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Bonjour ! Après Mary Jones et sa Bible, voici :

LE SECRET D’YVAN !

1er samedi

1. Ce n’est pas juste !

Yvan s’est accoudé sur le rebord de la fenêtre. Il contemple d’un air soucieux les rues de Moscou où l’automne doré jette ses plus belles couleurs. Sur la pelouse, au bas de la maison locative, le vent folâtre avec les feuilles, les fait danser et s’envoler vers le ciel immense et sans nuage qui s’étend sur la grande cité russe.
Mais Yvan ferme les yeux pour ne plus rien voir. Chaque feuille qui tombe lui dit que la moisson approche. La Moisson ! La maîtresse avait arboré son plus beau sourire pour le leur annoncer. Toute la classe serait dispensée d’aller à l’école pendant une semaine. Les élèves auraient l’immense privilège de se joindre aux honorables ouvriers agricoles de la ferme collective de Dedinovo, située aux environs de Moscou. Grâce à eux, cette plantation fournirait la quantité de céréales prévue par le plan quinquennal.
Yvan a encore mal au ventre de frayeur en pensant au regard perçant que cette institutrice, Sophia Alexandrovna, lui a lancé en annonçant : « Il y a un magnifique programme prévu pour vous, les « Jeunes Pionniers », qui travaillerez à la ferme : divers jeux en plein air, du sport, de l’équitation et l’initiation à la vie en camping ».
Les élèves avaient poussé des cris de joie et échangé des clins d’œil à cette perspective.
Yvan seul ne faisait pas partie des « Jeunes Pionniers ». Il n’en portait pas la cravate. Il avait rougi jusqu’aux oreilles en sentant les yeux de la maîtresse posés sur lui, sur son col sans cravate rouge. Yvan savait qu’il serait exclu de tous ces plaisirs offerts aux enfants du parti et prévoyait déjà les moqueries et les insultes que lui adresseraient ses camarades d’école :
« Yvan est bien trop parfait pour faire partie des « Jeunes Pionniers » ; ou bien :
« C’est seulement les cancres qui n’en font pas partie » ; ou encore :
« Es-tu un espion des étrangers que tu t’opposes ainsi aux Jeunes Pionniers ? Dieu ne te le permet-Il pas, Yvan ? »
Yvan levait les épaules et cachait sous un large sourire la souffrance que ces moqueries lui causaient.
– Je suis chrétien et les chrétiens croient en Dieu. Les « Jeunes Pionniers » n’y croient pas. Voilà la différence et pourquoi je n’en fais pas partie, avait-il l’habitude de leur répondre.
Mais aujourd’hui, tout en foulant les feuilles, il rentrait chez lui à grands pas. Son sourire avait disparu dès qu’il s’était senti hors d’atteinte de ses camarades. De loin, il les avait vus éparpillés par petits groupes, rire, causer, se lancer des brassées de feuilles ou culbuter sur les trottoirs de pelouse qui bordent les grandes avenues.
Et maintenant, loin d’eux, la douleur le tenaillait.
– Je n’appartiens à rien, à rien, soupira-t-il.
À cette pensée d’amertume, Yvan quitte brusquement la fenêtre.
– C’est injuste ! s’écrie-t-il au moment où sa maman entre dans la salle à manger avec un plateau chargé de vaisselle étincelante de propreté.
Tout en disposant les assiettes, elle lève sur lui un regard interrogateur. Katya, occupée à lire dans un coin de la pièce, se précipite pour aider sa mère et regarde Yvan d’un air intrigué.
Katya est la sœur d’Yvan. Elle n’a que dix ans. Jamais elle n’a entendu son frère se plaindre. Au contraire, c’est lui qui lui a appris à répondre aux moqueries par un sourire et à prier pour avoir la force de les supporter.
– Qu’y a-t-il d’injuste, Yvan ? Un peu de lassitude perce dans la voix de maman. Katya a perdu son entrain et s’applique à mettre le couvert.
– Ce n’est pas juste d’être toujours repoussé, uniquement parce que je suis un croyant. Tous mes camarades se réjouissent d’aller à la campagne, sauf moi. Pour moi, pas de camping, ni de sport, tout cela parce que je suis chrétien. Tu es bien d’accord avec moi, maman, c’est profondément injuste !
En guise de réponse, maman oublie pour un moment son potage qui bout et qui déjà soulève le couvercle de la casserole. Elle prend place sur le canapé, redresse une mèche rebelle qui cache ses jolies fossettes et invite Yvan à s’asseoir à côté d’elle. Yvan obéit et s’affale sur le sofa.
– Comment, qu’est-ce qui est injuste ? Demande-t-elle en souriant.
– Il n’y a rien de drôle à ça, maman, s’écrie Yvan d’une voix que l’amertume étrangle.
– Yvan, je souris à l’idée que la vie n’est pas juste. De qui tiens-tu qu’elle doit être juste ?
– Oui ! Elle doit l’être. Elle l’est pour les autres gens, assure Yvan.
– Alors, est-ce juste, vraiment juste, que toi tu appartiennes au Seigneur Jésus quand d’autres sont perdus ? Est-ce juste que tu connaisses Son pardon et Sa paix quand tes camarades se sentent coupables, pécheurs et ne savent où aller pour trouver la paix de leur conscience ?
Katya, pleine d’espoir, sourit aussi à Yvan. Elle n’aime pas le voir ainsi bouleversé.
Soudain Yvan sort de son tunnel de tristesse et, par réaction, se met à rire en voyant la mine angoissée de sa sœur.
– Pardon maman, explique-t-il ce moment de détente passé. J’étais furieux de ne pas pouvoir faire le match de football à la ferme collective et les moqueries de mes copains n’ont rien arrangé… Ma brave petite sœur est si drôle avec sa figure de mère protectrice. Elle me défendrait contre le monde entier. Que ferais-je sans elle ?
Il ajoute vite ces derniers mots, car Katya est visiblement offensée par ce fou rire.
– Viens ! Katya, je vais t’aider à mettre le couvert.
Maman se hâte d’aller à la cuisine où le couvercle danse toujours, laissant échapper des nuages de vapeur dans tout l’appartement. Elle éteint la flamme du gaz, s’assied sur un tabouret et murmure anxieusement : « Devrais-je le leur dire ? Il me semble que le moment en est venu ! »

2ème samedi

2. Boris complote sa vengeance

Le ballon frappe Yvan, durement, derrière la tête. Pris par surprise le jeune garçon fait volte-face et s’en empare sous les acclamations de son équipe. Tout en courant, il drible adroitement dans la direction du but, feintant ses adversaires, puis d’un shoot magistral, marque un but sous les yeux du gardien ébahi.
Une profonde admiration se lit sur le visage du chef de l’équipe, ce qui remplit de joie le cœur d’Yvan. Il se sent apprécié, accepté sur ce terrain de jeu, non pas comme chrétien bien sûr, mais comme l’un des meilleurs joueurs. Ils ont besoin de lui. Plus de tension maintenant. Le chemin est ouvert, clair, grâce au jeu de football.
– Goal ! Goal ! Hurlent les garçons. Dans leur excitation, plusieurs quittent leur place pour lui taper amicalement dans le dos.
L’arbitre siffle, le jeu est fini et les joueurs rentrent avec autant de dignité que possible.
Pourtant, lorsqu’Yvan pénètre dans le vestiaire, un silence de mort l’accueille. Il se rend compte immédiatement que Boris Petrovich s’est plaint de lui. Personne n’ignore que Boris aimerait occuper un poste parmi les « avants ». Bien que plus âgé qu’Yvan, il n’est ni assez grand, ni assez rapide comme « avant-centre » et doit se contenter d’être un « arrière-gauche ». L’ennui est qu’il revient sans cesse à la charge. Son argument de choc est qu’Yvan ne fait pas partie des « Jeunes Pionniers ». Il est vrai que, pour cette raison, Yvan n’a pas l’autorisation de jouer contre les autres écoles.
L’entraîneur essaie de tourner Boris en ridicule.
– Tu veux me faire perdre un de mes meilleurs joueurs, Boris, et simplement parce qu’il n’appartient pas aux « Jeunes Pionniers » ? Notre but est de gagner, tu le sais bien. Sans Yvan Nazaroff, je ne suis pas si sûr que nous aurions la victoire. Si nous encourageons Yvan, peut-être se joindra-t-il au parti pour faire gagner notre école. Loin de nous de nous séparer du meilleur « avant » que nous avons.
Boris n’aime pas que l’on nomme Yvan le meilleur « avant » et la colère lui monte au visage en le voyant entrer dans le vestiaire. En outre, Yvan sait répondre d’une manière simple et désarmante lorsqu’il lui parle de religion et cela non plus il ne peut le tolérer. Chacun sait que les idées religieuses sont dues à l’ignorance, qu’elles asservissent leurs adeptes. Pourtant Yvan donne l’impression d’en savoir plus long que n’importe qui d’autre.
Quelques joueurs se mettent à causer pour rompre le silence et Yvan se débarrasse de son maillot. Il lui tarde de ne plus voir le visage rancunier de Boris. Mais Boris se précipite et s’appuie bien en vue contre l’armoire d’Yvan.
– C’était une belle partie, n’est-ce pas Yvan ?
– Oh oui ! Répond Yvan à travers son maillot qu’il est en train d’enlever.
– Tu es fier de toi, hein ? Tu es un crac.
Yvan lève la tête, tout surpris.
– Je trouve que nous avons tous bien joué.
– Tu es plus doué ou alors tu as un avantage sur nous.
– Pas du tout, rétorque Yvan en apercevant les éclairs de furie jaillir des yeux de Boris.
– Je t’y prends, Yvan ! Je croyais que les chrétiens priaient pour tout. Il est possible que ton Dieu te fasse mieux jouer que nous.
– Il faut que je rentre à la maison, Boris, on en reparlera demain.
Mais Boris, étendant les bras, bloque le couloir qui mène aux casiers.
– Ne pries-tu pas avant de jouer, Yvan ? Avoue ! As-tu honte de le dire ?
Dans le vestiaire, les deux garçons sont observés par tous les autres. Yvan sait ce qu’ils pensent de la prière : « c’est bon pour les peureux, les névrosés, les vieilles grand-mères qui redisent leurs prières sans se soucier du nouvel État soviétique qui a prouvé que Dieu n’existe pas… »
– Eh bien ? Répète Boris d’un ton qui exige une réponse.
Yvan revoit en pensée un pasteur revenu chez lui malade, chétif et blême pour avoir passé trois années en prison et aux travaux forcés ; et ceci parce qu’il rendait témoignage à la glorieuse personne du Seigneur Jésus. Il leur avait déclaré : « Ce sont vos prières qui m’ont maintenu en vie. Moi aussi, je priais jour et nuit. Aux travaux forcés, les nuits étaient courtes, mais Dieu m’a rempli de joie. Combien je vous remercie pour vos prières ! Quelle force elles m’ont procurée ! »
– Je t’ai posé une question ! Rajoute Boris en empoignant Yvan par le bras. Ce serait la simple politesse de répondre.
Yvan regarde fixement le visage en colère de Boris.
– Oui, je prie, Boris, mais pas uniquement pour les jeux. Je prie chaque jour et pour tous ceux que je connais. Je prie pour toute l’équipe et je prie pour toi, Boris.
Un éclat de rire part du fond du vestiaire à la vue du visage horrifié de Boris. Profitant de ce moment favorable, Yvan s’échappe rapidement, salue d’un geste amical toute l’équipe, sort et se perd dans la foule. À peine la porte est-elle fermée que le ton des voix monte.
Une pluie fine comme des fils argentés fait reluire les avenues. Les voitures et les camions lavés étincellent sous le film humide qui les recouvre. Yvan se remplit les poumons de cet air frais.
Il ne voulait vraiment pas ridiculiser Boris. Il imagine cependant les éclats de rire dont son camarade est l’objet : « Boris, le sujet des prières d’Yvan ! » Comme officier des « Jeunes Pionniers », Boris exaspéré saurait bien lui rendre la vie dure pendant la moisson. C’était bien cette vengeance que déjà il complotait… Un sentiment d’appréhension étreint le cœur d’Yvan.

3ème samedi

3. Une histoire bien surprenante

Toute excitée, Katya se trémousse sur sa chaise devant son bol de soupe d’où s’échappe un délicieux fumet. Elle a tant de choses à raconter sur ce qui se passe à l’école qu’elle ne pense qu’à rire et en oublie de manger. Papa sourit au bavardage de sa fille, tout en jetant à maman un regard entendu.
Yvan aime la présence de son père à la table de famille. Quand il est là, le repas semble meilleur et tout dans la chambre reprend vie. À la fabrique, papa est connu pour sa force. C’est à lui qu’on a recours pour soulever ou déplacer les pièces lourdes et Yvan sait que son père laissera son travail pour offrir son aide à un camarade. Le chef d’atelier l’apprécie hautement et lui aurait déjà donné de l’avancement s’il avait fait partie du « Club des ouvriers ». Malheureusement, ces clubs ont pour mission de répandre l’idée officielle que Dieu n’existe pas.

Papa avait bien essayé d’expliquer au contremaître qu’il était impossible à un chrétien d’appartenir à un tel club. « Comment puis-je enseigner qu’il n’y a pas de Dieu ? », avait-il répondu poliment. « Je sais qu’Il existe et ma vie Lui appartient ». Mais, au lieu de le comprendre, le chef s’était fâché.
Papa avait souri en le racontant plus tard à sa famille, mais Yvan était d’avis que papa aurait dû avoir son avancement puisqu’il était le meilleur ouvrier de la fabrique.
Une remarque de Katya ramène brusquement les pensées d’Yvan à la table de famille et à la soupe aux choux.
– Moi, je vais être une bonne ouvrière à la moisson. Et ses yeux noirs pétillent quand elle ajoute : Et Yvan et moi, nous allons bien nous amuser pendant que les Jeunes Pionniers feront leurs sports !
– Tu vas faire la moisson, toi ? S’exclame Yvan. Tu es bien trop petite !
Maman secoue la tête d’un air de reproche.
– Si tu écoutais la conversation au lieu de rêver, Yvan, tu aurais entendu les explications de Katya. Le directeur de la ferme collective de Lénine a permis aux fillettes qui le désirent de s’inscrire aussi et Katya s’est engagée comme volontaire.
Songeur, Yvan toise sa sœur. Sa présence va-t-elle arranger les choses ?
– Ne te réjouis pas trop, Katya, dit-il lentement en émiettant sa tranche de pain noir. Le travail est dur et quelqu’un pourrait bien se charger de nous le rendre plus dur encore.
Katya avale sa soupe sans se laisser perturber par le visage anxieux de son frère.
– J’aime les travaux de la ferme, la vie en plein air et cette belle campagne autant que toi, sais-tu ? Ce sera bien plus amusant que d’être à l’école sur un banc et, en plus, nous serons les deux comme toujours, ajouta-t-elle avec un malicieux sourire qui déride le front soucieux du collégien.
– Bon ! D’accord. Admettons que je suis content que tu viennes, petite sœur.
Hum ! Hum ! Fait papa pour s’éclaircir la voix.
– Votre maman et moi, commence-t-il, avons décidé, après mûres réflexions, de vous mettre au courant de certains secrets de famille que vous, enfants, seriez en droit de savoir.
Yvan jette un regard à sa mère en train de beurrer longuement une tartine. Son visage et ses yeux baissés démontrent clairement sa réticence à un tel sujet de conversation.
– Comme vous le savez, mes enfants, j’ai perdu mon père à l’âge de deux ans. Mon père était un croyant engagé. Il n’avait que trente-six ans lorsqu’il quitta ce monde… Il était donc plus jeune que je ne le suis maintenant.
– Ce que vous ignorez encore, continua papa, c’est que votre grand-père, mon père, était un riche propriétaire avant la Révolution. Tout jeune, il avait hérité du domaine familial où il aurait dû passer son existence comme ses ancêtres le faisaient depuis des générations. Il aurait travaillé ses terres et vendu ses récoltes à Moscou, comme les seigneurs d’alors avaient coutume de le faire.
Un frisson court dans le dos d’Yvan. N’a-t-il pas appris que les seigneurs étaient des gens égoïstes et fainéants, vivant du travail des pauvres ?
Tout en parlant, papa observe Yvan et Katya et devine l’effet de ses paroles sur les enfants. L’école ne les a-t-elle pas avertis du fâcheux comportement des seigneurs ? Aussi ajoute-t-il :
– Vous ne devez pas penser du mal de votre grand-père. Il était lui-même un grand travailleur, peinant toute la journée aux travaux des champs. Il payait convenablement ses ouvriers, contrairement à ce qui se faisait ailleurs. Il aimait le Seigneur Jésus et désirait l’honorer dans tout ce qu’il faisait.
Yvan est perplexe. Est-ce vraiment possible d’être à la fois seigneur et honorable ? En fait, on ne peut pas lui en vouloir s’il ne se rendait pas compte qu’il agissait mal.
Papa caresse la main de maman émue et continue son récit.
– Naturellement, après la Révolution, sa ferme fut nationalisée. C’était à l’époque de Staline, dans les années trente, plus exactement en 1933, précise papa après un instant de réflexion.
– Qu’importe, dit Katya, qui brûle d’impatience d’en entendre davantage.
– Il vous faut savoir, enfants, que Staline emprisonna des millions de Russes dont beaucoup étaient totalement innocents.
Les enfants acquiescent gravement. Leurs maîtres discutaient parfois des erreurs commises par Staline et nommaient cette période « L’époque du culte de la personne ».
– De ces millions de prisonniers, reprend papa, une bonne partie était des chrétiens, car Staline les craignait et les soupçonnait de lui être infidèles. C’est ainsi que des milliers et des milliers de croyants furent conduits aux travaux forcés et ne revinrent jamais.
L’émotion voile la voix de papa, mais il continue :
– Grand-papa était un de ces croyants courageux. Il n’a pas craint de dire qu’il était chrétien, sachant à l’avance que son témoignage l’enverrait irrévocablement aux travaux forcés, en exil…
Papa se tait soudain, perdu dans ses pensées. Mais Katya rompt le silence, impatiente d’en savoir plus long.
– Et grand-papa était l’un d’eux ? Raconte-nous la suite, papa.
– Oui, votre grand-père fut à son tour déporté et ne revit jamais son foyer. Il mourut en Sibérie lorsque j’avais deux ans.
– Mais il y a une heureuse suite à cette histoire, ajoute maman en raffermissant sa voix et en essuyant ses larmes, et c’est pourquoi nous vous racontons tout cela maintenant.
Nous avons pensé que toi, Yvan, et Katya aussi, vous devriez savoir que la ferme collective de Lénine où vous irez travailler ensemble est, en fait, le domaine de votre grand-papa à Dedinovo. La belle maison où vous dormirez appartenait autrefois aux Nazaroff.
Les deux enfants se regardent, pétrifiés par cette nouvelle. Une foule de questions se pressent déjà dans la tête d’Yvan. Mais maman parle encore.
– Nous savons combien tu appréhendes d’aller travailler à la moisson, Yvan. Papa et moi avons pensé que tu y travaillerais avec plus de joie maintenant que tu connais l’histoire de cette ferme.
Katya saute de son tabouret et court embrasser sa maman.
– Oh ! Maman, Yvan et moi, nous serons alors dans notre propre domaine !
Papa se met à rire, suivi d’Yvan et de maman.
– Voyons ! Katya, faudra-t-il refaire une Révolution ? Toute la Russie est maintenant notre propre pays. Et, la menaçant du doigt avec un éclair de gaieté au fond des yeux, papa ajoute :
– Ne te mets pas dans la tête qu’une partie de la Russie est davantage à toi qu’à d’autres !
Katya éclate de rire. Mais dans ses yeux brille une lueur qui en dit long à Yvan.

4ème samedi

4. Le message secret

En cette fin de journée, Yvan se fraie un chemin à travers la foule des écoliers qui se déverse comme un fleuve dans la cour de l’école. L’arrivée de ces centaines d’enfants aux foulards rouges anime et colore le vieux préau où tout à l’heure ne régnait qu’un silence morne et gris.
Mais Yvan a hâte de retrouver sa sœur et de prendre avec elle le premier bus en direction de la maison. Certes, elle ne peut avoir oublié les recherches qu’ils ont à faire avant l’heure du repas.
– Katya ! Katya ! Hurle-t-il en l’apercevant. Par ici !
En réponse à cet appel, quelques étudiants lui jettent des regards désapprobateurs. Est-ce nécessaire de crier de la sorte ? Il manque de savoir-vivre, ce camarade ! Mais Yvan ne s’en soucie pas, car l’expression de sa sœur lui dit qu’elle est aussi pressée que lui. Brusquement, sous prétexte de lui donner une leçon, deux étudiants se précipitent sur lui et l’expédient avec ses livres et ses cahiers au milieu des feuilles mortes. Sans rien dire, Yvan rassemble ses affaires quand, à nouveau, quelqu’un le pousse brutalement et l’envoie rouler dans le gravier. Vivement, Yvan se ressaisit et aperçoit debout à côté de lui, Boris Petrovich, l’air faussement navré.
– Toutes mes excuses, Yvan, si j’ai buté contre toi. Tu faisais tes prières, sans doute !
Ceci dit, les trois compères partent d’un gros éclat de rire et descendent dans la rue, l’air hautain et satisfait.
Rouge d’indignation, Katya est accourue et débarrasse rapidement son frère de feuilles collées à ses cheveux. Le temps de secouer ses vêtements et de ne rien oublier derrière soi, les voilà dans leur bus, bien qu’ils soient les derniers à y entrer.
Impossible de se parler dans ce véhicule bondé.
Yvan tire Katya par la manche et lui tend un rouble que quelqu’un, assis à l’arrière de la voiture, fait circuler jusqu’à la conductrice. Comme Katya tourne la tête pour prendre la pièce, il aperçoit des larmes sur les joues de sa brave petite sœur. Vivement, Yvan détourne les yeux pour suivre du regard le chemin de l’argent qui passe de main en main, puis le retour de la monnaie qui revient de la même façon à son destinataire. Yvan aime beaucoup cet esprit d’entraide qui règne dans les bus bondés et même la voix criarde de la conductrice qui clame bien haut : « Tovarischs ! Tovarischs ! » Camarades ! Camarades ! Pour rappeler à chacun de payer son billet. Il éprouve quelque chose de sécurisant, de reposant dans cette solidarité. Mais aujourd’hui, Yvan a le cœur lourd et il n’a pas envie de collaborer.
Cette fois-ci, j’en suis sûr, se dit-il en lui-même, Boris va me rendre la vie dure pendant la Moisson. Mais ce qu’il appréhende par-dessus tout, c’est de voir pleurer sa sœur. Aussi, lorsque le bus freine et s’arrête, Yvan, en pleine réaction défensive, en pousse-t-il la porte avec fracas, ce qui ne manque d’indigner les voyageurs. Il se réjouissait trop de distraire Katya, alors tant pis pour les camarades, aujourd’hui. Et, pour lui faire oublier ses soucis, il lui fait une drôle de grimace et crie :
– File, file, Katya ! Sinon je t’attrape.
Katya bondit en avant, pourchassée par Yvan à travers le parc au milieu des feuilles dorées pour arriver bientôt, hors d’haleine et riant de bon cœur, à la porte de leur maison locative.
– J’ai un point ! Gémit Katya en se tenant le côté.
– Allons, vite Katya ! Ne perdons pas notre temps, ordonne Yvan en poussant la lourde porte qui s’entrebâille sur un couloir faiblement éclairé.

Du fond de l’armoire, camouflés par des vêtements, Yvan vient d’extraire deux gros coffrets. Jusqu’à aujourd’hui, maman ne leur avait pas permis d’en explorer seuls le contenu. Mais ce matin avant de partir, elle leur avait dit :
– Maintenant que vous savez ce qui concerne votre grand-papa, il n’y a plus d’interdiction. Regardez tout ce qui vous intéresse dans ces vieux papiers, ouvrez les albums et lisez les lettres.
Yvan entend sonner l’heure à l’horloge. Plus que cinquante minutes avant le retour de maman qui fera sans doute quelques courses après sa journée de travail.
Tout excités de toucher aux mystères de la famille, les deux enfants étalent soigneusement tous les papiers pour mieux les classer. Plus tard, sur cette même table, ils devront faire leurs devoirs scolaires, aussi s’agit-il de faire vite. Chaque photographie porte au dos la date et les noms correctement inscrits, ce qui ne manque pas de faciliter leur tâche. Premièrement, ils mettent de côté tout ce qui leur est familier, car ce qu’ils cherchent avant tout c’est le nom de leur ancêtre, Georgi Vladovich Nazaroff, le grand propriétaire des terres, leur grand-père.
Expéditive, Katya déchiffre les inscriptions sans prendre garde aux images, quand, tout à coup, elle aperçoit son frère immobile, absorbé par une photographie.
– Yvan ! Tu l’as trouvé ? Demande-t-elle à mi-voix, n’osant presque pas s’approcher.
– Non ! Répond Yvan sans lever les yeux. Je pense que c’est la photo de sa maison. Maman ne nous l’a jamais montrée.
C’était une belle maison de campagne avec une grande véranda en pierres de taille, entourée de fleurs. Quatre énormes capuchons de cheminée se détachaient du toit principal. Au premier étage s’alignaient de nombreuses fenêtres, certaines avec balcon.
– Cela ressemble à un palais ! Dit Katya le souffle coupé. Ce n’est certainement pas la maison de grand-papa.
– Si, j’en suis sûr, affirme Yvan d’une voix étouffée. Vois l’annotation au verso : « Dedinovo ». C’est aussi le nom du village.
L’image était écornée et les contrastes des noirs et des blancs avaient viré avec les années à un jaune fané.
– Eh bien ! Cela fait tout drôle, ne trouves-tu pas ? dit Katya. Une maison pareille est bien trop grande pour une famille.
– Oui, tu as raison, confirme Yvan pensif.
Dans un élan renouvelé, les enfants continuent leurs recherches avec l’espoir de bientôt découvrir leur grand-papa.
– Katya, le voilà ! S’exclame Yvan au comble de l’excitation.

5ème samedi

En effet c’était le portrait d’un homme, très jeune encore, portant l’uniforme de l’armée du tsar. Debout dans un parloir, il avait à sa droite une étagère où s’alignaient de nombreuses statues équestres et des coupes d’argent. Il avait l’air très sérieux avec ses grands yeux noirs et sa barbe pointue. Dans le fond se dessinait une fenêtre ovale qu’Yvan avait prise tout d’abord pour une peinture ; mais en l’examinant plus attentivement, il avait pu en distinguer le grillage serré. Au dos du portrait, le père de Katya et d’Yvan avait tracé de sa belle écriture russe le nom de Georgi Vladovich Nazaroff et la date de 1916.
Les enfants se penchent longuement sur ce visage inconnu et cherchent à en retenir les moindres détails.
– Elle a été prise avant la Révolution, avant même que grand-papa soit marié, dit Katya qui n’en revient pas. Comme c’est ancien tout cela !
– Il doit avoir aimé les chevaux, souligne Yvan d’un air pensif. Regarde tous les trophées qu’il a gagnés !
– Ils n’étaient peut-être pas tous à lui ? Suggère Katya.
– Ils lui appartenaient certainement, s’écrie Yvan indigné. T’imagines-tu qu’il se serait laissé photographier devant les prix de quelqu’un d’autre ? De plus papa nous a souvent raconté qu’il était un cavalier expérimenté.
Revenant à la lecture des derniers documents, Yvan s’approche de la fenêtre pour profiter des rayons du soleil couchant qui se jouent dans les rideaux de dentelle blanche.
Katya, lasse d’être assise, se lève, s’étire et sourit à la perspective du secret merveilleux qu’ils pourront partager pendant la Moisson. Elle se retourne vers son frère, intriguée de le voir absorbé par une petite lettre jaunie.
– Katya ! Dit Yvan sans lever le nez. Katya ! Viens ici ! Cette lettre est de notre grand-père. Elle contient un message secret.
Katya s’assied sur le divan et les deux enfants reprennent ensemble la lecture de la lettre.
– Regarde là, commence Yvan, vois-tu la date ?
Katya examine et admire la belle écriture.
– 7 avril 1933. Dis-moi, Yvan ! Papa n’a-t-il pas dit que grand-papa avait été déporté en 1933 ?
– C’est exact. Je m’en souviens. La lettre a été écrite juste avant son départ. Écoute !
Yvan se met à lire à haute voix : « Ma bien chère femme, je crains d’être séparé de toi et de notre précieux petit Serge d’ici quelques jours ».
– Serge ! C’est papa, murmure Katya.
« Ce n’est pas facile. C’est même très dur de vous quitter tous les deux, mais notre Seigneur ne nous a-t-il pas enjoints de Le suivre à n’importe quel prix ? Lui aussi a été faussement accusé et je me réjouis d’être estimé digne de souffrir pour Son Nom. Nous traversons des temps difficiles, mais je poursuis, fortifié par ton amour fidèle et par la grâce de Dieu. Tant de choses nous ont été enlevées. Pourtant je ne t’ai pas laissée sans Pain. L’Écriture dit : « Le cheval est préparé pour le jour de la bataille, mais la délivrance est à l’Éternel » (Prov. 21, 31). Je te laisse à Sa garde, toi, ma très chère compagne, et toi, mon fils encore si petit.
Écrit à la hâte avec tout mon amour et mes prières.

Ton mari Georgi Vladovich ».

Des larmes emplissent les yeux sombres de Katya tandis qu’elle et son frère restent muets, assis l’un près de l’autre sur le divan, dans la lumière du jour tombant. Enfin Katya rompt le silence :
– Quel homme que notre grand-papa !
– Oui ! Nous pouvons être fiers de lui.
– Il n’y a pas de message secret, Yvan. Maman a raison lorsqu’elle dit que tu as trop d’imagination. Maintenant je devrais aller faire chauffer la soupe pour le repas du soir, maman va rentrer.
– Non, Katya, attends ! Il y en a un… Ne vois-tu pas ? Relis ce mot.
Katya donne un coup d’œil sceptique au mot pointé par le doigt d’Yvan.
– « Pain » ! Cela veut simplement dire qu’il lui a laissé du pain. La nourriture était rare. Il leur a laissé du pain à manger, voilà tout.
Katya qui a l’estomac creux se rappelle qu’il est grand temps de mettre le couvert.
– Mais, Katya ! « Pain » est écrit avec un P majuscule. Tu en comprends sûrement la raison.
Katya se penche sur la lettre avec un intérêt nouveau, car aussi loin qu’elle puisse s’en souvenir, elle sait que le mot « Pain » désigne les Saintes Écritures.
– Il s’agit de la Bible, poursuit Yvan. Relisons maintenant la phrase : « Tant de choses nous ont été enlevées, mais je ne t’ai pas laissée sans Bible ». Il doit avoir caché une Bible avant d’être arrêté.
Katya fait une moue…
– J’en doute. Si grand-maman avait eu une Bible, nous le saurions. Papa l’aurait héritée. Des Bibles précieuses ne se perdent pas comme cela, ni ne s’oublient dans notre pays.
– Mais peut-être ne l’a-t-on pas trouvée ?
Avant que Katya ait eu le temps de répondre, la porte s’ouvre pour laisser entrer une maman pressée et chargée de cornets d’épicerie achetés sur le chemin du retour.
– Bonsoir mes enfants ! Elle jette un coup d’œil à la table couverte d’albums et sourit tout en reposant la porte du pied.
– Déchargez-moi, enfants. Je vais tout laisser tomber.
Tandis qu’elle parle encore, un filet de betteraves roule et se crève sur le plancher. Katya s’empresse de ramasser les gros légumes qui filent sous la table en se dandinant. Maman empile les autres paquets dans les bras d’Yvan et jette un coup d’œil dans la cuisine tout en enlevant son manteau.
– Katya ! Tu n’as pas encore fait cuire la soupe ? Et la table n’est pas mise ?
Maman hoche la tête comme si elle était fâchée, mais Yvan remarque bien à son ton qu’elle les comprend de s’être oubliés dans ces beaux souvenirs.
Vite, Yvan rassemble les photographies et les replace avec les lettres dans le coffre tandis que Katya allume la lampe et met la nappe pour le repas. Maman court si vite de la salle à manger à la cuisine qu’Yvan n’a pas l’occasion de lui poser les questions qui le tracassent. Machinalement, il passe et repasse son index sur le bord du panier à pain que sa sœur vient de déposer sur la table. « Il est certain que grand-papa a caché une Bible », se dit-il, songeur.
– Défense de toucher au pain avant d’être tous assis, déclare Katya en déposant une cruche d’eau. Tu peux bien attendre, Yvan.
– Katya ! Je suis sûr que grand-papa a caché une Bible, chuchote Yvan, convaincu de sa découverte. J’essaierai d’en savoir plus long pendant le repas…

5. La chose la plus merveilleuse au monde

Yvan amène avec habileté la conversation sur le sujet de la Bible de grand-père. Katya, elle, se contente d’écouter.
– Grand-papa avait certainement une grande connaissance de la Parole de Dieu, commence Yvan.
En disant cela, il pensait au texte, tout nouveau pour lui, qui parlait du cheval préparé pour le jour de la bataille.
– Tu as raison, grand-papa connaissait très bien les Saintes Écritures, confirme papa.
– Mais comment le pouvait-il ? demande Yvan. Il ne possédait pas de Bible, n’est-ce pas ?
Maman se met à sourire.
– Bien sûr ! Yvan. Étant riche, il avait certainement une Bible de famille. C’était chose courante dans les foyers chrétiens avant la Révolution.
Le cœur d’Yvan se met à battre plus fort. Il essaie de se maîtriser.
– Alors, qu’est-il advenu de cette Bible ? S’il en avait une, où est-elle maintenant ?
Papa hausse tristement les épaules.
– Durant le « culte de la personne » à l’époque de Staline, lorsqu’on trouvait des Bibles, on les brûlait. Quand quelqu’un allait en prison, ses papiers et ses livres étaient empilés sur des chariots, emportés et brûlés. Je suppose que la Bible de mon père, la Bible de la famille Nazaroff, a subi le même sort…
Les yeux de Katya s’écarquillent d’excitation.
– Si les chrétiens savaient que leurs Bibles allaient être brûlées, pourquoi ne les cachaient-ils pas ?
– Oh ! Ils les ont bien cachées et c’est ainsi que plusieurs Bibles ont été sauvegardées.
Le regard de maman se perd dans le lointain.
– Ne serait-ce pas la chose la plus merveilleuse au monde, Serge, si nous avions la Bible des Nazaroff ? Tous les mariages, les naissances, les deuils, les cérémonies devaient y être inscrits de père en fils.
Avoir chez nous la Parole de Dieu au complet, voilà ce qui compte surtout ! ajoute papa. Tous les chrétiens de Russie n’ont qu’un désir, celui de posséder leur propre Bible afin de pouvoir la lire le plus souvent possible.
Une nouvelle question d’Yvan troue le silence.
– Où était grand-papa lorsqu’il fut arrêté ? Où habitait-il ?
– À la ferme où tu travailleras la semaine prochaine.
– Mais tu as dit que la ferme avait été transférée à l’État après la Révolution !
– En effet, elle ne lui appartenait plus alors, mais on l’avait autorisé à y travailler comme domestique.
Soudain papa recule son siège et se croise les bras.
– Dites donc, mes enfants ! Où voulez-vous en venir ? Vous avez l’air de comploter quelque chose.
À ces mots, Katya quitte son tabouret pour courir vers l’album laissé sur une table ronde. Rapidement, elle en retire une lettre qu’elle déploie devant ses parents, tandis qu’Yvan s’explique. Son récit ne manque pas de les émouvoir et papa a un air perplexe en regardant ses enfants.
– Au fait, c’est possible, dit-il enfin. Durant toutes ces années, ce mystère m’a échappé. Il faut dire que j’ai lu cette lettre quand j’étais petit. Le « P » majuscule ne signifiait alors rien pour moi. Je sais que ma mère n’y a pas pris garde non plus. Pourtant elle parlait souvent de la Bible de famille qui avait disparu au moment même où mon père avait été déporté dans les camps de travaux forcés. Je crois qu’elle n’a lu cette lettre qu’une fois, ce dernier adieu de mon père. Elle ne pouvait supporter qu’on lui en parlât, cela ravivait trop sa douleur.
Katya, de plus en plus excitée, regarde Yvan, devinant que, sans se le dire, ils partagent le même rêve.
Maman commence à s’inquiéter.
– Enfants, si vous projetez de retrouver la Bible de grand-papa dans la ferme collective de Lénine, ôtez-vous cette idée de la tête. La Bible n’y est plus. Cette propriété est devenue une collectivité dès la Révolution et la maison de grand-papa a été transformée en bureaux et en centre agricole. Si la Bible y a été cachée, il y a longtemps qu’on l’a découverte.
Papa acquiesce de la tête. Mais pour Yvan la voix nostalgique de maman semble résonner encore : « Ne serait-ce pas la chose la plus merveilleuse au monde que de posséder la Bible, la Bible des Nazaroff ? »

6ème samedi

6. A la merci de Boris

Yvan ne s’était pas attendu à éprouver autant de plaisir pendant le trajet de Moscou à Dedinovo. Ses appréhensions s’enfuient au fur et à mesure que le camion avance sur le chemin cahoteux qui longe la Moscova. Les garçons, assis et ballottés à l’arrière du véhicule, s’amusent prodigieusement, rient et chantent à en couvrir le ronflement du moteur.
Derrière eux, suit le camion des plus jeunes. Yvan, un instant, aperçoit Katya qui se penche pour lui faire signe ; il répond à son salut en agitant sa casquette.
Malgré toute cette gaieté, ses pensées se reportent vers le passé. Quand grand-papa était un jeune garçon comme moi, se demande-t-il, la ville et la route avaient-elles la même allure qu’aujourd’hui ? Que pouvait-il donc bien voir à l’époque des Tsars ? Sans doute admirait-il, lui aussi, les belles coupoles des églises du Kremlin et la vieille ville, siège actuel du gouvernement soviétique. Autrefois, des croix dorées étincelaient au soleil sur ces dômes en forme d’oignons. À présent, la plupart sont remplacées par des étoiles d’un rouge de rubis, symbole du Parti communiste. De nuit, leur brillante couleur se découpe comme des braises dans le ciel sombre.
Bientôt la petite file de camions quitte la route principale et la circulation se fait plus rare. Yvan respire à pleins poumons l’air tonique de la campagne. Les champs, couverts de rosée, étalent au soleil matinal leurs riches récoltes.
Dans les faubourgs de Moscou, ils côtoient des fabriques aux cheminées pointées fièrement vers le ciel. Le chef du convoi ne manque pas de les signaler aux élèves. D’une voix forte, dominant le bruit du vent et du moteur, il leur crie : « Voilà le progrès ! Le progrès socialiste ! » Les enfants approuvent d’un signe de tête.
Dans quelques années, certains d’entre eux pourront entrer dans les écoles de polytechnique qui les prépareront au travail de l’industrie moderne soviétique. Ce sera la belle vie. D’autres devront quitter l’école à seize ans et s’engager dans la construction ou dans l’agriculture. Ils auront encore la possibilité d’étudier après leur travail et de suivre les cours du soir. Les fabriques aussi en réclameront un bon nombre.
Yvan souhaite, contre tout espoir, entrer à l’Université populaire de Moscou. Il est vrai que les chrétiens n’y sont pas admis, mais qui sait ? Pour le moment, Yvan ferme les yeux pour les protéger de la poussière. La route est libre et les camions foncent loin de la grande ville, emportant leurs cargaisons de jeunes travailleurs.
– Allons, Yvan, chante avec nous ! S’exclame Igor Simakov, à la chevelure couleur de chanvre. Joignant le geste à la parole, il entonne la chanson du bouleau. Cheveux au vent, les gars se balancent en cadence en fredonnant le refrain bien connu.

Viens avec nous, au bord de l’eau,
Couper des branches de bouleaux.
Liuli, des branches de bouleaux.

Elles marqueront, sur le chemin,
Un air de fête, un clair matin.
Liuli, chantons un gain refrain.

Chante le vent dans les bouleaux,
Frappe la rame au fil de l’eau,
C’est la fête à Dedinovo !

Comme pour illustrer la chanson, le conducteur quitte la route pavée pour emprunter un chemin de campagne bordé de deux rangées de bouleaux dont les troncs blancs, pareils à des colonnes de marbre, s’alignent à l’infini. La parure royale des arbres se rejoint en une voûte élevée. Les enfants crient d’admiration devant ce spectacle inattendu. Pourtant l’approche du but fait battre le cœur d’Yvan. À un tournant du chemin, il aperçoit sa petite sœur qui, toute à sa joie, tend les mains pour toucher les feuilles dansantes des bouleaux.
Les chants reprennent de plus belle et l’excitation est à son comble lorsque brusquement les camions débouchent dans la large allée qui conduit à la plus imposante maison qu’Yvan n’ait jamais vue.
Le portail est encadré de deux piliers énormes surmontés, chacun, d’un lion accroupi, taillé en pierre rose. Il faut le franchir pour accéder à la splendide demeure qui est à la taille d’un musée.
– Voici les bureaux de la ferme collective, annonce le jeune chef du convoi qui s’amuse de l’air stupéfait des enfants. Les dortoirs qui vous sont réservés se trouvent derrière le bâtiment principal que vous voyez.
De chaque côté de l’entrée principale, deux hautes colonnes grecques semblent soutenir la dalle de marbre artistiquement sculptée qui souligne le haut des fenêtres du second étage, sur toute la largeur de la maison, jusqu’aux pans inclinés du toit. Yvan et Katya se souviennent d’avoir construit, avec leur boîte de plots, le même genre de maison quand ils étaient petits.
Les toits des autres corps de bâtiments convergent vers une large coupole centrale pareille à un énorme couvercle de cafetière. Mais les centaines de petits carreaux de vitres qui scintillent sur la façade ramènent le regard sur l’entrée majestueuse. Une vaste véranda, en dentelles de pierres, longe la partie principale de la maison et donne sur la pelouse recouverte d’un épais tapis de feuilles de bouleaux.
Encore assis dans leurs camions, les enfants ne peuvent détacher leurs yeux de ce tableau unique. Le village de Dedinovo se dessine à l’arrière plan. Les maisonnettes des ouvriers semblent blotties dans la brume qui estompe les collines. On distingue, au loin, le mouvement lent des lourdes machines agricoles qui avancent comme des chenilles pour moissonner les récoltes abondantes.
Jetant à nouveau un regard sur la luxueuse maison de maître, Yvan prend peur comme s’il avait mauvaise conscience d’être un descendant des Nazaroff. Si par hasard quelqu’un se souvenait de grand-père sur ces terres ? Sautant à bas du camion, il part à la recherche de Katya. Tous les enfants s’éparpillent autour des voitures, foulent les feuilles ou les lancent par brassées dans l’air brumeux.
Katya repère Yvan la première. Elle accourt à toutes jambes et lui prend les mains dans son excitation.
– Oh ! Yvan, as-tu vu ? C’est grandiose ! S’écrie-t-elle avec un sourire où perce une lueur d’inquiétude.
Oubliant ses propres craintes, Yvan se ressaisit immédiatement pour rassurer sa sœur et répond d’une voix haute :
– Oui, Katya. C’est une splendide demeure. Nous pouvons nous réjouir de ce que cette grande maison puisse être utilisée par une entreprise utile à notre peuple soviétique.
Katya, étonnée de la réponse cérémonielle de son frère, remarque les regards intéressés des autres écoliers et approuve aussitôt avec respect ; mais au coin de son œil s’esquisse un petit sourire.
Le chef du parti communiste attribué à la ferme collective de Lénine et le directeur de l’entreprise discutent sur la véranda, tandis que le chef du convoi ordonne aux enfants de s’aligner devant l’entrée. Impressionnés, ils écoutent tout d’abord le discours du chef de parti sur l’importance de ce travail socialiste auquel ils vont apporter leur contribution en rentrant les moissons. Leur travail sera récompensé par le magnifique programme des Jeunes Pionniers qui consiste en divers sports : football, natation, équitation, camping, etc.… dont ils jouiront après leur travail et en fin de semaine. Il termine en leur souhaitant à tous la bienvenue.

7ème samedi

Son discours est suivi de l’allocution du directeur de la ferme collective.
– Premièrement vous allez faire la visite de la grange, des étables, des écuries, du grenier et du parc où les lourdes machines agricoles sont remisées et nettoyées. Tout est organisé pour rendre votre séjour aussi amusant et productif que possible. Vous serez répartis en groupes sous la direction de moniteurs choisis parmi les premiers de classe. Ces jeunes gens auront à cœur le bien-être de ceux qui leur sont confiés. Qu’ils s’avancent !
Yvan n’est pas étonné de voir Boris Petrovich se joindre aux jeunes gens qui s’alignent sur la première marche de la véranda. À tour de rôle, ils font l’appel des noms indiqués sur leur feuille. Yvan peut à peine en croire ses oreilles lorsque Boris appelle son nom. Ah ! Non, c’est impossible ! Comment peut-il se retrouver sous les ordres de Boris ? Boris jette à Yvan un regard triomphant. Il attendait cette chance depuis si longtemps.

7. Rétrospective

Ce ne fut que tard dans la nuit qu’Yvan eut le loisir de songer à la Bible de son grand-père. La journée avait passé comme un rêve à visiter les lieux et à se mettre au courant des travaux.
Les écoliers moscovites avaient tout d’abord fait le tour de la ferme. Yvan qui les suivait, s’imaginait vivre du temps de son ancêtre et parcourir avec lui tous ces endroits qu’il avait connus et aimés jadis. Les idées affluaient dans sa tête tandis que le directeur discourait sur le nombre de tonnes que la ferme devait fournir et sur le plan quinquennal prévu par le gouvernement.
Papa n’avait-il pas dit que le domaine appartenait aux Nazaroff depuis plusieurs générations ? Les enfants étaient donc nés sur ces terres, y étaient devenus adultes, s’y étaient mariés et avaient à leur tour, avec leurs propres enfants, parcouru ces ravissants sentiers qu’arpentait Yvan aujourd’hui. C’était sans doute à l’ombre de ce grand chêne que grand-papa avait fait ses adieux à sa famille avant de rejoindre l’armée du Tsar. N’avait-il pas son uniforme d’officier ? Bien des visages avaient dû guetter son retour derrière les nombreuses petites vitres étincelantes au-dessus de l’entrée. Puis Yvan se représentait grand-papa y revenant avec sa jolie épouse durant les jours sombres de 1930. Elle était une femme jeune, beaucoup plus jeune que lui, arrivant de la lointaine Leningrad. Pour elle, le temps ne dura pas dans la campagne des Nazaroff. La Révolution avait eu lieu en 1917 et grand-papa avait déjà fait son premier temps de prison pour avoir été soldat dans l’armée du Tsar. C’était dur de revenir sur ses propres terres comme contremaître, sur ces terres qui lui avaient appartenu. Yvan ressent ce que la beauté et les parfums de cette campagne ont dû représenter pour lui.
Des larmes montent aux yeux d’Yvan en y songeant, allongé sur sa couche dans le grand dortoir des élèves ajouté à l’arrière de la maison de maître. Le sommeil le fuit. Ses compagnons, eux, dorment à poings fermés. Yvan se glisse hors du lit et se dirige sur la pointe des pieds vers la fenêtre d’où il voit les jardins et la fontaine sculptée qui ne coule plus.
La pleine lune éclaire les arbres dont les longues branches se balancent sous le vent nocturne. Tout à coup ses pensées le reportent à la Bible cachée. Peu avant son arrestation, quand le sommeil le fuyait, songe Yvan, grand-papa a dû revenir sur ces sentiers familiers, s’asseoir dans ces jardins sous le couvert de la nuit afin d’y chercher la paix et la force d’En-haut pour les épreuves qui l’attendaient.
Yvan croit tout à coup apercevoir la silhouette d’un homme agenouillé près de la fontaine. Il a un mouvement de recul, mais bien vite il comprend que c’est un jeu de la lune sur une branche oscillant sous la brise. Beaucoup de choses échappent à Yvan. Il ne peut pas tout comprendre. Un sentiment de vénération remplit son cœur pour ce grand-père qui aurait bien pu venir s’agenouiller près de la fontaine par une nuit semblable.
Rien de surprenant à ce qu’il ait décidé de cacher la Bible de famille pour sa jeune femme et son petit garçon. Par ces temps troublés, l’angoisse devait le saisir de laisser seuls et sans défense deux êtres chéris. Que pouvait-il faire de mieux que de leur laisser la Parole de Dieu pour les fortifier et les consoler ?
Tout de même, c’était un gros risque, se dit Yvan en frissonnant. Cet acte d’insoumission pouvait lui valoir une double peine de prison, s’il était découvert. On prétendait alors que la Bible était pleine d’idées opposées au nouvel État soviétique. Les Bibles étaient brûlées et ceux qui la lisaient, punis sans merci. Le peuple russe devait cesser de croire en Dieu et ne compter que sur ses propres efforts.
Où grand-papa avait-il bien pu cacher cette Bible ? Papa pensait qu’elle avait le format d’un livre normal, donc trop grande pour être glissée dans un petit coin. Grand-papa ne l’avait certainement pas laissée dans la maisonnette à pièce unique où il vivait avec sa famille depuis qu’il était contremaître du domaine. On ne pouvait rien y dissimuler. Il ne l’avait pas non plus enterrée, surtout pas à la hâte. La terre était encore gelée en ce début de printemps, époque de son arrestation. Il fallait une place sèche, une place assez grande pour un livre. Serait-ce dans la grange parmi les harnais ? Yvan secoue la tête et chasse cette idée. Il avait dû trouver un endroit que sa femme pouvait atteindre sans éveiller de soupçons. Par maman, il savait que grand-maman n’avait jamais été très forte. « C’est pourquoi papa a un caractère si courageux », avait-elle ajouté. « Sans père et avec une mère fréquemment malade, il a été forcé de travailler jeune et de porter des responsabilités ».
Papa avait souri lorsque Katya avait demandé si grand-maman travaillait aux champs. « Non, votre grand-maman n’était pas assez forte. Elle n’avait pas été élevée pour cela. Toute sa vie, elle s’est occupée de l’entretien de la maison principale. À de rares occasions, elle participait à celui des autres bâtiments ».
Cette occupation aurait dû l’aider à trouver un objet caché ! Yvan se souvient des femmes qu’il a rencontrées pendant la journée. Elles balayaient la véranda, ciraient les parquets des bureaux encombrés qui occupaient les beaux salons d’autrefois. Les étables à vaches même étaient immaculées sous leurs balais de riz.
Quelqu’un se met à tousser dans le dortoir et Yvan se retire de l’embrasure de la fenêtre de peur que ses pensées ne soient devinées par un des garçons brusquement réveillé. Du reste, il a froid et, sans bruit, il se remet au lit en tirant sa couverture jusqu’au menton.
Les questions dansent toujours dans son cerveau agité. Et si grand-papa avait discuté avec grand-maman de l’endroit où il mettrait la Bible et que la lettre n’ait été qu’un aide-mémoire ! Si cela avait été le cas, elle l’aurait trouvée et la Bible serait chez eux.
Yvan s’imagine la voir dans la main de son père. Il la lirait en famille. Peut-être l’emballerait-il dans un papier journal pour se rendre à l’église ? Non, il ne l’emporterait pas, décide Yvan. On la remarquerait. Elle attirerait les regards. Il faudrait la garder à la maison et peut-être en lire des portions à des amis sûrs. À moitié endormi, Yvan poursuit le fil de ses pensées. La lirait-il à des amis ? Serait-ce considéré comme une réunion religieuse illégale ? Il vaudrait mieux ouvrir la Bible de famille entre eux et la lire chaque jour, tranquillement assis autour de la table. Un sourire passe sur son visage. Yvan s’est endormi.

8ème samedi

8. Une trace

– Camarade Nazaroff ! Camarade !
Yvan se redresse. Il regarde autour de lui pour identifier la voix qui l’appelle. Des gouttes de sueur perlent à son front et lui coulent dans les yeux. Il pousse une mèche de cheveux humides et s’essuie le visage des deux mains, heureux qu’il est de s’arrêter un moment. Toute la journée, le soleil a dardé ses rayons sur son dos courbé et tandis qu’il empilait les bottes de paille sur l’un des gros chars amenés sur les champs moissonnés.
– Nazaroff ! Par ici ! Plus vite !
Le cœur lui manque en reconnaissant le ton de Boris Petrovich. Les jambes de son pantalon, les manches de sa chemise, tout est plein de débris de paille et son visage est barbouillé de poussière et de transpiration.
Boris s’avance, l’air important dans son uniforme immaculé, un cartable rempli de documents sous le bras. Yvan soupire après une boisson fraîche, après un peu d’eau pour se laver le visage. Boris lui fait signe de le rejoindre pour ne pas gêner les garçons qui achèvent le chargement du char.
– Une tâche supplémentaire pour toi, Nazaroff, dit-il avec un sourire provoquant qui n’annonce rien de bon.
– Oui, camarade Petrovich, répond Yvan.
Silencieusement, il se met à prier.
– Aujourd’hui, les étudiants-ouvriers commencent le programme récréatif préparé par les Jeunes Pionniers. Il y aura un concours de natation dans la rivière pour les amateurs de sport nautique, puis un jeu de football… (Boris fait une pause intentionnelle pour étudier la réaction d’Yvan) pour ceux qui désirent jouer. Puisque tu n’es pas un membre des Jeunes Pionniers, tu ne participeras à aucune de leurs activités. Ainsi, en travaillant une heure de plus après le travail des champs, tu permettras à l’étudiant qui s’occupe des chevaux de se libérer pour les jeux.
Encore une heure de travail ! L’indignation gronde dans le cœur d’Yvan, mais il se contient. Il sait que les étudiants qui travaillent dans les écuries ont deux heures de libre au début de l’après-midi, alors que lui, Yvan, a dû travailler tout le jour.
Boris reprend d’une voix qui a une douceur affectée :
– Il est évident que je ne puis exiger ce travail supplémentaire si tu le refuses. J’aimerais que tu t’offres volontairement pour que ce camarade profite du programme récréatif prévu par nos Jeunes Pionniers.
Et si je refuse, pense Yvan, Boris va me rendre la vie amère. Abuser des chrétiens, c’était chose courante. Combien de fois son père était-il rentré tard de l’usine parce qu’on lui avait demandé de faire des heures supplémentaires. Les chrétiens ne pouvaient se permettre d’être en désaccord avec leurs employeurs. Papa aimait à se référer à un texte biblique : « Si quelqu’un veut te contraindre de faire un mille, vas-en deux avec lui » (Mat. 5. 41).
Yvan se disait qu’un mille suffirait, mais deux, c’était vraiment un peu trop. Et pourtant il s’entend dire tranquillement à Boris :
– Pour rendre service à un camarade, je travaillerai volontiers une heure de plus dans les écuries, deux si tu veux.
Boris dévisage Yvan. Il n’en croit pas ses oreilles et son sourire mauvais fait place à un air gêné. Il baisse les yeux sur son cartable, puis les laisse errer sur les champs baignés de soleil.
– Ce ne sera pas nécessaire, camarade Nazaroff. Rends-toi à l’écurie dès que tu auras terminé ton travail aux champs.
Boris s’en va tout penaud à travers la campagne et disparaît.
Par contre, la joie inonde Yvan. Il revient avec entrain aider ses camarades à empiler les bottes de paille sur le char. Il se sent plein de force, le cœur léger et libéré.
Yuri Zagorski, épuisé par cette longue journée de durs travaux, s’adosse au char et questionne :
– Ai-je bien entendu ? Boris t’a demandé de travailler encore aux écuries après la cloche ?
Yvan se baisse à nouveau pour soulever une botte de paille et répond :
– C’est exact, Yuri. Il désire qu’un gars des écuries participe à la natation et au football.
Yuri hausse les épaules ; mais lorsque la cloche tinte de colline en colline pour l’arrêt du travail, il ramasse sa casquette avec un soupir de soulagement et s’écrie :
– Je trouve ça scandaleux que tu sois exclu des jeux, Yvan.
Des regards de reproche accueillent cette remarque, mais Yuri ne s’en soucie pas.
– C’est joliment « chouette » de ta part de donner une chance à quelqu’un d’autre, ajoute-t-il, en posant amicalement son bras sur les épaules d’Yvan alors qu’ensemble ils quittent le champ.
Le travail ne manque pas à l’écurie en fin de journée. Il faut apporter aux chevaux leur dernière ration de foin. Yvan doit peser soigneusement chaque portion sur une balance. Trois kilos par cheval, trois fois par jour, et quatre seaux d’eau par jour. Ensuite il faut balayer l’écurie, sortir le crottin par la porte de derrière, le mettre en tas et le recouvrir de paille. Les mouches bourdonnent dans la pénombre et les chevaux agitent leur queue pour éviter les piqûres qu’ils connaissent bien.
Yvan découvre qu’il aime l’écurie. Il se plaît dans ce lieu tranquille, beaucoup plus frais que les champs. Le bruit que font les chevaux en mâchonnant leur foin a quelque chose de rassurant. Aussi est-ce avec plaisir qu’il remplit les baquets d’eau fraîche et regarde les bêtes assoiffées se pencher gracieusement pour en aspirer de bonnes gorgées.
Yvan remarque que les écuries sont très anciennes. D’énormes poutres de chêne soutiennent le toit. Les stalles étaient plus spacieuses autrefois. Du reste, lors de la visite du premier jour, le directeur avait expliqué aux enfants que l’écurie faisait partie des bâtiments d’origine de la ferme et datait de bien avant la Révolution. Tout en balayant, Yvan réfléchit et arrive à la certitude que l’écurie a bel et bien été construite par les Nazaroff ; d’ailleurs, elle ne ressemble en rien aux annexes ajoutées plus tard par la collectivité.
Sans doute grand-papa, qui aimait les chevaux, devait-il souvent venir les voir. La photographie, devant l’étagère des trophées, lui revient en mémoire. Maman avait bien dit qu’il était un cavalier intrépide et papa avait ajouté : « Rien d’étonnant à ce qu’il ait gagné autant de prix, il a même pris part aux courses de Leningrad ! »
Quelque chose d’indéfinissable commence à tracasser Yvan. C’était à propos des chevaux. Pourquoi ne s’en souvient-il pas ? Quel est le rapport avec la photographie ? Lentement une pensée de la lettre de grand-papa s’inscrit dans son esprit. « Le cheval est préparé pour le jour de la bataille… » Oui, c’est cela. Serait-ce un indice ? Yvan chasse cette pensée. Il s’agit simplement d’un verset que grand-papa a mis dans sa lettre, sans intention cachée.

« Le cheval est préparé pour le jour de la bataille, mais la délivrance est à l’Éternel » (Prov. 21. 31).

Un verset peu connu en tout cas, car Yvan ne l’a jamais entendu auparavant, ni papa, ni maman. Mais, c’est ainsi, lorsqu’on aime les chevaux, on prend garde à tous les passages qui parlent de chevaux, pense Yvan. Une chose l’intrigue pourtant. Pourquoi grand-papa avait-il pris le temps de transcrire ce verset alors qu’il voulait surtout expliquer à grand-maman où il avait caché le « PAIN ».
Comme un choc électrique, une idée le traverse. Et si ce verset était la clef du mystère ? Si grand-papa avait caché la Bible dans l’écurie ? Grand-maman faisait le ménage à la ferme. Elle pouvait facilement se rendre à l’écurie, chaque jour, pour la balayer.
Yvan regarde d’un tout autre œil la construction bien solide, les chevaux qui mâchent paisiblement. Sous la lumière oblique du soleil couchant, une paroi de l’écurie est éclairée, l’eau miroite dans les seaux et les mouchent tourbillonnent. Tout prend un air significatif comme si les objets voulaient révéler leur secret. Un cheval lève la tête et regarde fixement Yvan. Oh ! Si les solives, les murs, le toit lui-même pouvaient parler et dire ce qu’ils savent, ce qu’ils ont vu dans les journées sombres précédant l’arrestation de grand-papa.
« Le cheval est préparé pour le jour de la bataille »… « Je ne t’ai pas laissée sans PAIN »… Le cheval ! Le cheval ! Ces mots résonnent dans l’esprit d’Yvan persuadé, maintenant, d’être sur les traces de la Bible.

9ème samedi

9. Nuit de recherches

Il n’est guère facile de fixer un rendez-vous secret avec Katya. Tout le jour, avec les filles de sa classe, elle travaille à la cuisine à laver la vaisselle et à éplucher les légumes pour la soupe quotidienne. Ce n’est qu’après le repas du soir, à l’heure où le crépuscule descend sur les collines dorées alors que les jeunes travailleurs vont flâner le long des allées de bouleaux, qu’Yvan réussit à la soustraire à ses camarades.
– Yvan ! Que veux-tu ? Fait-elle un peu contrariée. Le cuisinier nous a donné la permission de cueillir des verges d’or et des marguerites pour embellir notre dortoir. Pour une fois que Katya est admise dans un cercle de filles, son frère devrait la laisser tranquille.
– C’est très important ! Assure Yvan qui a de la peine à garder son calme.
Il voudrait bien pouvoir courir tout droit aux étables avec elle et lui montrer l’écurie où, il en est sûr, la Bible est cachée. Au lieu de cela, il entraîne Katya par un petit sentier jusqu’au pied d’un arbre où ils peuvent être seuls. Dès les premiers mots d’Yvan, les yeux de Katya lancent des éclairs d’excitation.
– Imagine-toi un instant, Yvan, notre arrivée à la maison avec la Bible de grand-papa ! C’est papa qui serait heureux. Toute sa vie, il a soupiré après une Bible. Mais, avoir la propre Bible de son père, une Bible de la Russie d’autrefois…
Soudain Katya s’alarme.
– Oh Yvan ! Crois-tu que la reliure soit ornée de bijoux ? J’espère que non. Ce serait commettre un vol même si la Bible est à nous, ne crois-tu pas ?
Yvan se met à rire.
– Impossible, Katya ! Sa reliure est peut-être jolie, mais on ne trouve que dans les cathédrales et les anciennes églises orthodoxes des reliures incrustées de pierres précieuses. Papa a bien dit « un livre d’un format normal ». Commençons déjà par le trouver.
Les enfants se taisent.
– Cela ne va pas être facile de trouver cette Bible, reprend Yvan. Si elle est vraiment à l’écurie, elle doit être cachée dans un mur ou dans une poutre, peut-être même dans les solives.
– Non ! En tout cas pas dans les solives, déclare Katya.
– Pourquoi en es-tu si sûre ?
– Parce qu’il ne l’aurait pas cachée dans un endroit inatteignable par grand-maman qui n’était pas très forte. Tu la vois grimper dans ces solives ? Et comment aurait-elle expliqué à son entourage une telle escalade ? ajoute Katya en pouffant de rire.
Gagné par le fou rire, Yvan rétorque : Eh bien, comme un excès de zèle dans les nettoyages !
Katya se laisse tomber dans les feuilles et rit de plus belle en s’imaginant le tableau.
– Tu as raison pour les solives, ce sera un endroit de moins à inspecter, accorde Yvan. Mais comment faire pour fouiller l’écurie en cachette ?
– Tu pourrais examiner un coin chaque jour tout en distribuant le fourrage aux chevaux et aussi en balayant l’écurie.
– Impossible ! J’ai trop à faire, je n’en aurai pas le temps. Je voudrais bien essayer, mais à quoi bon dans le va-et-vient continuel des ouvriers ?
– Et la nuit ? Si nous allions au milieu de la nuit, nous pourrions y mettre tout notre temps.
En disant ces mots, Katya éprouve un certain malaise. Cette campagne sombre et le silence de la ferme l’effraient un peu.
– Excellente idée si nous avions une lampe de poche ! Où pourrions-nous nous en procurer une, Katya ?
Katya se gratte le menton d’un air résolu.
– C’est très simple. Nous en avons une très forte à la cuisine au cas où l’électricité viendrait à manquer pendant que nous faisons la vaisselle. Le cuisinier dit qu’en hiver il fait sombre à cinq heures. Les pannes sont alors fréquentes et ils en ont souvent besoin. Je pourrais l’emprunter.
– Et si quelqu’un te voit, on te prendra pour une voleuse.
Katya hausse les épaules.
– Maman dit de ne pas se faire de souci pour les « si ». Ils ne verront rien et je saurai bien la remettre en place. Yvan ! Allons-y cette nuit.
Ce qu’Yvan appréciait chez Katya, c’était son courage qui ne se laissait jamais refroidir par la peur. Sa sœur aimait le risque. Yvan, lui, préférait prendre son temps et ses précautions pour mûrir son plan d’action. Katya, elle, s’était offerte comme volontaire pour la moisson et maintenant, elle était prête à partir en exploration. Cela lui ressemblait bien, elle aimait l’aventure.
– Pourquoi me regardes-tu comme cela ? Dit Katya en lui faisant une grimace.
Elle voyait bien dans son sourire qu’il l’admirait.
– On y va cette nuit, oui ou non ?
Yvan se gratte le front.
– Je crois que oui. Je ne vois aucun empêchement si tu peux emprunter la lampe de poche. Mais malheur à nous si on nous attrape ! Quelle explication faudra-t-il donner ?
Katya se mord les lèvres en y réfléchissant. C’était là le problème ! Si seulement ils pouvaient mentir, dire qu’ils ont perdu un objet de valeur, une bague, une montre par exemple. Mentir ! Il n’en est pas question. Impossible non plus de dire qu’ils cherchent une Bible. Déjà suspects pour ne pas faire partie des « Jeunes Pionniers », comment oseraient-il prononcer le mot de « Bible » quand on prêche aux jeunes Soviets que la Bible est pleine d’erreurs et d’idées nuisibles à l’État soviétique. Aux yeux des dirigeants, lire la Bible, c’est se moquer des progrès du socialisme.
Katya se met à rire.
– Si nous disons la vérité, ils nous prendront pour des menteurs. Il faut être fou pour chercher une Bible, surtout dans une écurie !
Yvan frissonne. Il voudrait oublier la Bible de grand-papa. Il pense à papa et maman qui seraient consternés de savoir leurs enfants en danger. Mais Katya le tire de ses pensées lugubres et dit d’une voix lointaine :
– N’est-ce pas merveilleux, Yvan ? Dire que nous pourrions rapporter cette Bible ! Peux-tu t’imaginer la joie de nos parents ? Achève-t-elle d’un air radieux.
Yvan se ressaisit.
– Katya, es-tu sûre de vouloir faire cet essai ? Je veux dire que… probablement… la Bible n’y est plus. Quelqu’un l’aura peut-être découverte après tant d’années.
Katya secoue la tête et déclare fermement :
– Non, personne ne l’a prise. Le Seigneur Jésus va nous la faire trouver pour maman et papa.

Il est temps de rentrer. Yvan emboîte le chemin de la maison et Katya le suit de près, sûre de son affaire et le visage empourpré.
– C’est presque un miracle, constate Yvan, que le Seigneur nous ait conduits les deux à la ferme de Dedinovo alors que tant d’autres fermes collectives réclament de l’aide.
Katya approuve gravement.
– Et papa et maman ont prié depuis si longtemps pour recevoir une Bible, aussi loin que je puisse m’en souvenir.
Katya hoche la tête.
– Et c’est dans cette maison que grand-papa a caché sa Bible, il y a tant d’années… ajoute Yvan.
Une vague de confiance inonde son cœur.
– Je crois que le Seigneur a un but dans tout ceci, Katya. Nous allons chercher, cette nuit.

10. Pris

Sous un ciel de velours noir marqué d’un croissant de lune, Katya frissonne dans l’air nocturne. Elle resserre sa jaquette autour de ses épaules et se met à courir sans bruit sur le sentier qui mène à l’écurie.
Il faisait si bon au lit ! Mais elle ne regrette rien et tout son cœur d’enfant remercie Dieu d’avoir veillé sur sa sortie. Aucun bruit n’avait retenti dans la maison silencieuse à part le léger miaulement de Pushok, le petit chat noir. Il avait sauté à bas de la chaise où il dormait pour venir se frotter contre ses jambes tandis qu’elle décrochait la lampe de poche.
Malgré l’obscurité, Katya renonce à s’éclairer avant d’atteindre l’écurie où elle arrive sans encombre. Pas trace d’Yvan à l’ombre du grand toit… Elle entrebâille la lourde porte juste assez pour se faufiler dans cet abri chaud.
– Yvan ! Chuchote-t-elle à mi-voix, ne me fais pas peur.
La réponse ne se fait pas attendre du fond des ténèbres.
– Je suis là, Katya ! As-tu la lampe ? Allume-la !
Un cercle de lumière se dessine brillamment sur le plancher, lorsque, soudain, un affreux craquement se fait entendre et la porte s’ouvre. Katya est terrorisée et les deux enfants s’immobilisent, rivés au sol. Yvan s’efforce de scruter les ombres et prête l’oreille si intensément qu’il entend battre son cœur. Katya a immédiatement éteint la lampe. Toute l’écurie est plongée dans l’obscurité. La porte se ferme en craquant sur ses gonds et lentement s’ouvre à nouveau.
– Oh ! Yvan, je meurs de peur. Qu’est-ce que c’est ?
Yvan se défait de la main de Katya agrippée à son bras et s’avance sur la pointe des pieds jusqu’à la porte qu’il ferme rapidement sans faire de bruit.
– Ce n’est rien. Tu n’avais pas bien fermé la porte et le vent a fait le reste.
Katya tremble de la tête aux pieds. Elle s’appuie contre la paroi d’un box et respire profondément.
– Allume la lampe, Katya, je ne vois pas où je marche.
La lumière a éveillé un cheval qui les observe d’un œil brumeux.
– Où allons-nous chercher ? Demande Katya en éclairant les parois. Quelle immense écurie !
Tout excité, Yvan lui prend la lampe des mains.
– Commençons par suivre les parois en cherchant les planches disjointes. Nous travaillerons ensemble puisque nous n’avons qu’une seule lampe. Suis-moi !

10ème samedi

De la porte, ils avancent méthodiquement, ici, essayant de soulever un coin de planche, là, tapotant les parois des stalles pour déceler un espace vide. L’air est étouffant et Katya ressent des démangeaisons partout quand elle s’agenouille dans la paille. Soudain, un cheval effrayé se lève brusquement. La précieuse lampe échappe des mains d’Yvan et s’éteint. Il ne manquait plus que cela ! Il s’agit maintenant de fouiller la paille chaude sous un cheval nerveux qui s’agite constamment, et ceci dans les ténèbres les plus noires… Enfin la lampe est retrouvée et sa lumière réconfortante éclaire Katya étalée sur une botte de foin.
– Si tu savais comme j’ai soif ! Je pourrais boire l’eau des chevaux ! S’écrie-t-elle. Et dire qu’après toute cette inspection nous n’avons encore rien trouvé !
Yvan essaie d’être optimiste.
– Il faut bien commencer par un bout. Maintenant les parois sont éliminées, et par terre aucune planche n’est mobile. Dans cette écurie, tout semble construit pour durer éternellement.
– Si grand-papa l’a cachée dans le plancher, nous ne la retrouverons jamais, gémit Katya.
– Je doute qu’il l’ait fait. Comment grand-maman aurait-elle pu creuser le sol sans intriguer ses aides ?
Katya approuve d’un signe de tête.
– Peut-être devrions-nous examiner chaque pilier. L’un d’eux pourrait cacher une cavité.
Un nouveau zèle les remet sur pieds. Avec soin, ils palpent les énormes poutres aussi haut qu’ils peuvent atteindre.
– Ces piliers supportent les solives du toit et me paraissent aussi solides que du fer, soupire Yvan.
Las de leurs efforts, les deux enfants retournent s’asseoir sur la botte de foin. Yvan projette le faisceau lumineux tout autour de l’écurie et le braque sur un nid bâti dans la saillie d’une fenêtre ouverte. Les petits oiseaux, apeurés par ce jet de lumière, se blottissent les uns contre les autres.
– Regarde, Katya, je vais les réveiller.
– Ne ferais-tu pas mieux de diriger ta lampe par terre ? Quelqu’un pourrait voir cette lueur, dit Katya qui n’a pas oublié sa peur.
Yvan obéit tout en haussant les épaules et suggère :
– Examinons ce tas de planches ! Peut-être cache-t-il un vieux bassin ou un puits.
Les enfants reprennent leurs recherches, tirent les tas de paille et les planches, ayant soin de remettre au fur et à mesure chaque chose à sa place. Absorbés par leurs perquisitions, ils ne perçoivent pas le bruit du loquet de la porte qui s’ouvre lentement. Tout en furetant, Katya raconte une histoire qu’elle vient de lire.
« C’était du temps des tsars. À cette époque, les gens fortunés partaient parfois pour de longs voyages. De crainte que les voleurs ne pillent leurs demeures en leur absence, ils avaient pris l’habitude de mettre les objets précieux en sûreté. C’est ainsi qu’un riche marchand, connu pour son cœur dur et sans pitié, avait descendu dans un vieux puits toujours à sec sa superbe vaisselle d’or et d’argent. Il en scella le lourd couvercle et s’en alla.
Quelques mois plus tard, un ouragan s’abattit sur cette contrée, amenant des torrents de pluie. Le puits se remplit d’eau par un canal souterrain. Finalement, les trésors cachés furent emportés jusqu’à la rivière, puis à travers champs et aboutirent, après un très long voyage, dans un pays où régnait la famine. Les pauvres gens qui vivaient là, n’ayant plus d’argent, ne pouvaient faire venir des vivres d’ailleurs. Un beau matin, en allant chercher de l’eau à la rivière, quelle ne fut pas leur surprise en y voyant rouler des plats d’or et d’argent ! Ils s’empressèrent de les repêcher et de les porter à la ville voisine où ils purent les vendre. Les poches gonflées d’argent, ils se rendirent chez le marchand et achetèrent de la nourriture en quantité pour tous les habitants du village.
Dès son retour, l’homme riche fit ouvrir le puits et n’y trouva que de l’eau. Les précieux plats, qu’il avait cru garder pour lui, avaient trouvé meilleur emploi en sauvant la vie de plusieurs familles ».
Tout en écoutant, Yvan sent un courant d’air et voit voler des brins de paille. Une angoisse folle le saisit. Sans se relever, il murmure :
– Katya, éteins vite ! Quelqu’un a ouvert la porte.

11. Un moment critique

Katya et Yvan se font tout petits dans l’obscurité. Pendant un long moment, rien ne bouge près de la porte. Yvan en vient à croire qu’elle s’est rouverte par le vent. Il est sur le point de se lever quand une voix rude, toute proche, crie :
– Qui est là ?
La porte est grande ouverte et la lanterne que l’homme avait d’abord dissimulée derrière son dos jette une lumière crue dans l’écurie.
Yvan saute sur ses pieds et aide Katya à en faire autant.
– Yvan Nazaroff, camarade.
La lanterne se balance dangereusement en direction d’Yvan, lançant des ombres grotesques le long des murs. Derrière elle, marche un homme très grand qui roule des yeux ronds en regardant les enfants.
– Que faites-vous là, vous deux ? Vos noms ?
Il fixe Katya, blanche d’épouvante, sans adoucir la voix.
– C’est ma sœur, Katya Nazaroff, camarade.
Les pensées d’Yvan tourbillonnent dans sa tête comme les roues d’un camion dans de la boue. Quelle explication va-t-il donner pour justifier leur présence à l’écurie ? En vain essaie-t-il de se rappeler ce qu’ils avaient décidé de dire.
– Il me semblait bien avoir aperçu une petite lumière par cette fenêtre ouverte près du toit. Que pouvez-vous bien faire ici à ces heures ?
Un cheval hennit. Katya sursaute et ses yeux s’emplissent de larmes. L’homme pose sa lanterne sur le plancher et s’appuie contre une des cloisons des stalles.
– Hé ! Je ne veux pas vous manger, dit-il en dévisageant les enfants, mais je veux savoir ce que vous faites ici au milieu de la nuit.
Sous la faible lumière qui monte du plancher, il n’a plus l’air aussi féroce.
Soudain Yvan a une inspiration.
– Nous explorions, camarade. Nous n’avons jamais visité une ferme jusqu’ici.
Katya retient son souffle. « Pourvu qu’il ne pose pas d’autres questions », pense-t-elle.
– Explorer de nuit ? Cela n’a pas de sens, camarade, dit l’homme d’un air fâché.
– Ma sœur travaille à la cuisine. Elle ne peut s’absenter pour voir les chevaux durant la journée.
– Et toi, tu peux les voir ? Ton travail est au champ, je le sais bien. Je te reconnais.
L’homme se croise les bras sur la poitrine.
– Mais, camarade, je travaille aussi à l’écurie depuis quatre heures. Je donne le fourrage aux chevaux avant le souper.
« Il me faut à tout prix maintenir le dialogue », se dit Yvan.
– Je balaie l’écurie. Je désirais tellement montrer les chevaux à ma sœur.
– Ha ! Ha ! C’est ça. Le grand frère se vante de son boulot devant sa petite sœur, et encore au milieu de la nuit !
L’homme se redresse et, du haut de sa grandeur, toise Yvan qui se tait et baisse les yeux. Il espère n’avoir pas dit de mensonges. C’est bien vrai tout de même qu’il désirait montrer les chevaux à sa sœur.
Katya s’essuie les yeux du revers de la main. Pourvu que l’homme ne voie pas ses larmes. Elle déteste avoir l’air d’un bébé ; mais ces coquines de larmes jaillissent malgré elle et roulent sur sa robe.
L’homme la regarde d’un air pensif.
– Savez-vous que je devrais faire un rapport au comité des mesures disciplinaires ?
Le cœur d’Yvan s’arrête de battre.
– Venir de nuit dans l’écurie, déranger les chevaux, se promener dans un lieu qui ne vous appartient pas : c’est grave ! Cela pourrait vous occasionner des ennuis, beaucoup d’ennuis. Ne le saviez-vous pas ?
Yvan approuve. D’une part, il écoute attentivement, mais d’autre part, il prie avec ferveur.
– Regarde un peu ta sœur. Comme elle a peur ! Ce n’est pas un endroit pour une petite fille, surtout de nuit.
Katya n’aime pas être appelée « petite fille ».
– J’ai presque onze ans, camarade ouvrier, et je me suis offerte de moi-même pour faire la cuisine.
Soudain l’homme se met à rire.
– Allez ! Ouste ! Au lit, les mioches ! Gare à vous si vous dérangez quelqu’un en rentrant ! Je serais alors obligé de faire mon rapport demain matin.

11ème samedi

La brise est tombée. Katya et Yvan se hâtent vers leur dortoir. Dans la nuit calme, chaque bruit augmente l’appréhension qu’ils ont d’être entendus. Le craquement d’une feuille sèche, d’un rameau, le bruissement inexplicable des buissons à leur approche, tout peut les trahir. Ils ne soufflent mot tout le long du chemin, se concentrant sur leur marche leste et silencieuse.
Yvan sourit d’un air encourageant lorsqu’ils atteignent la grande maison, et lance un clin d’œil en direction de la lampe pour rappeler à Katya qu’elle doit la remettre en place. D’un signe entendu, elle ouvre la porte et s’avance sur la pointe des pieds jusqu’à la cuisine. Elle cherche Pushok afin de ne pas sursauter ou de le faire miauler en lui marchant sur la queue ou sur la patte. Le tic-tac de la pendule n’a jamais fait tant de bruit. Le cœur de la fillette bat la chamade. Pushok vient se frotter contre ses jambes et ronronne si fort qu’on va l’entendre… Tout en replaçant la lampe à son crochet, elle caresse d’une main douce la fourrure noire du chat. Une fois hors de la cuisine, elle suit le corridor qui mène au dortoir. « Si seulement Yvan savait que tout s’était bien passé », pense-t-elle en s’endormant. Yvan a guetté un moment à la porte de la maison des filles, puis, jugeant que l’absence de bruit est de bon augure, il se retire dans son dortoir. Sans bruit, il pousse la lourde porte. Le voilà couché. Il se tourne contre le mur, fort soulagé. Le calme règne. Il n’entend que les respirations régulières de ses camarades. Pourvu qu’il ne résulte rien de fâcheux de cette équipée !

12. Boris prend sa revanche

En sortant du bureau administratif de la discipline, Boris Petrovich sifflote gaiement. Les choses vont bien, fort bien, mieux que jamais. Yvan s’est créé lui-même des difficultés. Par ailleurs, Boris vient d’être nommé capitaine du jeu de football à la Collective de Lénine. En tant qu’officier des Jeunes Pionniers, il se doit de monter en grade et surtout dans les sports. C’est bien vu.
Depuis que Nazaroff est hors concours, Boris peut briller. « Il faudrait arriver à éliminer Nazaroff de l’équipe de Moscou », se disait-il, « ainsi je pourrais le remplacer dans les matchs. Il est du reste inadmissible que des chrétiens obtiennent des honneurs réservés aux vrais Soviets. Le christianisme ne s’oppose-t-il pas au matérialisme scientifique ? Lénine l’enseignait clairement : « Rien n’existe si ce n’est ce qui peut être vu et prouvé ».
Plus il y pensait, plus Boris éprouvait un sentiment de répulsion pour la religion. Il s’imaginait Yvan agenouillé au milieu de vieilles femmes gémissantes qui priaient Dieu de leur accorder une faveur de leur choix.
Ainsi plongé dans ses réflexions et indifférent à ce qui peut vivre autour de lui, il allonge un coup de pied à un malheureux petit poulet qui croise le sentier.
« Que ferais-je d’un père dans le ciel pour m’aider ? » s’exclame-t-il. « Heureusement que j’ai les deux pieds sur terre ! Je peux marcher la tête haute. De plus, ces gens religieux ne sont pas francs. Ils prétendent être honnêtes, travailleurs et respectueux, et par ailleurs, ils tiennent des réunions secrètes et se passent de la littérature biblique, illégale et antisoviétique ».
En y pensant, Boris Petrovich rit tout haut. « Qu’ils sont donc ridicules de prendre la Bible au sérieux ! Les gens intelligents savent bien que ce livre n’a rien de scientifique et qu’il se compose d’histoires absurdes et pleines d’erreurs ».
Boris haïssait ce livre sans avoir jamais vu une Bible et sans avoir la moindre idée de son contenu.
Au tournant du chemin, Boris aperçoit un groupe de moissonneurs qui s’apprêtent à charger un char. Yvan est parmi eux, et Boris, gonflé de lui-même, se dirige droit vers lui. Il se frotte les mains d’avoir à lui annoncer les ennuis qu’il s’est attirés.
L’une des responsabilités que Boris s’était lui-même attribuées, en tant que chef des Jeunes Pionniers, consistait à favoriser l’athéisme et à dépister les chrétiens parmi ses camarades pour les délivrer du filet de la religion. Parfois, afin de les aider à voir l’inutilité de leur position dans la société soviétique, il s’acharnait à leur rendre la vie impossible. Ce travail-là devait lui attirer les éloges des chefs du parti. Sous peu, dès qu’il aurait l’âge requis, il serait élu membre. Il lui tardait d’arriver à ce grade. Jusque-là, il devait s’exercer sur des personnes comme Yvan Nazaroff.
Tout en maniant sa fourche, Yvan suit du coin de l’œil Boris Petrovich qui, la tête haute, s’avance dans sa direction. Son allure assurée ne présage rien de bon.
Goûtant la beauté de l’heure matinale, de la brume légère qui plane au-dessus des champs comme une bénédiction, le cœur d’Yvan est rempli de louanges et de paix. N’a-t-il pas sous les yeux l’œuvre des mains puissantes et douces du Créateur ? Et ce Dieu veille sur lui comme un père sur son enfant. Yvan rend grâces pour le soleil qui déjà réchauffe son dos, pour la bonne senteur de la terre, pour tout ce qui lui parle de l’amour de Celui qui le protège.
« L’arrivée de Boris ne doit pas m’empêcher de continuer ma prière », décide-t-il, tout en lançant sur le char de lourds paquets de foin. Ce n’est que lorsque Boris s’arrête à côté de lui qu’il pose sa fourche avec respect et se redresse devant le chef de son groupe.
– Fatigué, aujourd’hui, hein ? Camarade Nazaroff !
La voix de Boris est provocante. Yvan ravale sa salive et, s’appuyant légèrement sur son outil, répond :
– Non, camarade. Je jouis de ce beau temps.
– Eh bien ! Je regrette d’interrompre tes jouissances. Je dois te conduire immédiatement au bureau de l’administration des disciplines.
Les jeunes moissonneurs s’arrêtent un instant et dévisagent Yvan que la frayeur transperce comme une lame de poignard. Sans répondre, il plante sa fourche devant le char et suit Boris qui retraverse les champs à grandes enjambées.
Lorsqu’ils sont hors de vue, Boris rompt le silence.
– Que tu es stupide, Nazaroff !
Yvan ne répond rien. Le gardien a donc tout raconté… Qu’en est-il de Katya, elle qui n’a jamais subi un interrogatoire ?
– Stupide ! Imbécile ! Ne te rends-tu pas compte qu’un fanatique de la religion comme toi, qui prônes la charité, est étroitement surveillé ? Tu as un dossier où tout ce que tu fais est inscrit.
« Si seulement je pouvais parler à Katya avant qu’elle ne passe à l’interrogatoire », pense Yvan, « je pourrais la rassurer, l’encourager et lui dire comment elle doit répondre. Elle est si gentille et courageuse qu’elle ne se doute de rien et pourrait, sans le vouloir, causer des ennuis à papa et maman ».
Tout à coup la moutarde monte au nez de Boris. Il devient rouge de colère et secoue Yvan comme un prunier.
Yvan le regarde avec surprise.
– Ne peux-tu pas répondre, Nazaroff ? Hurle-t-il. Es-tu trop sainte Nitouche ? Tu t’imagines que tout va bien pour toi ? Eh bien, non ! Tu t’es mis dans de mauvais draps et en plein.
Les deux garçons se font face. La voix d’Yvan tremble d’une colère contenue :
– Je te prie de croire, Boris Petrovich, que ces difficultés ne me touchent pas !
– Ah ! C’est comme ça ! Tu n’en as pas assez ?
Comme un éclair, le poing de Boris est parti sous le menton d’Yvan qui vacille sous l’effet de la douleur. Il lève le bras pour parer au second coup et se redresse lorsque, comme un lourd marteau, le poing de Boris le frappe à l’estomac et de nouveau au visage, si fort, qu’un filet de sang salé coule de sa bouche. Alors, d’un coup de pied, le jeune chef envoie son camarade rouler par terre. Puis il s’assied sur lui et continue à le rosser de ses deux poings. Yvan gémit et tente de se débarrasser du poids de Boris. Enfin, rassemblant toutes ses forces, il repousse à deux mains son adversaire et se remet sur ses pieds, tout chancelant. Il peut à peine se tenir debout. Une forte envie de vomir et des douleurs multiples le font retomber dans le champ. Sa tête bourdonne et tout tourne autour de lui à une allure vertigineuse. Néanmoins, au prix d’un immense effort, il se relève et titube jusqu’à Boris qu’il aperçoit comme à travers un brouillard, assis au milieu du chemin. Boris, blême et grimaçant, tente de délacer son soulier.
– Espèce d’idiot ! Crie-t-il. Tu m’as cassé la cheville. Tu me le paieras cher !
Il souffre visiblement, lui aussi.

13. L’interrogatoire

Impassible, l’administrateur de la discipline est assis à son petit pupitre. Son visage maigre et fin se détache comme une gravure sur la paroi. D’un air grave et sans sourciller, il dévisage Yvan debout devant lui.
Yvan languit de s’asseoir. À la suite des coups reçus par Boris, sa tête bourdonne et son côté lui fait très mal. Le directeur continue à le fixer sans mot dire. Finalement d’une voix tranchante, il rompt le silence.
– Camarade Nazaroff ! Tu es accusé d’avoir attaqué ton chef de groupe, Boris Petrovich, qui est en ce moment à l’infirmerie de la collective pour y recevoir les soins nécessaires.

12ème samedi

Le directeur jette un coup d’œil sur une feuille posée sur le pupitre.
– Le garde de nuit vous dénonce aussi, ta sœur et toi, pour être entrés sans autorisation dans un des bâtiments de la ferme, deux heures après le couvre-feu. Que réponds-tu à tout ceci ?
Une vive rougeur colore le visage d’Yvan. Il essaie de contrôler sa colère et l’émotion lui paralyse la langue. Ainsi Boris l’accusait de l’avoir attaqué et se servait de sa blessure à la cheville pour aggraver ses difficultés !
Le directeur fixe patiemment Yvan.
– Camarade directeur, commence Yvan, je crois qu’il y a une erreur quant à la première accusation. Je n’ai pas attaqué Boris Petrovich, ce matin.
L’espoir raffermit sa voix.
– Tu ne l’as pas attaqué ?
Le directeur consulte à nouveau son rapport.
– Alors il doit y avoir une erreur dans ce rapport qui déclare que « deux travailleurs sont venus porter secours à leur camarade et l’ont porté à la clinique ; après examen, le docteur a ordonné une radiographie et, suite au diagnostic posé, un autre médecin lui met le pied dans le plâtre en ce moment ». Tout cela est donc inexact ?
Yvan ferme et rouvre les yeux. Tout vacille autour de lui. Si seulement il osait s’asseoir. Le directeur devrait pourtant s’apercevoir qu’il est blessé, lui aussi. La tête lui fait si mal qu’il chancelle.
L’administrateur ne semble rien remarquer et continue d’un ton ironique :
– Et peut-être y a-t-il aussi une erreur dans le rapport du garde de nuit concernant ton entrée à l’écurie n° 1 ?
Yvan a du mal à articuler. Ses lèvres fendues, sa langue gonflée et le sang qui colle à sa bouche lui rendent la parole difficile. Sa voix résonne amortie à ses oreilles.
– Non, camarade, je suis allé à l’écurie, la nuit dernière. Ceci est vrai.
Brusquement, le directeur frappe du poing sur son pupitre et crie :
– Tout est vrai, camarade Nazaroff ! Comment oses-tu nier l’exactitude d’un rapport fait par un de nos plus excellents chefs Pionniers ? Une cheville peut-elle se casser toute seule ? Et tu oses prétendre que je vais accepter ton démenti alors que par ailleurs tu avoues délibérément avoir pénétré dans l’écurie à la faveur de la nuit ? Sérieusement, attends-tu à ce que j’aie plus de confiance en toi qu’en l’un de nos meilleurs jeunes socialistes ? Eh bien, non !
À ces mots, Yvan se sent écrasé, anéanti. C’est donc toujours la même chose. Les autres enfants peuvent avoir des accidents, échouer des examens, perdre quelque chose, se permettre une tenue négligée, arriver en retard ou même enfreindre un règlement et ne subir d’une légère punition. Mais lorsqu’il s’agit d’enfants de chrétiens, tout devient plus grave. Immédiatement on les fouille, on les interroge, on les punit sévèrement pour des choses sans gravité qui auraient passé inaperçues chez les autres. Quel que soit le sujet de plainte, les questions portent toujours sur la religion. On s’informe des lieux de culte, des baptêmes, des noms des chrétiens et des autres participants. Et plus Yvan grandit, plus on trouve de prétextes pour l’amener à ces longs interrogatoires.
Le directeur écrit. Le bruit de sa plume sur le papier ramène Yvan à la réalité.
« Plaide coupable », murmure le directeur, en notant les accusations portées contre Yvan. Après le point final, il pose sa plume.
– Maintenant, Nazaroff, j’aimerais savoir ce que tu faisais avec ta sœur, Katya, à l’écurie n° 1, la nuit dernière.
Yvan prend son souffle. Son nez est brûlant. Sa voix résonne étrangement lorsque sa langue enflée tente d’articuler quelques mots. Avant de parler, il prie silencieusement le Seigneur de le secourir.
– Camarade directeur, ma sœur et moi, nous explorions. Nous n’aurions pas dû le faire. Je le regrette.
– Ignorais-tu que tu n’étais pas autorisé à visiter l’écurie ou à être ailleurs que dans ton lit à cette heure de la nuit ?
– Je vous demande pardon, camarade.
– Qui d’autre devait vous rejoindre à l’écurie ?
Au premier abord, cette question étonne Yvan. Si seulement sa tête pouvait cesser de le faire souffrir.
– Qui d’autre, camarade ?
– Oui ! Qui attendiez-vous à l’écurie ? Tu penses bien que je ne crois rien à ton histoire d’exploration. Vous organisiez sans doute une réunion secrète et vous ne vouliez pas qu’on le sache.
– Oh ! Non, camarade directeur. Non !
Adorer Dieu et prier ensemble à d’autres moments et en d’autres lieux que ceux désignés par l’État était considéré comme un grave point d’accusation.
– Tes parents ne sont-ils pas croyants ?
– Oui, camarade, répond Yvan qui, à cette pensée, languit de retourner à la maison.
– T’ont-ils enseigné les croyances anti-communistes ?
– Camarade ! La foi chrétienne n’est pas opposée à l’État. Dieu me demande d’être loyal et bon citoyen.
– T’ont-ils enseigné leurs croyances ? Répète le directeur avec sarcasme.
– Je suis devenu chrétien de moi-même, camarade.
– Qui donc t’a influencé pour devenir chrétien ?
Le directeur se penche vers lui. Yvan hésite.
– La vie de beaucoup de monde, camarade. Ce ne sont pas tant des paroles que l’exemple de la vie des croyants qui m’ont convaincu que Dieu existe et aime les hommes.
Mécontent, le directeur se redresse sur sa chaise. Décidément, ce garçon est rusé. D’un regard chargé de colère, il fixe Yvan pendant un long moment puis, soudain, frappe le pupitre du plat de la main en criant.
Le cœur d’Yvan se glace de crainte.
– Tes parents vous ont appris à organiser des réunions secrètes, la nuit, et c’est ce que vous étiez en train de faire. Vous vous étiez arrangés de rencontrer d’autres jeunes à l’écurie et d’empoisonner leurs pensées saines avec votre religion. Je veux avoir leurs noms !
Sans relâche, pendant une heure et même deux, l’administrateur des disciplines insiste afin d’obtenir des noms : les noms des fidèles de l’église où se rend Yvan, les noms des personnes auxquelles Yvan a parlé de l’évangile, les noms des élèves de sa classe, de ses coéquipiers au football. Finalement, l’homme se lève brusquement et sort de derrière son petit pupitre pour crier sous le nez d’Yvan :
– Tu te crois bien malin, camarade Nazaroff. Eh bien ! Tu resteras dans cette chambre jusqu’à ce que tu aies tout confessé et cela prendra le temps qu’il faudra.
Tandis que la clef tourne dans la serrure, Yvan épuisé se laisse tomber sur le plancher. Un tourbillon de ténèbres l’envahit.

13ème samedi

14. La plaque coulissante

Il est midi. Le soleil darde ses rayons sur les jeunes moissonneurs qui rentrent déjeuner à la ferme. Yvan s’éveille à ce bourdonnement de voix qui lui rappelle l’heure du « borscht ». Courbaturé et endolori, il se soulève en gémissant et s’assied. La tête lui fait moins mal, mais son visage enflé est en feu. Péniblement, il se glisse jusqu’à la paroi contre laquelle il appuie son dos fatigué. La mémoire lui revient. Dans quel pétrin il s’est mis ! Que devient Katya ? Comment se fait-il que le directeur n’ait pas parlé d’elle ? Si seulement il figurait seul sur le rapport. Yvan incline la tête et joint les mains. Tandis qu’il prie, des versets de la Parole lui reviennent à la mémoire.
« Dieu est mon salut ; j’aurai confiance et je ne craindrai pas ». És. 12. 2.
« Ne te laisse point terrifier, et ne sois point effrayé ; car l’Éternel, ton Dieu, est avec toi partout où tu iras ». Josué 1. 9.
« Je ne te laisserai point et je ne t’abandonnerai point. Fortifie-toi et sois ferme ». Josué 1. 5.
« Ne craignez point ; tenez-vous là et voyez la délivrance de l’Éternel ».
« L’Éternel combattra pour vous et vous, vous demeurerez tranquilles ». Ex. 14. 13, 14.
Tous ces versets, papa les lui a fait apprendre par cœur. Yvan prie plus instamment encore pour Katya, demandant au Seigneur de la protéger ainsi que ses parents et de lui donner, à lui, la sagesse pour répondre au prochain interrogatoire. Il éprouve un sentiment de paix ; son cœur est plus léger. Il se souvient des cantiques qu’ils aimaient à chanter :

« Ne crains pas, car Je t’ai racheté,
Par Mon sang, Je t’ai acheté,
Ne crains pas, tu es à Moi ! »

« …le vrai bonheur ici-bas, c’est d’avoir Jésus pour Maître ».

Il se lève doucement et s’approche d’une large fenêtre ovale qui donne sur le jardin. Son intérêt s’éveille pour ce qui l’entoure. La chambre est ravissante avec ses portes vitrées donnant autrefois sur de petites vérandas. Une immense cheminée occupe toute une paroi et sur les deux autres s’alignent des rayonnages inoccupés. Yvan essaie de se figurer cette chambre du temps de grand-papa. Était-ce la bibliothèque ? À quoi servaient ces rayons à rebord, trop étroits pour des livres ? Était-ce un vaisselier et cette pièce une salle à manger ?
Yvan se demande pourquoi cette maison et toute la propriété lui sont si familières ; un peu comme si les lieux lui souhaitaient la bienvenue, à lui, le descendant de tant de Nazaroff. Il sourit de ses idées farfelues. Pourtant, accoudé à la fenêtre, Yvan a la certitude d’avoir déjà vu cette partie de la chambre. Soudain le souvenir de la photographie s’impose à lui. Il revoit son grand-père en uniforme tsariste avec sa barbe taillée en pointe, et la fenêtre ovale à gauche. Ses yeux suivent les rayons de lumière brisés par les croisées qui séparent les vitraux de la fenêtre.
C’est dans cette chambre-ci que grand-papa s’est fait photographier, se dit-il, tout excité. Son cerveau travaille tant qu’il en oublie ses douleurs. Les étagères avaient été faites pour les trophées, les coupes, les statues équestres. Yvan essaie d’imaginer tous les petits chevaux d’étain ornant la paroi et reflétant de leur métal les flammes de la grande cheminée.
Combien son grand-père avait dû aimer les chevaux pour les mentionner dans la dernière lettre écrite à sa femme. « Le cheval est préparé pour le jour de la bataille… ». En pensant à ce verset, il songe avec tristesse qu’ils n’ont pas trouvé la Bible. Quel prix elle aurait eu pour papa et maman ! Pour ceux qui l’avaient découverte dans la ferme, elle n’avait été qu’un livre sans intérêt, ne méritant que leur indifférence avant d’être jeté à la poubelle. Mais lui, à cause de cette Bible, il attendait là un second interrogatoire. Yvan retrouve son envie de vomir et ses douleurs reprennent de plus belle.

14ème samedi

Machinalement, il s’assied dans l’âtre surélevé. La cheminée forme au-dessus de lui un large toit, assez vaste pour abriter de son manteau deux chaises posées de droite et de gauche, sur les dalles, face au feu. Que ce coin a dû être confortable ! Pense-t-il.
Malgré ses côtes endolories, Yvan s’y étend à plat ventre pour mieux imaginer les craquements du bois, les voix joyeuses autour du feu, le samovar de thé fumant sur le rebord de la fenêtre ovale. Sans doute y avait-il eu une peau d’ours à la place même où il est couché et un sofa confortable devant le foyer.
Finalement, Yvan se roule sur le dos et examine les bords inférieurs de la cheminée, encore couverts de suie, qui semblent encadrer un morceau de ciel noir. Il est près de s’endormir ; de petits points blancs papillotent devant ses yeux et le font rêver d’étoiles. Bientôt accoutumé à cette obscurité, son regard découvre une aspérité qui l’intrigue. C’est un carré presque complètement recouvert de suie. Était-ce une plaque décorative ? Il n’en faut pas plus pour piquer sa curiosité. À quoi peut bien servir une plaque à l’intérieur d’une cheminée ? Elle est presque lisse. Serait-il possible de la détacher ? À son grand étonnement, la plaque glisse presque d’elle-même, découvrant ainsi un large trou carré. Yvan la fixe, frappé de stupeur. Au même instant, la porte s’ouvre et Katya entre dans la pièce, suivie de l’administrateur.

15. Un allié imprévu

Yvan regarde Katya avec inquiétude. Pâle, sérieuse, mais les yeux secs, elle n’a pas perdu son sang froid. Elle lui jette un regard calme. En la voyant si courageuse, il se sent plus fort, lui aussi.
Le directeur prend place derrière son pupitre et s’adresse froidement à Yvan :
– Tu as eu le temps de décider ce que tu dois avouer, Yvan Nazaroff. Tu avais donc bien l’intention d’organiser une réunion avec d’autres jeunes à l’écurie, n’est-ce pas ?
Yvan répond très poliment :
– Camarade directeur, ce n’était pas notre intention. Ma sœur et moi, nous explorions l’écurie. Personne d’autre ne savait où nous étions.
– Et les noms de tes amis ? Es-tu enfin prêt à me les donner ?
Katya affirme d’une voix modeste :
– Camarade officier, nous sommes les amis de tous nos camarades d’école : « Tous pour un, un pour tous ». Nous n’avons pas d’amitiés exclusives. Lénine nous a enseigné que l’exclusivisme ne fait pas partie de la vie soviétique.
L’officier regarde Katya avec un intérêt nouveau.
– Quel âge as-tu, petite camarade ?
– Dix ans, répond Katya d’une voix douce.
« Pour une fois », pense Yvan, « elle admet n’avoir que dix ans et ce qu’elle dit est vrai. Les enfants de chrétiens n’ont pas d’amis spéciaux à l’école ».
– Et toi, camarade Yvan, tu n’as pas d’amis particuliers ? S’enquiert le directeur d’un ton sceptique.
– Vous pouvez interroger chaque élève de ma classe, camarade. Il n’y a pas de garçons qui m’aiment plus que d’autres.
Yvan respire profondément, puis il ajoute :
– Peut-être que j’aimerais bien avoir de ces amis-là, camarade, mais je n’en ai pas.
L’officier, surpris par la franchise d’Yvan, commence à écrire lentement son rapport. Dès qu’il a les yeux baissés, Katya en profite pour lancer un clin d’œil malicieux à son frère mais reprend aussitôt son expression respectueuse et digne.
Deux coups secs à la porte les font sursauter tous les trois.
D’un geste bref, le directeur donne l’ordre à Yvan d’aller répondre. C’est Georgi Orlov, l’étudiant qu’il remplaçait à l’écurie. Yvan aimait bien les courtes discussions qu’ils avaient ensemble avant que Georgi se précipite au stade. Mais cette fois-ci, aucun sourire sur sa bonne et large figure. Il semble ignorer sa présence et celle de Katya et s’avance d’un pas décidé vers le directeur de la discipline.
– Le camarade Nevsky m’a dit de vous faire rapport, camarade directeur.
Katya et Yvan échangent des coups d’œil inquiets, car le camarade Nevsky est l’administrateur suprême de la collectivité. Sans plus attendre, il commence son récit :
– Ce matin, aux environs de neuf heures, je m’en allais aux champs trouver le camarade Yvan Nazaroff. Comme je ne peux jouer au football pour le reste de la semaine, à la suite d’une blessure au genou, on m’avait envoyé le prévenir que son aide à l’écurie ne serait plus nécessaire.
Alors que je traversais les prés, j’aperçois le camarade Nazaroff et le camarade Boris Petrovich-Krasnov s’en allant dans la direction opposée à la mienne. Soudain, je les vois s’arrêter et le camarade Krasnov se mettre à frapper Nazaroff au visage, puis à l’estomac et à la poitrine. D’un croc-en-jambe, il le jette à terre et, assis sur lui, continue à le rosser à coups redoublés. À force de se débattre pour se dégager, le camarade Nazaroff réussit finalement à l’envoyer rouler mais sans lui rendre un seul coup.
Je me décidais à leur porter secours lorsque deux camarades, qui passaient par là, ont aidé camarade Krasnov à se relever. Il était facile de voir qu’il souffrait. Il ne cessait de dire : « Tu me le repaieras, je te dénoncerai ! »
Georgi se tait. Son rapport est terminé. Il s’est exprimé sans hésitation comme si ses jeunes auditeurs n’existaient pas.
Le cœur d’Yvan se gonfle de reconnaissance. Il sait qu’il a fallu du courage à Georgi pour défendre un chrétien car, en général, il vaut mieux ne pas se mêler de leurs difficultés.
Le directeur a l’air irrité bien que sa voix reste calme.
– Camarade, merci pour ton rapport. Tu as bien fait de me dire ce que tu as observé.
Georgi paraît soulagé et ajoute :
– Boris Petrovich Krasnov raconte à qui veut l’entendre que c’est Yvan qui a commencé la bagarre, mais il n’a fait que se défendre. C’est un déshonneur d’accuser faussement un camarade !
Le directeur lui fait signe de s’en aller.
– Merci, camarade Orlov, tu peux te retirer maintenant.

15ème samedi

Sans un sourire à Yvan, Georgi disparaît aussi vite qu’il est venu.
– Il est évident que je vais poursuivre mes recherches auprès du camarade Boris Petrovich, déclare le directeur en faisant une pause, ne sachant que trop décider. Il peut être exact que le camarade Boris ait exagéré dans sa déposition contre toi. Vraisemblablement, tu n’as pas attaqué le chef de groupe, mais cela ne justifie en rien ton intrusion sans autorisation dans un bâtiment de la Collective, alors que vous êtes censés rester dans vos dortoirs.
– Oui, camarade.
– Je vais encore me renseigner sur tes relations pour voir qu’il est vrai que tu n’es pas exclusif et que tu ne cherches pas à attirer d’autres garçons dans des amitiés problématiques ; toutefois cela n’excusera pas ta désobéissance.
– Non, camarade.
Yvan doit se maîtriser pour ne pas laisser éclater sa joie.
Ainsi le directeur décidait de ne pas l’obliger à une confession !
Intentionnellement, l’administrateur fixe Yvan de son regard pénétrant.
– Ta sœur n’est assurément pas à blâmer dans cette affaire. Elle montre des tendances socialistes louables. Tu l’as sans doute mal influencée.
Yvan répond presque trop vite :
– Oui, camarade. J’ai eu tort de permettre à ma sœur de m’accompagner à l’écurie.
Une note de triomphe dans le ton d’Yvan fait froncer les sourcils de l’officier.
– Tu ne dois pas te croire déjà hors d’affaire, Nazaroff. Tu t’es montré désobéissant et étrange dans ton comportement. Ni l’un ni l’autre de vous deux n’est autorisé à retourner à l’écurie, sous aucun prétexte, durant le reste des jours que vous passerez ici.
Le visage de Katya exprime la désolation. L’officier se montre très satisfait de l’effet de ses paroles. Ces enfants semblent vraiment avoir un grand amour pour les chevaux !
– De plus, Yvan Nazaroff, je t’enlève l’honneur de travailler à la Moisson. Par mesure disciplinaire, tu passeras tes journées dans cette chambre à faire tes devoirs scolaires et ceci jusqu’à ton retour à Moscou.
Les yeux de Katya se remplissent de larmes pour la première fois. Ils ont perdu leur unique occasion de retrouver la Bible et Yvan sera privé du bon air de la campagne en restant confiné dans cette pièce. Elle jette un coup d’œil plein de sympathie à son frère, mais ce qu’elle voit la rend toute confuse. Un éclair de joie vient de traverser le visage d’Yvan.

16. Un héros inattendu

Un petit air piquant accueille Yvan à la sortie de la grande maison. Le directeur vient de libérer les deux enfants après avoir sèchement donné l’ordre à Yvan de se présenter à la chambre des interrogatoires, ainsi qu’il la nommait, à huit heures le lendemain matin.
Katya se précipite à la cuisine pour peler les betteraves de la soupe du soir. Si elle est assez leste, elle arrivera à temps pour assister au jeu de football.
Quant à Yvan, son estomac crie famine. Il n’a pas mangé depuis le petit déjeuner et la marche ravive les tiraillements de ses muscles encore raides des coups reçus le matin. S’il allait voir le match, ce serait une bonne manière de passer le temps jusqu’au souper. La dispute sera chaude pour cette finale entre l’équipe de la ferme collective Lénine et celle du district. Yvan s’inquiète de savoir comment son équipe va se passer de Boris et de Georgi. Perdre deux joueurs avant un match aussi important, quel handicap !
Déjà la foule se rassemble autour du champ. Les joueurs du district sont en place et courent après la balle pour réchauffer leurs muscles. Tous bien bâtis et sûrs d’eux-mêmes, ils sont connus pour être la meilleure équipe de loin à la ronde. Yvan les observe d’un œil critique. La partie sera dure.
Soudain, un bruit de course, une vision rapide de jambes brunes, c’est l’équipe de la Collective qui arrive sur le terrain. Les remplaçants de Boris et Georgi semblent nerveux.
Les équipes s’alignent. Un coup de sifflet strident et le jeu commence avec la rapidité de l’éclair. Les joueurs du district prennent rapidement possession de la balle et se la passent avec adresse. Les échanges se suivent et ils avancent implacablement vers le filet.
Yvan observe le remplaçant de Boris qui, dépassé par la rapidité et la précision des passes de l’adversaire, perd ses moyens et intercepte le ballon tardivement et de façon inefficace. Il laisse son coéquipier à découvert et essaie de compenser ses lacunes en chassant la balle brutalement.
« Protégez vos hommes ! Ne laissez pas le champ libre ! » Murmure Yvan entre ses dents. Cela lui fait mal de ne pouvoir courir et prendre part au jeu. « Protégez vos joueurs ! » gémit-il, alors qu’un nouveau but marque les points 7 à 3. Qu’il est amer d’être un spectateur inutile ! Il trouve quelque consolation à suivre des yeux le remplaçant de Georgi, un excellent joueur. Si la fatigue l’oblige à se faire remplacer, le jeu sera perdu à coup sûr. D’ailleurs tous les remplaçants sont sur le bord du terrain et pour lui il n’y a plus de réserve.
En tant qu’avant-centre, le voilà qui s’élance pour intercepter une longue passe et essaie de prendre de vitesse un adversaire qui déjà fonce sur la balle. Une collision est inévitable et Yvan en a le souffle coupé. La balle rebondit, part à angle droit, et les joueurs lancés frappent plus haut mais dans la jambe l’un de l’autre. Tous deux s’écroulent en gémissant. Le sifflet retentit et les membres de l’équipe se précipitent auprès des blessés qu’ils transportent hors du terrain de jeu.

16ème samedi

Avec sympathie, Yvan suit le regard de l’instructeur qui scrute la foule, cherchant à y découvrir du secours. Yvan n’y tient plus et s’élance vers lui.
– Nazaroff ! Tu joues avant-centre à l’école ?
– Oui, Monsieur !
Le cœur d’Yvan bondit d’excitation.
– Es-tu d’accord de nous aider à nous en sortir ? T’y connais-tu assez ?
– Oui, camarade ! J’ai observé l’autre équipe et remarqué leur tactique.
L’instructeur grimace d’un air satisfait.
– Alors va te changer et arrive au plus vite, Nazaroff. Nous savons que faire d’un homme en pleine forme, je t’assure.
Un instant suffit à Yvan pour enfiler le short et le maillot portant les couleurs de son équipe et le voilà sur le terrain de jeu. Les enfants de la Collective applaudissent son arrivée. Chose étrange, la tension de cette journée, la haine de Boris, la crainte de l’interrogatoire, le souci de Katya, tout s’évanouit tandis qu’il court sur le terrain. Le score pour l’équipe de Lénine commence à remonter.
L’équipe du district semble se ressaisir pour le dernier quart d’heure du match. Jusqu’ici leur gardien n’a fait que renvoyer la balle d’un geste presque automatique. Deux minutes avant la fin du jeu, les équipes sont à égalité pour le score. Comme un rugissement, la foule hurle : « Nazaroff ! Nazaroff ! Nazaroff ! »
Avec une explosion de vitesse, il s’élance vers la balle que l’autre équipe passe à son avant-centre, s’en empare et dans un ultime coup de pied l’envoie dans le filet de l’équipe adverse. Toutes les douleurs de la journée semblent avoir explosé dans ce dernier effort. Un coup de sifflet, le jeu est terminé. Ils ont gagné. Yvan cherche à retrouver son souffle. Au milieu d’une vague d’applaudissements, il voit arriver Katya le visage rayonnant ; des larmes de joie inondent ses joues.

17. Courage récompensé

Quelle soirée exaltante ! Pour la première fois de sa vie, Yvan goûte à la joie d’être un héros. Plus personne ne lui fait sentir qu’il est chrétien, ni qu’il n’appartient pas aux Jeunes Pionniers. Partout où il passe, ouvriers et élèves l’entourent, lui frappent sur l’épaule ; on se l’arrache pour lui poser des questions sur le jeu ou le féliciter.
À souper, une table est réservée aux joueurs. L’équipe fait rougir Yvan en le tirant vers eux sous les applaudissements frénétiques de tous les élèves. L’instructeur insiste pour qu’il prenne place à côté de lui. Lorsqu’Yvan incline la tête pour rendre grâces brièvement avant de manger, personne ne rit ou ne détourne le regard. Même les mauvais traitements reçus par Boris lui valent des honneurs. Toute l’équipe peut voir son visage enflé et sait qu’il a dû surmonter ses douleurs pour faire gagner la Collective. Après le repas, l’instructeur le conduit personnellement au dispensaire y faire soigner ses blessures et s’assurer qu’il n’y a rien de grave dans ses contusions. Georgi raconte l’histoire à qui veut l’entendre. Avant la tombée de la nuit, toute la ferme est au courant des hauts faits d’Yvan qui a accepté de jouer après avoir été battu, questionné pendant des heures et privé de nourriture. Chacun lui sourit et le directeur de la ferme, en personne, lui adresse des louanges.
– Tu montes en grade, Nazaroff !
Le lendemain matin le retrouve dans l’ancienne chambre aux trophées. Le soleil répand sa chaude lumière par la fenêtre ovale. Ses livres d’école étalés devant lui sur le petit pupitre, Yvan perçoit le grincement des chars qui quittent la grange pour la fin de la Moisson. Les acclamations de la foule et les louanges de l’équipe de football résonnent encore dans sa tête.
Yvan tire une plume de son sac et feuillette son livre. Tant de choses lui sont arrivées pendant ces vingt-quatre heures qu’il en viendrait presque à désirer ignorer la cachette qu’il a découverte hier sous le manteau de la cheminée. Il se met à copier soigneusement une carte de géographie, striant les vastes étendues de la Sibérie, délimitant la chaîne montagneuse de l’Oural, à l’ouest et celle des monts de Dzhugdzhur, à l’est de la mer d’Okhotsk. Tout en calligraphiant les noms sur la carte, des pensées d’un tout autre ordre le poursuivent. Yvan a la certitude que la Bible de grand-papa est cachée sous le manteau de la cheminée, dans la chambre des trophées. Pour lui tout est parfaitement clair.
Grand-maman devait connaître cette cachette. En citant le verset parlant du cheval juste après le message secret du « Pain », grand-maman aurait dû en déduire que la Bible était dans la chambre des trophées. Pour quelle raison ne l’a-t-elle pas prise ? Là résidait le mystère !
Ce manteau de cheminée le fascine et finit par absorber toutes ses pensées. « Le fait est que j’ai peur d’y trouver une Bible ! », s’avoue Yvan, furieux contre lui-même.
Déjà suspect aux yeux du directeur, si encore on découvre qu’il emporte une Bible de la ferme, il passera certainement pour un voleur. Yvan examine malgré lui son cartable. Un livre de plus ne s’y verrait pas. L’affaire, c’est surtout d’être porteur d’une Bible !
Yvan se souvient d’une histoire récente : Un pasteur de sa connaissance avait reçu des Bibles d’un chrétien de l’Ouest et en avait remis une ici, une là, à des fidèles qui n’en avaient pas. Lors d’une perquisition chez l’un d’entre eux, une de ces Bibles avait été trouvée et le malheureux, soumis à un interrogatoire ininterrompu, en avait finalement avoué la provenance. Un agent de la KGB téléphone alors au pasteur, il prétend être chrétien et désirer ardemment posséder une Bible. Tout réjoui, le pasteur lui en promet une et ils conviennent d’un lieu de rencontre. À son arrivée, il est arrêté.
Yvan se lève de son pupitre, il s’étire. « Quel poltron je suis ! » se dit-il. « Tant de gens ont tout risqué pour la Parole de Dieu. Si je trouve une Bible dans la cachette, elle ne peut appartenir qu’à ma famille. Il ne me faut qu’un peu de courage pour aller la chercher ».
Il se dirige avec précaution vers la cheminée et fait mine de se reposer dans l’âtre. La cachette est encore ouverte comme il l’a laissée la veille lorsque Katya et le directeur sont entrés. Il se lève, puis se baisse sous le manteau de la cheminée. Il enfile sa main dans la cavité et tâte à gauche et à droite. Rien ! Il se rassied, profondément déçu. Il renouvelle la même opération en se mettant légèrement de côté, de telle sorte que son bras puisse s’engager aussi loin que possible dans le trou. Soudain ses doigts rencontrent un obstacle. Rapidement il sort l’objet. Son cœur bat très fort. Que se passerait-il si, en ce moment, quelqu’un entrait dans la chambre ? Il tient dans sa main un beau petit livre noir.

17ème samedi

Yvan regagne sa place et empile ses livres d’école sur le volume couvert de poussière. Les nerfs à fleur de peau, il prête l’oreille et croit percevoir des pas dans le couloir. Non, la maison est vide. Aucun son ne témoigne d’une présence. Il attire la pile de livres à lui et en sort la Bible qu’il n’a presque pas osé examiner. La reliure est en cuir souple, marquée de fleurs et de feuilles entrelacées, peintes en bleu et or. La main d’Yvan tremble en soulevant la couverture. Sur la première page, tout en haut, s’inscrit le nom de Vladimir NAZAROFF. « Ce devait être le grand-père de papa », pense Yvan. Sous ce nom, suivent quelques lignes difficiles à déchiffrer, probablement écrites à la hâte. Puis, d’une autre écriture :

À ma chère femme Galina Ivanova de Georgi Vladovich.
Avril 1933.
« Le ciel et la terre passeront, mais Mes paroles ne passeront point ». (Mat. 24. 35).

Des larmes brûlantes montent aux yeux d’Yvan pour ce grand-papa qu’il n’a jamais connu et pour lequel il a tant d’estime. Il pense au courage de cet homme, si près d’être arrêté, qui risquait la torture et même la mort en laissant à sa femme et à son petit garçon le livre le plus important du monde. Yvan tourne la page. C’est ici que commencent les Saintes Écritures. Yvan, le petit-fils de Georgi Vladovich, s’incline avec un profond respect et se met à lire.

18. Un précieux cadeau

Jusqu’à la dernière minute, Yvan se croit découvert. La bosse que fait la Bible à son cartable semble crier : « Regardez donc ! Ne voyez-vous pas quelque chose d’anormal ? »
C’est surtout pendant les repas qu’Yvan est sur le qui-vive. Son cartable repose au pied de son lit dans le dortoir. Il suffirait que quelqu’un l’ouvre pour y trouver la Bible. Il doit se maîtriser pour ne pas l’inspecter trop souvent et susciter ainsi la curiosité. Juste avant le départ, un camarade vient s’asseoir sur son lit pour bavarder un moment. Sans autre but que de se faire de la place, il expédie le cartable par terre. Yvan se tourmente. Le livre est ancien, sa chute aura peut-être abîmé la reliure. Une fois seul, il contrôle vite et constate que la Bible est intacte.
La pire torture est d’abandonner le cartable à la remorque accrochée au camion. Yvan n’ose dire qu’il préférerait le prendre avec lui. Il le suit des yeux, juché sur une montagne de sacs de couchage, puis recouvert d’une bâche, et se console en pensant qu’ainsi il ne sera pas mouillé en cas d’averse. Il sait qu’il en a fixé solidement les deux courroies mais, malgré cela, une peur irraisonnée lui fait craindre qu’il ne s’ouvre tout à coup et que la Bible ne tombe.
Katya aussi suit le chargement, les yeux rivés sur le cartable, à tel point qu’Yvan est sûr que quelqu’un va se méfier et examiner son contenu. Impatienté, il la pousse rudement.
– Katya, cesse de regarder la remorque. Tu attires l’attention.
Depuis la fameuse finale de l’équipe Lénine, Yvan est devenu une célébrité. Des garçons qui ne lui avaient jamais adressé la parole s’approchent de lui et entament une conversation. Yvan sait que plus il passera inaperçu, plus la Bible sera en sécurité. Du reste il n’est pas de tout repos de jouir des feux de la rampe. Les officiels peuvent s’énerver du prestige d’un gars religieux qui recueille tant de suffrages.
Boris l’ignore depuis la bagarre, furieux de voir tout concourir au bien d’Yvan.
À la réunion de l’administration disciplinaire, le directeur a déclaré qu’on ne pouvait tenir rigueur à des enfants de ville de sortir de nuit pour le seul plaisir de voir des chevaux. Du reste, en privant Yvan de la Moisson et en l’enfermant deux jours, la punition était amplement suffisante. Et son avis avait clos la discussion.
Pour Boris, c’était un désastre. Yvan rentre à Moscou aimé et respecté des élèves, auréolé de gloire. Boris, lui, boite dans la honte et le plâtre. À chaque secousse du camion, son pied lui fait mal. Il enrage de voir les autres garçons se grouper autour d’Yvan à l’arrière du camion. Les yeux irrités par le vent, il feint de dormir et souhaite ardemment arriver bientôt à la maison.
Pendant le déchargement de la remorque dans la cour de l’école, Katya et Yvan désespèrent de retrouver leurs affaires. Soudain le cartable est lancé à terre. Yvan l’attrape au vol, recule sous le choc et rit d’un rire forcé devant l’air amusé et surpris de ses camarades.
Le chemin de la maison paraît incroyablement long aux deux enfants qui n’osent courir, de crainte de se faire remarquer par un agent de police. À supposer qu’il veuille inspecter leurs sacs, ce serait la fin de tout.
Le fumet de la soupe aux choux les accueille dès qu’ils ouvrent la porte. Papa, en habits du samedi, lit le journal, un verre de thé à la main. Au bruit des enfants, il rejoint maman qui chancelle sous un assaut de baisers.
Yvan se dégage bientôt de l’étreinte de son père et, d’un air mystérieux, ferme la porte à clé. Sa voix tremble un peu lorsqu’il dit :
– Asseyez-vous, papa et maman. Nous vous avons rapporté quelque chose. Asseyez-vous, asseyez-vous !
Les parents sourient avec indulgence de l’excitation de leurs enfants et prennent place côte à côte sur le divan. D’émotion, Katya joint les mains et les presse sur ses lèvres. Yvan décroche les courroies de son sac dont il sort livres et cahiers. Il les jette sur le plancher avec une telle désinvolture que maman s’en alarme. Puis il tend son sac à son père.
Jetant un long regard à Yvan, papa plonge la main dans le sac et en retire le petit livre. Ses mains se mettent à trembler d’émotion. Maman laisse échapper une exclamation contenue et met aussitôt sa main sur sa bouche. Tandis qu’elle fixe le Livre, des larmes abondantes roulent sur ses joues.
Papa contemple longuement l’inscription de la première page. Puis il lève la tête et regarde ses enfants. Il essaie de parler et hoche la tête. Il sourit, les yeux pleins de larmes. Enfin il se lève et serre ses deux enfants contre son cœur. Il attire aussi maman dans le cercle de joie et commence à parler d’une voix toute brisée par l’émotion.
– Yvan, tu as trouvé la Bible cachée par papa.
Sa voix s’étrangle.
Vous avez apporté la Parole de Dieu à la maison !
De nouveau il embrasse ses enfants et maman. Son visage s’illumine.
Remercions le Seigneur pour le plus riche de ses dons !
Yvan sourit à Katya. Il nage dans la félicité. De toute sa vie il n’a connu un tel bonheur !

Adapté de l’anglais « Ivan and the hidden Bible »
Par Myrna Grant, avec la permission de
Tyndale House Publishers, Inc., Wheaton, Illinois

FIN

 

LE WEEK-END PROCHAIN TU TROUVERAS UNE NOUVELLE HISTOIRE :

LA PORTE OUVERTE !