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LE PHARE SUR LE ROC

 

1er samedi

 

1. Mon étrange demeure

C’est dans un phare que je suis né, par une nuit très orageuse. Les vagues se jetaient avec fureur contre notre habitation, et le vent soufflait en tempête. Si le phare n’avait pas été bâti bien fermement sur le roc, il aurait certainement été balayé dans l’océan avec tout ce qu’il contenait.
Mon grand-père m’a souvent répété qu’il n’avait jamais vu jusqu’alors un pareil ouragan, et pourtant il vivait sur cette île depuis plus de quarante ans. Un grand nombre de bateaux avaient été perdus corps et biens cette nuit-là. C’est au moment où le vent était le plus impétueux, et les vagues si fortes que leur écume montait plus haut que les fenêtres, c’est alors que moi, Alain Fergusson, je suis né.
Je suis né dans une étrange demeure. Le phare était bâti sur une petite île, à six kilomètres de la terre ferme. La mer qui nous entourait de tous côtés était quelquefois si bleue et si paisible qu’on ne pouvait rien voir de plus beau, tandis que d’autres fois elle était noire comme de l’encre et se jetait en rugissant contre les rochers qui entouraient notre île.
On avait construit le phare sur un immense rocher qui descendait à pic dans l’océan du côté de la pleine mer, et, chaque soir, dès qu’il commençait à faire nuit, on allumait ses grandes lampes qui jetaient au loin leur brillante lumière.
Je me souviens combien, dès ma tendre enfance, ces lampes faisaient mon admiration. Je ne me lassais jamais de rester à les regarder tandis qu’elles tournaient en changeant de couleur. Il y avait d’abord la lumière blanche, puis la bleue, puis la rouge, puis la verte, et ensuite revenait la blanche. Les vaisseaux connaissaient bien notre phare et, par son moyen, ils pouvaient éviter les rochers si dangereux de ces parages.
Mon grand-père, Samuel Fergusson, était le gardien du phare. C’est lui qui avait la responsabilité de veiller à ce que les lampes soient toujours en bon état et allumées en temps voulu. C’était un homme actif qui faisait bien son travail, et sa grande ambition était de pouvoir rester à son poste jusqu’au moment où je serais capable de le remplacer.
À l’époque où commence mon histoire j’avais douze ans et j’étais grand et fort pour mon âge. Mon grand-père était très fier de moi et disait que je serais bientôt un homme, et qu’alors il se dépêcherait de me faire nommer à sa place. J’aimais extrêmement mon étrange demeure et n’aurais voulu l’échanger pour aucune autre. Des gens qui n’y auraient pas été habitués auraient sans doute pensé que c’était un peu triste, car nous ne voyions personne et ne pouvions nous rendre à la côte qu’une fois tous les deux mois ; mais j’étais très heureux et persuadé qu’il n’y avait aucun lieu au monde comparable à notre petite île.
La maison dans laquelle j’habitais avec mon grand-père était voisine de la tour du phare. Elle était petite, mais très agréable. Toutes les fenêtres avaient vue sur la mer, et lorsque nous les ouvrions, nous recevions en abondance l’air pur et vivifiant du large.
En plus de la nôtre, il n’y avait qu’une seule maison sur l’île, celle de M. Miller, le second gardien du phare. Elle était séparée de la nôtre par une cour que l’on avait entourée de hautes murailles pour la protéger du vent. Derrière cette cour se trouvaient deux petits jardins. Celui des Miller était abandonné et rempli de mauvaises herbes, car M. Miller n’aimait pas jardiner et sa femme avait bien assez à faire ; ne devait-elle pas s’occuper de ses six enfants ?
Notre jardin, au contraire, faisait l’admiration de tous ceux qui visitaient l’île. Mon grand-père y travaillait dans tous ses moments de loisir et il m’avait enseigné de bonne heure à lui aider. Nous en étions tous deux très fiers et le tenions toujours en parfait état ; aussi, quoiqu’il ait été si près de la mer, il produisait les plus beaux légumes, les fruits les plus savoureux et toutes les variétés de fleurs assez robustes pour supporter l’air de la mer.
Au centre de l’île s’étendait une prairie, dans laquelle nous menions paître la vache et les deux chèvres qui fournissaient le lait et le beurre nécessaires à nos deux familles. De l’autre côté on retrouvait le rivage rocheux qui entourait l’île, mais il y avait aussi une petite jetée qui s’avançait dans la mer. C’est là que je ne manquais pas de me rendre tous les lundis matin, pour y attendre le bateau à vapeur qui venait chaque semaine nous apporter des provisions et le courrier. C’était un grand évènement pour nous ; aussi mon grand-père, M. et Mme Miller et leurs enfants, tous venaient me rejoindre au moment où le bateau abordait. Mon grand-père ne recevait pas souvent des lettres, car il ne connaissait pas beaucoup de gens. Il avait vécu sur cette île isolée la plus grande partie de sa vie, et tous ses parents étaient morts ; excepté peut-être mon père, et nous ne savions pas ce qu’il était devenu. Je ne l’avais jamais connu, car il était parti quelque temps avant ma naissance. Mon grand-père me parlait souvent de lui en me disant que c’était un robuste et courageux marin. Il lui avait amené ma mère et l’avait laissée à ses soins, tandis qu’il allait faire un voyage de long cours. Il avait ensuite quitté l’île sur ce même petit bateau à vapeur qui faisait notre service tous les lundis. Mon grand-père était resté sur la jetée aussi longtemps qu’on avait pu le voir, et ma mère avait agité son mouchoir dans sa direction tant qu’on avait vu une fumée à l’horizon. Mon grand-père m’a souvent raconté combien elle était jeune et charmante à la lumière de ce matin d’été. Mon père avait promis d’écrire bientôt, mais on n’a jamais reçu de ses nouvelles. Tous les lundis matin, ma mère était la première sur la jetée pour attendre le bateau, et pendant trois ans elle a été chaque fois désappointée !
Peu à peu son pas est devenu plus lent, sa figure plus pâle et maigre, et à la fin elle n’a plus eu la force de se rendre sur la jetée. Peu de temps après j’ai été laissé orphelin.
Dès lors, mon cher grand-père est devenu père et mère pour moi. Rien n’était difficile pour lui quand il s’agissait de mon bien, et où qu’il aille, quoi qu’il fasse, j’étais toujours à ses côtés.
C’est lui qui m’a enseigné à lire et à écrire, car je ne pouvais naturellement pas aller à l’école. Il m’a montré aussi comment il fallait nettoyer les lampes et me faisait travailler au jardin. Notre vie s’est ainsi écoulée d’une manière très uniforme jusqu’à ce que j’atteigne l’âge de douze ans. Parfois je me surprenais à désirer qu’il survienne quelque évènement inattendu, pour rompre la monotonie de notre vie sur l’île.
Et enfin un changement s’est produit !

2ème samedi

2. La lumière au large

Par une sombre soirée de novembre, nous prenions tranquillement notre souper, mon grand-père et moi. Nous avions bêché le jardin toute la matinée, mais l’après-midi le temps était devenu très pluvieux et nous avions dû rester dans la chambre.
Nous causions tranquillement, faisant nos plans pour nos occupations du lendemain, lorsque la porte s’est brusquement ouverte et M. Miller a avancé sa tête à l’intérieur.
– Samuel, vite ! a-t-il crié. Venez voir !
Nous nous sommes élancés vers la porte et avons regardé dans la direction qu’il indiquait. Là, vers le nord, nous avons vu une lueur brillante qui a éclairé un moment le ciel orageux, puis s’est complètement éteinte.
– Qu’est-ce, grand-père ?
Mais il ne m’a pas répondu.
– Il n’y a pas une minute à perdre, Jem, a-t-il dit à Miller ; vite, le canot à l’eau !
– La mer est démontée, a dit celui-ci, en regardant les énormes vagues qui se brisaient contre les rochers.
– Ça n’a pas d’importance, Jem. Nous devons faire notre possible pour les sauver.
Les deux hommes sont descendus à toute allure sur le rivage, et je les ai suivis.
– Qu’est-ce, grand-père ? ai-je répété.
– Un navire en détresse, m’a-t-il dit. On fait toujours ainsi des signaux quand on est en danger ; c’est pour appeler au secours.
– Vas-tu y aller, grand-père ?
– Certainement ! Nous irons, si nous parvenons à lancer le canot. Es-tu prêt, Jem ?
– Laisse-moi aller avec vous, grand-père, ai-je supplié ; je pourrai peut-être vous aider.
– Bien, mon garçon. Nous allons essayer de lancer le canot.
Il me semble encore voir cette scène comme si c’était hier. Mon grand-père et Miller faisant tous leurs efforts pour ramer contre les vagues, tandis que, cramponné au siège pour ne pas être lancé à la mer, je faisais mon possible pour tenir le gouvernail. Je vois encore la pauvre Mme Miller nous surveillant de la jetée, avec deux de ses filles cramponnées à sa jupe. Je crois entendre le fracas des vagues s’élevant de plus en plus et menaçant à chaque instant de nous engloutir. Je vois surtout l’expression profondément désappointée de mon grand-père lorsque, après maints efforts infructueux, il a dû renoncer à ce qu’il voulait faire.
– C’est inutile, Jem, a-t-il enfin dit avec un soupir de découragement ; nous ne pouvons, à nous seuls, lutter contre une pareille mer !
Nous avons donc abordé, non sans difficulté, et nous sommes restés sur la jetée, regardant constamment du côté où la lueur nous était apparue ; mais rien n’est venu percer les profondes ténèbres.
Les lampes du phare, qui avaient été allumées deux heures auparavant, brillaient de tout leur éclat. C’était au tour de Miller de veiller ; il est donc monté dans la tour, tandis que mon grand-père et moi sommes restés sur la jetée.
– Ne pouvons-nous rien faire, grand-père ? ai-je demandé.
– Je crains que non, m’a-t-il répondu tristement. Impossible d’avancer contre une telle mer ! Si elle se calme un peu, nous essayerons de nouveau.
Mais la mer ne se calmait pas et, pendant de longues heures, nous avons continué à faire les cent pas sur la jetée.
Tout à coup une fusée, partant évidemment de l’endroit où nous avions précédemment vu la lueur, est apparue dans le ciel.
– Voilà de nouveau un signal ! a dit mon grand-père. Pauvres gens ! Je me demande combien ils sont.
– Ne pouvons-nous donc rien faire ? ai-je soupiré.
– Non, mon garçon. La mer est trop forte pour nous. Quelle terrible tempête ! Cela me rappelle le jour de ta naissance.
Ainsi s’est passée la nuit. Nous n’avons même pas eu l’idée d’aller nous reposer, mais nous sommes restés tout le temps à nous promener, les yeux fixés sur l’endroit où la lumière nous était apparue. De temps en temps une fusée partait ; puis nous n’avons plus rien vu.
– Pauvres gens ! Ils ont épuisé leurs fusées, a dit mon grand-père. Quelle terrible affaire !
– Que leur est-il arrivé ? ai-je demandé. Y a-t-il des rochers de ce côté ?
– Oui, il y a les écueils d’Ainslie ; c’est un coin dangereux, où s’est produit déjà plus d’un naufrage.
Lorsque le jour a commencé à poindre, nos yeux exercés ont distingué les mats d’un vaisseau dans le lointain.
– Le voilà ! a dit mon grand-père. C’est comme je le pensais, il s’est jeté sur les rochers d’Ainslie.
– Le vent n’est plus aussi fort, n’est-ce pas ? ai-je demandé.
– Tu as raison, et la mer aussi est un peu moins mauvaise. Appelle vite Jem.
Celui-ci s’est dépêché de venir, portant dans ses bras de gros rouleaux de cordes.
– C’est bien, Jem, lui a dit mon grand-père. Partons vite, je crois que cette fois nous pourrons réussir.
Nous avons sauté dans le bateau et avons tâché de nous éloigner de la jetée. Mais quelle lutte nous avons eu à soutenir contre le vent et les vagues !
– Courage, Jem ! criait mon grand-père. Pense à tous ces pauvres gens là-bas ! Essayons encore !
Ils ont donc fait un nouvel effort et sont parvenus à s’éloigner un peu plus de la jetée ; petite à petit, mais très lentement, cette distance a augmenté. Les vagues étaient monstrueuses et paraissaient à tout moment prêtes à nous engloutir. Les deux hommes auraient-ils la force de lutter assez longtemps pour arriver jusqu’au bateau ?
– Qu’est-ce que cela ? me suis-je écrié tout à coup, en voyant un objet noirâtre qui montait et descendait avec les vagues.
– C’est un bateau, sûrement ! a dit mon grand-père. Regarde, Jem !

 

A SUIVRE !

D’après La Bonne Nouvelle 1951