Bonjour ! Après La grande occasion, voici : Les aventures de Tina et Tim !

1er samedi

1. Nouvelles inattendues

Tina et Tim étaient jumeaux.
Naturellement, ils ne s’appelaient pas simplement « Tina » et « Tim ». Leurs vrais noms étaient Christina et Timothée ; mais, comme il était plus facile de dire Tina et Tim, on les appelait toujours ainsi. Il suffisait d’un coup d’œil pour voir qu’ils étaient jumeaux. Ils avaient le même visage rond et gracieux, les mêmes yeux bleus pleins de lumière – presque aussi bleus que le ciel – et les mêmes cheveux blonds ondulés. Ceux de Tim étaient coupés courts, avec une grande mèche sur le front – très jolie quand il prenait la peine de la brosser soigneusement ; Tina, elle, avait deux longues tresses blondes qui lui descendaient presque jusqu’à la taille. Elles faisaient l’orgueil de sa maman qui les tressait chaque matin et les attachait avec un ruban assorti à sa robe.
Les jumeaux avaient aussi même poids, même pointure de chaussures ; ils étaient dans la même classe, et, bien qu’ils ne fussent pas assis au même pupitre, ils avaient toujours les mêmes notes ! Remarquable, ne manquait pas de dire la maîtresse. Et c’était remarquable, en effet, car on ne pouvait pas les accuser de copier, ou d’agir de façon malhonnête.
Tina et Tim allaient avoir douze ans. Depuis aussi loin qu’ils pouvaient s’en souvenir, ils ne se rappelaient pas avoir habité ailleurs que dans cette petite maison, pareille à toutes celles qui bordaient la rue. Mais, en s’approchant, on constatait bien vite qu’elles n’étaient pas exactement pareilles : quelques-unes étaient propres et bien tenues, de petits massifs de fleurs aux couleurs vives égayant l’étroit jardinet, qui s’étendait de la grille d’entrée jusqu’à la véranda – tandis que d’autres étaient sales et en désordre, et paraissaient abandonnées comme si personne au monde n’en prenait soin.
La maison qu’habitaient Tina et Tim était la plus jolie de toutes. Le marteau de cuivre de la porte d’entrée était toujours brillant, et la large plaque au-dessus du seuil était tellement luisante de propreté qu’on voyait son visage s’y refléter ! La petite maison semblait souhaiter la bienvenue à quiconque franchissait le portillon de bois donnant accès dans le jardinet. La grande baie aux rideaux écrus étincelait aussi – comme toute vitre bien propre doit toujours étinceler quand le soleil l’éclaire. Le sentier était bien balayé et en ordre ; les jumeaux s’occupaient eux-mêmes du joli petit jardin, soit après la classe, soit le samedi matin ; personne d’autre ne pouvait le faire à leur place. Car, voyez-vous, il n’y avait pas de papa à la maison pour faire tous les travaux de bricolage, comme dans toutes les maisons alentour. Et maman n’en avait pas le temps. Chaque jour, elle allait travailler au-dehors, et en rentrant, elle avait tant à faire qu’elle ne pouvait jamais s’occuper du jardin. Les jumeaux l’aidaient aussi dans le ménage autant qu’ils le pouvaient, car parfois, elle paraissait si lasse, qu’ils étaient vraiment inquiets à son sujet. S’ils essayaient de le lui dire, elle souriait en leur répondant qu’elle allait tout à fait bien.
Mais cela ne satisfaisait pas entièrement Tina et Tim. Ils avaient entendu dire par quelqu’un que Mme Trescott « en faisait trop », qu’elle « allait se tuer » si elle continuait ainsi.
– Vois-tu, mère, dit Tim un soir, alors que tous trois étaient assis autour de la cheminée (il l’appelait toujours « mère » quand il avait quelque chose d’important à lui dire), quand je serai grand, je te défendrai de travailler ainsi !
– Et moi aussi, ajouta Tina, en fixant anxieusement la figure de sa mère.
Un beau sourire éclaira le pâle visage de Mme Trescott, et, passant un bras autour de chacun d’eux, elle les attira bien près d’elle.
Elle n’était pas très âgée, cependant ses cheveux noirs étaient striés d’argent, et les rides de son visage disaient ses souffrances et ses peines ; mais ce qui frappait par-dessus tout ceux qui l’approchaient, c’étaient son calme serein et son air paisible.
Les jumeaux n’auraient su dire pourquoi, mais quand maman était là, ils se sentaient en sécurité ; quand elle parlait, quelque chose, dans sa voix, apaisait leurs frayeurs, quand elle leur souriait, ou riait avec eux, leurs jeunes cœurs étaient heureux et paisibles.
– Comme c’est gentil à vous, mes chéris ! dit-elle, mais vous ne devez pas vous faire du souci à cause de moi… je ne travaille pas plus que je ne le peux.
– Mais si, maman ! protesta Tina ; son visage ordinairement joyeux était maintenant anxieux et pensif. Et si tu tombais malade ou… ou… si quelque chose t’arrivait, nous n’aurions personne pour prendre soin de nous !
Mme Trescott se pencha pour embrasser tendrement sa petite fille :
Dieu prendra toujours soin de vous, chérie, dit-elle doucement.
Tina essuya une larme, et son visage s’éclaira immédiatement.
– Oui, bien sûr, maman, dit-elle en souriant, j’avais oublié que Dieu était là.
– Nous ne devons jamais oublier Dieu, Tina, dit Tim avec sérieux.
Mme Trescott approuva d’un signe de tête :
– C’est juste, enfants, dit-elle vivement, nous devons toujours nous souvenir de Dieu, et de Son grand amour pour nous. C’est aussi ce que dit notre chapitre de ce soir.
Et elle se mit à tourner les pages de la Bible qui reposait sur ses genoux, et dont l’usure prouvait qu’on en faisait un usage fréquent.
Immédiatement, les regards des jumeaux se tournèrent vers le Livre que leur mère lisait chaque soir avec eux – le Livre qu’elle aimait tant, ils le savaient bien.
– Et que dit le chapitre aujourd’hui ? demandèrent-ils vivement.
Tina et Tim aimaient ce moment passé ainsi chaque soir avec leur mère. Ils aimaient sa façon expressive de lire les histoires de la Bible ; il leur semblait presque qu’ils les vivaient. Ils aimaient l’entendre prier ensuite, et ils aimaient aussi l’entendre chanter. Jamais ils n’avaient pu avoir un piano, mais ils avaient l’habitude de terminer ce moment par le chant d’un cantique bien connu de chacun d’eux. Tina et Tim aimaient chanter, et chantaient bien. Mais s’ils lui ressemblaient en cela, ils ressemblaient aussi à leur père par bien d’autres côtés. En tout cas, Mme Trescott le pensait ainsi, alors que son regard allait des visages heureux de ses enfants, à la photographie accrochée au mur.
C’était l’image d’un jeune soldat aux cheveux blonds et ondulés, aux yeux bleus pleins de gaieté, au visage souriant – un visage qui semblait les contempler alors que tous trois étaient réunis, soir après soir, autour de la Bible. Tina et Tim ne se souvenaient pas beaucoup de leur père. Ils étaient bien jeunes quand ils lui dirent « au revoir » – pour la dernière fois. A ce moment-là, ils ignoraient qu’il ne reviendrait pas. En se rappelant, plus tard, combien leur maman avait pleuré après son départ, ils pensèrent qu’elle l’avait pressenti. Mais eux n’avaient pas pleuré, car, juste avant de partir, papa leur avait donné deux livres aux images ravissantes. Puis, ils avaient reçu ses lettres – des lettres pleines de tendresse que maman leur lisait. Maintenant, elles étaient serrées dans une boîte, dans un tiroir ; mais quelquefois, on les sortait encore pour les relire, quoique tous trois en connussent le contenu par cœur.

2ème samedi

Les jumeaux aimaient entendre maman leur parler de leur père ; elle le faisait très souvent quand elle avait sa Bible sur ses genoux, car c’était un cadeau qu’il lui avait fait, il y avait bien, bien longtemps – quand ils étaient simplement amis, disait-elle. Car papa aimait la Bible comme ils l’aimaient, et il croyait à toutes ses merveilleuses promesses. Il avait souvent dit – et Mme Trescott aimait à le redire à ses enfants – que s’il ne revenait pas à la petite maison où ils l’attendaient, ils sauraient que le Seigneur Jésus l’avait pris auprès de Lui, dans le ciel, et qu’il les attendrait là-haut, dans la Maison du Père.
Ainsi, dans les années solitaires qui avaient suivi la nouvelle officielle que son mari avait été tué sur le front, ce fut cette espérance qui soutint son cœur, et la garda de sombrer dans le découragement, qui lui donna aussi la force dans la longue et rude lutte qu’elle dut engager pour élever ses deux tout petits, tout en travaillant au-dehors pour ajouter quelque argent à la petite pension qu’elle touchait pour les nourrir, les habiller, les élever ; pour mettre aussi quelque chose de côté pour plus tard.
Mais Mme Trescott ne prenait pas seulement soin du corps et de l’esprit de ses enfants. Elle était anxieuse au sujet de leurs âmes, et priait pour eux instamment, demandant que Tina et Tim viennent à la connaissance du Seigneur Jésus comme leur Sauveur personnel. Naturellement, elle les avait envoyés à l’école du dimanche, et les avait emmenés au culte avec elle ; mais chaque soir, avant qu’ils aillent se coucher, elle les prenait tout près d’elle et leur racontait avec amour l’histoire merveilleuse de Jésus – comment Il quitta la maison de son Père, dans le ciel, et vint sur la terre comme un petit enfant ; comment Il grandit et devint un Homme sans pareil, allant de lieu en lieu faisant du bien ; comment des hommes méchants Le firent mourir sur une croix ; comment Dieu Le ressuscita, et comment Il retourna au ciel pour y préparer une place pour tous ceux qui L’aiment et croient en Lui. Puis, à mesure qu’ils pouvaient comprendre davantage, Mme Trescott leur expliqua comment la mort du Seigneur Jésus Christ sur la croix avait ouvert la porte du ciel à chacun de nous, parce que, quand nous Le recevons comme notre Sauveur, tous nos péchés sont effacés – ces péchés qui nous ferment le ciel.
– Voyez-vous, enfants, leur avait-elle dit, Dieu ne peut laisser entrer un seul péché dans le ciel, car alors, toute sa Maison sainte en serait souillée. Et, comme nous avons tous péché, nous aurions tous dû rester dehors pour toujours. Seulement, Dieu nous aimait et conçut un plan merveilleux pour que le ciel ne fût plus fermé pour nous.
– Est-ce pour cela qu’Il a envoyé Jésus ? demandèrent les jumeaux.
– Oui, mes chéris – car Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle – c’est le seul chemin pour aller au ciel : croire au Seigneur Jésus Christ comme en votre Sauveur personnel, et Lui donner votre cœur.
Les jumeaux avaient gardé le silence pendant un moment, puis Tim avait dit à sa mère :
– Papa est allé au ciel, n’est-ce pas ?
– Oui… oh ! oui, avait répondu Mme Trescott sans aucune hésitation.
– Alors, il avait cru au Seigneur Jésus ? Continua-t-il, pensif.
– Oui, Tim, répondit Mme Trescott, les yeux pleins de larmes.
Mais les jumeaux étaient tellement plongés dans leurs réflexions qu’ils ne s’en aperçurent pas.
– Et toi, maman… tu as aussi donné ton cœur au Seigneur Jésus, n’est-ce pas ?
Ce fut Tina qui posa cette question.
Alors, Mme Trescott les avait enveloppés tous les deux dans une étreinte pleine de tendresse.
– Oui, mes chéris, le Seigneur Jésus est mon Sauveur et mon Ami, et je Lui demande instamment qu’un jour Il devienne aussi votre Sauveur.
Tim avait levé ses épaules. C’était son habitude quand il avait à prendre une grande décision.
– Maman, je veux Le recevoir maintenant comme mon Sauveur, avait-il dit.
– Moi aussi !
Spontanément Tina lui avait fait écho.
Alors ils s’étaient agenouillés ensemble, et, tout simplement, les jumeaux avaient dit au Seigneur Jésus qu’ils voulaient Le recevoir comme leur Sauveur. Cela avait été peut-être la plus heureuse soirée de la vie de Mme Trescott.
– Continue, maman… lis le texte de ce soir, s’il te plaît.
Rappelée soudain au moment présent, Mme Trescott tressaillit :
– Oh !… oui ; c’est dans le troisième chapitre des Proverbes. Essayez de le trouver. Il dit ceci : « Confie-toi de tout ton cœur à l’Éternel, et ne t’appuie pas sur ton intelligence ; dans toutes tes voies, connais-le, et Il dirigera tes sentiers ».
Rapidement, les jumeaux trouvèrent le verset et le lurent ensemble. Puis leur mère reprit :
– Enfants, c’est pour une raison spéciale que j’ai choisi ce verset, ce soir ; c’est parce que bientôt, sans doute, nos chemins vont prendre des directions différentes.
Tina et Tim furent soudain alarmés.
– Que veux-tu dire, maman ?
– Tu n’es pas malade, au moins ?
Mme Trescott sourit pour les rassurer.
– Ne vous tourmentez pas ainsi, mes chéris. Voyez-vous, dernièrement, je ne me suis pas sentie très bien, aussi, il y a quelques jours, je suis allée voir le docteur…
– Et qu’a-t-il dit ? demandèrent les jumeaux en retenant leur respiration.
Mme Trescott se racla la gorge, car sa voix s’était un peu enrouée.
– Il a dit qu’il n’y avait rien de réellement sérieux pour le moment, mais je dois partir pour un long repos – six mois, au moins – ou alors, je tomberai sérieusement malade.
– Oh ! S’exclamèrent les jumeaux, consternés.
– D’abord, continua leur maman, j’ai pensé que c’était impossible, que je ne pourrais jamais partir, et laisser ma Tina et mon Tim, mais j’ai beaucoup prié, et il me semble que le Seigneur a ouvert un chemin pour chacun de nous.
– Tu veux dire… nous partirons tous, maman ? murmura Tim, pendant que, pour une fois, Tina restait silencieuse.
– Oui, Tim. Mais nous n’irons pas tous ensemble. Je dois aller dans une maison de repos, bien loin vers le Nord, où j’aurai de l’air frais et du soleil en abondance pour me redonner force et santé. Et toi et Tina…
– Oui, maman, continue !
– Vous irez tous les deux chez une de mes tantes, tante Jessie.
– Tante Jessie ? répétèrent les jumeaux, surpris ; mais qui est-ce ?
Mme Trescott sourit.
– Vous ne saviez pas que j’avais une tante, n’est-ce pas ? Il y a si longtemps que je n’en avais plus rien su que j’avais presque oublié son existence moi-même ! Mais j’ai prié pour trouver une maison où vous puissiez rester tous les deux pendant que je serai loin, et le Seigneur a répondu à mes prières en m’envoyant de ses nouvelles.
– Comment, dis, maman ?
– Une des jeunes filles qui travaillent avec moi à l’usine est allée en vacances à Silverbridge, et elle m’en a parlé. Elle m’a dit qu’elle était dans une pension de famille tenue par une demoiselle Jessie Winterbloom ; c’est un nom tellement peu commun que je me suis renseignée, et j’ai appris que c’était bien ma tante Jessie. Je lui ai écrit, pour lui demander si elle pourrait vous prendre comme pensionnaires, et ce matin, j’ai reçu une réponse affirmative.
– H’m ! fit Tim, pensif.
– Je me demande comment elle est ? S’enquit anxieusement Tina.
– Peut-être ne l’aimerez-vous pas beaucoup, au début, d’après ce que je me rappelle d’elle, les avertit Mme Trescott, mais je suis sûre que vous l’aimerez davantage en apprenant à la connaître.
– Oh ! Maman, et le regard de Tina était suppliant, devons-nous vraiment aller chez tante Jessie ? Ne pouvons-nous pas aller avec toi ?
Mme Trescott secoua la tête :
– Non, chérie, le docteur a dit que je dois partir loin et avoir un repos complet, et j’aime mieux vous savoir avec tante Jessie qu’avec des étrangers. Et puis, il y a la question de l’argent. Je n’ai pas pu en mettre beaucoup de côté, et il ne restera pas grand-chose après que toutes nos dépenses auront été réglées. Et tante Jessie vous prendra à un prix plus bas que dans n’importe quelle autre pension.
– Oh ! Je vois ! dit Tim, lentement.
– Et quand devrons-nous partir, maman ? demanda Tina en pleurant.
Mme Trescott les embrassa tous les deux :
– Aussitôt que tout sera prêt, mes chéris, dit-elle courageusement.

3ème samedi

2. Les jumeaux s’en vont

Pendant que la locomotive s’essoufflait le long de la voie, serpentant çà et là entre les collines boisées, le visage de deux jeunes passagers s’aplatissait contre la vitre du wagon, car il tardait à Tina et à Tim de jeter un premier coup d’œil sur le lieu qui allait être leur nouvelle demeure.
Un voyageur leur avait dit que Silverbridge était la prochaine station ; mais rien encore ne le faisait pressentir, alors que les jumeaux regardaient défiler le paysage.
– Ce ne peut être loin, maintenant ! Soupira encore Tina avec impatience.
Elle était fatiguée d’être enfermée dans ce petit compartiment où ils étaient entrés plus de trois heures auparavant.
Il y avait eu beaucoup de hâte et d’excitation ce matin-là, pour que les jumeaux fussent prêts à temps pour le départ du train, à neuf heures et demie. La plus grande partie de leurs bagages avait été préparée la veille, mais il y avait eu encore plusieurs choses à y ajouter à la dernière minute ; puis il avait fallu prendre le petit déjeuner et laisser la maison en ordre ; cela avait pris tout leur temps et ils n’avaient eu que quelques minutes de répit avant le départ du train.
Malgré cette bousculade, Mme Trescott avait encore trouvé le temps de lire un chapitre de la Bible avec eux. « Cela remplacera la lecture du soir » leur avait-elle dit. Et, parce qu’ils s’en allaient bien loin, elle avait choisi le Psaume 121, dont la lecture était encore toute fraîche à la mémoire des jumeaux, alors qu’ils regardaient la longue ligne des collines qui bordaient la voie de chaque côté.
« J’élève mes yeux vers les montagnes d’où vient mon secours ; mon secours vient d’auprès de l’Éternel, qui a fait les cieux et la terre… L’Éternel est celui qui te garde… L’Éternel te gardera de tout mal, Il gardera ton âme. L’Éternel gardera ta sortie et ton entrée, dès maintenant et à toujours ».
Tina et Tim n’oublieraient jamais les paroles de leur mère, alors qu’ils étaient réunis pour la dernière fois autour de la Bible ouverte. Elle avait lu ce Psaume, et prié pour demander à Dieu de les bénir et de les garder dans les jours qui allaient s’écouler.
– Mes chers petits, avait-elle dit, rappelez-vous toujours que Dieu honore ceux qui L’honorent. Quoi qu’il arrive, soyez droits devant Lui, et vous n’aurez rien à craindre. Confiez-vous en Lui en tout temps, et vous ferez l’expérience qu’Il est toujours fidèle.
– Tante Jessie est-elle chrétienne, maman ? avait demandé anxieusement Tina. Aime-t-elle aussi le Seigneur Jésus ?
Mais Mme Trescott avait répondu en secouant la tête :
– Je ne le pense pas, Tina. Quand je l’ai connue, tante Jessie ne s’intéressait jamais aux choses spirituelles… Mais naturellement, elle peut avoir changé.
Cependant, le ton de sa voix laissait bien peu d’espoir, et tout le long de ce long voyage – quoiqu’ils n’en aient pas soufflé mot l’un à l’autre – la même question les avait préoccupés… Tante Jessie, à quoi ressemblait-elle ? Il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre, et de voir. Mais, quelle longue attente c’était !
Dans le compartiment ils avaient entendu dire que le train avait presque une demi-heure de retard ; mais sûrement, maintenant, ils ne devaient plus être bien loin.
Tim, debout sur la pointe des pieds, descendit la grosse valise du filet ; leur malle avait été mise aux bagages.
– Je me demande si elle sera à la gare pour nous attendre, songeait-il en essayant la serrure de la valise pour se rendre compte si elle était solidement fermée.
Tina se tourna vers son frère, avec une solennité presque amusante.
– N’oublie pas, Tim, nous devons avoir nos meilleures manières, quand nous la rencontrerons. Nous ne devons pas la mettre en colère dès le début.
Tim approuva, rassurant :
– Je m’en souviendrai, Tina.
Il se redressa, et son regard se porta de nouveau vers la fenêtre :
– Regarde, je crois que nous y sommes ! cria-t-il soudain.
– Oh ! Tina suivit la direction de son doigt, et son visage s’épanouit.
Des maisons éparses se montraient, puis, blottie dans un ravissant petit creux entre les replis des collines, la ville elle-même apparut : juste un amas de toits rouges et de bâtiments aux formes irrégulières qui semblaient surgir des deux côtés de la rivière au courant rapide.
Plus ils approchaient, plus c’était lumineux, chaud, accueillant, baigné dans l’éclatante lumière d’un soleil d’été.
Le train ralentit ; les jumeaux échangèrent des coups d’œil rapides et excités. Le voyage était terminé enfin !
– Silverbridge ! lança le chef de gare d’une voix aiguë, comme le train s’immobilisait après de nombreuses secousses, Silverbridge !
Après une courte mais difficile lutte avec la poignée de la portière, Timothée l’ouvrit et sauta sur le quai. Puis, se retournant, il aida sa sœur à descendre, et saisit les bagages comme un homme. Ils avaient deux valises, leurs manteaux et un filet contenant tous les menus objets mis à la dernière minute. La grosse malle n’était pas encore là.
Tous deux étaient debout sur le quai, jetant autour d’eux des regards indécis.
Les voyageurs qui étaient descendus en même temps qu’eux, occupés avec leurs propres bagages, et pressés de rencontrer les amis pour venir leur souhaiter la bienvenue, traversaient la barrière de sortie et se dirigeaient vers les voitures qui les emmèneraient plus loin, ne jetant qu’un regard furtif au jeune garçon et à la fillette qui restaient là, solitaires, à la même place.
Leurs yeux erraient le long du quai, espérant toujours voir quelqu’un qui répondît à l’image qu’ils s’étaient faite de tante Jessie. Peut-être la verraient-ils quand la foule se serait écoulée, se disaient-ils pour se consoler. Ils attendirent encore ! Mais bientôt la foule disparut entièrement, et ils restèrent seuls.
– Elle n’est pas venue nous attendre, Tim !
La voix de Tina tremblait un peu, alors qu’une fois de plus ses regards parcouraient le quai du haut en bas – mais en vain. Soudain, elle se sentit très seule. Ils étaient si loin de la maison, et personne n’était là pour les attendre – personne n’était là pour prendre soin d’eux… Comme cela avait été différent quand ils étaient partis ce matin ! Quel tendre adieu que celui de leur maman ! Partir n’avait pas été la moitié aussi pénible, car elle était là pour les diriger, et ils pouvaient voir son visage souriant par la fenêtre du wagon. Mais maintenant…
– Peut-être attend-elle dehors, Tina, suggéra Tim, plein d’espoir, en se baissant pour empoigner une valise dans chaque main. Viens donc, nous verrons bien.
Et il se dirigea vers la sortie.
Le chef de gare parut surpris quand Tim lui tendit les billets.
– Et où allez-vous donc, jeunes gens ? leur demanda-t-il d’une voix rude mais cordiale.
– Nous allons à la Pension des Saules, monsieur ; la propriétaire est notre tante, répondit Tim qui était le porte-parole.
– Oh ! Je vois ! dit-il d’un ton un peu bizarre ; puis il se retourna pour faire signe à un homme qui était debout à côté d’un car rangé le long du trottoir.
– Bill, voilà un couple de passagers pour vous ! Pour la Pension des Saules – le neveu et la nièce de Mlle Winterbloom, ajouta-t-il en riant, comme l’homme avançait vers eux.
Le conducteur du car, Bill, les mains dans les poches de son cache-poussière graisseux, répondit par un clignement d’œil qui ne fut pas perdu pour les jumeaux.
Leurs regards allaient de l’un à l’autre, chargés d’appréhension.
– Allez-vous… allez-vous nous y conduire ? S’aventura enfin à demander Tina.
Le conducteur du car fit un signe d’assentiment et saisit les valises avec autant d’aisance que si elles avaient été des boîtes d’allumettes.
– Grimpez dans le car, et je vous y conduirai en peu de temps, dit-il avec bonté.
Quelques minutes plus tard, Tina, Tim et leurs bagages étaient en route pour la Pension des Saules.
– C’est juste à un kilomètre et demi – de l’autre côté de la ville, dit Bill, en réponse à une question de Tim. Nous y serons vite, ajouta-t-il encourageant ; et le vieux car fit une brusque embardée tandis qu’il appuyait le pied sur l’accélérateur.
Les jumeaux échangèrent un coup d’œil craintif, mais ne dirent rien.
Silverbridge était un lieu de séjour très apprécié, et avait pratiquement des visiteurs d’un bout de l’année à l’autre. L’air pur et fortifiant de la montagne, la rivière poissonneuse, l’enchantement des promenades à travers des ravins ombreux couverts de fougères, les exaltantes escalades vers les cimes – tout cela rendait la petite ville très populaire, et ceux qui désiraient une halte tranquille dans leur vie trépidante y venaient volontiers.
Ils traversèrent le « pont d’argent » qui enjambait la rivière là où commençaient les faubourgs. Le pont donnait son nom à la petite ville, car deux fois l’an, on le repeignait ; aussi avait-il toujours une apparence de propreté et de fraîcheur, presque comme s’il avait été neuf.
Le car continua, en descendant une route qui tournait et se tordait un nombre de fois inimaginable, mais en revenant toujours vers la rivière qui coulait en chantant, à portée de la main.
Brusquement, Bill arrêta le car :
– Nous y sommes, annonça-t-il.

4ème samedi

3. Premières impressions

Sur le moment, les jumeaux ne virent qu’un écriteau impressionnant qui se dressait devant eux ; le cœur battant, ouvrant tout grands leurs yeux, ils lurent :

« Pension des Saules »
Prix modérés – Cuisine excellente
Propriétaire : Mlle J. Winterbloom

Enfin ! Ils y étaient ! Sautant hors du car, ils jetèrent un coup d’œil derrière l’imposant écriteau, pour avoir une première image des lieux qui allaient être leur demeure.
La Pension des Saules était une ancienne et grande maison, située dans un vaste jardin, et les jumeaux se voyaient déjà, en imagination, en train d’en explorer tous les plus petits coins et recoins.
Les saules, immenses et gracieux, qui croissaient à côté de la maison, lui avaient certainement donné son nom. Tina et Tim, élevés dans une cité fréquentée, où un arbre occasionnel luttait pour son existence dans un square recouvert d’asphalte brûlant, pensèrent qu’ils n’avaient jamais rien vu de plus beau, alors que les longs feuillages verts allaient et venaient sous la chaude brise de l’été. Quelque chose dans la douceur environnante leur fit venir les larmes aux yeux. Ils pourraient être heureux ici – si seulement…
Une porte s’ouvrit ; un pas ferme et rapide retentit sur le sentier dallé qui conduisait à la porte du jardin.
– Eh bien ?
Cassante, aiguë, une voix atteignit leurs oreilles, et, levant les yeux, ils virent un long visage s’encadrer dans la porte. Tante Jessie !
– Attendiez-vous ces deux enfants, mademoiselle Winterbloom ? S’enquit le conducteur du car, valises en mains.
La bouche dure et obstinée, les sourcils froncés, la dame approuva d’un signe de tête.
– Vous êtes en retard ! Dit-elle d’un ton accusateur, fixant d’un regard perçant d’abord Tina, ensuite Tim.
– Oh !… oui, murmura Tina, oubliant l’aimable petit discours qu’elle s’était répété plusieurs fois dans le train.
– Ce train marche plus mal que jamais, grogna Bill, en manière d’explication ; et, ouvrant le portillon, il s’engagea dans le sentier pour transporter les valises et la malle dans la véranda.
– Et que voulez-vous donc faire de tous ces bagages, j’aimerais bien le savoir ? Continua Mlle Winterbloom, toujours sur le même ton accusateur et plein de ressentiment.
Tim leva les épaules. Il sentit qu’il était temps de faire front.
– Je regrette, si vous trouvez que nous avons apporté trop de bagages, tante Jessie, commença-t-il respectueusement, mais maman pensait que nous avions besoin de pas mal de choses pour un long séjour.
– H’m… il sera toujours assez long ! Murmura Mlle Winterbloom comme pour elle-même, mais à voix assez haute pour être entendue par ses deux nouveaux pensionnaires…
Elle était le type de la femme active, alerte, et devait être âgée de soixante ans environ, bien qu’il fût difficile de le deviner. Ses cheveux, qui avaient été noirs, étaient presque gris maintenant. Elle était « tirée à quatre épingles » dans ses vêtements simples, sur lesquels elle portait un tablier raide d’amidon. Ses traits réguliers et « taillés à coups de hache », étaient hâlés et légèrement ridés par le soleil de beaucoup d’étés. Elle avait dû être belle, autrefois – même à présent, elle aurait pu être attrayante, si ce n’avait été l’expression dure et rébarbative de son visage.
Tim s’avança vers elle, la main tendue, Tina sur ses talons.
– Je pense que nous devons nous présenter, tante Jessie, dit-il en faisant un nouvel effort pour être poli, voilà Tina, ma sœur…
De la main, elle l’arrêta d’un geste impatient :
– Inutile de faire des cérémonies, enfant ! dit-elle d’un ton bourru. Si vous n’êtes pas Timothée Trescott… et si vous n’êtes pas Christina Trescott… se tournant vers Tina : alors qui d’autres pouvez-vous être ?
Tim ne trouva rien à répondre à cette brusque répartie, mais Tina commençait à se ressaisir :
– S’il vous plaît, tante Jessie, commença-t-elle, on nous appelle toujours « Tina » et « Tim »…
Mlle Winterbloom renifla fortement :
– Cela ne m’intéresse absolument pas, dit-elle vivement, je n’ai jamais compris que l’on puisse donner des surnoms ridicules. Tant que vous serez sous mon toit, vous serez « Christina » et « Timothée »… et pas d’absurdités. Avez-vous compris ?
En silence, les jumeaux firent un signe affirmatif.
Brusquement, tante Jessie tourna sur ses talons :
– Vous feriez mieux d’entrer. Je ne tiens pas à rester debout dehors tout le jour à discuter avec vous. Par ici.
Et, pointant un doigt vers la porte d’entrée, elle se mit sur le côté pour les faire passer devant elle ; puis, avec un bref salut au conducteur du car qui battait en retraite, elle les suivit dans le sentier.
– Attention ! Essuyez-vous les pieds, dit-elle, alors qu’ils s’arrêtaient, incertains, sur le paillasson. Je viens justement de faire poser un tapis neuf dans le hall… ne comptant pas avoir des enfants dans la maison pour l’abîmer.
Automatiquement, les jumeaux firent ce qui leur était ordonné, et, un instant après, tous trois étaient dans le hall.
– Pour le moment, vous pouvez mettre vos chapeaux et vos manteaux là, continua Mlle Winterbloom en leur indiquant le portemanteau. Je n’ai pas encore tout à fait décidé où je vais vous mettre. J’ai des pensionnaires dans cette maison – des hôtes payants – et je ne tiens pas à ce qu’ils soient ennuyés. En règle générale, je ne prends jamais d’enfants – elle leur lança un regard hostile – et je ne sais quel esprit me possédait quand j’ai accepté de vous prendre.
Le visage de Tina était très pâle, et elle se mordait les lèvres pour les empêcher de trembler. Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, elle n’avait imaginé un accueil pareil ! Tina n’avait pas rencontré beaucoup de grandes personnes au cours de sa courte vie, et elle avait pensé qu’elles ressemblaient toutes à sa maman… seulement, pas tout à fait aussi gentilles, bien sûr. Mais jamais on ne lui avait parlé ainsi, et il lui semblait qu’on venait de la flageller. Elle pensa de nouveau à sa mère – et à son visage si doux, à sa voix si tendre – et une immense vague de « mal du pays » la submergea. Elle désirait être à la maison. Elle n’avait pas du tout envie de rester là… elle ne le pouvait pas…
Tim, avec la sûre intuition qui avait toujours marqué l’affection réciproque des jumeaux, comprit bien vite ce que Tina ressentait, il s’approcha d’elle et lui prit la main. Lui aussi avait « le mal du pays » ; mais il était un garçon… cela faisait une différence. Il ne pouvait pas se laisser abattre… il devait protéger Tina, prendre soin d’elle, et être brave par amour pour elle. N’était-ce pas ce que maman lui avait murmuré à l’oreille, à la gare, juste avant le départ du train ? « Tu es mon petit homme, Tim », lui avait-elle dit ; « tu prendras soin de Tina pour moi, n’est-ce pas ? Et Dieu prendra soin de vous ». Oui… Tim rejeta ses épaules en arrière – il devait être un homme.
– Nous essayerons de ne pas être une charge pour vous, tante Jessie, dit-il avec effort.
Mais elle poursuivit comme si elle n’avait pas entendu :
– J’ai deux chambres à coucher derrière la maison et probablement c’est là que je vous mettrai, ainsi vous n’aurez pas à aller et venir dans la maison… sauf pour les repas. Mais, nous avons le temps de le décider. Entrez à la salle à manger et j’irai voir si je trouve quelque chose à vous donner. Nous avons eu notre repas il y a déjà une demi-heure – vous êtes en retard – et je ne puis retarder l’heure des repas. Je dois considérer l’intérêt de mes pensionnaires.
Elle les précéda le long d’un immense couloir jusqu’à la salle à manger ; c’était une pièce vaste et spacieuse, avec de grandes fenêtres ouvrant sur le jardin. Les tables étaient couvertes de nappes aussi blanches que neige, et des huiliers d’argent ancien étincelaient sous les rayons du soleil qui entraient à flots par les fenêtres grandes ouvertes. Les murs étaient couverts de portraits et de tableaux aux cadres lourds, le plafond était haut, et la cheminée, qui occupait presque entièrement un des longs côtés de la pièce, était bien la plus grande que les jumeaux eussent jamais vue !
– Asseyez-vous là ! Mlle Winterbloom leur indiqua une petite table qui avait été préparée pour deux personnes, près de la porte. Vous vous assiérez toujours ici pour les repas, continua-t-elle, comme ils se laissaient choir sur leurs chaises. Ces tables sont toutes occupées – plus ou moins – par mes hôtes payants… et ils ne veulent pas être encombrés par des enfants.
Les jumeaux, dépaysés par l’air imposant de tout ce qui les entourait, firent un signe d’assentiment.
Tante Jessie se dressa en face d’eux, de l’autre côté de la table :
– Vous aurez seulement ce qui nous tombera sous la main, à cette heure-ci, continua-t-elle. Nous avons un dîner chaud le soir. Elle regarda ce qui avait été placé devant eux : Vous avez du pain – et du beurre – et il y a de la confiture dans ce pot. Vous ne mourrez pas de faim, ajouta-t-elle avec un soupçon de sourire au coin de sa bouche sèche et dure.
– Non, bien sûr, tante Jessie, admit Tim, toujours le porte-parole.
Mlle Winterbloom saisit une chaise et s’assit tout près de la table.
– Pendant que vous mangez, je vais vous indiquer quelques-unes des règles qui ont cours à la Pension des Saules. Allons, commencez ! Qu’attendez-vous ?
Tim regarda Tina et aspira profondément :
– Nous attendons de rendre grâce, dit-il.
Mlle Winterbloom parut sur le point d’éclater.
– Par exemple ! Haleta-t-elle, si jamais !…
Tina, encouragée par les paroles de son frère, leva les yeux pour rencontrer le regard fulgurant de tante Jessie :
– Ne rendez-vous pas grâce, tante Jessie ? demanda-t-elle d’un air innocent.
– Rendre grâce ? répéta-t-elle, étonnée au plus haut degré ; je suis bien trop occupée avec tous mes hôtes payants ! Et c’est souvent que je n’ai même pas le temps de manger… laissez-moi tranquille avec vos cantiques et vos prières.
– Mais ce n’est pas la peine de chanter des cantiques, ni de prier longuement avant les repas, tante Jessie, dit vivement Tim, se sentant plus « chez lui » sur ce sujet que sur n’importe quel autre… simplement remercier notre Père céleste pour ses bienfaits – dit maman – cela ne prend pas bien longtemps.

5ème samedi

– Je ne veux pas entendre ce que dit votre mère ! Tante Jessie tapa du poing sur la table avec une telle force que les assiettes et les couteaux tremblèrent. Rendez grâce si vous le désirez, et dépêchez-vous de manger. Vous ne voulez pas rester assis toute la journée !
Tim se mordit les lèvres, réalisant qu’il en avait peut-être trop dit ; puis, étreignant sous la table la main tremblante de Tina, il baissa respectueusement la tête, et commença d’une voix tranquille :
« Seigneur, nous te remercions pour cette nourriture et pour tous tes bienfaits ; bénis-nous et garde-nous, au nom de Jésus, Amen ».
En entendant son frère répéter la simple prière que leur mère leur avait enseignée, Tina sentit soudain comme une grosse boule au fond de sa gorge. Comme souvent ils l’avaient dite ensemble ! Les larmes qui jaillissaient de ses yeux effaçaient toute autre chose : la vaste salle à manger, les immenses tables, et jusqu’au visage rébarbatif de tante Jessie. Tout cela devint de plus en plus flou et confus, et, à la place, elle voyait le divan du petit salon de la maison qui avait été leur foyer depuis toujours ; elle entendait leurs causeries intimes et leurs éclats de rire alors qu’ils étaient réunis pour le repas ; elle sentait aussi la chaleur des baisers de sa maman. Et soudain une peine aiguë transperça son cœur. Elle se sentait si seule – si terriblement seule. Jamais, se disait-elle, elle ne pourrait être heureuse ici…

4. Tim résiste

– Qu’avez-vous, Christina ?
La question de tante Jessie, faite d’un ton tranchant, fit tressaillir Tina et la ramena à la réalité. Mais elle n’avait pas envie de manger. La pensée seule de la nourriture lui donnait des nausées.
– Allons, prenez quelque chose ! Dit brusquement Mlle Winterbloom, ou bientôt vous pleurnicherez en disant que vous avez faim, et je vous ai déjà dit qu’on ne servait pas le dîner avant six heures et demie !
– Ou…oui, bredouilla Tina.
Et elle tendit la main vers le pot de confiture, en s’efforçant de refouler ses larmes, sans oser lever les yeux sur le visage hostile de sa tante. Si elle s’apercevait qu’elle pleurait…
Tina saisit le pot de confiture. Alors, quelque chose de terrible se produisit. Comment cela arriva-t-il, elle ne le comprit jamais, car elle faisait tous ses efforts pour se servir soigneusement ; mais un instant après une grande, large tache rouge foncé de confiture de prunes s’étalait au beau milieu de la nappe d’un blanc de neige !
– Oh ! s’écria Tina, au désespoir.
– Christina ! lança sa tante d’un ton suraigu en bondissant de sa chaise. Que faites-vous ? Ma nappe toute propre !
Tina ne put se contenir plus longtemps, et elle éclata en pleurs.
– Je… je suis si fâchée, tante Jessie ! Sanglotait-elle.
– Fâchée ! cria tante Jessie remplie de fureur. Je pense que vous pouvez l’être ! C’est une pitié que votre mère ne vous ait pas enseigné à vous tenir convenablement à table, au lieu de vous apprendre tant de prières et de cantiques… c’est moi qui le dis !
Tim, anxieux pour sa sœur, et désireux de lui venir en aide dans sa fâcheuse position, saisit son couteau et commença à attaquer la tache offensante, mais tante Jessie n’apprécia pas du tout ses efforts.
– Laissez cela… vous aggravez encore le mal ! cria-t-elle hors d’elle-même. Pauvre de moi ! Dire qu’il n’y a pas cinq minutes que vous êtes ici, et tout est déjà sens dessus dessous.
– Je… je regrette tante Jessie, dit encore Tina d’un trait, en s’essuyant les yeux.
– H’m, observa Mlle Winterbloom sans aucune sympathie ; vous le regretterez bien davantage quand vous entendrez Mme Tupman à ce sujet. Et, pour votre punition, vous lui aiderez tous les jours à la buanderie… quand vous devrez faire la lessive vous-même peut-être cela vous apprendra-t-il à être soigneuse.
Tina approuva silencieusement d’un signe de tête, pendant que tante Jessie se tournait brusquement vers Tim.
– Pour vous, Timothée, il y aura énormément à faire autour de la maison.
– Oui, bien sûr, tante Jessie, répondit-il respectueusement, je ferai tout ce que je pourrai.
– Sans doute votre maman vous a-t-elle dit que j’attendais de vous que vous vous rendiez utiles ? Mlle Winterbloom fixa les jumeaux d’un regard hostile. La somme qu’elle m’envoie pour votre pension est à peine suffisante pour votre nourriture, pas davantage. Aussi vous faudra-t-il travailler pour gagner le reste. Et, comme je suis à court de personnel en ce moment, j’aurai de quoi vous occuper.
Cela ne faisait aucun doute pour les jumeaux, mais ils ne firent aucun commentaire. Qu’allait-elle donc exiger d’eux ? Ils n’allaient pas tarder à le savoir.
– J’ai un domestique à demeure ; il se nomme Daniel. Vous allez venir avec moi maintenant, et je vous présenterai. Il fait tout le travail de dehors, mais il vieillit, et commence à trouver que c’est un peu trop pour lui ; aussi sera-t-il heureux que vous lui aidiez avant d’aller en classe, et quand vous en reviendrez, Timothée. Je vous ferai une liste de vos occupations… comme, par exemple, nettoyer le poulailler et couper du bois.
– Oui, tante Jessie, répéta Tim.
– Au fait, vous pourriez commencer dès demain matin à couper du bois. Daniel vous dira quelle est la quantité nécessaire pour la journée… Nous brûlons énormément de bois, ici.
Brusquement, le visage de Tim s’était assombri.
– Oh ! Mais, tante Jessie, demain, c’est dimanche ! protesta-t-il vivement.
Les yeux de Mlle Winterbloom étincelèrent :
– Eh bien ? Qu’est-ce que cela fait ?
Le garçon la regarda bien en face :
Le dimanche est le jour du Seigneur, tante Jessie, dit-il avec fermeté, et nous ne devons jamais faire ces choses-là le dimanche.
– Oh ! Vraiment ? Mlle Winterbloom était debout, les mains sur les hanches, un sourire moqueur aux lèvres. Eh bien ! Laissez-moi vous dire qu’à la Pension des Saules, le dimanche ne diffère en rien des autres jours. Je dois prendre soin de mes pensionnaires, le dimanche aussi bien que n’importe quel autre jour de la semaine. Les feux doivent être allumés, la cuisine doit être faite et la maison doit être tenue en ordre. Aussi, ne pensez pas que le dimanche, vous pourrez rester assis et vous croiser les bras… pas du tout.
Les joues de Tim étaient brûlantes.
– Je… je ne voulais pas dire cela, tante Jessie, protesta-t-il. Il y a toujours du travail qui doit se faire le dimanche ; mais maman disait toujours qu’on ne doit pas faire le dimanche le travail qui peut être fait le jour précédent, comme… couper du bois, par exemple.
Tante Jessie tendit un doigt menaçant :
– Si vous mentionnez de nouveau votre mère – l’un ou l’autre – cela n’ira plus du tout, dit-elle d’un air farouche. Vous n’êtes pas venus ici pour me raconter tout ce que dit ou fait votre mère, et pendant que vous êtes sous mon toit, vous ferez ce que je vous commanderai. C’est bien compris ?
Tim releva ses épaules :
– Oui, tante Jessie, mais…
– Pas de « mais » à ce sujet, fut-il répliqué vivement. Vous devez faire ce qui vous est demandé. Et si je vous dis de couper du bois, vous couperez du bois, que ce soit dimanche, lundi, ou n’importe quel autre jour.
Tina se sentit défaillir. Sûrement tante Jessie n’allait pas les obliger à faire ce qu’ils savaient être mal. Chez eux, le dimanche avait toujours été un jour sacré. Et, quoique leur maman ait dû travailler au-dehors toute la semaine afin de gagner assez d’argent pour les garder avec elle, ils avaient toujours travaillé dur le samedi, pour ne laisser à faire que l’indispensable le dimanche. Leur maman leur avait toujours dit : « C’est le jour du Seigneur, le jour où Il est sorti victorieux du tombeau, et nous devons le garder pour Lui ».
Et les jumeaux avaient toujours aimé le dimanche plus que tout autre jour. Le repas avait toujours été préparé la veille, leurs meilleurs habits rangés à l’avance pour aller au culte et à l’école du dimanche, et il leur avait toujours semblé qu’il fallait bien tout ce temps pour penser au Seigneur Jésus et pour parler de Lui… pour lire Sa Parole et pour Le prier. Mais, qu’allaient être les dimanches à la Pension des Saules ?
Les jumeaux se lancèrent un coup d’œil, et de leurs cœurs bien lourds s’éleva une prière pour demander à Dieu de changer la décision de tante Jessie. Alors, tout à coup, Tim eut une idée :
– S’il vous plaît, tante Jessie, ne pourrais-je pas couper le bois aujourd’hui, au lieu de demain ? J’en couperai deux fois plus… assez pour qu’il y en ait pour tout le dimanche, si vous permettez.
Mlle Winterbloom hésita, comme si elle n’était pas tout à fait sûre de ce qu’elle devait faire : maintenir sa décision, ou non.
– Très bien, dit-elle enfin ; si vous désirez passer le reste de l’après-midi à couper du bois, je ne m’y oppose pas… et cela sera bien égal à Daniel, j’en suis sûre.
– Oh ! Merci, merci, tante Jessie, s’écria Tim joyeusement.

6ème samedi

Tina ne dit rien, mais un sentiment de sécurité et de réconfort pénétra furtivement dans son cœur : Dieu avait répondu à leurs prières. Ils n’étaient pas seuls. Il était avec eux, et toujours, ils pourraient aller à Lui quand ils seraient dans la peine.
– H’m, grommela Mlle Winterbloom, sceptique. Vous pouvez sortir et vous dépêcher, si vous êtes si pressés de travailler ! Venez… par ici, tous les deux !
– Oui, tante Jessie.
Et, se levant de table, ils rangèrent soigneusement leurs chaises et suivirent tante Jessie hors de la salle à manger, le long du couloir, puis ils sortirent par la véranda de derrière.
Derrière la Pension des Saules, la cour était si grande, comparée à celle, minuscule, qu’ils avaient en ville, qu’au premier abord les jumeaux en furent presque effrayés. Les clôtures paraissaient si lointaines ! Il y avait une immense étendue de prairie près de la maison, puis un grand jardin potager ; et derrière, un verger de dimensions respectables. Au-delà encore, se trouvaient la basse-cour et de nombreux hangars à bois, divers bâtiments. Tout près de la maison, il y avait une annexe avec deux chambres à coucher, le hangar aux instruments et le bûcher.
Daniel, le vieux domestique, passait une bonne partie de son temps dans le bûcher. Mais il n’avait pas autant de goût pour manier la cognée du bûcheron, que pour s’asseoir sur le billot et fumer sa pipe des heures durant, à moins qu’il ne fût poussé au travail par l’arrivée de sa digne maîtresse. Et, comme on pouvait s’y attendre à juste titre, elle venait très souvent. Daniel aimait le bûcher qui était assez grand pour s’installer confortablement, et il était remarquablement bien situé : de là, assis, sa vieille pipe entre ses dents brunes et cassées, on voyait toutes les allées et venues de la maison, et, ce qui était plus important que tout le reste, quand la maîtresse de maison était à sa recherche, il la voyait avant qu’elle n’eût pu l’apercevoir. A l’instant où il la vit traverser la prairie et se diriger vers le bûcher avec une fillette et un garçon sur ses talons, il fit un effort pour se lever.
– Daniel ! Appela-t-elle ; Daniel !
– Oui, mademoiselle. Comme Mlle Winterbloom approchait, Daniel s’appuya contre la porte ouverte. Alors, ce sont les jeunes gens, eh ? ajouta-t-il en regardant Tina et Tim à travers ses sourcils broussailleux.
– Oui, dit brièvement la maîtresse de maison. Timothée ici – désignant Tim du doigt – fait des difficultés pour travailler le dimanche, et il est prêt à couper une double pile de bois cet après-midi.
Daniel sourit d’un air affecté :
– Très bien, mon garçon… ça c’est du courage. Ça me plaît.
Puis il se tourna vers sa maîtresse, avec un clignement d’œil qui n’était pas destiné aux jumeaux :
– Je lui montrerai la manœuvre, mademoiselle.
Mlle Winterbloom approuva d’un signe de tête ; le vieux domestique avait ses défauts, et quoique lui-même ne fût pas très courageux au travail, il savait faire travailler les autres, et il était certain qu’il saurait donner beaucoup d’ouvrage à ce garçon plein de suffisance. Refuser de travailler le dimanche, vraiment ! Mlle Winterbloom se redressa au souvenir de la scène qui avait eu lieu à la salle à manger.
– Je laisse Timothée entièrement sous vos ordres, Daniel, quand il est hors de la maison, continua-t-elle, et s’il vous donne quelque ennui, faites-le moi savoir. Venez, Christina, ajouta-t-elle en se tournant vers Tina, vous allez faire les lits.
Et, l’instant d’après, le vieil homme et le jeune garçon étaient laissés seuls.
Daniel le regarda du haut en bas. Juste un adolescent, décida-t-il – il n’a probablement jamais « trimé » dans sa vie, et ne sait pas ce que c’est qu’une dure journée de travail. Un enfant gâté aussi. Qu’est-ce que c’est que ça, refuser de travailler le dimanche ? Il aurait vite fait de lui sortir cette idée de la tête. Il élaborait déjà un plan pour lui donner le plus de travail possible pendant le week-end, dès qu’il reviendrait de l’école…
Tim, conscient que le vieillard le regardait avec dédain, se sentait mal à l’aise. Et, ne sachant pas exactement ce que l’on attendait de lui, il restait debout à attendre, fouillant de la pointe de son soulier parmi les éclats de bois et les copeaux qui jonchaient l’entrée du bûcher.
– Eh bien ? Gronda enfin Daniel, sans ôter sa pipe de sa bouche, qu’est-ce que vous attendez ?
Et il fit un signe en direction du bois, empilé très haut contre le mur.
Tim hésita.
– Euh !… Je ne sais pas.
« Tu sauras quelque chose avant que j’aie fini avec toi, mon gars », grogna le vieux bonhomme.
– Allez ! Commencez ! La hache est de ce côté-ci.
Et il fit un brusque mouvement de la tête dans la direction de la pile de bois.
Tim trouva la hache sans difficulté, puis, se dirigeant vers le billot, il regarda la pile de bois d’un air indécis. Oui, il avait déjà coupé du bois… il en avait toujours fendu pour sa maman. Mais il n’avait jamais vu du bois comme ici. Il y en avait une montagne…
– Allons ! Commencez votre travail, lança impatiemment Daniel. Je suppose qu’il vous est déjà arrivé de couper quelques bâtons ?
Saisissant une de ces énormes buches, Tim fit un signe affirmatif :
– Oui, mais…
– Ne vous laissez pas effrayer… avancez ! lança de nouveau le vieillard. Quand j’avais votre âge, je coupais les plus grosses bûches. Mais maintenant, je ne peux plus le faire… l’âge commence à se faire sentir.
Il se laissa tomber en soupirant sur une pièce de bois, et commença à sonder sa pipe avec une allumette éteinte.
– Ah ! Oui, mon gars, quand j’avais votre âge, je pouvais rivaliser au travail avec n’importe qui… et j’en faisais, c’est moi qui vous le dis. Les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas leur bonheur.
L’enfant ne fit aucun commentaire, mais dans son ardeur à montrer ce dont il était capable, il leva la hache très haut au-dessus de sa tête, et d’un coup sec, l’abattit sur la bûche qui était à ses pieds.
– Bon travail ! cria Daniel encourageant. Continuez… continuez. Vous connaîtrez vite la manœuvre. Et son rire résonna d’une façon fort déplaisante. Vous apprendrez vite le métier. Je ne puis plus le faire à cause de mes rhumatismes dans le bras. Et c’est le bras droit, par-dessus le marché !
Et il eut un spasme douloureux qui crispa encore davantage son visage déjà ridé, quand il posa les doigts de sa main gauche sur le muscle malade.
– J’en suis bien peiné, haleta Tim, tout en fendant une autre bûche.
– Oui, bien… Le vieux Daniel se leva et se dirigea vers la porte. Je pense que vous êtes arrivés juste au bon moment… vous me remplacerez pour une quantité de travaux trop durs pour moi. Vos membres sont plus jeunes que les miens… je ne l’oublierai pas, ajouta-t-il avec un sourire narquois au coin des lèvres.
Tim était bien certain que le vieillard ne l’oublierait pas, mais il ne dit rien.
Daniel arrivait à la porte ; avant de partir, il tourna légèrement la tête pour lancer une dernière flèche au garçon, par-dessus son épaule :
– Je m’en vais donner un coup d’œil par là, dit-il assez vaguement. Je serai de retour dans une heure environ pour voir où en est la pile de bois. Ne flânez pas, garçon.
Tim le regarda partir avec soulagement. Il y avait quelque chose qu’il n’aimait pas chez ce vieillard. De toute façon, le garçon sentait qu’il ne pouvait pas avoir confiance en lui. Il y avait un regard étrange dans ses yeux. Il retourna à la pile de bois avec un cœur plus léger. C’était un travail pénible, mais il était plus facile sans le vieux Daniel assis là à le surveiller. Il avait travaillé pendant un bon moment, quand il entendit des pas au-dehors. Le vieillard revient, pensa-t-il. Il saisit une autre bûche, bien déterminé à ignorer Daniel et ses remarques ; mais, soudain, un sifflement frappa ses oreilles et il écouta de nouveau. Puis, d’étonnement, il laissa presque tomber la bûche. Quelqu’un venait de ce côté-ci en sifflant une mélodie… un cantique ! Oui, Tim le connaissait… D’une impulsion soudaine, ses propres lèvres fredonnèrent la mélodie :

« Jésus nous demande de briller
D’une douce et pure lumière… »

Mais qui cela pouvait-il être ? Certainement pas le vieux Daniel !

7ème samedi

5. Un nouvel ami

Debout, sans faire un mouvement, la hache à la main, Tim écoutait. Soudain, un chant éclata :

« Il regarde du haut des cieux,
Pour voir comment nous brillons,
Toi, dans ton coin sombre… »

Frémissant à l’ouïe du vieux cantique familier, Tim laissa tomber la hache, et courut à la porte du bûcher. Il fallait qu’il sache qui c’était ! Ce devait être un ami ! Qui que ce soit qui chantait ainsi en louant le Seigneur Jésus devait être un ami…
Regardant au-dehors, il vit un homme qui venait vers lui, à lentes et longues enjambées – grand, le visage hâlé par le soleil, vêtu d’un complet bleu, ses mains dans les poches, et son chapeau posé en arrière sur sa tête. Il n’était pas très âgé, remarqua tout de suite Tim ; en fait, auprès du vieux Daniel, l’étranger paraissait presque jeune. Ses cheveux n’avaient pas encore grisonné, et il ne semblait pas souffrir de rhumatismes.
– Hello, toi !
Son visage s’éclaira d’un chaud sourire en appelant le jeune garçon d’une voix chaude et bien timbrée. Sur-le-champ, Tim l’aima.
– Hello, monsieur ! dit-il en riant.
Deux enjambées de plus, et l’étranger était à côté de lui.
– Je m’appelle Montford, dit-il cordialement, mais nous n’allons pas faire des façons entre nous – nous allons être camarades, et tous mes camarades m’appellent simplement « Monty ».
– Je m’appelle Tim, s’aventura à dire le garçon, sentant monter en lui une confiance grandissante. Nous sommes juste arrivés ici aujourd’hui, ma sœur et moi.
L’homme fit un signe d’assentiment.
– Oui, j’ai entendu dire que vous deviez venir. Moi-même, je ne suis pas ici depuis longtemps – seulement quelques jours. Je suis ici pour des vacances. Silverbridge est un beau pays, je suis sûr que vous l’aimerez.
– Je… je l’espère. Tim essayait de s’en convaincre, mais il ne semblait pas très enthousiaste.
– Oh ! Oui, bien sûr ! rétorqua son nouvel ami, plein de confiance. Je vous montrerai quelques jolis coins que j’ai découverts – à toi et à ta sœur. Où est-elle, en somme ? ajouta-t-il.
Tim parut légèrement anxieux.
– Tante Jessie l’a emmenée avec elle, dit-il indécis. Elle l’a emmenée pour lui faire faire les lits.
– Oh ! Elle vous trouvera du travail, pas vrai ? Il sourit avec sympathie. Et où est le vieux Daniel ?
Tim parcourut la cour du regard avec inquiétude.
– Il m’a laissé pour couper du bois, et j’imagine qu’il va être vite de retour. Si cela ne vous fait rien, je crois qu’il vaut mieux que je continue, monsieur… monsieur Monty, termina-t-il avec un sourire timide, mais confiant.
M. Monty commença à retrousser ses manches.
– Laisse-moi en couper un peu, dit-il vivement. Justement, je sens que j’ai besoin d’un brin d’exercice. Où est la hache, Tim ? Et il regarda autour du bûcher, avec l’intention de se mettre au travail.
Mais le garçon secoua la tête :
– Non ! Réellement, monsieur Monty ; vous ne devez pas, dit-il vivement, en s’approchant de la pile de bois. Pensez donc à ce que dirait tante Jessie. Vous êtes un de ses « hôtes payants » et elle n’aimerait pas du tout cela.
Tout en saisissant la hache, M. Montford se mit à rire.
– Je ne pense pas que cela lui fasse grand-chose, pourvu que le travail soit fait, Tim – et je suis sûr qu’il en est de même pour le vieux Daniel ! Mais je dois dire, vieux camarade – et il se grattait la tête en examinant le tas de bois fendu – que tu as travaillé dur.
Tim se retourna avec anxiété vers son nouvel ami :
– J’ai dit à tante Jessie que j’en couperai assez pour demain aussi. Pensez-vous qu’il y en ait assez, monsieur Monty ?
– Je suis presque sûr que oui, mais nous allons en couper un peu plus pour en être absolument sûrs. Et joignant l’action à la parole, il abattit vigoureusement et adroitement la hache.
Tim, fatigué après environ une heure de gros travail, était heureux de se reposer tout en regardant travailler son nouvel ami. Ce n’était pas la première fois qu’il coupait du bois, pensait le jeune garçon. Et il se demandait avec étonnement qui pouvait bien être ce M. Montford. Il n’était pas vraiment la sorte de pensionnaire que l’on s’attendait à trouver à la Pension des Saules. Qui était-il donc, et pourquoi était-il venu là ?
– C’est rudement chic à vous, monsieur Monty, dit-il en pensant à haute voix.
M. Monty rit de nouveau, de ce rire amical et agréable, que Tim aimait à entendre.
– Je ne pense pas que tante Jessie avait l’intention de te faire couper tout ce bois en une seule fois, Tim ?
– Oh ! Mais, c’est ma faute, répondit-il vivement. Voyez-vous, tante Jessie voulait que je le fasse demain, mais je lui ai demandé si, à la place, je ne pouvais pas en couper le double maintenant.
– Et pourquoi, Tim ? Son compagnon se tourna vers lui, et le regarda fixement, mais un rayon de bonté luisait dans ses yeux noirs. Pourquoi lui as-tu demandé cela ?
Tim soutint son regard sans broncher. Il sentit qu’il pouvait parler librement à cet homme.
– Parce que demain c’est dimanche, et nous ne devons jamais faire des choses comme cela le dimanche – enfin, nous ne le faisions jamais à la maison. Maman disait toujours que le dimanche est le jour du Seigneur, et nous devons le garder pour Lui.
– Et… as-tu dit cela à tante Jessie ? demanda vivement son ami.
Tim le regarda, quelque peu surpris.
– Pourquoi ? Mais oui – naturellement, monsieur Monty.
D’un geste encourageant, l’homme posa sa main sur son épaule :
-Très bien, vieux camarade, dit-il en l’approuvant. C’est là qu’est le chemin ; ne cache jamais ton drapeau. Ne crains jamais de prendre fermement position pour ce qui est droit, et Dieu t’aidera.
Le jeune garçon approuva.
– C’est ce que maman nous disait toujours. Savez-vous, monsieur Monty, continua-t-il pensivement, je pense que c’est drôle de dire cela – mais il y a quelque chose en vous qui est juste comme notre maman. Attendez jusqu’à ce que Tina vous voie, je suis sûr qu’elle sera de mon avis.
Il attira l’enfant vers lui avec affection :
– Par ce que tu me racontes de ta maman, Tim, il me semble presque la connaître. Mais je suis certain d’une chose : elle aime le Seigneur Jésus, n’est-ce pas ?
Le visage de Tim rayonnait.
– Oh ! oui, s’écria-t-il avec feu. Et moi aussi ; et Tina aussi. Et vous L’aimez aussi, n’est-ce pas, monsieur Monty ?
– Oui, Tim, bien sûr, répondit-il sans la moindre hésitation. Il y a déjà longtemps. Il est mon meilleur ami. Je n’avais pas tout à fait ton âge quand, pour la première fois, j’ai mis ma confiance en Lui, et Il ne m’a jamais fait défaut – pas une seule fois. Et Il ne te fera jamais défaut, Tim.
Le jeune garçon eut un sourire plein de confiance :
– Je le crois, monsieur. Un des versets favoris de maman est : « Jésus Christ est le même, hier, et aujourd’hui, et éternellement ».
Un rayon malicieux glissa dans les yeux de M. Monty :
– Et je me demande si tu sais où se trouve ce verset, demanda-t-il.
– H’m… Tim parut indécis. Je pense qu’il est quelque part dans les Hébreux. Mais Tina doit le savoir ; elle est bien plus forte que moi pour retenir des versets par cœur. Quand nous faisions des « recherches » bibliques, à la maison, elle me gagnait presque toujours.
– Vraiment ? M. Monty souriait. Eh bien ! Pour cette fois, tu es tombé juste, Tim – Hébreux 13. 8. Je suppose que vous avez apporté vos Bibles, tous les deux ?
– Oh ! Oui, nous les prenons toujours. Maman nous dit : « Vous devez toujours prendre votre Bible avec vous, où que vous alliez ».
– Très bon conseil, encore, approuva M. Monty chaudement. Je prends toujours la mienne avec moi. Il tapota la poche de son pantalon. J’ai là, maintenant, mon Nouveau Testament. Je mets ma Bible dans ma valise et mon Nouveau Testament dans ma poche, ainsi je suis sûr d’avoir la Parole de Dieu à portée de la main dès que j’en ai besoin. Si je dispose de quelques minutes dans le bus, dans le tram ou dans le train, je peux la lire et en apprendre par cœur quelques versets de plus.
– Ça, c’est une bonne idée ! Tim semblait subjugué. Il faudra que j’en parle à Tina, et peut-être pourrions-nous aussi essayer de le faire.
– Oui, et je pense que nous pourrions faire tous les trois des « recherches » bibliques – un jour.
– Comme ce serait agréable ! Mais je ne pense pas que cela conviendrait à tante Jessie, monsieur Monty. Je ne pense pas qu’elle aimerait nous voir lire la Bible ensemble. Puis, avec hésitation : tante Jessie n’est pas chrétienne, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ?
M. Monty secoua tristement la tête :
– Non, Tim, elle n’a jamais reçu le Seigneur Jésus comme son Sauveur. Mais, peut-être est-ce pour cela qu’Il vous a envoyés ici – pour que vous puissiez lui parler de Lui.
Tim allait répondre, quand il entendit des pas précipités résonner au-dehors.

8ème samedi

– C’est Tina, cria-t-il vivement ; et, se levant d’un bond, il se précipita vers la porte.
A peine l’atteignait-il, que déjà Tina entrait en courant, essoufflée, hors d’haleine.
– Oh ! Tim – Tim ! cria-t-elle. Elle paraissait être dans une grande détresse ; son visage était pâle ; ses yeux rouges à force d’avoir pleuré.
– Tina ! s’écria son frère, alarmé, que t’arrive-t-il ?
Tina lui jeta les bras autour du cou, et éclata en sanglots convulsifs pendant que Tim lançait un regard d’appel à son nouvel ami. La plupart du temps, il pouvait conseiller sa sœur, mais un garçon se sent vraiment embarrassé quand une fille pleure ainsi sur son épaule…
M. Monty n’eut pas besoin d’un second regard. L’instant d’après, il était à côté des jumeaux, sa main sur l’épaule de la fillette.
– Viens, maintenant, mon enfant, dit-il avec douceur.
Tina sursauta. Elle et son frère n’étaient donc pas seuls ! Alors, desserrant son étreinte, elle fit un effort sur elle-même pour se dominer.
– Je… je regrette, parvint-elle à articuler en s’essuyant les yeux. Je… je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un ici.
– Tout va bien, Tina, dit Tim, rassurant. C’est M. Montford, mais il nous dit de l’appeler « Monty ». C’est un des pensionnaires.
La fillette le regarda, mi – étonnée, mi – effrayée. S’il était un des pensionnaires de tante Jessie, que pouvait-il bien faire avec Tim, dans le bûcher ?
– Je désire que tu me regardes comme un ami, Tina, dit vivement M. Montford. Nous sommes déjà camarades, n’est-il pas vrai, Tim ? ajouta-t-il avec un sourire à l’adresse de ce dernier.
– Oh ! oui, admit Tim de tout cœur. Tu aurais dû être ici, Tina. Nous avons passé un si bon moment – parlant de la Bible et de tout.
Le visage de Tina traduisit son étonnement :
– Vraiment ? Demanda-t-elle en les regardant attentivement.
– Oh ! Oui. Et Tim babillait, heureux d’avoir réussi à faire diversion, du moins pour le moment présent. Et, Tina, tu ne sais pas ? M. Monty aime le Seigneur Jésus, et il voudrait faire des « recherches » bibliques avec nous – juste comme le faisait maman.
La mention de leur maman fut trop pour la pauvre Tina ; elle éclata de nouveau en sanglots comme si son cœur allait se briser.
– Je… je ne veux pas rester ici ! Sanglotait-elle, inconsolable. Je ne vois pas pourquoi Dieu nous a laissés venir ici. Il devait savoir comment était tante Jessie !
Et elle enfouit son visage dans ses mains.
– Naturellement, Dieu sait comment elle est, dit M. Monty avec bonté. Et, comme j’étais justement en train de le dire à Tim, peut-être vous a-t-Il envoyés ici pour que vous puissiez lui parler du Seigneur Jésus.
– Quelqu’un d’autre pourra lui en parler, dit-elle sans aucune sympathie dans la voix. De toute façon, elle ne voudrait pas nous écouter.
M. Monty secoua la tête :
– Non, enfant ; je pense que c’est justement là que tu te trompes. Elle ne veut pas m’écouter. J’ai essayé de lui parler plusieurs fois depuis que je suis ici. Quand je fais la connaissance d’une personne, je lui demande toujours si elle croit au Seigneur Jésus ; si on me répond négativement, alors je dis qu’Il est mort pour nos péchés, et j’essaye de la Lui amener. Mais votre tante Jessie paraît très contrariée quand je lui parle ainsi.
– Là ! Vous voyez bien ! Avec un éclair de triomphe, Tina releva son visage inondé de larmes. Si elle ne veut pas vous écouter, M. Monty, que pourrions-nous faire ?
– Vous pouvez faire énormément, rétorqua tranquillement leur nouvel ami. Vous resterez environ six mois à la Pension des Saules, n’est-ce pas ?
– Oui, dit Tim.
Mais Tina garda le silence.
– Eh bien ! Je ne pense pas qu’il y ait ici beaucoup de chrétiens, et surtout, pas pour un temps aussi long. Ne voyez-vous pas quelle occasion merveilleuse vous avez ? Comment, pendant six mois entiers vous pourrez tous deux lui montrer ce que signifie : être chrétien, par votre façon de vivre – par les choses que vous ferez ou que vous direz. Et quand elle verra quelques reflets de la beauté du Seigneur en vous, elle désirera aussi Le connaître.
– Peut-être dites-vous vrai, monsieur, dit lentement Tim. Mais il pensait au visage revêche de tante Jessie, et à ses paroles blessantes, et il ne se sentait pas du tout aussi optimiste.
Poings fermés, mâchoires serrées, Tina releva la tête :
– Cela m’est égal d’avoir beaucoup de travail, cela m’est bien égal de faire les lits, ou la vaisselle, ou même de faire la lessive si je dois la faire, mais je ne suis pas près de lui laisser toucher à mes cheveux. Si elle essaye, je me sauverai…là !
– Tina ! Tim, consterné, regardait sa jumelle. Tu n’y penses pas !
– Si ! Je le ferai ! Cria la fillette en pleine rébellion. Si elle ne laisse pas mes cheveux tranquilles, je le ferai – je me sauverai !
M. Monty jouait avec une des épaisses tresses blondes qui tombaient presque jusqu’à la taille. Il demanda curieusement :
– Que voulait-elle donc faire à tes cheveux, enfant ?
– Elle disait qu’elle allait les couper – couper mes tresses ! cria Tina, au bord d’une crise de nerfs. Et les larmes remplirent à nouveau ses yeux.
– Couper tes tresses ! C’était au tour de Tim d’être horrifié. Oh ! Tina, elle ne le fera jamais – elle n’oserait pas !
– Elle le fera ! Elle le fera ! cria Tina éperdument. Elle les aurait déjà coupées, si elle avait trouvé les ciseaux. Mais elle a dit qu’elle me « tiendrait » demain matin, et c’est cela qu’elle voulait dire – je sais qu’elle le fera.
Tim était atterré. Tina sans ses belles tresses ! Mais, ce ne serait plus du tout Tina ! Et que dirait leur mère ? Elle avait toujours pris un tel soin de la chevelure de Tina…
– Mais, je me demande pourquoi elle veut couper tes tresses, demanda M. Monty, rêveur, essayant de trouver une solution à ce problème.
– Elle m’a demandé si je faisais mes tresses moi-même, et quand je lui ai dit que c’était toujours maman qui les faisait, elle s’est mise dans une de ces colères !… et elle m’a dit : « Vous ne pensez pas que j’ai le temps de tourner autour de vous pour faire la femme de chambre. Si vous ne pouvez pas vous coiffer vous-même, je les couperai – ce sera le plus simple ». Et elle l’aurait déjà fait si elle avait eu les ciseaux !
– Mais, Tina, protesta son frère, pourquoi ne lui as-tu pas dit que tu essayerais de les faire toi-même ? Ou, peut-être, que je pourrais t’aider.
Tina secoua la tête :
– Je le lui ai dit, mais elle m’a répondu que cela me prendrait beaucoup trop de temps – et d’ailleurs, elle aime les cheveux courts !
– H’m, fit pensivement leur nouvel ami ; mais toi, tu ne désires pas les avoir courts, n’est-ce pas ?
– Non, sanglota Tina. Je veux avoir mes cheveux longs, pour que je puisse me coiffer exactement comme maman, quand je serai grande. Je ne veux pas les avoir coupés – je ne veux pas !
M. Montford posa une main ferme sur son épaule :
– Arrête, maintenant, fillette, dit-il d’une voix pleine de bienveillance, mais avec fermeté. Il ne sert à rien de continuer ainsi. Si votre tante Jessie s’est mis dans la tête de te couper les cheveux, tu ne pourras jamais l’en empêcher. Et tu ne peux pas t’enfuir. Pense combien votre pauvre maman en serait tourmentée – et tu désires qu’elle aille mieux, n’est-ce pas ?
Tina fit un signe affirmatif tout en essayant de refouler ses larmes :
– Alors, que dois-je faire ? demanda-t-elle tristement. Sûrement, il y a quelque chose à faire.
– Bien sûr ! M. Monty sourit avec confiance. Tu n’as pas oublié, n’est-ce pas, enfant, que le Seigneur Jésus nous demande de rejeter sur Lui tous nos soucis, car Il a soin de nous ? Nous pouvons Lui dire tout cela, et, avec Lui, rien n’est impossible.
Tina releva la tête, une lueur d’espoir dans les yeux.
– Pas même tante Jessie ? Interrogea-t-elle en tremblant.
– Pas même tante Jessie, répéta son ami avec conviction. Le Seigneur peut changer son cœur. Demandons-le-Lui simplement avec foi, croyant en Sa toute-puissance, et Il le fera.
– C’est vrai, Tina ! Cria Tim impétueusement. Nous ne l’avons pas oublié : est-ce que le Seigneur n’a pas changé le cœur de tante Jessie à propos du bois qu’elle voulait me faire couper le dimanche ? Il a répondu à nos prières pour cela, n’est-ce pas ?
Tina leva la tête et eut un sourire, comme un rayon de soleil après la pluie.
– Oui, Tim, Il l’a fait. Mais je n’ai pas pensé à Lui demander ça. Je ne pensais pas que je pouvais m’attendre à ce qu’Il prenne soin de mes tresses.
– Il peut vraiment le faire. Il prend tous nos fardeaux, toutes nos peines, et les porte pour nous quand nous les Lui apportons par la prière, enfant, dit M. Monty. Nous allons immédiatement Lui exposer toute l’affaire, et nous attendre à Lui pour qu’Il garde ces précieuses tresses hors de l’atteinte des ciseaux de tante Jessie, voulez-vous ?
– Oui, s’il vous plaît, dit Tina, reconnaissante.
Un profond silence avait empli le vieux bûcher, quand M. Monty se mit à prier.

9ème samedi

6. L’histoire de M. Monty

La main dans la main, dès que leur nouvel ami s’arrêta de prier, les jumeaux levèrent les yeux sur son visage.
– Monsieur Monty, dit Tim, de l’air de quelqu’un qui vient de faire une grande découverte, je suis sûr que vous êtes pasteur !
– Oui, j’en suis sûre ! reprit Tina avec enthousiasme.
M. Monty se mit à rire :
– Et qu’est-ce qui vous fait croire cela ? S’enquit-il.
– Eh bien !… Tim semblait un peu à bout d’argument. – Il prie tout à fait comme un pasteur, n’est-ce pas, Tina ?
Tina fit un signe affirmatif :
– Oui, dit-elle pensivement. Vous priez comme si vous connaissiez Dieu réellement, M. Monty, comme un ami.
Leur nouvel ami sourit :
– Oui ; là tu ne te trompes pas, admit-il. Je le connais ainsi depuis que je connais le Seigneur Jésus. Avant j’étais un ennemi de Dieu – nous en sommes tous à cause du péché – et ce n’est que par le sang de la croix que « nous qui étions loin, nous avons été approchés ». Là ! Maintenant je vous fais un sermon, dit-il en riant, et jamais je n’arriverai à vous convaincre que je ne suis pas un pasteur, si je continue ainsi !
Le visage des jumeaux s’assombrit.
-Oh ! N’en êtes-vous pas un ? dirent-ils d’un ton qui montrait leur profonde déception.
M. Monty secoua la tête :
– Non, petits amis, je ne le suis pas. Mais je travaille pour le Seigneur dans le même but.
– Je sais ! Dit vivement Tim. Vous êtes directeur des Écoles du dimanche.
– Tu brûles, admit leur ami gaiement. J’ai une école du dimanche – une très nombreuse école du dimanche – mais elle n’a pas lieu dans une église ou dans une salle, et je n’en ai jamais vu les enfants. Que dites-vous donc de cela ?
Tina paraissait très embarrassée.
– C’est une véritable énigme, dit-elle découragée, et je n’arrive jamais à trouver les énigmes.
Mais Tim ne se tint pas si facilement pour battu :
– S’il vous plaît, monsieur, demanda-t-il, comment s’appelle votre école du dimanche ?
M. Monty s’installa aussi confortablement que possible au sommet du tas de bois, avant de répondre.
– Venez et asseyez-vous tous les deux, fut son invitation pleine d’entrain, et alors je vous dirai ce qui en est. Il y a beaucoup de place ici, et on y est tout à fait bien.
Quelques instants plus tard, les jumeaux étaient installés près de lui, un de chaque côté. Dans leur impatience à entendre l’histoire de leur nouvel ami, ils avaient oublié tout ce qui concernait le temps présent – même tante Jessie et le vieux Daniel, qui, vraisemblablement, allait revenir d’une minute à l’autre et demanderait raison de l’arrêt du travail.
– Mon école du dimanche est appelée « l’École du dimanche par correspondance », leur dit-il, parce que toutes les leçons sont expédiées par la poste. Elle est destinée aux enfants qui habitent trop loin d’une école du dimanche pour pouvoir y assister, et j’en ai des centaines sur ma liste.
Tina ouvrait de grands yeux, tandis que Tim émit un sifflement prolongé.
– Et vous leur envoyez des leçons, à chacun d’eux ?
– Oui, et je les corrige aussi. Cela me donne énormément à faire, mais c’est un travail captivant, et je ne voudrais l’abandonner pour rien au monde. Voyez-vous, c’est le seul moyen pour que ces garçons et ces filles apprennent quelque chose de Dieu et de sa Parole.
Tout à coup, une idée traversa la tête de Tina.
– Monsieur, dit-elle très vite, y a-t-il une école du dimanche ici, à Silverbridge ?
M. Monty secoua négativement la tête.
– Non ; c’est avec tristesse que je dois dire qu’il n’y en a pas… commença-t-il ; mais Tina lui coupa la parole.
– Bon, s’exclama-t-elle, en tapant des mains dans son excitation. Alors, nous pourrons nous joindre à votre école du dimanche par correspondance, n’est-ce pas ?
Timothée enchaîna en riant :
– Naturellement que nous le ferons – si vous voulez bien nous accepter, monsieur ?
– Voulez-vous ? J’en serais ravi. Il sortit un carnet de sa poche, et l’ouvrit à la première page blanche. Je vais inscrire vos noms tout de suite. Voyons, et il se prépara à écrire, votre nom s’il vous plaît ?
Et ses yeux brillaient de plaisir.
Tim était sérieux. C’était toujours pour lui un moment important lorsqu’on lui demandait de décliner ses nom et adresse, surtout quand quelqu’un attendait pour les inscrire dans un calepin à couverture noire.
– Nous nous appelons Christina et Timothée Trescott, et nous sommes jumeaux, commença-t-il d’un ton de confidence, mais tout le monde nous appelle simplement Tina et Tim.
– Tout le monde, excepté tante Jessie, interrompit Tina, en revenant à la réalité avec un soupir.
– Oh ! Elle ne vous connaît pas encore très bien, répliqua M. Monty, vivement ; elle aussi vous appellera Tina et Tim avant peu, vous verrez.
– Et il y a aussi le vieux Daniel, ajouta le garçon, en jetant un regard d’appréhension du côté de la porte.
– Ne te fais pas de souci au sujet de Daniel, Tim, dit M. Montford, rassurant. Je lui parlerai.
– Oui, mais vous ne serez pas toujours là, n’est-ce pas, M. Monty ?
Et la voix de Tim était un peu anxieuse.
D’un geste encourageant, M. Monty mit la main sur l’épaule du garçon et se mit à rire :
– Ne sois donc pas si inquiet, Tim. Dieu est avec vous à chaque instant, vous le savez. Et puis, je suis ici pour quelque temps encore – jusqu’à la fin de mes vacances.
– Combien de temps ? demanda Tina, aussi anxieuse que son frère de le savoir.
– Oh ! Un bon bout de temps – toute une quinzaine. Je vous ferai voir des coins splendides.
– Venez-vous toujours à Silverbridge pour vos vacances, monsieur ? Demanda Tina avec curiosité.
– Non. En fait, c’est la première fois que je viens ici. J’aime aller chaque année dans un endroit différent, s’il est intéressant. Et, quand je rentre en ville, j’écris à mes petits amis de l’école du dimanche, pour leur raconter tout ce que j’ai vu ou entendu. J’aurai beaucoup de choses à leur dire de Silverbridge : je crois que c’est le plus bel endroit où j’ai séjourné.
Le courage défaillant des jumeaux commençait à renaître, en entendant leur nouvel ami parler aussi chaleureusement de la petite ville qui allait être leur « home » pendant tant de mois.
La curiosité de Tim était profondément éveillée :
– Que pensez-vous de Silverbridge, monsieur Monty ? demanda-t-il avec empressement. Pourquoi dites-vous qu’elle est si intéressante ?
– Oh ! C’est une vieille cité minière, Tim, et les cités minières sont toujours intéressantes. Il montra du doigt les collines pourpres que l’on distinguait par la porte ouverte, et qui s’estompaient dans la brume du soir. Voyez-vous ces collines ? Eh bien ! Il y a quelques années, elles étaient toutes minées par les chercheurs d’or ; ils en ont trouvé des tonnes.
– De l’or ? s’écrièrent Tina et Tim, les yeux ronds comme des billes. Cela ressemble à un conte de fées.
– Oui ; j’ai lu l’histoire de la cité, continua leur ami. A l’heure actuelle, il n’y a plus aucune activité, mais il y a quelques années c’était une vraie ruche bourdonnante. Vous pouvez encore trouver quelques vieilles galeries de mine qui s’enfoncent dans la terre si vous savez où les chercher. J’en ai déjà découvert une ou deux.
– Comme c’est palpitant ! S’écria Tina les yeux brillants.
– Quelques personnes croient qu’il y a encore de l’or à Silverbridge, continua M. Monty ; aussi, si vous remontez un peu le cours de la rivière, vous rencontrerez quelques prospecteurs, ici et là, cherchant de l’or.
– Mais on n’en trouve jamais, n’est-ce pas ?
Tina avait l’air tout à fait incrédule.
– Oh ! Si, si vous regardez assez attentivement. Les paillettes d’or sont mélangées au sable, et il faut passer le tout à travers un crible très fin. Je les ai regardés faire. Cela demande une forte dose de patience et de persévérance.
– Mais cela en vaut la peine si vous trouvez de l’or ! S’écria Tim ardemment.

10ème samedi

-De l’or ? Gronda du dehors une voix cassée. Qui dit qu’il y a de l’or ici ?
Sursautant, ils levèrent les yeux et virent le vieux Daniel debout dans l’encadrement de la porte.
Les jumeaux retinrent leur souffle. La personne du vieillard était pour eux comme une ombre lugubre projetée soudain sur leurs vies. Il y avait quelque chose dans le vieux Daniel qui les faisait frissonner.
Ils s’étaient levés brusquement au son de sa voix, tandis que M. Monty était resté assis, imperturbable, sur le tas de bois.
– Qui dit qu’il y a de l’or ici, Daniel ? Répéta-t-il comme un écho aux paroles du vieillard. Vous devriez le savoir !
– Moi ? Grogna Daniel en entrant précipitamment dans le bûcher. Je n’en sais rien – rien du tout.
– Alors, vous n’avez pas entendu dire qu’il pourrait encore y avoir de l’or par ici, de riches dépôts d’or ? Insista M. Monty en le fixant d’un regard perçant.
Le vieux Daniel fronça ses sourcils broussailleux en grimaçant, tandis qu’il lançait un regard aigu et soupçonneux à son interlocuteur.
– Qu’en savez-vous donc ? Demanda-t-il rudement. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces touristes qui restent ici seulement quelques jours et qui croient tout connaître de l’endroit, eh ! Mais de toute façon, qu’avez-vous entendu dire ?
M. Monty était aussi maître de lui que jamais, tandis qu’il était évident que le vieillard s’excitait de plus en plus.
– Oh ! J’ai seulement entendu ce que chacun dit à Silverbridge, qu’il pouvait y avoir encore de l’or.
– C’est un mensonge ! Cria le vieux Daniel en colère. Il n’y a pas d’or ; il n’y en a nulle part aux alentours.
– Hum ! Bien, c’est bizarre, dit froidement M. Montford, je pensais que vous aviez cru cette histoire, quand je vous ai vu creuser là-bas, au pied de la colline.
Le vieux Daniel recula comme s’il avait reçu un choc. Son visage pâlit, et un regard sauvage s’alluma dans ses yeux. Mais il se reprit rapidement.
– Moi… à la recherche de l’or ? Répéta-t-il avec un rire forcé. Ne soyez pas ridicule, monsieur ; le temps est passé pour le vieux Daniel de faire de telles choses. D’ailleurs, mes rhumatismes m’en empêcheraient.
Et il contracta son visage, feignant une souffrance aiguë avec un art consommé.
Mais cela ne trompait pas M. Montford. Il savait que le vieux Daniel mentait. Ne l’avait-il pas vu plus d’une fois, durant ces quelques jours qu’il avait passés à la Pension des Saules, creusant fiévreusement le lopin de terre au pied de la colline ?
En vérité, le vieux Daniel ne l’avait pas vu. Arrivé sur lui à l’improviste, M. Montford avait été tellement intrigué par ce que faisait le vieillard, qu’il s’était arrêté et l’avait surveillé, en prenant soin de ne pas révéler sa présence. Et chaque fois, Daniel avait soudain disparu. Cette disparition était un mystère pour M. Montford. Il avait cherché soigneusement parmi les buissons et les taillis, sans découvrir de traces – pas un sentier par lequel il aurait pu s’en aller, sinon le chemin que lui-même avait emprunté, car le petit enclos était entouré de rochers déchiquetés. Chose plus mystérieuse encore, lorsqu’il était revenu à la Pension des Saules, le vieux Daniel était là, assis sur le billot avec sa pipe entre les dents, comme s’il n’avait jamais quitté cet endroit ! Et maintenant, il niait tout connaître de cette affaire. Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?
M. Montford était ennuyé d’avoir parlé. Évidemment, Daniel poursuivait un travail clandestin, mais, s’il pensait qu’on le soupçonnait, certainement il cacherait son jeu encore plus soigneusement. Et M. Montford désirait découvrir ce qui en était.
– Quand je retournerai en ville, je vous enverrai un remède pour vos rhumatismes, dit-il avec entrain, vous semblez passer par une mauvaise période à cause d’eux. Venez, les jumeaux, ajouta-t-il en se dirigeant vers la porte, nous allons promener du côté du pont.
– Ah ! Non. Il ne doit pas ! Le vieil homme saisit Tim par l’épaule avec rudesse. Et le bois qu’il doit couper ?
M. Montford s’interposa :
– Cela va bien, Daniel, dit-il calmement, il y en a assez pour le moment. Viens, Tim, nous ne resterons pas longtemps.
Et, avec un courage décuplé par la présence de leur nouvel ami, Tim suivit M. Monty qui sortait avec Tina sur les talons, pendant que Daniel marmottait quelques mots après eux, paroles qui atteignirent à peine leurs oreilles.
– Oh ! Mais, monsieur, protesta anxieusement Tina en approchant de la maison, tante Jessie sera en colère si nous partons !
– Ne te fais pas de souci pour cela, Tina, mon enfant, la rassura-t-il en souriant, je n’ai pas l’intention de vous emmener sans la permission de votre tante. Nous irons d’abord la lui demander.
– Mais elle ne voudra pas nous laisser aller !
Tim exprimait tout haut ce qu’ils pensaient tous deux.
Cependant M. Monty ne se laissa par décourager.
– Elle dira : « Oui, très bien » – elle ne dit jamais non à un hôte payant. Elle est généralement dans la véranda à ce moment de l’après-midi. Oui, elle y est, je l’aperçois.
Ils se dirigèrent en toute hâte vers la véranda vitrée qui captait les derniers rayons du soleil couchant. C’était un endroit confortable et chaud. Tante Jessie s’y trouvait seule, étendue dans l’une des chaises longues en rotin, lisant à haute voix le journal. Les jumeaux éprouvèrent un réel soulagement quand ils la virent là. D’après ce qu’elle leur avait dit, ils avaient pensé qu’elle travaillait si durement qu’elle n’avait pas un instant de repos. Aussi furent-ils heureux de la voir se détendre ; cela facilitera les choses, pensèrent-ils.
– Bonsoir, mademoiselle, commença gentiment leur guide. Cela vous ennuierait-il si j’emmenais Tina et Tim jusqu’au pont ? Ils n’ont pas encore vu une seule des beautés de l’endroit.
– C’est très aimable de votre part, monsieur, répondit tante Jessie en ébauchant un sourire glacial. Mais ils devront être de retour dans quinze minutes. Christina doit aider à servir le thé, et j’ai beaucoup de travail à faire faire à Timothée.
– Très bien. Nous serons rentrés à l’heure dite, mademoiselle, dit tranquillement M. Montford ; merci beaucoup.
Ils descendirent rapidement le sentier, franchirent la porte et se trouvèrent sur la route. Ils ne virent pas s’assombrir la physionomie anguleuse de tante Jessie, ni l’expression sévère qui se répandit sur ses traits.
– Il faudra que je mette un terme à ces sortes de choses, murmura-t-elle, en regardant disparaître leurs silhouettes ; et tout de suite !
Tina et Tim jouirent à fond de leur courte promenade. Il n’y avait que quelques minutes de marche depuis la pension jusqu’au pont qui enjambait la rivière au premier tournant de la route. Ils le traversèrent et choisirent un chemin qui les menait jusqu’à la berge ; la pente était si inclinée qu’ils devaient veiller à chacun de leurs pas.
Lorsqu’ils s’arrêtèrent, ils étaient environnés par la verdure des arbres et des fougères ; la rivière coulait en clapotant, scintillant et étincelant sous les rayons obliques du soleil couchant, et ils se laissèrent pénétrer par toute cette beauté dans un silence recueilli. Oui, M. Monty avait raison : Silverbridge était un endroit ravissant.
– Regardez !… dit tout à coup leur ami, c’est là que les gens trouvent l’or ! Et, se baissant, il plongea la main dans l’eau claire et peu profonde, et ramena une poignée de sable fin et de gravillons du fond de la rivière.
Tous deux scrutèrent attentivement sa main, impatients d’entrevoir le précieux métal.
– Ne le voyez-vous pas ? Demanda-t-il en plaisantant. Ils m’ont dit qu’il y avait une paillette d’or dans chaque poignée de sable que l’on ramasse ainsi.
Mais les jumeaux secouèrent la tête.
– Pour moi, je n’y vois que de la boue, déclara Tina.
– Oui, dit pensivement M. Monty, nous la rejetterions simplement comme si ce n’était que de la boue, mais un expert y découvrirait la paillette d’or.
Il marqua une pause, et les jumeaux le regardèrent, attendant la suite.
– J’étais juste en train de penser… c’est quelque chose comme cela que Dieu fait, n’est-ce pas ? Nous, nous voyons des vies gâtées et souillées par le péché, et nous les rejetons comme de la boue. Mais, quand Dieu regarde, Il y voit la « paillette d’or », l’âme précieuse, immortelle. C’est pourquoi Il envoya son Fils pour être notre Sauveur, pour enlever nos péchés et nous donner une place dans son Royaume éternel. Merveilleux, n’est-ce pas ?
– Oui, murmurèrent ensemble Tina et Tim.

11ème samedi

7. Tresses et prières

Tina et Tim dormirent bien cette nuit-là. Ils étaient si fatigués que même la nouveauté de ce qui les entourait, ou l’étrangeté de toutes les choses qui leur étaient arrivées pendant cette journée, n’avaient pu les tenir éveillés.
Comme ils avaient été heureux lorsque, aussitôt le dîner terminé, et dès qu’ils eurent fini d’aider Mme Tupman à ranger la vaisselle, tante Jessie leur avait dit d’aller au lit.
– Et attention, je dis : au lit ! Termina-t-elle brusquement, et non pas passer la moitié de la nuit à bavarder quand vous serez sortis d’ici. Souvenez-vous qu’on vous appellera de bonne heure demain matin.
Les jumeaux firent un signe d’approbation.
– Mais cela ne vous fait rien si nous lisons la Bible, et si nous prions ensemble, avant d’éteindre la lumière, n’est-ce pas, tante Jessie ? S’aventura à demander Tim un peu nerveusement. Nous… c’est-à-dire…
– Nous le faisions toujours à la maison, tante Jessie, dit Tina avec empressement.
Mlle Winterbloom prit une attitude renfrognée, pendant que ses lèvres esquissaient un sourire moqueur.
– Dire des prières paraît être la seule chose qu’on ne vous ait jamais enseignée, observa-t-elle d’un ton moqueur, mais toutes les prières du monde ne vous feront aucun bien, si vos lumières ne sont pas éteintes à huit heures et demie. Et vous ferez bien de vous lever demain matin dès qu’on vous appellera – que vous ayez prié ou non ! ajouta-t-elle avec un regard menaçant.
– Oui, tante Jessie, répondirent doucement les jumeaux, jugeant qu’il ne sortirait aucun bien à discuter avec elle.
Et pourtant tante Jessie n’était pas encore adoucie.
– Et pour vous, Christina, continua-t-elle avec un regard méchant, je vous attendrai immédiatement après le petit déjeuner, pour couper vos cheveux. J’y verrai mieux en plein jour. Vous ne les garderez pas ainsi plus longtemps. Ridicule… je trouve cela positivement ridicule !
– Oui, tante Jessie, dit calmement Tina, pendant que la scène qui avait eu lieu dans le bûcher, peu d’heures auparavant, repassait devant elle ; les paroles de la prière de M. Monty résonnaient encore à ses oreilles, et elle pressentait que ses tresses seraient épargnées. Aussi, même la remarque blessante de tante Jessie ne pouvait effacer cette paix nouvelle qui remplissait son cœur ; paix qu’elle avait trouvée en se confiant entièrement en la puissance de Dieu pour la garder du sort qu’elle avait tant redouté.
Ils prirent la lanterne qui avait été posée dehors à leur intention, près de la porte de la cuisine, et s’acheminèrent vers l’annexe dont les contours se profilaient contre le ciel illuminé par le clair de lune. Les deux chambrettes étaient identiques – meublées sobrement, mais propres et confortables. Il y avait un lit à une place dans chacune, (plus exactement un lit de camp), avec un bon matelas et beaucoup de couvertures ; une petit commode ancienne en bois de cèdre ; et, dans un angle, une garde-robe fermée par un long rideau de cretonne fanée ; à côté du lit, une chaise et une table basse. Les petites chambres étaient carrées, avec deux larges fenêtres sur l’un des côtés ; et les rayons de lune s’y glissaient amicalement, quand les persiennes étaient ouvertes.
Tim escorta sa sœur jusqu’à sa chambrette, et s’assit avec elle au bord du lit. Alors, prenant leurs Bibles, ils lurent ensemble à la lumière fumeuse de la lampe tempête. La dernière fois qu’ils avaient lu ainsi… Était-ce bien ce matin seulement que leur maman leur avait lu ces pages familières ? Tant de choses s’étaient passées depuis lors, qu’il semblait plutôt que des années s’étaient écoulées, tandis que ce n’était que des heures ! Tout était changé maintenant – tout était différent – tout, sauf leurs Bibles.
Et ils s’accrochaient à leurs Bibles comme si elles avaient été la chose la plus précieuse du monde. Et c’est ce qu’elles étaient, pour Tina et Tim. C’étaient seulement des Bibles ordinaires, à bon marché, un cadeau d’anniversaire fait quelques années plus tôt par leur maman ; ses moyens ne lui permettaient pas d’acheter des choses onéreuses. Mais ils avaient appris à les aimer toujours davantage, à cause des trésors merveilleux qu’ils avaient trouvés dans leurs pages sous la tendre direction de leur mère.
Maintenant, d’un commun accord, ils cherchèrent ensemble un passage qu’ils aimaient entre tous – le Psaume 27. Et les paroles semblaient contenir un message spécial pour eux en cet instant : « L’Éternel est ma lumière et mon salut : de qui aurai-je peur ? L’Éternel est la force de ma vie : de qui aurai-je frayeur ? »
Puis, s’agenouillant ensemble, ils demandèrent à Dieu de bénir leur maman et de la leur rendre pleine de santé ; ils Le remercièrent pour le nouvel ami qu’ils avaient trouvé à la Pension des Saules, et Lui demandèrent de veiller sur eux et de les garder du mal, faisant une mention spéciale pour les tresses de Tina. Alors, sachant que Celui à qui ils s’étaient adressés avait entendu et répondrait, ils se couchèrent et s’endormirent immédiatement.
Le matin suivant, Tim fut réveillé par un coup retentissant contre sa porte, et la voix bourrue du vieux Daniel lui cria qu’il était temps de se lever.
– Et vous ferez bien de vous dépêcher, garçon, grogna-t-il ; les vaches sont tout en bas du grand enclos, et vous devez les ramener pour les traire. Je ne me risque pas à aller patauger dans cette boue… avec mes rhumatismes.
Mais si Tim avait pu voir le vieillard, il aurait remarqué que ses souliers étaient couverts de boue et de limon, comme s’il était resté longtemps dans les champs ; et la boue molle et humide avait laissé des traces sur l’herbe rase où il avait marché pour venir jusqu’à la chambre de Tim. Mais Daniel était dehors, et Tim était dedans, aussi ne put-il le voir.
En outre, il était encore nuit au-dehors – il faisait même tellement sombre que Tim croyait qu’on l’avait réveillé au milieu de la nuit. Mais il n’en était rien. A peine eut-il le temps de se lever, de s’habiller, d’être prêt pour son travail, que le jour commençait à poindre.
La Pension des Saules et ses alentours étaient vraiment beaux à cette heure matinale. Les collines étaient drapées de brume grise qui s’élevait en vagues molles à mesure que la lumière du jour augmentait et que le ciel s’embrasait sous les premiers rayons du soleil levant. Les signes précurseurs de l’hiver se voyaient sur les arbres et les arbustes, car quelques-unes des branches du verger étaient dégarnies, et le sol était recouvert d’un tapis de feuilles jaunes, pendant que celles qui pendaient encore aux arbres scintillaient et étincelaient de rosée. Puis, les oiseaux s’éveillèrent, et tout d’un coup, l’air fut rempli de leurs chants joyeux.
Et il y avait aussi un chant dans le cœur de Tim, alors qu’il descendait le long de l’enclos, portant les gros souliers caoutchoutés et le pantalon de travail que sa maman lui avait achetés. Qui aurait pu ne pas être heureux à un tel spectacle ?
C’était la première fois que Tim voyait quelque chose de la beauté immaculée de la nature, et il en jouissait pleinement.
Il trouva les vaches sans difficulté, et n’eut aucune peine à les ramener vers le hangar où Daniel l’attendait pour lui donner sa première leçon. Les animaux semblaient savoir exactement ce que l’on attendait d’eux, dirigeant leurs pas sur la prairie et le long de l’étroit sentier boueux, comme de bons enfants obéissants. Tout ce que voyait Tim l’intéressait, et il prit un tel plaisir à ses nouveaux devoirs, que même le vieux Daniel n’eut aucune plainte à formuler.
– Pas mal, admit-il à contrecœur, alors qu’il surveillait les premiers essais du garçon pour traire.
Et Tim porta le seau de lait à la cuisine avec un orgueil bien justifié.
– Nous voici, annonça-t-il joyeusement. Regarde, Tina, j’ai appris à traire !
Tina, qui était debout à côté du gros fourneau de cuisine, remuant le contenu d’une immense casserole noire avec une cuillère de bois, tourna la tête à l’ouïe de la voix de son frère, montrant ses joues brûlantes :
– Déjà, Tim ? Dit-elle tout étonnée.
– Gare au porridge, enfant ! Avertit brusquement Mme Tupman, en s’immobilisant, le couteau du pain à la main. Si vous laissez faire des grumeaux, il y aura du bruit. Votre tante est très difficile pour le porridge.
– Oui, madame, dit Tina sans discuter, en remuant avec un renouveau de vigueur.
Car la cuisinière de tante Jessie n’était pas une personne avec qui on pouvait argumenter. C’était une forte femme, avec des bras énormes, et de larges mains rugueuses et tachées par un rude travail ; elle avait un regard perçant qui notait tous les détails au premier coup d’œil. La matinée était froide, mais elle paraissait ne pas s’en apercevoir, car ses manches étaient roulées au-dessus du coude, et elle était prête à passer à l’action.
Tim posa le seau et contempla la scène. Il ne savait pas lequel il aurait préféré avoir auprès de lui – du vieux Daniel ou de Mme Tupman. Il arriva à la conclusion que Tina était peut-être la moins bien lotie, après tout. En fin de compte, il était dehors, au grand air, et pouvait jouir des beautés de la nature, alors qu’il n’y avait rien d’agréable à rester enfermé entre les murs de la Pension des Saules, noircis par la fumée.
– Après, tu viendras dehors, lui dit-il à voix basse ; c’est si beau ; je t’emmènerai promener.
– Le petit déjeuner est servi dans dix minutes, interrompit Mme Tupman, et ensuite vous aurez beaucoup à faire tous les deux. Avant tout, il y aura tous les légumes à trier.
– Et après le petit déjeuner, Christina, je vous couperai les cheveux, enchaîna de façon inattendue une voix venant de la porte.
Tina se retourna vivement, et se trouva en face du visage à l’expression déterminée de tante Jessie. Elle n’était pas plus abordable, ce matin-là, qu’elle ne l’avait été le jour précédent, quand ils l’avaient rencontrée pour la première fois.
Le cœur des jumeaux défaillit un peu. Ils avaient espéré… vraiment, ils s’étaient presque attendus à ce que tante Jessie ait oublié sa menace. Dieu allait répondre à leurs prières, ils en avaient la certitude – et comment pouvait-Il répondre si ce n’était en permettant que tante Jessie oublie entièrement ce qu’elle avait menacé de faire ? Quand une fois elle tiendrait les ciseaux… Mais peut-être oublierait-elle, même à présent ?
Mais tante Jessie n’avait pas oublié. Elle fut prête dès que le petit déjeuner fut terminé et que les pensionnaires se furent dispersés jusqu’à ce que la prochaine cloche les rappelât pour le repas suivant.
– Il vaut mieux que je vous tienne maintenant, dit-elle avec une joie non dissimulée ; Mme Tupman n’est pas encore prête pour faire la vaisselle.
Tina ne répondit pas un mot, mais ses yeux rencontrèrent ceux de son frère, en un appel silencieux. Sûrement !…
– Vous n’avez pas besoin de rester planté là, Timothée ! – Mlle Winterbloom se tourna vivement vers le garçon qui attendait à la porte, ne sachant ce qu’il devait faire. – Allez, et rendez-vous utile ; il y a assez à faire au-dehors pour vous occuper.
Le visage de Tim était pâle et ferme. La détresse muette qu’il avait lue dans les yeux de sa sœur était plus qu’il ne pouvait en supporter.
– Tante Jessie, commença-t-il résolument…
Mais elle lui coupa la parole.
– Partez, quand on vous l’ordonne, Timothée Trescott ! Lui intima-t-elle avec un ton qui ne souffrait pas de réplique. Daniel vous attend dehors. Et vous – tournant son attention vers Tina – allez à la cuisine et prenez les gros ciseaux. Ils sont sur la banquette ; je les y ai vus ce matin. Apportez-les au porche de derrière, je vous attendrai là.
Mlle Winterbloom s’immobilisa et les suivit des yeux, alors qu’ils allaient chacun de son côté, puis elle se dirigea vers le porche de derrière, qu’elle avait l’intention d’utiliser comme salon de coiffure.
Tina entra dans la cuisine. Personne n’y était ; elle avait la pièce pour elle seule. Son cœur battait follement. Elle alla vers la banquette, comme il lui avait été ordonné et chercha les ciseaux des yeux.
Oui, ils étaient là, ce n’était que trop vrai. Elle les entoura de ses doigts – cruelle, froide, sinistre chose aux yeux de Tina ; un frisson la parcourut tout entière quand elle les prit.
Soudain, une tentation l’assaillit : pourquoi ne les cacherait-elle pas – ne les jetterait-elle pas ? Il n’y avait personne dans la pièce, personne qui la verrait… et le seau à ordures était justement là, à portée de sa main. Elle pouvait les laisser tomber au milieu des détritus et personne au monde ne le saurait. Et tante Jessie… « Tu peux facilement lui dire que tu ne les as pas trouvés », semblait murmurer une petite voix dans son cœur.
Les doigts de Tina tremblaient et elle était toute pâle. Oui, elle pourrait dire cela… mais ce serait un mensonge. « Oui, dit une autre voix, ce serait un mensonge ». « Mais ne vaut-il pas mieux dire un mensonge et garder tes tresses ? » chuchota de nouveau la première voix.

12ème samedi

L’esprit de Tina était en déroute. Si elle portait ces ciseaux à tante Jessie, ce serait la fin de ses tresses. A moins que ?… La main sur le couvercle de la poubelle en fer-blanc, elle s’arrêta. Quelqu’un devait avoir prié pour elle – quelqu’un priait – car les paroles qu’elle avait lues avec Tim le soir précédent traversèrent son esprit : « L’Éternel est la force de ma vie ; de qui aurai-je frayeur ? » La rougeur de la honte envahit ses joues, et, laissant retomber sa main, elle baissa la tête. Pourquoi se laissait-elle effrayer ainsi puisqu’elle avait remis sa vie à la garde de Dieu ? S’Il avait sauvé son âme, Il pourrait sûrement prendre soin de ses tresses… et Il n’avait pas besoin qu’elle Lui aide par un mensonge, oh ! Non… « Seigneur Jésus, murmura-t-elle en couvrant son visage de ses mains, pardonne-moi, je te prie. Aide-moi à Te croire maintenant – et toujours – et garde-moi toujours véridique. J’ai confiance en Toi, cher Sauveur. Je suis… »
– Christina, où êtes-vous ?
Du porche de derrière, la voix de tante Jessie arriva à ses oreilles.
– Je suis ici, tante Jessie ! répondit-elle avec effort, alors que, ciseaux en main, elle se dirigeait vers la porte.
Et l’instant d’après, elles étaient face à face.
Mlle Winterbloom s’empara des ciseaux.
– Arrivez ici ! Défaites vos cheveux, dit-elle avec un sourire ironique, en laissant courir ses doigts le long des nattes avec impatience. Elles sont très mal tressées ; je suppose que vous les avez faites vous-même ?
– Oui, dit Tina, ses doigts froids essayant de détacher les rubans.
– H’m ; eh bien ! Demain, je parierai qu’elles vous prendront moins de temps pour les faire. Je ne comprends pas pourquoi votre mère ne vous les a pas coupées depuis longtemps.
Tina tremblait involontairement en déliant le dernier cordon de sa dernière tresse, et ses beaux cheveux tombèrent comme un manteau jusqu’à sa taille, mais elle ne proféra pas un mot. Qu’aurait-elle pu dire ? Ses lèvres étaient sèches et son cœur lui semblait être de pierre.
Tante Jessie l’empoigna avec rudesse par l’épaule :
– Tournez-vous, lança-t-elle, pour que je puisse voir ce que je fais. Bon ! Qu’y a-t-il donc ?
L’âpre carillon de la sonnerie du téléphone les avait fait tressaillir toutes les deux.
– Je ne sais qui peut m’appeler à cette heure, un dimanche matin, murmura-t-elle avec colère. Non, Mme Tupman, j’irai répondre, ajouta-t-elle comme cette dernière apparaissait sur la scène. Et vous, attendez-moi ici jusqu’à ce que je revienne, Christina.
Un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de Tina quand elle vit la silhouette de tante Jessie disparaître précipitamment. Une nouvelle vague d’espérance pénétra son cœur : Dieu répondait à leurs prières ! Qui donc aurait pu suggérer à quelqu’un de téléphoner juste au moment critique ? Tina savait que c’était le Seigneur. Tina n’avait pas la plus petite idée de ce qui adviendrait quand tante Jessie reviendrait ; mais elle ne se faisait pas de soucis. Elle était entre les mains de Dieu, et Il était plus grand que quiconque – plus grand que tante Jessie.
La voix de Mlle Winterbloom était assez perçante et le téléphone était dans une petite alcôve située le long du couloir, non loin de l’endroit où elle avait intimé l’ordre à Tina de l’attendre. Aussi ne pouvait-elle éviter d’entendre les paroles de sa tante, paroles qui résonnaient comme si elle recevait de mauvaises nouvelles.
« Comment ? – Qu’est-ce ? – Perdu !… Encore perdu ! – Oh, je ne sais pas – Je n’ai jamais eu une telle succession de malchance… » Puis il y eut un silence, rompu seulement par un grognement émis de temps à autre par Mlle Winterbloom, alors qu’elle écoutait le long discours de la personne à l’autre bout du fil. Puis elle reprit : « Non, je ne puis parler affaires ici – Je n’en ai pas l’intention – cela mettrait tout le monde au courant aussi bien que moi-même – Demain ? – Oui, très bien, alors – Demain… » Et elle raccrocha le téléphone.
Mais elle ne revint pas immédiatement. Quand elle réapparut, on voyait clairement qu’elle était préoccupée, car dans sa hâte elle bouscula presque Tina en rentrant.
– Sortez de ma vue ! S’exclama-t-elle avec colère ; depuis que vous êtes dans cette maison vous m’avez amené la malchance, rien d’autre que la malchance ! Et moins je vous verrai, mieux ce sera.
Tina se dirigea rapidement vers la sortie :
– Puis-je partir, tante Jessie ? Demanda-t-elle avec empressement.
– Partir ? Reprit sa tante courroucée, il y a longtemps que vous auriez dû partir, au lieu de rester là, à écouter toutes mes affaires.
– Mais vous m’aviez dit…
– Qu’importe ! Rétorqua Mlle Winterbloom. J’ai pu vous dire d’attendre, mais vous êtes assez grande pour savoir garder votre place. Quand j’avais votre âge, j’ai reçu une bonne raclée pour avoir écouté des choses qui ne me regardaient pas. Filez d’ici, et dépêchez-vous de commencer cette vaisselle, ou je ne serai plus responsable… !
Tina n’attendit pas une nouvelle invitation. Elle fit volte-face et aurait volé vers la cuisine si la voix stridente de tante Jessie ne l’avait rappelée.
– Et que faites-vous donc avec vos cheveux défaits ? Demanda-t-elle d’un ton accusateur.
Tina la regarda, abasourdie.
– Mais, tante Jessie, murmura-t-elle.
– Ne me répétez pas constamment « tante Jessie ! » cria Mlle Winterbloom. Partez et faites vos tresses immédiatement – ou… ou… je vous couperai les cheveux !
– Oui, tante Jessie, dit Tina faiblement en se précipitant pour obéir à cet ordre.
Dans la cuisine, Mme Tupman abandonna son torchon et s’essaya les mains au coin de son tablier.
– Venez ici, dit-elle avec bonté, je vais vous coiffer. J’avais une petite fille, une fois… elle avait les mêmes cheveux que vous. – Elle fit entendre un léger reniflement, mais Tina pensa qu’elle était probablement enrhumée. – Cela ne me fait rien de vous coiffer tous les matins, pourvu que vous veniez me trouver avant sept heures, termina-t-elle en faisant cette proposition bien inattendue.
– Ce qui nous prouve, dit plus tard M. Montford quand Tina lui raconta ce qui s’était passé, que le Seigneur répond à nos prières infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou penser.
Et Tina en convint, le cœur heureux et reconnaissant.

13ème samedi

8. Au revoir

Les quinze jours de vacances que M. Monty avait encore à passer à la Pension des Saules, s’écoulèrent trop rapidement au gré des trois amis. Tina commença à compter les jours sur ses doigts, mais M. Monty ne voulut pas entendre parler d’une telle façon de faire.
– Non, Tina, dit-il fermement, « un seul jour à la fois » doit être notre devise. Jouissons de chaque jour, comme il nous est donné, et ne nous mettons pas en peine de l’avenir. Laissons-le à Dieu.
Et, faisant ainsi, que d’heureux moments ils passèrent ensemble pendant ces deux semaines mémorables. Il est vrai que Tina et Tim n’avaient pas beaucoup de temps à eux pour aller en excursion avec leur nouvel ami ; mais tante Jessie leur avait donné la permission de faire une courte promenade avec lui en sortant de l’école, ainsi que les après-midi du samedi. Bien que leur temps fût si limité, le nombre de coins charmants qu’ils explorèrent était vraiment étonnant, ainsi que toutes les choses intéressantes qu’ils firent ensemble. M. Monty semblait connaître l’endroit exact où la bruyère sauvage était la plus abondante, et les jumeaux cueillaient à brassées ces jolies fleurs roses et blanches, non sans récolter de nombreuses égratignures !
– Est-ce que ce ne sera pas joli dans la maison ! S’était écriée Tina avec délices.
Mais quand ils les montrèrent à tante Jessie, elle n’en voulut absolument pas.
– Otez cela de devant mes yeux ! S’exclama-t-elle, c’est une pitié que vous n’ayez rien trouvé de mieux à faire. N’essayez pas d’apporter cette saleté dans la maison pour y mettre du désordre.
Mais Tina ne se tint pas pour battue. Elle persuada Mme Tupman de lui donner deux petits bocaux qu’elle avait repérés très haut sur une étagère à la cuisine, et dont on ne semblait pas se servir, et elle les transforma en vases pour leurs chambres.
– Que c’est joli, Tina ! Dit son frère, enthousiasmé. Sais-tu ? Nous en mettrons un brin dans la lettre que nous allons écrire à maman. Ainsi, elle pourra voir les belles fleurs sauvages qui poussent à Silverbridge.
M. Monty savait aussi où se trouvaient les premiers orchis d’hiver, et ils passèrent de bons moments à chercher les modestes petites fleurs qui poussaient timidement dans les creux humides et derrière les touffes d’herbe. Et il connaissait tant de choses sur les oiseaux, sur l’emplacement de leurs nids ! Tina et Tim, qui n’avaient vu en ville que des moineaux et des canaris en cage, étaient émerveillés par la diversité des couleurs du plumage de ceux qui voletaient d’arbre en arbre – vert, rouge, jaune, bleu – toutes les couleurs que l’on pouvait imaginer !
– Toutes ces choses si merveilleuses que le Seigneur a créées me donnent envie de chanter ce cantique, dit soudain M. Monty, alors qu’ils se reposaient contre une souche couverte de mousse, en admirant leurs amis emplumés voletant autour d’eux :

Seigneur, lorsque je contemple
Les ouvrages de Tes mains,
Le ciel, voûte de Ton temple,
Qui couvre tous les humains.

Le connaissez-vous ?
– Oh ! Oui, s’écrièrent ensemble les jumeaux. Chantons-le maintenant.
Souvent, ils chantaient ainsi lorsqu’ils étaient en promenade. C’était le seul moment où ils pouvaient le faire, car tante Jessie ne voulait pas en entendre parler dans le voisinage de la maison. Elle avait un vieux piano dans le salon, mais il était réservé aux pensionnaires, et il était défendu aux jumeaux d’entrer dans le salon – sauf avant le petit déjeuner, quand Tim nettoyait la cheminée et ranimait le feu, et que Tina balayait et essuyait la poussière après que Mme Tupman avait nettoyé le tapis, ce qui était son premier travail du matin, pendant que le fourneau de la cuisine commençait à chauffer. Le dimanche après-midi, ils avaient la permission de s’asseoir un moment avec M. Monty dans la véranda ; ils apportaient leurs Bibles et passaient d’heureux moments ensemble. Leur grand ami racontait les histoires de la Bible d’une façon tellement émouvante – exactement comme leur maman ; puis il leur faisait faire des « recherches bibliques » et les versets n’étaient pas toujours faciles à trouver ; aussi y avait-il une ardente compétition entre eux.
Chaque matin, M. Monty se levait de bonne heure, et passait quelques minutes avec eux dans le bûcher, pour lire un verset de l’Ecriture et prier, quand ils savaient que le vieux Daniel était retourné à sa baraque pour fumer à loisir, après avoir surveillé Tim pendant qu’il trayait, sans lui offrir une aide matérielle quelconque. Ce n’étaient que quelques minutes, mais pour Tina et Tim, c’étaient les meilleures de la journée. Comment feraient-ils quand les vacances de M. Monty seraient terminées et qu’il regagnerait la ville ? Ni l’un ni l’autre ne pouvait le concevoir.
Mais le temps s’écoulait rapidement, et le jour où M. Monty dut faire ses valises et dire adieu à la Pension des Saules et à ses petits amis arriva trop vite. Tina et Tim étaient heureux que le dernier jour soit un dimanche, parce qu’ils pourraient passer plus de temps avec lui que n’importe quel autre jour. M. Monty devait partir le lundi matin, et le taxi avait été commandé pour lui, immédiatement après le petit déjeuner ; aussi savaient-ils que le vrai au revoir devrait être dit le jour précédent. La seule chose qu’ils pouvaient espérer à cette heure matinale serait de rester discrètement à l’arrière-plan, et d’agiter leurs mouchoirs au moment du départ. Mais même ce privilège pouvait leur être ôté : cela dépendait de l’humeur lunatique de tante Jessie !
Mlle Winterbloom paraissait être d’excellente humeur ce dimanche-là – mais elle était certainement la seule à l’être. Personne ne semblait désirer le départ de M. Montford. Il y avait peu de touristes en cette période de l’année, et les quelques pensionnaires qui passaient l’hiver à la Pension des Saules étaient attristés de perdre un compagnon si agréable et si serviable. M. Montford lui-même ne semblait pas pressé de partir ; quant aux jumeaux, ils étaient positivement désemparés.
Mais Mlle Winterbloom conservait une sérénité et une amabilité vraiment remarquables. « Elle est heureuse du départ de M. Monty », pensait Tim. Mais il ne fit pas part de ses réflexions à Tina ; elle était assez misérable ainsi, sans lui dire quoi que ce soit qui ajouterait à son fardeau. Aussi Tim garda-t-il ses propres impressions, malgré la conviction désagréable qu’il avait, que tante Jessie se rendait compte qu’après le départ de M. Monty leur vie serait bien différente.
– Et vous voulez vraiment aller voir notre maman, une fois, M. Monty ? demanda Tim en tremblant.
La proposition de leur ami, d’aller rendre visite à Mme Trescott la prochaine fois qu’il voyagerait dans le nord, était le seul point lumineux qui éclairait l’horizon des jumeaux à ce moment-là.
– Bien sûr, j’irai, reprit M. Monty avec chaleur. Mais il me faut son adresse exacte. Il sortit son carnet de sa poche : Voyons, où se trouve-t-elle exactement ?
– Elle est à Northcliffe, dit Tina. C’est très loin d’ici – nous l’avons trouvé sur la carte, n’est-ce pas, Tim ?
Tim fit un signe de tête.
– Oui. Mais j’ai l’adresse complète ici. Et, mettant la main dans sa poche, il en sortit un morceau de papier. Son adresse est : « Sunnybank »…
– Sunnybank ? répéta vivement M. Monty, le souffle coupé.
– Oui, c’est bien cela.
Les jumeaux le regardèrent surpris :
– Pourquoi, monsieur, le connaissez-vous ?
– Eh bien ! Non… pas exactement. M. Montford semblait un peu mal à l’aise. J’en ai entendu parler, c’est tout…
– Maman dit que c’est une contrée où il y a beaucoup de soleil…
– C’est un endroit où les malades et les personnes fatiguées se font du bien.
– Oui, dit M. Monty en s’efforçant de faire passer dans sa voix autant d’espoir que dans la leur. Mais son cœur était étreint soudain par une terrible frayeur. Oui, il avait entendu parler de « Sunnybank » – l’un de ses élèves de l’École du dimanche y était. C’était un sanatorium d’où beaucoup de malades sortaient guéris, c’était vrai : mais il y en avait, il le savait aussi, qui n’en sortaient jamais… Et il se demandait à quel degré Mme Trescott était atteinte.
– Vous devez continuer à beaucoup prier pour votre maman, mes petits, dit-il avec une véhémence qui les surprit.
– Mais naturellement, monsieur, dit vivement Tina. Nous prions pour elle matin et soir.
M. Monty fit un signe d’approbation.
– C’est bien, dit-il avec bienveillance. Elle est entre les mains de Dieu ; Il prendra soin d’elle.
– Oui, nous le savons, monsieur Monty, ajouta Tim avec confiance. Dites, quand vous verrez maman, il vaudra mieux ne pas trop lui raconter de choses au sujet de tante Jessie. Cela l’ennuierait – et vraiment, nous ne sommes pas mal.
– Bien sûr, répartit Tina bravement. Puis elle se rappela que leur ami si cher et si affectueux serait bien loin de la Pension des Saules le lendemain, et ses lèvres se mirent à trembler : Mais, ce sera affreux sans vous, monsieur Monty…
Il prit la petite main dans les siennes et la pressa affectueusement.
– Mais rien ne peut séparer ceux qui appartiennent au Seigneur, dit-il avec bonté. Où que nous soyons, nous pouvons toujours nous rencontrer à Ses pieds, dans la prière. Souviens-toi toujours de cela, Tina, ma chérie.
– Oui, dit-elle tout bas.

14ème samedi

Au moment du départ, le matin suivant, M. Monty tint spécialement à dire au revoir à ses jeunes amis, en dépit du chauffeur qui attendait, et de Mlle Winterbloom qui s’impatientait. Il trouva Tim dans le bûcher, se préparant à attaquer la pile de bois, comme il le faisait habituellement avant d’aller à l’école.
– Courage, mon vieux, lui dit-il en lui tendant la main. Je vous écrirai dès que j’aurai vu votre maman. J’irai probablement environ dans une semaine.
Tim lui rendit sa poignée de main d’une étreinte d’enfant énergique.
– Merci beaucoup, monsieur, dit-il gauchement. Vous nous avez été d’un tel secours !
L’homme posa sa main sur l’épaule de l’enfant, d’un geste encourageant :
– Garde le sourire, Tim, et reste confiant, lui dit-il chaleureusement. Puis, baissant la voix : Et surveille le vieux Daniel, si tu le peux. Je n’ai que peu de confiance en lui ; je crains qu’il ne fasse quelque chose de mal.
Le garçon répondit par un signe affirmatif, le bruit d’un pas traînant au-dehors rendant toute autre réponse impossible. Alors, M. Monty sortit en hâte pour aller dire adieu à Tina.
Il la rencontra juste comme elle traversait la cour et se dirigeait vers l’annexe pour aller faire les lits.
– Oh ! Monsieur Monty ! Je vous croyais parti ! S’écria-t-elle impulsivement ; et son petit visage régulier s’éclaira à la vue de son ami.
– Pas sans t’avoir rappelé que je t’enverrai chaque semaine les leçons de l’école du dimanche, comme à un vrai membre correspondant ; tu peux en être sûre ! dit-il gaiement. J’ai donné une masse de timbres pour vous à tante Jessie, pour le cas où elle n’en aurait pas sous la main.
– Vous êtes terriblement bon, monsieur, dit-elle d’une voix incertaine en levant les yeux sur lui.
– Maintenant !… Il leva un doigt menaçant quand il vit ses yeux pleins de larmes : Quand je verrai ta maman, que faudra-t-il lui dire ?
Tina rejeta bravement la tête en arrière et sourit :
– Vous lui direz que tout va bien, monsieur.
– C’est bien, dit-il, approbatif. Je dirai : Tina était toute souriante quand je l’ai quittée… n’est-ce pas ?
– Ou…oui… Et son visage souriait quoique son cœur fût près de se briser.
– Dieu te bénisse, petite fille, dit M. Montford d’une voix rauque, en prenant ses deux mains dans les siennes.
Alors, mue par une impulsion soudaine, Tina se libéra et lui jeta les bras autour du cou, en enfouissant son visage dans le creux de son épaule.
– Adieu, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
Puis, brusquement, sans oser lancer un regard d’adieu vers ce regard si bienveillant qu’elle avait appris à aimer de plus en plus, Tina tourna sur ses talons et s’enfuit à toutes jambes vers l’annexe. Là, à genoux à côté de son lit, elle se mit à sangloter en disant sa peine à Celui qui entend toujours.
Pas même Tim ne pouvait se douter de ce qu’était pour elle le départ de M. Monty. Assurément, Tim l’aimait aussi. Mais c’était un garçon – et les garçons sont différents. Ils ne prennent pas autant les choses à cœur. Oh !… un peu, peut-être… Cependant, Tina ne comprenait pas : quand elle avait dit adieu à M. Monty, elle avait ressenti la même peine profonde que lorsqu’elle avait dit adieu à sa maman. Pourquoi donc ?…
Tina ne pouvait pas bien se souvenir de son papa, car elle n’était qu’une toute petite fille quand il était parti pour la guerre. Mais elle avait toujours une petite photographie de lui près de son lit, et elle avait toujours aimé entendre sa maman parler de lui. A l’école, quand les autres petites filles parlaient de leurs papas, elle s’était tracé un portrait à elle-même : le portrait du papa que le sien aurait été… Il aurait été gros, et grand, et fort, le genre de papa qui vous donne un sentiment de sécurité quand il vous enlace dans ses bras. Il aurait été aimable, bon et loyal ; il aurait aimé le Seigneur Jésus, comme le faisait maman, et aurait passé sa vie à Le servir. Il aurait même pu être pasteur, ou s’occuper de l’école du dimanche… Et Tina avait laissé courir son imagination ; personne ne savait rien de ses rêves, à part elle-même. Mais, quand elle avait rencontré M. Monty, il lui avait presque semblé que ses rêves avaient pris corps et s’étaient changés en réalité. Il était tellement comme le papa qu’elle s’était imaginé… Pas physiquement, non, mais dans sa façon de faire, de parler, de prier, de lire la Bible. Et Tina l’avait aimé tout de suite. Qu’y pouvait-elle ?… Maintenant, il était parti – parti aussi vite qu’il était apparu, et elle était de nouveau seule – elle et Tim… Mais non, ils n’étaient pas seuls. Que disait le cantique que leur avait appris M. Monty ?

« Non jamais tout seul. Non jamais tout seul ;
Jésus mon Sauveur me garde,
Jamais ne me laisse seul ».

Et quelque chose dans le cœur de Tina lui disait que c’était vrai. Il y avait Quelqu’un qui ne les abandonnerait jamais.

9. Des voix dans la nuit

Tim ne pouvait pas dormir. Il était très fatigué cependant, car le vieux Daniel l’avait fait travailler durement jusqu’à la nuit. Il avait soulevé tant de lourdes bûches, entreposées dans une vieille citerne, pour les transporter dans le bûcher quelques mètres plus loin, que son dos lui faisait mal. Pourquoi fallait-il qu’elles fussent toutes changées de place ce soir-là ? Tim ne le comprenait absolument pas. Mais le vieux Daniel avait insisté, et était resté à côté de lui, les mains dans les poches, jusqu’à ce qu’il eût terminé.
Tim ne pouvait faire autrement que de remarquer le changement d’attitude du vieillard depuis le départ de M. Monty. Pendant qu’il était là pour le protéger, Daniel avait bien été hargneux et coléreux, mais pas déraisonnable, car il était poltron et craignait ceux qu’il savait être ses égaux. Mais dès que M. Monty avait été loin, il était immédiatement revenu à sa première façon de faire. Et, quand il ne malmenait pas Tim, il accablait M. Monty d’injures, marmottant de très vilaines choses, sa vieille pipe collée dans un coin de ses lèvres.
– Très élégants, ces citadins, continuait-il, de façon à être entendu de Tim. Que pensait-il donc être, me donnant des ordres et m’expliquant mon propre travail ? Je veux bien être pendu, mais si j’avais eu dix ans de moins, je l’aurais vite envoyé promener ! Reprendre un vieillard ! Continuez, garçon, continuez ! Empoignez-la ! Vous êtes trop mou pour cette contrée. Vous ne savez pas ce que c’est que de travailler, acheva-t-il impatiemment ; et il donnait à Tim des coups dans les côtes quand il trouvait qu’il ne soulevait pas les bûches assez rapidement.
Tim se tournait et se retournait sans arrêt dans son lit. Il était pourtant las, mais il avait beau essayer de dormir, le sommeil ne voulait pas venir. Son esprit était dans un chaos où les pensées se succédaient à un rythme accéléré : maman, Tina, M. Monty, tante Jessie, le vieux Daniel… Elles se bousculaient dans son cerveau, et se succédaient à une telle allure que sa tête devenait lourde et brûlante. L’avertissement chuchoté par M. Monty lui revint à la mémoire : « surveille le vieux Daniel, si tu peux, je n’ai pas confiance en lui… » Et il se retourna encore dans son lit. Mais de quelque côté qu’il fût, il lui semblait voir le regard fuyant et rusé du vieillard le fixant dans l’ombre.
A la fin, désespérant de pouvoir dormir, il s’assit. Où donc étaient ses couvertures ? Sur le plancher, en grande partie. Il ne pourrait jamais s’endormir avec ses couvertures dans un tel fouillis. Il fallait qu’il les remît en ordre…

15ème samedi

Il sauta hors de son lit, mais il faisait très sombre dans la chambre, malgré les persiennes ouvertes, et il dut aller à tâtons autour de son lit pour trouver le bout de ses draps et de ses couvertures. Si la lune avait été levée, il y aurait vu comme en plein jour, mais il n’y avait pas de lune cette nuit-là, et tout était noir comme de l’encre. Mais… non… qu’est-ce que cela ? Une lumière – oui, une lumière ! Il l’avait vue jaillir distinctement à travers la fenêtre pendant une fraction de seconde. Maintenant, elle était partie. Non, la voici de nouveau : un autre éclair – puis l’obscurité. Tim retenait sa respiration. Il y avait quelqu’un dehors, muni d’une torche. Qui cela pouvait-il être ? Que voulait-il faire ? Tim s’élança vers la fenêtre et plaqua son visage contre la vitre, mais il ne put rien voir. Dehors, tout était tranquille et sombre. Il n’avait aucun moyen de savoir l’heure qu’il était, mais il devait être tard, pensait-il, trop tard pour quelqu’un qui flânerait simplement par là autour. Les nerfs tendus, il écouta attentivement pendant plusieurs minutes, et alors, il les entendit… Oui, des voix ! Des gens étaient là, dehors, tout près, il pouvait les entendre parler. Tim n’attendit pas davantage. Aussi silencieusement qu’un chat guettant sa proie, il s’empara de ses souliers caoutchoutés et les enfila, puis, prenant son pardessus pendu sous le rideau de la garde-robe, il le mit, en le boutonnant jusqu’en haut car il faisait froid. Puis il se dirigea furtivement vers la porte, tourna le loquet, ouvrit, et jeta un coup d’œil dehors. Il écouta… Pas un signe, pas un bruit… Mais il savait qu’il y avait quelqu’un dehors.
Immobile comme une statue, il attendit, et il n’eut pas à attendre longtemps avant que sa patience fût récompensée. La lumière jaillit de nouveau – juste un éclair, du côté du verger cette fois, puis les ténèbres. Tim tira la porte derrière lui, et sortit dans la nuit. Il ne savait que faire. S’il donnait l’alarme, cela leur laisserait le temps de s’en aller. Non, le meilleur plan était de les suivre, quels qu’ils fussent.
Un autre bref jet de lumière lui indiqua la direction à prendre, et il se précipita à travers l’herbe rase de la prairie. Son cœur battait violemment. C’était une aventure – quelle histoire il aurait à raconter à Tina ce matin-là ! Puis, brusquement, il s’arrêta : les contours blancs et incertains de la chambre de sa sœur se dessinaient devant ses yeux. Tina… Et Tina ? Il ne pouvait pas s’éloigner ; ils pouvaient revenir, et Tina risquait d’être en danger. Il ne pouvait laisser arriver quoi que ce soit à Tina. Après tout, le meilleur plan était peut-être d’aller réveiller le vieux Daniel.
Pas plus tôt cette pensée lui eût-elle traversé l’esprit qu’il courut rapidement vers la baraque de Daniel. Il en connaissait l’emplacement exact, et pouvait la trouver même dans l’obscurité. Quand il atteignit le seuil, il étendit la main pour frapper doucement, mais, à sa surprise, la porte était ouverte.
Tout à coup, un pressentiment saisit Tim. Quelque chose lui disait que Daniel était dehors, que la baraque était vide. Supposé… supposé que ce soit la voix de Daniel qu’il avait entendue ? La voix de Daniel… et de quelqu’un d’autre ?…
Tim n’était plus effrayé. Si le vieux Daniel rôdait par là à cette heure de la nuit, ce n’était pas pour bien faire, et Tim était bien déterminé à découvrir exactement ce qui en était. Mais, comment ?…
En regardant autour de lui, le garçon hésita. Il faisait noir – très noir – et il ne connaissait pas ces taillis. S’il se décidait à suivre les voix à la piste comme cela avait été sa première intention, il devait être sûr de ne pas faire de fausse manœuvre, car il ne gagnerait rien à leur laisser voir que ses soupçons étaient éveillés. De toute façon, ils semblaient avoir disparu.
Il écouta… Pas un son ne rompait le silence de la nuit ; le murmure des voix avait cessé. Il regarda… aucune lueur ne perçait des ténèbres ; la lumière révélatrice qui l’avait attiré dans cette aventure avait totalement disparu. Peut-être avait-il rêvé ? Il n’y avait là rien que de normal… Mais non : il y avait tout de même la baraque vide du vieux Daniel. Il pouvait avoir imaginé qu’il avait vu de la lumière et entendu des voix, mais il n’avait certainement pas imaginé que la porte de Daniel était ouverte et que sa baraque était vide. Car il avait la certitude qu’elle était vide… mais il devait s’en assurer.
Avec précaution, il monta les deux marches basses de l’escalier de bois qui conduisait à l’entrée, et jeta un coup d’œil par la porte entrouverte. Une vieille odeur de fumée de tabac le prit à la gorge, mais il ne pouvait rien distinguer. L’intérieur de la cabane était un trou noir, impalpable.
– Daniel ! Appela-t-il doucement, Daniel, êtes-vous là ?
Pas de réponse.
L’écho de sa voix mourut, et le silence parut plus insolite que jamais. Un petit frisson courut le long de l’échine de Tim. Il n’était pas vraiment effrayé ; mais il était mal à l’aise et lança un coup d’œil par-dessus son épaule. Si seulement il était tout à fait sûr qu’il n’y avait personne aux environs…
– Daniel ! Appela-t-il encore en forçant un peu plus la voix, car il croyait que le vieillard était légèrement sourd. Puis, il tapa doucement contre la porte, mais elle craqua si fort à ce contact que Tim retint sa respiration.
Maintenant, c’était fait ! N’importe qui se trouvant à l’intérieur devait l’avoir entendu – c’était impossible autrement. Pour ce garçon tendu, excédé, le craquement des gonds avait résonné comme un coup de canon. Il restait là, immobile ; son cœur battait sauvagement. Mais il n’arriva rien – rien qui vînt rompre le silence impressionnant de la nuit.
Tim se détendit un peu. Le vieux Daniel ne pouvait être à l’intérieur, ou bien il aurait entendu cela. Non, il était de plus en plus certain que le vieillard était sorti. S’il avait été dedans, il aurait entendu sa respiration, pensait-il. La pièce n’était pas très grande et le vieillard avec une respiration courte et bruyante, qui était tout à fait familière au garçon maintenant. Il écouta encore. Non, Daniel n’était pas là. Mais Tim voulait en être absolument sûr. Il y avait là quelque chose de mystérieux, mais le mystère ne serait jamais résolu s’il partait sur une fausse piste. En outre, il désirait avoir quelque fait précis à raconter à Tina le matin.
Reprenant confiance, Tim franchit le seuil et pénétra dans la chambre. C’était la première fois qu’il se trouvait à l’intérieur de la baraque de Daniel, et il n’avait aucune idée de la direction dans laquelle il fallait chercher le lit. Vers l’un des angles vis-à-vis de la cheminée, peut-être.
Furtivement, il se dirigea à tâtons vers quelque objet qui pût lui donner un point de repère, et sa main toucha le dossier d’une chaise. Il devait être prudent : renverser quelque chose ou laisser la chambre en désordre le démasquerait. Osant à peine respirer, il avançait pouce par pouce, mais l’air était presque irrespirable, et il suffoquait. Naturellement, il n’y avait pas de fenêtre ouverte : Daniel n’était pas pour ces sortes de choses. Tim respira profondément. Soudain, il sentit un picotement dans sa tête. Il allait éternuer ! Il plongea frénétiquement sa main dans la poche de son pardessus et en retira précipitamment un mouchoir.
Mais ce mouchoir n’était pas la seule chose qui y était ! Il y avait là tout un assortiment hétéroclite. C’était une poche profonde, avec un joli revers piqué par-dessus pour ne rien perdre de ce qui était à l’intérieur. Il y gardait ses « trésors » : une jolie ficelle toute neuve, son petit canif à lame rentrante, deux timbres étrangers donnés par M. Monty pour ajouter à sa collection quand il rentrerait à la maison, une douzaine et demie de billes – toutes des « agates » – et quelques morceaux de papier froissés, chacun d’eux ayant une signification spéciale.
Aussi son mouchoir ne fut-il pas la seule et unique chose qui sortit de sa poche à ce moment critique. Tim était tellement occupé à réprimer son éternuement qu’il ne prit pas garde au petit morceau de papier accusateur qui voltigea sur le plancher. De toute manière, il n’aurait pu le voir, car la pièce était noire comme un four, et, même un morceau de papier blanc au beau milieu du plancher ne pouvait attirer l’attention. Et le papier resta là. Quand le plein jour pénétrerait au travers des fenêtres sales de la demeure du vieux Daniel, il révélerait la présence de cette indiscutable pièce à conviction : le morceau de papier froissé tombé là pour quiconque s’en emparerait à la première occasion. Et quels autres yeux que ceux du vieux Daniel le verraient là dès le matin ?
Tim ne perdit pas de temps. Tâtonnant à travers la chambre, il atteignit enfin le lit, et, satisfait de voir qu’il était inoccupé, il retourna vivement vers la porte. Il était plus facile de rebrousser chemin. Une vague de clarté filtrait à travers la porte entrouverte, et, en un instant, il fut de nouveau dehors dans l’air glacé de la nuit. Il n’y avait aucun signe révélant une présence quelconque ; mais ils pouvaient être de retour d’une minute à l’autre maintenant, et s’ils le trouvaient par là… Tim n’attendit pas davantage, s’enfuyant vers sa propre chambre aussi vite que ses jambes le lui permettaient. Puis, une fois dedans, à l’abri, il ferma prudemment la porte derrière lui et se jucha au pied de son lit ; de cet observatoire, il pouvait voir une grande étendue par la fenêtre, sans être vu lui-même. Il décida d’attendre pour les surveiller.
C’était une veille longue et fatigante. Dehors, pas un bruit, pas un mouvement – rien pour rompre la monotonie du temps qui se traînait lentement. Les paupières de Tim commençaient à se fermer. Il se sentit envahir par la fatigue, et il faisait très froid hors du lit. Il valait mieux se coucher et dormir un moment, pensa-t-il. Il avait tout de même découvert pas mal de choses en une nuit… Et Tim s’enfila sous ses couvertures et s’endormit aussitôt.

16ème samedi

Ce n’est que lorsqu’ils furent sur le chemin de l’école, le matin suivant, que Tim eut l’occasion de raconter à sa sœur tout ce qui était arrivé pendant la nuit. Il avait murmuré à son oreille juste quelques mots pour éveiller sa curiosité quand ils s’étaient trouvés dans le bûcher pour leurs quelques minutes de recueillement avant le petit déjeuner, mais il avait gardé le récit complet, jusqu’à ce qu’il pût parler sans crainte d’être interrompu ou surpris.
Tina l’écoutait bouche bée en ouvrant de grands yeux ; elle était très excitée.
– Comme c’est palpitant, Tim ! S’exclama-t-elle. Puis une soudaine frayeur passa dans ses yeux : Mais il aurait pu t’arriver quelque chose ! Il aurait pu y avoir quelqu’un caché dans la baraque de Daniel, attendant pour se jeter sur toi !
Tim secoua la tête d’un air très sûr de lui :
– Non, Tina ; d’ailleurs, j’avais l’intuition qu’il n’y avait personne là-dedans.
– Oh ! Tim, tu es terriblement courageux ! Et les yeux de Tina brillaient d’admiration.
Tim gonfla sa poitrine. Tina pensait toujours qu’il était formidable ; mais il sentait cette fois qu’il avait fait quelque chose digne de son admiration ! Il s’avouait maintenant qu’il avait été un peu nerveux dehors, enveloppé par les ténèbres. Il avait dû se faire violence pour se lever et faire son investigation – et ce n’était pas la dernière fois, certainement !
Excité par les progrès déjà réalisés, Tim avait la tête pleine à craquer d’idées et de plans.
– Il y a un mystère qui plane sur la Pension des Saules, dit-il, et c’est moi qui vais l’éclaircir.
– Et tu me laisseras t’aider, n’est-ce pas, Tim ? Plaida Tina avec ardeur.
Son frère se mit à rire :
– Mais naturellement, Tina ! Nous faisons tout ensemble, n’est-ce pas ? Seulement, il peut y avoir certaines choses trop dangereuses pour une fille, ajouta-t-il d’un air assez important.
Tina écarquilla les yeux :
– Lesquelles ?
– Eh bien !… il est difficile de le dire au juste. Tim baissa la voix et dit sur un ton confidentiel : Mais j’ai fait du bon travail, Tina, et j’estime qu’il doit y avoir de l’or à la Pension des Saules… quelque part !
– De l’or ! Répéta Tina d’une voix pleine de respect.
– Oui, et je pense que le vieux Daniel sait où il se trouve – Daniel et quelqu’un d’autre.
– Qui ? Haleta Tina, sa voix tremblant d’excitation, Mme Tupman ?
Tim secoua la tête.
– Je n’en sais rien, admit-il lentement. Mais je compte bien le découvrir !
Et il serra les dents d’une façon qui fit comprendre à Tina que rien ne pourrait le détourner de son but.
– J’ai entendu des voix la nuit dernière, Tina – je saurais bien trouver à qui elles appartiennent !

10. Les jumeaux partent en exploration

Ce jour-là, les jumeaux trouvèrent très difficile de fixer leurs pensées, et la maîtresse dut les réprimander plusieurs fois à cause de leur inattention. Caché derrière sa main, Tim bâillait sans arrêt. A présent, l’excitation de la nuit précédente était tombée, et les heures de sommeil perdu se faisaient sentir. Il était fatigué ; trop fatigué pour faire son problème correctement, et le résultat fut une erreur à chaque opération…
La maîtresse se mit en colère :
– C’est honteux, Timothée Trescott ! S’exclama-t-elle ; au lieu d’aller aux sports cet après-midi, vous resterez dedans et vous referez tout votre devoir.
En temps normal, Tim aurait été bouleversé de devoir manquer la séance de « plein air » qui n’avait lieu qu’une fois par semaine à l’école de Silverbridge ; mais aujourd’hui, cela ne l’ennuyait pas : il avait tant d’autres choses en tête, qu’un jeu de football lui paraissait de peu d’importance.
Et il en advint de même pour Tina. Ce n’était pas souvent que les jumeaux étaient punis pour leur travail de classe, car ils s’y intéressaient et désiraient faire des progrès. Mais, si l’un faisait mal son ouvrage, on pouvait être sûr que l’autre ferait quelque chose d’également stupide, et en général cela se soldait par la même punition. « Télépathie » ! disait habituellement leur maîtresse dans l’autre école, avec un sourire amusé ; et, quoique les jumeaux n’eussent jamais bien compris ce qu’elle entendait par là, ils en avaient déduit que ce ne devait pas être bien grave, à cause de l’éclat malicieux de son regard, chaque fois qu’elle le disait. Mais, naturellement, la maîtresse de Silverbridge ne les connaissait pas aussi bien. Et puis, elle avait tellement plus de travail que celles de la ville, pensaient les jumeaux. Des centaines d’enfants allaient à leur autre école, mais ils étaient répartis en classe, et chaque classe avait une maîtresse. Tandis qu’à Silverbridge, il y avait si peu d’enfants qu’ils étaient tous ensemble, et il y avait une seule maîtresse pour eux tous. Comme il fallait faire faire un travail différent à chaque division, cela lui donnait énormément de travail. Il n’était donc pas étonnant qu’elle se mît en colère dès qu’un des élèves commençait à bavarder au lieu de travailler.
En règle générale, Tina ne bavardait pas. D’abord, elle savait que ce n’était pas bien vis-à-vis de sa maîtresse. Et puis, une fois, sa maman lui avait expliqué ce verset : « Soyez donc soumis à tout ordre humain pour l’amour du Seigneur » ; elle avait dit comment, en obéissant à ceux qui sont au-dessus de nous, nous plaisons au Seigneur et rendons un bon témoignage devant ceux qui ne sont pas chrétiens, mais qui observent ce que nous faisons et disons. Et Tina avait alors résolu d’essayer de plaire au Seigneur chaque jour, aussi bien à l’école et à la maison, que quand elle était à l’église ou à l’école du dimanche. Il y avait une courte prière qu’elle répétait souvent – toutes les fois qu’elle lui venait à l’esprit : « Seigneur Jésus, aide-moi à te plaire aujourd’hui ». Elle s’en souvenait très, très souvent. Mais quelquefois, elle l’oubliait, et quand elle l’oubliait, tout allait de travers…
En réalité, Tina n’avait pas bavardé – bien que la maîtresse eût dit le contraire ; et, bien sûr, elle n’avait pas essayé de prouver son innocence. La vérité, c’est qu’elle n’avait pas écouté ce que la maîtresse lui avait dit de faire – elle rêvassait – et elle s’était trompée en copiant l’exercice d’orthographe. Aussi convenait-elle qu’elle avait bien mérité cette punition !
– Vous resterez aussi, Tina, déclara la maîtresse d’un ton tranchant. Peut-être que, si vous restez ici à copier cet exercice pendant que le reste de la classe est en plein air, vous réaliserez qu’il vaut la peine d’obéir.
Et Tina et Tim furent laissés seuls dans le petit bureau d’école, quand tous les autres, après avoir rangé leurs livres, partirent vers le terrain de sport, quelque cent mètres plus loin, au-dessus de la route.
– Si je ne suis pas revenue à trois heures et demie, vous pourrez aller, leur lança la maîtresse du seuil de la porte. Laissez votre devoir sur ma table.
Laissés seuls, les jumeaux travaillèrent consciencieusement jusqu’à que le vieux réveil, placé sur le manteau de la cheminée, leur indiquât qu’il était le moment de s’arrêter.
– Allons-nous-en, Tim ! Dit Tina en se levant brusquement et en fermant son livre, au moment précis où l’horloge fit entendre la demie de trois heures.
Tim s’étira longuement, et regarda par la fenêtre. Le soleil brillait ; le ciel était bleu…
– Je sais, Tina ! Cria-t-il en sautant brusquement sur ses pieds. Tante Jessie ne nous attend pas encore – nous arrivons plus tard quand nous allons aux sports. Allons explorer !
Tina sursauta.
– Explorer ? Mais…où ?
Tim était très excité.
– Tu sais, Tina, cette petite clairière que M. Monty nous a montrée. C’est loin de la maison, juste à la limite de la propriété de tante Jessie.
Les yeux de Tina brillèrent :
– Oh ! Tu veux bien dire là où M. Monty a trouvé un jour le vieux Daniel en train de fouiller ?
– Oui, dit Tim vivement. Tina, il y a de l’or à la Pension des Saules ; je sais qu’il y en a !
Tina serra les lèvres et respira profondément.
– Oh ! Tim, est-ce que ce ne serait pas merveilleux si nous en trouvions ?
Tim rangea ses livres de classe avec plus d’énergie qu’il n’en avait montrée de toute la journée.
– Chic, Tina, nous serions riches ! Nous pourrions nous acheter une maison et y vivre toujours parce qu’elle serait à nous. Et maman n’aurait plus du tout besoin de travailler…
Tina battit des mains !
– Cela ressemble à un conte de fées ! S’écria-t-elle dans son excitation.
Puis, son visage s’assombrit :
– Oh ! Mais, Tim, si jamais nous trouvions de l’or à la Pension des Saules, il faudrait le donner à tante Jessie ! Dit-elle un peu à contrecœur.
– Pourtant, je suppose qu’elle nous en donnerait aussi un peu, juste pour l’avoir trouvé, suggéra Tim.
– Peut-être bien, dit Tina sans conviction.
Tim se dirigea vers la porte.
– Avant tout, il nous faut commencer par le chercher, dit-il vivement. Arrive, Tina ; allons-y.
– Et, penses-tu que tante Jessie sache quelque chose, au sujet de cet or – s’il y en a, Tim ? Haleta Tina en essayant de tenir pied aux longues enjambées de son frère, alors qu’ils suivaient hâtivement la route en direction de la Pension des Saules.

17ème samedi

Tim secoua la tête.
– Je ne le pense pas, émit-il d’un ton doctoral ; mais le vieux Daniel le sait : de cela, j’en suis persuadé.
– Penses-tu qu’il en ait trouvé ?
– Heu !… s’il n’en a pas déjà trouvé, ce ne sera pas long. J’imagine qu’il en cherchait la nuit dernière.
Tina semblait perplexe.
– Tu ne veux pas dire qu’il cherchait de l’or au milieu de la nuit ? Dit-elle en hésitant.
– Mais, ne comprends-tu pas, Tina ? Il n’a pas envie que quelqu’un d’autre le sache ; il désire le trouver, et tout garder pour lui.
Le garçon se mit à rire :
– Comme il serait surpris s’il s’apercevait que nous soupçonnons son petit jeu !
– Ou s’il apprenait que tu étais sur ses traces la nuit dernière…
Tim rit gaiement.
– Oui, et je le suivrai de nouveau !
Tina parut inquiète.
– Mais tu feras attention, Tim, je t’en prie ! Plaida-t-elle vivement. Si le vieux Daniel savait que tu le soupçonnes, on ne peut pas savoir ce qu’il serait capable de faire. Et s’il t’arrivait quelque chose…
Tim la prit par la main pour la rassurer.
– Ne t’inquiète pas, Tina, je ferai bien attention. Il ne sait rien du tout, encore, et je prendrai bien soin qu’il ne sache rien… jusqu’à ce que j’aie trouvé des preuves.
– C’est bien, Tim… ne prends aucun risque. Je n’aime pas le vieux Daniel, continua-t-elle, inquiète ; je crois qu’il est faux.
– M. Monty n’avait pas confiance en lui, tu sais, continua Tim ; il m’a dit d’avoir l’œil sur lui. Nous y sommes, Tina, dit-il soudain, voilà le sentier, juste là ; tu t’en souviens ?
Bien sûr qu’elle s’en souvenait ! Elle se souvenait de tous les sentiers qu’ils avaient parcourus avec M. Montford ; elle se souvenait de toutes les belles choses qu’il leur avait montrées aussi bien que de toutes les bonnes paroles qu’il leur avait dites. Et, alors qu’elle marchait sur les talons de son frère, le long du sentier herbeux, un petit malaise commençait à poindre au fond de son cœur. Ce travail de recherche de l’or devenait une passion pour certaines personnes, avait dit M. Montford. Mais il y avait des choses plus importantes, dans la vie, que trouver de l’or et devenir riche… Il avait cité un verset. Lequel ? Oh ! Oui : « Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s’il faisait la perte de son âme ? »
Elle pensait au vieux Daniel. C’était peut-être ce qui lui arrivait. Et si… si…
– Tim, dit-elle en tremblant, es-tu sûr que nous faisons bien… au sujet de l’or ? Je veux dire… nous n’avons pas prié pour cela, n’est-ce pas ? Et M. Monty avait l’habitude de dire…
Tim s’arrêta en sursautant :
– Nous n’avons pas prié ensemble pour cela, Tina, dit-il lentement, mais moi, j’ai prié à ce sujet la nuit dernière, quand tu dormais profondément, et je pense que c’est Dieu qui nous donne cette occasion unique pour explorer aujourd’hui. Nous allons justement pouvoir jeter les premiers jalons de notre enquête dans cette clairière.
– Oui, nous le pouvons, approuva Tina, un peu rassurée. Ce ne peut être loin à présent, n’est-ce pas, Tim ?
– Non, c’est juste là !
En se baissant, Tim contourna un grand arbre creux et, une fois passé, écarta les broussailles pour permettre à sa sœur de le suivre.
– Il y a un talus ici, Tina ; nous devons le franchir… Prête ?…
Un instant plus tard, ils atterrissaient dans la clairière, accompagnés du claquement sec des brindilles, et du roulement sonore des cailloux branlants sous leurs pieds. Alors, horrifiés, ils virent qu’ils n’étaient pas seuls !
Tina saisit le bras de son frère :
– Tim… regarde ! Chuchota-t-elle d’une voix rauque, en montrant la silhouette solitaire d’un vieil homme, appuyé sur une pelle à long manche, à côté d’un tas de terre fraîchement retournée. C’est Daniel !
Un éclair de satisfaction fit briller les yeux de Tim.
– Qu’est-ce que je t’avais dit ! murmura-t-il avec excitation. Il creuse encore !
Mais Daniel avait cessé ses travaux. Bien qu’il fût dur d’oreilles, le bruit de l’arrivée des jumeaux était parvenu jusqu’à lui, et, en cet instant, son visage ridé trahissait une conscience mal à l’aise, alors qu’il promenait autour de lui un regard apeuré.
– Eux ! Ici ! Cria-t-il.
Tim commença à se frayer un chemin à travers les buissons, Tina sur ses talons.
– Hello, Daniel ! S’écria-t-il gaiement, la découverte qu’il avait faite la nuit précédente lui donnant plus d’assurance qu’il n’en avait d’ordinaire ; nous ne savions pas que vous étiez là !
Menaçant, le vieillard brandit sa pelle :
– Allez-vous-en ! Gronda-t-il en saisissant sa pipe qui pendait dangereusement sur sa lèvre inférieure. Partez d’ici !
Tina recula, mais Tim avança encore d’un pas. Il ne s’était jamais senti aussi peu effrayé par le domestique de tante Jessie, qu’à ce moment-là. Daniel était un fanfaron, il se vantait.
– D’accord, Daniel, dit-il. Nous explorons seulement.
Daniel lui coupa la parole :
– Allez-vous-en, cria-t-il, le visage rendu livide par la fureur. Allez-vous-en, ou je… je…
Et, jetant sa pelle à terre, il saisit une énorme pièce de bois qui était à portée de sa main.
Tim n’était pas encore dompté. Déterminé à aller jusqu’au fond du mystère qui planait – il en était certain – sur la Pension des Saules, son enthousiasme l’emporta alors sur sa prudence :
– En somme, que faites-vous ici, Daniel ? Demanda-t-il hardiment.
Brandissant sa massue, le vieillard avança en titubant, ses lourdes bottes, enduites d’une couche épaisse d’argile humide, lui rendant difficile la conservation de son équilibre.
-Vous, jeune bandit ! Rugit-il. Parlez-moi encore de la sorte, et je vous battrai jusqu’à ce que je vous casse tous les os.
Et il agita son pieu d’une façon menaçante.
Tim fit un pas en arrière. Il était trop près pour trouver la situation agréable, alors que Tina, son visage ayant perdu toute trace de couleur, s’agrippait à son manteau.
– Vite, Tim… partons ! Implorait-elle toute tremblante, j’ai… j’ai peur.
Pensant immédiatement à la sécurité de sa sœur, le garçon recula pour se placer à son côté, mais ses yeux ne quittaient pas un instant le visage du vieillard.
– Ne te tourmente pas, Tina, dit-il d’un ton rassurant, bien que son cœur battît à se rompre ; il ne nous touchera pas… il n’oserait pas…
– Je n’oserais pas ?
Daniel lança son énorme bois avec une telle force que les jumeaux chancelèrent quand il passa près de leurs visages.
– Ha ! Ha ! Gloussa-t-il avec un air diabolique, très braves, maintenant, n’est-ce pas ?
Tina ne demanda pas son reste ; mais, faisant vivement volte-face, elle recommença l’ascension du remblai en s’aidant des mains et des genoux ; les coupures et les égratignures la laissaient absolument indifférente, dans sa hâte fiévreuse pour se mettre à l’abri. En règle générale, elle avait du courage et les nerfs solides, mais la vue du visage de Daniel remplissait son cœur d’effroi. Il y avait en lui quelque chose qui la faisait toujours penser au diable – mais jamais encore elle ne l’avait vu ainsi.
Au sommet, Tim donna un coup de main à sa sœur, puis il se tourna face à son ennemi, car, s’il n’en avait jamais eu la certitude auparavant, il savait maintenant que Daniel était contre eux – contre lui en particulier. Mais ce dont il était convaincu, c’est que Daniel était en train de comploter et de machiner quelque chose dans son propre intérêt. Et malheur à quiconque essayerait d’intervenir pour s’opposer à ses plans !
– Toutes ces terres appartiennent à tante Jessie, dit fermement Tim en faisant un large geste. Nous avons aussi bien que vous le droit de venir ici. Quand nous rentrerons à la pension, je lui dirai que nous sommes venus ici pour explorer, et je verrai bien ce qu’elle en dira.
Daniel cligna des yeux :
– Et elle sera enchantée de savoir que vous fourrez votre nez dans tous les coins de sa propriété, n’est-ce pas, grogna-t-il, vous aurez vite vu ce qu’elle pense des fainéants, si vous ne le savez déjà.
Sachant Tina en sécurité au-dessus de lui, Tim se sentait plus sûr de lui. Il montra du doigt l’amoncellement de terre derrière les buissons :
– Et que pense tante Jessie au sujet des trous que vous creusez dans sa propriété, Daniel ? Dit-il vivement.
Le vieillard rit – un rire qui se perdit dans une toux grasse et sifflante, alors qu’il tirait une bouffée de sa pipe.
– Vous vous trouvez intelligent, n’est-ce pas ? Dit-il, ironique. C’est dommage que vous ne le soyez pas un tout petit peu plus pour couper du bois, ainsi que pour tout le travail que vous êtes censé faire – mais vous n’êtes guère un bon détective, après tout.
Il mit la main dans sa poche et en sortit un morceau de papier blanc, froissé :
– Jamais vu ça, avant ? Demanda-t-il en le défroissant et en le tenant assez près du garçon pour qu’il puisse le lire ; c’est votre écriture, pas vrai ?
Muet d’étonnement, Tim fixait le bout de papier froissé. Oui, c’était bien son écriture, et ces mots y étaient écrits : « Tu es le Dieu qui me voit » (Gen. 16, 13). C’était un verset des « recherches bibliques » que M. Monty leur avait fait faire. Il en avait plusieurs dans la poche de son pardessus.
– Oui, dit-il en tendant la main, c’est à moi.
– Ah ! Non, pas cela ! Le vieillard le mit rapidement hors de sa portée. Je le garde, mon gaillard.
– Mais où l’avez-vous trouvé, Daniel ? S’enquit le garçon, complètement interloqué.
Le vieux Daniel émit un ricanement vengeur :
– Ne le savez-vous pas ? demanda-t-il, moqueur. Si vous commencez à rôder aux alentours, au milieu de la nuit, il serait préférable que vous preniez garde de ne pas laisser de traces.

18ème samedi

Tandis que les yeux de Tim lui sortaient presque de la tête, la respiration haletante qui venait du sommet du talus montrait que Tina n’était pas moins surprise.
– Où… où l’avez-vous trouvé ? Balbutia-t-il, le souffle coupé.
Daniel ferma à moitié les yeux.
– Où penseriez-vous ? demanda-t-il. Dans ma cabane, naturellement. Et je ne pense pas que vous en sachiez quelque chose ?
– Je… euh !… oui ; je…
Le vieillard pointa un doigt accusateur :
– Et quelles étaient vos intentions en rôdant autour de la demeure d’un vieillard, alors que vous pensiez qu’il n’y était pas ? Sans doute est-ce votre ami chanteur de psaumes qui vous a appris cette ruse !
Et il éclata d’un rire railleur.
– Non, dit le garçon en reprenant rapidement son aplomb. J’ai entendu des voix dans la nuit.
– Des voix ! Bah ! Le vieux Daniel fit claquer ses doigts. C’étaient les poules qui caquetaient. Je les ai entendues, et je me suis levé pour voir ce qui en était. Il y a un renard qui rôde par là autour, et il est friand de poulets.
Tim sursauta. Quelle histoire !
– Mais, Daniel… s’exclama-t-il.
Le vieillard lui coupa brusquement la parole, avec un grognement :
– Prenez garde à votre langue, gronda-t-il, menaçant. Je ne veux pas rester planté à discuter ici avec vous. Et, quant à ce bout de papier, vous l’avez choisi spécialement pour moi, eh ?
– Non, pas du tout.
Tim retint son souffle. Puis ses yeux se posèrent de nouveau sur les mots qu’il avait écrits lui-même.
– Mais Dieu nous voit, Daniel, quoi qu’il en soit, ajouta-t-il vivement.
Le visage du vieillard prit un aspect plus menaçant encore et, sur le moment, Tim crut qu’il allait déchirer le papier, mais il se ravisa et le remit dans sa poche.
– Cela vous apprendra à garder vos sermons pour vous, marmonna-t-il, mal à l’aise. Et cela vous apprendra à ne pas mettre le nez dans mes affaires. Je vous surveillerai ; quiconque traverse une fois mon sentier n’échappe pas une seconde fois. Maintenant, filez d’ici, vous deux – pendant que vous en avez la chance.

11. Daniel a le dessus

Tim n’attendit pas une seconde invitation. Le sursaut de courage qu’il avait montré venait de fondre entièrement à la vue du morceau de papier qu’il avait laissé tomber à son insu dans la chambre de Daniel ; il se voyait découvert, alors qu’il croyait que sa perquisition était vraiment restée son secret.
Tournant vivement sur ses talons, en un instant il fut de nouveau à côté de sa sœur.
– Viens, Tim ! supplia Tina en s’accrochant à son bras ; son visage était tout pâle, et ses grands yeux remplis de frayeur.
Cette fois, Tim n’hésita pas :
– Très bien, Tina, admit-il vivement ; nous allons rentrer à la maison aussi vite que possible ; et alors je demanderai à tante Jessie pourquoi nous ne pouvons pas aller dans cette clairière, ajouta-t-il d’une voix qui voulait être entendue de Daniel.
Mais ce ne fut qu’environ une heure plus tard qu’ils furent de retour à la Pension des Saules, fatigués et les pieds endoloris. Et la vue du visage fermé de tante Jessie qui les attendait à la petite porte de bois leur fit comprendre qu’ils n’auraient pas une réception agréable.
Le fait est qu’ils avaient été tellement occupés à parler du vieux Daniel et de son mystérieux travail, qu’au croisement des sentiers ils s’étaient engagés dans une mauvaise direction et avaient presque perdu leur chemin. Ils n’étaient pas assez familiarisés avec le coin pour pouvoir s’y reconnaître lorsqu’ils sortaient des chemins battus. Cependant, alors qu’il semblait qu’ils s’étaient perdus pour de bon, Tim avait traversé des taillis, droit devant lui, pour se repérer ; et, à leur soulagement, il avait aperçu un sentier bien tracé, qui descendait en serpentant vers la petite ville que l’on apercevait tout en bas entre les arbres. Mais c’était un chemin qui faisait beaucoup de détours, et quand, enfin, ils furent de retour à la pension, il était bien plus tard que d’habitude.
– Où avez-vous donc été ? Demanda tante Jessie d’un ton de colère, aussitôt qu’ils furent à portée de sa voix.
Quoique harassés, ils parcoururent la distance qu’il leur restait à franchir avec une incroyable rapidité, et ce fut essoufflés et haletants qu’ils arrivèrent à la porte, devant elle.
– Nous sommes fâchés d’être en retard, tante Jessie… commença Tim en guise d’entrée en matière.
Mlle Winterbloom leva la tête.
– Fâchés ! Gronda-t-elle ; je pense que vous devez l’être, en arrivant de l’école à cette heure. Vous devriez être honteux que votre travail ne soit pas fait, laissez-moi vous le dire !
– Oui, tante Jessie, convint Tim, respectueusement, mais nous allons le faire tout de suite.
Et, poussant le portillon, il se mit de côté pour laisser passer Tina. Ce fut en tremblant qu’elle entra ; jamais elle ne pourrait s’habituer au caractère colérique de tante Jessie.
– Et pourquoi êtes-vous en retard ? Demanda-t-elle en mettant la main sur l’épaule de la fillette et en la serrant comme un étau.
Tina trembla encore en levant les yeux vers le visage plein de colère de sa tante :
– Je… nous nous sommes perdus, tante Jessie, murmura-t-elle.
– Perdus ! Lança rageusement Mlle Winterbloom. Perdus ! Sur le chemin de l’école à la maison ? Ne soyez pas ridicule !
Et elle donna une telle secousse à Tina, que ses dents s’entrechoquèrent.

19ème samedi

Tim s’avança vivement. Il n’était jamais très loin quand Tina était en peine.
– Nous nous sommes vraiment perdus, tante Jessie, dit-il fermement. Nous ne sommes pas allés aux « sports » aujourd’hui, aussi était-il très tôt, et nous sommes partis en exploration…
– En exploration ! Mlle Winterbloom se retourna vers le garçon d’un air féroce ; et puis, quoi encore ? Vous avez l’impertinence de rester là pour me raconter que vous êtes allés explorer alors qu’il y avait du bois à couper, des vaches à traire et du jardinage à faire – et que Mme Tupman ne pouvait pas avoir de beurre pour la table jusqu’à ce que vous (se tournant vers Tina) battiez la crème ! Réellement, quelles échardes vous êtes dans ma vie !
– Nous ne voulions pas être en retard, tante Jessie, tenta d’expliquer Tim.
– Vous n’aviez certainement pas l’intention de revenir directement à la maison, dit Mlle Winterbloom d’un ton bourru ; cela est parfaitement clair. En tout cas, Daniel est dans la cour, et dans un bel état, je vous assure ; il y a une heure ou plus qu’il vous attend !
Tim releva ses épaules.
– S’il vous plaît, tante Jessie, dit-il calmement, il y a quelque chose que nous aimerions vous dire au sujet de Daniel.
Mlle Winterbloom le regarda fixement.
– Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle.
Tim tint bon.
– Nous… nous croyons que Daniel fait des choses qu’il n’a pas envie que vous sachiez, tante Jessie, et il continua : depuis quelque temps nous avons des soupçons…
– Vraiment ! Mlle Winterbloom ne paraissait pas spécialement impressionnée. Daniel sera content quand il entendra cette histoire.
Tim fonça, la voix excitée et véhémente :
– Tante Jessie, savez-vous s’il y a de l’or à la Pension des Saules ?
– De l’or ? Non, bien sûr ! dit la demoiselle d’un ton sec et irrité. Rentrez tout de suite et mettez-vous au travail… Vous ne faites que dire des tas de sottises.
– Non ! Tante Jessie… s’il vous plaît ! Intervint anxieusement Tina, car le souvenir de la scène de la clairière était encore tout frais à sa mémoire.
La bouche pincée, Mlle Winterbloom les regardait l’un après l’autre.
– Là ! Maintenant, une fois pour toutes… qu’y a-t-il donc ?
Tina regarda son frère par-dessus son épaule, pour lui faire comprendre qu’il devait parler le premier.
– Nous croyons qu’il doit y avoir de l’or quelque part, à la Pension des Saules, tante Jessie, enchaîna-t-il, et nous sommes persuadés que Daniel essaie d’en trouver – là-bas, dans cette petite clairière, au pied de la colline. Il creuse très souvent à cet endroit… nous l’avons trouvé aujourd’hui en train de creuser là…
– Oh ! Les sourcils de tante Jessie se soulevèrent en accents circonflexes, et quand cela, je vous prie ?
– Il y a environ une heure. Nous avons quitté l’école à trois heures et demie, et nous sommes allés tout droit vers la clairière pour explorer, et Daniel n’était pas content quand il nous a vus.
– Et c’était cet après-midi, vers les quatre heures, dites-vous ?
– Oui, répondirent ensemble les jumeaux.
L’expression de Mlle Winterbloom s’assombrit encore.
– Très bien, dit-elle d’un ton décidé. Cela me prouve que vous n’êtes tous les deux qu’une paire d’intrigants. Vous êtes condamnés par vos propres paroles.
– Mais… mais…
Les jumeaux la regardaient, abasourdis.
– Oui, cria-t-elle. Pensez que vous essayez d’accuser un aide de confiance – et que j’aurais pu croire à votre histoire si je ne lui avais pas parlé moi-même dans la cour, durant cette dernière heure.
Les jumeaux soupirèrent.
– Mais, tante Jessie, vous ne pouvez pas avoir été… s’aventura à dire Tim, stupéfait.
Mlle Winterbloom se redressa de toute sa hauteur :
– Timothée Trescott, dit-elle froidement, si vous ajoutez un mot de plus, je vous envoie à Daniel, en lui demandant de vous donner la plus belle raclée que vous ayez jamais reçue, pour votre insolence. Vous allez bientôt me dire que je ne dois me fier ni à mes propres yeux, ni à mes propres oreilles !
Tina ne put se contenir plus longtemps.
– Mais, tante Jessie…
– Comment osez-vous ! Tante Jessie tapa violemment du pied. Je vais vous démasquer tous les deux. Vous allez venir immédiatement en présence de Daniel, et vous lui ferez face avec tous vos vilains mensonges. Allez ! Remuez-vous ! Et elle poussa Tim si brutalement qu’il alla trébucher contre sa sœur.
– Quoi qu’il en soit, ses bottes sont complètement couvertes de boue, je le sais, je l’ai remarqué, insista Tina avec un petit rire nerveux.
– Non, ce n’est pas vrai, déclara tante Jessie en lui envoyant un coup de coude dans le dos. Si les vôtres étaient aussi propres que celles de Daniel, tout irait bien. Vous pourrez vous excuser auprès de cet homme honnête et bon. De ma vie, je n’ai jamais vu une chose pareille !
Pendant ce temps, ils avaient contourné la maison, et ils pouvaient apercevoir Daniel se traînant à travers la cour.
– Alors, vous les avez trouvés, mademoiselle ? Dit-il en touchant respectueusement son chapeau. Où étaient-ils donc ?
Mlle Winterbloom secoua la tête :
– Ils n’ont pas arrêté depuis leur retour de me raconter des mensonges qui n’ont ni queue ni tête, déclara-t-elle.
Les yeux de Tim flamboyèrent :
– Daniel sait très bien où nous avons été, jeta-t-il en regardant le vieillard droit dans les yeux. Il nous a vus là, dans la clairière, au pied de la colline ; il nous a parlé…
Daniel se gratta la tête.
– Moi ? Répéta-t-il, l’air étonné. Excusez… je ne suis allé dans aucune clairière.
– Daniel ! Haletèrent les jumeaux, horrifiés en entendant ce mensonge débité sans honte.
Ou alors… ou alors… mais pourtant ils n’avaient pas rêvé ?
– Bien sûr que vous ne vous êtes pas éloigné, Daniel ! Dit Mlle Winterbloom, avec satisfaction. J’ai causé avec vous ; je m’en souviens bien.
– Je vous remercie, mademoiselle, rétorqua le vieillard avec un véritable élan de reconnaissance. Si j’avais été dans la clairière, cela m’aurait demandé presque une heure, pour en revenir. Je ne peux pas courir comme ces deux coquins. Je suis un vieil homme, mademoiselle.
Et il grimaça comme s’il souffrait en essayant de se redresser.
– Oui, et un honnête homme, aussi, Daniel !
Les jumeaux étaient muets. Ahuri, Tim regarda Tina ; Tina lui rendit son regard, déconcertée, effarée.
Que signifiait tout cela ? Daniel était là, niant avec de grands éclats de voix être jamais allé dans la clairière, alors que leurs oreilles résonnaient encore des menaces qu’il avait proférées quand ils l’avaient dérangé dans le travail qu’il faisait en cachette ?
Mais comment était-il revenu à la maison ? Là était le mystère… Si tante Jessie avait causé avec lui dans la cour pendant l’heure écoulée, alors, il devait être revenu à la Pension des Saules presque aussitôt qu’ils l’avaient quitté. Mais… comment ? Le chemin le plus court pour revenir de la clairière prenait à peu près une heure de marche. Bien sûr, s’ils n’avaient pas perdu leur chemin, ils auraient pu être là beaucoup plus rapidement, mais même ainsi, Daniel les aurait devancés, semblait-il. Certes, ils ne s’étaient pas attendus à cela… Ils savaient bien que Daniel était rusé, mais qui aurait pu prévoir cela, quand ils venaient de le surprendre travaillant là en cachette ?
– Et puis… Christina ? Tante Jessie se tourna vers sa tremblante nièce, en ricanant. Avez-vous quelque chose à dire sur l’état des bottes de Daniel ?
Tina avala sa salive avec difficulté, en regardant fixement les pieds de Daniel, comme si jamais elle n’avait vu de sa vie une seule paire de bottes.
– Elles sont… elles sont propres ! Murmura-t-elle.
– Propres ? Répéta Daniel, feignant la surprise. Pourquoi donc ?… ne le sont-elles pas toujours ?
– Elles étaient couvertes de boue, quand vous étiez en train de prospecter dans la clairière… Je sais qu’elles l’étaient ! Lança Tina hors d’elle, sans se soucier des conséquences. Vous les avez changées !
– Eh bien !… Par exemple !
Le vieillard fit entendre un grognement dédaigneux en se tournant vers Mlle Winterbloom :
– Ils vont bientôt prétendre que je ne suis plus moi-même… simplement parce qu’ils ont eu une hallucination… ou parce qu’ils ont inventé un tas de mensonges contre un honnête homme…
– Ce ne sont pas des mensonges, Daniel ! Interrompit brusquement Tim, stimulé par l’attitude intrépide de sa sœur. C’est la vérité… et vous le savez bien !
– Silence ! Tonna Mlle Winterbloom d’une voix qui coupait court à tous les arguments. Comment osez-vous vous tenir là, tous les deux, à accuser ainsi un homme si honnête et si bon, alors que vous ne pouvez pas prouver un seul mot de ce que vous prétendez ? Comment osez-vous ?…
Tim releva les épaules.
– S’il vous plaît, tante Jessie, protesta-t-il immédiatement, nous pouvons vous le prouver, si vous voulez venir dans la clairière. Vous pourrez en juger par vous-même…
Tante Jessie secoua la tête.
– Non, merci, Timothée Trescott ! Dit-elle avec mépris ; je n’ai pas besoin de vous – ou de votre sœur – pour m’apprendre quoi que ce soit au sujet de l’un ou l’autre de mes employés. Je n’ai aucune raison de douter des paroles de Daniel.
– Merci, mademoiselle, murmura le vieux Daniel en s’inclinant de façon empressée, tandis que les yeux de Tina erraient de ses bottes à son blouson gris-vert et à ses mains noueuses et malpropres. Il n’y avait aucune marque de boue… nulle part.
– Et vous pouvez faire des excuses à Daniel pour tout ceci – tous les deux ! Continua sèchement tante Jessie. Allons, venez, excusez-vous immédiatement !
Les jumeaux échangèrent un regard. Que devaient-ils faire ? S’excuser devant Daniel, alors qu’ils savaient qu’il disait des mensonges, ou désobéir à tante Jessie en refusant de le faire ? Ils se trouvaient dans une impasse.

20ème samedi

– Ils ne sont pas si pressés de parler, maintenant, mademoiselle, hasarda Daniel, avec un sourire de satisfaction sur son visage ridé.
– Je… nous sommes fâchés de vous avoir bouleversée ainsi, tante Jessie, commença Tim avec conviction, en gardant les yeux fixés sur le visage anguleux de Mlle Winterbloom, et en ignorant totalement le domestique, pendant que Tina priait silencieusement pour qu’il soit guidé dans ce qu’il devait dire.
– Je comprends que vous pouvez l’être ! Rétorqua tante Jessie de façon agressive. Tenez, voilà Mme Tupman qui vous appelle de la cuisine, Christina, ajouta-t-elle en l’apercevant à la fenêtre. Allez-y, enfant… tout de suite. Il y a une heure que vous devriez y être !
– Oui, tante Jessie !
Tina n’attendit pas une seconde de plus pour faire demi-tour et courir vers la maison à toutes jambes. Certes, il ne lui tardait pas de retrouver Mme Tupman… mais elle éprouvait un vrai soulagement à s’éloigner de tante Jessie et du vieux Daniel. Pauvre Tim, pensa-t-elle ; elle le laissait seul pour faire front. Mais il n’était pas réellement seul, et du cœur de Tina s’élança une prière en faveur de son frère, alors qu’elle entendait la voix aiguë de tante Jessie à travers la cour…
– Donnez-lui plus de travail, Daniel, et veillez à ce qu’il ne fasse pas de bêtises ! Vous êtes trop bon avec lui, et cela ne va pas.
La réponse de Daniel fut perdue pour Tina – mais pas pour Tim.
– C’est bien vrai, mademoiselle. C’est bien de moi – au cœur trop tendre. Mais cela ne mène à rien, je le vois bien. Désormais, je lui montrerai ce que travailler veut dire.
Mlle Winterbloom approuva :
– Après ce qui s’est passé, vous pouvez en faire ce que vous voulez, Daniel… je ne m’interposerai pas. Je le laisse entièrement à votre charge… et je vous suggère qu’une bonne correction bien appliquée ne lui ferait pas de mal, ajouta-t-elle d’un ton significatif.
– Oui… il a été bien près d’en recevoir une aujourd’hui… du moins, je veux dire… marmotta-t-il embarrassé ; allez, et ramenez les vaches, paresseux, bon à rien ! Vous avez entendu ce qu’a dit votre tante ? Partez, dépêchez-vous !
Tim n’attendit pas une seconde de plus pour partir, sans attendre que Daniel ou tante Jessie changent d’avis.
Les jumeaux n’eurent plus l’occasion de causer jusqu’au moment où ils se retrouvèrent dans la chambre de Tina pour lire la Bible et prier ensemble avant de se coucher.
– Que penses-tu de tout cela, Tim ? Demanda Tina en soupirant.
Tim se frotta les mains :
– Je crois que je sais, Tina ! Murmura-t-il, excité ; il doit y avoir un passage secret quelque part, entre ici et la clairière ; ou alors, comment le vieux Daniel aurait-il pu rentrer si vite ?
Lentement, d’un signe de tête, Tina approuva.
– Peut-être as-tu raison, Tim.
Les yeux du garçon brillaient en pressentant l’aventure.
– Tina, il y a un souterrain – ou quelque chose comme cela – et je le trouverai !

12. Tim fait une découverte

Au fur et à mesure que les jours passaient, un nuage semblait descendre sur la Pension des Saules et ses habitants… un nuage que même le chaud soleil printanier ne parvenait pas à dissiper. Tante Jessie avait le visage aussi sombre qu’un jour d’orage ; le vieux Daniel était morose et de mauvaise humeur ; Mme Tupman semblait secrètement engagée pour surprendre tout ce qu’elle pouvait des affaires privées de sa maîtresse, et le rapporter à Daniel dès que l’occasion s’en présentait ; et les jumeaux étaient aussi prudents que possible, prenant toutes les précautions, en s’efforçant de manœuvrer pour éviter tout point qui amènerait un conflit, et pour saisir en même temps tout indice capable de les mettre sur une piste… Il faut bien dire, pour être vrai, qu’ils n’y réussissaient guère !
Ils ne voyaient plus autant tante Jessie ; cependant, elle était toujours la même, semblant seulement de plus mauvaise humeur, et plus piquante que jamais. Elle passait une grande partie de son temps dans ses appartements privés, travaillant sur des livres et des papiers, et répondant à une quantité de coups de téléphone.
Tina, qui travaillait dans la maison, remarquait que la vieille femme de ménage n’était jamais très loin dès que le téléphone avait sonné, et qu’elle bougonnait quand tante Jessie branchait le téléphone dans la chambre sur la ligne privée de ses appartements (ce que, généralement, elle prenait soin de faire). Alors, Mme Tupman, déçue dans son désir de connaître quelque chose de plus des affaires de Mlle Winterbloom, s’en vengeait sur Tina. Elle en avait deviné assez cependant, pour savoir où allait tante Jessie quand elle sortait en tenue de ville, certains après-midi ou pendant les week-ends – c’était quelque chose d’entièrement inhabituel pour la maîtresse de la Pension des Saules qui avait semblé n’avoir jamais cinq minutes à perdre lorsque les jumeaux l’avaient rencontrée pour la première fois.
– Elle est de nouveau allée aux courses. C’est ce que Tina entendit murmurer par Mme Tupman au vieux Daniel, en accompagnant cette confidence d’un clignement d’œil entendu. Les chiens et les chevaux… ils l’ont reprise ; tant mieux.
Il y eut alors un éclair étrange dans les yeux du vieillard, tandis qu’il murmurait :
– Elle mettra son dernier « penny » sur un cheval, et vous verrez, ce ne sera pas long… c’est moi qui vous le dis !
Un peu plus tard, Tina confia à son frère :
– Tante Jessie doit beaucoup jouer ; elle perd tout son argent, Tim ; et Mme Tupman paraît le savoir.
– Oui, il y a quelque chose qui va de travers, Tina, admit-il ; tante Jessie est toujours de si mauvaise humeur quand elle revient de ces sorties, ne trouves-tu pas ?
– Je suppose qu’elle va aux courses, et qu’elle y perd tout son argent.
– Et elle y retourne, dans l’espoir qu’elle gagnera quelque chose pour compenser. Tim était pensif. Te souviens-tu de ce que maman disait au sujet du jeu ?
Les larmes jaillirent des yeux de Tina, à la mention de sa maman. Il lui semblait l’entendre, encore maintenant, quand ils lui avaient demandé un « penny » pour prendre un billet de loterie à l’école. « C’est jouer, enfants », leur avait-elle dit, « que vous y mettiez un « penny » ou une « livre » – et jouer est mal. Vous commencez une fois, et vous ne savez jamais quand vous vous arrêterez. Restez entièrement en dehors de cela. C’est une sorte de fièvre qui pénètre dans le sang des gens, et qui les conduit à la ruine ».

21ème samedi

– Cela va ruiner tante Jessie, si elle n’y prend pas garde, dit Tina ; que pourrions-nous faire pour l’aider, Tim ?
Le visage de Tim s’éclaira.
Nous pouvons prier pour elle, Tina. Nous pouvons demander à Dieu de la délivrer.
– Oui, Tim, il le faut, répondit Tina du fond du cœur. Puis, elle fronça les sourcils : Tu sais, Tim, je crois que Daniel et Mme Tupman essayent de l’encourager à dépenser son argent toujours davantage en jouant… souvent ils lui donnent leur avis sur les chevaux.
Tim approuva :
– Oui ; et j’ai entendu le vieux Daniel dire quelque chose à ce propos ; je pense qu’ils lui recommandent celui qui perdra… Ils le font exprès. C’est un vieux filou, Tina – il souhaite que tante Jessie soit ruinée. J’aimerais que nous puissions découvrir son petit jeu.
– Tu n’as encore rien trouvé, Tim ? S’enquit Tina en soupirant.
Elle avait si souvent posé cette question depuis le jour où ils avaient exploré la clairière et découvert Daniel travaillant en cachette ; mais toujours avec le même résultat.
Tim secoua la tête :
– Je n’ai plus beaucoup de chances d’explorer, c’est ce qui m’ennuie. Ce n’est pas à cause de tante Jessie, mais le vieux Daniel ne me laisse jamais hors de sa vue.
Et c’était parfaitement vrai ; car, bien que Tim fût toujours convaincu de l’existence d’un passage secret entre la maison et la clairière, il n’avait eu aucune occasion d’avoir la confirmation de ses soupçons. Daniel était le plus grand obstacle. Les yeux du vieillard suivaient ses moindres mouvements, et Tim attendait en vain qu’il reprît sa vieille habitude de disparaître. Évidemment, il avait eu très peur, et ne voulait pas courir le risque d’être de nouveau surpris.
Pendant longtemps, tante Jessie parut presque avoir oublié l’existence des jumeaux. Outre son travail secret et ses sorties, autre chose commença à réclamer son attention : des visiteurs ! Oui, elle avait de nombreux visiteurs, qui la demandaient à n’importe quel moment… des gens à l’air important, pour la plupart ; ils paraissaient intéressés en visitant la pension et les terrains. Après cela, ils ne restaient jamais longtemps ; ils avaient juste quelques minutes d’entretien privé avec tante Jessie, puis ils partaient.
Mais il y en avait un qui la demanda plusieurs fois. Un homme vêtu d’une veste courte, et d’un chapeau noir. Un après-midi, tante Jessie lui fit visiter toute la maison, pendant que Tina, invisible dans l’office, debout sur une chaise, nettoyait les étagères. Mme Tupman lui avait ordonné de faire ce travail avant de partir faire sa sieste. Tina essaya de ne pas écouter ce qui se disait, mais l’homme au chapeau noir élevait un peu la voix…
– Sans doute, cela ne me regarde pas, Mlle Winterbloom, l’entendit-elle dire, mais je pense que vous devenez imprudente; vous savez que vous ne pouvez plus faire un nouvel emprunt – bientôt, il ne vous restera plus d’autres ressources que de liquider tout ce que vous avez.
« Liquider tout ce que vous avez ! » Le cœur de Tina était lourd, lourd. Dieu répondrait-il à leurs prières, avant que la Pension des Saules et ses beaux alentours eussent été irrémédiablement perdus par tante Jessie, esclave de sa passion du jeu ? Il fallait qu’elle dise à Tim ce qu’elle avait entendu, et ils prieraient encore plus ardemment…
Mais, lorsqu’elle revit Tim, il était très excité.
– Tina ! Murmura-t-il dans un souffle, le passage secret… je l’ai trouvé !
– Tim !… ce n’est pas vrai ! Dit-elle, l’air incrédule.
– Si ! C’est vrai ! Tim tapait des mains dans son excitation. Viens… tu verras !
– Mais comment ?… Où ?…
Tina doutait encore.
– Viens… et tu verras ! Répéta son frère, en la précédant à travers la cour.
Tina lui courut après.
– Mais Tim, où est Daniel ? S’enquit-elle, mal à l’aise, en lançant autour d’elle un coup d’œil circulaire.
Tim se mit à rire.
– Ne t’inquiète pas, Tina, il y a deux heures que je ne l’ai pas vu. Il est sans doute lui-même dans le passage secret. Par ici !
Et, courant à travers le verger, il aida sa sœur à franchir la clôture de fil de fer barbelé qui s’était affaissée, et qui marquait la limite nord de la propriété de tante Jessie.
Jamais encore Tina n’avait été de l’autre côté de la clôture du verger. C’était un morceau de terrain aride, au pied d’une colline chauve, située entre eux et la mystérieuse clairière. Ici et là, il y avait des talus de terre et de pierrailles, à demi cachés par de hautes fougères que l’on avait laissé pousser là depuis longtemps. Mais il y avait aussi une piste bien visible qui menait au pied de la colline en s’élevant, jalonnée par plusieurs larges pierres.
Tina tremblait d’excitation.
– Là ! Cria Tim en s’arrêtant brusquement et en pointant un doigt impatient vers une touffe de verdure, juste devant eux. Peux-tu le voir ?
Mystifiée, Tina secoua la tête. Tout ce qu’elle voyait, c’étaient quelques buissons tout ordinaires et des genêts épineux jaunes, avec quelques pierres éparses.
– Je ne vois rien du tout, Tim, confessa-t-elle, quelque peu désappointée.
– Naturellement, tu ne peux rien voir ! Dit Tim en riant, et en grimpant sur les pierres ; il est bien caché, mais il est là !
Le cœur battant, Tina suivit Tim. Avait-il vraiment découvert un passage secret ?…
Elle regarda attentivement pendant qu’il écartait les buissons, découvrant ainsi une vieille plaque de fer-blanc rouillé.
– C’est bien couvert par les buissons, dit-il, mais je suppose que le vieux Daniel a mis cela pour être absolument sûr que personne n’apercevrait l’entrée.
Ensemble, les jumeaux enlevèrent l’obstacle ; alors, bien visible, apparut un grand trou ayant presque un mètre de diamètre.
– Oh ! Murmura Tina en reculant d’un pas, surprise par un souffle d’air froid, humide et sentant le moisi. Penses-tu vraiment que c’est un tunnel ?
Tim fit un signe affirmatif :
– J’en suis sûr, Tina. J’ai jeté un coup d’œil un peu plus loin, et plus on va, plus il paraît s’élargir.
Tina regarda d’un peu plus près dans ce grand trou noir. Elle remarqua des toiles d’araignées suspendues à la voûte, et des traces de mousse humide et de champignons dans les fentes du rocher.
– Je me demande ce qu’il y a dedans, Tim… et où il conduit ? Murmura-t-elle.
Tim se redressa.
– Je ne le sais pas, dit-il lentement, mais je le découvrirai.
– Quand ? S’enquit anxieusement Tina.
– Tout de suite, Tina, alors que nous le pouvons. Tu viens ?…
Et, joignant l’action à la parole, il se baissa et engagea ses épaules dans la voûte sombre.
Tina lui saisit le bras en frémissant.
– Non, Tim… reviens ! Nous ne pouvons pas y aller. C’est trop noir ! protesta-t-elle.
– Mais si, nous le pouvons, insista hardiment Tim. Si le vieux Daniel peut passer par là, nous aussi !
Tina n’était pas convaincue.
– Mais Daniel peut bien ne pas passer par là, objecta-t-elle. Tu ne le sais pas de façon sûre, Tim.
– Non, admit son frère. Pourtant j’en suis convaincu. Il passe quelque part, par un passage secret ; ce doit être celui-là. Il faut l’explorer, Tina… Pense donc, il y a même peut-être de l’or, entassé dedans !
Tina commençait à montrer un peu plus d’enthousiasme.
– Je sais, Tim, s’exclama-t-elle. Il y a probablement une chambre secrète, là-dedans, où il laisse ses bottes sales et ses vêtements, après avoir prospecté ; ainsi, personne ne peut savoir ce qu’il fait.
– Bien sûr ! S’écria Tim en regardant une fois de plus dans cette caverne ténébreuse. Il nous faut découvrir le mystère, Tina. Tu peux rester ici, si tu préfères… moi, j’y vais !
– Non, Tim, s’il te plaît ! Tina était toute pâle. C’est trop noir, tu ne pourras pas voir où tu vas, et le vieux Daniel t’attend peut-être dans un coin pour t’attraper.
Tim, debout, se redressait tant qu’il le pouvait :
– Tina, dit-il fermement, ce mystère demande à être éclairci… et les Trescott n’ont jamais été des lâches.
– Non ; mais écoute, Tim, plaida sa sœur désespérément, tu dois être raisonnable. Tu ne peux pas aller ainsi dans l’obscurité. J’irais avec toi, si nous avions de la lumière… Mais nous risquons de tomber dans un trou, ou quelque chose comme cela, dans le noir.
Lentement, Tim approuva de la tête :
– Oui, Tina ; je suppose que tu as raison, admit-il à contrecœur, mais comment nous procurerons-nous une lampe, je me le demande ?
Les yeux de Tina étaient toujours rivés sur le sombre gouffre.
– Ce qu’il nous faudrait, c’est une torche électrique, dit-elle enfin.
Tim haussa les épaules :
– Oui. Mais comment pourrons-nous jamais nous procurer une torche, Tina ? demanda-t-il d’une voix morne. Elles coûtent très cher… pourtant, j’ai souvent désiré en avoir une, confessa-t-il.
– Oui… Écoute, Tim ! Brusquement, le visage de Tina s’était illuminé ; je sais ce que nous devons faire.
– Quoi donc ?
Nous prierons ! Nous demanderons à Dieu de nous envoyer une torche… C’est le meilleur moyen, dit Tina avec conviction.
Tim tressaillit. Il avait été tellement absorbé par sa découverte, qu’il n’avait plus du tout pensé à prier, pour quelque sujet que ce fût.
– Oh ! Oui, Tina, dit-il vivement, j’aurais dû y penser avant. Mais également, je ne vois pas comment le Seigneur pourrait nous en envoyer une, ajouta-t-il à voix basse.
– Qu’importe, Tim, répondit sa sœur en souriant. Demandons-Lui une torche, et laissons-Le faire. S’Il veut que nous en ayons une, Il saura bien nous la procurer !
– Oui, Tina, là tu as raison. Tim regardait vers le tunnel avec envie. S’Il désire que nous l’explorions, certainement Il nous enverra une torche.
Tina, elle, regardait le tunnel avec une certaine crainte :
– Et s’Il ne veut pas que nous y pénétrions, Tim, alors Il ne nous enverra sans doute pas de torche. De toute façon, parlons-Lui en, et puis laissons-Le, veux-tu ?
Tim sourit en prenant la main de sa sœur :
– Oui, Tina, dit-il avec un nouvel élan de confiance, nous voulons abandonner cela entre les mains de Dieu. Il sait ce qui est le mieux pour nous. Faisons-le maintenant.
Et c’est ce qu’ils firent.

22ème samedi

12. La lettre de M. Monty

Chaque samedi matin, Tina et Tim recevaient une lettre.
Du moins, arrivait-elle le samedi matin à la Pension des Saules, quand le vieux monsieur Mack apportait le courrier dans un sac de toile grise – quelque chose comme le sac dont se sert le facteur en tournée ; seulement M. Mack n’était pas vraiment facteur.
Premièrement il n’en portait pas l’uniforme ; puis il ne sifflait pas ; et il n’allait pas à bicyclette. Mais il apportait les lettres, et c’était bien le principal.
De ce côté de la ville, chacun connaissait le vieux monsieur Mack, et les jumeaux avaient bien vite appris quelque chose de son histoire. Il avait vécu toute sa vie à Silverbridge. Il avait été mineur dans sa jeunesse, et on disait qu’il avait ramassé « des tonnes d’argent », mais personne n’en était absolument certain. Tout ce que chacun savait pertinemment à son sujet, c’est qu’il vivait maintenant tranquillement et confortablement dans sa petite propriété, située à huit kilomètres environ de Silverbridge, à un endroit où il y avait eu jadis une petite mine très prospère. Il avait un cheval et un « contrat », comme on dit, pour distribuer le courrier tout le long de la route jusqu’à sa maison. Souvent, les jumeaux auraient aimé causer avec lui quand il arrivait ; mais ils ne le voyaient que le samedi, et comme tante Jessie était toujours là pour prendre elle-même le courrier, ils n’avaient aucune chance de pouvoir lui parler.
Le courrier du samedi était toujours un sujet d’excitation car ils étaient sûrs qu’il contenait une lettre pour eux, quoique très souvent, tante Jessie ne la leur donnât qu’à l’heure du thé, ou même après : cela dépendait absolument de son humeur lunatique. Mais, il était bien entendu qu’elle était là… une longue enveloppe couleur chamois avec l’adresse tapée à la machine : « Monsieur Tim et Mademoiselle Tina Trescott, c/o Mlle Winterbloom, Pension des Saules, Silverbridge ». Et, dans l’angle gauche, au bas de l’enveloppe, était imprimée nettement la mention : « Si pas réclamée, s.v.p., retourner à l’École du dimanche par correspondance. B.P. 432 M., G.P.O. »
Non, on ne pouvait se méprendre sur cette lettre, et il n’y avait aucun doute dans l’esprit des jumeaux : cette lettre devait être là chaque samedi, car M. Monty ne l’oubliait jamais. Depuis son départ de la Pension des Saules, la lettre était arrivée chaque semaine, et ils l’attendaient avec une excitation grandissante à mesure que les jours s’écoulaient. C’était la seule lettre qu’ils recevaient, et ils en ouvraient l’enveloppe à tour de rôle : Tina une semaine, et Tim la semaine suivante… opération qui demandait le plus grand soin, car toutes ces lettres étaient ensuite rangées très soigneusement. Tina les gardait toutes au fond de sa valise, parmi ses « trésors ». Un jour, quand ils seraient de retour à la maison, elle les montrerait toutes à sa maman.
Jamais ils ne recevaient de lettres de leur maman. Quand ils l’avaient quittée, elle leur avait dit que le docteur voulait pour elle le repos absolu, et qu’ainsi elle ne pourrait pas leur écrire. « Mais vous serez toujours dans ma pensée, mes chéris, avait-elle dit, et je prierai constamment pour vous. Un jour, quand Dieu le jugera bon, nous serons de nouveau réunis…»
Ce qui était palpitant dans ces lettres du samedi, c’est qu’ils ne savaient jamais exactement ce que contenait l’enveloppe. Naturellement, il y avait toujours la nouvelle leçon de l’École du dimanche, et les devoirs qu’ils avaient envoyés leur étaient retournés, corrigés et notés. Ils auraient pu être occupés des heures et des heures, pour les lire et les relire, mais tante Jessie ne leur laissait qu’une heure, les après-midi du dimanche, pour faire leurs devoirs d’École du dimanche, aussi devaient-ils les faire rapidement.

23ème samedi

Mais, aux leçons, M. Monty ajoutait toujours un petit mot personnel, écrit de sa propre main. Parfois, c’était simplement un joyeux message écrit derrière une jolie carte avec verset, qu’il avait trouvée et gardée pour eux ; une autre fois, c’était une photo : lui-même, entouré par un groupe d’heureux enfants à l’une des rencontres de l’École du dimanche ; rencontres qui avaient lieu à des dates et dans des endroits différents ; très souvent, c’était une lettre affectueuse donnant des nouvelles qu’ils lisaient et relisaient ensemble, et qui trouvaient finalement place sous l’oreiller de Tina, devenant ainsi l’inspiratrice de ses rêves heureux.
De toutes les lettres, les plus précieuses étaient bien celles où il leur donnait des nouvelles de leur maman ; fidèle à sa promesse, M. Monty était allé voir Mme Trescott à Northville ; il y était même allé plusieurs fois, et à chaque visite les nouvelles étaient de plus en plus réconfortantes : leur maman allait mieux ; elle reprenait des forces, et ses progrès réjouissaient le docteur ; Dieu répondait à leurs prières.
– Qu’y a-t-il dedans aujourd’hui, Tim ? Demanda impatiemment Tina, en regardant par-dessus l’épaule de son frère, pendant qu’il ouvrait l’enveloppe avec la lame de son canif.
– Oh ! Il y a une lettre… M. Monty nous écrit une autre lettre !
Lentement et avec précaution, Tim sortit le contenu de l’enveloppe.
– Bravo ! C’est une lettre, annonça-t-il en retirant une feuille de papier pliée, et une longue encore !
Tina pouvait à peine attendre que son frère la dépliât.
– Je me demande pourquoi il nous écrit, cette semaine, dit-elle les yeux brillants. Il ne peut pas y avoir des nouvelles de maman : il nous en a donné la semaine dernière ; il n’a pas pu aller la voir de nouveau !
– Non, bien sûr. Voyons ?… Tim ouvrit la lettre et la posa sur ses genoux, et là, assis sur le seuil de la chambre de Tina, tête contre tête, le soleil qui déclinait lentement à l’ouest, les éclairant de leurs derniers rayons, car il était déjà tard quand tante Jessie leur avait donné cette lettre, ils fixèrent toute leur attention sur la page remplie d’une écriture serrée.
– Oh ! S’écrièrent-ils en même temps. Puis, échangeant des regards qui exprimaient un profond étonnement, ils la relurent une seconde fois :
« Chers petits camarades (M. Monty commençait toujours ses lettres de cette façon), encore une petite lettre cette semaine, parce que j’ai tout à coup pensé à quelque chose. Pourrez-vous le croire… mais, quand j’ai quitté la Pension des Saules, j’y ai oublié un objet, et il ne m’a pas manqué jusqu’à maintenant ! C’est ma torche ! Ma belle torche à la lumière éclatante. Et je sais exactement à quel endroit je l’ai laissée : en haut, dans le tiroir de gauche de la commode en cèdre qui est dans la chambre que j’occupais. Je ne sais si quelqu’un l’a trouvée ou non, mais j’écris à tante Jessie pour lui demander de te la donner, Tim, si elle la retrouve. Je m’en suis passé depuis si longtemps, que je pense inutile de prendre la peine de me l’expédier ; de toute façon, je reviendrai à Silverbridge un de ces jours, j’espère, et tu me la rendras à ce moment-là. Entre-temps, elle pourra vous rendre service – les torches sont très utiles à la campagne. Ne vous faites pas de soucis si vous usez la pile ; je pourrai toujours en acheter une autre. Mais surtout, « petits camarades », n’oubliez pas « la Torche » qui ne faiblit pas, la « Lampe » qui ne s’éteint jamais (Ps. 119. 105). Dieu vous bénisse. Avec mon affection chrétienne, votre ami sincère en Jésus Christ, M. Monty ».
La lettre s’échappa des mains de Tim…
– Tina ! Exulta-t-il. Il a répondu à nos prières ! Nous avons une torche !
– Oh ! Tim, n’est-ce pas merveilleux ? Dieu a répondu à nos prières ! Et Tina jeta ses bras autour du cou de son frère.
– Oui, et par quel merveilleux chemin, admit Tim, ému. Je n’aurais jamais pensé que Dieu se servirait de M. Monty pour nous envoyer une torche… Et toi ?
– Non, moi non plus, confessa Tina ; mais maintenant, en y réfléchissant… qui, mieux que M. Monty, pouvait être employé par Dieu ?
Elle pensait à la façon merveilleuse dont il connaissait sa Bible, et combien il l’aimait ; elle pensait aux prières qu’elle lui avait entendu prononcer. Oui, M. Monty vivait si près de Dieu qu’il n’était pas étonnant que ce fût lui qui ait été choisi par leur Père céleste, pour répondre à leurs prières et leur procurer une torche.
– Et nous n’en aurions pas acheté une pareille ! Déclara Tim avec enthousiasme, Tina, jamais !
– Non, certainement, approuva vivement Tina. Tim, Dieu a été si bon pour nous
– Oui ; et nous ne devons pas oublier de Le remercier, Tina. Faisons-le tout de suite.
Alors, se glissant dans la chambre de Tina, ils s’agenouillèrent ensemble à côté du lit, et firent monter leur simple prière de reconnaissance à Celui qui a promis de pourvoir à tous les besoins de ceux qui se confient en Lui.
– Mais, naturellement, ajouta Tina légèrement troublée par une pensée qui la frappa soudain, dès qu’ils se furent mis debout, nous avons encore à demander la torche à tante Jessie.
– Oh ! Elle nous la donnera volontiers, continua Tim, confiant, encore sous le coup de la réponse merveilleuse qu’ils venaient d’avoir.
– Mais, suppose qu’elle ne le veuille pas ?
La voix de Tina était encore pleine de doute.
Tim se mit à rire :
– Eh bien ! Alors… je la lui demanderai !
– Mais, Tim…
Tim était devenu très sérieux :
– Voyons, Tina, tu ne penses pas que tante Jessie ait plus de puissance que Dieu, tout de même ?
Tina sourit :
– Oh ! Non, Tim ! Dit-elle promptement, en secouant la tête.
Pourrait-on jamais oublier que Dieu avait sauvé ses tresses des ciseaux menaçants de tante Jessie, en répondant à leurs prières ?
– Je suis absolument sûr, Tina, continua Tim avec conviction, que le Seigneur désire que nous explorions ce souterrain… Ceci en est la preuve, ajouta-t-il, en brandissant la lettre de M. Monty. Il y a quelque chose ici qui va de travers, et, si seulement nous pouvons entrer dans ce souterrain, je suis sûr que nous éclaircirions le mystère. Ainsi, si tante Jessie ne nous donne pas la torche ce soir, je la lui demanderai.
Ce jour-là, les jumeaux ne virent plus qu’une fois tante Jessie, au moment du thé ; elle pénétra brusquement dans la cuisine pour informer Mme Tupman qu’elle aurait deux hôtes importants pour le dîner du lendemain :
– Deux personnes avec qui j’espère faire des affaires, expliqua-t-elle avec aigreur, aussi vous veillerez à ce que tout soit irréprochable.
– Oui, mademoiselle, répondit respectueusement la femme de ménage.
Et, ignorant entièrement les jumeaux, Mlle Winterbloom tourna les talons et s’en alla.
Tina et Tim échangèrent un coup d’œil. Il était bien évident que tante Jessie n’avait pas l’intention de soulever l’affaire de la torche, quoiqu’elle eût reçu une lettre de M. Monty en même temps qu’eux, et encore moins de la leur donner. Alors, il n’y aurait rien d’autre à faire que de la lui demander le lendemain matin.
Le matin arriva, et, en dépit de toute la confiance qui remplissait Tim le jour précédent, il se sentait un peu nerveux, le moment venu. Tante Jessie n’était vraiment pas une personne facile à approcher, mais que dire lorsqu’elle attendait des visiteurs importants !
Mais Tim était bien déterminé à entrer à tout prix en possession de la torche. Il pressentait que beaucoup de choses en dépendaient ; et sa conviction qu’il serait entièrement répondu à leurs prières n’avait jamais faibli. Cependant, quand il se trouva face à face avec tante Jessie dans le couloir, son cœur battit plus fort et ses genoux se dérobèrent…
– S’il vous plaît, tante Jessie, commença-t-il poliment, j’aimerais vous parler.
Impatiemment, Mlle Winterbloom le poussa de côté :
– Otez-vous de mon chemin ! Gronda-t-elle, irritée. Je suis trop occupée pour être embarrassée par des enfants. Je ne comprends pas comment j’ai pu accepter de vous recevoir ici. Je n’ai jamais eu que de la malchance depuis que vous êtes arrivés – vous et votre impertinente sœur ! Sortez !… moins je vous verrai, mieux ce sera.
Mais Tim ne bougea pas.
– S’il vous plaît, tante Jessie, reprit-il en faisant un pas de côté pour l’arrêter, alors qu’elle essayait de poursuivre son chemin, je ne vous retiendrai pas longtemps ; c’est seulement à propos d’une lettre.
– Une lettre ? répéta Mlle Winterbloom en fronçant les sourcils. De quoi donc au monde voulez-vous parler, enfant ? Expliquez-vous ! Ne parlez pas par des énigmes !
– Je… je me demandais si vous aviez reçu une lettre de M. Monty, hier, tante Jessie. Vous vous souvenez, M. Monty était un pensionnaire.
Mlle Winterbloom lui lança un regard étincelant.
– Je vois que vous avez un culot invraisemblable, Timothée Trescott ! Dit-elle sèchement en serrant ses lèvres minces. Et depuis quand ma correspondance vous intéresse-t-elle, s’il vous plaît ?
– Je… je ne voudrais pas que vous pensiez que je suis impoli, tante Jessie, continua le garçon, pas du tout intimidé par ses paroles, mais je pense que M. Monty vous demandait…
– Me demandait de vous donner sa torche, eh ? Termina tante Jessie renfrognée. Pourquoi, je ne comprends pas ! Mon opinion, c’est qu’il a plus d’argent que de bons sens pour donner une telle torche à un garçon aussi brouillon, pour jouer avec. Ce ne serait pas bon pour vous, en fin de compte, ajouta-t-elle d’un ton qui mettait un point final à la conversation, vous avez une lampe tempête pour trouver votre chemin quand vous allez vous coucher.
– Oui, tante Jessie, admit Tim avec effort, mais, s’il vous plaît, j’aimerais avoir la torche…
Mlle Winterbloom fit la moue :
– Et pourquoi ? demanda-t-elle.
Tim hésita. S’il lui donnait la véritable raison, il savait qu’il ne l’obtiendrait jamais ; mentir était hors de question…
– S’il vous plaît, tante Jessie, dit-il tout à coup, avec un nouvel élan de confiance, cela prendrait très longtemps pour vous l’expliquer, et vous n’avez pas le temps de m’écouter. Si vous vouliez seulement me la donner, je ne vous ennuierai plus.
L’expression de Mlle Winterbloom se détendit un peu. Elle était presque flattée : peut-être cet enfant réalisait-il que son temps était précieux, après tout…
– Venez par ici, alors, et je vous la donnerai, dit-elle brusquement.

24ème samedi

13. Le tunnel secret

L’école de Silverbridge eut un congé inattendu un après-midi de la semaine suivante. Une conférence importante devait avoir lieu dans un centre éloigné de quelques kilomètres, et la maîtresse avait reçu l’ordre de fermer l’école pour pouvoir y assister. Aussi, quand les jumeaux furent de retour à la Pension des Saules, immédiatement après le lunch, personne ne s’attendait à les voir, et ils ne furent accueillis que par le profond silence qui enveloppait toutes choses.
Tante Jessie devait être très occupée, elle attendait des visites dans la journée ; ils l’en avaient entendue parler le matin même, avant de partir pour l’école. Après de furtives investigations, ils ne découvrirent aucun signe qui indiquât la présence de Daniel ou de Mme Tupman. Cette dernière faisait probablement la sieste, pensèrent-ils. Mais la disparition de Daniel était plus troublante.
Tim sortit sa torche.
– Viens, Tina ! Dit-il impétueusement. Saisissons maintenant l’occasion qui nous est donnée pour explorer.
Les yeux de Tina brillèrent.
– Tu veux dire le tunnel, Tim ?
Et le ton de sa voix changea en un murmure prudent.
Mais il n’y avait personne par-là, pour l’entendre ; la Pension des Saules et ses alentours étaient tout à fait déserts.
– Oui ! Viens donc ! S’écria encore son frère. Nous allons éclaircir le mystère, Tina. Nous allons découvrir où mène ce tunnel…
Et, glissant la torche sous son pull-over, au cas où ils rencontreraient le vieux Daniel, Tim s’élança en direction du verger, et vers l’aventure palpitante qui les attendait au-delà. Tina le suivait de près. C’était enfin l’occasion qu’ils avaient tant attendue !
Se frayant un passage à travers la clôture, tout au fond du verger, puis par-dessus les remblais de terre et de pierres qui s’étendaient entre eux et le but désiré, Tim s’arrêta enfin devant le bouquet de buissons verts et jaunes qui masquaient l’entrée du mystérieux tunnel.
– Nous y voilà ! Dit-il à voix basse, car le silence qui les enveloppait semblait presque surnaturel.
Le calme de cet après-midi paraissait avoir submergé la campagne inondée de soleil. Il n’y avait même pas un souffle de vent qui fît frémir les arbres – pas un son, excepté le craquement des brindilles et des fougères qu’ils foulaient aux pieds dans leur hâte. Maintenant qu’ils s’étaient arrêtés, tout était tranquille.
Poussant les buissons de côté, la vieille pièce de fer-blanc rouillée qui défendait l’entrée secrète apparut. Elle était exactement comme la première fois qu’il l’avait vue… ou, est-ce que ?
Tim se baissa et montra du doigt un petit tas de terre humide tout près de la pièce de fer-blanc.
– Regarde, Tina ! s’écria-t-il, haletant ; de la terre fraîche devant le tunnel ! Quelqu’un a passé par là… et il n’y a pas longtemps, encore !
Le visage de Tina s’assombrit.
– Oh ! Tim, penses-tu… que c’est le vieux Daniel ?
Tim serra les dents.
– Je le pense… Mais qui que ce soit, je veux le découvrir !
Et, ne se laissant effrayer par rien, il repoussa la barricade, et la gueule noire du tunnel apparut.
– Viens ! Tina, donne-moi la main !
Intimidée, Tina mit sa main dans celle de son frère, et ensemble ils entrèrent dans la plus grande aventure de leur séjour à Silverbridge…
L’entrée du tunnel était tellement étroite, qu’ils durent se baisser pour y pénétrer, mais après quelques mètres, il s’élargit assez pour qu’ils puissent s’y tenir debout et continuer ainsi.
L’air était froid et humide, et, lorsqu’ils eurent tourné le dos au faible rayon de lumière qui filtrait au travers de l’entrée, les ténèbres étaient si intenses qu’ils en étaient oppressés. Tina laissait échapper une toux étouffée, qui résonna étrangement au-dessus d’eux, contre le plafond raboteux, et ils durent s’arrêter un moment pour se ressaisir.
Tim éclaira la torche, et promena autour d’eux le faisceau lumineux ; le puissant rayon perça les ténèbres à la façon d’un projecteur. Le tunnel, taillé dans le roc, était assez haut pour qu’un homme pût y marcher facilement debout ; il continuait ainsi, aussi loin qu’ils purent en juger à la lumière de la torche, en s’inclinant légèrement, si bien qu’ils ne purent voir ce qu’il y avait plus avant. Le sol du tunnel était couvert de sable et de pierres éparses que l’eau, suintant à travers le rocher, avait détachées par endroits. Les crevasses à la surface du rocher étaient comblées par une fine poussière que nul n’avait dérangée depuis des années. D’affreux champignons croissaient çà et là, en s’accrochant aux parois rocheuses, et d’aventureuses araignées avaient suspendu leurs toiles grises comme des guirlandes d’un point à l’autre.
Tina poussa un petit cri aigu, en sentant tout à coup un courant d’air et un battement d’ailes tout près de sa tête.
– Oh ! Qu’est-ce que c’est ?
– Des chauves-souris, dit Tim bravement.
Mais il fit lui-même un brusque écart pour éviter d’être heurté.
– Elles ne t’ont pas cognée, Tina ?
Tina s’agrippa des deux mains au manteau de son frère :
– Je n’aime pas à être là-dedans, Tim, murmura-t-elle d’une voix toute changée.
Juste à ce moment-là, Tim ne goûtait pas beaucoup cela lui non plus, bien qu’il essayât de prendre un ton rassurant. Il n’aimait pas trop les chauves-souris. Elles s’élançaient avec une telle rapidité qu’on ne pouvait jamais dire exactement où elles se trouvaient. Et on ne pouvait les voir dans cette obscurité. Même la torche puissante de M. Monty n’était pas d’un grand secours pour suivre à la piste ces étranges créatures qui disparaissaient comme des esprits d’ombres… aimant l’obscurité et haïssant la lumière. Soudain, aussi rapide que les battements d’ailes au-dessus de sa tête, une pensée traversa l’esprit de Tim : imaginez un peu qu’on choisisse de vivre dans un endroit noir et sentant le moisi, alors qu’au-dehors se trouvait toute la beauté de la création de Dieu, le soleil brillant et l’air frais, pour la jouissance de toutes ses créatures !
La main du jeune garçon tremblait un peu en tenant la torche. Il était si étrange de trouver quelque chose de vivant dans ce souterrain. Puis, se souvenant des signes révélateurs trouvés à l’entrée, son cœur battit plus vite. Peut-être les chauves-souris n’étaient-elles pas les seules créatures vivantes dans ce tunnel ! Quelqu’un pouvait facilement se cacher là-dedans maintenant… derrière les saillies déchiquetées de ces rochers…
Tim sentit l’étreinte de sa sœur se resserrer, et une sorte de malaise le submergea. Il n’aurait jamais dû amener Tina là-dedans, se dit-il. N’importe quoi pouvait arriver… le vieux Daniel pouvait leur sauter dessus, même… et quel espoir pouvait-il avoir de la défendre ? Il ne se souciait pas de lui-même, mais il avait la charge de Tina, il avait promis à maman de veiller sur elle. Et ici ce n’était point une place pour une fille… Il aurait dû y venir seul.
– Tina ? Tim abaissa sa torche en se retournant pour lui faire face. Je n’aurais pas dû t’amener ici… Je vais te raccompagner, si tu veux.
Mais Tina ne le pensait pas ainsi et elle protesta :
– Non ! Non ! Je reste avec toi, Tim. Je… je ne suis pas vraiment effrayée, ajouta-t-elle bravement. C’est… un amusement !

25ème samedi

Tim eut un rire étouffé. Un amusement ! Il aurait bien aimé pouvoir l’appeler ainsi, juste à ce moment-là ! Mais était-il vraiment amusant de penser qu’ils étaient là-dedans, sur la trace du secret du vieux Daniel, en fin de compte ? Ils étaient de vrais explorateurs… des détectives… L’esprit d’aventure s’empara de nouveau de lui. Aussi longtemps que Tina gardait le moral, il pouvait braver n’importe quoi.
– Bravo ! Tina, dit-il joyeusement, en avançant de nouveau avec un regain de confiance. Nous continuerons ensemble.
Lentement, sans bruit, ils choisissaient soigneusement leur chemin le long du tunnel, Tim éclairant chacun de leurs pas avec la torche. Ils ne devaient prendre aucun risque. Ce chemin leur était inconnu. Ils ne savaient pas quels pièges ou quels traquenards les guettaient, à demi-cachés parmi les pierres, le sable, et les planches humides et pourries qui se trouvaient ici et là, en travers de leur chemin. Ils ne savaient pas quels dangers cachés les attendaient derrière ces rochers noirs, qui avançaient de chaque côté en saillies menaçantes. Oui, ils devaient être très prudents.
– Nous avons eu la torche juste au bon moment, Tim.
Tina glissa sa main dans celle de son frère et la serra très fort.
– Oui, admit Tim, ému. Si M. Monty pouvait nous voir en cet instant, il dirait qu’elle est réellement « une lampe à notre pied », ne crois-tu pas ?
– Oui.
Le souvenir du visage si magnifique de M. Monty saisit Tina, et, pour un moment, elle oublia qu’ils étaient engagés dans une aventure palpitante.
– Et je pense qu’il dirait, ajouta-t-elle en réfléchissant, que c’est tout à fait comme dans la vie. Nous n’avons encore jamais passé par ce chemin, et nous n’en connaissons pas les dangers… Tu te souviens, Tim, la façon dont il tirait une leçon de tout.
– Oui, et de bonnes leçons, encore ! – Tim serra plus fermement la torche. Il aurait dit que la Bible est la lampe divine qui guide nos pas, et nous montre la route à suivre pour que nous ne tombions pas dans le péché. Prends garde ! Tina, ajouta-t-il brusquement. Il y a de l’eau, juste là !
Marchant sur le côté pour éviter une large flaque d’eau noire et boueuse, ils découvrirent une énorme brèche dans la paroi du tunnel ; elle semblait aller en s’élargissant et se transformer en une vaste salle taillée dans le roc.
S’arrêtant prudemment à l’entrée, Tim dirigea la lumière de la torche vers l’ouverture, et tous deux scrutèrent l’obscurité. C’était une grotte sans autre issue, et pas très grande, après tout, avec quelques cailloux éparpillés çà et là.
– Nous ferons bien de l’explorer aussi, dit Tim en enjambant le tas de pierres, devant lui. Nous trouverons peut-être quelque chose, là-dedans.
Tout en le suivant dans la grotte, Tina ne lâchait pas la main de son frère. Un nuage de poussière s’éleva, alors qu’ils avançaient, les saisissant à la gorge et les suffoquant presque, tirant les chauves-souris de leur sommeil et les précipitant en un vol fou.
– Cela a pu être une sorte de magasin, dit Tim en s’aventurant plus loin, la torche toujours éclairée dans sa main, où ils gardaient l’or quand ils travaillaient dans les mines, peut-être.
Tina se serrait tout contre Tim, alors qu’il se dirigeait vers l’un des gros blocs de rocher placé contre le mur.
– Est-ce que ce ne serait pas drôle, Tim, s’il y avait de l’or ici maintenant ? murmura-t-elle en retenant sa respiration.
Le garçon rejeta ses épaules en arrière :
– Nous en trouverons, Tina, dit-il avec entêtement, en poursuivant son chemin à tâtons.
– Oh ! Tim, fais donc attention ! s’écria Tina alarmée, en s’agrippant à son frère des deux mains pour essayer de le retenir, alors que son pied heurtait quelque chose à demi caché dans le sable… quelque chose qui rendit un son dur et métallique, quand il l’envoya d’un coup de pied contre la saillie du rocher.
– Qu’est-ce donc, je me le demande ? Passant la torche dans la main qui tenait celle de Tina, il se baissa et fouilla le sol sablonneux jusqu’à ce que ses doigts rencontrent quelque chose de dur.
– Qu’est-ce que c’est, Tim ?
Tina regarda par-dessus l’épaule de son frère qui, très excité, le saisit avec des doigts tremblants et commença à l’examiner à la lumière de la torche.
C’était un morceau de quartz, presque trop lourd pour être tenu facilement avec une seule main.
Tim souffla pour chasser la poussière qui le recouvrait, et l’examina de plus près. Il y avait une large veine qui courait au travers, une veine de couleur brune qui, à la lueur de la torche avait même une chaude teinte cuivrée.
– C’est de l’or, murmura Tim d’une voix frappée de stupeur.
– De l’or ? Répéta Tina, incrédule.
– Oui, c’est de l’or. Ne t’avais-je pas dit qu’il y avait de l’or, ici, quelque part ? cria Tim, triomphant.
– Mais… mais je me demande comment il est venu ici ?
Tina regarda autour d’elle d’un air perplexe.
– Oh ! Quelle beauté ! Tim tournait et retournait son trésor dans sa main, en époussetant la poussière et de petits morceaux de boue séchée qui s’y étaient attachés, avec des gestes qui étaient presque des caresses.
– Tim, regarde… de la boue ! Murmura Tina en même temps qu’une idée lui traversa l’esprit. Je sais ! Daniel l’a extrait de la carrière. Souviens-toi ?…
Tim l’admit sans peine :
– C’est bien ce que je pense, Tina. Rien n’est plus certain que cela, c’est qu’il cherche de l’or dans cette clairière, et s’il en trouve… c’est bien ici le meilleur endroit pour le cacher !
Les yeux de Tina brillaient à la lumière de la torche, qu’elle portait elle-même maintenant, pendant que Tim examinait sa trouvaille en la tenant des deux mains.
– Penses-tu qu’il puisse y en avoir davantage, Tim ? Suggéra-t-elle ardemment.
– Si Daniel a apporté celui-ci ici, je suis sûr qu’il y en a d’autres, répondit son frère avec conviction, et je vais m’en rendre compte tout de suite.
– Tim ! Soudain, Tina empoigna le bras de son frère, et sa voix se changea en un murmure d’horreur. Écoute !… des voix ! Oh ! Tim, quelqu’un vient !

26ème samedi

15. Pris !

Tim éteignit la torche, et s’arrêta pour écouter… tendu, en alerte.
Oui, Tina disait vrai, c’étaient bien des voix qui se répercutaient si étrangement dans le tunnel. Et… se l’imaginaient-ils, ou les voix se rapprochaient-elles vraiment ?
Un autre son frappa leurs oreilles : le bruit de pas lourds et traînants… Quelqu’un venait – et venait dans leur direction. Mais il leur était impossible de discerner à quelle distance ils étaient.
– Oh, Tim ! Qu’allons-nous faire ? D’une main moite, Tina s’accrocha au bras de son frère.
Tim prit juste le temps de pousser son précieux lingot dans la poche de son pantalon ; mais, comme il était assez gros, la couture céda en faisant entendre un craquement sec. Comme en un éclair, la pensée que tante Jessie serait fâchée traversa son esprit ; elle se mettait toujours en colère s’il leur arrivait de déchirer leurs habits. Mais, cette fois, elle leur pardonnerait, puisqu’ils lui apportaient un lingot d’or ! Qui sait… S’il avait une assez grande valeur, cela lui éviterait probablement de vendre la Pension des Saules !
– Cachons-nous ! Tina, murmura-t-il dans un souffle. Ici, vite ! Derrière ce rocher… A côté d’eux, un énorme rocher s’allongeait tout près de la muraille de l’enclos souterrain. Tim poussa d’abord Tina entre le rocher et le mur, puis s’y faufila lui-même aussi loin qu’il le put. Ce n’était pas une cachette très confortable, mais pour l’instant, ils y étaient au moins en sécurité. Alors, serrés l’un contre l’autre, ils attendirent.
Plus près… toujours plus près… le bruit des voix et des pas se rapprochait. Il semblait aux jumeaux que cela durait depuis des heures et leurs cœurs battaient à se rompre.
Puis, chaque nerf tendu à l’extrême, ils purent discerner les voix. C’étaient des voix d’hommes, fortes et bourrues. On aurait dit qu’ils se disputaient.
Tim sortit la tête pour regarder par-dessus l’arrête du rocher ; un rayon de lumière perçait les ténèbres… la lumière d’une torche. Ces hommes marchaient le long du tunnel en se dirigeant vers la caverne.
Soudain, les pas s’arrêtèrent et une lumière jaillit, l’illuminant si violemment de part en part, que, pendant un moment, Tina et Tim crurent qu’ils avaient été découverts. Mais celui qui tenait la torche devait l’avoir abaissée, car la caverne fut de nouveau plongée dans les ténèbres, ténèbres rendues encore plus épaisses par la tache de lumière qui indiquait l’endroit où les hommes s’étaient arrêtés – exactement à l’entrée de la caverne…
– Très bien, Dan ! Une voix tranchante rompit le silence. C’est là-dedans, n’est-ce pas ?
Une grosse toux sifflante fut la seule réponse. Tim envoya un coup de coude à Tina. Ses soupçons venaient d’être confirmés… Il n’y avait pas à s’y tromper : cette toux ? Il l’avait entendue si souvent ! Le vieux Daniel était là, à moins de quelques mètres d’eux ! Le vieux Daniel… avec quelqu’un d’autre… Le garçon écoutait, s’efforçant de capter chaque son. A qui pouvait bien appartenir cette voix ? Il l’avait déjà entendue…
– Allons… donnez-le ! Gronda encore la voix. Je veux un de ces lingots ; immédiatement. Après tout, je vous ai montré où les trouver, pas vrai ? C’est bien grâce à moi que vous avez été dans la clairière ; sans moi, vous n’y auriez jamais pensé. Tout ce que vous savez sur la mine ne vous aurait pas mené loin, mon ami.
– Mais c’est moi qui les ai extraits, n’est-ce pas, répondit Daniel en grommelant. Et permettez-moi de vous dire, Mack, que c’était un travail terriblement difficile !
Mack ! Tim envoya un autre coup de coude à Tina.
M. Mack… comment ? C’était donc lui ! M. Mack, le facteur ! Mais sûrement, il n’était pas de connivence avec Daniel…
– Un travail difficile ! Ricana à nouveau la première voix. Et vous avez pu en venir à bout avec vos rhumatismes ? C’est plutôt étonnant, vieux coquin.
Tim donna à Tina un troisième coup de coude. Jusqu’ici, il jouissait pleinement de son rôle de détective. Daniel était un vieux fanfaron, mais pour l’instant il avait le dessous. C’était un changement complet d’entendre pour une fois quelqu’un qui le malmenait.
Daniel se mit à rire, de ce rire sifflant qui finissait toujours par un accès de toux.
– Ha ! Ha ! Il a bien fallu que je les tire ; mais mes rhumatismes ne m’ont pas lâché, jusqu’à la fin, croyez-le. Et puis, je n’ai pas pu beaucoup travailler depuis que les marmots sont venus. Ce sont de petits moutards qui fourrent leur nez partout, tous les deux.
– Dites donc, vous n’avez rien fait qui puisse éveiller leurs soupçons, au moins ?
Daniel rit de nouveau.
– J’ai bien cru qu’ils m’avaient eu, quand ils m’ont trouvé dans cette clairière ; mais je suis trop malin pour eux. Je suis rentré par ce souterrain : vous auriez dû voir leur air abasourdi quand la demoiselle leur a dit que je causais avec elle depuis une heure ! Ils ont dû penser qu’ils avaient rêvé ! Sa voix se brisa en un gloussement. Et puis, quoi, de toute façon, après ce soir, ils pourront bien faire ce qu’ils voudront… J’obtiendrai tout ce que je veux de la vieille fille avant qu’ils puissent remettre leur nez là-dedans. Ils se croient très malins, mais je leur montrerai que je le suis encore plus qu’eux !
– Oui, mais montrez-moi aussi ces lingots, argumenta M. Mack avec insistance ; venez ! Pas de filouterie avec moi !
Un bruit confus de pas empêcha les jumeaux de saisir la suite de la conversation, mais il leur sembla que les hommes se rapprochaient. Oui ; ils étaient dans la caverne, maintenant ! Tina et Tim se tapirent un peu plus profondément dans leur cachette.
– On pourrait penser que vous n’avez pas confiance en moi, Mack, pleurnicha Daniel en changeant de tactique.
Le vieux facteur fit entendre un rire dédaigneux :
– Je n’aurai confiance en vous qu’après vous avoir donné une raclée, Dan… et ce moment-là n’est pas loin ! Venez ! ajouta-t-il sèchement, c’est maintenant que je veux ma part de ces lingots. Une fois que vous aurez acheté le morceau de terre de la vieille fille, vous vous moquerez bien de ce qui m’adviendra !
– L’acheter ? Ricana Daniel. Je lui ai offert de l’acheter, naturellement, mais cette chère demoiselle Winterbloom n’a pas voulu en entendre parler, voyez-vous. « Quoi, a-t-elle dit, ce mauvais bout de terrain là-bas, dans cette clairière ?… Que voulez-vous donc en faire, Daniel ? »
Son compagnon ricana :
– Et vous lui avez raconté, bien sûr, que c’est le plus riche morceau de terre de Silverbridge… qu’il y a assez d’or là-dedans pour faire de vous un millionnaire.
– Ha ! Ha ! Ha ! Daniel se mit à rire, tousser, cracher, jusqu’à en perdre presque complètement le souffle ; mais il se reprit rapidement, quand il vit que son compagnon commençait à inspecter les lieux. Je lui ai raconté que je désirais l’avoir pour des raisons sentimentales ; et alors, elle me l’a donné… en récompense pour mes fidèles services ! Ha ! Ha ! Ha !
M. Mack ne paraissait pas d’aussi joyeuse humeur.
– Il n’est pas encore trop tard, Dan, dit-il solennellement, et vous feriez mieux de me traiter honorablement, car je peux encore démolir votre petit jeu.
Daniel n’était pas à son aise :
– Que désirez-vous ? demanda-t-il.
Les jumeaux ne pouvaient pas voir le visage des deux hommes, mais leurs voix étaient parfaitement audibles.
– Je veux ce que vous m’avez promis, insista le vieux Mack, sèchement, et tout de suite ; allons, partageons.
Mais il était évident que Daniel n’était pas disposé à le satisfaire.
– Écoutez donc, Mack, objecta-t-il, ce n’était pas dans le contrat. J’ai dit que je vous donnerai votre part après en avoir fini avec la vieille fille.
-Oui, ironisa son compagnon ; et tout ce qui me revient ? Vous vous emparerez de tout et vous me planterez là…
– Allons ! Allons ! Mack… ce n’est pas ma façon d’agir, protesta le vieux Daniel de sa voix la plus doucereuse. Vous aurez rapidement votre dû. Attendez seulement que tout soit réglé avec la demoiselle. Pendant que nous discutons ici, elle a le temps de tout vendre et personne n’y pourra rien. Aujourd’hui même, elle attend un acquéreur de la ville.
– Vous êtes au courant de cela ? La voix du vieux Mack était lourde de soupçons.
Daniel répondit en riant :
– Bien sûr ! La vieille Sarah Tupman me donne les dernières nouvelles. Elle est au courant de toutes les affaires de Mlle Winterbloom.
– Et qu’avez-vous promis à Sarah ?
Daniel rit encore :
– Elle pense que je vais me marier avec elle… Ha ! Ha ! Ha ! C’est le projet de cette vieille folle !… Je lui fausserai compagnie…
– Comme vous aimeriez le faire avec moi, eh ? La voix était légèrement agressive. Allez ! Daniel, donnez ces lingots, ou je vous mets hors de combat, et je me sers moi-même.
– Très bien, très bien, s’empressa de répondre Daniel, ne commencez pas à vous énerver. Je vous dis que ces lingots sont en lieu sûr, dans une niche, derrière un de ces rochers.
– Lequel ? Celui-ci ?… Il y eut un éclair de la torche.

27ème samedi

Les jumeaux se raidirent avec horreur. Le rocher qu’ils visaient, n’était-ce pas celui qui les abritait ? Le magasin secret de Daniel, où il cachait l’or, était-il derrière ce rocher ?
– Oui, c’est celui-là, grommela Daniel à contrecœur. Il y eut un bruit de pas et le rayon de lumière se rapprocha. Non ! Arrêtez-vous, Mack, je vais les prendre.
– Quel mal y a-t-il à ce que nous y allions tous les deux ? Demanda Mack d’une voix agressive.
– Aucun ! admit Daniel qui ne se battait jamais avec un égal, mais nous ne pouvons pas y pénétrer les deux. Il n’y a pas trop de place, là-derrière, entre le rocher et le mur. Et il dirigea la lumière vers le rocher en saillie.
Les jumeaux n’osaient presque plus respirer. Mais qu’ils soient découverts n’était plus, de toute façon, qu’une question de minutes. Il n’y avait aucune issue pour échapper, car le rocher était fixé au mur à son extrémité.
– Très bien, Daniel, rétorqua le vieux facteur, vous chercherez les lingots ; je reste ici et je les prendrai. Allons… commencez…
Mais Daniel restait debout, et tournait le dos à l’étroite crevasse où étaient tapis les jumeaux, et où, apparemment, était caché son trésor. Il tira une longue bouffée de sa pipe.
– Voyez-vous, Mack, dit-il d’un ton traînard, nous sommes un couple de fous… à rester là…
– Eh ! Qu’entendez-vous par là ? Les soudains changements de tactique de son compagnon déconcertaient le vieux Mack, et le prenaient au dépourvu.
– Comment ? Mais rappelez-vous donc : il y a bien plus d’or ailleurs qu’il y en a ici, et je vais vite glisser un mot dans l’oreille de Mlle Winterbloom.
– Très bien ! Seulement… donnez-moi ma part ! Ensuite, vous ferez ce que vous voudrez ; je m’en moque.
Il était évident que Daniel voulait gagner du temps :
– Mais pendant que nous nous disputons ici pour le butin, elle est en train de liquider son affaire. A quatre heures et demie, le temps sera passé, et il faut que j’obtienne ce morceau de terre avant qu’elle vende, ou alors l’autre aura tout le lot.
– H’m ! Vous avez bien attendu un peu tard ; un coquin de votre espèce devrait l’avoir depuis longtemps en sa possession.
Daniel tira sur sa pipe :
– Mlle Winterbloom est une noix dure à casser. Mais je crois que je suis du bon côté ; il ne s’agit plus que de l’amener à mon point de vue.
– Et de vous amener au mien, aussi, l’ami. Il y eut une autre querelle, et il s’éleva un nuage de poussière, qui donna envie de tousser aux jumeaux. Je ne suis pas fou, Daniel ; sortez-moi ces lingots de là !… ou autrement…
– Mais ce n’est pas aussi facile que cela, gémit Daniel. Ils sont là-dedans, dans une niche, dans le mur, et cela prendra un bon moment pour les en sortir. Je me demande comment je vais faire si la vieille fille vend tout avant mon retour.
Les jumeaux se détendirent un peu. Peut-être seraient-ils sauvés, après tout. Le vieux Daniel essayait de retarder tant qu’il pouvait le moment de sortir les lingots, et s’il arrivait à entraîner son complice seulement pendant quelques minutes, ils pourraient peut-être s’échapper.
Mais le vieux postier était plus malin que Daniel.
– Je parie qu’elle ne vendra rien du tout, dit-il d’un ton significatif, si elle sait qu’il y a une mine d’or dans sa propriété… dans cette clairière.
– Mais elle ne le sait pas, ricana Daniel avec une satisfaction évidente. Et qui peut aller le lui dire ? Ajouta-t-il avec une toux sifflante.
– Il est encore temps que j’aille le lui dire moi-même, rétorqua le vieux Mack, froidement ; au cas où je penserais tirer d’elle plus que je ne tirerai de vous, Dan.
Daniel se renfrogna :
– C’est bien là votre tête de mule, s’occupant avant tout de vous-même, eh ?
Le vieux Mack se mit à rire, d’un rire qui était loin d’être agréable.
– Un homme qui a affaire avec quelqu’un de votre espèce a besoin d’avoir la tête sur les épaules.
Daniel ricana, mais il y avait encore une note de cajolerie dans sa voix.
– Maintenant, écoutez, Mack, nous avons été amis depuis longtemps…
– Prenez garde ! Daniel… On aurait pu croire que Mack l’avait saisi à l’épaule… je ne veux plus continuer à tourner autour du pot. Donnez-moi l’or, ou bien je vais me fâcher ; gare à la casse ! Je vous enverrai un coup de poing dans la mâchoire par-dessus le marché.
En marmonnant, Daniel se tourna vers le renforcement sombre, situé entre le mur et le rocher où étaient cachés les jumeaux. Il tenait la torche, et Tim voyait clairement son vieux visage méchant dans le halo de lumière.
Allait-il diriger la torche droit sur leur retraite… où sortirait-il les lingots sans révéler leur cachette ? Le cœur de Tim battait violemment. Penser qu’il était si près du tas d’or de Daniel ! A l’instant même, cette pensée ôtait à Tim jusqu’à la peur d’être découvert, peur contre laquelle il avait si farouchement lutté pour essayer de se dompter.
Mais la pauvre Tina, elle, tremblait de tous ses membres, tapie aussi loin que possible au fond de sa retraite.
– Allumez la lampe ! Ordonna Mack impatiemment. Vous n’arriverez pas à les trouver rapidement dans le noir.
Grommelant encore, Daniel avança d’un pas et, allumant la torche, dirigea la lumière dans le coin.
Tim leva vivement la main pour protéger ses yeux contre le rayon de lumière aveuglant ; et Tina poussa involontairement un cri de détresse aigu quoique à moitié étouffé.
Mais qu’importait… Leur secret était dévoilé : ils étaient découverts.

28ème samedi

16. Prisonniers

– Qu’est-ce que ?… Le vieux Daniel recula d’un pas ; de plus en plus, ses yeux s’ouvraient démesurément ; sa main, qui tenait la torche, tremblait d’étonnement. De ma vie !…
Il passa sa main libre sur son front comme pour se convaincre qu’il ne rêvait pas.
– Qu’est-ce qui ne va pas ? D’un geste impatient, l’autre homme poussa Daniel de côté, puis, pour se rendre compte par lui-même, il dirigea le faisceau lumineux vers l’intérieur, et regarda.
Blottis contre le mur, sans un mouvement, deux petits visages sales et échevelés rencontrèrent son regard.
– Que ?… qui ?…
A peine formulées par le vieux Mack, les questions expiraient sur ses lèvres. Il y avait quelque chose d’effrayant à découvrir brusquement d’autres êtres vivants, dans un endroit aussi ténébreux et désert.
Le vieux Daniel se frottait les yeux.
– Ce sont ces satanés gamins ! Haleta-t-il en commençant à se ressaisir, ils ont été ici tout ce temps-là… tous les deux !
– Naturellement, ils ont entendu tout ce que nous avons dit, ajouta M. Mack à mi-voix, faisant écran avec le dos de sa main ; c’est bien la dernière place que vous auriez choisie pour avoir des auditeurs… juste ici !
Pas un muscle des jumeaux n’avait bougé. D’ailleurs, après le choc ressenti lors de leur découverte, ils en étaient bien incapables… Ou peut-être se cramponnaient-ils à l’espoir illusoire que le vieux Daniel et son partenaire continueraient à croire qu’ils rêvaient ?… Mais les deux vieux coquins eurent tôt fait de reprendre leurs esprits.
– Sortez ! Cria Daniel avec une voix dont l’écho se répercuta sourdement dans la salle souterraine. Sortez de là !
Mais les jumeaux ne firent pas un mouvement. Tina serrait très fort la main de Tim ; étreindre ainsi la main de son frère lui donnait toujours un sentiment de sécurité. Tim essayait désespérément de trouver un plan pour s’échapper, mais il n’y en avait aucun de valable. Si seulement ils avaient pu se glisser par l’autre extrémité du rocher, ils auraient pu s’esquiver ; mais cela était hors de question : il n’y avait pas vingt-cinq centimètres d’écart entre le mur et le rocher. Non, impossible de s’échapper par là… Le garçon serra plus fortement sa sœur d’une main, sa torche de l’autre, et attendit…
– Au monde, que font-ils là-dedans ? Demanda le vieux postier à son camarade, en se grattant la tête.
Daniel tendit un piège.
– Oh ! Fourrant comme d’habitude leur nez dans des affaires qui ne les regardent pas, ils jouent toujours ce petit jeu – mais ils ne recommenceront pas, ajouta-t-il d’un ton menaçant, et ils ne pourront pas dire que je ne les ai pas prévenus !
Tina s’agrippa plus fortement encore à la main de son frère, et un petit frisson les parcourut. Que voulait donc leur faire Daniel ? Se demandait-elle.
Tim en était malade, mais il fallait dominer ce malaise, se raidir. Pour l’amour de Tina il devait être brave. Et puis, c’était lui, le premier, qui avait eu cette idée : explorer…
– Allons ! Sortez de là ! Gronda de nouveau Daniel, sa vieille pipe serrée entre ses sales dents brunes. M’entendez-vous ? Sortez ! Ou bien…
Le vieillard s’enfonça entre le mur et le rocher, aussi loin que le lui permit son embonpoint, et, étendant une longue main sale, saisit la ceinture du pardessus de Tim.
Comprenant que toute résistance était inutile, le garçon se laissa tirer de sa cachette, Tina toujours cramponnée à sa main.
Un instant plus tard, à demi aveuglés par la lumière de la torche, ils étaient debout devant leurs vainqueurs.
– Et maintenant… que faisiez-vous donc là ? Grogna le vieillard en les menaçant.
Son visage, qui n’était jamais agréable à voir, paraissait positivement diabolique dans cette alternance étrange de lumière et d’ombre, pendant qu’il promenait sa torche de l’un à l’autre.
– Et comment êtes-vous entrés là-dedans ? Demanda le vieux Mack.
Tim avait la gorge sèche ; il avala sa salive.
– Nous… nous explorions, s’aventura-t-il enfin à dire, d’une voix faible et sourde qui se répercuta étrangement sous la voûte rocheuse.
– Ou… oui, continua Tina en tremblant, ses grands yeux remplis de frayeur. Nous explorions seulement.
Les deux hommes échangèrent un regard.
– Bien, dit M. Mack d’une voix traînante, avec un long clin d’œil destiné à Daniel, et que les jumeaux ne pouvaient manquer de voir ; nous leur laisserons explorer tout ce qu’ils désirent, eh, Dan ?
– C’est bien ce que nous ferons, approuva son compagnon avec emphase. Oh ! Qu’est-ce qu’ils ont là ? Ajouta-t-il vivement en apercevant la torche que Tim serrait dans sa main, une torche, eh ? Et splendide encore. Donne-la-moi ! Garçon.
Mais, rapidement, Tim la plaça derrière son dos. S’ils perdaient leur torche… Cela ne pouvait s’imaginer.
– Non, elle est à moi ! Haleta-t-il.
– Plus maintenant ! Cria triomphalement le vieux Mack, alors que, avec une agilité surprenante, il passait derrière le garçon et, le prenant par surprise, arrachait la torche à son étreinte.
– Oh ! Murmura Tina avec horreur.
Elle n’avait pas eu l’intention de dire quoi que ce soit, mais, involontairement, ce cri lui échappa.
Leur torche… la torche de M. Monty. Comment sortiraient-ils de là s’ils ne l’avaient pas ?

29ème samedi

Tim se retourna vivement, mais il était trop tard. Elle était en possession du vieux M. Mack, qui déjà la tendait à Daniel.
– Donnez-la-moi, s’il vous plaît, cria-t-il d’une voix agitée.
Mais le vieux Daniel le repoussa si durement qu’il l’envoya buter contre sa sœur :
– Là ! Pas si vite, gamin ! Dit-il avec un rire déplaisant. Ce n’est pas en te démenant que tu la récupèreras. Elle est meilleure que la mienne ; peut-être bien que je vais la garder. Qu’en dites-vous, Mack ?
Le vieux facteur ricana :
– Naturellement, Dan. C’est une trop belle torche pour deux gamins qui ne font que s’en amuser. D’ailleurs, où l’avez-vous trouvée ?
– C’est… c’est un cadeau, expliqua anxieusement Tim. S’il vous plaît…
– Un cadeau ? L’affreuse bouche de Daniel s’incurva en un sourire moqueur : H’m ! Donné par votre bel ami, je suppose ? En voilà un autre qui ne savait pas s’occuper de ses propres affaires… sournois, une espèce de bête rampante, Mack, ajouta-t-il en s’adressant au postier.
Tina serra les poings :
– Ce n’est pas vrai, cria-t-elle avec feu. C’est un homme si bon !
Et les larmes jaillirent de ses yeux, en pensant à leur meilleur ami, si loin d’eux à présent. Si seulement il y avait eu un homme avec eux pour prendre leur parti contre ces deux coquins ! Si seulement M. Monty avait été là… C’était étrange – en un éclair cette pensée lui traversa l’esprit – comme, dans quelque difficulté qu’ils fussent, ils pensaient toujours à M. Monty ; et, depuis qu’il avait quitté la Pension des Saules, elle ne pouvait jamais l’évoquer sans éprouver un petit sentiment de solitude. Et pourtant, il ne semblait jamais très loin ; quand, ensemble, ils lisaient leur Bible, quand ils priaient, quand ils parlaient de lui, se rappelant ce qu’il leur avait enseigné… alors, il semblait tout près d’eux. « Je reviendrai un jour », leur avait-il dit, et bien que maintenant il y eût déjà longtemps de cela, ils savaient qu’il reviendrait : M. Monty ne manquait jamais à sa parole… C’était juste comme le Seigneur Jésus, l’Ami que M. Monty aimait autant qu’ils L’aimaient eux-mêmes : le Seigneur Jésus avait dit qu’Il reviendrait, aussi ; et Il reviendrait un jour… Il l’avait promis, et Il était fidèle à Ses promesses. M. Monty aimait ce verset : « Si je m’en vais… Je reviendrai, et je vous prendrai auprès de moi, afin que là où moi je suis, vous, vous soyez aussi ». M. Monty était bien loin en cet instant, mais cet Ami n’était jamais loin ; Il était toujours tout près pour aider, guider et réconforter. Il était avec eux maintenant.
– Ah !… Et que cherchiez-vous ici ? Un regard plein de soupçons brilla dans les yeux du vieux Daniel, en s’arrêtant sur la bosse accusatrice qui gonflait la poche du pantalon de Tim, et sur l’extrémité du gros morceau de quartz qu’il n’avait pas pu cacher.
– C’est un lingot ! Cria le vieux Mack avidement. Sors-le de là !
Instinctivement, Tim porta la main à sa poche pour protéger sa précieuse trouvaille :
– C’est à moi ! Clama-t-il, défiant. Vous ne l’aurez pas ; il est à moi !
– A vous ? Ricana Daniel en lui envoyant un coup qui le fit vaciller, pendant que le vieux Mack tirait le lingot hors de sa poche avec une telle force qu’elle craqua d’un bout à l’autre.
– Que prétendez-vous vôtre ? C’est tout à moi, à Mack et à moi ; ne les ai-je pas extraits de mes propres mains ?
– Oui ! Rétorqua témérairement Tim. Nous vous avons vu, et quand nous l’avons dit à tante Jessie, vous l’avez nié, et elle a cru que nous disions des mensonges.
– Elle nous croira maintenant, intervint Tina avec chaleur, quand nous lui raconterons ceci.
Le vieux Mack fit un geste brusque de la tête, dans la direction de Daniel, en étreignant fortement le lingot dans sa main.
– Ces gamins-là, ils en savent trop, dit-il d’un ton significatif.
Daniel approuva :
– Et il n’y a qu’une chose à faire avec les gens qui en savent trop…
Puis il marqua un arrêt pour produire l’effet voulu…
– Les mettre hors d’état de nuire, termina Mack obligeamment.
Tina se sentait mal ; « les mettre hors d’état de nuire » pouvait signifier tant de choses… Elle se pressa tout contre Tim. En tout cas, ils étaient ensemble pour traverser ces moments critiques…
Daniel dirigea la torche vers sa montre :
– Je vous laisse cette besogne, Mack, murmura-t-il. Si je ne me dépêche pas, je vais manquer la vieille fille.
Et, en parlant, il commença prudemment à s’éloigner.
Mais le vieux facteur était trop vif pour lui :
– Attendez un instant, Dan ! Intima-t-il en se postant derrière lui. Vous ne partirez pas sans moi, et nous n’allons pas laisser ces gamins ainsi ; dès que nous aurons le dos tourné, ils détaleront par le plus court chemin et arriveront avant nous à la maison. Et tout sera à l’eau.
Daniel commença à ronger ses doigts malpropres, signe d’un trouble profond chez lui.
– Ils n’iront pas loin sans lumière, objecta-t-il, toussant et crachant.
– Mais ils pourront nous suivre.
– Euh !… Alors… – Le regard de Daniel s’éclaira – Remettons-les dans leur cachette, et bloquons-les dedans. Il y a assez de rochers épars, ici.
– C’est une idée ! Admit Mack d’un ton amical. Vous dites là quelque chose de sensé, Dan.
– Et pendant qu’ils travailleront à sortir de là, nous aurons terminé toutes nos affaires, continua Daniel. Qu’importe ce qu’ils raconteront ensuite, du moment que j’aurai obtenu cette terre ?
– Et que j’aurai obtenu ma part de ces lingots, insista durement le vieux postier. Venez, Daniel ; pour la dernière fois… tirez-les de là !
En marmonnant, Daniel s’avança vers le rocher derrière lequel avaient été cachés les jumeaux, et, mettant la main dans une espèce de renfoncement situé probablement dans le mur, il en sortit un sac de jute, qui semblait terriblement lourd, à voir la peine avec laquelle il le tirait.
En un instant, son complice fut à ses côtés, les yeux brillants de convoitise :
– C’est tout à nous, Dan…
– Ce n’est pas à vous, s’écrièrent les jumeaux indignés. C’est à tante Jessie.
Mais avant qu’ils eussent pu continuer à protester, ils se retrouvèrent dans leur cachette étroite, pendant que les deux complices entassaient d’énormes quartiers de rochers contre l’ouverture. Puis, laissant les jumeaux ainsi emprisonnés, ils s’en allèrent.
– Ah ! Ah ! Ricana Daniel ; ils se sauveront pas trop tôt ! Venez, Mack.
Et avec des cœurs tremblants, Tina et Tim les entendirent partir précipitamment, les laissant seuls, prisonniers, dans les ténèbres.

30ème samedi

17. Une requête désespérée

Tina s’agrippa à la main de son frère.
– Qu’allons-nous faire, Tim ? Dit-elle avec effort.
Intérieurement, Tim se sentait glacé et sans forces, mais, bravement, il releva les épaules. Pour l’amour de Tina, il devait agir en homme.
– Nous allons sortir de là, Tina, dit-il en essayant de prendre un ton enjoué, pendant qu’il pesait de tout son poids contre la barricade de rochers, sans grand succès, d’ailleurs. Nous allons sortir de là, et puis nous nous précipiterons chez tante Jessie, et nous lui raconterons tout. Et alors, ne sera-t-elle pas heureuse que nous ayons tout découvert !
Tina soupira en se remémorant leurs premières tentatives pour éclairer Mlle Winterbloom.
– Mais elle ne nous croira pas, Tim, dit-elle, désespérée. Tu sais bien comment elle est.
– H’m !… oui, admit Tim à contrecœur. J’aimerais avoir encore un lingot, rien que pour la convaincre…
Tina se cogna la tête dans les ténèbres.
– De toute façon, cela n’a pas d’importance, Tim. Nous arriverons trop tard. Daniel y sera avant nous.
– Il ne peut pas !
– Oh ! Mais si, il peut ! Il y est peut-être déjà maintenant, Tim, protesta Tina, sans le moindre doute dans la voix.
– Oui, mais nous l’aurons vite rattrapé… quand nous serons sortis de là, Tina.
– Oh ! Tim, sa respiration était presque un sanglot, nous ne sortirons jamais d’ici. C’est… c’est… si noir !
Tim passa son bras autour des épaules de sa sœur pour la réconforter. Tina n’était pas poltronne, mais la tension qu’elle subissait commençait à être au-dessus de sa résistance nerveuse.
– Ne t’inquiète pas, Tina, murmura-t-il d’un ton rassurant ; nous sortirons très bien de là, va !
– Oh ! Mais comment, Tim ? cria sa sœur qui avait perdu tout espoir ; qu’allons-nous faire ?
Dans ces ténèbres, les deux enfants avaient rapproché leurs visages bien près l’un de l’autre.
– Nous pouvons prier, Tina, dit-il calmement ; nous pouvons prier et demander à Dieu de nous aider à sortir d’ici – et Il voudra le faire. Il nous a envoyé la torche, tu le sais bien.
– Oui, mais ils nous l’ont prise, renifla Tina, la voix pleine de larmes ; et c’est celle de M. Monty… encore !
– Oui, je sais, admit Tim d’une voix ferme. Mais ne te souviens-tu pas de ce que M. Monty avait l’habitude de nous dire, Tina, quand il nous racontait la vie de Job ? Il disait…
– Je sais ! Brusquement, le moral défaillant de Tina reprit vie. Il disait que, parfois, Dieu permettait que certaines choses nous soient ôtées, pour éprouver notre foi, et voir si nous nous confierions aussi bien en Lui que lorsque nous les avions.
– C’est bien cela ! Dit vivement Tim, soulagé d’entendre une nouvelle intonation dans la voix de sa sœur. Et peut-être est-ce que pour cela qu’Il les a laissés emporter notre torche, Tina… juste pour voir si nous voulons quand même nous confier en Lui. Et nous le voulons, n’est-ce pas, Tina, termina-t-il avec ferveur.
– Oui, Tim, nous le voulons… naturellement nous le voulons !
L’étreinte de Tina se relâcha sur le bras de son frère, et elle inclina la tête avec un soupir. Mais c’était un soupir de soulagement. Son fardeau était tombé, ou presque ; il avait été enlevé de ses épaules… Ils étaient entre les mains de Dieu. Alors, il était inutile de s’inquiéter ; ils étaient en sécurité. Il pouvait les faire sortir de ce lieu horrible et noir aussi facilement avec ou sans leur torche. Il connaissait le chemin. Il les guiderait et garderait leurs pieds de tout danger et de tout mal…
– Maintenant, prions, Tina !
Et, avec la foi qui brille au sein même des plus profondes ténèbres, et pénètre jusque dans le ciel même, ils demandèrent que Dieu veuille guider leurs pas hors de leur sombre prison, et les ramener à la lumière du jour ; qu’ils arrivent à temps chez tante Jessie pour la sauver des machinations du vieux Daniel et de son complice, et aussi qu’elle apprenne à mettre sa confiance en Celui qui avait été un Ami merveilleux pour eux. Et, quoique tout semblât contre eux, ils surent que leur prière avait été entendue, et que Dieu ne les laisserait pas.
Mais la foi des jumeaux était une foi qui les poussait à l’action.
– Allons ! Tina, dit résolument Tim, commençons.
En tâtonnant, Tim posa son épaule contre la dure barricade élevée devant eux par le vieux Daniel et M. Mack, et poussa de toutes ses forces : le sommet de la pile s’ébranla, il y eut un bruit sourd de culbute, et les pierres roulèrent lourdement sur le sol.
– Bravo, Tim ! Cria Tina ; et, dans son enthousiasme, elle s’agrippa au manteau de son frère en poussant elle-même de toutes ses forces.
– Prends garde, Tina ! L’avertit anxieusement Tim, tu vas te blesser ; tu ferais mieux de reculer et de me laisser faire.
Tina n’eut pas besoin d’y être invitée une seconde fois ; elle avait une entière confiance dans la capacité de son frère pour mener brillamment la tâche commencée ; mais, dans tout ce qu’ils entreprenaient ensemble, elle aimait toujours faire sa part. Jamais elle ne tirait un avantage du fait qu’elle était une fille ; et cela était peut-être une des raisons pour lesquelles ils s’entendaient si bien tous les deux. Mais lorsque, comme un homme, il prenait la tête, Tina était tout heureuse de le suivre en acceptant la seconde place, et en agissant suivant ses instructions.
– Nous pouvons passer par-dessus maintenant, je crois, dit-il en respirant bruyamment après cet effort. Tiens-moi bien, Tina, et ne me lâche pas, sous aucun prétexte.
– Très bien, Tim, dit-elle en s’accrochant fortement à son manteau.
– Il nous faudra aller lentement… très lentement. C’est la seule façon de faire quand on n’y voit rien. Nous n’avons pas envie de tomber ou de nous blesser. Fais attention, ne t’appuie pas trop sur certains rochers ; il y en a de coupants, ajouta-t-il en se frictionnant la main ; il s’était fait une égratignure en se cognant probablement à une arête dure et tranchante.
– Oui, Tim, je ferai attention ; mais tu prends garde, toi aussi, n’est-ce pas ? S’informa Tina anxieusement. Voilà ! Je suis prête.
Lentement, avec précaution, Tim se mit sur ses mains et sur ses genoux, et commença à grimper sur le tas de pierres qui avait été empilées devant eux, premier obstacle pour leur barrer la route.
L’obscurité rendait la chose difficile, mais Tim n’avait peur de rien.
– Si nous essayons de rester près du mur, cela doit aller, dit-il en haletant terriblement, et en se frayant lentement et péniblement un chemin en avant, Tina s’efforçant bravement de le suivre.
Quelques rochers étaient humides, et ne leur permettaient pas d’y poser le pied ; d’autres étaient recouverts d’une épaisse couche faite de poussière et de toiles d’araignées ; et ils suffoquaient et toussaient, car l’air devenait irrespirable à mesure qu’ils soulevaient de fines particules de poussière dans leur ascension.
Enfin, il leur sembla avoir franchi le tas amassé par Daniel et le vieux Mack : sous leurs pieds, le sol paraissait s’être transformé en un épais tapis de poussière et de sable, et ils s’appuyèrent contre le mur pour reprendre leur souffle, et faire le point.
Il faisait noir comme dans un four, et ils n’entendaient aucun bruit, hormis les battements précipités de leurs cœurs.
Les chauves-souris elles-mêmes semblaient avoir battu en retraite devant cette invasion inattendue. Tim ne pouvait pas se souvenir de beaucoup de détails concernant cette caverne. Il ne l’avait vue que brièvement à la lumière de la torche… mais il calcula que s’ils longeaient constamment le mur, ils devaient, selon toute évidence, arriver à l’ouverture qui donnait dans le tunnel. Pouce par pouce, ils se glissaient en avant, ne lâchant jamais le mur raboteux, même pour un instant. Combien de temps cela leur demanda-t-il ? Ils n’en avaient pas la moindre idée ! Ils avaient perdu la notion du temps. Il semblait que des heures s’étaient écoulées depuis que le vieux Daniel et Mack étaient partis, et cependant il pouvait n’y avoir que quelques minutes… trente au plus.
Tim tomba soudain en arrêt.
– Il y a un filet d’air quelque part, Tina, dit-il tout excité. Je le sens… de l’air frais !
– Veux-tu dire qu’il y aurait un passage ? Chuchota Tina.
– Oui, pour sûr… il doit y en avoir un ! Tim avança en tâtonnant. Il vient d’ici, de derrière ce gros rocher, je crois.
– Alors, ce ne peut pas être le souterrain par lequel nous sommes venus, dit Tina désappointée.
Tim se baissa.
– Non, certainement, Tina. C’en est un autre, un plus petit. Mais il est assez gros pour que nous y passions ; l’ouverture est juste là. Et il doit conduire dehors. Eh !… regarde, Tina ! Continua-t-il de plus en plus excité, en saisissant l’ourlet de sa jupe et en la forçant à se baisser à côté de lui : il y a un petit rayon de lumière… là ! Nous sommes sauvés !

31ème samedi

18. Les jumeaux à la rescousse

Pendant tout ce temps, que s’était-il passé à la Pension des Saules ?
Après avoir regardé par la fenêtre du salon pendant quelques minutes, Mlle Winterbloom s’en détourna et fit face à son hôte avec une expression encore plus austère que de coutume. Son visiteur était grand et élégamment vêtu ; ses yeux inquisiteurs notaient chaque détail, en clignotant derrière des lunettes cerclées d’or.
– Je ne veux pas vous presser indûment, mademoiselle Winterbloom, commença-t-il poliment, mais avec une pointe d’impatience dans la voix, en jetant un coup d’œil à sa montre. Mais je désire rentrer ce soir en ville, et je suis prêt à en finir avec cette affaire.
Mlle Winterbloom le regarda froidement :
– Vous êtes sans doute très pressé, monsieur, dit-elle d’un ton tranquille, en esquissant un sourire ironique. Je me demande pourquoi ; craignez-vous peut-être que je ne change d’idée et que je ne remette la vente ?
Il leva les épaules :
– J’ai peine à croire que vous projetiez de suivre une telle conduite, mademoiselle, alors que, financièrement, vous êtes embarrassée, dit-il froidement. Après tout, vous en retirez un bon prix…
– Oui ; et vous acquérez une bonne propriété, ne l’oubliez pas, monsieur, lui rappela-t-elle d’un ton cassant.
– Sans doute. Mais pour arriver à faire ce que je désire, quelles sommes énormes je vais y enfouir ! Et il se dirigea nonchalamment vers la fenêtre, en se donnant un air d’indifférence étudié. C’est une pitié ! Une belle propriété qu’on laisse tomber en ruine !
Mlle Winterbloom se hérissa :
– Je vous demande pardon, dit-elle avec hauteur, mais la Pension des Saules a toujours été le plus bel endroit de la ville.
Il sourit, rassurant :
– Oh ! Je ne veux pas du tout vous offenser, chère mademoiselle, pas du tout, je vous assure. Mais voilà, nos idées diffèrent. Vous avez conservé cet endroit exactement comme il était lorsque vous vous y êtes installée. Mais je veux le moderniser, ôter tout ce fatras à l’ancienne mode…
Et il fit un geste qui englobait tout, depuis le plafond ancien de la pièce où ils se trouvaient, jusqu’au jardin touffu que l’on voyait à travers le treillis de la fenêtre.
Personne n’aurait songé à accuser Mlle Winterbloom d’être sentimentale, mais il était impossible qu’elle eût vécu tant d’années à la Pension des Saules sans s’y être tout de même un peu attachée. Elle vivait solitaire, bien que, propriétaire de la seule pension de Silverbridge, elle eût affaire à tant de personnes différentes. Ce n’étaient que des connaissances, rien de plus. Mlle Winterbloom ne se faisait pas d’amis. L’amitié exige que tout ne vienne pas du même côté, mais cela n’entrait pas dans la philosophie de Mlle Winterbloom. Elle ne demandait pas de faveur ; elle n’en donnait pas en retour. Toutes ses relations n’étaient strictement basées que sur le côté « affaires ». Elle n’avait pas le temps de faire du sentiment, d’avoir de la sympathie, ou d’éprouver ce qu’elle appelait « de douces niaiseries ».
Mais à présent, alors qu’elle essayait de se persuader de signer les papiers par lesquels elle renoncerait pour toujours à ses droits sur la Pension des Saules, un sentiment étrange la submergeait. C’était presque comme si chaque bûche, chaque pierre de la vieille propriété se levait et lui criait : « Traître ! » Elle admettait qu’elle n’avait aucune envie de la vendre. Elle ne désirait pas la quitter… Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, cette femme dure, dénuée d’affection, s’était attachée à la Pension des Saules. Et cela, si graduellement qu’elle ne s’était pas aperçue de la trame tissée peu à peu dans son cœur par tant de choses qui y avaient pénétré, et s’y étaient entrelacées : les sentiers dallés, le grand avant-toit, la vieille porte de bois qui craquait à l’entrée du jardin, les vastes vérandas, et les fenêtres amies avec leur vue si agréable sur le jardin touffu, les saules aux longs feuillages qui pendaient si gracieusement vers le sol…
Et, en quelques traits de plume – la plume qu’elle tenait déjà à la main – elle allait passer tout cela à un autre, à cet autre qui ridiculisait ces choses mêmes qu’elle avait appris à aimer toujours davantage ! Une peine aiguë lui transperça le cœur, une peine qui la faisait presque reculer. Elle n’avait absolument pas le droit de vendre la Pension des Saules. Pas à cet homme qui allait tout saccager sous le prétexte de « moderniser ». Mais il avait offert le prix fort, et elle avait un urgent besoin d’argent… Elle avait des dettes, alors qu’elle n’avait nul besoin d’en faire. La vieille maison semblait lui reprocher aussi son insouciance, sa folie. Elle n’avait pas eu l’intention de se laisser entraîner par le jeu aussi loin, bien sûr. Mais voilà, il l’avait possédée… et maintenant, elle devait payer le prix…
– Euh !… pardonnez-moi…
Avec un effort, Mlle Winterbloom se ressaisit. Il était bien inutile, maintenant, de commencer à se faire des reproches. Ce qui était fait, était fait… et ne pouvait être défait, se répétait-elle inlassablement. Le plus tôt elle aurait franchi le cap serait le mieux. Le plus tôt elle se débarrasserait de cet homme serait le mieux aussi. Elle le haïssait. Il lui dérobait la seule chose qu’elle n’eût jamais aimée, la Pension des Saules. Évidemment, il lui donnait de l’argent en contrepartie, cet argent dont elle avait un tel besoin. Mais l’argent ne pouvait pas la dédommager de la perte qu’elle faisait. Pour la première fois de sa vie, Mlle Winterbloom réalisait qu’il y avait quelque chose que l’argent ne pouvait pas acheter…
Elle se dirigea vers le bureau :
– Je suppose que je dois signer, et vous céder le tout : clefs, fonds, vins, pour quelques milliers de livres, dit-elle sèchement, en dardant sur son visiteur un regard hostile. Mais souvenez-vous que vous ne pouvez pas me chasser d’ici pendant les vingt-huit jours à venir, et si vous envoyez vos maudits ouvriers, pendant que j’y suis, je vous attaquerai en justice !
Son interlocuteur ne parut pas le moins du monde déconcerté par cet éclat. Ses yeux au regard avide brillaient quand il étala les papiers sur le bureau :
– Juste signer ici… et ici, mademoiselle, dit-il d’un ton doucereux.
– Oh !… excusez-moi, mademoiselle.
Mlle Winterbloom se retourna vivement, la plume levée ; c’était Mme Tupman, debout, dans l’entrebâillement de la porte.
– Oui ? Dit Mlle Winterbloom d’un ton cassant, en lançant un regard perçant à sa vieille servante.
Mme Tupman finissait de s’essuyer les mains à son tablier :
– Je n’aime pas à vous déranger, mademoiselle, quand vous traitez des affaires importantes, comme vous semblez le faire… mais il y a un appel téléphonique…
– Et ne pouviez-vous pas prendre le message ? Répondit sa maîtresse irritée.
– Non, mademoiselle ; ils ne veulent pas donner de message ; ils veulent vous parler…
Mlle Winterbloom soupira.
– Bien ! Il faut donc que j’aille répondre moi-même ; merci, Mme Tupman.
Et, déposant sa plume, elle se dirigea à grandes enjambées vers la porte.
– Excusez-moi un moment, voulez-vous ? Dit-elle par-dessus son épaule ; puis, sans attendre une réponse, elle sortit en hâte de la pièce…
« Oui », l’entendirent-ils dire au bout d’un moment, « que dites-vous ? »
– M. Montford ? – Oui, bien sûr – oui, certainement je me souviens – Qu’y a-t-il ? Demain ? – Vous et votre femme ? – Eh bien ! Je ne sais pas… Je suis en train de vendre ma propriété – Que dites-vous ? – Oui, oui, c’est une pitié…
Et Mme Tupman, qui écoutait derrière la porte comme d’habitude, trouva que la voix de sa maîtresse résonnait comme si elle allait pleurer, et, à cette pensée, les yeux lui sortaient presque de la tête.
Mais Mlle Winterbloom ne fit pas de scène, au grand désappointement de sa femme de ménage. Au lieu de cela, elle poursuivit une longue et amicale conversation, ce qui, en soi, était surprenant, car elle n’avait fait aucun secret de son aversion pour M. Montford lors de son séjour à la Pension des Saules. Et il était évident que c’était bien à M. Montford qu’elle était en train de parler : « Oui, monsieur Montford, cela sera très bien ainsi – Oui, vous et votre femme – Je vous garderai tous deux pour le week-end – Cela ne me dérangera pas du tout – Non ; c’est agréable de causer avec quelqu’un qui aime ce lieu – Qu’y a-t-il ? – Non, certainement, je ne leur dirai rien – Merci ; au revoir ». Mlle Winterbloom posa le récepteur… enfin !
Mme Tupman se précipita pour aller rendre compte à Daniel de tout ce qu’elle avait entendu. Mais elle n’eût pas à aller bien loin, car Daniel accourait déjà dans le couloir vers ce qui était d’un prix inestimable pour lui ; et ses yeux venaient de tomber sur le visage de sa maîtresse qui s’en allait.
– Mlle Winterbloom !… Haleta-t-il, en ignorant totalement Mme Tupman qui s’approchait. Je vous appelle, mademoiselle !…
Mlle Winterbloom se retourna brusquement :
– Qu’y a-t-il donc, Daniel ? Demanda-t-elle avec impatience.
Le vieillard la salua gauchement.
– Il n’y a rien de plus, mademoiselle. Je déteste vous tracasser, dit-il avec un sourire niais ; ce n’est que pour ce petit morceau de terre…
– Ce morceau de terre situé dans la clairière ? Maintenant, Daniel, une fois pour toutes… je suis fatiguée d’être tourmentée au sujet de cette misérable pièce de terre. C’est tout à fait inutile, vous savez. Que voulez-vous donc avec elle ?
Pour une fois, Daniel enleva sa pipe de sa bouche malpropre :
– Oh ! Seulement une sentimentalité de vieillard, mademoiselle… c’est tout.
Il baissait les yeux, et, de la pointe du pied, envoyait des coups dans le tapis.
– Vous allez penser que je suis trop sentimental, mademoiselle… et je le suis, peut-être ; mais j’éprouve un réel attachement pour ce vieux coin de terre, voyez-vous. Et j’aimerais juste ce petit terrain pour y revenir, et pouvoir y planter ma tente et passer le reste de mes jours à rêver au bon vieux temps passé ici, avec vous, mademoiselle… c’est tout.
Les yeux de Mlle Winterbloom s’adoucirent :
– Je ne vous oublierai pas, Daniel, dit-elle gentiment.
Les yeux du vieux Daniel brillèrent :
– Merci, mademoiselle… Merci, dit-il respectueusement en se frottant les mains.
– Oui, je me souviendrai de vous, Daniel, dit-elle d’une voix plus sympathique que de coutume ; vous avez été pour moi un serviteur fidèle, et vous aurez votre récompense. Laissez-moi passer, maintenant, ajouta-t-elle plus vivement, comme Daniel, debout en travers de son chemin, ouvrait encore la bouche pour parler ; je causerai encore avec vous, plus tard, j’ai du travail, et il faut que je m’en occupe immédiatement.
– Oui, mademoiselle… commença Daniel, mal à l’aise, alors que sa maîtresse le poussait de côté, en se dirigeant vers le salon. Mais, mademoiselle…
– Je n’ai pas le temps de causer avec vous, insista Mlle Winterbloom, sans condescendre à tourner la tête.
Et l’instant d’après, elle avait disparu.
Le vieux Daniel restait planté là, hésitant à la suivre ; puis, jugeant qu’il était préférable de partir, il se retourna, une expression renfrognée sur son visage, et sortit à grands pas.
De retour à son bureau, Mlle Winterbloom regarda les papiers d’un œil critique ; son visiteur la fixait avec attention.
– Ce petit bout de terrain, commença-t-elle en posant un doigt long et mince sur le plan de la propriété, j’ai décidé de ne pas le vendre avec le reste.
L’homme parut alarmé.
– Mais, mademoiselle, vous ne pouvez pas faire cela maintenant, protesta-t-il immédiatement ; après tout, vous avez mis toute la propriété sur le marché, et mon offre englobait la maison et tout le terrain.
Mlle Winterbloom lui jeta un regard empreint du plus profond mépris.
– Eh bien ! Dit-elle froidement, si réellement vous me refusez ce misérable coin de terre, qui n’est utile à personne, sauf pour un vieux serviteur sentimental, alors, montez votre prix de quelques livres, monsieur.
Et elle se leva, la plume à la main, les yeux flamboyants.
Le visiteur paraissait mal à l’aise.
– Chère mademoiselle, continua-t-il en essayant d’être aimable, ce n’est pas une question d’argent, croyez-moi bien, mais c’est une question de principe…
Mais il s’arrêta court, en réalisant que sa cliente avait cessé de s’intéresser à ce qu’il disait, car un tumulte subit se faisait entendre de l’autre côté de la porte.
– Vous ne devez pas entrer ! C’était la voix de Mme Tupman qui, avec un ton de commandement, dominait un bruit confus de pas et de voix. Votre tante est occupée à ses affaires privées.
– Nous devons entrer, crièrent deux jeunes voix à l’unisson.
Et au même instant les jumeaux, haletants, essoufflés, firent irruption dans la pièce.
Ils étaient sales et échevelés ; leurs vêtements, couverts de poussière, étaient déchirés ; mais pas un mot de réprimande ne sortit des lèvres de tante Jessie. En les regardant, l’étonnement la laissait sans voix.
– Tante Jessie ! Haleta Tim tout excité.
– Tante Jessie ! Répéta Tina, ses grands yeux bleus démesurément ouverts.
– Qu’est-ce… que… cela ? dit Mlle Winterbloom avec effort, en retrouvant enfin sa voix. Christina et Timothée Trescott, qu’est-ce que cela signifie ?
Tim traversa hardiment la pièce, Tina sur ses pas, pendant que le visiteur fronçait les sourcils d’un air désapprobateur.
– Une autre interruption ! Murmura-t-il avec impatience.
– S’il vous plaît, tante Jessie, continua Tim aussi respectueux que toujours malgré son excitation, nous voulons empêcher qu’on vous trompe ; vous n’avez pas besoin de vendre la Pension des Saules.
– Oui, tante Jessie ! Ajouta Tina, presque hors d’elle-même tant elle était impatiente ; vous êtes terriblement riche ! Il y a de l’or à la Pension des Saules… du vrai or !
– Absurde… absolument absurde !
C’était le visiteur qui faisait cette remarque en ajustant ses lunettes, et en se tournant vers sa cliente, en proie à une extrême agitation :
– Mademoiselle, je vous serais bien obligé si vous vouliez être assez aimable pour renvoyer ces importuns petits fripons, et pour vous occuper des affaires en suspens. Moi, j’ai un train à prendre, ajouta-t-il en jetant un coup d’œil à sa montre.
Mais, délibérément, Mlle Winterbloom posa sa plume :
– J’ai l’intention de savoir de quoi il retourne avant de faire quoi que ce soit d’autre ! dit-elle avec fermeté.

32ème samedi

19. Une surprise pour tante Jessie

Avec un bref signe de tête, Mlle Winterbloom dit d’un ton aigre :
– Timothée, vous pouvez parler.
Le garçon n’avait pas besoin d’une seconde invitation. Maîtrisant autant qu’il le put son agitation, il reprit l’histoire depuis le commencement : comment M. Montford, alors qu’il était en vacances à la Pension des Saules, leur avait raconté l’histoire de Silverbridge et leur avait parlé de tout l’or qui y avait été trouvé autrefois ; il ajoutait que quelques personnes croyaient qu’il y en avait encore dans les environs, « et, tante Jessie, il devait penser qu’il y avait toujours quelque chercheur, parce qu’il nous avait dit de surveiller Daniel ».
Mlle Winterbloom fronça les sourcils :
– Il me semble en avoir déjà entendu parler, dit-elle sévèrement.
– Oui, tante Jessie. Vous, vous pensez que Daniel a été un serviteur fidèle, mais depuis le départ de M. Montford nous l’avons surveillé, et maintenant, nous avons la preuve qu’il a seulement prétendu l’être – alors qu’en réalité il a essayé tout le temps de vous voler, tante Jessie.
– De me voler ! Répéta tante Jessie avec un léger sourire. Le pauvre vieux Daniel n’a pas pu me voler beaucoup… quelques rondins de la pile de bois, peut-être.
Mais Tim ne désarma pas :
– Daniel projetait de vous voler de ceci, tante Jessie, dit-il, la voix tremblante d’excitation. Et, mettant la main sous son manteau, il en sortit un petit lingot d’or.
– C’est de l’or, tante Jessie, cria Tina, incapable de se contenir plus longtemps.
– De l’or ? Répéta tante Jessie, incrédule, pendant que Tim déposait le petit morceau de métal poli dans sa main tendue.
– Où avez-vous trouvé cela ? Demanda le gentleman en s’approchant à grands pas pour examiner de plus près cette trouvaille entièrement imprévue.
– Nous avons trouvé celui-ci dans le tunnel secret, sous la colline, au pied du verger, tante Jessie, continua le garçon en s’adressant toujours à Mlle Winterbloom. C’en est un que Daniel a laissé tomber. Il en a beaucoup d’autres, mais comme nous avons découvert sa cachette, maintenant il les emporte. Il les a tous extraits de la clairière qui est derrière la colline.
– Eh bien !… Murmura tante Jessie en se renversant sur sa chaise et en regardant avec des yeux incrédules le précieux morceau de métal qu’elle serrait dans sa main.
Hors de lui, le gentleman semblait avoir oublié qu’il n’était pas seul. « De l’or ! se murmurait-il à lui-même. De l’or vrai. Et penser que cinq minutes de plus, tout cela aurait été à moi. Le vieux Mack avait raison quand il disait qu’il y avait de l’or ici ».
En entendant prononcer le nom du facteur, les jumeaux se retournèrent vivement.
– Monsieur Mack ! S’écria Tim avec impétuosité, connaissez-vous M. Mack, monsieur ?
Le gentleman haussa les épaules :
– Oh !… pas très bien, dit-il d’un ton gêné.
Tina se tourna vers sa tante Jessie :
– Le vieux M. Mack a travaillé avec Daniel pour vous voler aussi, tante Jessie. Ce sont des méchants tous les deux ! Nous les avons entendus parler quand nous étions cachés dans le souterrain, et puis ils nous ont trouvés, et alors ils ont essayé de nous y enfermer. Oui, ils l’ont fait !
Et Tina frissonnait au rappel de son expérience terrifiante.
Mais tante Jessie n’était pas tellement intéressée par l’histoire de Tina. Elle se tourna brusquement vers son visiteur :
– Quelles sortes de relations avez-vous avec M. Mack, monsieur ? Demanda-t-elle soupçonneuse.
L’homme secoua la tête :
– Peu, très peu, admit-il. Mais lorsque je voulus négocier pour acheter cette propriété, je suis allé le trouver pour lui demander un petit conseil. J’avais entendu dire qu’il était une autorité en matière d’or, c’est pourquoi je lui ai demandé s’il y avait quelque chance d’en trouver ici ; il fut affirmatif, disant que c’était tout à fait vraisemblable. Mais, le vieux coquin ! J’étais loin de me douter qu’il continuait son trafic. Il devait avoir de l’or plein les poches pendant ce temps. Et, qui plus est, je le payais bien, pour ces bribes d’information.
Mlle Winterbloom se dressa brusquement, les mains sur les hanches.
– Et alors, dit-elle froidement, c’est à cause de cela qu’il vous tardait tant d’acheter ce toit qui m’abrite, monsieur ? C’est pour cela que vous m’avez offert le prix fort ?… C’est à cause de cela que vous aviez hâte que je signe ces papiers ?
Le gentleman paraissait un peu confus.
– Voyons, réellement, mademoiselle, je ne suis pas un criminel, protesta-t-il en essayant, sans grand résultat, de paraître plein d’entrain. Après tout, c’était une transaction honnête, et vous étiez satisfaite du prix.
– J’ai été trompée, volée, roulée par tout le monde, gronda Mlle Winterbloom dans une colère qui ne faisait qu’augmenter ; et vous, monsieur, que je prenais pour un honnête homme d’affaires, vous êtes un aussi fieffé coquin que les autres.
– Ma chère demoiselle, vous mettez tout le monde dans le même sac, dans vos accusations.
Mlle Winterbloom pointa la porte du doigt :
– Je vous mettrai hors d’ici, monsieur, si vous n’avez pas vidé les lieux dans cinq minutes. Elle se tourna vers le bureau et saisit les papiers qui attendaient sa signature. Voilà le cas que je fais de vous et de votre transaction, et elle les déchira en petits morceaux.
Le gentleman ajusta ses lunettes, saisit son porte-documents de cuir, et salua avec raideur :
– Eh bien ! Je vous souhaite un bon après-midi, mademoiselle, dit-il froidement. Mais si vous dilapidez votre nouvelle fortune aussi imprudemment que vous avez disposé de votre revenu actuel, il ne se passera pas longtemps avant que nous nous rencontrions de nouveau pour le même marché. Un fou et son argent ne restent pas longtemps ensemble, vous savez.
La minute d’après, il était loin.

33ème samedi

Mlle Winterbloom regardait fixement dans sa direction, mais ses yeux ne distinguaient rien.
La flèche avait atteint son but : une folle… oui, elle en avait été une, une véritable folle. Penser à tout l’argent qu’elle avait jeté par les fenêtres… en jouant aux courses de chevaux ! Et maintenant, si c’était vrai qu’il y avait un filon d’or sur sa propriété, elle aurait pu l’exploiter avec cet argent. Un sourire amer se glissa sur ses lèvres. La chance ? C’était une illusion, se disait-elle. La vie n’était pas une question de chance. La vie vous rendait ce que vous y aviez mis. Et encore… encore… quelquefois elle vous rendait plus que ce que vous n’y aviez mis… plus que vous ne méritiez. Ces enfants, ici… depuis qu’elle les avait sous son toit, elle leur avait rarement adressé un sourire. Pourquoi s’étaient-ils tellement inquiétés de son bien-être ? Pourquoi avaient-ils risqué leur sécurité, leurs vies peut-être, pour son profit ? Pourquoi, mais pourquoi donc ? Ils auraient pu la traiter comme elle les avait traités, et elle n’aurait pas eu le droit de s’en plaindre…
– Je… je pense que nous devons nous excuser, tante Jessie, d’être entrés ainsi dans le salon. La voix de Tim la ramena brusquement à la réalité. Nous nous sommes mis dans un tel état en suivant le souterrain, et nous n’avons pas eu le temps de nous laver.
– Nous voulions vous atteindre avant que vous vendiez la Pension des Saules ; et aussi avant que vous donniez ce terrain de la clairière à Daniel, tante Jessie, ajouta Tina d’une voix qui tremblait un peu.
Maintenant que le moment critique était passé, ils avaient perdu tous deux leur assurance. Et, en voyant l’expression du visage de tante Jessie, ils se demandaient de quel esprit ils avaient été possédés pour se mêler, comme ils l’avaient fait, de ses affaires privées. Sûrement, elle leur en garderait rancune ; et jamais elle ne les croirait, quelle que fût la valeur de leur mobile…
Mais, quand tante Jessie les regarda, il y avait un éclat plus doux dans ses yeux :
– Je vous suis très reconnaissante, à tous les deux, dit-elle avec effort. Et… et je pense qu’il vaut mieux que vous partagiez ceci entre vous pour votre peine, ajouta-elle en leur tendant le lingot d’une main qui tremblait un peu.
Mais les jumeaux secouèrent la tête :
– Non, tante Jessie… non ; cela vous appartient, dit vivement Tim.
– Bien sûr ! Dit Tina en s’approchant encore de son frère.
Mais elle ne pouvait faire autrement que de penser à toutes les choses merveilleuses qu’ils auraient pu faire avec ce morceau d’or, s’ils l’avaient gardé. Naturellement, comme l’avait dit M. Monty, l’argent n’était pas tout, mais s’ils en avaient eu davantage, leur maman n’aurait pas eu besoin de retourner travailler dehors pour les garder avec elle, quand elle irait mieux. Et M. Monty leur avait encore écrit, dans sa dernière lettre, qu’elle prenait des forces tous les jours.
– Daniel a beaucoup plus de lingots en sa possession, tante Jessie, poursuivit Tim impétueusement. Il a dû les emporter avec lui… dans sa chambre, peut-être… Certainement Mme Tupman lui aura dit que nous étions revenus à temps pour vous avertir, et il sait bien que nous vous avons tout raconté. Probablement, il essayera de se sauver le plus vite possible avec tout son or, avant que vous puissiez le rattraper, tante Jessie.
Mlle Winterbloom ne fit qu’un bond pour se lever de sa chaise.
– Je le rattraperai, dit-elle d’un air farouche.
Sans bruit, les jumeaux suivirent tante Jessie. Elle sortit du salon, descendit dans le couloir, traversa la cuisine, sortit dans la cour.
– Il est probablement en train de compter son trésor dans sa chambre, observa Mlle Winterbloom, plus pour elle-même que pour les jumeaux, en se dirigeant à grandes enjambées vers la cabane de Daniel.
Les jumeaux échangèrent un coup d’œil significatif, et leurs yeux étincelaient. C’était le moment qu’ils attendaient depuis longtemps. Le vieux Daniel méritait d’être confondu. Tim eut envie de courir en avant pour se rendre plus vite compte de ce qui en était, mais il freina son impatience. Maintenant, c’était l’affaire de tante Jessie ; ils devaient la laisser faire ; ils avaient fait leur part.
– Daniel ! Appela Mlle Winterbloom d’un ton sévère, en arrivant à la porte de la cabane ; et elle frappa rapidement. Daniel !
Ils écoutèrent. Pas de réponse… pas un son. Mais si, il y en avait un ! Quelqu’un pleurait ; c’était des sanglots étouffés ; et on aurait dit que c’était une femme.
Tante Jessie n’hésita plus. Elle tourna la poignée de la porte qui céda sans peine sous sa poussée, et elle ouvrit. La chambre était sens dessus dessous, comme si quelqu’un avait réuni en grande hâte ce qui lui appartenait, et était parti précipitamment. Mais la pièce n’était pas vide : blottie dans le vieux fauteuil à bascule, Mme Tupman, la femme de ménage, était assise, sa tête grise enfouie dans ses mains, sanglotant éperdument.
– Mme Tupman ! Lança tante Jessie, en avançant d’un pas. Que faites-vous ici ?
La femme de ménage leva un visage pitoyable, inondé de larmes :
– Il m’a abandonnée, dit-elle entre ses sanglots ; il m’a… il m’a laissée tomber !
– Qui, « il » ? Demanda Mlle Winterbloom, exaspérée, de qui parlez-vous ? De Daniel ?
La seule réponse fut une nouvelle crise de sanglots désespérés.
– Où est-il ? Insista Mlle Winterbloom ; où est Daniel ?
– Il… il est parti, sanglota la femme de ménage.
Mlle Winterbloom s’approcha du fauteuil à bascule, et, saisissant la femme de ménage par l’épaule, elle la secoua vivement.
– Cette comédie a assez duré, dit-elle d’un ton brusque. Arrêtez-vous immédiatement, Mme Tupman, et racontez-moi ce qui est arrivé. Où est Daniel ? Et que faites-vous ici dans sa chambre… dans un état pareil ? Allons !… parlez !
A la stupéfaction des jumeaux, l’effet de ce traitement fut radical. Elle s’essuya les yeux avec le dos de ses grosses mains calleuses, renifla plusieurs fois, puis elle parut prête à raconter son histoire. Alors, au fur et à mesure qu’elle parlait, son chagrin disparaissait pour laisser la place à la colère et aux injures amères.
– Il est parti ! Oui, il est parti… et il a tout emporté !
– Tout emporté ? Mlle Winterbloom recula d’un pas. Vous voulez dire qu’il a emporté tout l’or avec lui ?
– H’m…m…m ! A ce moment précis, Mme Tupman, ne sachant plus si elle devait rire ou pleurer, faisait un peu des deux : Il n’a rien laissé… seulement moi ! Il m’avait promis qu’on se marierait… et qu’on partirait ensemble… si je l’aidais à trouver de l’or. Et je l’ai fait, contre ma conscience, je vous assure, mademoiselle. Mais que peut faire une femme quand un homme lui parle ainsi ?
– Et maintenant, vous n’en êtes pas plus riche ? Il vous a tout simplement laissée de côté, n’est-ce pas ?
Mme Tupman approuva, l’air misérable.
– Oui, mademoiselle, mais j’ai appris ma leçon. Plus jamais je ne quitterai le droit chemin, à l’avenir, mademoiselle. Vous ne me renverrez pas, s’il vous plaît, mademoiselle, pleurnicha-t-elle. J’ai bien fait mon service, et je voudrais vous servir encore… Je n’ai pas détourné un seul penny, honnêtement, pas un seul.
Mlle Winterbloom eut un sourire moqueur :
– Pas de doute… mais ce n’est pas votre faute si vous ne l’avez pas fait. Filez d’ici, et retournez dans votre cuisine ; et faites-nous du thé. Si jamais je vous retrouve encore dans cette chambre, je vous congédie sur-le-champ.
– Oui, mademoiselle… très bien, mademoiselle, murmura la vieille femme de ménage, en se levant avec une agilité surprenante.
– Et vous, enfants, vous allez prendre un bain chaud avant le thé, continua-t-elle d’une voix contenue ; puis, vous irez vous coucher de bonne heure ; vous devez être fatigués après tant d’excitation et d’émotion. Et puis, j’ai une surprise pour vous demain.

34ème samedi

20. Une autre surprise

Le jour se levait, clair et lumineux, bien qu’il y ait eu de fortes averses pendant la nuit. Il avait beaucoup plu la semaine précédente, et partout le sol était humide et constellé de flaques ; la senteur des feuilles mouillées et de la terre humide emplissait l’air. La petite rivière qui coulait sous le pont d’argent, dans les faubourgs de la ville, avait grossi ; ses eaux claires étaient devenues noires, et son gazouillis paisible avait fait place à un grondement sourd.
Tina et Tim n’avaient pas pu s’en rendre compte ; ils ne s’étaient promenés que rarement du côté de la rivière, depuis le départ de M. Monty. Ces dernières semaines, tout leur temps et toutes leurs pensées avaient été entièrement occupés à suivre Daniel à la piste pour le surveiller, et découvrir son trésor. Mais maintenant que l’excitation était passée et qu’ils avaient atteint leur but, ils recommençaient à jouir de la nature et à regarder tout ce qui les entourait.
– Oh ! Tim, comme tout est beau ce matin ! s’exclama Tina, joyeusement, tandis qu’ils étaient tous deux debout sur le seuil de la chambre, jouissant de cette scène matinale. Peut-être que le souvenir de leurs expériences encore toutes récentes dans le tunnel si sombre leur faisait apprécier davantage la beauté du monde qui les entourait.
Oui, c’était un délicieux matin. Personne d’autre n’était dehors, car c’était dimanche, et les habitants de la Pension des Saules en profitaient toujours pour faire « la grasse matinée ». Les jumeaux, eux, s’étaient même levés plus tôt que d’habitude : ils ne savaient pas au juste ce qu’impliquait la « surprise » de tante Jessie, et ils n’avaient aucune envie de la manquer.
A cette heure matinale, tout était calme et paix. La gloire du soleil levant inondait le ciel d’une lumière dorée, et la brume s’élevait de l’herbe verte et mouillée en de légères ondulations blanches. Tout près, dans les arbres, les oiseaux commençaient à gazouiller, et une petite brise agitait les branches feuillues. Tout annonçait un jour radieux. Les jumeaux aspiraient l’air pur avec délices : il faisait bon vivre en un pareil jour.
– Tout de même, Tina, dit pensivement Tim, je ne crois pas que nous ayons vraiment envie de quitter la Pension des Saules. Je veux dire…
– Oui, Tim, je comprends. Tina passa son bras sous celui de son frère : ce sera si bon lorsque maman sera de nouveau avec nous. Mais ce serait merveilleux si nous pouvions rester ici… tous ensemble !
Bien que l’imagination fertile de sa sœur fasse rire Tim, il y avait un rayon d’espoir au fond de ses yeux :
– Naturellement, on ne peut pas savoir ce que va faire tante Jessie, maintenant qu’elle est si riche ! C’est peut-être sa surprise…
– Ou bien… je sais ! L’excitation rendait Tina d’une exubérance inouïe ; maman va arriver peut-être… et elle ne nous a rien dit pour nous surprendre. M. Monty disait dans sa dernière lettre qu’il ne tarderait pas à venir.
– Oh ! Je ne sais pas, murmura Tim. Mais ce qui était étrange, c’est qu’une idée semblable lui avait traversé l’esprit. Mais ils laissaient courir leur imagination, se disait-il, et il sentait qu’il devait freiner celle de Tina. Son désappointement serait trop grand si rien de tout cela n’arrivait… et puis, réellement, ils n’avaient rien de solide sur quoi fonder leurs espoirs ! Tante Jessie ne s’était absolument pas compromise !
Mais quelque chose arriva au petit déjeuner, tellement inattendu, que toute autre pensée fut bannie de leurs esprits. Ce fut tante Jessie elle-même qui le proposa ; heureusement, les jumeaux l’entendirent tous les deux, sans cela l’un aurait pensé que l’autre avait rêvé.
– C’est une si belle matinée, commença-t-elle, en regardant les jumeaux bien en face, depuis la porte de la cuisine, alors qu’ils venaient juste de terminer leur repas, que je me demande si vous n’aimeriez pas venir à l’église avec moi ?
– A l’église ?… articula Tim, comme s’il avait de la peine à comprendre, et tellement pris par surprise qu’il en oubliait d’être poli.
– A l’église ?… répéta Tina d’une voix inintelligible.
– Mais oui… Les joues de Mlle Winterbloom prirent une teinte écarlate, mais sa voix n’était pas aussi tranchante que d’habitude. Il n’y a pas de service tous les dimanches, continua-t-elle, presque comme si elle essayait de se justifier elle-même, mais il y en a un ce matin, et j’ai pensé que vous aimeriez y venir avec moi.
– Oh !… oui… merci, tante Jessie, bégaya Tim en reprenant ses bonnes manières.
– Oh ! Tante Jessie, quelle bonne surprise ! S’écria impétueusement Tina, son jeune visage rayonnant de joie.
– Une surprise ? Pendant un instant, Mlle Winterbloom parut perplexe, puis, son visage s’éclaira : Oh ! Oui, je pense que c’est une surprise pour vous, mais ce n’est pas la vraie surprise. Maintenant, ajouta-t-elle brusquement après un coup d’œil à sa montre, il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons arriver à temps pour le service. Nous devons partir dans moins d’une heure.
– Oui, tante Jessie, répondirent joyeusement les jumeaux.
Et l’heure qui suivit fut vraiment une heure très occupée. Les jumeaux accomplirent leurs travaux habituels en un temps record, puis ils allèrent faire leur toilette et mettre leurs plus beaux habits – habits qui étaient restés emballés depuis leur arrivée à la Pension des Saules. Ils les avaient quittés ce jour-là, mais ne les avaient jamais remis depuis : il ne s’était pas présenté d’occasion assez importante pour cela. Mais aujourd’hui était un jour à marquer à l’encre rouge : ils allaient à l’église avec tante Jessie !
Tim passa un temps si long à faire briller les chaussures de Tina et les siennes que Tina pensa qu’il ne serait jamais prêt à temps ; mais lorsqu’elle courut pour aller faire faire ses tresses par Mme Tupman (elles devaient être très bien faites ce matin-là), Tim était prêt et attendait dans la véranda, sa Bible à la main. Et il aurait été difficile de dire ce qui brillait le plus : ses cheveux, qui avaient reçu une application libérale d’une huile spéciale qu’il n’employait que pour les grandes occasions, ses souliers ou son visage ! Tina lui jeta un regard d’envie : c’était formidable la façon dont les garçons pouvaient s’habiller vite ; mais, naturellement, ils n’avaient pas autant de peine que les filles, pensait Tina en s’efforçant d’entrer dans sa meilleure robe.
– Oh ! La la ! Murmura Mme Tupman en levant les bras au ciel avec horreur à la vue de la mince silhouette vêtue de sa robe bleue. Vous ne pouvez pas aller ainsi, enfant ! Cette robe est dix fois trop courte pour vous. N’en avez-vous pas une autre ?
Le visage de Tina s’assombrit :
– Oh ! Mais c’est ma plus belle robe, Mme Tupman, protesta-t-elle, en regardant d’un air lugubre ses genoux bruns entièrement découverts. J’ai sans doute un peu grandi depuis la dernière fois que je l’ai mise.
– Sans aucun doute ! Mme Tupman serra ses gros bras contre sa poitrine, et examina la fillette du haut en bas et de la pointe des souliers au sommet de sa tête. Ce qui est sûr, c’est que votre tante ne voudra pas qu’on la voie se promenant avec vous dans cette tenue. Venez ici ! Laissez-moi voir ça. Elle s’accroupit et prit entre ses doigts l’ourlet du vêtement en cause. Oui, on peut donner quelques centimètres. Quittez-la et donnez-la-moi. Je ne peux pas me vanter d’être couturière, mais en quelques minutes je vais arranger cela.
– Vous êtes terriblement gentille, Mme Tupman, dit Tina pleine de reconnaissance, quelques instants après, tandis que, revêtue de sa robe de chambre, elle surveillait anxieusement la confection de l’ourlet.
– Ce n’est rien du tout, fillette ! Les doigts actifs de Mme Tupman poussaient l’aiguille avec une rapidité surprenante. J’avais une petite fille… ajouta-t-elle d’un ton de voix bien différent.
Et, posant son aiguille, elle prit son mouchoir dans la poche de son tablier pour se moucher.
– Oh ! Vraiment, Mme Tupman ? La curiosité de Tina était éveillée.
Elle se souvenait que la femme de ménage avait déjà dit quelque chose comme cela.
– Elle n’est pas ici n’est-ce pas ?
La vieille femme secoua la tête :
– Non, dit-elle d’un trait, elle est morte.
Tina toucha le bras de la femme de charge :
– Pauvre Mme Tupman ! Dit-elle avec sympathie. Était-elle… âgée ?
Mme Tupman s’essuya les yeux :
– Non ; à peu près comme vous, dit-elle avec effort. Vous m’avez fait penser à elle… la première fois que je vous ai vue. C’était un ange, si jamais il y en a eu sur la terre. Elle allait à l’école du dimanche… et elle avait l’habitude de chanter des cantiques et de prier.
– Elle aimait le Seigneur Jésus, alors ? Demanda ardemment Tina.
La vieille femme fit oui de la tête, et des larmes roulèrent sur ses joues.
– Oui… Ils lui parlaient de Lui… à l’école du dimanche ; et la dernière chose qu’elle m’a demandé avant de mourir c’est de lui chanter : « A l’abri, dans les bras de Jésus ». Mais je ne le savais pas assez bien et elle a essayé de chanter elle-même. Je m’en souviens.
Tina ne savait trop que faire. Puis, brusquement, elle passa ses bras autour des épaules de la vieille femme, en lui murmurant doucement :
– Ne pleurez pas, Mme Tupman… s’il vous plaît, ne pleurez pas. Votre petite fille est partie au ciel, vous savez, pour être avec le Seigneur Jésus. Et vous l’y retrouverez un jour, si vous croyez aussi au Seigneur Jésus.
La vieille femme enfouit son visage dans ses mains :
– Non ! Non ! Sanglotait-elle. Je suis une méchante femme… Voilà ce que je suis. Oh ! Dieu, aide-moi ! Dieu, aie pitié de moi !
Tina aurait aimé dire quelque autre chose, mais la voix perçante de tante Jessie les fit sursauter.
– Christina ! Elle appelait depuis le vestibule. Dépêchez-vous ! Ne me faites pas attendre !
Mme Tupman saisit rapidement la robe bleue :
– Elle… elle va être prête… dans une minute… dans une minute, dit-elle à voix contenue.

35ème samedi

21. La plus grande de toutes les surprises

Silverbridge ne possédait qu’une seule église. De couleur crème, c’était un petit bâtiment en bois situé au milieu des arbres, dans un endroit retiré. Depuis qu’ils habitaient à la Pension des Saules, Tina et Tim avaient assez souvent passé par là. Mais, comme elle était à une certaine distance de la route, ils ne s’en étaient jamais beaucoup approchés, et ils n’y étaient jamais entrés. Dans le petit clocher de bois, une vieille cloche rouillée faisait entendre ses appels, au moment où ils franchissaient le portillon. Tout essoufflés, les jumeaux suivaient tante Jessie le long de l’étroit sentier qui conduisait au porche ; ils étaient heureux que le but soit enfin atteint. Son recueil de cantiques à la main, un homme attendait pour leur souhaiter la bienvenue.
Il regardait avec curiosité le trio inattendu qui approchait : Mlle Winterbloom venait à l’église ! Rien d’étonnant à ce que le pauvre homme en oubliât l’habituel accueil de bienvenue dont il gratifiait tous ceux qui franchissaient le portail. Jamais pareille chose n’était encore arrivée à Silverbridge. Ceux qui étaient déjà arrivés se retournaient pour contempler ce spectacle extraordinaire : la propriétaire de la pension de famille au milieu d’eux ! Mais tante Jessie, elle, semblait absolument inconsciente de la stupéfaction qu’elle causait. Elle était tout entière au service, qu’elle suivait dans les moindres détails. Au début, assez mal à l’aise, les jumeaux la regardaient à la dérobée ; mais à cet instant, il semblait bien qu’elle avait même oublié leur présence ; aussi, eux-mêmes enfin purent-ils suivre le service avec un profond intérêt.
C’était un service très simple, auquel les plus humbles des adorateurs, les moins spirituels, pouvaient prendre part. La petite église était loin d’être pleine : beaucoup de bancs étaient vides. Mais chacun de ceux qui étaient là sentait la présence de Celui qui est toujours au milieu des deux ou trois assemblés à son Nom. Ceux qui étaient fatigués, trouvaient le repos de leurs âmes ; ceux dont les cœurs étaient chargés, un doux soulagement ; les affligés étaient réconfortés, et les vagabonds étaient ramenés au bercail.
Tante Jessie semblait connaître tous les cantiques, et les chantait avec autant d’ardeur que les autres. Mais c’étaient des cantiques bien connus : « Roc séculaire frappé pour moi, laisse-moi me cacher en Toi » – « Jésus, Ami de mon âme, laisse-moi me réfugier sur Ton sein ». La voix de tante Jessie parut faiblir : regardant furtivement sa tête inclinée, du cœur des jumeaux s’éleva une prière silencieuse, demandant qu’elle puisse vraiment connaître la grâce qui sauve par Jésus Christ, le Seigneur. Le texte de la prédication était tiré de Jérémie 31, verset 3 (les jumeaux le connaissaient car c’était un des versets de M. Monty) : « Je t’ai aimée d’un amour éternel, c’est pourquoi je t’attire avec bonté ».
Quand le service fut terminé, Tina et Tim se levèrent, et sortirent avec le reste de l’assistance, pensant que tante Jessie était juste derrière eux. Mais, lorsqu’ils furent dehors, ils ne l’aperçurent nulle part. Tim fouillait les alentours du regard.
– Elle doit être encore dedans, dit-il à sa sœur, avec une pointe d’inquiétude.
– Peut-être cause-t-elle, suggéra Tina ; elle a sans doute rencontré quelqu’un qui la connaissait.
Oui, c’était bien cela ! Dans le calme, côte à côte, deux personnes à genoux : l’une pour confesser ses péchés et le besoin d’un Sauveur, l’autre pour prendre le Ciel à témoin, qu’une fois de plus une pécheresse était réconciliée avec Dieu. Enfin, tante Jessie avait rencontré Celui qui s’était révélé à elle au travers du témoignage fidèle de deux petits enfants dans le cœur desquels Il habitait véritablement.
Peu de paroles furent échangées en rentrant à la pension, mais à l’expression du visage de tante Jessie, les jumeaux comprirent que quelque chose s’était passé, et ils s’en réjouirent. Quand le déjeuner fut achevé, comprenant que des hôtes étaient attendus, les jumeaux décidèrent de faire comme d’habitude : ils s’esquivèrent, sachant bien que tante Jessie les appellerait si elle avait besoin d’eux.
Tim éprouvait une drôle de sensation de ne plus avoir le vieux Daniel à ses trousses, et de ne plus recevoir ses ordres ; il se mit à penser au vieillard, se demandant où il était. Il était quand même peu probable qu’il ait pu fuir avec tout cet or ; mais ce dont le garçon était certain, c’est que tante Jessie n’avait rien fait pour le rattraper.
Assise au soleil à côté de son frère, sur le seuil de la chambre, Tina repassait dans sa mémoire les évènements de la matinée : sa conversation avec Mme Tupman, le service à l’église, la prédication, le texte… Alors, inévitablement, ses pensées s’envolèrent vers M. Monty, et elle fut submergée par un ardent désir de revoir leur vieil ami ; il avait promis de revenir – un jour – et de leur parler de leur maman.
Ils entendirent une voiture qui s’arrêtait à la porte du jardin… un bruit de voix… l’écho de pas résonnant sur le sentier dallé. Mais les jumeaux étaient trop plongés dans leurs réflexions pour y prêter attention : ils avaient vu tant de pensionnaires arriver et repartir depuis qu’ils étaient à la Pension des Saules !
Il s’était écoulé environ dix minutes, quand le son d’un sifflet familier les fit tressaillir. Ils levèrent la tête ; quelqu’un venait vers eux : un homme grand, brun, à l’allure décidée et au visage sympathique… un visage qu’ils connaissaient bien.
Tina et Tim ne firent qu’un bond : « Monsieur Monty », s’écrièrent-ils d’une seule voix, en se précipitant à sa rencontre.
Quel revoir !
Quand enfin M. Monty essaya de se dégager de l’enchevêtrement des bras et des jambes des jumeaux, et qu’il essaya de se faire entendre en élevant la voix au-dessus de leur babillage véhément, ce fut inutile. Chacun avait tant d’histoires palpitantes à raconter qu’il comprit qu’il valait mieux attendre.
– Et maintenant, je comprends ! Conclut triomphalement Tina, quand elle eut fini de compléter les détails de l’histoire de Tim, vous êtes la surprise de tante Jessie, monsieur Monty !
– En parlant de surprise, réussit à dire M. Monty pendant que Tina s’arrêtait pour respirer, j’en ai une belle pour vous. J’ai amené Mme Monty pour vous voir.
– Oh ! Articula Tina, en ouvrant de grands yeux, nous nous étions souvent demandé s’il existait une Mme Monty…
– Eh bien ! Pour vous dire la vérité, admit lentement leur ami, captivant maintenant toute leur attention, il n’y a une Mme Monty que depuis deux jours. Nous sommes venus à Silverbridge en voyage de noces !
– Ca, c’est une bonne idée, M. Monty… félicitations ! Dit Tim avec enthousiasme, en lui tendant la main.
– Merci, vieux copain, rétorqua M. Monty, avec toute la dignité qui convenait ; mais un éclat malicieux brillait dans ses yeux.
Tina le saisit par le bras.
– Comment est-elle, Mme Monty ? Demanda-t-elle vivement ; est-elle jolie ? Mais bien sûr qu’elle doit l’être, ajouta-t-elle avec un rire joyeux.
– Venez, et voyez vous-même, petite femme ! Dit M. Monty avec enjouement.
Et, la petite main de Tina dans la sienne, il partit en direction de la maison, Tim sur ses talons.

36ème samedi

M. Monty les mena droit à la porte d’entrée, et Tina et Tim échangèrent un coup d’œil. Ce n’était pas une circonstance ordinaire, ils devaient bien se tenir.
Du salon arrivait un bruit de voix qui cessa à leur approche ; quand ils atteignirent la porte, M. Monty s’effaça, et leur fit signe d’entrer, ce qu’ils firent sans se faire prier. Tante Jessie était là, grande et droite, debout à côté du manteau de la vieille cheminée, et elle les encouragea d’un sourire alors que, côte à côte, ils s’arrêtaient, indécis. Puis, leur regard s’illumina en apercevant quelqu’un d’autre, assis dans le fauteuil… quelqu’un qui se leva instinctivement et vint au-devant d’eux, les bras grands ouverts, un chaud sourire plein d’amour sur les lèvres. Alors, tout le reste fut comme enveloppé de brouillard – tout, sauf le visage si doux et aimant qu’ils connaissaient si bien.
– Maman ! S’écrièrent-ils, mais l’étonnement leur coupait la respiration. Maman ! Et l’instant d’après ils étaient dans ses bras, l’étouffant de baisers.
– Mes chéris ! Murmura-t-elle, exactement comme par le passé… il y avait si longtemps, semblait-il, alors qu’ils étaient ensemble dans la petite maison au brillant marteau de cuivre et au petit jardin bien entretenu, petite maison qui avait toujours été la leur. Mais alors, maman paraissait fatiguée, malade et faible…
Maintenant ? Ils la regardèrent : ses joues avaient pris des couleurs, ses yeux brillaient, et elle avait perdu son regard fatigué et lointain. Elle était une autre personne… pourtant non, pas vraiment ; elle serait toujours la même maman, douce, gentille, aimante, comme ils l’avaient toujours connue… Tout à coup Tim regarda autour de lui : ils étaient seuls. M. Monty et tante Jessie avaient quitté le salon.
– Mais, je ne comprends pas, commença Tim visiblement intrigué, nous étions venus pour voir Mme Monty.
– Oui… dit Tina… Ses yeux rencontrèrent alors ceux de sa maman, et brusquement, elle comprit. Je sais ! S’écria-t-elle d’un trait, maman, tu es Mme Monty, n’est-ce pas ?
– Oui, Tina chérie, je suis maintenant Mme Monty.
Alors, entourant d’un bras chacun de ses enfants, la nouvelle Mme Montford leur dit de quelle façon merveilleuse Dieu avait béni et dirigé sa vie et celle des siens, comment Il lui avait entièrement rendu la santé, comment Il avait pourvu à leur sécurité et à leur bonheur, par l’amour et le dévouement de son second mari.
– Je ne peux pas faire autrement que de penser que votre cher papa aurait souhaité ceci, mes chéris, dit-elle doucement. Voyez-vous, votre nouveau père aime aussi le Seigneur, et un jour nous serons tous ensemble dans la maison que le Seigneur a préparée pour nous, et nous nous réjouirons tous ensemble dans l’amour de notre Père céleste.
Tina pressa son visage contre la joue de sa maman.
– Je suis si heureuse… cela me donne envie de pleurer, murmura-t-elle d’une voix qui tremblait. Tu sais, j’aime M. Monty presque autant que toi, maman chérie.
– Quelle belle chose, ajouta rapidement Tim, en essayant d’avaler une étrange boule qui le serrait à la gorge.
M. Monty et tante Jessie rentrèrent à ce moment-là. On recommença les présentations, et il n’y eut plus qu’une grande et heureuse famille, tante Jessie comprise.
Mais un nuage semblait avoir assombri le visage de tante Jessie depuis qu’elle avait quitté le salon, et M. Monty lui-même était devenu grave. La nouvelle Mme Monty fut prompte à saisir le changement.
– Y a-t-il de mauvaises nouvelles, chéri ? Demanda-t-elle anxieusement.
M. Monty soupira :
– Pauvre vieux Daniel !… répondit-il rêveur.
Aussitôt, les jumeaux tendirent l’oreille, mais ce fut tante Jessie qui donna les détails :
– Je viens juste de recevoir un coup de téléphone d’un policier de la ville voisine. Daniel s’est noyé alors qu’il essayait de traverser la rivière en crue, ce matin, de bonne heure. Le pont a été emporté.
– Oh ! Crièrent spontanément les jumeaux.
Puis il y eut un silence.
– Le plus triste, continua Mlle Winterbloom, c’est que la police affirme qu’ils auraient pu le sauver, mais il n’a pas voulu lâcher son sac qui contenait l’or ; et cela lui a coûté la vie… Pauvre vieux Daniel.
Et elle essuya rapidement une larme.
– Comme le dit la Bible, ajouta gravement M. Monty : « Que profitera-t-il à un homme de gagner le monde entier, s’il fait la perte de son âme ? » C’est un mauvais calcul.
– C’est bien vrai ! Mlle Winterbloom, propriétaire de la Pension des Saules, leur fit face, un regard triste au fond des yeux. Et j’aurais pu faire comme lui, si ce n’avait été la grâce de Dieu, et aussi grâce à Tina et Tim, ajouta-t-elle en souriant.
– Oh ! Nous avons eu des aventures formidables ! Déclara Tim d’une voix de stentor.
– Oui, dit M. Monty pensivement ; et il y a aussi une aventure qui attend chacun de nous… celle de dépenser nos vies au service du Seigneur Jésus Christ : c’est de toutes la plus merveilleuse.
– Oui, répondirent les jumeaux avec empressement.
Et tante Jessie elle-même y donna son approbation.

 

D’après Marjorie Buckingham
La Bonne Nouvelle 1964 à 1966

 

 

LA PROCHAINE FOIS, TU TROUVERAS L’HISTOIRE DE MARY JONES ET SA BIBLE !