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LE CHEMIN DU CIEL

1er samedi

 

Chapitre 1. La rue du Paradis

Marguerite Andell suivait la rue du Marché en portant un panier rempli des différents achats qu’elle venait de faire chez l’épicier.
Ce n’était pas une soirée très agréable, car le vent de mars soufflait et la pluie commençait à tomber. Mais Marguerite, bien abritée sous sa veste imperméable à capuchon, ne souffrait pas du mauvais temps. De toute façon, elle n’avait pas à aller loin. Elle habitait la rue du Marché, dans l’une des deux petites maisons serrées entre un grand garage et un magasin de meubles.
Soudain la fillette entendit une voix d’homme qui chantait. Il marchait lentement le long de la route, en tenant un vieux chapeau à la main, et il chantait :

Lieu de repos, sainte patrie,
Séjour heureux des rachetés,
Ô ville d’or, cité chérie,
J’aspire à tes félicités.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

Là, j’entrerai, sauvé par grâce,
Là, Tu m’attends aux saints parvis.
Viens, me dis-Tu, J’acquis ta place
Par Ma croix, dans le Paradis.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

Marguerite resta un moment immobile devant le garage, brillamment éclairé, ne s’occupant pas pour une fois des belles voitures aux carrosseries luxueuses, mais écoutant attentivement ces paroles.
– Il parle de chez nous, dit une voix tout près de Marguerite.
Elle se retourna avec surprise et vit une fillette de son âge, tenant un petit garçon par la main. Tous deux étaient assis sur le large rebord plat de la vitrine. C’était le petit garçon qui avait parlé.
– Non, non, répliqua sa sœur. Il n’y a pas de séjour heureux dans la rue du Paradis, que je sache.
– Mais alors, de quel endroit parle-t-il ? demanda le petit garçon.
En posant cette question, l’enfant regardait Marguerite et elle se sentit en quelque sorte obligée de répondre, quoiqu’il s’adressât sans aucun doute à sa sœur. Le contraste entre ces deux enfants pauvrement vêtus, insuffisamment nourris, et elle-même qui était confortablement habillée, lui faisait de la peine. Elle ne s’étonna pas que les mots « séjour heureux » aient été retenus.
– Ce chant parle du ciel, dit-elle.
– Oh ! s’écria la fillette, je savais que cela ne pouvait pas être la rue du Paradis. La connais-tu ? Tu y arrives par là, ajouta-t-elle en désignant du doigt une étroite ruelle.
– Je n’y suis jamais entrée, et elle ne me plaît pas, répondit Marguerite.
Elle avait souvent jeté un coup d’œil sur l’étroite et sombre ruelle, bordée de maisons noires et dégradées, et s’estimait heureuse de vivre à la Villa des roses, à quelque distance de là.
– Écoutez ! interrompit le petit garçon, il chante de nouveau. « Repos, repos ! Près de Jésus, peines, douleurs, ne seront plus ». Connais-tu ce chant ? Je l’aime.
– Non, je ne le connais pas, dit Marguerite, mais j’en connais un autre sur la cité d’or, et c’est le ciel.
– Oh ! Dis-le nous, s’il te plaît, implora le petit garçon, levant vers elle son visage amaigri et fatigué.
– J’essayerai, mais je ne sais pas si je me souviens de toutes les strophes, balbutia Marguerite, un peu intimidée.
Lentement et distinctement, elle commença à réciter le cantique, aidée par les commentaires admiratifs dont Sammy ponctuait chaque phrase. À la fin, il poussa un profond soupir et dit avec conviction :
– J’aimerais y aller !
Puis il ajouta vivement :
– Est-ce que toi tu y vas ?
Marguerite tressaillit. Jamais elle n’aurait autant désiré pouvoir répondre « oui », mais elle ne le pouvait pas. Elle resta silencieuse.
La petite fille la regarda avec étonnement et demanda à son tour :
– Eh bien, y vas-tu ? Je te le demande parce que je pensais que tu pourrais nous dire comment il faut faire.
– Oui, intervint Sammy, c’est pour cela. Tu pourrais nous emmener avec toi, n’est-ce pas ?
Puis, comme Marguerite continuait à garder le silence, il demanda d’un ton découragé :
– Est-ce que tu n’y vas pas ?
– Non, dit Marguerite en détournant la tête. Il faut être sauvé pour y aller, et je ne le suis pas – pas encore.
La fillette regardait Marguerite avec le plus grand étonnement.
– Oh ! soupira-t-elle, je me dépêcherais d’être sauvée si cela devait m’amener là ! Et Sammy aussi. N’est-ce pas ?
Le petit garçon approuva énergiquement de la tête et dit :
– Sûrement. Je n’aime pas notre Paradis, pas du tout.
– Est-ce que vous vivez toujours là ? demanda Marguerite, s’étonnant de ne les avoir jamais vus auparavant.
– Non, répondit la fillette, en général, nous voyageons d’une foire à l’autre.
Juste à ce moment, quelqu’un apparut dans la zone de lumière projetée par la vitrine, et sourit aux enfants. C’était la mère de Marguerite. Plus d’une fois elle s’était avancée sur le seuil de la porte, s’étonnant du retard de sa petite fille.
La voyant en conversation avec les deux pauvres enfants, elle s’était dirigée vers le garage pour leur parler. Mais le mot de Paradis l’avait arrêtée et elle s’était tenue un moment dans l’ombre, écoutant le cantique récité par Marguerite et se sentant émue par les commentaires du petit garçon. Puis était venue la question importante à laquelle Marguerite n’avait pu répondre « oui ». La mère soupira.
– Eh bien, Marguerite, dit-elle, je suis venue voir ce qui te retenait. Et qui sont ces enfants ?
Sammy, jamais embarrassé, dit aussitôt :
– Nous sommes Laurette et Sammy Thomas, et nous habitons à la rue du Paradis.
– Papa rentrera ce soir de Londres, ajouta Laurette. Il est allé à l’hôpital pour voir maman. Nous allons partir bientôt pour la foire de M.
– Je comprends. Voulez-vous venir dans notre maison boire une tasse de chocolat ?
Sammy poussa sa sœur de côté et mit sa main dans celle de Mme Andell sans une minute d’hésitation, déclarant avec décision :
– Nous viendrons, merci. Je serai content d’avoir du chocolat et quelque chose à manger.
Mais Mme Andell, tout en passant amicalement son bras autour des épaules de Sammy, s’adressa à Laurette :
– Ton père n’en sera pas mécontent, ma petite ?
– Il nous a recommandé de prendre garde à qui nous parlions, mais je suis sûre qu’il nous permettrait d’aller avec vous, répondit la fillette. Il ne peut pas être déjà rentré, mais peut-être que je ferais mieux de laisser un message sur notre table pour lui dire où nous sommes ?
– C’est une excellente idée. Entrez alors chez nous et je vous donnerai du papier et un crayon, dit Mme Andell, marchant en avant en tenant Sammy par la main.
Il ne fallut pas beaucoup de temps pour écrire le message et le porter dans la misérable chambre de la rue du Paradis, et ensuite la petite troupe s’assembla autour de la table dans la Villa des Roses, où les deux pauvres enfants partagèrent un repas copieux avec Marguerite et sa mère.

 

A SUIVRE !