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LE TEMPS (2)

 

– Laisse-moi tranquille, Pilou, je n’ai pas le temps de m’amuser avec toi, s’écrie Sylviane qui feuillette un gros dictionnaire.
– On n’a jamais le temps de rien, soupire maman en plongeant le bras dans la corbeille d’où débordent des raccommodages.
– Si j’avais le temps, gémit papa, que de choses je pourrais faire !
Pilou sort dans le jardin, il gagne le verger et s’assied sur le gazon. Une grande herbe entre les dents, il se couche, les yeux fixés dans le ciel, pour mieux réfléchir. Deux grands points d’interrogation se dessinent en nuages blancs dans le bleu, entre les feuilles fraîches des pommiers.

QUI A LE TEMPS ?
OU ACHETER LE TEMPS ?

Chez les grandes personnes, c’est exclu. Il n’y a rien à espérer. Ses frères et sœurs répètent à longueur de journée : « Si tu crois que j’ai le temps… » Quand donc lui répondra-t-on un jour : « J’ai le temps » ? Posséder le temps, c’est posséder l’espace, n’est-ce pas la chose la plus extraordinaire du monde ? Mais comment découvrir le possesseur d’un tel trésor ?
Pilou est brusquement tiré de sa rêverie par une voix impérieuse.
– Pilou, que fais-tu donc à rêvasser ? Va vite acheter le lait. Tu sais bien que je n’ai pas le temps de sortir.
Un seau à la main, Pilou trottine sur la route, bordée de forêts. Sur un banc, un vieil homme à barbe blanche fume sa pipe. Il a l’air si tranquille. Peut-être qu’il a le temps, lui. Pilou brûle de lui poser la question. Il s’arrête en rougissant.
– Que veux-tu, mon petit ?
– Pardon, monsieur, est-ce que vous avez le temps ?
– Le temps de quoi ?
– Le temps, parce que moi j’aimerais bien savoir où on peut l’acheter. A la maison, on n’a jamais le temps, alors j’ai pensé que vous qui êtes très vieux, vous pourriez peut-être me dire…
Curieusement, le vieux examine les grands yeux interrogateurs de l’enfant. Un étrange sourire passe sur son visage plissé.
– Le temps, mon pauvre ami, bien sûr que je l’ai. Je n’en avais pas assez autrefois. J’en ai de trop maintenant.
– Alors, vous pouvez m’en vendre, s’écrie Pilou tout joyeux.
Le vieil homme ne répond pas. Il a l’air très loin de Pilou tout à coup. Son dos semble un peu plus voûté et ses yeux, un peu fixes, semblent plonger dans un monde invisible.
– Le temps, vois-tu, ça ne s’achète pas, ça ne se vend pas. Il glisse entre nos mains trop vite et puis, parfois, il dure, dure… On n’y peut rien.
Le vieux paysan s’est tu. Pilou voit qu’il n’a plus rien à dire. Déçu, il salue et continue son chemin.
Devant sa porte, une vieille tricote un bas de laine. Pilou la regarde, prend son courage à deux mains et renouvelle sa question :
– Madame, est-ce que vous avez le temps ?
– Le temps de quoi ? fait la vieille d’un ton revêche.
– Le temps… , parce que chez nous personne n’en a, alors…
– Crois-tu donc que je « vas » te porter ton lait, petit fainéant ? Dépêche-toi de courir à la laiterie avant qu’elle ferme et ne reste pas là à me faire des yeux ronds comme des billes.
Pilou se remet en marche. Décidément, personne ne comprend sa question. Trouvera-t-il jamais quelqu’un qui lui réponde clairement ? Pilou marche tête basse.
Voici la laiterie ! Pilou s’enfile dans la queue des clients qui attendent d’être servis. Enfin son tour arrive. L’enfant tend son seau blanc. Alors seulement il se rend compte qu’il a perdu les deux francs que sa maman lui a donnés. C’était si amusant de balancer le seau en tous sens ; il n’a plus pensé que la pièce était dedans. Cramoisi, il bredouille : « j’ai perdu l’argent ».
– Eh bien ! petit étourdi, répond la laitière. Cours le chercher et je te rendrai le seau. Dépêche-toi, je n’ai pas le temps d’attendre longtemps, la laiterie va fermer.
Pilou repart les mains vides et le cœur lourd. Voilà encore une personne qui n’a pas le temps, pense-t-il. Lentement il rebrousse chemin et son regard fouille vainement les ornières. Le soleil tombe derrière la colline. Deux larmes roulent sur les joues de l’enfant.
– Que cherches-tu, mon petit ?
Pilou fait des yeux le tour de l’horizon. D’où vient donc la voix douce qui a prononcé ces paroles ? Il ne voit personne. Un rire très gai lui fait lever la tête. Juste au-dessus de lui, entre les lattes brunies d’un balcon, il aperçoit un visage qui lui sourit.
– Je cherche les deux francs que j’ai perdus, fait Pilou d’une voix piteuse. C’est pour payer le lait. La laitière n’a pas voulu me rendre le « bidon ».
– Viens me raconter tes malheurs ! dit la voix réconfortante.
Attiré, Pilou gravit quelques marches d’escalier et se trouve devant une dame étendue sur un lit. Il ne voit d’abord que son sourire et ses yeux si bleus qu’on dirait des pétales de gentianes – les toutes premières qu’on trouve sur l’Alpe au printemps. Alors seulement Pilou remarque que la dame est étrangement tranquille dans son lit et que ses mains, complètement déformées, reposent inertes sur le drap.
Pilou reste muet et tortille un coin de son pull de coton.
La pauvre dame ! C’est affreux ! Il ne sait pas que dire… Son regard va des pauvres mains aux yeux pleins de lumière.
– N’aie pas peur, répète la voix persuasive. Tu vois, mes mains sont bien recroquevillées, mais mon cœur ne l’est pas. Assieds-toi sur ce tabouret et raconte-moi ce qui s’est passé. J’ai le temps de t’écouter.
J’ai le temps, a dit la malade. Enfin Pilou a trouvé ce qu’il cherchait.
– Oh ! madame, s’écrie-t-il, vous avez le temps. Dites-moi comment on peut l’avoir.
– Que veux-tu dire, mon petit ? interroge la dame amusée.
– Vous comprenez, chez nous, personne ne l’a. Depuis longtemps, je cherche quelqu’un qui l’ait, et j’aimerais tant savoir ce qu’il faut faire pour en avoir toujours.
Sans répondre, la dame a agité une clochette.
Une servante paraît.
– Toinon, veux-tu aller chercher le lait de ce petit homme avec le nôtre. Prends deux francs dans mon porte-monnaie. Nous avons un entretien trop sérieux pour être interrompus.
Souriante, la servante disparaît.
Le temps, mon enfant, un seul le possède vraiment, c’est DIEU.
– Vous aviez dit que vous l’aviez.
– En effet, nous en avons tous une petite partie que Dieu nous donne.
– Alors pourquoi est-ce que chacun dit : je n’ai pas le temps, si Dieu nous le donne ?
Parce que la plupart des gens mettent trop de choses dans le temps que Dieu leur donne et qu’ils oublient de lui donner à Lui, le Maître du temps, la première place. Le temps, c’est comme un jardin. Si on y sème trop de plantes, elles s’enchevêtrent et ne forment plus qu’un fouillis de fleurs qui s’étouffent mutuellement. Comprends-tu ?
– Comment peut-on savoir ce qu’il faut y semer ?
– Il faut confier son coin de terre au Divin Jardinier, et écouter Ses conseils.
Pilou lève les yeux vers le ciel où s’étirent de longues écharpes roses frangées d’or.
S’il pouvait en donner à maman, murmure-t-il. Elle dit toujours qu’elle n’a pas assez de temps.
Notre vie n’est pas toujours pareille : parfois, elle déborde de choses à faire, d’autres fois, elle se vide de tout ce qui la remplissait. Tantôt Dieu nous demande d’agir et de travailler, tantôt d’écouter et d’apprendre. Et puis il y a des jardins plus ou moins garnis. A ta maman, Dieu a donné beaucoup de fleurs à cultiver.
– Et vous, madame, avez-vous des fleurs dans votre jardin ?
– J’en ai quelques-unes, très délicates, qui exigent beaucoup de soins.
Pilou aimerait bien savoir quelles sont ces fleurs, mais il n’ose pas le demander.
– N’avez-vous pas trop de temps, dit-il enfin, en fixant les petites mains immobiles ?
– Non, mon petit, Dieu accorde du temps aux malades, mais ils n’ont pas le droit de le gaspiller.
– Que veut dire gaspiller, Madame ?
– Gaspiller le temps, c’est vivre pour soi, insouciant, sans s’occuper de Dieu, c’est oublier que chaque instant est un don du Seigneur, qu’Il nous accorde pour écouter Sa voix, répondre à Son appel avant qu’il soit trop tard, pour L’aimer, Le servir et vivre pour Lui.
– Je crois que je l’ai gaspillé, dit Pilou tristement. Et vous, comment l’employez-vous ?
Penser à tous ceux que je connais et les apporter à Dieu me prend des heures chaque jour. C’est mon travail. C’est à l’aube que je commence, quand tout est tranquille et que je suis seule avec le Seigneur.
Des pas craquent sur le chemin caillouteux.
C’est Toinon et les seaux de lait.
– Déjà, soupire Pilou. Il faut que je m’en aille. Est-ce que je pourrai revenir, puisque vous avez le temps de causer avec moi ?
– Reviens quand tu voudras, mon petit philosophe, répond la malade avec un sourire. Il y a encore tant de choses à dire sur le temps. Nous chercherons ensemble la meilleure façon pour toi de le remplir, assez, mais pas trop, et à la gloire de Dieu.
Pilou s’en va, le cœur léger comme une plume. Et tout en cheminant le long du sentier, il rêve au jardin du temps et aux fleurs multicolores qu’il y va semer.

D’après la Bonne Nouvelle 1963