IMG-20191022-WA0002

 

LE PASSEPORT

 

C’était une triste situation que celle des Lenoir. La maison, mal entretenue depuis longtemps, menaçait ruine, les clôtures du jardin étaient renversées, la cour encombrée d’outils en mauvais état.
Le fermier était encore jeune, fort et robuste, mais faible de caractère, et indifférent, même opposé à toute pensée chrétienne.
Sa femme, qui avait été élevée par une mère pieuse, s’était mariée contre la volonté de celle-ci, et elle reconnaissait maintenant qu’elle avait manqué, mais elle ne s’était pas encore engagée sur le chemin du retour vers le Seigneur Jésus et de la foi en Lui.
Dans la cuisine triste et froide où le feu s’est éteint, les époux discutent de leur situation.
– Cela ne peut pas continuer ainsi, déclare l’homme. Se tuer au travail sans arriver à gagner son pain, c’est trop dur. Les semences gèlent, la grêle détruit les récoltes, les pommes de terre pourrissent. Dans de pareilles conditions, un homme n’aurait pas de quoi vivre seul, alors, je te le demande, comment entretenir femme et enfants ?
Avec douceur et patience, Madame Lenoir cherche à encourager son mari, mais il s’irrite toujours plus. Pour finir, il déclare qu’il ne leur reste plus qu’une possibilité : laisser leur ferme à leurs créanciers, qui en tireront ce qu’ils pourront, et partir tous deux pour l’Amérique.
Jusque-là, sa femme l’avait écouté sans protester, mais alors elle s’écrie :
– Tous deux ? Et les enfants ?
– Nous les laisserons ici chez ta mère. Nous n’avons pas les moyens de les emmener avec nous maintenant. Du reste, pour arriver à quelque chose, nous devons être libres de nos mouvements. Quand nous pourrons, nous les ferons venir.
– Tu ne parles pas sérieusement, n’est-ce pas, Louis ? Jamais je ne pourrais me séparer de mes petits, et puis, quelle charge pour ma mère, à son âge !
– Je parle très sérieusement, au contraire. Ma décision est prise, et tu ne m’en feras pas revenir. Quant à ta mère, à quoi lui sert sa piété, si elle ne peut nous rendre ce petit service ?
La pauvre femme se tut. Elle savait trop bien à quoi mènerait la discussion si elle cherchait à maintenir sa manière de voir. Elle ne songea pas un instant à abandonner son mari qui, elle le savait bien, serait un homme rapidement perdu si elle le laissait à lui-même. Mais ses enfants ! Son aîné, Jacques, qui avait déjà sept ans, la petite Lise qui venait d’avoir quatre ans, et Marie, son bébé, son petit trésor ! Sans doute, ils seraient bien chez leur grand-mère, qui veillerait sur eux avec tendresse – mais, ne plus les voir, ne plus entendre le son de leur voix, ne plus partager leurs joies et leurs chagrins … C’était presque plus qu’elle ne pouvait supporter. Elle baissa la tête, et il lui revint à la mémoire une parole entendue autrefois et trop oubliée depuis : « Ce qu’un homme sème, cela aussi il le moissonnera » (Gal. 6. 7). Ah ! Pour elle le jour de la moisson était arrivé, et que recueillait-elle ? – L’amertume et la douleur.

Quelques jours plus tard, nous retrouvons les époux chez la veuve Vernier, la mère de Madame Lenoir. Louis Lenoir éprouvait toujours un respect mêlé de crainte en présence de sa belle-mère. Celle-ci les avait toujours aidés par ses conseils et son activité, et il savait qu’encore maintenant il pouvait compter sur l’affection dévouée qui lui ferait accueillir les enfants dans son petit logement, tout près de son cœur aimant. Mais ce que Lenoir redoutait, c’était le regard perspicace de la vieille dame, qui semblait lire jusqu’au fond de son cœur et mettre à nu son égoïsme et son impiété. En effet, Madame Vernier était une chrétienne qui, depuis de longues années, suivait fidèlement le Seigneur Jésus ; Il était son Sauveur, et aussi son Maître. Étant habituée à Le prier pour toutes choses, elle avait un sérieux et une dignité qui en imposaient à l’homme sans Dieu, esclave de ses passions.
Madame Vernier ne s’opposa pas au projet de son gendre. Mais elle l’avertit avec sérieux que, sans la bénédiction de Dieu, il ne serait pas plus heureux en Amérique qu’en Europe.
Et elle conclut en citant le passage de Proverbes 10. 22 : « La bénédiction de l’Éternel est ce qui enrichit, et Il n’y ajoute aucune peine ».
Lenoir, ne se souciant pas d’en entendre davantage, s’en alla, et la mère et la fille restèrent seules.
– La décision de ton mari me chagrine, dit la vieille dame, mais surtout quand je pense à toi. Cependant, tu dois le suivre. Que le Seigneur, dans Sa grâce, veuille vous attirer tous les deux à Lui. Toi qui as entendu ces choses depuis ton enfance, tu as une grande responsabilité. Mais je désire tellement que tu croies au Seigneur Jésus-Christ comme étant ton Sauveur personnel. Tout sera ensuite différent.
La jeune femme pleurait. Sa mère pria encore avec elle avant qu’elle la quitte. Mais en sortant, la jeune femme pria du fond du cœur, avec humiliation mais confiance.

2)
Les choses, ensuite, allèrent bon train. La maison et les terres furent vendues. Les émigrants emballèrent les objets indispensables pour leur voyage. Lenoir, insouciant, ne voyait que l’attrait de la nouveauté, mais sa femme avait le cœur serré. Une charrette conduisit les émigrants à la gare voisine. Les enfants les regardaient s’éloigner sans bien comprendre ce qui se passait. La grand-mère priait dans son cœur : – Que Dieu les garde. Je ne les reverrai plus, mais Dieu veuille que je les retrouve là-haut.
Mais la petite Marie pleurait en réclamant sa maman. La grand-mère la prit dans ses bras. C’était maintenant pour les enfants qu’elle devait vivre, et elle regardait au Seigneur pour recevoir les forces et la sagesse nécessaires.
Les voisins de Madame Vernier la plaignaient du travail et des frais que lui donnaient les enfants, mais elle les soignait avec bonté. Elle exigeait d’eux une obéissance prompte et joyeuse, et elle demandait de petits services qu’ils étaient heureux d’accomplir, car ils aimaient beaucoup leur grand-mère. Et elle leur parlait du Seigneur Jésus, de Sa vie sur la terre, de Sa mort sur la croix, et de Son amour pour eux. Jacques comprenait mieux que ses petites sœurs, et le soir, il lisait souvent un chapitre de la Bible à haute voix, puis priait avec sa grand-mère avant d’aller se coucher.
De loin en loin arrivait une lettre d’Amérique, mais qui n’apportait ni joie ni argent : Lenoir et sa femme n’avaient pas trouvé la fortune, et ils faisaient l’expérience que le chemin de la propre volonté n’est pas celui du bonheur.
Il y avait maintenant un an et demi que les parents étaient partis. Les enfants étaient en bonne santé, leur intelligence et leur cœur se développaient dans cette atmosphère d’affection. Mais une autre épreuve, permise par Dieu, allait les toucher.
Un matin de printemps, Jacques, en se réveillant, fut bien surpris de ne pas voir de lumière dans la chambre, ni de feu dans le poêle. Sa grand-mère aurait-elle dormi plus tard que d’habitude ? Il alla voir : la vieille femme était en effet couchée. Aussi il s’habilla rapidement et se mit à préparer le déjeuner, comme il le faisait souvent. Il s’attendait à ce qu’elle lui dise : – Merci, mon garçon. Mais elle ne s’éveilla pas : Dieu avait repris à Lui la bonne grand-mère. Elle était « avec Christ, ce qui est de beaucoup meilleur » (Phil. 1. 23).
Jacques, après avoir longtemps regardé le visage de sa chère grand-mère, comprit enfin ce qui en était et, tout effrayé, alla chercher une voisine. En quelques minutes, la maison fut remplie de voisines curieuses, qui plaignaient les enfants laissés ainsi seuls, sans penser à remercier Dieu pour la fin paisible de la chrétienne âgée, ni à Lui confier les petits orphelins, en comptant sur Sa sollicitude pour qu’Il prenne soin d’eux.

Jacques aimait tendrement sa grand-mère et il pleura abondamment. Mais il entendait les voisines, dans la chambre à côté, se demander l’une à l’autre :
– Que vont-ils devenir maintenant ? Ils ne peuvent pas rester ici. Et il leur déclara :
– Je veux aller en Amérique, retrouver mon papa et ma maman.
– Et tes sœurs, où iront-elles ?
– Avec moi, bien sûr !
Ce projet, qui pouvait paraître insensé, était après tout raisonnable, mais il fallait en organiser les étapes. En attendant, les enfants furent placés par la commune chez une vieille femme (mais qui n’avait pas le même cœur que leur grand-mère …), et le maire du village écrivit à Lenoir pour qu’il s’occupe de faire chercher ses enfants, ou d’envoyer, avec la somme nécessaire pour ce voyage, des indications précises quant à l’itinéraire à suivre et la personne qui devait les accompagner.
La réponse parut bien longue à arriver, aux yeux des enfants, comme à la commune. La maman écrivait avec beaucoup d’affection à son petit Jacques, parlant de son souci au sujet du grand voyage qu’il allait faire tout seul avec ses petites sœurs. Elle terminait en écrivant : – Je prie le Seigneur Jésus de vous garder de tout mal. Ces quelques mots furent un réconfort pour Jacques : sa maman pensait donc comme sa grand-maman.
Lenoir, d’autre part, écrivait au maire que les enfants devaient faire le voyage seuls. Il envoyait la somme nécessaire, et des indications précises sur l’itinéraire et les étapes du voyage, d’abord en train pour Paris, où ils devaient loger chez une tante, dont il donnait l’adresse, et qui les mettrait au train pour le Havre. Au bureau des transports maritimes, ils trouveraient leurs billets pour s’embarquer sur le paquebot France. A New-York, un pasteur les conduirait à la gare où ils prendraient le train pour le Dakota … !
Il terminait sa lettre en disant que ce voyage pouvait paraître extraordinaire pour des Français, mais que la vie en Amérique était telle, et que les enfants l’apprendraient ainsi.
Bien des gens s’indignèrent à la pensée des dangers et des difficultés d’un tel voyage, mais personne ne s’offrit à accompagner les enfants, et ceux-ci se réjouissaient seulement à la pensée de revoir leurs parents. Jacques avait tout à fait confiance que le Seigneur Jésus prendrait soin d’eux, et ses sœurs avaient l’habitude de suivre leur grand frère sans discuter.
On vendit tout ce qui avait appartenu à Madame Vernier, et on put ainsi acheter pour les jeunes voyageurs un coffre et des valises pour emporter leurs quelques vêtements ; on emballa encore trois coussins dans un sac de toile. Ils montèrent dans la diligence, et des voisins compatissants leur donnèrent des provisions de nourriture qui devaient leur suffire jusqu’à Paris. On leur fit de nombreuses recommandations, mais personne n’envisagea de les accompagner.
Jacques s’assit sur leur coffre, avec la petite Marie sur les genoux, tandis que Caroline s’était installée sur le sac des coussins. La voiture se mit en route, emportant les enfants au loin.

3)
Un soir de juillet, vers neuf heures, les Parisiens étaient bien étonnés de voir une voiture venant de la gare de Lyon, avec trois passagers et leur bagage. – Des émigrants … mais trois enfants seuls, pauvres petits !
Jacques et ses sœurs avaient donc atteint cette première étape. Un employé de la gare, voyant ces enfants seuls au milieu de la cohue, leur avait trouvé un taxi, les avait aidés à transporter leur bagage et avait donné au chauffeur l’adresse indiquée par Jacques, de la tante chez qui ils devaient se rendre. Le taxi roula longtemps, d’une rue à l’autre, et à travers plusieurs grandes places, passa sur la Seine par un grand pont, d’où la petite Marie admira des étoiles, qui étaient le reflet de toutes les lumières de la ville. Mais ils purent aussi voir des étoiles brillant au ciel, et Jacques pensa avec reconnaissance qu’ils avaient là-haut un bon et tendre Père, dont sa grand-mère lui avait dit souvent : – Dieu est toujours près de toi, partout où tu iras. Et cela fortifia sa confiance.
Après une heure de trajet, le taxi s’arrêta devant une grande maison.
– C’est ici, dit le chauffeur.
La bonne tante fut un peu effrayée en voyant arriver ces trois petits hôtes inattendus. Elle habitait ce petit appartement depuis longtemps, gagnant sa vie comme couturière. Mais, sous des dehors modestes, elle cachait un grand cœur.
Elle pouvait difficilement croire que ces trois enfants soient en route pour l’Amérique, jusqu’à ce que Jacques lui ait montré la lettre de son père. Mais après leur avoir préparé et servi un bon repas, elle coucha les petites filles et parla un moment avec Jacques.
– Mon cher enfant, je ne savais rien de votre arrivée. Qu’auriez-vous fait si je n’avais pas été là ? Il m’arrive quelquefois d’aller travailler chez des clientes.
Jacques leva sur sa tante ses yeux clairs, lourds de fatigue :
– Je suis sûr que le Seigneur a tout arrangé. Lui savait que nous arrivions aujourd’hui.
– Tu as raison, mon chéri, dit tante Ida en l’embrassant. C’est Lui qui avait tout prévu.
Ida Lenoir était une chrétienne pieuse et tranquille, qui priait beaucoup tout en travaillant. Le Seigneur Jésus était pour elle un Ami fidèle à qui elle pouvait tout confier – et aussi son Seigneur, qu’elle cherchait à honorer dans tous les détails de sa vie. Et sa Bible était sa lecture journalière.
Elle se faisait beaucoup de souci quant au voyage que les enfants devaient faire, mais elle n’aurait pas pu, de toute façon, les garder chez elle. D’ailleurs les billets avaient été pris d’avance pour le paquebot depuis Le Havre.
– Si seulement je connaissais quelqu’un à qui je puisse vous recommander ! dit-elle à Jacques.
– Mais le Seigneur ne peut-Il pas nous garder ? répondit Jacques.
Elle reprit courage, et pria dans son cœur pour que Dieu lui redonne confiance.
Elle écrivit à une de ses connaissances, au Havre, en lui demandant de s’occuper des enfants à leur arrivée à la gare, et de les conduire au bateau. Et elle se répéta que, ce qu’elle ne pouvait pas faire, le Seigneur le ferait, dans Son amour et Sa puissance.
Pendant la nuit il lui vint une idée. Elle se leva, alla prendre dans une armoire un petit Nouveau Testament, et inscrivit sur la page de garde les noms des trois enfants, en ajoutant :
Allant de S. (Jura) à Kotteros, Dakota (Amérique du Nord) rejoindre leurs parents.
Et en-dessous :
Jésus Christ a dit : « En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Mat. 25. 40).
Le lendemain matin, tout était prêt pour le départ. Caroline et Marie auraient bien préféré rester auprès de cette bonne tante, au grand déplaisir de Jacques, qui leur répétait :
– Mais puisque papa et maman ont écrit que nous devions aller en Amérique, nous ne pouvons pas rester à Paris. Il fallait bien accepter cela.
Au moment du départ, tante Ida donna à Jacques le Nouveau Testament, en lui disant :
– Ecoute-moi bien, mon chéri. Mets dans ta poche ce livre, qui est la Parole de Dieu ; et lis-en quelques versets chaque jour. Et si tu te trouves dans l’embarras, dans une gare, ou sur le bateau, ou en Amérique, montre ce que j’ai écrit sur la première page. Dieu s’en servira pour que quelqu’un vous vienne en aide pour l’amour du Seigneur Jésus. Tu t’en souviendras bien, n’est-ce pas ?
– Oui, tante Ida, répondit Jacques avec sérieux. Mais qu’est-ce que tu as écrit ?
– Un passeport au nom de Dieu, répondit solennellement tante Ida.

4)
Le paquebot France avançait sur les eaux de l’Atlantique. Après avoir essuyé dans la Manche une tempête de vent et de pluie, il retrouvait du soleil qui séchait le pont et y attirait les passagers, confinés un temps dans leurs cabines, dont le confort ne valait pas ce bon air frais et vivifiant. Les dames installaient leurs chaises-longues sur le pont, les messieurs s’y promenaient.
Un jeune homme, appuyé à une balustrade, observait ce qui se passait dans l’entrepont, où étaient entassés de nombreux passagers, surtout des émigrants, obligés de rester pendant toute la traversée dans un espace restreint. Beaucoup avaient souffert du mal de mer pendant le début de la traversée, ce qui se voyait à leurs visages pâles et leur air défait.
Max Rénatus trouvait un grand intérêt à étudier ces visages avec sympathie, et en particulier ceux de trois enfants : nos petits amis. Il suivait des yeux le petit garçon qui, encore chancelant par suite du mal de mer, montait péniblement l’escalier conduisant au pont inférieur, en portant sur son dos une fillette de trois ans qui se cramponnait à lui. Arrivé sur le pont, il chercha un endroit sec, tout à l’avant, où se trouvaient les ancres et un tas de cordages. Il fit une couchette de quelques morceaux de toile à voiles trouvés là, et y déposa sa petite sœur. Puis il retourna rapidement chercher son autre sœur qu’il amena près de l’enfant déjà endormie.
Rénatus observait, captivé, les gestes précis de Jacques pour protéger ses sœurs du vent et des ardents rayons du soleil. Il s’approcha de Jacques et lui demanda :
– Ces fillettes sont tes sœurs, sans doute ?
– Oui, Monsieur.
– Et où sont vos parents ?
– En Amérique.
– Ah ! Et alors, avec qui voyagez-vous ?
– Nous sommes seuls, tous les trois.
– Mais sûrement, quelqu’un vous accompagne ?
– C’est Dieu, Monsieur.
– Ne dis pas de bêtises, mon enfant. Dis-moi qui s’occupe de vous, qui est chargé de vous surveiller.
Jacques, sans répondre, tira son Nouveau Testament de sa poche, et en montra la première page au jeune homme.
Rénatus, rougit, bien surpris.
– C’est absurde, pensait-il en retournant vers l’arrière du paquebot. La cloche du dîner sonnait, et il entra dans la salle à manger, s’assit près du capitaine, et lui demanda des renseignements sur ces enfants.
– Je ne connais pas tous les passagers de l’entrepont, dit-il, mais quant à ces enfants, on me les a amenés à bord avec leur petit bagage, en me priant d’avoir l’œil sur eux. Il est bien exact qu’ils se rendent dans le Far-West sans aucune escorte.
– Cette recommandation qui vous a été faite, dit Rénatus, sera sans doute plus efficace que celle qu’ils portent sur eux. Figurez-vous, Messieurs, dit-il en se tournant vers ses voisins, que ce garçon est muni d’une espèce de passeport au nom de Christ. Quelle naïveté ! – C’est Dieu qui nous accompagne, m’a dit le petit garçon avec assurance.
– Il y a pourtant quelque chose de beau dans cette foi enfantine, fit observer une dame, même si elle repose sur de l’imagination.
– Est-ce bien sûr que cette protection divine soit une pure création de l’imagination, et qu’elle ne repose pas sur une réalité ? dit une personne d’un certain âge avec beaucoup de sérieux.
– Ne discutons pas, Madame, dit Rénatus, vos convictions sont bien différentes des miennes, et cette intervention de la Providence me semble bien improbable.
Le repas étant terminé, les groupes se séparèrent.
Le lendemain matin, la dame âgée, Mme de V., se fit conduire au milieu des émigrants, désirant voir les enfants dont on avait parlé la veille. Elle trouva leurs visages bien pâles. Elle demanda à Jacques à voir son Nouveau Testament, et y lisait avec émotion l’inscription de leur tante, quand parut à l’entrée de l’entrepont Rénatus, assez contrarié de la rencontrer. Mme de V. lui dit qu’elle avait décidé de faire installer dans sa cabine des hamacs pour les deux fillettes, pour qu’elles voyagent dans des conditions plus hygiéniques.
– Je crains seulement, ajouta-t-elle, qu’elles ne souffrent d’être séparées de leur frère.
– Le pauvre enfant, dit Rénatus, n’aurait pas moins besoin que ses sœurs d’air pur et de nourriture substantielle.
Mme de V. sourit :
– Sans doute, mais il m’est impossible de les prendre tous les trois.
– Je comprends, dit-il. Comment ne pas suivre votre bon exemple ? Ma cabine ne contient qu’une couchette, mais il y aurait moyen d’en installer une autre au-dessus de la mienne. Le petit homme ne sera pas gênant. Je vais m’en occuper.
Ainsi fut fait. Dieu, qui incline les cœurs, avait ainsi préparé pour les trois enfants des ressources inattendues. Jacques comprenait la bonté qu’on leur témoignait, et en était reconnaissant. Rénatus fut cependant un peu irrité lorsque, dès le premier soir, Jacques s’agenouilla devant sa couchette pour prier. L’enfant avait l’habitude de prier à haute voix, comme il l’aurait fait à un ami tout proche, et après avoir recommandé à Dieu ses parents et ses sœurs, il ajouta : Seigneur Jésus, je te remercie pour tout ce que tu fais pour nous, et de ce que tu nous as fait trouver Rénatus et la bonne dame. Bénis-les pour l’amour de ton nom. Amen.
Le jeune homme quitta précipitamment la cabine. Il se sentait mal à l’aise, et pourtant ému. Mais ce n’était là que des sentiments naturels, et l’œuvre de Dieu était encore loin de se faire dans ce cœur froid et endurci.
Grâce au beau temps, à l’exercice continuel sur le pont, à la brise vivifiante et aux soins affectueux, les petits voyageurs retrouvèrent vite une bonne santé.

5.
Le France avait jeté l’ancre dans le port de New-York. Nos petits amis observaient avec intérêt le mouvement continuel qui se déployait sur le navire. Mme de V. causait avec Rénatus sur un ton très animé.
– Soyez sans inquiétude, Madame, disait-il. Je vais, cela va sans dire, m’occuper de ces enfants jusqu’à ce que je les aie remis entre bonnes mains.
La chrétienne âgée qui avait beaucoup prié pour ses petits protégés était pleine de reconnaissance envers le Seigneur, qui avait répondu, comme Il le fait toujours, bien au-delà de ses prières.
– Vous me rendez là un grand service, Monsieur. Ces pauvres enfants m’intéressent tellement que j’aurais volontiers changé mon itinéraire pour les accompagner, mais si vous voulez bien vous en charger, vous m’enlevez un grand souci.
– Vous pouvez continuer votre voyage sans la moindre arrière-pensée, continua-t-il, et être certaine que je ne tromperai pas votre confiance. Et c’est ainsi que Rénatus se trouva, sans le savoir, être un instrument entre les mains de Dieu pour veiller sur trois de ces petits qui sont aimés du Seigneur Jésus.

Nous ne nous étendrons pas sur le voyage du père de famille improvisé. Chose étrange, le jeune homme froid et mondain sentait pour la première fois son cœur se réveiller.
Ainsi, nous retrouvons Rénatus et ses petits compagnons roulant en train encore après bien des journées de voyage, à travers des régions peuplées et des champs admirablement cultivés. Puis les villes et les villages se firent plus rares, les forêts disparurent, la terre était moins fertile, et la prairie s’étendait à perte de vue des deux côtés de la voie ferrée. Le train s’arrêtait à peine aux petites gares misérables. Enfin ils atteignirent Kotteros.
– Nous voici arrivés ! dit Rénatus en faisant descendre les enfants.
Il cherchait partout des yeux les parents, qui devaient se trouver là. Personne.
Rénatus s’adressa au garde-barrière :
– Y a-t-il loin d’ici chez le colon Lenoir ?
– Une heure seulement. Ah ! Ce sont là les enfants qu’ils attendent depuis si longtemps. Je suis chargé de les leur conduire.
– Ne peut-on se procurer ici des chevaux ou un véhicule quelconque ?
– Non, mais Lenoir à tout cela chez lui. J’irai les chercher, s’il le faut. Autrement … la route n’est pas mauvaise …
Rénatus n’était pas content.
– Les deux aînés marcheront bien, hasarda l’homme.
– Bon, mais ces bagages ? Faudra-t-il les prendre sur le dos ?
– Oh ! non, Monsieur. Lenoir les fera chercher.
– Soit. En avant donc ! fit notre voyageur.
Et la petite caravane se mit en marche, Jacques et Caroline à l’avant-garde, les deux hommes portant alternativement la petite Marie. Au bout d’une heure et demie, ils arrivèrent en vue d’une maison de bois d’assez belle apparence. Encore quelques pas et ils en franchissaient le seuil, au moment même où le soleil se couchait. C’était bien la demeure des Lenoir. Ainsi Dieu avait conduit les petits voyageurs au port qu’ils désiraient. Il avait entendu les prières de leur tante Ida, bien loin, à Paris, et Il avait veillé sur les trois enfants avec sollicitude.
Nous pouvons imaginer l’émotion des parents en voyant les petits pèlerins arriver à destination. Les deux aînés se précipitèrent dans leurs bras, tout joyeux. La petite Marie était un peu effarouchée devant ceux qui lui semblaient des étrangers, et qui étaient papa et maman dont Jacques lui avait tant parlé. Enfin on eut le temps de s’occuper de Rénatus.
– Avez-vous peut-être l’intention de vous établir aussi dans le pays ?
– Comment ! Moi ! Pas le moins du monde. Je voyage pour mon plaisir, et je vous ai amené vos enfants, qui auraient pu périr cent fois en route.
Jacques, à ce moment-là, s’exclama :
– Oh ! non, s’écria-t-il, nous avions notre passeport ; tante Ida nous l’a donné à Paris.
– Vraiment ? demanda Lenoir : de quoi s’agit-il ?
– Le passeport en question ne leur a pas servi à grand-chose, fit observer Rénatus.
– Montre-le-moi ! dit la maman. Jacques alla chercher dans la poche de sa veste le petit livre que nous savons. Lenoir le prit et le secoua, sans qu’il en tombe rien.
– Où est-il donc ?
– Tante l’a écrit sur la première page.
Lenoir ouvrit le Nouveau Testament et lut lentement, à haute voix :
Allant de S. (Jura) à Kotteros, Dakota (Amérique du Nord), rejoindre leurs parents.
Jésus Christ a dit : «En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Mat. 25. 40).
Il y eut un silence solennel. Jacques le rompit en disant timidement :
– Tante Ida m’avait recommandé de le montrer à toutes les personnes qui me parleraient.
– Et l’as-tu- fait ? demanda sa mère.
– Oui, au commencement, au Havre, et sur le bateau. La bonne dame l’a lu, Monsieur Rénatus aussi. Et depuis, il s’est toujours occupé de nous.
Madame Lenoir, très émue, saisit les mains du jeune homme :
– Cher Monsieur, comment pouvons-nous vous remercier ? Vous avez été le messager que Dieu a chargé de veiller sur nos chers enfants, et qu’Il a envoyé pour nous les amener sains et saufs.
– Envoyé ? Chargé ? répéta Rénatus. – Mais pas du tout ! Je n’ai fait que ce que tout honnête homme aurait fait à ma place.
– Mais Monsieur, comment auriez-vous fait cela, si Dieu ne vous l’avait pas mis à cœur ? Je le bénis de ce qu’Il vous a mis sur le chemin de nos enfants.
Lenoir paraissait très ému, lui aussi.
– J’ai appris bien des choses en Amérique, dit-il, et en particulier, que j’ai besoin du secours de Dieu en tout et partout. Autrefois, je croyais pouvoir marcher seul … mais maintenant, ajouta-t-il en hésitant un peu, je sais que j’ai besoin d’un Sauveur.
Rénatus ne répondit rien. Il se sentait embarrassé. D’ailleurs, au fond, il se trouvait forcé de reconnaître que le passeport des enfants était plus qu’une page de carnet. Les paroles inscrites par la sœur du colon n’avaient-elles pas eu un effet sur le cœur de Mme de V., et sur le sien aussi ? La conscience du jeune homme se réveillait. Il s’était plus attaché à ses petits compagnons de voyage qu’il ne l’aurait cru possible, et il lui en coûtait de se séparer d’eux. Aussi accepta-t-il l’offre des Lenoir, et passa-t-il plusieurs jours dans la ferme, étudiant avec intérêt la vie des colons et leurs cultures. Lenoir avait construit lui-même la solide habitation où ils avaient passé un hiver. Le produit de la moisson avait couvert les frais de voyage des enfants. Mais il fallait travailler dur.
– Dieu nous a bénis, disait Lenoir. Si c’est Sa volonté que nous échappions au froid, aux inondations, aux incendies, nous pourrons arriver à nous nourrir, et peut-être à mettre quelque chose de côté. Mais tout est entre Ses mains. Il prend soin de nous.
C’est ainsi que les prières de la grand-maman Vernier avaient été exaucées et que, peu à peu, une œuvre s’était accomplie chez cet homme naguère endurci.
Rénatus fut touché en entendant ces choses. Partons, se dit-il, je perdrais de mon indépendance si je restais ici.

6)
L’hiver était venu. Depuis longtemps on n’en avait pas vu d’aussi rigoureux à Kotteros. Les Lenoir avait fait d’abondantes provisions de tout sorte. Le grand froid ne les prit donc pas à l’improviste. D’après leurs calculs, aliments et combustible devaient suffire jusqu’au retour du printemps. Mais en février, deux colons voisins vinrent frapper à leur porte : moins prévoyants qu’eux, ils étaient déjà au bout de leurs ressources, et risquaient de mourir de faim et de froid. M. et Mme Lenoir les reçurent sans hésitation avec leur famille. La part de chacun fut réduite, car il fallait subsister jusqu’à la fin de l’hiver, et le nombre de bouches avait triplé. Mais nos amis comptaient sur le Seigneur, mettant en pratique l’exhortation de l’épître aux Hébreux 13. 16 : « N’oubliez pas la bienfaisance, et de faire part de vos biens, car Dieu prend plaisir à de tels sacrifices ».
Puis, un beau jour, un hôte inattendu se présenta à son tour. C’était Rénatus qui, après bien des pérégrinations, passant de nouveau dans le voisinage – c’est-à-dire à quelque deux cents kilomètres de là – venait faire une visite à ses hôtes de l’été précédent. Pendant cinq mois, il avait vu beaucoup de personnes et beaucoup de choses, mais avant de rentrer dans sa patrie, il tenait à retrouver les seules personnes qui lui soient attachées dans ce pays immense, et en particulier le petit homme qui avait su gagner son cœur.
L’hiver se faisait plus dur, la neige tombait en abondance. Rénatus allait quitter ses amis, mais au jour fixé, Lenoir lui dit que la neige amoncelée sur les voies arrêtait la circulation des trains. Et cela durait : la tempête allait croissant, il neigeait toujours. Les colons déblayaient avec ardeur ; tout autour de la maison s’élevaient des montagnes de neige que le froid toujours plus intense transforma en remparts de glace. La ferme était changée en prison.
Les jours s’écoulaient assez tristement. Malgré les feux entretenus jour et nuit, on ne parvenait plus à se réchauffer. Les provisions de nourriture semblaient devoir suffire à condition qu’on les économise, mais les moyens de chauffage touchaient à leur fin. Que devenir ensuite ? Il n’y avait aucun espoir de secours dans le voisinage. On ne savait même pas si les autres colons étaient morts ou vivants.
Mais malgré ces perspectives peu rassurantes, Lenoir et sa femme ne perdaient pas courage. L’épreuve, au lieu de les abattre, semblait plutôt fortifier leur foi et leur confiance en Dieu. Ils avaient la conviction que leur Père céleste interviendrait en leur faveur quand Il le jugerait bon.
Mais un jour arriva où Rénatus demanda à Lenoir :
– Combien de jours pouvons-nous encore nous chauffer ?
Et le colon avait répondu gravement :
– Un seul jour. Que Dieu nous soit en aide. Demain, il faudra délibérer.
Le lendemain le vent soufflait, plus glacial que jamais. Les quatre hommes décidèrent de se rendre, au prix des plus grands efforts, jusqu’à l’une des maisons abandonnées, et de la démolir pour alimenter le feu. Mais avant de partir, ils se mirent à genoux avec leurs familles, et jamais Rénatus ne put oublier les ardentes prières qu’ils adressèrent à Dieu. Pour la première fois de sa vie, le jeune homme sentit que la prière était une réalité et, du fond de son cœur plein d’angoisse, un cri monta vers le ciel : – O Dieu ! Aie pitié ! Sauve-nous, et que j’apprenne à te connaître.
Les hommes se mirent en route. Il fallait d’abord se frayer un passage dans la montagne de neige gelée, et avec quelle peine ! A la tombée de la nuit, ils revinrent, ayant commencé ce travail. Mais il n’y avait plus une bûche dans la maison. Il fallut brûler tous les objets en bois dont on pouvait se passer : caisses, planches, même des armoires en bon état, tout fut coupé et disparut dans les fourneaux en quelques heures.
Le lendemain soir, les courageux ouvriers revinrent avec le combustible tellement nécessaire. Jour après jour, ils refirent le même trajet, jusqu’à ce que, une bûche après l’autre, les deux petites maisons voisines aient été brûlées dans les fourneaux. Mais ensuite, le froid augmenta encore. On déblaya alors le chemin qui conduisait à la voie ferrée. On rapporta, mais à grand peine, les traverses que l’on put atteindre.
Enfin, Becker, un des colons recueillis par Lenoir, s’offrit à aller chercher du secours. C’était un homme sobre de paroles, mais d’une piété simple et vivante. En laissant ainsi sa femme et ses enfants pour s’aventurer dans les solitudes glacées, Becker savait qu’il courait de très grands risques. Mais il était le plus ancien des colons, et le plus apte à juger de la situation. De nouveau, nos amis se mirent à genoux, se recommandant les uns et les autres aux soins du Seigneur, et Becker se mit en route. Cinq chevaux furent attelés au traîneau et le fidèle chien de Becker l’accompagna. Le départ offrit déjà de grandes difficultés. Avec beaucoup d’efforts, il réussit à franchir le rempart de neige et de glace, et le périlleux voyage commença.
Plus le froid se faisait sentir à l’intérieur, plus les habitants de la ferme se rapprochaient les uns des autres. Mme Lenoir ne se laissait aller à aucune plainte, et n’ouvrait la bouche que pour implorer le secours de Dieu, exhorter ses compagnons de captivité au courage et à la confiance, les consoler, les tranquilliser. Elle trouvait en Jacques un vrai soutien. La foi du petit garçon était en exemple à tous. Avec une parfaite assurance, il répétait que Dieu leur viendrait en aide.
– N’a-t-Il pas promis, disait-il souvent : « Invoque-moi au jour de la détresse : je te délivrerai, et tu me glorifieras » (Ps. 50. 15) ?
Rénatus entendait et voyait ces choses, et un vrai travail s’accomplissait dans ce cœur jusqu’alors froid et fermé.
Plusieurs jours se passèrent et Becker ne revenait pas. Il fallait se chauffer à tout prix. Tous les meubles brûlèrent dans le poêle, y compris les lits. Lenoir parla sérieusement de démolir la partie inhabitée de la maison. Il déclara aussi que si Becker ne revenait pas le lendemain, il partirait à sa recherche. Mais cela, ni Rénatus ni Scherer – le second des colons réfugiés à la ferme – ne voulurent le permettre. C’était à eux de tenter l’aventure, et non à celui qui les avait recueillis avec tant de bonté.
Pour la première fois, le petit Jacques laissa voir un profond abattement ; il ne pouvait accepter l’idée de se séparer de son ami, et s’attachait à lui en pleurant. Rénatus le serra dans ses bras et lui dit à l’oreille :
– Veux-tu me promettre quelque chose ?
L’enfant fit un signe d’assentiment.
– Prie pour moi. Non seulement pour que je revienne, mais pour que le Seigneur me prenne dans Son ciel, quoiqu’il arrive.
Jacques fixa sur lui ses grands yeux mouillés de larmes.
– Bien sûr que vous irez au ciel si vous aimez le Seigneur Jésus. Et je sais que vous L’aimez, Monsieur Rénatus. Mais … je ne pourrai pas supporter que vous me quittiez pour toujours. Oh ! non, non ! Restez ! …
Et le pauvre enfant pleurait de plus belle.
– Il faut que je parte, mon enfant. Recommande-moi à Dieu. Il est puissant pour délivrer, et je sais que je puis me confier en Lui pour le salut de mon corps comme pour celui de mon âme.
Le départ fut poignant. Rénatus et Scherer chaussèrent des raquettes et quittèrent leurs amis après s’être, une fois de plus, agenouillés tous ensemble pour prier. Tous se demandaient, sans oser le dire, combien de temps dureraient les recherches et ce qu’il en adviendrait.
Mais l’absence des deux hommes ne fut pas longue. A quatre kilomètres du hameau, ils retrouvèrent Becker, ou plutôt son corps mort. Il avait été pris dans un amas de neige et y avait péri. Les chevaux et le fidèle chien étaient également gelés. On aurait dit un cortège funèbre au milieu de la plaine immense, blanche comme un immense linceul.
Rénatus et son compagnon revinrent sur leurs pas, désespérés. La triste nouvelle qu’ils rapportaient plongea la petite colonie dans la peine. Dieu les aurait-Il vraiment abandonnés ? Avait-Il oublié Ses promesses ? Comme Asaph dans les jours d’autrefois, les pauvres gens auraient été tentés de s’écrier : « Dieu a-t-il oublié d’user de grâce » (Ps. 77. 9).
Tout espoir de salut semblait perdu. La veuve pleurait. Madame Lenoir tenait ses fillettes contre elle et priait tout bas. Son mari abattait une poutre, dont la chute fit trembler toute la maison – en se disant à part lui : Après celle-ci, plus rien !
Seul, Jacques semblait avoir retrouvé quelque force. Dieu avait exaucé sa plus ardente prière en lui rendant Rénatus. Il les délivrerait certainement, il n’y avait qu’à le Lui demander.
Madame Lenoir tendit la main à Rénatus en lui disant :
– Pardonnez-nous si, involontairement, nous avons été la cause de votre malheur.
Le jeune homme répondit avec sérieux :
– Vous vous trompez, Madame Lenoir. Quand je devrais mourir demain, je veux vous affirmer aujourd’hui que Dieu m’a conduit ici pour mon bonheur, aussi vrai que mon âme vaut plus que mon corps, et la vie éternelle plus que celle d’ici-bas.
« Je te délivrerai et tu me glorifieras », murmura Jacques en s’endormant. Que de fois déjà n’avait-il pas rappelé ce verset à sa mère et à leurs compagnons !
– Ce cher enfant ! s’écria Rénatus avec émotion, c’est de lui que le Seigneur s’est servi pour m’amener à Ses pieds. Jamais je ne pourrai lui prouver ma reconnaissance et mon affection.
Madame Lenoir répondit avec émotion :
Jésus Christ a dit : «En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Mat. 25. 40).
Le lendemain matin, on alluma le dernier feu.
– Seigneur, viens à notre aide, murmuraient toutes les voix. A l’agitation des jours précédents avait succédé le silence qui accompagne toutes les attentes solennelles. Assis proches les uns des autres, les pauvres gens n’échangeaient que de loin en loin quelques paroles pleines de douceur et de bienveillance. Ils cherchaient encore à s’encourager l’un l’autre, mais il semblait que le petit groupe, perdu dans la solitude glacée, espérait contre toute espérance.
Soudain, un bruit singulier, une sorte de craquement, les fit tressaillir, et ramena en une seconde de l’animation sur ces visages défaits.
Lenoir s’élança vers la porte, l’ouvrit, et un cri de joie lui échappa :
– Le dégel ! Dieu soit loué !
En effet, par la grâce de Dieu, le vent avait tourné et soufflait maintenant du midi, apportant avec lui le salut proche. L’air, relativement tiède, commençait à faire fondre la couche de glace, et on entendait partout tomber des gouttes. Pour ces infortunés, c’était une réponse divine à la prière de la foi. Tous se précipitaient à la porte, répétant avec émotion : – Dieu soit loué ! Le dégel ! Et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre.
Jacques, sans perdre son calme, était allé bien vite s’agenouiller dans un coin de la pièce, priant à voix basse :
– O Dieu ! Je te remercie de nous avoir délivrés. Tu nous as exaucés dans notre détresse ; je t’en remercie bien fort. Au nom du Seigneur Jésus. Amen.
Bientôt toute la famille se trouva à genoux. Quelles actions de grâce et de reconnaissance s’élevèrent alors vers le Dieu qui seul fait des merveilles, qui sauve et qui délivre ceux qui crient à Lui.
Tous reprirent vie avec un nouvel entrain, allant et venant, travaillant pour suppléer, en bougeant, à la chaleur du feu presque éteint.
Le dégel était aussi actif que le froid avait été rude. La neige eut bientôt fondu suffisamment pour que les colons puissent se mettre à la recherche d’une retraite plus confortable. Au prix d’efforts considérables – car les chemins étaient dans un état indescriptible – ils parvinrent, tous ensemble, à la ville la plus proche ; ils ne voulaient plus s’exposer à être séparés les uns des autres. Bien leur en prit.
Le dégel avait eu des conséquences désastreuses dans toute la région. Les rivières, grossies par la fonte des neiges, obstruées par des blocs de glace, débordaient partout. Dans le Haut Missouri surtout, les inondations furent terribles. Des hameaux, des villages entiers disparurent. L’eau recouvrait des régions entières. Kotteros fut atteint à son tour. Lorsque Lenoir et Rénatus s’y rendirent en train et en canot, ils ne trouvèrent plus trace de la ferme, ni des beaux champs ensemencés avec peine. Tout avait été détruit. Ce fut un rude coup pour le fermier. Il ne pouvait que courber la tête sous la puissante main de Dieu, et ce fut le cœur gros qu’il revint auprès des siens.
– Dieu nous l’avait donné, Dieu nous l’a repris, dit-il, que Sa volonté soit faite. Mais c’est tout de même dur. Il faudra recommencer à zéro. Que Dieu nous dirige dans un endroit plus sûr, où nous ne soyons pas exposés à de pareils dangers. Plus loin dans l’Est, peut-être …
Le pauvre homme avait les yeux pleins de larmes de découragement. Il n’avait pas encore fait l’expérience que Dieu agit toujours en amour envers les Siens.
– Lenoir, dit Rénatus, avant de prendre cette grave décision, pensez à vos enfants. Ils grandiront ici sans rien apprendre. Qui les instruira même dans les choses de Dieu ? Ne vaudrait-il pas mieux retourner en France ?
Le colon eut un sourire douloureux.
– C’est facile à dire, Monsieur, dit Lenoir. Je ne méconnais pas, croyez-le, ce que la patrie a de bon, mais j’aurais tout juste de quoi payer le voyage. Une fois là-bas, je serais aussi avancé qu’il y a trois ans. Non, il n’y a plus de place chez nous.
– Et si je la trouvais, moi, cette place ? dit Rénatus. Si je vous offrais, à dix minutes d’une école, une maisonnette propre et même assez jolie, au milieu d’un jardin où vous pourriez gagner votre vie et celle des vôtres, qu’en diriez-vous ?
Lenoir regardait sans répondre leur excellent ami, se demandant si une pareille proposition pouvait bien être sérieuse, tandis que la physionomie de sa femme, comme celle de Jacques, s’éclairaient d’une manière qui ne laissait aucun doute sur leur avis à ce sujet.
– Ce ne serait pas la fortune, il est vrai, ajouta Rénatus.
– Oh ! Ce serait en tout cas un vrai don de Dieu, fit Lenoir.
– Eh bien, voilà à quoi j’ai pensé. Mon usine est située à quatre heures de train de Paris ; c’est là que j’habite, dans une maison indépendante avec un beau jardin dont une partie est consacrée aux légumes et aux arbres fruitiers. Mon brave jardinier se fait vieux, j’ai déjà prévu qu’il lui faudrait un aide, et même peut-être le remplacer bientôt. Si vous voulez venir vous perfectionner auprès de lui, rien n’empêcherait que vous lui succédiez l’année prochaine, quand il prendra sa retraite. Je vous le propose de grand cœur.
Lenoir serra avec reconnaissance la main généreuse que lui tendait son jeune ami. Jacques, radieux, disait tout bas : – Je savais bien que Dieu nous délivrerait. Ne l’a-t-Il pas promis ?
Quelques jours plus tard, la petite colonie se mettait en route pour l’Europe, les Lenoir pleins d’espoir et de reconnaissance, et Rénatus avec un nouveau but dans la vie.
– Sous prétexte d’être un libre-penseur, disait-il, je flottais autrefois mélancoliquement d’une incertitude à l’autre. Aujourd’hui, je sais Qui j’ai cru, et je sais aussi ce que j’ai à faire dans ce monde.

7)
Plus de deux ans ont passé. Par une belle journée d’été nous retrouvons Jacques et ses sœurs occupés activement à remplir une corbeille de fraises. Ils travaillent joyeusement, et leurs langues ne chôment pas plus que leurs doigts.
– Crois-tu qu’il y en aura assez, Jacques ? Nous serons au moins trente.
– Sûrement, répond Jacques. Monsieur Rénatus a commandé une quantité de gâteaux. Quelle belle fête d’école du dimanche nous allons avoir !
Et les enfants, chargés de leur récolte, rentrèrent en courant à la maison où leurs parents les attendaient.
Bientôt toute la famille se mit en route pour la maisonnette, située à quelques minutes de l’usine, où se tenait l’école du dimanche. Sur le seuil, Rénatus et sa jeune femme leur souhaitèrent une cordiale bienvenue ; puis la porte s’ouvrit. Dans une salle aux murs blanchis à la chaux, une trentaine d’enfants proprement vêtus entouraient une personne âgée, dans laquelle nous reconnaissons tante Ida : oui, tante Ida elle-même, qui a quitté Paris pour venir habiter près de son frère.
Jacques et ses sœurs se joignirent au groupe, et tous ensemble les enfants entonnèrent leur cantique favori :

Servons tous, dès notre enfance
Notre adorable Sauveur.
Il veut, dans sa grâce immense,
Nous donner le vrai bonheur.
Jésus est le meilleur Maître,
Son cœur aime les enfants.

C’est à Lui qu’on ne peut être
Ni trop tôt, ni trop longtemps.

Après le cantique, Rénatus, très ému, s’avança pour adresser quelques paroles aux enfants. Il hésita un instant puis, se tournant vers ses jeunes auditeurs, il leur demanda lequel d’entre eux pourrait lui réciter un verset des Saintes Écritures.
Les enfants, intimidés, se regardaient l’un l’autre sans oser répondre. Alors Jacques s’avança et, fixant ses yeux bleus sur le visage de son ami, il répéta d’une voix claire :
Jésus Christ a dit : «En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Mat. 25. 40).

 

D’après La Bonne Nouvelle 1931