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LE PHARE SUR LE ROC

 

1er samedi

 

1. Mon étrange demeure

C’est dans un phare que je suis né, par une nuit très orageuse. Les vagues se jetaient avec fureur contre notre habitation, et le vent soufflait en tempête. Si le phare n’avait pas été bâti bien fermement sur le roc, il aurait certainement été balayé dans l’océan avec tout ce qu’il contenait.
Mon grand-père m’a souvent répété qu’il n’avait jamais vu jusqu’alors un pareil ouragan, et pourtant il vivait sur cette île depuis plus de quarante ans. Un grand nombre de bateaux avaient été perdus corps et biens cette nuit-là. C’est au moment où le vent était le plus impétueux, et les vagues si fortes que leur écume montait plus haut que les fenêtres, c’est alors que moi, Alain Fergusson, je suis né.
Je suis né dans une étrange demeure. Le phare était bâti sur une petite île, à six kilomètres de la terre ferme. La mer qui nous entourait de tous côtés était quelquefois si bleue et si paisible qu’on ne pouvait rien voir de plus beau, tandis que d’autres fois elle était noire comme de l’encre et se jetait en rugissant contre les rochers qui entouraient notre île.
On avait construit le phare sur un immense rocher qui descendait à pic dans l’océan du côté de la pleine mer, et, chaque soir, dès qu’il commençait à faire nuit, on allumait ses grandes lampes qui jetaient au loin leur brillante lumière.
Je me souviens combien, dès ma tendre enfance, ces lampes faisaient mon admiration. Je ne me lassais jamais de rester à les regarder tandis qu’elles tournaient en changeant de couleur. Il y avait d’abord la lumière blanche, puis la bleue, puis la rouge, puis la verte, et ensuite revenait la blanche. Les vaisseaux connaissaient bien notre phare et, par son moyen, ils pouvaient éviter les rochers si dangereux de ces parages.
Mon grand-père, Samuel Fergusson, était le gardien du phare. C’est lui qui avait la responsabilité de veiller à ce que les lampes soient toujours en bon état et allumées en temps voulu. C’était un homme actif qui faisait bien son travail, et sa grande ambition était de pouvoir rester à son poste jusqu’au moment où je serais capable de le remplacer.
À l’époque où commence mon histoire j’avais douze ans et j’étais grand et fort pour mon âge. Mon grand-père était très fier de moi et disait que je serais bientôt un homme, et qu’alors il se dépêcherait de me faire nommer à sa place. J’aimais extrêmement mon étrange demeure et n’aurais voulu l’échanger pour aucune autre. Des gens qui n’y auraient pas été habitués auraient sans doute pensé que c’était un peu triste, car nous ne voyions personne et ne pouvions nous rendre à la côte qu’une fois tous les deux mois ; mais j’étais très heureux et persuadé qu’il n’y avait aucun lieu au monde comparable à notre petite île.
La maison dans laquelle j’habitais avec mon grand-père était voisine de la tour du phare. Elle était petite, mais très agréable. Toutes les fenêtres avaient vue sur la mer, et lorsque nous les ouvrions, nous recevions en abondance l’air pur et vivifiant du large.
En plus de la nôtre, il n’y avait qu’une seule maison sur l’île, celle de M. Miller, le second gardien du phare. Elle était séparée de la nôtre par une cour que l’on avait entourée de hautes murailles pour la protéger du vent. Derrière cette cour se trouvaient deux petits jardins. Celui des Miller était abandonné et rempli de mauvaises herbes, car M. Miller n’aimait pas jardiner et sa femme avait bien assez à faire ; ne devait-elle pas s’occuper de ses six enfants ?
Notre jardin, au contraire, faisait l’admiration de tous ceux qui visitaient l’île. Mon grand-père y travaillait dans tous ses moments de loisir et il m’avait enseigné de bonne heure à lui aider. Nous en étions tous deux très fiers et le tenions toujours en parfait état ; aussi, quoiqu’il ait été si près de la mer, il produisait les plus beaux légumes, les fruits les plus savoureux et toutes les variétés de fleurs assez robustes pour supporter l’air de la mer.
Au centre de l’île s’étendait une prairie, dans laquelle nous menions paître la vache et les deux chèvres qui fournissaient le lait et le beurre nécessaires à nos deux familles. De l’autre côté on retrouvait le rivage rocheux qui entourait l’île, mais il y avait aussi une petite jetée qui s’avançait dans la mer. C’est là que je ne manquais pas de me rendre tous les lundis matin, pour y attendre le bateau à vapeur qui venait chaque semaine nous apporter des provisions et le courrier. C’était un grand évènement pour nous ; aussi mon grand-père, M. et Mme Miller et leurs enfants, tous venaient me rejoindre au moment où le bateau abordait. Mon grand-père ne recevait pas souvent des lettres, car il ne connaissait pas beaucoup de gens. Il avait vécu sur cette île isolée la plus grande partie de sa vie, et tous ses parents étaient morts ; excepté peut-être mon père, et nous ne savions pas ce qu’il était devenu. Je ne l’avais jamais connu, car il était parti quelque temps avant ma naissance. Mon grand-père me parlait souvent de lui en me disant que c’était un robuste et courageux marin. Il lui avait amené ma mère et l’avait laissée à ses soins, tandis qu’il allait faire un voyage de long cours. Il avait ensuite quitté l’île sur ce même petit bateau à vapeur qui faisait notre service tous les lundis. Mon grand-père était resté sur la jetée aussi longtemps qu’on avait pu le voir, et ma mère avait agité son mouchoir dans sa direction tant qu’on avait vu une fumée à l’horizon. Mon grand-père m’a souvent raconté combien elle était jeune et charmante à la lumière de ce matin d’été. Mon père avait promis d’écrire bientôt, mais on n’a jamais reçu de ses nouvelles. Tous les lundis matin, ma mère était la première sur la jetée pour attendre le bateau, et pendant trois ans elle a été chaque fois désappointée !
Peu à peu son pas est devenu plus lent, sa figure plus pâle et maigre, et à la fin elle n’a plus eu la force de se rendre sur la jetée. Peu de temps après j’ai été laissé orphelin.
Dès lors, mon cher grand-père est devenu père et mère pour moi. Rien n’était difficile pour lui quand il s’agissait de mon bien, et où qu’il aille, quoi qu’il fasse, j’étais toujours à ses côtés.
C’est lui qui m’a enseigné à lire et à écrire, car je ne pouvais naturellement pas aller à l’école. Il m’a montré aussi comment il fallait nettoyer les lampes et me faisait travailler au jardin. Notre vie s’est ainsi écoulée d’une manière très uniforme jusqu’à ce que j’atteigne l’âge de douze ans. Parfois je me surprenais à désirer qu’il survienne quelque évènement inattendu, pour rompre la monotonie de notre vie sur l’île.
Et enfin un changement s’est produit !

2ème samedi

2. La lumière au large

Par une sombre soirée de novembre, nous prenions tranquillement notre souper, mon grand-père et moi. Nous avions bêché le jardin toute la matinée, mais l’après-midi le temps était devenu très pluvieux et nous avions dû rester dans la chambre.
Nous causions tranquillement, faisant nos plans pour nos occupations du lendemain, lorsque la porte s’est brusquement ouverte et M. Miller a avancé sa tête à l’intérieur.
– Samuel, vite ! a-t-il crié. Venez voir !
Nous nous sommes élancés vers la porte et avons regardé dans la direction qu’il indiquait. Là, vers le nord, nous avons vu une lueur brillante qui a éclairé un moment le ciel orageux, puis s’est complètement éteinte.
– Qu’est-ce, grand-père ?
Mais il ne m’a pas répondu.
– Il n’y a pas une minute à perdre, Jem, a-t-il dit à Miller ; vite, le canot à l’eau !
– La mer est démontée, a dit celui-ci, en regardant les énormes vagues qui se brisaient contre les rochers.
– Ça n’a pas d’importance, Jem. Nous devons faire notre possible pour les sauver.
Les deux hommes sont descendus à toute allure sur le rivage, et je les ai suivis.
– Qu’est-ce, grand-père ? ai-je répété.
– Un navire en détresse, m’a-t-il dit. On fait toujours ainsi des signaux quand on est en danger ; c’est pour appeler au secours.
– Vas-tu y aller, grand-père ?
– Certainement ! Nous irons, si nous parvenons à lancer le canot. Es-tu prêt, Jem ?
– Laisse-moi aller avec vous, grand-père, ai-je supplié ; je pourrai peut-être vous aider.
– Bien, mon garçon. Nous allons essayer de lancer le canot.
Il me semble encore voir cette scène comme si c’était hier. Mon grand-père et Miller faisant tous leurs efforts pour ramer contre les vagues, tandis que, cramponné au siège pour ne pas être lancé à la mer, je faisais mon possible pour tenir le gouvernail. Je vois encore la pauvre Mme Miller nous surveillant de la jetée, avec deux de ses filles cramponnées à sa jupe. Je crois entendre le fracas des vagues s’élevant de plus en plus et menaçant à chaque instant de nous engloutir. Je vois surtout l’expression profondément désappointée de mon grand-père lorsque, après maints efforts infructueux, il a dû renoncer à ce qu’il voulait faire.
– C’est inutile, Jem, a-t-il enfin dit avec un soupir de découragement ; nous ne pouvons, à nous seuls, lutter contre une pareille mer !
Nous avons donc abordé, non sans difficulté, et nous sommes restés sur la jetée, regardant constamment du côté où la lueur nous était apparue ; mais rien n’est venu percer les profondes ténèbres.
Les lampes du phare, qui avaient été allumées deux heures auparavant, brillaient de tout leur éclat. C’était au tour de Miller de veiller ; il est donc monté dans la tour, tandis que mon grand-père et moi sommes restés sur la jetée.
– Ne pouvons-nous rien faire, grand-père ? ai-je demandé.
– Je crains que non, m’a-t-il répondu tristement. Impossible d’avancer contre une telle mer ! Si elle se calme un peu, nous essayerons de nouveau.
Mais la mer ne se calmait pas et, pendant de longues heures, nous avons continué à faire les cent pas sur la jetée.
Tout à coup une fusée, partant évidemment de l’endroit où nous avions précédemment vu la lueur, est apparue dans le ciel.
– Voilà de nouveau un signal ! a dit mon grand-père. Pauvres gens ! Je me demande combien ils sont.
– Ne pouvons-nous donc rien faire ? ai-je soupiré.
– Non, mon garçon. La mer est trop forte pour nous. Quelle terrible tempête ! Cela me rappelle le jour de ta naissance.
Ainsi s’est passée la nuit. Nous n’avons même pas eu l’idée d’aller nous reposer, mais nous sommes restés tout le temps à nous promener, les yeux fixés sur l’endroit où la lumière nous était apparue. De temps en temps une fusée partait ; puis nous n’avons plus rien vu.
– Pauvres gens ! Ils ont épuisé leurs fusées, a dit mon grand-père. Quelle terrible affaire !
– Que leur est-il arrivé ? ai-je demandé. Y a-t-il des rochers de ce côté ?
– Oui, il y a les écueils d’Ainslie ; c’est un coin dangereux, où s’est produit déjà plus d’un naufrage.
Lorsque le jour a commencé à poindre, nos yeux exercés ont distingué les mats d’un vaisseau dans le lointain.
– Le voilà ! a dit mon grand-père. C’est comme je le pensais, il s’est jeté sur les rochers d’Ainslie.
– Le vent n’est plus aussi fort, n’est-ce pas ? ai-je demandé.
– Tu as raison, et la mer aussi est un peu moins mauvaise. Appelle vite Jem.
Celui-ci s’est dépêché de venir, portant dans ses bras de gros rouleaux de cordes.
– C’est bien, Jem, lui a dit mon grand-père. Partons vite, je crois que cette fois nous pourrons réussir.
Nous avons sauté dans le bateau et avons tâché de nous éloigner de la jetée. Mais quelle lutte nous avons eu à soutenir contre le vent et les vagues !
– Courage, Jem ! criait mon grand-père. Pense à tous ces pauvres gens là-bas ! Essayons encore !
Ils ont donc fait un nouvel effort et sont parvenus à s’éloigner un peu plus de la jetée ; petite à petit, mais très lentement, cette distance a augmenté. Les vagues étaient monstrueuses et paraissaient à tout moment prêtes à nous engloutir. Les deux hommes auraient-ils la force de lutter assez longtemps pour arriver jusqu’au bateau ?
– Qu’est-ce que cela ? me suis-je écrié tout à coup, en voyant un objet noirâtre qui montait et descendait avec les vagues.
– C’est un bateau, sûrement ! a dit mon grand-père. Regarde, Jem !

3ème samedi

3. Un sauvetage

Oui, c’était bien un bateau que j’avais aperçu, mais il était sens dessus dessous. Un moment après il est passé si près de nous que nous aurions presque pu le toucher.
– Ils ont perdu leur bateau, a dit mon grand-père. Courage, Jem !
– Oh ! grand-père ! ai-je crié – car le vent était si fort qu’il fallait crier pour se faire entendre – crois-tu que ce bateau était plein de monde ?
– Non, a-t-il répondu, je pense qu’il a été emporté au moment où ils ont cherché à le mettre à flot. Courage, Jem !
Car Miller, qui n’était pas très fort, semblait épuisé.
En nous approchant nous avons vu que le vaisseau était très grand et que beaucoup de gens allaient et venaient sur le pont, d’un air agité.
Mon grand-père et Miller ont redoublé d’efforts et, enfin, nous sommes arrivés tout près du navire, tellement près que, si le bruit de la tourmente n’avait pas été si fort, nous aurions pu parler avec les naufragés. Nous avons essayé à plusieurs reprises de nous placer le long du vaisseau, mais, chaque fois, les vagues nous emportaient bien loin. Enfin les matelots nous ont jeté un câble et, après plusieurs essais infructueux, j’ai réussi à le saisir et à le passer à mon grand-père qui l’a solidement attaché à notre bateau.
– Courage ! a-t-il crié, courage, Jem ! Nous pourrons maintenant en sauver quelques-uns !
Oh ! Comme mon cœur battait, en voyant cette foule d’hommes et de femmes qui se pressaient avec anxiété à l’endroit où la corde était fixée !
– Nous ne pouvons malheureusement pas les prendre tous, a dit mon grand-père en soupirant ; il nous faudra couper la corde, dès que nous en aurons autant que le bateau peut en porter.
J’ai frissonné en pensant à ceux que nous devrions laisser en arrière.
Nous nous étions mis aussi près que possible du navire, afin que les naufragés puissent saisir un instant d’accalmie, entre deux grosses vagues, pour sauter dans notre bateau.
– Attention, Jem ! a crié mon grand-père, voici le premier !
Un homme se tenait près de la corde, tenant dans les bras ce qui semblait être un gros paquet. Il a saisi un bon moment pour le jeter. Mon grand-père l’a reçu :
– C’est un enfant, Alain, m’a-t-il dit. Mets-le près de toi et prends-en soin.
Je l’ai placé à mes pieds, et mon grand-père a crié :
– Maintenant ; à un autre ! Dépêchez-vous !
Mais à ce moment Miller a saisi mon grand-père par le bras en criant :
– Attention !
Une formidable vague, plus haute que toutes celles que j’avais vues jusqu’alors, s’avançait vers nous. Un instant de plus, et elle nous aurait jetés avec violence contre le navire et aurait brisé notre bateau. Sans perdre une seconde, mon grand-père a coupé le câble d’un coup de hache, et nous avons eu que le temps de nous laisser aller au courant avant que la vague fonde sur nous.
Nous avons entendu un fracas épouvantable, comme un coup de tonnerre, lorsque l’énorme vague s’est jetée contre le rocher d’Ainslie. Je pouvais à peine respirer, tant mon effroi était grand.
– Retournons vite en chercher d’autres ! a crié mon grand-père quand le danger a été passé.
Nous avons regardé autour de nous, mais le vaisseau n’était plus là ! Il avait disparu, comme un rêve quand on s’éveille. Cette énorme vague avait achevé de le briser et l’avait éparpillé en milliers de fragments. On n’apercevait aucun être vivant, mais l’océan était couvert d’épaves.
Nous avions été entraînés à plus d’un kilomètre de distance, de sorte qu’il nous a fallu un bon moment, en ramant contre le vent et les vagues, pour revenir sur le lieu du sinistre. Quand, enfin, nous y sommes arrivés, c’était trop tard pour sauver quelqu’un. Sans doute la plupart avaient été entraînés dans le tourbillon que le navire avait fait en sombrant, et ceux qui étaient montés à la surface avaient disparu de nouveau avant que nous ayons pu arriver.
Longtemps nous avons lutté contre les vagues dans l’espoir de sauver encore quelqu’un, mais trouvant enfin que c’était en pure perte, nous avons été obligés de retourner vers notre île.
Tous avaient péri, excepté l’enfant couché à mes pieds. Je l’entendais pleurer, mais il était attaché si fermement dans une couverture que je ne pouvais ni le voir ni le consoler.
Il a fallu encore beaucoup de peine et de courage pour retourner chez nous. C’était moins dur que pour aller, car le vent était pour nous, mais le danger était encore bien grand. Je tenais les yeux fixés sur le phare, dirigeant le bateau autant que possible en droite ligne, et quel bonheur de voir la distance diminuer ! Enfin j’ai aperçu la jetée et Mme Miller qui nous guettait.
– N’avez-vous sauvé personne ? a-t-elle demandé pendant que nous sortions du bateau.
– Rien qu’un enfant, a répondu tristement mon grand-père. Rien qu’un petit enfant ! Mais, enfin, nous avons fait tout ce que nous avons pu…
Jem suivait mon grand-père, en portant les rames sur son épaule. Je venais le dernier, avec mon précieux fardeau dans les bras. L’enfant ne pleurait plus, il s’était sans doute endormi. Mme Miller a voulu me le prendre et défaire la couverture, mais mon grand-père a dit :
– Pas encore, Marie, il faut d’abord entrer ; il fait trop froid ici.
Nous avons donc traversé le champ, le jardin et la cour. La couverture était solidement attachée autour de l’enfant, excepté dans le haut où on avait laissé une ouverture pour lui permettre de respirer, et je pouvais tout juste apercevoir un petit nez et deux yeux fermés. Une fois entrés dans notre cuisine, Mme Miller, s’asseyant, a pris l’enfant sur ses genoux et a enlevé la couverture.
– Que Dieu la bénisse ! a-t-elle dit d’une voix émue, c’est une petite fille !
– Eh oui ! a dit mon grand-père ; et c’est une charmante petite fille !

4ème samedi

4. La petite Lily

Je n’ai jamais vu, j’en suis sûr, une plus jolie petite fille. Ses cheveux étaient d’un brun clair, ses joues roses et potelées, et ses yeux du plus beau bleu.
Elle s’est réveillée, tandis que nous étions tous à la regarder, et, ne voyant autour d’elle que des visages étrangers, elle s’est mise à pleurer en appelant :
– Maman ! Maman !
– Pauvre chérie ! a dit Mme Miller, elle voudrait sa mère.
Et la brave femme s’est mise à pleurer autant que l’enfant.
Mon grand-père lui a alors pris l’enfant et l’a posée sur mes genoux ; puis il a dit :
– Écoutez, Marie, ayez la bonté de nous préparer à tous quelque chose de chaud ; nous en avons bien besoin ! La petite est glacée et affamée, et nous ne sommes pas beaucoup mieux !
Mme Miller s’est essuyée les yeux et a bientôt allumé un feu brillant. Puis elle a couru dans la maison voisine voir si ses enfants étaient bien, et nous a rapporté de la viande froide.
Je me suis assis devant le feu, avec la fillette sur mes genoux. C’était une saine et robuste enfant qui paraissait avoir de deux à trois ans. Elle avait cessé de pleurer et me regardait sans la moindre frayeur, mais dès que quelqu’un d’autre approchait, elle cachait sa figure contre mon épaule.
Mme Miller a apporté une tasse de lait et du pain et m’a laissé la nourrir moi-même.
La fillette avait l’air très fatiguée et pouvait à peine tenir ses yeux ouverts.
– Pauvre chérie ! a dit mon grand-père, je pense qu’on l’a réveillée pour la porter sur le pont. Voulez-vous la coucher, Marie ?
– Oui, je vais la mettre dans le lit de notre Jenny ; elle y dormira très bien.
Mais l’enfant s’est cramponnée à moi et a crié si fort quand Mme Miller a voulu l’emporter, que mon grand-père a dit :
– Non, laissez-la, parce qu’elle aime mieux rester avec Alain.
Nous lui avons donc fait un petit lit sur le canapé, et Mme Miller l’y a couchée après lui avoir fait sa toilette.
L’enfant paraissait avoir une préférence pour moi ; lorsqu’elle a été couchée elle m’a tendu sa petite main en disant :
– Tenir la main de Lily.
Peu après elle s’est endormie paisiblement. Je suis resté encore longtemps assis auprès d’elle en lui tenant la main, car je craignais de la réveiller en faisant un mouvement.
– Je me demande qui elle est, a chuchoté Mme Miller en pliant les petits vêtements. Ce sont de beaux habits ! C’est une enfant qui a été bien soignée, cela se voit. Tiens ! Voilà quelque chose écrit à l’intérieur de son petit manteau. Regarde si tu peux lire, Alain.
J’ai déposé avec précaution la petite main sur la couverture et, prenant le vêtement, je me suis approché de la fenêtre pour mieux voir.
– Oui, ai-je dit, c’est probablement son nom. Il y a Villiers.
– Pauvre petite ! a dit Mme Miller. Penser que son père et sa mère sont au fond de la mer ! Si c’était notre Jenny !
Et elle s’est remise à pleurer, si bien que, pour ne pas risquer de réveiller l’enfant, elle a pris le parti de retourner chez elle et de se consoler en serrant sa petite Jenny dans ses bras.
Mon grand-père, brisé de fatigue par les efforts qu’il avait fournis, est monté s’étendre sur son lit ; mais moi je suis resté auprès de la fillette, sentant que je n’aurais pas le courage de la laisser seule un instant.
« Comme elle dort paisiblement ! » me disais-je, « pauvre petite ! Elle ne se doute pas du malheur qui est arrivé ! »
J’étais à bout de forces, n’ayant pas fermé l’œil la nuit précédente ; aussi quelques minutes s’étaient à peine écoulées que j’appuyais ma tête contre le canapé et m’endormais profondément.
J’ai été réveillé quelques heures plus tard parce qu’on tirait mes cheveux tandis qu’une petite voix me criait dans les oreilles :
– Lever Lily ! lever !
J’ai ouvert les yeux et j’ai vu la plus charmante figure du monde qui me regardait en souriant. J’ai couru chercher Mme Miller qui est venue habiller la petite fille.
C’était une belle après-midi ; la tempête s’était apaisée pendant notre sommeil et le soleil brillait dans tout son éclat. Je me suis dépêché de préparer le dîner, tandis que Lily me regardait, courant autour de moi, et ayant l’air tout à fait heureuse et contente.
Mon grand-père dormait encore et je n’ai pas voulu le réveiller. Mme Miller a apporté une bonne soupe qu’elle avait faite pour la petite, et nous avons pris notre repas ensemble. Je voulais la faire manger, comme je l’avais fait le matin, mais elle dit :
– Lily toute seule !
Et, s’emparant de la cuiller, elle a mangé si proprement que je ne pouvais me lasser de la regarder, en oubliant presque mon propre repas.
– Que Dieu la bénisse ! a dit Mme Miller.
– Dieu te bénisse, a dit l’enfant.
– Elle a certainement entendu sa mère dire ces paroles, a dit Mme Miller.
Quand elle a eu fini son dîner, la fillette s’est laissé glisser en bas de sa chaise, est allée prendre son manteau qui était resté sur le canapé, et s’est dirigée vers la porte en disant :
– Promener, Lily veut promener.
– Conduis-la un peu dehors, Alain, m’a dit Mme Miller.
Alors, au grand bonheur de la petite, nous lui avons mis son manteau et son capuchon, et je suis sorti avec elle.
Oh ! Comme elle a sauté et s’est amusée dans le jardin ! Je n’avais jamais vu une enfant si gaie.

5ème samedi

5. Notre rayon de soleil

Mon grand-père et Jem Miller étaient assis près du feu, dans la petite chambre au haut du phare, et j’étais auprès d’eux avec la petite sur mes genoux. J’avais trouvé un vieux livre d’images qui l’amusait beaucoup, et elle tournait les pages en faisant les remarques les plus drôles.
– Eh bien, a tout à coup dit Miller, qu’allons-nous faire d’elle ?
– Ce que nous en ferons ? a dit mon grand-père en caressant la petite tête de l’enfant. Nous la garderons ! N’est-ce pas, petite chérie ?
– Oui, a répondu la fillette en levant les yeux et en secouant la tête comme si elle comprenait de quoi il s’agissait.
– Nous devrions pourtant chercher ses parents, a repris Jem. Elle doit en avoir.
– Mais comment les trouver ?
– Oh ! Nous pouvons demander au capitaine Sayers, quand il viendra lundi, de s’informer quel est le navire qui a fait naufrage ; puis il faudra écrire aux propriétaires du vaisseau ; ils ont toujours une liste des passagers.
– Tu as sans doute raison, Jem ; nous verrons ce qu’ils diront. Seulement, si ceux qui tenaient de près à l’enfant sont au fond de la mer, j’espère que personne d’autre ne viendra nous l’enlever.
– Si je n’en avais pas déjà tant… a commencé Miller.
– Oui, oui, je sais bien, a dit mon grand-père en l’interrompant, ta maison n’est déjà que trop pleine ! La petite peut rester avec Alain et moi. Elle sera une gentille compagne pour nous, et Marie aura la bonté de s’occuper de ses vêtements et des petites choses qui sont plus de sa compétence que de la nôtre.
– Oui, oui, elle le fera bien volontiers, car elle est tout émue chaque fois qu’elle parle de cette petite.
Mon grand-père a suivi le conseil de Miller et, lorsque le capitaine Sayers a abordé le lundi suivant, il lui a fait le récit du naufrage et l’a prié de prendre les informations nécessaires.
Oh ! Comme je désirais que personne ne vienne réclamer notre petit trésor ! Elle me devenait plus chère de jour en jour, et il me semblait que mon cœur serait brisé s’il fallait me séparer d’elle. Tous les soirs, quand Mme Miller l’avait couchée, et que je venais auprès de son lit, elle joignait les mains pour « parler à Dieu », comme elle disait. Évidemment sa mère lui avait appris à prier, car le premier soir elle avait commencé elle-même : « Mon Dieu, garde-moi et bénis tous ceux que j’aime… » puis elle s’était arrêtée, paraissant attendre que je lui aide à continuer. Depuis, elle a répété après moi les paroles que je lui suggérais.
Je n’avais jamais prié jusque-là, car mon grand-père ne me l’avait pas enseigné ; mais, en voyant la chère petite, je me disais que ma mère m’aurait sans doute aussi fait prier, si j’avais eu le bonheur de la conserver.
Je ne savais pas grand-chose sur la Bible ; mon grand-père en avait pourtant une, mais, comme il ne la lisait jamais, elle avait été placée sur le rayon le plus élevé de notre étagère. Le dimanche était pour nous absolument comme les autres jours. Il n’y avait aucun lieu de culte où nous aurions pu aller, et rien ne marquait pour nous le jour du Seigneur.
J’ai bien souvent pensé à cette terrible journée pendant laquelle nous sommes allés au secours du vaisseau naufragé. Si notre bateau avait chaviré, si nous avions été noyés, que seraient devenues nos âmes ? C’est une pensée très solennelle, et je ne peux pas être assez reconnaissant envers Dieu de nous avoir épargnés. Mon grand-père était un vieillard honnête et droit, au cœur affectueux ; mais je sais maintenant que cela ne suffit pas pour entrer au ciel. Jésus est le seul chemin, et grand-père ne le connaissait pas.
La petite Lily est devenue ma compagne constante, au dedans et au dehors. Elle était intimidée par les enfants Miller, qui étaient très bruyants, mais elle ne voulait jamais me quitter. Jour après jour elle apprenait des mots nouveaux, et nous faisait tous rire par ses gentilles remarques. Son plus grand plaisir était de prendre un livre et d’y chercher les lettres, qu’elle connaissait parfaitement, quoiqu’elle ne sache pas encore très bien parler.
Chère petite ! Il me semble encore la voir assise à mes pieds sur une pierre plate au bord de la mer, et m’appelant à tout moment pour regarder un A ou un O. Ainsi, très vite, elle avait pris possession de nos cœurs, et nous redoutions de recevoir la réponse à une lettre que mon grand-père avait écrite aux propriétaires de la Victoire (c’est ainsi que s’appelait le vaisseau naufragé).
Il pleuvait beaucoup le lundi où la réponse est arrivée. J’avais attendu longtemps sur la jetée, de sorte que j’étais entièrement trempé quand le bateau à vapeur a abordé. Le capitaine Sayers m’a tendu la lettre avant tout autre chose, et j’ai tout de suite couru la porter à mon grand-père. Je ne pouvais attendre que nos provisions soient débarquées.
Lily était assise sur un petit tabouret aux pieds de mon grand-père, et s’amusait avec un bout de ficelle ; elle a couru au-devant de moi et a levé son joli petit visage pour recevoir un baiser.
Et si cette lettre allait nous annoncer qu’on viendrait nous la prendre ! Je pouvais à peine respirer tandis que mon grand-père ouvrait la lettre.
C’était une réponse très polie des propriétaires du vaisseau nous remerciant de tout ce que nous avions fait pour sauver l’équipage et les passagers, mais disant qu’ils ne savaient absolument rien à propos de l’enfant, car aucun passager, ni aucun matelot du nom de Villiers, n’était inscrit sur leurs livres. Ils ajoutaient qu’ils prendraient des renseignements à Calcutta d’où le vaisseau était parti et, en attendant, ils demandaient à mon grand-père de bien vouloir prendre soin de l’enfant, l’assurant qu’il en serait largement récompensé.
– Bon ! ai-je dit en poussant un soupir de soulagement lorsque mon grand-père a eu achevé de lire la lettre à haute voix. Ainsi elle ne va pas nous quitter pour le moment !
– Non, a dit mon grand-père, pauvre petite ! Nous aurions peine à nous passer d’elle. Mais je n’ai pas besoin de leurs récompenses ! a-t-il ajouté en soulevant l’enfant sur ses genoux et en l’embrassant tendrement sur le front.

6ème samedi

6. La question du vieux monsieur

Le lundi suivant Lily m’a accompagné pour assister à l’arrivée du bateau à vapeur. Elle avait dans les bras une poupée que Mme Miller lui avait donnée et dont elle était toute fière.
Le capitaine m’a fait signe d’approcher dès qu’il m’a aperçu, et il m’a dit qu’il y avait deux messieurs qui étaient venus voir mon grand-père. J’ai serré la main de Lily étroitement dans la mienne, car je sentais que c’était pour elle que venaient ces messieurs.
Quelques minutes après, ils ont débarqué. L’un d’eux était un homme d’une quarantaine d’années, au visage très distingué. Il m’a dit qu’il était venu voir M. Samuel Fergusson, et m’a demandé de lui montrer le chemin de sa maison.
– M. Fergusson est mon grand-père, ai-je dit ; je vais vous conduire.
Et marchant les premiers, Lily et moi, nous nous sommes dirigés vers le phare.
L’autre monsieur était très âgé ; ses cheveux étaient tout blancs, et il avait des lunettes, et la figure la plus aimable possible.
Lily n’avançait pas bien vite, et, à tout moment, elle quittait ma main pour cueillir des fleurs ou ramasser des cailloux ; je l’ai alors prise dans mes bras et l’ai portée.
– Est-ce votre petite sœur ? a demandé le vieux monsieur.
– Non, monsieur, c’est la petite fille qui se trouvait à bord de la Victoire.
– Vraiment ! Vraiment ! Laissez-moi la regarder, dit-il en arrangeant ses lunettes.
Mais Lily était intimidée, et elle a caché sa tête contre mon épaule en pleurant.
– Bien, bien ! a dit le vieux monsieur, nous ferons connaissance plus tard.
Sur ces entrefaites nous sommes arrivés à la maison, et le plus jeune des visiteurs s’est présenté à mon grand-père comme M. Forster, un des propriétaires du vaisseau naufragé, ajoutant qu’il était venu avec son beau-père, M. Benson, pour savoir tout ce que nous pourrions lui dire sur le naufrage.
Mon grand-père les a fait asseoir et m’a donné l’ordre de préparer du café pour eux. Ils étaient tous deux de charmants messieurs et se sont montrés très aimables avec mon grand-père. M. Forster voulait lui offrir un beau cadeau, en remerciement de ce qu’il avait fait ; mais mon grand-père n’a pas voulu l’accepter. Ils ont beaucoup parlé de Lily, et, tout en préparant les tasses, je ne pouvais m’empêcher d’écouter leur conversation. Ils n’avaient toujours rien appris sur sa famille ; et ils ont répété que personne du nom de Villiers n’était inscrit sur la liste des passagers. Ils ont proposé de prendre l’enfant jusqu’à ce qu’on ait découvert quelque chose à son sujet, mais mon grand-père a demandé à la garder, et, voyant combien elle paraissait heureuse auprès de nous, ils y ont volontiers consenti.
Après avoir déjeuné, M. Forster a dit qu’il aimerait bien visiter le phare, et mon grand-père l’a conduit jusqu’au sommet de la tour, lui montrant avec fierté tout ce qu’il y avait à voir. Le vieux M. Benson était fatigué et a préféré rester avec Lily et moi.
– Ce phare est solidement bâti, m’a-t-il dit, lorsque les autres se sont éloignés.
– Oh oui ! Monsieur. Mais c’est bien nécessaire, car le vent souffle ici d’une manière terrible !
– Quelle sorte de fondation a-t-il ? a continué le vieillard, en frappant le sol de sa canne.
– Oh, il est construit sur le rocher, monsieur ; notre maison et le phare, tout est bâti sur le rocher ; ils ne supporteraient pas la tempête sans cela.
Et toi, es-tu aussi sur le Roc, mon garçon ? a demandé M. Benson en me regardant à travers ses lunettes.
– Comment ? ai-je demandé, pensant avoir mal entendu.
– Es-tu sur le Roc ? a-t-il répété.
– Sur le roc, monsieur ? Oh oui, ai-je dit pensant qu’il n’avait pas compris ce que je venais de lui expliquer. Tout ici est bâti sur le roc, sinon le vent et la mer nous emporteraient inévitablement.
– Mais toi, a-t-il encore insisté, es-tu sur le Roc ?
– Pardon, monsieur, je ne vous comprends pas.
– Vraiment ? m’a-t-il dit ; alors je le demanderai à ton grand-père lorsqu’il reviendra.
Je me suis tu, me demandant ce que cela voulait dire, et si le vieillard n’avait pas perdu la tête.
Aussitôt que mon grand-père a été de retour, il lui a posé la même question ; et mon grand-père lui a répondu comme je l’avais fait, l’assurant que le phare et ses dépendances étaient bâties solidement sur le rocher.
– Et vous-même, depuis quand êtes-vous sur le Roc ?
– Moi, monsieur ? Vous voulez savoir depuis quand j’habite ici ? Il y a plus de quarante ans, monsieur.
– Et combien de temps espérez-vous encore y demeurer ?
– Oh ! Je n’en sais rien, a dit mon grand-père. Jusqu’à la fin de mes jours, je suppose. Alain, que voici, me succédera bientôt ; c’est un solide garçon.
– Et où irez-vous vivre quand vous quitterez cette île ?
– Oh ! Je pense ne jamais la quitter, pas jusqu’à ma mort, monsieur.
– Et alors ? Où serez-vous alors ?
– Oh, je ne sais pas, monsieur, a dit mon grand-père. Au ciel, je suppose. Mais laissons cela, je ne suis pas près d’y aller encore.
Il paraissait embarrassé par la tournure que prenait la conversation.
– Me permettez-vous de vous poser encore une seule question ? a dit M. Benson. Voudriez-vous me dire pourquoi vous pensez que vous irez au ciel ? Vous ne m’en voulez pas de vous le demander ?
– Oh non, monsieur, pas du tout. Et bien, voilà, je n’ai jamais fait de mal à personne, et Dieu est miséricordieux ; ainsi je suis sûr que tout ira bien pour finir.
– Eh bien, mon cher ami, a dit le vieillard, je pensais que vous m’aviez dit être sur le Roc. Vous n’êtes pas du tout sur le Roc, mais sur le sable !
Il allait en dire davantage, lorsqu’un matelot est arrivé en courant pour dire que le bateau était prêt à partir, et que le capitaine Sayers priait ces messieurs de venir sans tarder.
Ils se sont levés précipitamment, nous ont serré affectueusement la main et sont partis. Mais, en prenant congé de mon grand-père, le vieux M. Benson lui a dit :
– Mon ami, vous bâtissez sur le sable, oui, vraiment ! Et votre construction ne pourra pas résister à l’orage ; elle n’y résistera pas !
Il n’a pas eu le temps d’en dire davantage, le matelot le pressant à partir.
J’ai suivi nos visiteurs jusqu’à la jetée, et je suis resté là pendant que le capitaine donnait ses derniers ordres.
Il y a eu encore un léger retard après que les messieurs ont été embarqués, et j’ai vu M. Benson s’asseoir sur le pont, sortir un carnet de sa poche et y écrire quelque chose. Puis il a déchiré la page et l’a donnée à un des matelots pour qu’il me la passe. Un instant après le bateau était en route.

7ème samedi

7. Un épais brouillard

J’ai encore, parmi mes trésors, la petite feuille de papier qui m’a été donnée ce jour-là. Et cependant elle contenait peu de chose, seulement ces lignes d’un cantique :

À mes pieds l’océan gronde ;
Le vent siffle autour de moi :
Sur Christ, mon rocher, se fonde
Mon espérance et ma foi.
Mon rocher, ma forteresse,
Mon asile protecteur,
Mon recours dans la détresse,
C’est Jésus, le Rédempteur.

Je suis lentement retourné à la maison en lisant ces quelques lignes. Mon grand-père était sorti avec Miller, de sorte que je n’ai pas pu lui montrer le papier tout de suite, mais j’ai relu ces paroles bien des fois tout en jouant avec Lily, et je me demandais ce qu’elles pouvaient signifier.
Mon grand-père et Miller passaient toujours la soirée dans la petite chambre au haut du phare, en surveillant les lampes, et j’avais l’habitude d’y amener aussi Lily jusqu’à ce qu’il soit temps de la coucher. Cela l’amusait beaucoup de gravir les marches de l’escalier de la tour ; elle disait à chaque pas : « Hop ! hop ! hop ! » jusqu’à ce qu’elle soit arrivée en haut, et alors elle se précipitait dans la chambre en poussant un joyeux éclat de rire.
Quand je suis arrivé avec elle ce soir-là, mon grand-père et Miller parlaient de la visite que nous avions reçue.
– Je ne comprends pas ce que le vieux monsieur voulait dire avec ce roc auquel il revenait toujours, disait mon grand-père. Je ne vois vraiment pas à quoi il voulait en venir. Et toi, Jem, le sais-tu ?
– Regarde, grand-père, lui ai-je dit en lui tendant la feuille de papier et en racontant comment je l’avais reçue.
Mon grand-père a lu la strophe à haute voix.
– Eh bien Jem, qu’en dis-tu ? Qu’est-ce que cela signifie ? Il m’a dit : « Vous n’êtes pas sur le Roc, mais sur le sable ! » L’as-tu entendu ?
– Oui, a répondu pensivement Jem ; et cela m’a fait assez réfléchir, Samuel. Je vois assez bien ce qu’il voulait dire.
– Et quoi donc ?
– Il voulait dire que nous ne pouvons aller au ciel si nous ne venons pas à Christ ; il n’y a pas d’autre chemin. Voilà ce que cela signifie, Samuel !
– Veux-tu dire, a repris mon grand-père, que je ne pourrais pas aller au ciel, quand même je me serais conduit de mon mieux pendant toute ma vie ?
– Non, non, cela ne sert à rien, Samuel, car tout ce que nous faisons de mieux est encore rempli de péché ; il n’y a qu’un seul chemin pour aller au ciel ; je sais assez cela !
– Mais, Jem ! Je ne t’ai jamais entendu parler ainsi !
– Non, a dit Jem, je n’ai plus pensé à ces choses depuis que je suis venu vivre sur cette île. J’avais une bonne mère, une vraie chrétienne… J’aurais dû l’écouter
Il n’a rien ajouté, et est resté silencieux toute la soirée.
Mon grand-père a lu le journal à haute voix, et a cherché à maintenir la conversation, mais les pensées de Miller étaient évidemment ailleurs.
Le lendemain était jour de congé de Jem Miller. Lui et mon grand-père allaient à terre à tour de rôle, le dernier mardi du mois ; c’était la seule fois qu’il leur était permis de quitter l’île.
Quand c’était le tour de mon grand-père, je l’accompagnais ordinairement, et c’était une vraie joie pour moi. Du reste, quel que soit celui d’entre nous qui y aille, c’était un grand jour pour nous tous, car c’était alors que se faisaient toutes nos emplettes, soit pour la maison, soit pour le jardin.
Nous sommes donc allés, comme d’habitude, accompagner Miller jusqu’à la jetée, et, tandis que je lui aidais à porter des sacs vides dans le bateau, il m’a dit à mi-voix :
– Alain, mon garçon, garde bien le papier que ce vieux monsieur t’a donné. Tout ce qu’il a dit est vrai. J’y ai beaucoup pensé depuis hier, et, Alain, je crois que maintenant, je suis sur le Roc.
Il n’a rien ajouté, mais a arrangé ses rames, et, une minute plus tard, il partait. Mais, tandis qu’il s’éloignait, je l’ai entendu fredonner doucement :

Sur Christ, mon rocher, se fonde
Mon espérance et ma foi.

Nous sommes restés à regarder le bateau jusqu’à ce qu’il se perde dans la brume, puis sommes rentrés à la maison, impatients d’arriver au soir et de voir Miller revenir avec toutes les choses qu’il devait nous rapporter.
L’après-midi a été très sombre. Un épais brouillard s’est étendu sur la mer et nous a peu à peu enveloppés, au point que nous pouvions à peine voir à un mètre devant nous.
La petite Lily s’est mise à tousser ; aussi je l’ai gardée dans la chambre et l’ai amusée en lui montrant un livre d’images. Il s’est mis à faire tellement sombre que mon grand-père a dû allumer les lampes du phare beaucoup plus tôt que d’habitude. Je ne me souviens pas d’avoir jamais passé une après-midi plus triste, et, à mesure que le soir avançait, le brouillard redoublait d’intensité.
Inutile d’aller guetter le retour de Miller, puisque nous ne pouvions même pas voir la mer ; nous sommes donc restés au coin du feu.
Mon grand-père fumait sa pipe en gardant le silence.
– Je pensais que Jem serait de retour avant cette heure, a-t-il dit enfin quand je me suis mis à préparer le souper.
– Oh ! Il va certainement arriver bientôt, ai-je répondu. Je me demande s’il aura su nous choisir une bonne bêche ?
Nous finissions de souper lorsque la porte s’est brusquement ouverte, et nous avons levé la tête, pensant que c’était Miller.
Mais non, c’était seulement sa femme qui a dit à mon grand-père :
– S’il vous plaît, pourriez-vous me dire quelle heure il est ? Ma pendule s’est arrêtée.
– Il est six heures vingt, a dit mon grand-père après avoir regardé sa montre.
– Six heures vingt ! a-t-elle répété. Mais c’est très tard ; mon mari devrait être rentré !
– Oui, a dit mon grand-père. Je vais aller jusqu’à la jetée.
Mais il est bientôt revenu, disant qu’il était impossible de voir quoi que ce soit ; le brouillard était si épais qu’il y avait même du danger à marcher sur la jetée.
– Mais, a-t-il continué, il faut qu’il soit de retour à sept heures (c’était l’heure réglementaire pour qu’il soit à son poste), il ne tardera donc pas.
L’horloge avançait, mais Jem n’arrivait pas. Mme Miller courait à la porte à tout moment, espérant l’entendre ou le voir, mais c’était toujours en vain.
Enfin sept heures ont sonné.
– Je ne l’ai jamais vu jusqu’ici manquer à son poste ! a dit mon grand-père en se levant pour retourner sur la jetée.

8ème samedi

8. Dans l’attente

Mme Miller a suivi mon grand-père, mais, à cause de Lily, je n’ai pas osé sortir. Je suis resté près de la fenêtre, guettant le bruit de leurs pas revenant au logis.
Mais la pendule a sonné sept heures et demie, et aucun son ne se faisait entendre. N’y tenant plus, j’ai enveloppé l’enfant dans un châle et l’ai portée chez les Miller, où je l’ai confiée à l’aînée des fillettes. Puis j’ai couru à travers l’épais brouillard, pour rejoindre mon grand-père.
Je l’ai trouvé sur la jetée, à côté de Mme Miller. Il lui disait au moment de mon arrivée :
– Courage, Marie, ne vous tourmentez pas. Il aura seulement attendu que le brouillard se dissipe un peu. Rentrez maintenant, je vous promets que je viendrai vous prévenir dès qu’on entendra le bruit de ses rames. Vous êtes toute mouillée, vous allez prendre froid !
En effet, sa robe était toute trempée et elle tremblait de froid ; mais elle ne voulait d’abord pas se laisser persuader de quitter la jetée. À la fin elle a accepté, et mon grand-père lui a promis de m’envoyer la prévenir aussitôt que Jem arriverait.
Lorsqu’elle a été loin, mon grand-père m’a dit :
– Alain, il est arrivé quelque chose à Jem, j’en suis sûr. J’ai cherché à rassurer cette pauvre femme, mais je suis très inquiet. Si seulement nous avions le bateau, j’irais à sa recherche.
Nous nous sommes promenés sur la jetée, nous arrêtant de temps en temps pour écouter si nous entendions le bruit des rames, car nous n’aurions pas pu voir le bateau avant qu’il soit tout près de nous.
– Que je voudrais qu’il arrive ! répétait constamment mon grand-père.
Quant à moi, je pensais à la belle matinée ensoleillée par laquelle Miller était parti, et je croyais l’entendre encore chanter :

Sur Christ, mon rocher, se fonde
Mon espérance et ma foi.

Le temps passait. N’arriverait-il donc jamais ? Nous étions de plus en plus inquiets.
Mme Miller nous a envoyé l’aîné de ses garçons pour nous demander si nous n’entendions toujours rien.
– Non, pas encore, répondit mon grand-père, mais cela ne peut tarder.
– Maman a l’air malade, dit le petit garçon. Je pense qu’elle a pris froid ; elle grelotte tout le temps et elle est si agitée !
– Eh bien, rentre vite auprès d’elle, et tâche de la persuader de se coucher.
Lorsqu’il s’est éloigné, mon grand-père a murmuré :
– Pauvre femme ! Cela vaut peut-être mieux ainsi.
– Que veux-tu dire ? ai-je demandé.
– Seulement que, s’il y a un malheur, elle y sera ainsi un peu préparée ; et, si Jem arrive en bonne santé, eh bien, elle n’en sera que plus heureuse.
Enfin j’ai dit :
– Grand-papa, je crois que j’entends un bateau.
Au premier moment mon grand-père m’a dit qu’il n’entendait rien ; mais bientôt il a distingué, comme moi, les coups réguliers des rames.
– Oui, c’est un bateau, a-t-il dit.
Je voulais courir pour prévenir Mme Miller, mais mon grand-père m’a retenu.
– Attends un peu, Alain, m’a-t-il dit ; il nous faut d’abord savoir ce que c’est ; peut-être n’est-ce pas Jem après tout !
– Mais il vient ici, grand-papa, je l’entends toujours mieux.
Cependant il continuait à me retenir par l’épaule.
Il s’est passé encore plusieurs minutes avant que le bateau aborde, car il était assez éloigné lorsque nous avions commencé à l’entendre, mais peu à peu le bruit des rames est devenu de plus en plus fort. Enfin il a été assez près pour que mon grand-père puisse crier :
– Holà ! Jem, tu as bien tardé !
– Holà ! a répondu une voix du bateau.
Mais ce n’était pas la voix de Jem.
– Où peut-on débarquer ? a repris la voix. On n’y voit rien !
– Miller n’y est pas ! me suis-je écrié en serrant le bras de mon grand-père.
– Non, a-t-il répondu, je savais bien qu’il lui était arrivé malheur !
Il a indiqué à l’homme la direction qu’il devait prendre, et nous sommes allés attendre le bateau à l’endroit où il devait aborder.
Il contenait quatre hommes qui m’étaient tous inconnus. Celui qui nous avait déjà parlé est sorti le premier et est venu à mon grand-père.
– Il y a eu un malheur ? a dit mon grand-père, avant que l’homme ait eu le temps de commencer.
– Oui, a-t-il dit, nous le ramenons.
Un frisson m’a parcouru de la tête aux pieds en entendant cela.
– Qu’y a-t-il ? A-t-il eu un accident ? Est-il gravement blessé ?
– Il est mort ! a dit l’homme avec solennité.
– Est-ce possible ! a dit mon grand-père d’une voix étouffée. Comment annoncer cela à sa pauvre femme. Oh ! Comment l’annoncer à cette pauvre Marie !
– Comment est-ce arrivé ? me suis-je aventuré à demander, dès que j’ai pu retrouver ma voix.
– Il était occupé à embarquer un sac de farine là-bas ; le brouillard était si épais qu’il a manqué la planche, et il est tombé dans l’eau.
– Oui, dit un autre homme. Il a dû se heurter la tête contre un pilier en tombant et perdre connaissance, car il n’a pas essayé de nager. Joe Malcolm l’a vu tomber et nous a tout de suite appelés. Nous avons eu de la peine à le retrouver et, quand enfin nous l’avons repêché, c’était trop tard ! Nous avons fait venir un médecin, on a essayé par tous les moyens de le faire revenir à lui, mais cela n’a servi à rien !… Faut-il le porter à la maison ?
– Attendez un moment, a dit mon grand-père ; il faut d’abord avertir sa pauvre femme. Qui de vous ira le lui dire ?
Les hommes se sont regardés l’un l’autre sans répondre. À la fin, l’un d’entre eux, qui connaissait un peu mon grand-père, lui a dit :
– Vous feriez mieux d’aller le lui dire vous-même, Samuel ; elle vous connaît et elle le supportera mieux de votre part que d’un étranger. Nous attendrons ici jusqu’à votre retour.
– Eh bien, a dit mon grand-père en poussant un profond soupir, j’irai !
Et il s’est éloigné tristement.
Il marchait très lentement, et moi, je suis resté en arrière avec les quatre hommes. J’étais très effrayé ; il me semblait faire un horrible rêve, et je souhaitais ardemment me réveiller et découvrir que ce n’était pas vrai.

9ème samedi

9. Un changement au phare

Le temps nous a paru long jusqu’à ce que mon grand-père revienne ; alors il a simplement dit d’une voix basse :
– Vous pouvez l’apporter maintenant ; elle sait tout.
Et la triste procession s’est mise en route, pour se rendre chez les Miller. Mon grand-père et moi nous suivions.
Je n’oublierai jamais cette scène, ni mes impressions de ce moment-là.
Mme Miller était réellement malade ; le coup avait été trop fort pour elle, et de plus elle avait pris froid. Les hommes sont repartis avec le bateau chercher un médecin, et celui-ci à son tour les a renvoyés encore une fois chercher une infirmière.
Mon grand-père et moi sommes restés toute la nuit dans la maison des Miller, car la garde-malade n’est arrivée qu’à l’aube. Les six enfants dormaient paisiblement dans leurs petits lits. Je suis allé une fois les regarder et m’assurer que ma petite Lily était bien couchée. On l’avait mise dans le lit de Jenny, et les deux fillettes se tenaient la main en dormant. Les larmes me sont venues aux yeux en pensant que toutes deux étaient orphelines et que ni l’une ni l’autre ne pouvait le comprendre.
Quand la garde-malade est arrivée, mon grand-père et moi sommes retournés chez nous. Mais nous n’aurions pas pu dormir ; nous avons allumé notre feu et nous sommes assis devant en silence.
Mon grand-père m’a dit enfin :
– Alain, mon garçon, cela m’a donné un coup ! Je crois que je n’ai jamais été aussi bouleversé. Cela aurait pu être moi, Alain, cela aurait tout aussi bien pu être moi !
J’ai pris sa main et je l’ai serrée fortement, sans rien dire.
– Oui, a-t-il répété, cela aurait pu être moi ; et alors, où serais-je maintenant ?
J’étais trop ému pour parler, et il a continué :
– Je me demande où est ce pauvre Jem à présent ? J’y ai pensé toute la nuit.
Alors je lui ai raconté ce que Miller m’avait dit au moment de son départ.
– Sur le Roc ! A-t-il dit qu’il était sur le Roc ? Je voudrais bien pouvoir en dire autant, Alain.
– Ne pouvons-nous pas, aussi bien que lui, être sur ce Roc, grand-papa ?
– Je le voudrais bien, mon enfant. Je commence à comprendre ce que cela signifie. Le vieux monsieur m’a dit : « Vous bâtissez sur le sable ; et votre construction ne résistera pas à l’orage ». Ces paroles ont résonné constamment à mes oreilles pendant que nous étions assis cette nuit chez Mme Miller. Mais… je ne sais pas, non, je ne sais pas comment me mettre sur le Roc…
Toute la semaine suivante la pauvre Mme Miller a été entre la vie et la mort. Elle avait une congestion pulmonaire et, au début, le médecin laissait peu d’espoir ; mais enfin le mieux a pris le dessus, et il a donné des nouvelles plus encourageantes. J’ai passé tout mon temps avec les pauvres enfants, faisant tout ce que je pouvais pour les occuper paisiblement, afin qu’ils ne fassent pas de bruit qui puisse déranger leur mère.
Un seul jour nous avons été absents, mon grand-père et moi, pendant plusieurs heures, car nous nous sommes rendus à terre pour accompagner à sa dernière demeure le corps de notre ancien et cher compagnon. Sa femme était encore trop mal ce jour-là pour se rendre compte de ce qui se passait.
Quand, au bout de plusieurs semaines, la fièvre l’a quittée, elle était très faible, et il devait se passer longtemps encore avant qu’elle puisse reprendre ses occupations.
Cependant nous avons appris qu’on avait nommé un autre homme pour occuper le poste de Jem Miller, et il a bientôt fallu que la pauvre famille se prépare à partir.
Quel triste jour pour nous que celui de leur départ ! Nous les avons accompagnés jusqu’à la jetée et les avons vus s’embarquer. Ils se rendaient chez les parents de Mme Miller qui, heureusement, pouvaient facilement les recevoir. Bien des larmes ont coulé de part et d’autre au moment de la séparation, car nous partagions depuis si longtemps la même vie que nous étions très attachés les uns aux autres.
Après leur départ, l’île nous a paru très solitaire et désolée. Si nous n’avions pas eu notre petit Rayon de soleil, comme mon grand-père l’appelait, je ne sais pas ce que nous serions devenus. Chaque jour nous l’aimions davantage et notre grande crainte était de recevoir un lundi une lettre nous annonçant qu’elle devait nous quitter.
– Ah ! mon garçon, me disait souvent mon grand-père, combien peu nous nous doutions, le fameux jour de la tempête, quel trésor renfermait l’étrange petit paquet que nous rapportions avec nous !
L’enfant grandissait ; l’air de la mer lui faisait beaucoup de bien et de jour en jour elle devenait plus jolie et plus intelligente.
Nous étions très curieux de savoir qui avait été nommé à la place de Jem Miller ; mais nous ne sommes pas même parvenus à savoir son nom. Le capitaine Sayers nous a dit qu’il ne savait rien à ce sujet ; et les messieurs qui sont venus une ou deux fois afin de faire réparer la maison pour le nouvel arrivant ont été très réservés à son sujet, et paraissaient nous trouver trop curieux lorsque nous leur posions des questions. Pourtant notre bien-être dépendait beaucoup de notre voisin, car mon grand-père et lui étaient constamment ensemble, et nous n’avions personne d’autre sur l’île à qui parler.
Mon grand-père désirait accueillir amicalement le successeur de Miller et lui rendre agréable son séjour sur l’île. Nous nous sommes donc mis au travail dès le départ de Mme Miller, pour bêcher le jardin à l’abandon qui appartenait à la maison voisine, et pour lui donner un aspect aussi plaisant que possible.
– Je voudrais bien savoir de qui se compose la famille, ai-je dit pendant que nous travaillions dans le jardin.
– Peut-être l’homme sera-t-il seul, a dit mon grand-père. Lorsque je suis arrivé ici moi-même, j’étais jeune et pas encore marié. Mais nous saurons bientôt tout ce qui le concerne, puisqu’il doit arriver lundi prochain.
– C’est étonnant qu’il ne soit pas venu une fois d’avance pour voir l’île et sa maison. Je me demande ce qu’il en pensera.
– Il se sentira sans doute un peu étranger tout d’abord, a dit mon grand-père, mais nous l’accueillerons de notre mieux. Tu lui prépareras un bon déjeuner, Alain – et il faudra qu’il y ait suffisamment à manger pour sa femme et ses enfants, s’il en a – du café chaud, du pain, du beurre, des saucisses grillées, et tout ce que tu voudras. Ils seront heureux de se restaurer après leur traversée.
Nous avons donc fait tous nos préparatifs, et avons attendu avec une certaine anxiété l’arrivée de notre nouveau compagnon.

10ème samedi

10. Notre nouveau voisin

Le lundi matin, nous sommes allés, comme d’habitude, de bonne heure sur la jetée, pour attendre le bateau à vapeur.
Nous avions hâte de savoir ce que seraient nos voisins. Nous avions préparé chez nous le meilleur déjeuner possible, pour quatre ou cinq personnes, et j’avais cueilli dans notre jardin un beau bouquet de dahlias pour égayer la table.
Enfin le bateau est apparu et nous avons distingué sur le pont un homme qui parlait avec le capitaine ; nous avons aussitôt pensé que c’était notre futur compagnon.
– Je ne vois pas de femme, a dit mon grand-père.
– Ni d’enfant, ai-je ajouté en soulevant Lily dans mes bras pour qu’elle puisse voir le bateau.
– Pouf ! Pouf ! Pouf ! disait-elle en le voyant approcher ; puis elle partait d’un joyeux éclat de rire.
Quand le bateau a abordé, nous nous sommes approchés du capitaine et de l’étranger.
– Voici votre nouveau compagnon, M. Fergusson, a dit le capitaine. Voulez-vous lui montrer le chemin de sa maison, pendant que je fais débarquer ses provisions ?
– Je vous souhaite la bienvenue sur notre île, a dit mon grand-père en serrant la main du nouveau venu.
C’était un homme grand, bien bâti, au teint très bronzé.
– Merci, a dit l’homme tout en me regardant avec persistance. Cela fait du bien d’être ainsi reçu.
– Voici mon petit-fils Alain, a dit mon grand-père en posant sa main sur mon épaule.
– Votre petit-fils, a répété l’homme en continuant à me regarder d’une manière étrange, votre petit-fils – vraiment !
– Venez maintenant, a dit mon grand-père, vous devez avoir besoin de vous restaurer. Le café est tout prêt à la maison, et vous serez le bienvenu, je vous assure.
Nous avancions vers le phare, mais l’homme ne paraissait pas très disposé à parler. Il m’a semblé une fois voir une larme dans ses yeux ; mais j’ai pensé que je me trompais, car qu’est-ce qui aurait pu le faire pleurer ? Je me doutais peu de tout ce qui remplissait son cœur.
– À propos, a dit mon grand-père en se tournant tout à coup vers lui, comment vous appelez-vous ? On ne nous l’a pas dit.
L’homme n’a pas répondu, et mon grand-père, le regardant avec étonnement, lui a dit :
– N’avez-vous pas de nom ? Ou préférez-vous qu’on ne le sache pas ?
– Père ! a dit l’homme en saisissant la main de mon grand-père, ne reconnais-tu pas ton propre fils ?
– David ! C’est mon David ! Alain ! Regarde, Alain, c’est ton père !
Brisé par l’émotion, mon grand-père s’est mis à sangloter comme un enfant, tandis que mon père le soutenait fermement d’un bras et posait l’autre main sur mon épaule.
– Je n’ai pas voulu qu’on vous le dise, a-t-il expliqué ; je leur ai fait promettre de me laisser le faire moi-même. À mon arrivée dans le pays j’ai appris que la place était libre et je l’ai demandée aussitôt. Quand j’ai dit que j’étais ton fils, père, on me l’a accordée tout de suite.
– Mais où donc as-tu été tout ce temps, David, et pourquoi ne nous as-tu jamais écrit ?
– Oh, c’est une longue histoire, a dit mon père ; entrons d’abord, et je vous raconterai tout.
J’ai commencé à servir le déjeuner, tandis que mon père tenait constamment les yeux sur moi.
– Comme il lui ressemble ! a-t-il dit d’une voix étouffée.
J’ai compris qu’il parlait de ma mère.
– Alors tu as appris la mort de notre chère Alice ? a dit mon grand-père.
– Oui. Par une étrange coïncidence, sur le bateau qui me ramenait en Europe il y avait un homme de par ici, qui m’a tout raconté. Mon cœur s’est brisé quand j’ai appris qu’elle était morte… Je m’étais tant réjoui de la retrouver !
Mon grand-père lui a alors raconté longuement tout ce qui concernait ma mère. Comment elle l’avait attendu, et comment, lorsque mois après mois s’étaient écoulés sans qu’elle reçoive des nouvelles de lui, elle avait langui, était devenue de plus en plus faible, et enfin était morte de douleur…
Chaque fois qu’il s’arrêtait, mon père lui demandait de continuer, de sorte que ça n’a été que le soir, tandis que nous veillions dans notre observatoire, que mon père a enfin commencé à raconter sa propre histoire.
Il avait fait naufrage sur les côtes de la Chine. Le bateau sur lequel il était avait été mis en pièces, non loin du rivage qu’il n’avait pu atteindre qu’avec trois de ses compagnons seulement. Aussitôt qu’ils avaient pris pied sur la rive, des Chinois les avaient entourés avec des gestes menaçants, les avaient fait prisonniers, et, pendant plusieurs jours, les pauvres naufragés avaient pu craindre d’être mis à mort, car, dans ce temps-là, les Chinois ne pouvaient pas supporter que des étrangers abordent dans leur pays. Enfin on les a conduits à une grande distance dans l’intérieur du pays. C’est là que mon pauvre père avait passé toutes ces années pendant lesquelles nous le pensions mort ! Il n’a pourtant pas été maltraité, et il a enseigné beaucoup de choses aux gens qui l’entouraient. Mais il était surveillé si constamment, de jour et de nuit, qu’il n’a jamais pu trouver la moindre occasion de s’échapper. Naturellement il n’y avait ni poste, ni chemin de fer dans cet endroit éloigné, et il était privé de tout rapport avec le monde civilisé.
Ainsi se sont passées tristement onze longues années. Tout à coup, un jour, on a dit aux prisonniers qu’ils allaient être renvoyés à la côte et embarqués sur un vaisseau qui partait pour l’Angleterre. On leur a expliqué qu’il y avait eu une guerre et qu’une des conditions du traité de paix avait été que les Chinois devaient rendre tous les étrangers retenus comme prisonniers.
– David, mon fils, a dit mon grand-père avant d’aller se coucher, c’est une vraie résurrection de te voir de nouveau au milieu de nous !

11ème samedi

11. Sur le Roc

Environ quinze jours après l’arrivée de mon père, nous avons eu la surprise d’avoir une nouvelle visite du vieux M. Benson. Il venait nous dire que son gendre avait reçu une lettre concernant la petite fille qui avait été sauvée lors du naufrage de la Victoire.
Voilà ce qu’il m’a dit en me trouvant sur la jetée, et, tout le long du chemin, en revenant à la maison, je brûlais de savoir ce que contenait la lettre.
Lily courait à mon côté, sa petite main dans la mienne, et je ne pouvais supporter la pensée qu’elle nous serait probablement bientôt enlevée.
– Quoi ! C’est M. Benson ! a dit mon grand-père en se levant pour le saluer.
– C’est moi-même, a-t-il répondu ; et vous devinez, sans doute, pourquoi je viens.
– Pas pour prendre notre petit Rayon de soleil, j’espère, a dit mon grand-père en prenant Lily dans ses bras. Vous n’allez pas l’emmener ?
– Attendez un peu, a dit le vieillard en s’asseyant et en tirant une lettre de sa poche ; attendez de voir ce qui est écrit là, et vous me direz ensuite ce que vous en pensez.
Et il s’est mis à lire ce qui suit :

« Cher Monsieur,

Nous ne pouvons exprimer la joie que nous a causé la nouvelle reçue il y a une heure à peine. Nous avions appris la perte de la Victoire, et nous pleurions notre enfant chérie. Sa mère a été brisée par la douleur, et elle est tombée dangereusement malade quand elle a appris ces tristes nouvelles.
Ai-je besoin de vous dire quels ont été nos sentiments en apprenant tout à coup que notre enfant était vivante !
Nous prendrons le prochain bateau partant pour l’Angleterre, afin de venir chercher notre petite chérie. Nous serions partis au lieu de cette lettre, si ma femme avait été assez forte pour supporter la traversée. Mille et mille remerciements aux braves hommes qui ont sauvé notre enfant ! J’espère pouvoir bientôt les remercier moi-même. Mon cœur est trop plein pour exprimer tout ce qu’il sent !
Notre petite fille avait été confiée à des amis pour la traversée, car nous désirions qu’elle puisse quitter les Indes avant la saison chaude, et je ne pouvais m’en aller que deux mois plus tard. Voilà pourquoi le nom de Villiers ne se trouvait pas sur la liste des passagers.
En vous remerciant de tout cœur pour la peine que vous avez prise pour nous faire savoir que notre enfant était sauvée, je vous envoie mes meilleures salutations.

Édouard Villiers ».

– Eh bien, a dit le vieillard en souriant, quoiqu’une larme ait brillé dans ses yeux, refuserez-vous de la rendre à ses parents ?
– Que peut-on dire après cela ? a soupiré mon grand-père. Pauvres gens ! Comme ils paraissent heureux !
– Lily, ai-je dit en prenant la petite fille sur mes genoux, sais-tu qui va bientôt venir te voir ? Ta maman va venir, elle va venir voir sa petite Lily !
L’enfant m’a regardé avec sérieux ; le nom de maman lui rappelait d’anciens souvenirs. Elle est restée un instant pensive, puis a répété doucement :
– Maman vient voir sa petite Lily.
– Chère petite ! a dit le vieillard en caressant la tête bouclée ; on dirait qu’elle comprend de quoi il s’agit.
Alors j’ai préparé du café et, tandis que M. Benson en prenait une tasse, il m’a demandé si j’avais lu le papier qu’il m’avait fait passer par un matelot.
– Oui, a répondu mon grand-père, oui, nous l’avons lu.
Et il s’est mis à raconter la conversation que nous avions eue à ce sujet avec Jem Miller, et ce que celui-ci m’avait encore dit le matin de sa mort.
– Maintenant, a-t-il continué, je voudrais que vous me disiez comment on peut être sur le Roc, car je suis encore sur le sable, il n’y a pas de doute ; et cela m’effraye, puisque vous m’avez dit, la dernière fois que vous êtes venu, que je ne résisterais pas à l’orage.
– Ce serait, en effet, un grand malheur d’être sur le sable quand arrivera le grand ouragan.
– Oui, monsieur, je le sens. Souvent, la nuit, je reste éveillé et j’y pense quand j’entends au dehors le vent mugir et les vagues se briser contre les rochers. Je pense alors à ce Psaume que j’ai entendu lire dans ma jeunesse où il est parlé de ceux qui sont sur mer par la tempête, et dont l’âme se fond de détresse. Ah ! J’aurais terriblement peur si le jour du jugement arrivait !
Vous n’aurez aucune raison d’avoir peur si vous êtes sur le Roc, a dit notre vieil ami. Tous ceux qui se reposent sur Lui, sont aussi parfaitement à l’abri du jugement que vous-même vous êtes en sûreté dans cette maison lorsque la tempête fait rage au-dehors.
– Oui, je le comprends maintenant ; mais je ne vois pas bien ce que vous voulez dire par « être sur le Roc ».
– Que feriez-vous, mon ami, si votre maison ici était construite sur le sable, près du rivage, et si vous saviez que la première tempête l’emporterait inévitablement ?
– Ce que je ferais, monsieur ? Je la démolirais entièrement et la rebâtirais sur le rocher.
– C’est exactement cela ! a dit M. Benson. Eh bien, jusqu’à présent vous avez fait reposer votre espérance de salut sur vos bonnes œuvres, vos bonnes intentions, sur le sable enfin, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est vrai.
– Maintenant il faut démolir tout cela. Dites-vous : « Je suis un homme perdu si je reste comme je suis ; mon espérance repose entièrement sur le sable ». Et alors, fondez votre espérance sur quelque chose de meilleur, sur quelque chose qui résistera à l’orage ; fondez-la sur Christ. Il est le seul chemin pour aller au ciel. Il est mort pour que vous, pauvre pécheur, puissiez être sauvé. Croyez que ce qu’Il a fait pour vous est votre seul espoir de salut. Voilà ce que signifie bâtir sur le Roc.
– Oui, monsieur, je comprends maintenant.
– Faites cela, cher ami, confiez-vous en Jésus, et votre espérance sera sûre et ferme. Alors, quand le dernier grand ouragan viendra, il ne vous atteindra pas ; vous serez dans une sécurité absolue, comme vous êtes à l’abri dans ce phare pendant que la tempête fait rage au dehors ; vous n’aurez rien à craindre, parce que vous serez sur le Roc immuable.
Je ne saurais répéter tout ce qui a été dit encore ce matin-là, mais je me souviens qu’avant de s’en aller, M. Benson s’est agenouillé avec nous et a prié ardemment que chacun de nous accepte Christ comme son Sauveur et soit ainsi en sûreté sur le Roc.
Le même soir, lorsque mon grand-père m’a donné son dernier baiser, il m’a dit :
– Alain, mon garçon, je n’irai pas me reposer ce soir avant de pouvoir dire, comme notre brave Jem :

Sur Christ, mon rocher, se fonde
Mon espérance et ma foi.

Et je sais que mon grand-père a tenu sa parole.

12ème samedi

12. Le petit Rayon de soleil doit partir

Un lundi matin, le temps était si froid et si pluvieux, que nous n’aurions pas voulu laisser sortir notre petite Lily. Je suis donc resté pour jouer à la balle avec elle, tandis que mon père et mon grand-père allaient attendre le bateau à vapeur.
Elle était si mignonne ce matin-là ! Elle portait une robe bleue que Mme Miller lui avait faite avant son départ et un tablier blanc bien propre qui lui allait merveilleusement bien.
Elle criait de joie en courant après la balle, lorsque la porte s’est ouverte et mon père est entré précipitamment.
– Alain ! m’a-t-il dit, ils sont venus !
– Qui ?
– Les parents de Lily ! Ils arrivent avec ton grand-père.
Il avait à peine fini de parler qu’en effet ils sont entrés tous les trois. La dame a couru vers la petite fille, l’a saisie dans ses bras et l’a tenue serrée contre son cœur. Puis elle s’est assise, la tenant sur ses genoux, la caressant, lui parlant tendrement, et cherchant anxieusement à se rendre compte si l’enfant se souvenait d’elle.
Au premier moment, Lily, fort intimidée, baissait la tête et ne voulait pas regarder sa mère. Mais ce n’a été qu’un instant. Dès que sa maman lui a parlé, elle a évidemment reconnu sa voix, et, quand Mme Villiers lui a demandé, les larmes aux yeux :
– Me reconnais-tu, Lily ? Sais-tu qui je suis, ma chérie ?
L’enfant a levé les yeux, a souri et a dit :
– Maman ! La maman de Lily !
Et elle s’est mise à caresser doucement, de sa petite main potelée, le visage de sa mère. En voyant cela, je n’osais plus regretter que la petite doive nous quitter.
Nous avons passé une heureuse journée. M. et Mme Villiers ont été très aimables avec nous et se sont montrés extrêmement reconnaissants de ce que nous avions fait pour leur petite fille. Ils disaient qu’elle paraissait en bien meilleure santé que lorsqu’elle avait quitté les Indes. Mme Villiers ne pouvait quitter son enfant des yeux ; elle la suivait partout, et je n’oublierai jamais combien ses parents paraissaient heureux.
Mais le jour le plus agréable prend fin comme un autre, et, vers le soir, un bateau est arrivé pour chercher les parents et leur enfant.
– Ma chérie ! a dit mon grand-père en prenant la petite sur ses genoux ; je n’ai jamais eu autant de peine à me séparer de quelqu’un, non jamais ! Je l’appelais mon petit « Rayon de soleil », monsieur ! Vous me pardonnerez de vous dire que je ne peux pas vous aimer beaucoup, au moment où vous me l’enlevez !
– Alors, que direz-vous, lorsque vous saurez que j’ai grande envie de vous voler encore davantage ? a dit M. Villiers en souriant.
– Me voler encore davantage ? a répété mon grand-père.
– Oui, a dit M. Villiers en posant la main sur mon épaule. Je voudrais vous prendre aussi votre petit-fils. Écoutez-moi. N’est-ce pas dommage que ce garçon perde son temps dans cette petite île, sans acquérir aucune instruction ? Laissez-le venir avec nous ; je le placerai dans un bon internat pendant trois ou quatre ans, et ensuite il pourra choisir lui-même le métier qu’il préfère. Je sais que c’est un grand sacrifice que je vous demande ; mais, pour le bien de votre enfant, ne voulez-vous pas l’accepter ?
– Vous êtes bien bon, monsieur, a répondu mon grand-père, mais… je ne sais pas que vous dire. Ce serait sans doute une bonne chose pour Alain ; mais il ne m’a jamais quitté, et je pensais toujours qu’il prendrait ma place ici quand je serai trop vieux pour faire le travail.
– Oui, a dit mon père ; mais, maintenant que je suis de retour, c’est moi qui te remplacerai, père ; et, si M. Villiers est assez bon pour se charger de faire instruire Alain, nous devons être bien reconnaissants qu’il ait trouvé un tel ami.
– Tu as raison, David, mon garçon, tu as raison. Nous ne devons pas être égoïstes. Vous le laisserez revenir quelquefois, n’est-ce pas, monsieur ?
– Bien sûr ! Il passera toutes ses vacances ici, et vous racontera sa vie d’écolier. Et toi, Alain, qu’en dis-tu ? Il y a un très bon internat dans la ville où nous allons habiter, de sorte que tu serais près de nous, et tu pourrais venir passer avec nous les après-midi de congé, pour t’assurer que cette petite fille n’oublie pas ce que tu lui as enseigné. Qu’en dis-tu ?
Cette perspective me plaisait beaucoup, et j’ai balbutié que j’étais bien reconnaissant ; mon père et mon grand-père ont ajouté qu’ils ne pourraient jamais être assez reconnaissants de tant de bonté.
– Comment donc ! s’est écrié M. Villiers ; mais c’est moi qui serai toujours votre débiteur. Je ne pourrai jamais faire pour vous ce que vous avez fait pour moi, et encore au péril de vos deux vies… je vous prie de me donner l’adresse de la brave femme dont le mari vous a accompagnés dans cette course si dangereuse et qui vous a aidée elle-même à soigner notre chérie. Nous lui écrirons tout de suite, car nous ne l’oublions pas dans notre reconnaissance. C’est donc entendu, vous nous donnez votre Alain ?
– Oui, monsieur, a dit mon grand-père, mais accordez-nous un mois de répit ; ce serait trop rapide maintenant.
– Très bien, c’est juste ce qu’il faudra pour qu’il entre au collège après les vacances.
Ainsi, en disant adieu à Lily, j’avais l’espoir de la revoir bientôt. Son vrai nom était Élisabeth, mais pour moi elle est toujours restée Lily, ma petite Lily.
Je ne pourrais décrire mes impressions pendant le mois qui a suivi ces évènements. Une nouvelle vie s’ouvrait devant moi, et cette perspective occupait toutes mes pensées.
Tous les soirs, réunis tous trois dans notre observatoire, nous parlions ensemble de mon avenir ; et, pendant la journée, j’errais dans notre petite île, me demandant ce que j’éprouverais quand il me faudrait la quitter.
Depuis la visite de M. Benson, il s’était opéré un grand changement dans notre intérieur. La grande Bible avait été descendue de l’étagère, et elle était lue et étudiée tous les jours. Le dimanche n’était plus comme les autres jours, car nous le reconnaissions comme le jour du Seigneur de notre mieux dans notre solitude
Il était facile de voir que mon grand-père était un nouvel homme, que les choses vieilles étaient passées et que pour lui toutes choses étaient faites nouvelles. Il m’était plus cher que jamais et ce n’était pas sans un serrement de cœur que je pensais à m’éloigner de lui.
– Je ne t’aurais jamais quitté, grand-père, lui ai-je dit un jour, si papa n’était pas revenu.
– Non, mon garçon, je ne crois pas que j’aurais pu me passer de toi ; mais ton père est revenu au bon moment. N’est-ce pas, David ?

Enfin le jour du départ est arrivé. Mon père et mon grand-père m’ont accompagné jusqu’à la jetée et m’ont vu monter dans le bateau.
Les dernières paroles que m’a adressées mon grand-père ont été :
– Alain, mon garçon, tiens-toi sur le Roc ! Tiens-toi fermement sur le Roc, et ne le lâche pas !
Et, grâces à Dieu, je n’ai jamais oublié les paroles de mon grand-père.

 

D’après La Bonne Nouvelle 1951

 

FIN

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