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LES VACANCES AU VIEUX VERGER

1er samedi

Chapitre 1

– Explique-moi donc, Marie, ce que signifiait cette phrase de grand-mère, quand elle disait ce matin à maman : « Il y a dans chaque famille des coussins et des angles ».
– Je ne sais pas. Je n’ai pas entendu grand-mère dire cela.
– Si, si, tu dois le savoir, car grand-mère a ajouté : « Tiens, ta fille Marie est un coussin, tandis que la pauvre Florence ne sera jamais qu’un angle, je le crains beaucoup ».
– Peut-être que grand-mère me compare à un coussin parce que je suis très grosse, et toi à un angle parce que tu es mince.
– Je suis sûre que ce n’est pas cela. Pourquoi grand-mère aurait-elle ajouté : « Pauvre Florence ! » Il n’y a pas de mal à être mince. Voyons, Gilles, je vois à ta mine que tu sais ce que grand-mère a voulu dire.
– Oui, je le sais… mais je ne désire pas te le dire.
– Pourquoi donc ?
– Parce que tu serais fâchée si je le faisais.
– Non, non, je ne me fâcherai pas.
– Tu ne devrais pas être si curieuse de le savoir, car ce n’est pas une comparaison flatteuse pour toi.
– Ainsi tu ne veux pas me le dire ? Tu n’es vraiment pas gentil ! Pourquoi donc faire des mystères de tout ?
– Demande-le à grand-mère elle-même.
– C’est ce que je vais faire, et elle saura en même temps comme tu es désagréable.
Et Florence sortit de la chambre d’un air offensé.
– Gilles, pourquoi taquiner ainsi la pauvre Florence ? demanda Marie en levant la tête de dessus son ouvrage. Ne pouvais-tu pas lui expliquer simplement ce que signifiaient les paroles de grand-mère ?
– Cela l’aurait fâchée. Grand-mère a voulu dire que tu es le plus moelleux des coussins, qui se rend agréable à tout le monde, tandis que Florence est le plus aigu, le plus désagréable de tous les angles, auquel tout le monde se heurte, et qui se fait détester.
À ce moment-là la porte s’ouvrit, et Florence rentra dans la chambre d’un air sombre.
– Eh bien, mon cher petit angle, grand-mère t’a-t-elle dit ce que signifiait sa comparaison ?
– Je te dirai aussi ce que je pense, s’écria Florence avec amertume. Si moi je suis un angle, tu es cent fois plus anguleux encore ; tu n’arrêtes pas de me dire des choses blessantes et d’inventer des moyens de me tourmenter. Quel bonheur quand tu retourneras au collège !
Florence finit son discours par un profond soupir et s’assit près de la table.
– Allons, Florence, faisons la paix, s’écria Gilles. Nous ferons une partie de croquet après le repas, et je te promets de ne pas chasser ta boule trop loin.
Le visage boudeur de Florence ne s’illumina pas le moins du monde à cette proposition, bien qu’elle l’entendît avec une secrète satisfaction.
Et maintenant, laissons les enfants prendre leur repas, et disons quelques mots de l’endroit où vont se passer les aventures que nous allons raconter.
Le Vieux Verger, où les jeunes Crammer passaient leurs vacances chez leur grand-mère, était situé à quelque distance de la ville de Danville. La maison, de construction ancienne, bâtie en briques rouges, était bien la plus gaie et la plus confortable des demeures. Mais les enfants passaient la plus grande partie de leur temps dehors, où ils trouvaient toujours de nouvelles distractions. Il y avait, en effet, tout près de la maison, une grande ferme, avec une basse-cour et une laiterie, et tous les travaux de campagne intéressaient beaucoup les enfants. Un peu plus loin s’étendait une forêt traversée par un ruisseau. De plus, le Vieux Verger tenait tout ce que promettait son nom. Des pommiers, des poiriers, des pruniers sans nombre croissaient dans l’enclos. Au printemps les fleurs des pommiers jonchaient le sol comme des flocons de neige ; en automne leurs fruits mûrs brillaient dans l’herbe touffue. On ne s’étonnera pas que ce fût un lieu de délices pour les enfants.
Leurs parents cherchaient à les élever « dans la discipline et sous les avertissements du Seigneur », mais, comme nous le verrons, ils n’avaient pas encore tous donné leur cœur au Sauveur.

 

Chapitre 2. La partie de croquet

Après le repas, la bande joyeuse s’élança sur la terrasse pour y jouer au croquet. Gilles planta les piquets et les arceaux à la distance voulue ; puis il prit la petite Lucie avec lui, tandis que Florence et Marie formaient le camp adverse. Le petit Bobby se contentait d’être spectateur.
Tout alla bien au commencement ; mais bientôt Florence se laissa aller à sa mauvaise humeur.
– Marie ! Comment peux-tu être si maladroite ! Tu vas nous faire perdre la partie !
Pendant ce temps, Gilles, par une série de coups habiles, avait amené sa boule tout près du but.
– À toi, Florence, à présent ! Tu peux encore me rattraper !
Mais la petite fille, irritée de l’avance de son frère, donna à sa boule un coup trop violent et manqua l’arceau qu’elle devait passer.
– Tu n’es pas plus adroite que Marie, observa tranquillement Bobby.
Hors d’elle-même, Florence lança son maillet par terre et commença à s’éloigner.
– Mais, Florence, tu ne quittes pas le jeu ? Tu gâterais tout notre plaisir ! Voyons, reprends la partie.
– Non, je ne joue plus ; Marie ne sait pas viser droit.
– Reviens, Florence, je t’en prie, criait Marie en courant après elle, je tâcherai de jouer mieux. Reviens, Gilles sera si contrarié !
– Cela m’est bien égal !
– Mais nous serons tous déçus !
– Tant pis !
Et Florence s’en alla du côté du verger. Elle était d’aussi mauvaise humeur que peut l’être une petite fille d’un caractère grognon ; elle venait de faire du chagrin à tout le monde ; elle venait de se gâter son plaisir à elle-même, et le pire de tout, c’est qu’elle n’avait de reproches à faire à personne qu’à elle-même.
Elle réfléchissait pour tâcher de trouver quelqu’un sur qui rejeter la faute, lorsqu’elle entendit des exclamations partant de la terrasse. Elle ne put résister à la tentation de regarder derrière elle, et elle aperçut Alfred et Henri Norton, deux jeunes voisins, qui accouraient pour se joindre au jeu. Elle s’arrêta un instant. C’était vraiment dommage de manquer une aussi belle partie. Mais elle entendit la voix de Gilles s’adressant à ses amis :
– Bravo ! s’écriait-il, voilà ce qui s’appelle arriver au bon moment. Nous allions quitter la partie parce que Florence nous avait plantés là dans un moment de dépit.
– Et pourquoi donc ? s’écrièrent d’une même voix les deux jeunes garçons.
– Parce que j’avais réussi mes premiers coups et qu’elle avait manqué les siens, répondit en riant Gilles. Florence croit toujours qu’on fait tout exprès pour la contrarier, tandis que Marie, elle, n’est pas habile au jeu, c’est vrai, mais elle ne se fâche jamais, quoiqu’elle soit constamment battue.
Les enfants distribuèrent les maillets et les boules, mais Gilles avait perdu sa gaieté et semblait préoccupé.
– Voyons, dit-il, qu’en pensez-vous ? Si j’allais chercher Florence ? Ce serait vraiment dommage pour elle de manquer une aussi belle partie !
– Oui, oui, va la chercher, s’écrièrent en chœur tous les autres enfants.
Florence continuait à s’éloigner lentement, mais résolument. Elle venait de trouver ce qu’elle cherchait depuis un moment, un motif d’être en colère, et elle se sentait déterminée à en tirer tout le parti possible.
Elle entendit les pas de Gilles courant de toutes ses forces derrière elle.
– Florence, Florence, arrête ! Reviens jouer avec nous.
Et Gilles la saisit par la robe.
– Alfred et Henri sont là, nous allons recommencer une partie.
– Je ne me soucie pas de jouer, merci.
Et Florence repoussa son frère du coude.
– Pourquoi donc ? De quoi peux-tu avoir à te plaindre ?
– De ce que tu parles de moi avec Alfred et Henri ! De ce que vous vous moquez de moi derrière mon dos ! Je t’ai bien entendu, va !
-Bah ! C’est seulement pour ça ? Mais alors tu n’as rien de mieux à faire qu’à montrer que tu as bon caractère, ou bien j’aurai encore le droit de dire la même chose en retournant près d’eux.
Florence passa brusquement devant lui, et Gilles, désespérant de la convaincre, retourna au croquet.
Elle dirigea ses pas vers la basse-cour ; car si une chose au monde pouvait calmer son esprit irrité, c’était la vue de ses chères petites poules et de son coq à la crête superbe. Sa grand-mère lui avait donné quelques volatiles qui lui appartenaient en propre, et elle n’en était pas peu fière.
Mais ce jour-là, la fillette rencontrait à chaque pas un sujet de mécontentement.
– Qui donc s’est permis d’entrer dans mon poulailler ! s’écria-t-elle en voyant la porte grande ouverte et le cadenas avec sa chaîne par terre. Qui donc s’est permis d’entrer et de laisser la porte ouverte ! Toutes mes poules sont dehors et elles vont faire leurs œufs dans la grange !
Il n’y avait là personne pour lui répondre, sauf le coq, occupé en ce moment à gratter avec ses pattes dans un tas de poussière. Il s’arrêta un moment pour lancer dans les airs un de ses chants d’allégresse.
– Je sais maintenant qui est venu ici ! s’écria Florence, et qui a laissé la porte ouverte… C’est Gilles ; il fait toujours tout ce qu’il peut pour m’ennuyer !
Et c’était lui, en effet : sur la terre gisaient le ciseau, la scie, la hachette et la casquette de velours bleu toute neuve de Gilles ! C’était bien lui le coupable, il ne pouvait y avoir aucun doute ! Oh ! Quel méchant garçon ! Avoir laissé la porte ouverte de façon que toutes les poules de Florence puissent s’enfuir et aller pondre dehors !
Il eût été plus prudent de s’assurer d’abord de ce qui s’était passé. Mais Florence était si convaincue des torts de Gilles qu’elle ramassa le ciseau, la hachette, la scie et la casquette de velours bleu avec sa jolie bordure de fil doré, et jeta le tout par-dessus le mur dans le fossé, au milieu des ronces, des orties et de la vase ! Dans quel bel état tout cela serait quand Gilles viendrait l’y chercher ! Tant mieux ! Gilles serait bien contrarié… Tant mieux !
Florence se rendit alors au poulailler lui-même, où toutes ses poules auraient dû déposer leurs œufs dans des nids commodes qu’elle leur avait préparés.
Elle poussa la porte et s’arrêta soudain, comme suffoquée ; elle jeta une exclamation de surprise et son visage s’empourpra. Puis elle se détourna, s’assit sur les marches qui conduisaient au poulailler et se mit à sangloter.
Qu’avait donc pu voir Florence dans l’intérieur du poulailler pour la mettre dans cet état ? Tous les œufs que sa maman lui achetait gisaient-ils brisés sur le sol ? Non, c’était quelque chose de plus triste et qui pouvait bien la faire pleurer.
Voilà ce qui s’était passé. Une personne remplie de bonnes intentions (devinez-vous qui ce pouvait être ?) avait travaillé toute la matinée à construire, dans l’intérieur du poulailler, un treillage en fil de fer peint en vert, formant une séparation, ardemment désirée par la petite fille, entre les poules d’Inde et les autres volatiles.
Ah ! Il n’était pas étonnant que Florence reste assise en pleurant sur les marches du poulailler ! C’était bien la boîte à outils de Gilles qui se trouvait par terre à côté du joli treillage ; le coq d’Inde se promenait déjà dans son compartiment et les petites poules couraient autour de lui.
Après s’être essuyé les yeux, Florence s’en alla tristement de l’autre côté du mur qui entourait la basse-cour ; à ses pieds on voyait le fossé vaseux rempli de ronces et d’orties ! Ah ! Ces vilaines orties, comme elles piquaient ses bras nus pour l’empêcher de reprendre les outils de Gilles ! Ce fut à grand-peine qu’elle les ramassa. Elle secoua la casquette pleine d’une eau brunâtre et l’emporta près du ruisseau, de l’autre côté du sentier. Trempant son mouchoir dans l’eau limpide, elle réussit à enlever un peu de la boue qui salissait la jolie casquette, mais ne parvint pas à rendre au velours son bleu chatoyant, ni à la bordure dorée son premier éclat.
Enfin, désespérant de rendre à la casquette sa couleur et son brillant, elle la posa sur l’herbe pour qu’elle sèche au soleil, et resta assise à côté, honteuse d’elle-même et malheureuse.
La casquette finit par sécher, et Florence quitta le bord du ruisseau. Elle rassembla les outils et, les reportant à la basse-cour, elle les posa par terre à la place même où elle les avait trouvés, puis elle regarda autour d’elle. Plusieurs de ses poules vagabondes étaient revenues à leur logis, et Florence fit facilement rentrer le reste de la bande errante. Elle jeta encore un dernier coup d’œil au joli treillis vert avant de fermer la porte et s’en alla tristement.

2ème samedi

 

Chapitre 3. Le texte de la grand-maman

Florence prit un autre chemin pour rentrer à la maison, car elle entendait au loin les voix joyeuses des joueurs de croquet et elle distinguait le rire de Gilles au milieu de tous les autres. Comme il semblait peu pressentir le méchant tour que lui avait joué sa sœur !
Écartant de la main le feuillage épais des broussailles, elle arriva près d’un vieux sapin qui couvrait de son ombre un banc rustique et fut toute surprise d’y trouver sa grand-mère qui s’y reposait, un panier rempli de fleurs fanées posé à côté d’elle, ainsi qu’un sécateur.
La grand-mère de Florence était très âgée. Quoique faible de santé, elle ne restait jamais sans rien faire, et lorsqu’elle sortait pour se promener dans le jardin, elle prenait toujours avec elle son sécateur pour faire « la toilette des rosiers », comme elle disait.
– Eh bien, ma petite fille, d’où viens-tu donc ? dit la grand-mère en poussant son panier pour faire place à Florence. Viens me raconter tout ce que tu as fait, et pourquoi tu n’es pas restée à jouer au croquet avec les autres ?
– Je ne me soucie guère du croquet, répondit Florence, d’une voix fière et triste en même temps, car elle pensait avec amertume à la belle partie qu’elle manquait en ce moment.
– Tu ne te soucies pas du croquet ? Que t’est-il donc arrivé ? Tu aimais beaucoup ce jeu jusqu’à présent.
– Marie me fait toujours perdre. Lucie joue très mal aussi, et Bobby court continuellement au milieu des boules et les déplace.
– Pauvre Bobby ! Quel gentil petit garçon ! dit la grand-maman. Il me fait plaisir à voir, quand il vient se placer en face de moi, les yeux grand ouverts, pour me montrer en confidence ses chenilles et ses escargots. Vois comme Gilles est bon et gentil pour lui, malgré la différence d’âge.
Florence poussa un profond soupir.
– Mais qu’as-tu donc, ma pauvre Florence ? Je n’aime pas t’entendre soupirer de cette façon…
– C’est que je voudrais bien que Gilles soit aussi bon et gentil pour moi ! Il ne fait que me taquiner et se moquer de moi toute la journée en m’appelant un angle.
Florence eut tout à coup honte d’elle-même ; elle venait de se rappeler le beau grillage vert dans le poulailler, et sa mauvaise action.
– Eh bien, reprit la grand-mère, croirais-tu que, lorsque j’étais une petite fille comme toi, mes frères avaient coutume de me taquiner aussi et de m’appeler un angle ?
Florence ouvrit de grands yeux et regarda sa grand-mère avec la plus grande attention, pour s’assurer si elle parlait sérieusement ou non.
– Oui, oui, ma chérie, et je méritais ce nom, car j’étais très désagréable lorsqu’ils jouaient avec moi ; je prenais très mal la plaisanterie ; j’aimais à tourner les autres en ridicule, mais je ne pouvais pas supporter qu’ils me rendent la pareille. Je me disputais avec les aînés ; et, j’ai honte de l’avouer, je maltraitais souvent les plus jeunes. Ainsi, poursuivit la grand-maman en prenant affectueusement la main de Florence dans les siennes, j’avais un petit frère, un enfant qui ressemblait à notre Bobby ; il me suivait toujours, son tablier rempli de coquillages et de toutes sortes de petites choses qui lui semblaient fort curieuses ; il voulait me les montrer, et il me demandait de lui faire des sacs en papier et des boîtes pour les y mettre. Parfois, je faisais ce qu’il me demandait, mais, le plus souvent, je le repoussais rudement. Eh bien, ma chérie, ce petit frère nous fut enlevé tout d’un coup, en une nuit. Peut-être Dieu l’a-t-Il pris dans Son ciel parce qu’Il voyait que je ne le rendais pas heureux. En tout cas, s’Il l’a pris, c’est qu’il valait mieux qu’il en fût ainsi. Je me rappelle cette nuit-là comme si c’était hier, quoiqu’il y ait bien longtemps que cela s’est passé. Un petit lapin blanc, son joujou préféré, était encore dans ses bras ; et sur une table à côté du lit, une image qu’il m’avait demandée de colorier (ce que je lui avais refusé). Je l’ai encore, cette image. Je te la montrerai un de ces jours. J’ai écrit un verset de la Bible, ce matin-là, au-dessous ; tu pourras le lire quand tu voudras. J’ai prié Dieu de graver ce texte dans mon cœur pour toujours, et j’espère qu’Il a daigné exaucer ma prière.
– Quel est ce texte, grand-maman ?
C’est un texte qui, lorsqu’il est appliqué consciencieusement, repousse toute parole amère, toute réponse dure, toute pensée égoïste. Enfin, ma chérie, avec l’aide de Dieu, ce texte peut transformer les cœurs les plus durs en cœurs affectueux, et les angles les plus aigus en coussins moelleux.
– Mais quel est donc ce texte, grand-maman ?
– « Par amour, servez-vous l’un l’autre » (Gal. 5. 13). Tu vois que c’est une parole bien simple ; mais, si tu y rapportes tes actions de chaque jour, tu verras que tes relations avec tes frères et sœurs en seront changées.
La seule réponse de Florence fut un gros soupir.
– Ce sera difficile tout d’abord, je le sais, continua la grand-maman ; on ne peut changer son caractère tout d’un coup. Il est impossible de redresser en un instant une branche qui a poussé de travers. Ce serait même une tâche désespérée si nous n’avions quelqu’un pour nous aider.
– Mais qui peut nous aider, grand-maman ? demanda Florence, sans réfléchir à ce qu’elle disait.
Celui-là même qui m’a aidée t’aidera, ma chère petite – Celui qui m’a aidée il y a soixante-dix ans, quand je le Lui ai demandé, et qui a continué depuis lors J’ai sans cesse besoin de Son secours, et toi, qui n’es encore qu’une enfant, tu en as aussi besoin à chaque heure de ta vie. Ce n’est que lorsque tu auras appris combien, à la fois tes propres résolutions sont faibles, et tes fautes continuelles sont grandes, que tu sauras comme il te faudra souvent chercher ce secours. Comprends-tu de quel secours je veux parler ?
– Oui, murmura la petite fille avec douceur. Veux-tu me montrer cette image, grand-maman ?
– Oui, si tu veux venir dans ma chambre avant le souper. Tu liras le texte, nous en reparlerons souvent ensemble et, si tu demandes de tout ton cœur au Seigneur Son secours, Il t’accordera de le mettre en pratique. Et dans quelque temps, continua la grand-maman d’un ton encourageant, plus personne dans la maison ne reconnaîtra l’ancienne Florence dans une petite fille toujours de bonne humeur, prévenante, et disposée à rendre service.
Florence fut silencieuse, abattue et toute radoucie ce soir-là ; et, lorsqu’elle fut dans son lit, comme elle pensait à tout ce qui venait de se passer, son cœur se gonfla et elle s’endormit en mouillant son oreiller de larmes de repentir.

3ème samedi

 

Chapitre 4. Les perles de Bobby

 

Le lendemain matin, Florence sauta hors de son lit de bonne heure et s’habilla rapidement. Tout en le faisant, elle se rappela son chagrin de la veille au soir et ses bonnes résolutions.
– Oh ! Il ne faut pas que j’oublie de dire à Gilles, après le déjeuner, comme je lui suis reconnaissante de m’avoir fait ce joli treillage vert ; je lui dirai en même temps comme je suis peinée de l’aventure de sa casquette.
Florence se dirigea vers la porte. Là, elle hésita un instant et revint sur ses pas : dans sa précipitation, elle avait oublié de faire sa prière du matin. Ses projets devaient être bien importants, n’est-ce pas, pour amener un pareil oubli ?
Elle n’hésita pas longtemps : elle ferait sa prière tout en marchant à travers les prés ; la dire en plein air ou dans sa chambre, peu importait ! Dieu l’entendrait aussi bien là qu’ailleurs !
Il est certain que Dieu entend toutes les prières ferventes, quel que soit le lieu d’où elles partent. Mais les prières de Florence n’étaient habituellement que des formules vides de sens pour celle qui les récitait si vite, comme une tâche qu’on veut finir le plus tôt possible ! Et elle oubliait ce qu’elle avait dit au moment même où elle venait de prononcer le dernier mot.
D’ailleurs, aucune prière, sérieuse ou non, ne sortit ce matin-là du cœur de Florence. Elle n’invoqua aucun secours pour le jour qui s’ouvrait, avec ses luttes quotidiennes et, avant même qu’elle eût atteint le bas de l’escalier, toute pensée de prière s’était évanouie. Hélas ! Qu’elle était loin des résolutions prises la veille ! Les sages conseils de sa grand-mère étaient-ils déjà effacés de sa mémoire ? Avait-elle oublié l’image et le texte de sa grand-maman ? Oui, tout avait disparu, et les brillants rayons du soleil levant ne rappelaient à Florence qu’une chose, c’est que ce jour-là treize petits canards devaient sortir des œufs qu’elle avait donnés à couver à la poule brune quatre semaines auparavant.
À son retour du poulailler, elle se précipita dans la salle à manger en s’écriant :
– Maman, maman, tu ne sais pas ?
– Chut ! ma petite, ne vois-tu pas que nous faisons la lecture ? Assieds-toi.
Florence rougit et s’assit ; mais elle n’entendit pas un mot du chapitre de l’Évangile ni de la prière qui suivit, tant elle était occupée de la nouvelle qu’elle avait à donner à sa mère. À la minute même où l’Amen fut prononcé, elle s’écria de nouveau précipitamment :
– Maman, tu ne sais pas…
– Chut ! Florence, reprit sa mère. Je crains bien, en te voyant si pressée d’arriver à la fin de la lecture en famille, que tu n’aies pas prêté ce matin une grande attention à ta prière particulière. Monte dans ta chambre, lave-toi les mains et, lorsque tu redescendras, je t’écouterai. Tu sais que je n’aime pas à vous voir entrer en retard pour la lecture en famille.
Le visage de Florence changea subitement à ce reproche, et elle sortit tout attristée.
« Personne ne s’intéresse à rien de ce qui me fait plaisir ! » se disait-elle en fermant la porte.
Quand elle redescendit, on avait commencé à déjeuner.
– Eh bien ! Florence, viens donc ; dis-nous ta grande nouvelle, nous voilà tous prêts à t’écouter, s’écria Gilles quand sa sœur entra dans la pièce.
Il s’attendait à l’entendre parler de la surprise qu’elle avait dû éprouver en découvrant le grillage vert dans le poulailler ; mais il était décidé à ne pas en dire un mot lui-même. Florence s’assit à table sans répondre.
– Qu’est-ce que c’est, Florence ? demanda Lucie, dis-nous donc ce que c’est ?
– Je crois que je le sais, dit Bobby levant la tête et regardant autour de lui d’un air assuré ; Florence a reçu une lettre pour elle toute seule ; j’ai vu entrer le facteur.
– Non, ce n’est pas une lettre, répondit Florence de mauvaise humeur ; cela ne m’intéresserait pas du tout de recevoir une lettre.
Bobby resta tout surpris.
– Florence, dis à ton petit frère ce qui en est. Dépêche-toi, dit Mme Crammer sérieusement.
– Eh bien, reprit Florence, les petits canards devaient éclore aujourd’hui et j’ai couru à la basse-cour avant le déjeuner ; et, le croiriez-vous, s’écria la petite fille en s’animant, il n’y avait pas un seul œuf manqué parmi les treize, et j’ai trouvé treize petits canards qui sont bien les plus ravissantes petites créatures qu’on puisse voir, ressemblant tout à fait à des canaris, et plus jolis encore.
– Comment ! Ils sont jaunes, Florence ? demanda Bobby, au comble de l’étonnement.
– Oui, tous les petits canards sont jaunes.
– Oh ! Il faut que j’aille les voir ! Tu m’emmèneras, Florence ?
– Je suppose que tu es allée au poulailler ce matin ? demanda Gilles à son tour, en rougissant légèrement.
– Oui, oui, j’y suis allée et j’ai trouvé quatre gros œufs.
Et ce fut le tour de Florence de rougir ; elle venait de se rappeler tout d’un coup l’aimable attention de Gilles, mais elle ne savait pas que lui dire. Elle aurait voulu le remercier, mais le souvenir de la casquette et du triste sort qu’elle lui avait fait subir arrêtait son élan.
« Je ne peux pas le remercier avant de lui avoir parlé à lui seul et de lui avoir tout avoué », pensait Florence, penchée sur son assiette et sentant le rouge lui monter au visage.
Gilles ne comprenait rien à ce qui se passait, et se demandait avec étonnement quelle pouvait être la cause de ce silence et du trouble de sa sœur ; il devinait que quelque chose de fâcheux avait dû avoir lieu au poulailler, mais il était doué de trop de tact et d’un trop bon caractère pour poser aucune question indiscrète.
Après le déjeuner, son incertitude prit fin lorsqu’à son entrée dans le poulailler, il trouva par terre sa pauvre casquette tout abîmée. Il s’ensuivit avec Florence une scène peu agréable. Des questions faites avec colère amenèrent des réponses pleines d’emportement, et la conclusion fut que Gilles s’en revint à la maison de très mauvaise humeur et s’enferma dans sa chambre.
Marie, dont le rôle était toujours de consoler les autres, entendit le bruit que fit la porte fermée avec violence, et elle suivit Gilles dans sa retraite.
Florence sentait bien, au fond de son cœur, qu’elle avait tort ; elle n’était certes pas ingrate mais, lorsque Gilles avait montré une si grande irritation contre elle, au lieu de reconnaître ses torts, comme elle se le promettait depuis la veille, sa colère avait éclaté aussi violemment que celle de son frère.
Elle retourna donc à la maison, triste et silencieuse, et elle entra avec une expression tout abattue dans le salon où se trouvait sa grand-mère. Sans parler, elle s’installa avec un livre près de la fenêtre.
À peine y était-elle que Bobby entra, la figure animée, portant quelque chose dans son tablier.
– Devine, s’écria-t-il en courant tout droit au fauteuil de sa grand-mère, devine, grand-maman, ce que j’ai trouvé dans ma boîte d’escargots ? Des perles, des vraies perles !
– Quoi ! Mon chéri ! Des perles ! demanda la grand-maman qui était un peu sourde et qui posa son ouvrage sur ses genoux pour mieux écouter Bobby.
– Des perles, répéta Bobby, sortant sa boîte de son tablier.
Le petit garçon avait facilement pu s’y tromper, car les œufs d’escargots déposés sur le foin dont sa boîte était remplie, ressemblaient à de véritables perles.
– Ne sont-elles pas belles, grand-maman ? Sais-tu ce que je vais en faire ? Mais c’est un secret !
– Tu peux me le dire, les grand-mamans savent garder les secrets.
Bobby se pencha vers sa grand-mère et chuchota :
– Je les donnerai à Florence pour sa fête : est-ce que ce ne sera pas une bonne surprise pour elle ?
– Une fameuse surprise, je crois bien ! Mais ferme ta boîte, sans quoi elle verra tout à l’avance.
Bobby, tout en regardant Florence du coin de l’œil, ferma la boîte et se dirigea vers la porte. En passant près de sa sœur, il hésita un instant, puis il dit :
– Tu ne sais pas ce que j’ai dans ma boîte, Florence ?
– Non, montre-le-moi, répondit Florence qui avait entendu parler de perles.
– Tu ne le diras pas, c’est une surprise, s’écria l’innocent Bobby.
– Mais non, montre-le-moi.
Bobby ouvrit sa boîte et, la tenant dans ses petites mains potelées, il attendit ce que dirait sa sœur.
– Bah ! Ce n’est que cela ! Pouah ! Des œufs d’escargots !
Et Florence, avec dédain, repoussa la boîte.
Le pauvre Bobby resta muet, le cœur gonflé, regardant sa sœur, les yeux pleins de larmes ; il ne pleura cependant pas tant qu’il fut dans le salon, bien que sa petite figure devînt écarlate d’émotion, et d’efforts pour retenir son chagrin.

 

A SUIVRE !