la terrasse, s’amusaient à regarder à travers des jumelles.
– Nous laisserons Bobby regarder le premier, dit Marie.
– Oui, répliqua Gilles, je le tiendrai dans mes bras. Tiens, Bobby, voici la place du marché, cela t’amusera.
Bobby eut d’abord un peu de peine à comprendre quel œil il lui fallait fermer ; mais lorsqu’il eut commencé à voir quelque chose, il poussa des exclamations de joie.
– Oh ! Comme on voit bien ! On dirait que les gens sont tout près ! Voici un chien qui boit à la fontaine ! Et voilà la boutique où tu as acheté tes cahiers, Marie ; voilà le marchand sur le pas de la porte, je le reconnais. Oh ! Lucie, il faut que tu regardes aussi !
Lucie ne demandait pas mieux que d’avoir son tour, et, déplaçant les jumelles, eut un nouveau champ d’observation.
– Voilà la route par laquelle nous sommes arrivés. Oh ! Il y a une masse d’enfants qui courent et sautent. Il y a quelque chose qui avance au milieu d’eux, je ne peux pas voir ce que c’est. On dirait un cortège, qu’est-ce que cela peut bien être ? Regardez donc.
Paul Gérard s’empara des jumelles.
– C’est une charrette tirée par un âne, s’écria-t-il, conduite par un jeune garçon. Mais c’est curieux ! Il y a un petit ânon attaché derrière la voiture ! Il donne des ruades à ce gamin qui cherche à monter dessus. La dame essaye de descendre de son équipage ! Ah ! Mais ce n’est pas une grande personne, c’est une petite fille. Regarde donc, Gilles !
Mais, après avoir jeté un coup d’œil, Gilles rendit les jumelles à son ami sans faire aucune observation et, s’approchant de Marie, il lui dit à voix basse :
– On dirait que c’est Florence !
– Oh ! Gilles, c’est impossible.
– C’est Florence qui vient nous voir, répéta joyeusement Bobby qui avait entendu.
– Florence ! dit Mme Crammer. Laissez-moi voir. Mais c’est elle, en effet. Oh ! Gilles, viens vite avec moi. Je crains que ta grand-mère ne soit très malade.
Au bout de quelques minutes, Mme Crammer et son fils arrivèrent sur la route.
– Florence, qu’est-ce qui t’amène ici ? Grand-mère n’est pas malade ?
Florence, en voyant la pâleur répandue sur les joues de sa mère, se repentit plus amèrement que jamais de sa malencontreuse équipée.
– Oh ! non, maman, répondit-elle, il n’y a rien de fâcheux à la maison, seulement c’est le dernier jour du zoo, et alors… alors… Oh ! Ne sois pas fâchée contre moi… je suis venue parce que tu m’avais promis que je le verrais.
– Ainsi tu as laissé ta grand-mère seule à la maison et tu es venue sans permission ? Oh ! Florence ! Je n’aurais pas attendu cela de toi !
– Oh ! Maman, ne sois pas fâchée, reprit Florence d’un ton suppliant ; je suis peinée, je t’assure ; mais j’avais une telle envie de voir le zoo, et c’est le dernier jour, je l’ai lu dans le journal.
– Tu vas retourner immédiatement à la maison, reprit Mme Crammer, et nous reparlerons plus tard de ta conduite qui me fait beaucoup de peine.
– Oh ! Maman, ne me renvoie pas ! supplia Florence, les yeux pleins de larmes.
– Maman, laisse-moi retourner auprès de grand-mère à sa place, dit Gilles. J’ai déjà vu un zoo, cela ne me fait rien de rentrer ; et Florence désire tant y aller !
– Non, je ne peux pas le lui permettre, répondit Mme Crammer. Mais si tu veux bien l’accompagner à la maison, je n’y vois pas d’objection.
– Oh ! Oui, ramène-moi à la maison, je t’en prie, Gilles.
Et Florence jeta les bras autour du cou de son frère et se cacha le visage sur son épaule.
– Eh bien, allons. Calme-toi, Florence ; donne-moi la main et ne t’occupe pas des moqueries de ces gamins.
Gilles prit la place de Sam sur le siège et fit faire demi-tour à l’ânesse. Celle-ci, sentant qu’on la ramenait à l’écurie, se mit au trot sans difficulté, tandis que Sam suivait à pied en conduisant l’ânon.
– Veux-tu changer de place avec moi, Florence ? dit Gilles au bout d’un moment. Essuie tes yeux et prend les rênes, cela t’amusera.
– Non, merci, continue à conduire, répliqua Florence en soupirant. Je t’ai assez enlevé de plaisir. Je sais bien que je t’ai privé de tout amusement, et je me suis rendue malheureuse par ma faute.
– Eh bien, ce que tu as de mieux à faire, c’est d’aller tout droit à grand-mère quand nous rentrerons ; dis-lui combien tu regrettes ce que tu as fait. Elle est si bonne qu’elle te pardonnera, j’en suis sûr. Mais, dis-moi, quelle idée t’a pris de nous suivre à Danville ? Tu savais pourtant que maman t’y mènerait une autre fois.
– C’est que j’avais lu dans le journal que mercredi était le dernier jour où le zoo était installé, et c’est aujourd’hui mercredi.
– Petite folle ! C’est mercredi 27 le dernier jour, ce n’est pas aujourd’hui, mais la semaine prochaine.
À peine eurent-ils franchi le seuil de la maison, que Florence courut à sa chambre. Elle se jeta à genoux et pleura amèrement.
On frappa à la porte. Florence se releva et s’essuya les yeux.
– Qui est là ? dit-elle.
– Grand-maman.
Florence se dirigea vers la porte ; elle hésita, puis, prenant courage, elle ouvrit. N’était-ce pas la plus cruelle punition que de revoir le visage tendre et expressif de son excellente grand-maman, après l’avoir abandonnée d’une façon aussi ingrate ?
– Eh bien, ma petite, dit la grand-mère en lui tendant les bras. Tu t’es sauvée loin de ta pauvre grand-maman ; mais à quoi bon pleurer maintenant ? Quand ton frère montera, nous pourrons, si tu veux, lui montrer la surprise que nous avons pensé à lui faire ce matin.
Et la grand-mère tendit à Florence un petit paquet sur lequel était écrit en grosses lettres : « Pour Gilles, souvenir affectueux de Florence ».
– Oh ! Tu l’as finie, grand-maman ?
– Oui, complètement finie.
– Oh ! Merci, grand-maman. Tu es trop bonne ! Et moi qui ai été si affreusement égoïste et ingrate !
Et Florence se mit à sangloter de plus belle.
– Ma chère petite, je crois que cette leçon est venue à propos pour te montrer ce qu’il y avait dans ton cœur, et pour te faire comprendre que, malgré tes bonnes résolutions, tu ne peux pas marcher par toi-même dans le bon chemin. Si ta mésaventure d’aujourd’hui a pu servir à te montrer ta propre faiblesse et ton besoin constant du Seigneur, elle n’aura pas été inutile. Je te laisse pour le moment ; lorsque tu seras calmée, tu descendras.
Florence se jeta à genoux profondément humiliée ; les prières qui s’échappaient de ses lèvres étaient entrecoupées, inachevées, mais, si courtes que soient des prières, lorsqu’elles partent d’un cœur vraiment humble, contrit, lorsqu’elles sont accompagnées de larmes de repentance, Dieu les entend.

 

Chapitre 12. La confusion de Florence

Gilles, très reconnaissant de la surprise de sa sœur, tâcha de la distraire en lui racontant des histoires de collège ; quant à la grand-maman, elle se montra aussi tendre et affectueuse que d’habitude. Mais Florence n’était pas facile à distraire. Elle était fatiguée, abattue ; la pensée du juste mécontentement de sa mère la rendait si malheureuse ! De retour dans sa chambre, appuyée contre le rebord de la fenêtre, elle se mit à réfléchir sur cette journée si mal commencée, si mal finie !
Sans s’apercevoir que le soleil couchant avait fait place au crépuscule, que l’air doux et pur s’était changé en un brouillard humide et froid, Florence tomba dans un lourd et profond sommeil. Elle resta ainsi jusqu’au moment où quelqu’un, lui touchant l’épaule, la réveilla.
C’était Marie, avec une expression d’inquiétude qu’on lisait sur son visage.
– Florence, comment t’es-tu endormie ainsi à la fenêtre ouverte, sans rien sur tes épaules ? Viens vite te mettre au lit.
Florence se retourna tout effarée au son de la voix de sa sœur. En se réveillant, elle se retrouvait en proie à la honte, à la tristesse. Elle fit ce que Marie lui disait ; elle était toute glacée, toute frissonnante, tandis que Marie l’aidait rapidement à se coucher.
– Je me sens si malheureuse ! s’écria Florence. Maman est-elle toujours bien fâchée contre moi ?
– Je crois qu’elle a été très mécontente, mais tu lui diras demain matin que tu es bien peinée, n’est-ce pas ?
– Oh ! Oui, j’essayerai.
Marie se leva de bonne heure le matin suivant, elle savait que la journée serait fort remplie, car il devait y avoir du monde à dîner au Vieux Verger, une famille amie avec plusieurs enfants, et le docteur et Mme Forel avec leur fille unique.
Florence ne parut pas au déjeuner ; elle se leva très languissante. Elle se sentait la tête très lourde et, bien que la matinée fût chaude, des frissons lui parcouraient tout le corps ; elle savait que, tant qu’elle n’irait pas trouver sa mère et lui demander pardon, elle ne pourrait ni jouer, ni causer avec ses frères et sœurs. L’orgueil la retenait encore et, chaque fois qu’elle formulait dans son esprit une phrase de repentir, les mots semblaient s’arrêter dans son gosier et son cœur battait violemment.
Quand elle fut habillée, elle se glissa dans le bureau. Elle y était depuis quelques minutes seulement, lorsque Mme Crammer parut, portant une grosse gerbe de fleurs dans une main, et de l’autre un vase dans lequel elle se mit à arranger les fleurs.
Pendant quelque temps, ni l’une ni l’autre ne parlèrent, bien que Mme Crammer regardât souvent avec inquiétude du côté de Florence, comme s’attendant à ce qu’elle parle en premier ; enfin elle rompit le silence.
– Florence, ma chère enfant, n’as-tu donc rien à me dire ?
Le sang monta aux joues de Florence ; elle ressentit à la tête une douleur aiguë, des larmes lui vinrent aux yeux ; mais elle ne regarda même pas autour d’elle.
– Je suis venue ici exprès pour te rencontrer, reprit sa mère, car je ne peux faire autrement que de croire que ma petite fille a un réel chagrin de sa conduite d’hier.
Il n’y eut toujours pas de réponse. Florence comptait les livres qui remplissaient le casier en face d’elle, et gardait un mutisme absolu.
Elle laissa sa mère achever son bouquet, passer devant elle et la porte se refermer ; alors elle jeta un cri de détresse :
« Ah ! Maman ne sait pas comme je souffre ! Elle ne sait pas comme j’ai mal à la tête ! Oh, pourquoi, pourquoi ne lui ai-je pas dit à quel point je souffre ! »
Oui, Florence, pourquoi ? Tu aurais dû parler à ta mère lorsqu’elle était là, attendant avec une si grande patience un mot de repentir ; et maintenant elle est partie, et tes paroles qui auraient pu t’apporter le repos, tu ne les as pas prononcées !
L’heure du dîner trouva Florence dans le même abattement. Marie lui apporta son repas et le plaça sur une table à côté d’elle ; mais la seule vue des plats redoubla le mal de la pauvre petite fille. Le soir, sa douleur de tête devint si intense qu’elle ne pouvait plus supporter le bruit des voix de ses frères jouant au jardin. Enfin elle s’étendit sur le canapé et essaya de dormir ; elle sommeillait, se réveillait en sursaut, puis sommeillait de nouveau. Elle entendait vaguement les pas des enfants dans la pièce à côté ; la porte fut poussée avec précaution, et Bobby regarda à l’intérieur.
– Florence, es-tu là ?
Florence ne répondit pas.
– Entre donc, Lucie, tu peux entrer, dit Bobby avec un accent d’inquiétude et de compassion tout à la fois. Entre, il fait bien sombre, et il n’y a personne ici.
Lucie entra en se cachant le visage dans ses mains.
– Qui t’a dit, demanda Bobby, essayant affectueusement d’écarter les mains qui couvraient la figure de sa sœur ; qui t’a dit que le pauvre Marcel est mourant ?
– C’est Catherine ; alors j’ai couru de toutes mes forces chez les Mason ; mais on ne m’a pas laissé entrer, et le vieux Mason disait que… que…
Et un sanglot termina la phrase de Lucie.
– Quoi donc ?
– Il disait… que c’était la faute de Florence, et que, si Marcel mourait, c’est elle qui l’aurait tué.
– Comment l’a-t-elle tué ? demanda Bobby pétrifié.
– En l’inondant, le jour où nous étions dans le hangar ; il était malade, et nous ne le savions pas.
Un silence absolu régna dans la chambre pendant quelque temps ; un silence tel que Florence, dont le cœur battait avec violence, s’imagina que les autres pouvaient entendre les battements de son cœur. Enfin Bobby poussa un profond soupir et demanda :
– Si Marcel meurt, est-ce que la pauvre Florence ne pourra jamais aller au ciel ?
C’était plus que Florence ne pouvait supporter. Elle se leva toute droite et dit d’une voix brève et effrayée :
– Comment peux-tu dire des choses aussi cruelles, Bobby ? C’est très mal de ta part.
Ces paroles retentissant d’une manière si subite et si imprévue, et partant d’un coin sombre de la chambre, effrayèrent tellement les enfants qu’ils se précipitèrent à la porte, et Florence ne chercha pas à les rattraper. Elle monta dans sa chambre, se jeta sur son lit et finit par s’endormir d’un sommeil fort agité.
Quand elle se réveilla, elle vit plusieurs personnes autour d’elle. Sa mère et le docteur Forel étaient tous deux debout près de la cheminée, et Marie assise près du lit avec une expression grave et inquiète.
– Je n’ai rien su jusqu’à ce soir, dit Mme Crammer à voix basse, et je viens d’apprendre qu’il est sérieusement malade.
– Oui, répondit le docteur, je l’ai revu ce soir ; c’est un cas de rougeole qui a été aggravé parce que l’enfant a été mouillé au début de la maladie.
Mme Crammer soupira profondément, mais ne répondit pas. Un accès de toux de Florence rapprocha sa mère et le docteur du lit.
– Est-ce que tu souffres beaucoup, ma chère enfant ? dit le docteur en prenant sa main dans les siennes. As-tu bien mal à la tête ?
– J’ai été souffrante toute la journée, répliqua brièvement Florence.
– Eh bien, tu te trouveras mieux lorsque tu seras couchée. Voici Marie toute prête à t’aider. Avant de m’en aller, je reviendrai te voir.
Le docteur quitta la chambre.
– Maman, dit Florence d’une voix basse et troublée, maman, viens tout près de moi.
– Me voici, ma chérie.
– Maman, j’aurais voulu toute la journée te dire combien je regrettais ma conduite d’hier ! Veux-tu me pardonner ?
Et Florence jeta ses bras autour du cou de sa mère.
Il n’était pas besoin de paroles pour exprimer ce pardon. Florence comprit par la longue étreinte de sa mère que son mécontentement de la veille ne provenait que de sa profonde tendresse.

10ème samedi

 

Chapitre 13. Inquiétudes et délivrances

 

Le docteur avait dit que, si Florence ne commettait pas d’imprudence, on pouvait espérer la voir bientôt hors d’affaire. Mais il ignorait, en disant cela, ce sommeil néfaste à l’air froid du soir, et les excitations de la course à Danville. Aussi fut-il très surpris des symptômes alarmants qui se produisaient. Son visage devenait chaque jour plus soucieux, et enfin chacun sut que Florence luttait entre la vie et la mort.
Quelles poignantes émotions dans cette maison auparavant si heureuse ! Les enfants se réunissaient autour de la grand-mère durant les longues journées pour écouter ses sages conseils et ses paroles sympathiques. Elle leur enseignait à remettre leur gros souci au Seigneur et à se confier en Sa bonté pour faire tourner cette maladie au bien de chacun.
La pauvre Florence voyait sans cesse son repos troublé par les visions qui hantaient ses rêves : parfois, assise sur son lit, elle déclarait énergiquement qu’elle n’avait pas tué le petit Marcel, puis elle demandait avec terreur si ces paroles de Bobby étaient vraies : « Si Marcel meurt, Florence ne pourra pas aller au ciel ! »
Enfin, après de longs jours de souffrances, une crise salutaire se produisit et, après un paisible sommeil, Florence se réveilla beaucoup mieux.
Oh ! Quelle joie profonde fut ressentie dans cet intérieur, quelles ferventes actions de grâces s’élevèrent des paisibles chambres du Vieux Verger, quand le docteur annonça à la famille rassemblée que Dieu, dans Sa miséricorde, leur laissait Florence !
La convalescence fut longue ; le docteur avait peine à s’expliquer la tristesse de la petite malade et la persistance d’un abattement si peu naturel chez une enfant.
Un jour, on avait placé le fauteuil de Florence près de la fenêtre afin qu’elle pût se distraire en regardant dehors. Tout à coup elle tressaillit. Quelqu’un venait de quitter la demeure du jardinier et se dirigeait vers la maison. Oh ! Pourquoi les larmes de Florence l’aveuglaient-elles au point de ne pouvoir distinguer qui c’était !… Il fallait qu’elle sache…
Du revers de sa main, elle s’essuya énergiquement les yeux. Mais la personne venait de disparaître sous l’ombre des grands saules. Soudain elle apparut de nouveau en pleine lumière. Florence poussa un soupir de déception. Ce n’était pas celui qu’elle espérait, mais bien la petite Lucie qui, les bras chargés de fleurs, s’approchait rapidement.
« Il est mort !… J’en suis sûre, il est mort !… Personne n’ose me le dire. On pense que c’est moi qui l’ai tué !… »
Et Florence se rejeta en arrière en pleurant amèrement.
À cet instant Gilles entra.
– Qu’as-tu donc, ma petite Florence ? dit-il d’une voix caressante.
– C’est que je suis si malheureuse… Je n’ai jamais fait que de la peine à ceux qui m’entourent. Je n’ai de ma vie dit une bonne parole, ni fait une bonne action. J’ai essayé de me rappeler une seule chose aimable de ma part envers les autres ; une seule ! Et je n’ai jamais pu…
– Comment peux-tu dire cela, Florence ? répondit Gilles d’une voix encourageante. Tiens, par exemple, le jour où tu as donné à Bobby un de tes petits canards !
– Que je lui ai repris peu après parce que cela m’ennuyait de le voir me demander toujours la clef du poulailler !
– Bien, laissons cela, mais quand tu as permis à Marie d’aller à Danville à ta place ?
– Oh ! Ne me parle pas de cet horrible jour, s’écria Florence avec véhémence, jamais je n’ai été si méchante, si ingrate envers tout le monde. D’ailleurs c’est grand-maman qui m’avait poussée à laisser aller Marie. Pour moi, j’ai été fâchée tout le temps de lui avoir cédé ma place. Ainsi, ne me parle pas de cela, je t’en supplie.
– Eh bien, tu admettras au moins que c’était une attention charmante de me faire cette belle casquette neuve ! reprit Gilles.
– Ah ! J’ai été plus mauvaise encore en cette occasion ! Après avoir abîmé ton ancienne casquette dans un accès de colère, je me suis sauvée au lieu de travailler à la nouvelle ! J’ai laissé grand-maman la faire toute seule et je me suis échappée pour aller m’amuser.
– Je vais aller chercher grand-maman et te l’amener. Elle sait toujours trouver quelque chose de bon à dire ; elle te fera du bien.
Florence ferma les yeux, et renversa sa tête sur son oreiller. Elle comprenait enfin qu’en elle il n’y avait « point de bien » et que sa mauvaise nature ne pouvait produire que le mal. Du fond de son cœur s’éleva ce cri : « Seigneur, donne-moi un cœur nouveau ! »
La petite fille était plongée dans ses réflexions quand elle entendit la porte de sa chambre s’ouvrir et des pas légers se diriger vers elle.
Elle pensait voir entrer sa grand-mère, mais c’était la petite Lucie, s’avançant les mains pleines de fleurs qu’elle posa timidement sur les genoux de sa sœur. Ni l’une ni l’autre ne parla pendant une minute. La vue de Lucie renouvela toute l’amertume de la douleur de Florence, et l’aspect de Florence, que Lucie revoyait pour la première fois depuis sa maladie, rendit à la petite fille toute sa timidité habituelle. Enfin elle reprit courage et dit en rougissant et souriant tout à la fois :
– Marcel t’envoie ces fleurs, Florence ; maman m’a permis de te les apporter.
– Qui me les envoie ?
Il y avait dans le regard de Florence une telle anxiété que Lucie se retira tout effrayée et se rapprocha de la porte.
– C’est Marcel, Marcel Mason, je te l’ai déjà dit, répliqua-t-elle en tremblant. Il est guéri maintenant, tout à fait guéri. Il peut se promener dans son jardin. Il a cueilli lui-même ces roses pour toi. Il a eu bien du chagrin de te savoir malade.
– Oh ! Lucie, ma chérie, comme tu me fais plaisir ! Tu ne peux t’imaginer à quel point ! Je t’en supplie, retourne tout de suite chez Marcel et dis-lui que ces fleurs me causent plus de joie que les plus beaux cadeaux du monde !
Et les larmes de repentir et de joie qui brillaient dans les yeux de Florence prouvaient en effet la vérité de ses paroles.
Lucie fit de la tête un geste pour dire qu’elle était d’accord et, le sourire sur les lèvres, la joie dans le cœur, elle quitta la chambre de Florence. Il eut été impossible de trouver une petite messagère plus rapide à se charger d’une commission comme celle qu’on lui demandait de remplir.
Florence suivit des yeux la petite fille jusqu’à ce qu’elle disparût sous l’ombre des saules ; puis elle laissa paisiblement retomber sa tête sur son oreiller. Son cœur se sentait en communion avec Celui qui s’était montré si miséricordieux pour elle, le fardeau qu’elle portait depuis tant de jours avait disparu… Marcel vivait !
C’est dans ces heureuses dispositions que sa grand-mère la trouva lorsqu’elle vint à son tour lui rendre visite. Florence n’eut pas de peine à ouvrir son cœur à la vieille dame ; elle lui raconta le souci qui l’avait oppressée au sujet de Marcel, et comme elle venait d’être soulagée en apprenant la guérison du petit garçon. Enfin elle exprima une vraie repentance de sa conduite passée et l’ardent désir qu’elle avait de vivre désormais tout autrement. La grand-mère ne fit pas un long discours ; elle dit seulement à la petite fille quelques mots encourageants, puis elle prit la Bible posée au chevet du lit et, l’ouvrant à l’épître aux Galates, elle lut ce verset : « Je suis crucifié avec Christ ; et je ne vis plus, moi, mais Christ vit en moi ; – et ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi, la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (chapitre 2. 20).
– Florence, peux-tu dire : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » ?
– Oui, grand-maman, répondit la petite fille à voix basse.
– Eh bien, veux-tu que nous Lui demandions ensemble la grâce de te faire vivre désormais pour Lui, qui t’a achetée à un si grand prix ?
Florence, trop émue pour répondre, fit signe qu’elle était d’accord, et ce fut de tout son cœur qu’elle se joignit à la fervente prière de sa grand-mère.

 

D’après la Bonne Nouvelle 1945