Vigne

 

LE RÉCIT DE L’ÉTRANGER

 

Au cours d’un voyage, un chrétien entra dans un cimetière pour s’y reposer un moment. Il vit, près d’une tombe, un étranger plongé dans ses pensées. Grand et fort, il avait un visage rougeaud qui aurait pu faire penser qu’il buvait beaucoup, mais son attitude écartait cette pensée.
Le chrétien s’approcha de lui et lui dit :
– Cette tombe est sans doute celle d’une personne que vous aimiez beaucoup ?
– Vous avez raison, répondit l’étranger. Ici repose le corps d’un homme avec lequel j’étais très lié, un homme bon, même très bon.
– Ah oui ! Mais votre ami avait-il toujours été ainsi ?
– Certainement pas ! Qui a toujours été bon, si ce n’est Dieu ? Mais il s’opéra, à un moment donné, un grand changement chez mon ami, et il devint un fidèle témoin de la puissante grâce de Dieu en Christ. Voici son histoire.
– Mon ami était boulanger et habitait dans le village qu’on voit là-bas. C’était un homme intelligent, bien élevé, et estimé de tous. Il était d’ailleurs le bras droit du maire et son conseiller. Mais malgré cela, il ne connaissait rien du royaume de Dieu. Il avait bien un certain respect pour la Bible, mais ne voyait en Jésus Christ qu’un homme parfait, et non pas le Fils de Dieu.
Et malheureusement, le pasteur du village, bien que très honorable, n’était pas un croyant. L’ordre et les bonnes mœurs étaient de règle, mais la paix de Dieu ne régnait ni dans les cœurs, ni dans les maisons. On s’occupait beaucoup plutôt de commerce et de politique, et spécialement à l’auberge de l’Aigle Noir, dont le propriétaire était l’intime ami du boulanger. Mais si ce dernier allait plutôt à l’auberge pour parler avec les clients que pour boire avec eux, toutefois cela attirait une nombreuse compagnie, au grand plaisir de l’aubergiste.
Le boulanger avait un cousin, étudiant en théologie, qui venait habituellement passer ses vacances chez lui. Le jeune homme était très instruit, et ils abordaient toute sorte de sujets, y compris celui de la religion, sur lequel ils s’accordaient parfaitement car le jeune étudiant n’était pas un chrétien. Mais Dieu, dans Sa grâce, toucha à salut le cœur de ce dernier, qui eut alors le grand désir d’être en bénédiction à d’autres, en particulier à son cousin le boulanger. Malheureusement, il se heurta chez lui à une violente résistance, et le boulanger, cette fois, fut satisfait de voir repartir son cousin – qui, lui, continua à prier pour son parent.
L’année suivante, le jeune chrétien revint chez son cousin, mais lorsque la conversation venait sur les choses de Dieu, ce dernier s’échauffait facilement, au grand regret de sa femme, qui lui reprochait ses emportements, mais à qui il dit un jour :
– Tu as raison, je ne devrais pas me mettre en colère, pourtant il me semble absolument normal et logique que Dieu nous juge selon nos œuvres. Mais notre cousin prétend que ce n’est pas selon nos œuvres, mais par la grâce, que nous serons justifiés, et il me donne en exemple le brigand sur la croix, ce qui a bien pu me fâcher ! Et il ajoute qu’il me souhaite d’être un jour là où est ce brigand, mais que ce n’est que par la grâce de Dieu que cela est possible.
Et à sa femme, qui reconnaissait la vérité de cette parole, il répondit qu’il n’acceptait pas d’être placé sur le même pied qu’un bandit.

Le temps passa. Le jeune chrétien continuait à prier pour son cousin, et lui envoya plusieurs fois des traités évangéliques, mais qui étaient chaque fois refusés. Toutefois, un jour, un traité bref mais très clair arriva chez lui en son absence, et sa femme le reçut et se mit à le lire dans l’arrière-magasin. Un client étant entré dans la boulangerie, elle vint le servir, et son mari, revenant de sa course, s’assit dans l’arrière-magasin et se mit à lire la brochure. Sa conscience avait commencé à être touchée, et il se posait des questions. Ce jour-là, il n’alla pas passer la soirée à l’auberge, et pendant la nuit il réveilla sa femme et lui avoua qu’il était malheureux, qu’il avait fait fausse route, et souhaitait tellement trouver le vrai chemin du salut. Sa femme lui répéta ce qu’elle avait retenu des paroles de leur cousin. Il l’écoutait avidement, et tout à coup s’écria : – C’est cela, c’est la vérité … que j’étais donc insensé ! Il accepta alors le message du salut, se mit à genoux avec sa femme, et implora la grâce et la miséricorde de Dieu.
Le jeune cousin, qui était maintenant un prédicateur de l’Évangile, hésitait à retourner visiter le boulanger, mais il s’y décida tout de même, et quelle ne fut pas sa joie et sa reconnaissance de voir le changement que Dieu avait opéré chez eux : le salut était venu à cette maison, et le boulanger comme sa femme se réjouissaient de ce que Dieu, dans Sa grâce, leur avait ouvert les yeux et leur avait donné le salut et la paix.
Mais quelle fut la réaction dans le village ? Le Seigneur Jésus a dit à Ses disciples : « Je ne suis pas venu mettre la paix sur la terre, mais l’épée » (Matthieu 10.34). Il se forma alors deux camps dans le village. Le boulanger, par la grâce de Dieu, rendait autour de lui un témoignage clair de sa foi. Les quelques croyants qu’il y avait déjà dans le village, se joignirent à lui, puis d’autres aussi. Ceux qui n’acceptaient pas l’Évangile se détachèrent de lui et devinrent même ses ennemis – et parmi eux, l’aubergiste de l’Aigle noir, qui voyait son auberge se vider …
Le boulanger commença à réunir chez lui les enfants pour une école du dimanche, et le soir il y avait une étude biblique. Il y avait aussi de temps à autre une réunion d‘évangélisation. Et ces soirs-là, l’auberge était presque déserte …

L’aubergiste imagina alors un plan qu’il mit bientôt à exécution.
Le boulanger avait un très bon ouvrier, le jeune Frédéric, intelligent et travailleur, qui pourrait peut-être un jour succéder à son patron. Frédéric habitait chez sa mère veuve, bien connue pour être avare. Leur maison appartenait à l’aubergiste. Ce dernier alla un jour voir la mère, lui disant qu’il voulait ouvrir une boulangerie dans la maison, et qu’il prendrait volontiers son fils comme gérant. Frédéric, tout d’abord, refusa net de quitter son patron mais, poussé par sa mère, il finit par accepter cette offre.
Quelques semaines plus tard, il quittait son patron et devenait son concurrent. Cette deuxième boulangerie n’était pas du tout nécessaire mais, Frédéric étant soutenu par l’aubergiste, elle prospéra tellement que le premier boulanger dut abandonner son magasin et entrer comme domestique au service du meunier du village. Il n’avait plus de place pour tenir des réunions chez lui, et les gens du village retournaient à l’auberge.
Mais l’amour avec la foi est ingénieux. Pour pouvoir avoir une réunion le soir, le boulanger entassait ses meubles d’une pièce dans une autre, et mettait à leur place des bancs étroits ; ainsi les réunions continuèrent, de même que l’école du dimanche. Tous écoutaient avec attention la lecture et la méditation de la Parole de Dieu.
Mais après quelque temps, Dieu intervint selon Sa sagesse : une grave épidémie sévit dans le village, et il y eut de nombreux décès. L’Aigle noir était à peu près désert.
A la nouvelle boulangerie, Frédéric et son ouvrier tombèrent tous deux malades. La jeune femme et la mère de Frédéric allaient devoir fermer la boulangerie. Mais un soir quelqu’un y entra : c’était l’ancien patron de Frédéric, qui venait prendre des nouvelles des malades, et offrir ses services pour les remplacer.
– Comment ! s’écria la mère âgée, vous êtes assez bon pour cela ! Et elle se mit à pleurer. – Nous n’avons pas mérité cela de votre part. Mais nous sommes bien misérables, malades, et oubliés de tous.
Mais Dieu ne vous a pas oubliés, et Il m’a envoyé au bon moment. Puis-je voir vos malades ?
Dans la chambre voisine, Frédéric, qui avait tout entendu, ne savait comment exprimer sa reconnaissance.
– Dieu vous récompensera. Faites ici comme si vous étiez chez vous.
– Bien, répondit le boulanger. Demain, ma femme, ma fille et moi, nous nous occuperons de votre boulangerie. Frédéric accepta avec soulagement.
Le pain se vendit comme d’habitude, les jours et les semaines se passèrent. Le boulanger tenait à jour la caisse et les comptes. Quand Frédéric put reprendre son travail, il demanda à son ancien maître ce qu’il lui devait pour toute sa peine et son dévouement.
– Rien, répondit-il. Tu verras dans le livre de comptes que j’ai prélevé juste le salaire que j’aurais eu chez le meunier. J’ai été heureux de pouvoir te rendre ce service. Que Dieu te bénisse, toi et toute ta famille.
Frédéric était muet d’émotion, et quand il voulut parler, son maître était déjà sorti.

Le lendemain, Frédéric alla trouver son propriétaire et lui raconta ce qui s’était passé. L’aubergiste ne put cacher son étonnement.
– C’est un noble cœur, dit-il enfin.
– Certainement, dit le jeune homme, et pourtant c’est lui que nous avons tellement mal traité. Si j’étais mort de cette épidémie, je serais perdu pour toujours. Mais Dieu a eu pitié de moi et Il m’a donné le temps d’accepter le salut qu’Il offre. Il me fournira aussi les moyens de réhabiliter mon ancien maître, envers qui je me suis conduit de manière si indigne.
Et Frédéric, épuisé, se mit à pleurer.
L’aubergiste ne savait pas quoi penser ni dire. Il protesta toutefois :
– Avait-il donc besoin de mettre tout le village sens-dessus-dessous, par ses chants et ses prières ?
Autrefois nous étions bons amis.
– Oui, répondit Frédéric, tant que votre auberge se remplissait, devriez-vous ajouter. Mais il n’était pas trop tôt qu’un réveil se produise dans notre village. Si nous avions écouté la voix de l’Évangile, peut-être que Dieu n’aurait pas eu besoin de nous punir par cette maladie. Mais vous aviez peur pour votre bourse.
L’hôtelier se mordit les lèvres et répondit d’un ton menaçant :
– Frédéric, sais-tu à qui tu parles ?
– Je le sais bien, mais je peux réagir et je désire être de nouveau l’ouvrier de mon ancien patron.
– Quoi ! s’écria l’aubergiste hors de lui, mais il ne put en dire plus : sa conscience avait été atteinte.
Quelques jours plus tard, on aurait pu voir, dans l’ombre, derrière la porte de l’ancien boulanger, deux hommes qui ne se reconnurent pas, tellement ils étaient captivés par ce qu’ils entendaient : la prédication de l’Évangile. Au bout d’un moment, ils entrèrent en même temps, et il y eut, ce soir-là, de la joie au ciel pour deux pécheurs qui étaient venus à la repentance.
Peu de temps après, l’hôtelier ferma son auberge, vendit sa maison, et fit construire, à l’extrémité du village, un spacieux local pour les réunions évangéliques.

L’étranger termina son récit en précisant : tout cela remonte à plusieurs années en arrière. Le boulanger, dont la tombe est ici, a toujours été un fidèle serviteur de Dieu. Il est entré dans la joie de son Sauveur et Seigneur. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous disais : – C’était un homme bon, même très bon. On peut bien dire de lui : « La mémoire du juste est en bénédiction » (Prov. 10. 7).
Les deux hommes se levèrent pour se diriger vers la sortie du cimetière. Au moment de se quitter, le chrétien demanda son nom à l’étranger. Ce dernier lui serra cordialement la main, en lui disant : Mon nom est Gaspard S., mais je suis plus connu sous les termes de L’aubergiste de l’Aigle noir. Et avant que son interlocuteur ait pu exprimer son étonnement, il était parti du côté du village …
Mais quel réconfort pour ces deux croyants, de savoir qu’ils se retrouveront au ciel.

Voici, c’est maintenant le jour du salut. 2 Cor. 6. 2.
Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs. Héb. 3.7 et 15, et 4. 7.

D’après la Bonne Nouvelle 1912