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LE CHEMIN DU CIEL

1er samedi

 

Chapitre 1. La rue du Paradis

Marguerite Andell suivait la rue du Marché en portant un panier rempli des différents achats qu’elle venait de faire chez l’épicier.
Ce n’était pas une soirée très agréable, car le vent de mars soufflait et la pluie commençait à tomber. Mais Marguerite, bien abritée sous sa veste imperméable à capuchon, ne souffrait pas du mauvais temps. De toute façon, elle n’avait pas à aller loin. Elle habitait la rue du Marché, dans l’une des deux petites maisons serrées entre un grand garage et un magasin de meubles.
Soudain la fillette entendit une voix d’homme qui chantait. Il marchait lentement le long de la route, en tenant un vieux chapeau à la main, et il chantait :

Lieu de repos, sainte patrie,
Séjour heureux des rachetés,
Ô ville d’or, cité chérie,
J’aspire à tes félicités.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

Là, j’entrerai, sauvé par grâce,
Là, Tu m’attends aux saints parvis.
Viens, me dis-Tu, J’acquis ta place
Par Ma croix, dans le Paradis.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

Marguerite resta un moment immobile devant le garage, brillamment éclairé, ne s’occupant pas pour une fois des belles voitures aux carrosseries luxueuses, mais écoutant attentivement ces paroles.
– Il parle de chez nous, dit une voix tout près de Marguerite.
Elle se retourna avec surprise et vit une fillette de son âge, tenant un petit garçon par la main. Tous deux étaient assis sur le large rebord plat de la vitrine. C’était le petit garçon qui avait parlé.
– Non, non, répliqua sa sœur. Il n’y a pas de séjour heureux dans la rue du Paradis, que je sache.
– Mais alors, de quel endroit parle-t-il ? demanda le petit garçon.
En posant cette question, l’enfant regardait Marguerite et elle se sentit en quelque sorte obligée de répondre, quoiqu’il s’adressât sans aucun doute à sa sœur. Le contraste entre ces deux enfants pauvrement vêtus, insuffisamment nourris, et elle-même qui était confortablement habillée, lui faisait de la peine. Elle ne s’étonna pas que les mots « séjour heureux » aient été retenus.
– Ce chant parle du ciel, dit-elle.
– Oh ! s’écria la fillette, je savais que cela ne pouvait pas être la rue du Paradis. La connais-tu ? Tu y arrives par là, ajouta-t-elle en désignant du doigt une étroite ruelle.
– Je n’y suis jamais entrée, et elle ne me plaît pas, répondit Marguerite.
Elle avait souvent jeté un coup d’œil sur l’étroite et sombre ruelle, bordée de maisons noires et dégradées, et s’estimait heureuse de vivre à la Villa des roses, à quelque distance de là.
– Écoutez ! interrompit le petit garçon, il chante de nouveau. « Repos, repos ! Près de Jésus, peines, douleurs, ne seront plus ». Connais-tu ce chant ? Je l’aime.
– Non, je ne le connais pas, dit Marguerite, mais j’en connais un autre sur la cité d’or, et c’est le ciel.
– Oh ! Dis-le nous, s’il te plaît, implora le petit garçon, levant vers elle son visage amaigri et fatigué.
– J’essayerai, mais je ne sais pas si je me souviens de toutes les strophes, balbutia Marguerite, un peu intimidée.
Lentement et distinctement, elle commença à réciter le cantique, aidée par les commentaires admiratifs dont Sammy ponctuait chaque phrase. À la fin, il poussa un profond soupir et dit avec conviction :
– J’aimerais y aller !
Puis il ajouta vivement :
– Est-ce que toi tu y vas ?
Marguerite tressaillit. Jamais elle n’aurait autant désiré pouvoir répondre « oui », mais elle ne le pouvait pas. Elle resta silencieuse.
La petite fille la regarda avec étonnement et demanda à son tour :
– Eh bien, y vas-tu ? Je te le demande parce que je pensais que tu pourrais nous dire comment il faut faire.
– Oui, intervint Sammy, c’est pour cela. Tu pourrais nous emmener avec toi, n’est-ce pas ?
Puis, comme Marguerite continuait à garder le silence, il demanda d’un ton découragé :
– Est-ce que tu n’y vas pas ?
– Non, dit Marguerite en détournant la tête. Il faut être sauvé pour y aller, et je ne le suis pas – pas encore.
La fillette regardait Marguerite avec le plus grand étonnement.
– Oh ! soupira-t-elle, je me dépêcherais d’être sauvée si cela devait m’amener là ! Et Sammy aussi. N’est-ce pas ?
Le petit garçon approuva énergiquement de la tête et dit :
– Sûrement. Je n’aime pas notre Paradis, pas du tout.
– Est-ce que vous vivez toujours là ? demanda Marguerite, s’étonnant de ne les avoir jamais vus auparavant.
– Non, répondit la fillette, en général, nous voyageons d’une foire à l’autre.
Juste à ce moment, quelqu’un apparut dans la zone de lumière projetée par la vitrine, et sourit aux enfants. C’était la mère de Marguerite. Plus d’une fois elle s’était avancée sur le seuil de la porte, s’étonnant du retard de sa petite fille.
La voyant en conversation avec les deux pauvres enfants, elle s’était dirigée vers le garage pour leur parler. Mais le mot de Paradis l’avait arrêtée et elle s’était tenue un moment dans l’ombre, écoutant le cantique récité par Marguerite et se sentant émue par les commentaires du petit garçon. Puis était venue la question importante à laquelle Marguerite n’avait pu répondre « oui ». La mère soupira.
– Eh bien, Marguerite, dit-elle, je suis venue voir ce qui te retenait. Et qui sont ces enfants ?
Sammy, jamais embarrassé, dit aussitôt :
– Nous sommes Laurette et Sammy Thomas, et nous habitons à la rue du Paradis.
– Papa rentrera ce soir de Londres, ajouta Laurette. Il est allé à l’hôpital pour voir maman. Nous allons partir bientôt pour la foire de M.
– Je comprends. Voulez-vous venir dans notre maison boire une tasse de chocolat ?
Sammy poussa sa sœur de côté et mit sa main dans celle de Mme Andell sans une minute d’hésitation, déclarant avec décision :
– Nous viendrons, merci. Je serai content d’avoir du chocolat et quelque chose à manger.
Mais Mme Andell, tout en passant amicalement son bras autour des épaules de Sammy, s’adressa à Laurette :
– Ton père n’en sera pas mécontent, ma petite ?
– Il nous a recommandé de prendre garde à qui nous parlions, mais je suis sûre qu’il nous permettrait d’aller avec vous, répondit la fillette. Il ne peut pas être déjà rentré, mais peut-être que je ferais mieux de laisser un message sur notre table pour lui dire où nous sommes ?
– C’est une excellente idée. Entrez alors chez nous et je vous donnerai du papier et un crayon, dit Mme Andell, marchant en avant en tenant Sammy par la main.
Il ne fallut pas beaucoup de temps pour écrire le message et le porter dans la misérable chambre de la rue du Paradis, et ensuite la petite troupe s’assembla autour de la table dans la Villa des Roses, où les deux pauvres enfants partagèrent un repas copieux avec Marguerite et sa mère.

2ème samedi

Chapitre 2. La route bénie

Sammy, qui savourait son chocolat en le buvant à petites gorgées, reposa sa tasse et se tourna vers Marguerite.
– Qui donc peut entrer dans cette cité d’or ? demanda-t-il.
Ce fut Mme Andell qui répondit en chantant à mi-voix :

« Le pécheur, de ses souillures
Dans le sang de Christ lavé,
Seul franchit tes portes pures :
Il est saint, il est sauvé ».

Le petit garçon fixa sur elle un regard sérieux et demanda avec ardeur :
– Est-ce que vous, vous y allez ?
– Oh oui ! j’en suis sûre, Sammy, répondit-elle, tandis qu’un éclair de joie illuminait son visage.
– Vraiment ! Mais alors Marguerite restera seule dehors, s’écria l’enfant avec étonnement, en tournant ses grands yeux vers la fillette silencieuse.
– Et nous espérions qu’elle nous prendrait avec elle, ajouta Laurette pensivement, mais elle ne peut pas, paraît-il.
Mme Andell, avec un étrange petit tremblement dans la voix, répliqua :
– Je pense qu’elle se mettra bientôt en route, et qu’elle ne manquera pas d’emmener quelqu’un avec elle. Ce n’est pas possible que ma petite Marguerite soit laissée dehors. Tiens, Sammy, prends encore une tartine. Et toi, Laurette, en veux-tu encore une ?
– Quel bon repas nous faisons ! dit le petit garçon en mordant à belles dents la tartine que Mme Andell lui avait offerte. Papa sera content, car il n’a pas beaucoup d’argent.
– Il en gagnera de nouveau quand nous retournerons sur les foires, dit Laurette d’un ton un peu réprobateur.
– Ne m’avez-vous pas dit que votre mère était à l’hôpital ? demanda Mme Andell.
– Oui, elle y est depuis des semaines et des semaines. Papa a reçu un message il y a quatre jours et il est parti pour Londres. Il a dit qu’il ne pourrait pas rentrer avant ce soir.
– Êtes-vous restés seuls à la rue du Paradis tout ce temps ? demanda Marguerite stupéfaite.
– Oui, papa pleurait presque en partant, et il nous a recommandé d’être prudents et de ne laisser entrer personne, et, quand nous sortirions, de ne parler à personne dans la rue, dit Laurette.
Puis elle ajouta rapidement :
– Mais il ne pensait pas à quelqu’un comme vous.
– Non, non, il serait d’accord pour cela, ajouta Sammy qui continuait à manger avec faim. J’aime mon papa, et il vous aimera aussi.
Puis il demanda à Marguerite :
– Où est ton papa ?
– Il va bientôt rentrer, répondit la petite fille.
À ce moment, on entendit sonner à la porte de la rue.
Mme Andell, qui alla ouvrir, ne fut pas étonnée de voir un homme à la figure pâle et triste dont la boutonnière portait un ruban noir indiquant la perte qu’il venait de subir.
– Bonsoir, Madame, dit-il en soulevant son chapeau. J’ai trouvé un mot de Laurette, me disant de venir ici dès que je serais de retour. Les enfants sont-ils là ? Mon nom est Thomas.
– Oui, ils sont là. Nous parlions justement de vous. Leur mère est…
Elle s’arrêta, ayant bien deviné ce qui s’était passé.
– Les enfants vous attendent. Entrez pour souper, voulez-vous ? Mon mari va revenir dans un instant et il n’aimerait pas que je vous laisse partir sans rien prendre.
Murmurant un remerciement, il franchit le seuil, et un instant plus tard Sammy était dans ses bras, tandis que Laurette s’appuyait à son épaule.
– As-tu ramené maman ? demanda Sammy en tournant la tête vers la porte.
– Non, Sammy. Elle est morte peu après mon arrivée à l’hôpital, balbutia le père.
Laurette poussa un cri :
– Ne la reverrons-nous jamais ? gémit-elle.
– Si, je l’espère. Elle m’a chargé de vous embrasser de sa part et de vous dire à tous les deux qu’elle partait auprès du Seigneur Jésus dans le ciel, et que nous en trouverions le chemin, comme elle.
La voix lui manqua, et Laurette, qui s’était penchée sur l’accoudoir de son fauteuil, appuya sa tête contre son épaule et éclata en pleurs.
Marguerite, les lèvres tremblantes, considérait le petit groupe.
Puis on entendit la porte de la rue s’ouvrir de nouveau, et, un moment après, M. Andell entra dans la pièce. Sa femme avait été à sa rencontre dans le couloir et, en quelques mots, l’avait mis au courant de ce qui s’était passé ; aussi s’avança-t-il doucement, la main tendue cordialement.
– Nous comprenons, dit-il d’une voix pleine de sympathie. Vous allez rester et vous mangerez quelque chose, n’est-ce pas ?
M. Thomas était trop ému pour pouvoir parler et dire qu’il était d’accord, mais son regard reconnaissant était suffisant. Mme Andell eut vite fait d’ajouter au repas un plat plus nourrissant, car elle se rendait compte que l’étranger était épuisé.
Quand il se fut restauré, il leur raconta brièvement la maladie de sa femme, et comment elle s’était endormie en paix, assurée que le Sauveur en qui elle se confiait serait aussi la force et le soutien de son mari et de ses enfants ; elle leur avait recommandé de Le rechercher sans tarder.
– Il y a un verset qu’elle avait appris de la dame qui la visitait ; et elle me l’a fait apprendre également pour que je puisse vous le répéter, mes enfants…
– Dis-le nous, papa ! supplia Sammy.
Le père poursuivit :
– C’est le Seigneur Jésus Lui-même qui l’a dit : « Moi, Je suis le chemin, et la vérité, et la vie ; personne ne vient au Père que par Moi ».
Il prononça ces paroles lentement et distinctement, et Sammy les commenta en disant :
– Maman a pris ce chemin, je voudrais bien le prendre aussi.
Le père serra ses bras plus fort autour de son petit garçon, puis il se leva en disant :
– Il nous faut partir. Merci pour votre grande bonté. Peut-être reviendrons-nous ici au moment de la foire, et dans ce cas nous ne manquerons pas de venir vous voir. Demain nous devons nous remettre en route.
M. Andell fixa un regard sérieux sur le pauvre homme fatigué et lui dit doucement :
N’oubliez pas de trouver le Chemin dont votre chère épouse vous a parlé. Ce serait merveilleux si, lorsque vous vous mettrez en route demain, vos pieds se trouvaient également sur le chemin du ciel.
M. Thomas inclina la tête et, tendant la main à Sammy qui se sentait maintenant assez à l’aise pour ouvrir et fermer le couvercle d’un petit harmonium, il dit :
– Ce doit certainement être un bon chemin, mais il nous faut partir maintenant.
– S’il vous plaît, implora Sammy, ne voulez-vous pas nous jouer quelque chose sur l’harmonium ?
Mme Andell s’assit aussitôt devant l’instrument en disant :
– Seulement quelque chose de court, car votre papa désire que vous alliez vous coucher. Chantons le cantique que nous avons appris la semaine dernière, dit-elle en se tournant vers son mari.
Sur un signe de son père, Marguerite sortit d’un tiroir quelques feuillets sur lesquels était imprimé le cantique, et elle les distribua à la ronde.
Puis ils chantèrent :

Jésus a tout quitté pour venir sur la terre
Te chercher, te sauver, pauvre pécheur perdu.
Celui qui se chargea de toute ta misère,
Le connais-tu ? Le connais-tu ?

Jésus, le Fils de Dieu, est venu sur la terre,
Pour chercher et sauver ceux qui étaient perdus ;
Il peut te libérer du poids de ta misère ;
Le connais-tu ? Le connais-tu ?

Accepte le pardon, le salut et la vie,
Qu’on trouve par la foi dans Son sang précieux ;
En vérité, Son sang est la route bénie
Suis-Le donc ici-bas sur la route bénie
Qui mène aux cieux ! Qui mène aux cieux !

Hymnes et Cantiques n° 260

– Encore, s’il vous plaît, demandèrent Laurette et Sammy d’une seule voix.
Ainsi le cantique fut répété encore deux fois.
– Aimeriez-vous garder vos feuilles ? demanda Mme Andell. Vous pourrez ainsi le chanter quand vous voudrez.
Cette proposition fut acceptée avec reconnaissance, puis les étrangers prirent congé de leurs hôtes.
– Bonne nuit, dit M. Thomas d’une voix émue. Merci pour votre bonté.
– Ne manquez pas de venir nous voir lorsque vous serez de nouveau dans la ville, lui recommanda Mme Andell.
– Vous trouverez un cordial accueil, ajouta son mari.
– Il y aura la foire annuelle à Pâques, dit Laurette. Je me demande si je serai sur « la route bénie qui mène aux cieux » la prochaine fois que je te verrai, Marguerite.
Sammy regarda sa sœur avec un étonnement réprobateur.
– Tu as dit que tu te dépêcherais d’être sauvée si cela devait te conduire au ciel, lui dit-il, et maintenant tu n’as plus l’air pressée. Quand nous serons tous sur cette route, et que Marguerite et toi vous serez seules en dehors, vous ne trouverez pas cela agréable !
Puis il leva les yeux vers M. Andell et demanda :
– Serons-nous bien reçus sur cette route, comme nous l’avons été ici ?
– Beaucoup mieux ! fut la réponse. Le Seigneur désire vous recevoir et Il prendra soin de vous avec tendresse jusqu’au bout. « Comme un Berger Il paîtra Son troupeau ; par Son bras Il rassemblera les agneaux et les portera dans Son sein ».
Sammy poussa un soupir de soulagement.
– Cela paraît merveilleux, dit-il.
– C’est encore bien plus merveilleux que cela ne paraît. Manquer ce chemin est la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un. Ainsi, ne faites pas cela ! recommanda M. Andell comme les trois étrangers sortaient.

3ème samedi

Chapitre 3. Pèlerins sur la route bénie

Marguerite se réveilla de bonne heure le lendemain matin, et sa première pensée fut pour Laurette et Sammy qui devaient se mettre en route ce jour-là avec leur père.
Elle se glissa hors de son lit pour regarder par la fenêtre si elle les apercevait. De la petite chambre qu’elle occupait au haut de la maison, on voyait toute la rue du Marché. Le soleil s’était levé et, comme il avait un peu plu pendant la nuit, le soleil faisait miroiter le sol humide qui resplendissait « comme les rues d’or de la sainte cité », pensa Marguerite. Cela lui rappela le cantique chanté la veille et elle se demanda si Laurette et Sammy s’étaient engagés sur « la route bénie qui mène aux cieux ».
Puis soudain elle les aperçut à quelque distance, éclairés par un rayon de soleil, comme ils se dépêchaient le long de la route brillante. Ils devaient avoir quitté la rue du Paradis avant qu’elle arrive à la fenêtre. Elle regretta de ne pas s’être levée une ou deux minutes plus tôt. Ils lui auraient fait signe de la main. À présent il lui faudrait attendre quelque temps avant de les revoir. Pâques était à un mois de là, et sans doute reviendraient-ils plusieurs jours avant. Le temps passerait vite.
Lorsque Marguerite descendit déjeuner, sa mère lui dit :
– Lis ce qui est écrit sur ce bout de papier, ma chérie. Ce sont vraiment de bonnes nouvelles.
Et elle lui tendit une demi-feuille de papier déchirée que Marguerite reconnut pour celle qu’elle avait donnée à Laurette pour écrire à son père. Elle était rose et provenait d’une boîte que Marguerite avait reçue de sa grand-mère.
Sur ce chiffon de papier, elle lut :

« Nous sommes tous sur la route bénie qui mène aux cieux, grâce à Dieu ».

William Thomas,
Laurette Thomas,
Sammy Thomas.

Marguerite le relut plusieurs fois. Ainsi Laurette avait fait ce qu’elle avait dit ! Elle s’était dépêchée de trouver le salut, quoique Sammy lui eût fait la veille au soir le reproche de n’être pas pressée. Marguerite se souvenait des paroles du petit garçon : « Quand nous serons tous sur cette route et que Marguerite et toi, vous serez seules en dehors, vous ne trouverez pas cela agréable ! » Le reproche s’adressait à Laurette et à elle-même, et maintenant elle n’avait même plus la compagnie de Laurette. Elle se sentait réellement solitaire !
– Je les ai vus de ma fenêtre s’en allant sur la route que le soleil faisait briller comme de l’or, dit-elle à sa mère. Cela m’a fait penser aux rues d’or de la sainte cité.
-Vraiment, ma chérie ? Eh bien, ils seront un jour dans cette sainte cité, car ils sont sur le bon chemin.

« Le pécheur, de ses souillures
Dans le sang de Christ lavé,
Seul franchit ses portes pures :
Il est saint, il est sauvé ».

Ils sont sauvés parce qu’ils ont mis leur confiance dans le Seigneur Jésus Christ qui est mort pour les sauver. Oh, Marguerite, comme je voudrais que toi aussi tu sois sur « la route bénie » !
Marguerite baissa les yeux et dit :
– Je ne suis pas assez bonne.
– Qui t’a dit cela, ma petite ? lui dit son père en prenant place à la table du déjeuner, et en lui faisait signe de s’asseoir à la sienne.
– Personne, je le pense moi-même, voilà tout, répondit la petite fille.
– Et comment peux-tu devenir assez bonne ? lui demanda doucement sa mère.
– Je ne sais pas, bégaya Marguerite.
Personne ne peut s’améliorer soi-même, ma petite fille. Seul le Seigneur Jésus peut changer notre cœur.
M. Andell feuilletait rapidement sa Bible, inscrivant quelques références sur un morceau de papier.
– Tu chercheras ces passages dans ton Nouveau Testament, Marguerite et, quand tu les auras lus, ou copiés, tu verras quelle sorte de personnes le Seigneur est venu chercher pour les amener sur le chemin du ciel.
Il lui mit le papier dans la main, et sa mère ajouta :
– Voilà ce qui a le plus de valeur. C’est ce que dit la Parole de Dieu, non ce que nous pensons nous-mêmes.
Marguerite se dit que c’était bien là en effet ce qui valait le mieux, et elle prit la résolution de faire le plus vite possible ce que son père lui avait conseillé.
– Je le ferai à mon retour de l’école cet après-midi, dit-elle.
Se parents, sachant que ce serait le premier moment de libre dont elle disposerait, furent tranquillisés et prièrent tous deux dans leur cœur que le Seigneur l’attirât à Lui.
En revenant de l’école à midi, avec une de ses camarades, Marguerite lui raconta tout ce qui concernait les Thomas. Élisabeth Brun parut très intéressée.
– Je n’aime pas penser à mourir maintenant, dit-elle.
– Je ne te parlais pas de mourir, protesta Marguerite.
– Si, puisque tu me parles d’être prête pour le ciel. Je m’en occuperai lorsque je serai vieille et près de mourir.
Marguerite la regarda et dit solennellement :
Tu n’en auras peut-être pas le temps. Le Seigneur Jésus peut venir d’un instant à l’autre pour chercher les Siens, et ceux qui ne Lui appartiennent pas seront laissés dehors.
Élisabeth regarda à son tour Marguerite.
– Ce n’est quand même pas dit dans la Bible ? demanda-t-elle tout étonnée.
– Si, bien sûr. Il est dit qu’Il descendra du ciel et que tous ceux qui Lui appartiennent seront enlevés à Sa rencontre en l’air ; « et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur », acheva Marguerite.
– Vraiment ! Comme c’est étrange ! S’en aller en l’air vers Lui comme cela ! Où est-ce que c’est dit ? J’aimerais bien le lire.
Marguerite connaissait bien sa Bible et n’eut pas de peine à se souvenir où se trouvait ce verset souvent lu.
– C’est dans la première épître aux Thessaloniciens, au chapitre 4, les derniers versets, dit-elle.
– Je me demande ce que tu ressentiras, dit Élisabeth. Tu seras un de ceux qui s’en iront, sûrement ?
– Non, pas s’Il venait maintenant, répondit Marguerite à voix basse. Je serais laissée en arrière.
Puis, comme elles étaient arrivées devant chez elle, elle dit au revoir à Élisabeth et se dépêcha d’entrer et de se préparer pour le repas.
Tout en s’essuyant les mains près de la fenêtre, elle jeta un regard anxieux vers le ciel. Comme ce serait terrible si elle n’était pas prête lorsque le Seigneur appellerait les Siens à Le rencontrer en l’air. Elle savait que, lorsque cela arriverait, ce serait très rapide – « en un instant, en un clin d’œil ». Aurait-elle le temps de s’accrocher à sa mère et à son père qui, eux, s’en iraient certainement ? Ou bien disparaîtraient-ils trop rapidement de sa vue ? Cela pouvait arriver pendant qu’elle était à l’école. Alors elle trouverait la maison vide en rentrant ! Cela pourrait se passer pendant la nuit, et le matin en descendant elle ne trouverait plus personne !
Cette après-midi là, Marguerite ne perdit pas son temps en rentrant de l’école. Elle était anxieuse de faire ce que son père lui avait conseillé, et bientôt elle était assise devant sa table avec un papier, un crayon et sa Bible devant elle.
Habituée à faire ses devoirs d’école avec soin et méthode, elle décida de copier les versets soigneusement. Elle écrivit sur son papier :

N° 1. « Le lendemain, Jean voit Jésus venant à lui, et il dit : Voilà l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » (Jean 1. 29).
N° 2. « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs à la repentance » (Luc 5. 32).
N° 3. « Car Christ, alors que nous étions encore sans force, au temps convenable, est mort pour des impies » (Rom. 5. 6).
N° 4. « Mais Dieu constate son amour à Lui envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous » (Rom. 5. 8).
N° 5. « Cette parole est certaine et digne de toute acceptation, que le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont moi je suis le premier » (1 Tim. 1. 15).

Lorsqu’elle eut terminé, elle écrivit sur une autre feuille :

N° 1. Le Seigneur Jésus est venu pour ôter le péché du monde.
N° 2. Il est venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs.
N° 3. Il est mort pour les impies.
N° 4. Lorsque nous étions encore pécheurs, Il est mort pour nous.
N° 5. Il est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, dont Paul disait qu’il était le premier. Paul savait qu’il était celui que Jésus était venu sauver.

Elle regarda les derniers mots qu’elle avait écrits, et se dit :
« Alors je suis celle qu’Il est venu sauver. C’est parce que je ne suis pas assez bonne pour le ciel qu’Il est mort pour me sauver. Il est venu sauver Marguerite, comme elle est. Je peux donc aussi marcher sur la route bénie, en me confiant simplement en Son sang ».
Et le Sauveur plein d’amour, dont les oreilles sont toujours ouvertes à nos cris (Ps. 34. 15), qui sait tout ce qu’il y a dans nos cœurs et qui est toujours prêt à nous recevoir, reçut Marguerite. Elle était sur « la route bénie ».
L’instant d’après, elle chantait avec joie le cantique qui parle de la cité d’or, puis le répéta avec une légère variante, en remplaçant les « il » par « je ».
C’était une bonne nouvelle à apporter à ses parents au repas du soir, et, lorsque son père lui dit : « Il y a de la joie au ciel à ton sujet, petite Marguerite », elle prit un peu conscience de ce que son salut signifiait pour son Sauveur. Il y avait Son côté à Lui à considérer, aussi bien que son côté à elle.

4ème samedi

Chapitre 4. Pauvre Élisabeth

Les jours s’écoulèrent rapidement jusqu’au mercredi précédant Pâques, et ce jour-là les caravanes de forains commencèrent à arriver, descendant lentement la rue du Marché pour rejoindre la place de la foire, près du canal.
Marguerite ne pensait qu’aux Thomas et elle guettait les roulottes et les charrettes avec une grande excitation. Elle aurait voulu savoir dans quel genre de véhicule ils voyageaient, car cela aurait été alors plus facile de les arrêter. Peut-être, pensait-elle, ont-ils oublié que j’habite la rue du Marché, et ils ne me feront pas signe à leur passage.
Mais elle se trompait, et ils l’appelèrent en criant pendant qu’elle était occupée dans la maison.
– Marguerite ! Marguerite ! criait Sammy, voilà Laurette et Sammy qui viennent te voir !
Elle courut dehors et trouva M. Thomas et ses enfants arrêtés devant la caravane. Le père tenait les rênes du cheval qui tourna la tête vers Marguerite en s’ébrouant, ce qui la fit reculer précipitamment. Sammy se mit à rire.
– Il voudrait un morceau de sucre, dit-il. Il pense que tu lui en apportes.
– Je vais lui en chercher, répondit Marguerite.
Mais en cet instant, ses parents arrivèrent à leur tour, et Mme Andell apportait justement une tranche de pain avec quelques morceaux de sucre.
– Nous avons pensé que vous étiez arrivés, dit M. Andell. Marguerite vous a guettés toute la matinée.
Pendant que le cheval mangeait son pain et son sucre, Mme Andell demanda s’ils voulaient tous revenir souper, lorsqu’ils auraient fini de s’installer sur le champ de foire.
– Oh ! Oui, merci, nous viendrons, s’écria Sammy avec joie avant que son père ait eu le temps de répondre. Aurons-nous du chocolat comme la dernière fois ?
– Oui, si vous voulez, dit Mme Andell en souriant.
– Et dépêchez-vous de revenir, dit Marguerite. Nous aurons beaucoup de choses à nous raconter.
– Nous ferons vite, dit Laurette. Marguerite, es-tu sur le chemin du ciel ?
– Oui, maintenant j’y suis, répondit Marguerite.
Puis elle ajouta :
– « Je sais Qui j’ai cru, et je suis persuadé qu’Il a la puissance de garder ce que je Lui ai confié, jusqu’à ce jour-là ». C’est le verset qui est sur notre calendrier aujourd’hui.
– Et c’est un beau verset, bien encourageant, dit M. Thomas. Merci, Marguerite.
Puis il donna une secousse aux rênes, et ils se mirent en route.
M. et Mme Andell rentrèrent dans la maison, mais Marguerite s’attarda un moment au bord du trottoir, regardant la caravane s’éloigner sur la route ensoleillée. La rue du Marché était tracée d’est en ouest et, par les beaux jours, le soleil l’éclairait du matin au soir. Marguerite songeait à cette matinée où elle avait vu partir les Thomas, avec le soleil levant brillant devant eux, et maintenant ils s’en allaient vers le soleil couchant. « Et nous allons tous vers la cité d’or », se disait la petite fille.
– Alors ce sont là les Thomas ? dit une voix à côté de Marguerite.
C’était Élisabeth Brun.
– Je suis restée là depuis qu’ils t’ont appelée, et je t’ai entendu réciter ton verset.
– Vraiment ? Alors je suis contente de l’avoir appris, dit Marguerite.
– Cela m’a fait désirer de connaître aussi Quelqu’un dont je puisse être sûre. Mon papa est parti je ne sais où, comme il le fait souvent pour bien des jours, et maman et moi sommes venues vivre à la rue du Paradis.
– Oh ! Est-ce vous qui avez déménagé lundi dernier ? demanda Marguerite, se souvenant d’avoir remarqué un pauvre mobilier transporté sur une vieille charrette.
– Oui, nous changeons souvent de domicile. Je me souviens du temps où nous avions une jolie maison. Maintenant nous n’avons qu’un misérable appartement, et maman doit aller travailler au dehors. Elle ne le faisait pas autrefois.
Mme Andell arriva sur le seuil de la porte juste à temps pour entendre la triste remarque de la pauvre Élisabeth.
– Qui est cette petite fille, Marguerite ? demanda-t-elle pleine de sympathie pour l’enfant qui avait une si triste vie.
– C’est Élisabeth Brun, maman, elle va à la même école que moi. Nous rentrons quelquefois ensemble. Elle habite maintenant à la rue du Paradis.
– Ce n’est pas un très joli endroit, je le crains. Mais tu as ta mère, ma petite ? Les enfants qui étaient là tout à l’heure ont perdu la leur.
– Oh ! Les pauvres ! s’exclama Élisabeth. Je n’aimerais pas perdre la mienne. Si c’était papa, cela ne me ferait rien.
– Oh ! Tais-toi ! Comment peux-tu dire une chose pareille ! s’écria Mme Andell en attirant la fillette près d’elle. Je n’aime pas t’entendre parler ainsi, et ta mère ne l’aimerait pas non plus.
Élisabeth éclata soudain en pleurs et répondit d’une voix entrecoupée :
– Non, maman n’aimerait pas m’entendre ; mais c’est qu’il ne s’occupe pas de nous. Il est parti je ne sais où…
– Il est allé chercher du travail, et il va peut-être revenir vous dire qu’il en a trouvé, dit Mme Andell d’une voix encourageante en serrant la pauvre enfant contre elle.
– Non, depuis qu’il a perdu sa place, au lieu de chercher du travail, il s’est mis à chanter dans les rues. Il a une belle voix, et il sait beaucoup de chansons de toutes sortes, mais quelquefois il chante aussi des cantiques que sa mère lui avait appris autrefois.
– Oh ! Est-ce que c’est l’homme qui chantait dans cette rue ? s’informa Marguerite avec ardeur. Un homme avec un vieux chapeau de paille et un manteau brun ?
Élisabeth secoua la tête affirmativement.
– Oui, c’est lui, dit-elle. Il nous a amenées dans ce nouveau logement, maman et moi, en nous disant que cela nous porterait chance d’habiter dans la rue du Paradis ; et après cela il est parti, et nous n’avons plus entendu parler de lui.
– Il reviendra, dit Mme Andell. Vois-tu, Élisabeth, le cantique qu’il a chanté une fois dans cette rue a été le commencement de beaucoup de bonheur pour plusieurs personnes. Nous te raconterons cela un jour. Maintenant, je voudrais savoir quel genre de travail fait ta mère…
– Elle fait n’importe quoi, mais ce qu’elle préfère, c’est la couture, parce qu’elle peut le faire à la maison.
– C’est justement ce qu’il me faut. A-t-elle beaucoup de travail en ce moment ?
– Non. Elle met seulement en ordre notre nouveau logement, mais cela va être fini, dit Élisabeth en essuyant ses larmes et en s’efforçant de sourire. Si vous avez un travail de couture à lui donner, elle sera très contente !
– Eh bien, je lui serai très reconnaissante si elle peut travailler pour moi, répondit gaîment Mme Andell. Demande-lui de venir chez moi demain matin vers dix heures, n’est-ce pas ?
– Merci. Je ne pourrais pas lui apporter de meilleures nouvelles. Maintenant je vais vite aller acheter des petits pâtés. J’ai couru après le chapeau d’une dame tout à l’heure. Le vent l’avait emporté, et la dame était trop vieille pour courir après. Quand je le lui ai rendu, elle m’a donné cette pièce, et je veux apporter des petits pâtés comme surprise à maman pour le souper, dit Élisabeth joyeusement.
– Voici une autre pièce pour t’acheter quelque chose à manger avec tes pâtés, dit Mme Andell. Marguerite, tu peux accompagner Élisabeth, et tu me rapporteras aussi trois petits pâtés pour le souper de nos amis ce soir.
Les deux fillettes s’éloignèrent joyeusement dans la direction des magasins brillamment éclairés.

5ème samedi

Chapitre 5

– Que ta maman est bonne, Marguerite, dit Élisabeth. Pense donc à tout ce qu’elle a fait en moins de cinq minutes. Voilà du travail pour maman, et cette pièce d’un franc pour moi. J’ai peur de lui avoir fait de la peine en parlant de papa comme je l’ai fait. Mais aussi, elle ne le connaît pas. De toute façon, je ne le ferai plus. Il semble qu’il avait raison en prédisant que la chance nous viendrait lorsque nous habiterions la rue du Paradis.
– Je ne pense pas que ce soit de la chance, dit Marguerite avec un peu d’hésitation.
On ne me permet pas d’utiliser ce mot.
– Pourquoi ? Qu’est-ce que c’est alors, si ce n’est pas de la chance ?
– Eh bien, je pense que c’est Dieu qui t’envoie ces bonnes choses, dit Marguerite pensivement. Ne le crois-tu pas ?
– Oui, répondit Élisabeth après un instant de réflexion. Ce doit être Lui, et j’aime à le croire. Et, tu sais, tu as changé depuis la dernière fois que je t’avais vue, il y a trois semaines environ. J’ai passé quinze jours au lit, c’est pour cela que je ne suis pas allée à l’école et que je ne t’ai pas vue. Si le Seigneur venait maintenant, tu partirais, je suppose ?
– Oui, répondit joyeusement Marguerite. Je Lui appartiens maintenant. « Mes brebis écoutent Ma voix, et Moi Je les connais, et elles Me suivent, et Moi, Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de Ma main » (Jean 10. 27 et 28).
– C’est un beau verset. Oh ! Que je voudrais être sauvée ! soupira la pauvre Élisabeth, comme elles entraient dans le magasin.
– S’Il a pu me sauver, Il peut aussi te sauver. Et Il le fera, répondit Marguerite d’une voix encourageante.
La famille Thomas arriva à l’heure fixée, et ce fut une heureuse compagnie qui se trouva réunie dans la maison de M. Andell.
Sammy, naturellement, avait beaucoup de choses à raconter. L’une de ses remarques éveilla l’intérêt général.
– Nous avons vu l’homme du Paradis, dit-il tout en savourant à petites gorgées sa tasse de chocolat.
– L’homme que nous avions vu dans la rue ? s’informa vivement Marguerite.
– Oui. Il chantait encore la même chose. Mais cette fois, je ne m’en suis pas inquiété parce que je sais que j’y serai – au ciel, je veux dire – un jour.
Mme Andell se tourna vers M. Thomas et demanda :
– Pouvez-vous me dire où vous l’avez vu ? Sa femme et sa petite fille vivent près d’ici, et elles n’ont aucunes nouvelles de lui.
– C’était à Cornaux, mais il s’est échappé avant que j’aie pu lui parler. Laurette m’a dit qui il était, et Sammy a couru vers lui et lui a dit quelques mots, mais avant que j’aie pu l’atteindre, il s’était enfui. Raconte ce que tu lui as dit, Sammy.
Sammy ne demandait pas mieux que de le faire.
– Je lui ai demandé s’il allait vers ce séjour heureux des rachetés, et il a ri, ce qui ne m’a pas plu. Alors je lui ai dit que nous l’avions entendu chanter ce cantique dans la rue du Marché, près de là où nous habitions à la rue du Paradis. Alors il m’a regardé d’un air fâché et il s’est mis à courir, à courir, jusqu’à ce qu’il ait été hors de vue.
– Il désire probablement que personne ne sache où il est, observa M. Andell.
– Eh bien ! Dieu le sait, et Il peut le ramener, dit Mme Andell. Il nous faut tous prier pour M. Brun. Il a été l’instrument de Dieu pour sauver plusieurs d’entre nous.
– Je prierai pour lui, dit Laurette. Je me souviendrai toujours de cette soirée où il chantait un cantique sur le séjour heureux des rachetés. C’est depuis ce moment que tout a été changé pour nous.
Avant de se séparer ce soir-là, nos amis adressèrent à Dieu de ferventes prières pour le vagabond, et pour sa femme et sa petite fille.
Le matin suivant Mme Brun vint voir la mère de Marguerite.
– Je ne peux pas vous dire à quel point je suis reconnaissante de votre offre de me donner du travail, dit-elle, mais il faut d’abord que j’aie une chambre aménagée pour cela. Nous avons un grenier avec une lucarne, que je pourrais arranger pour ma couture, mais il faudrait y faire quelques petites réparations.
– Eh bien, que diriez-vous de commencer par travailler chez moi ? Cela vous aiderait à payer vos réparations, et vous donnerait le temps de les faire, suggéra Mme Andell.
Le visage fatigué de Mme Brun s’éclaira en entendant cette proposition.
– Ce serait magnifique, dit-elle.
Avant que Mme Andell pût ajouter un mot, on entendit frapper fortement à la porte et, lorsqu’elle l’ouvrit, elle trouva Sammy qui, ne pouvant atteindre la sonnette, se servait de ses deux poings pour frapper à coups redoublés, non sans succès.
– S’il vous plaît, Madame, papa et Laurette vont venir. Il nous emmène promener. Où est Marguerite ?
– Elle est allée faire une commission. Entre et attends une minute, dit Mme Andell en souriant à l’enfant. Voici Mme Brun, ajouta-t-elle, se demandant ce qui allait se passer ensuite.
– Nous avons vu M. Brun à Cornaux, dit Sammy en s’adressant à Mme Brun.
– Vraiment ? répondit-elle.
– Oui, et il s’est enfui quand je lui ai dit que nous l’avions entendu chanter ici et que nous vivions à la rue du Paradis. Oh ! Voilà papa. Il vous le racontera aussi.
– Oui, Madame, dit M. Thomas en lui donnant une poignée de main. Il faut croire que nous l’avons effrayé, mais il vous reviendra une fois ou l’autre. Je lui dois quelque chose, vous savez, pour avoir chanté ce cantique. Peut-être pourrais-je vous être utile ?
Ils racontèrent alors à la pauvre femme tout ce qui avait découlé pour eux du chant de ce cantique, Laurette ajoutant aussi son mot à ce récit, ainsi que Marguerite qui revenait au même moment. Mme Brun, tout émue, retenait ses larmes avec peine. Heureusement elles furent interrompues.
– Maman, pourquoi restes-tu si longtemps ? J’ai fini de laver la fenêtre.
C’était Élisabeth.
Mme Andell l’accueillit amicalement et Élisabeth entra, un peu intimidée en trouvant réuni autant de monde, alors qu’elle pensait que sa mère serait seule avec Mme Andell.
– Ainsi vous êtes la petite Élisabeth de Mme Brun ? dit M. Thomas. Nous avons pensé que nous devrions aider votre mère, puisque votre père est absent. Nous devons quelque chose à « l’homme du Paradis », comme l’appelle Sammy. Voyons, Mme Brun, en quoi pouvons-nous vous aider ?
Mme Brun ne savait pas trop que répondre, mais Mme Andell intervint :
– Si son petit grenier était propre, elle pourrait l’utiliser pour sa couture. J’ai quelques rouleaux de papier avec lesquels on pourrait recouvrir les murs, et un pot de peinture blanche.
– Eh bien, moi, j’ai du temps, des mains pas trop maladroites et de la bonne volonté. Voulez-vous nous laisser faire, Mme Brun ?
– Je ne peux pas vous dire à quel point cela me serait utile, répondit Mme Brun, les lèvres tremblantes d’émotion.
– Merci. Nous aurons terminé ce soir, j’espère, car j’engage tous les enfants comme ouvriers.
Jamais une chambre ne fut plus vite remise en état que le grenier du n° 2 de la rue du Paradis. Mme Brun, Marguerite et Élisabeth coupaient le papier à la longueur voulue. Laurette et Sammy, enveloppés dans de grands tabliers appartenant à Marguerite, arrachaient l’ancien papier sous la direction de leur père ; bref, chacun travaillait avec entrain.
– J’ai repeint le plafond moi-même il y a deux mois, dit M. Thomas. Il n’y a pas besoin de le blanchir.
– Tu ne savais pas alors que ce serait aussi utile à Mme Brun, dit Laurette. Nous n’aurions pas terminé ce soir s’il avait fallu peindre encore le plafond.
– Quel bel atelier vous aurez ! dit joyeusement Marguerite. Je suis sûre que cela vous amènera beaucoup de clientes.
– Et tout cela grâce à « l’homme du Paradis », ajouta Sammy. Je l’aime beaucoup, vous savez. Il nous a chanté le séjour heureux des rachetés, quand Laurette et moi avions froid et que nous nous sentions tristes.
– Et alors nous avons parlé à Marguerite et elle nous a chanté « la cité d’or » et expliqué que c’est le ciel ; et depuis ce moment, nous sommes tous sur la route bénie qui mène aux cieux.
Marguerite jeta un coup d’œil vers Élisabeth et remarqua son visage sombre. Était-ce parce qu’on parlait de son père, ou parce qu’elle n’était pas sur la route bénie du ciel ? Une prière fervente monta de son cœur en faveur d’Élisabeth et de sa mère. Si ces deux-là étaient sauvées, et que « l’homme du Paradis » était aussi gagné au Seigneur, alors il y aurait trois familles appartenant au Seigneur Jésus.
« Quelle heureuse bande de pèlerins nous ferions ! » se dit-elle.

 

6ème samedi

 Chapitre 6. Un pique-nique

 À la tombée de la nuit, tout le travail était terminé ; même les quelques meubles nécessaires à Mme Brun pour son métier de couturière étaient à leur place : une table, deux chaises, une petite commode, un grand miroir et la machine à coudre. Plus tard on pourrait ajouter une armoire.
– Eh bien, hier soir encore je ne me serais jamais imaginée une chose pareille ! s’exclama Mme Brun, tandis qu’elle examinait le joli grenier, en compagnie des trois Andell et des trois Thomas.
– C’est splendide ! s’écria le père de Marguerite. Je saurai où m’adresser lorsqu’il me faudra un homme capable d’exécuter un travail rapide.
M. Thomas se mit à rire.
– N’oubliez pas que j’avais cinq ouvriers, dit-il.
Avant de se séparer, la petite troupe organisa un pique-nique pour le lundi de Pâques. M. Thomas devait naturellement être à son poste à la foire, mais tous les autres se rendraient à la campagne et chercheraient un joli coin ombragé où ils pourraient allumer un feu. Mme Andell avait en vue une carrière abandonnée depuis très longtemps, et couverte maintenant de buissons et de frênes, et où un petit ruisseau leur fournirait l’eau dont ils auraient besoin.
– Nous irons de bonne heure, dit Mme Andell, car nous ne serons peut-être pas les seuls à avoir projeté un pique-nique à cet endroit.
Lorsque le lundi arriva, c’était une journée d’avril splendide : ciel bleu, légers nuages blancs, petites bouffées de vent, soleil brillant. Quand Laurette et Sammy arrivèrent chez Marguerite, ils trouvèrent une grande voiture devant la porte. Élisabeth était déjà dedans et les accueillit, le visage rayonnant.
– Nous allons en auto à la carrière, leur dit Marguerite. M. Gildas, le propriétaire du garage, a dit à papa qu’il envoyait cette voiture à une grande maison près de la carrière et que, s’il voulait, nous pourrions en profiter pour y aller et en revenir. Il sait que nous allons presque toujours pique-niquer là-bas les jours de fête.
– Je pensais que nous devrions marcher, dit Sammy, et je ne savais pas si mes jambes me porteraient aussi loin. Mais ainsi nous y serons vite et sans fatigue.
La petite troupe trouva place sans peine dans la vaste voiture et parvint très rapidement à sa destination.
On choisit une jolie place pour s’installer. Sammy regarda M. Andell construire un foyer de pierres et fit observer qu’il s’y prenait presque aussi bien que son papa.
– Nous sommes souvent obligés de camper quand nous allons d’une foire à l’autre, dit Laurette.
– Alors, ma chère petite, remarqua Mme Andell, ceci ne constitue pas un changement pour Sammy et pour toi. J’espère que vous aurez du plaisir quand même.
Laurette sourit.
– Tout est mieux aujourd’hui, dit-elle. Habituellement nous ne campons pas avec de bons amis, et nous ne nous amusons pas toute la journée.
– Aujourd’hui nous pouvons nous promener où nous voulons, ajouta Sammy, et cueillir des fleurs, et explorer.
– Je vous conseille d’attendre le moment du départ pour cueillir des fleurs, suggéra Mme Andell. Ainsi elles seront plus fraîches.
– Et vous pouvez explorer les environs, ajouta M. Andell, mais n’allez pas trop loin.
– Pouvons-nous grimper là-haut ? demanda Élisabeth en montrant le sommet de la carrière.
– Oui, et vous pourrez jeter un coup d’œil sur la grande maison qui est là-haut. C’est une belle maison.
Marguerite surprit un clignement dans les yeux de son père comme il accordait cette permission, mais d’un regard il lui fit comprendre de ne pas poser de questions. Elle eut très envie de voir la maison. Quand les yeux de son père brillaient de cette manière, on pouvait être sûr qu’il y avait quelque surprise en vue.
Les quatre enfants se mirent en route après avoir reçu de nombreuses recommandations des parents. Ils découvrirent un sentier qui montait en serpentant vers le haut de la falaise, et se mirent à grimper lentement et régulièrement vers leur but, mais le chemin était bordé d’une haie de noisetiers si épaisse qu’il n’était pas facile de se rendre compte si on suivait ou non le bord de la carrière.
– Nous ferions mieux de quitter le sentier et de passer entre les arbres, dit Laurette.
Sammy s’élança dans la direction désirée, et Marguerite, se sentant responsable de la sûreté de la petite troupe, le suivit aussitôt. Avant qu’elle l’eût atteint, Sammy s’arrêta brusquement.
– Il y a une barrière, grommela-t-il.
Oui, il y avait une haute et solide barrière de fer, impossible à escalader, et même le petit corps maigre de Sammy n’aurait pas pu se faufiler entre les barreaux.
– Je voulais me tenir au bord et leur faire signe quand nous serions arrivés en haut, murmura Sammy.
– Papa ne nous aurait pas laissés venir s’il n’y avait pas eu de barrière, dit Marguerite, mais je pense que nous pourrons les voir depuis le sommet malgré les barreaux. Continuons à monter.
Encouragés par ces paroles, ils se remirent à grimper et arrivèrent à un endroit découvert où l’on avait placé un banc à l’usage des promeneurs, en face d’une très belle vue. La barrière, il est vrai, était bien là, mais en se tenant juste derrière elle, les enfants pouvaient voir le sol de la carrière – non pas leur campement qui était trop en arrière – mais Marguerite vit son père s’avancer à l’endroit d’où l’on pouvait les voir. Il fut suivi de Mme Andell et de Mme Brun qui firent des signes aux enfants, et ceux-ci répondirent en agitant leurs mouchoirs.
– Je me demande s’ils nous entendraient chanter notre cantique, dit Marguerite. Essayons.
Ainsi, le petit chœur d’enfants chanta à pleine voix « Cité d’or, ô ville sainte », puis s’arrêta pour écouter s’il venait une réponse de la carrière. À sa grande joie, Marguerite entendit ses parents chanter la dernière strophe « Gloire à Celui qui nous aime ! » Le son ne parvenait que très faiblement à leurs oreilles ; néanmoins ils pouvaient reconnaître les paroles.
– Maintenant, allons voir la maison dont papa a parlé, suggéra Marguerite.
Qu’est-ce donc qui faisait briller les yeux de son père ? Sûrement il savait quelque chose au sujet de cette maison.
Ils traversèrent le pré qui les séparait de la barrière entourant le jardin et jetèrent un coup d’œil à travers les fentes de la palissade.
– Je vois des primevères rouges, dit Sammy.
– On les appelle polyanthus, lui dit Élisabeth. J’en ai eu une fois dans mon petit jardin.
Suivant la barrière, ils arrivèrent à une grande route sur laquelle ouvrait la porte du jardin. C’était une large porte à deux battants, peints en blanc, qui, pour l’instant, étaient fermés. Sur le portail, en lettres brillantes comme de l’or, étaient écrits ces mots : Villa Paradis.

7ème samedi

Chapitre 7. Villa Paradis

– Villa Paradis ! s’exclamèrent ensemble Marguerite, Laurette et Élisabeth.
– Est-ce que c’est cela qui est écrit en lettres d’or ? demanda Sammy.
– Oui, mais ce n’est pas en vrai or, tu comprends, lui dit Laurette, ajoutant, lorsqu’elle vit sa déception : mais je pense que c’est pour nous faire penser à l’or. Éloignons-nous un peu, nous verrons mieux.
Ils reculèrent de quelques pas, et alors, à la grande joie de Sammy, les lettres dorées brillèrent au soleil.
– Je me demande si nous pourrions entrer, dit le petit garçon lorsqu’ils se furent de nouveau approchés de la porte pour regarder à travers les barreaux. Il y a une quantité de fleurs jaunes comme de l’or, et des primevères rouges, et je voudrais courir sur ces pelouses.
Marguerite secoua la tête.
– Nous ne devons pas entrer sans permission, Sammy, dit-elle doucement.
– C’est dommage, dit le petit garçon. J’aurais aimé entrer, parce que je me demande si cela ne pourrait pas être le chemin du ciel. C’est si beau dedans, et l’entrée ressemble à ce qui est dit : des portes de perles.
– Oui, c’est beau, approuva Élisabeth. Mais nous pouvons au moins regarder sans que ce soit mal. Voilà la maison là-bas, je la vois entre les buissons.
– Eh bien, les enfants, que faites-vous là ? demanda une voix derrière eux.
Se retournant avec un sursaut de surprise, les enfants virent un homme de grande taille, vêtu d’un costume gris et portant une fleur rose à la boutonnière. Il avait sans doute suivi le bord herbeux de la route, car ils ne l’avaient pas entendu venir.
– Nous regardons cette porte et le jardin, répondit Marguerite.
– Et je voudrais entrer par cette porte, parce que cela pourrait peut-être conduire au ciel. Est-ce à vous ? demanda Sammy.
– Oui, c’est à moi, et pour moi, c’est le ciel. Voilà pourquoi je l’ai appelé le Paradis. Vous pouvez entrer si vous voulez. Je vous ai entendu parler depuis le jardin et je suis sorti par une petite porte de côté pour arriver derrière vous. Poussez le battant et entrez.
Ils obéirent avec joie, et le monsieur les conduisit le long de belles pelouses où poussaient en abondance des jonquilles et des crocus jaunes comme l’or.
Ils arrivèrent ainsi à une petite place ensoleillée où se trouvaient une table et des fauteuils de jonc. Assise sur l’un d’eux, une dame lisait, et leva la tête au bruit des pas.
– Ces enfants désiraient voir de près notre Paradis, dit le monsieur, aussi je les ai amenés. Ils étaient en contemplation devant la porte.
– Tu as bien fait, dit la dame en souriant. Je suis sûre qu’ils se conduiront bien, sans marcher sur les plates-bandes ni arracher les fleurs. Est-ce que vous habitez près d’ici, mes enfants ?
– Non, répondit Sammy. Mais nous vivions dans un endroit qui s’appelle la rue du Paradis et qui ne ressemble pas du tout à cela, pas du tout ! Élisabeth y habite maintenant.
– Racontez-moi tout cela, dit la dame avec un sourire engageant.
Ainsi, à eux trois, ils lui décrivirent la rue du Paradis, et les fillettes racontèrent comment elles avaient aidé à tapisser la chambre.
Le monsieur écoutait, l’air amusé.
– Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il. Mettez-vous en ligne et je vous questionnerai à tour de rôle. Vous pourrez ajouter quelques mots chacun pour m’expliquer qui vous êtes.
Les enfants s’alignèrent en riant, par ordre de grandeur.
– Comment t’appelles-tu ? demanda-t-il en commençant par Sammy.
– Sammy Thomas. Mon papa est sur le champ de foire. Maman est partie au ciel.
Le monsieur resta un moment pensif, puis, désignant soudain Élisabeth, lui demanda son nom.
– Élisabeth Brun. Maman est en bas, dans la carrière. Papa est parti depuis quelque temps.
– Ah ! Et c’est toi qui habites la rue du Paradis ? Maintenant à ton tour, ajouta-t-il en indiquant Laurette.
– Je m’appelle Laurette Thomas. Papa, Sammy et moi nous voyageons d’une foire à l’autre pendant l’été.
– À toi à présent, dit-il à Marguerite.
– Marguerite Andell. Nous habitons rue du Marché, tout près de la rue du Paradis. Papa et maman sont en bas dans la carrière. Nous faisons un pique-nique.
– Eh bien, Marguerite, je connais ton père. Il travaille pour moi depuis bien des années.
– Oh ! Alors c’est pour cela que les yeux de papa brillaient lorsqu’il nous a dit d’aller regarder cette maison. Il savait qu’elle se nomme le Paradis, dit Marguerite. Êtes-vous celui qu’il appelle son patron ?
– Oui, je suppose.
– Il dit qu’il ne pourrait pas désirer un meilleur patron, et pourtant il soupire toujours lorsqu’il parle de vous, dit Marguerite d’un air pensif.
Le monsieur se mit à rire.
– Vraiment ? Il soupire ? Pauvre ami ! C’est parce qu’il se fait du souci pour mon âme, dit-il.
– Est-ce que vous n’êtes pas sur le chemin du ciel ? demanda Marguerite, consternée.
– Eh bien, ne suis-je pas au Paradis ? répliqua-t-il en riant.
– Oh, Francis ! Ne plaisante pas avec ces petits. Ils parlent sérieusement, dit la dame d’une voix émue. Mes chers enfants, il n’est pas sur ce chemin, et il le sait. Moi, j’y suis.
– Alors, si le Seigneur Jésus venait, comme tu me l’as dit, Marguerite, dit Élisabeth, il ne resterait que le patron de ton papa et moi qui serions laissés sur ce gazon ?
– Allons, allons, intervint vivement le monsieur, c’est simplement impossible. Vous prétendez que vous serez tous enlevés, qu’un moment vous seriez là, et que l’instant d’après vous n’y seriez plus !
– C’est exactement ainsi que cela arrivera, monsieur, dit une voix derrière lui.
Il se retourna brusquement.
– Andell ! s’écria-t-il. Nous étions tellement occupés à discuter que nous ne vous avons pas entendu venir.
Et il lui tendit amicalement la main.
– Nous commencions à être un peu anxieux au sujet des enfants ; aussi ai-je pris le raccourci à travers le bois pour venir voir s’il ne leur était rien arrivé de fâcheux. Je ne m’attendais certainement pas à les trouver ici avec vous, puisque vous m’aviez dit que vous seriez à Beaufort aujourd’hui. Comme ils montaient au haut de la carrière, j’ai voulu qu’ils voient votre portail et le nom de votre maison, pensant que tout serait fermé, naturellement. Et voilà que je les trouve à l’intérieur du jardin. Ils ont été sages, j’espère ?
Et le regard interrogatif de M. Andell allait du mari à sa femme.
– Oh, très sages, répondit le monsieur. Nous les avons entendus chanter et, pendant qu’ils faisaient des commentaires sur mon portail, j’ai fait un contour et les ai surpris en arrivant derrière eux ; puis je les ai introduits ici. À présent, je crains qu’ils ne soient scandalisés parce que je ne suis pas sur le chemin du ciel. Comme vous l’avez entendu, ils me racontaient cette histoire fantastique selon laquelle ma femme et eux tous, excepté Élisabeth, disparaîtraient subitement si le Seigneur Jésus venait. C’est invraisemblable !
– Mais cela arrivera, monsieur. Je ne pense pas que les incrédules entendront ou verront quoi que ce soit du Seigneur à ce moment-là. Ils s’apercevront seulement de ce qui est arrivé par la soudaine disparition de ceux qui appartiennent au Seigneur. Eux, les Siens, seront enlevés vers Lui, et cela se passera en « un instant, en un clin d’œil ».
– Mais votre Bible ne dit-elle pas : « Tout œil Le verra ? » Que répondez-vous à cela ?
– Cela, c’est lorsqu’Il apparaîtra pour régner sur la terre. « Ses pieds se tiendront, en ce jour-là, sur la montagne des Oliviers ». Tous les croyants auront été enlevés à Sa rencontre, en l’air, quelques années auparavant. Nous viendrons avec Lui à ce moment-là.
M. Gervais mit ses mains dans ses poches et considéra fixement les six personnes qui l’observaient avec tant d’intérêt, puis il dit :
– Eh bien, Andell, comme je vous l’ai dit souvent, personne ne peut porter d’accusation contre moi pour aucun de mes actes. Certainement c’est là un passeport pour le ciel ?
– Non, monsieur. Le seul passeport pour le ciel est le sang de Christ. Aussi longtemps que vous ne vous abriterez pas sous ce sang, vous serez en danger de subir la seconde mort.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel M. Gervais tint les yeux baissés. Alors Marguerite dit timidement :
– S’il vous plaît, monsieur, ce qui m’arrêtait d’accepter le salut, c’était la pensée que je n’étais pas assez bonne. Et vous, vous pensez que vous êtes trop bon. Vous devez être un de ceux dont parlait le prédicateur que j’ai entendu dimanche soir. Il disait : « Si vous n’êtes pas un pécheur, le Seigneur Jésus n’est pas venu pour vous sauver ». Cela m’a fait chercher autour de moi si je voyais quelqu’un qu’Il n’était pas venu sauver. Alors le prédicateur a dit : « La Parole de Dieu dit que tous ont péché ; si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous ». Dieu doit avoir raison, n’est-ce pas ?
M. Gervais posa amicalement sa main sur l’épaule de Marguerite.
– Si l’on pouvait descendre à ce niveau, dit-il, ce serait la fin de toute difficulté.
– Ne pourriez-vous pas y descendre ? demanda Marguerite.
– J’essaierai, répondit-il doucement.

8ème samedi

Chapitre 8. L’homme du Paradis réapparaît

Dès que ses visiteurs furent retournés à la carrière, M. Francis Gervais entra dans sa maison pour chercher un livre dans sa bibliothèque. Parcourant d’un regard exercé les rayons bien garnis, il découvrit bientôt le volume qu’il désirait et le feuilleta pour trouver la page qu’il cherchait.
Alors il lut : « Si le Paradis existait réellement sur la surface de ce monde, n’y aurait-il pas plus d’un homme, parmi ceux qui mettent tant d’ardeur à apprendre et à sonder toutes choses, qui ne se laisserait pas détourner jusqu’à ce qu’il l’ait atteint ? Lorsque nous voyons des hommes qui vont jusqu’aux extrémités de la terre dans la poursuite d’un profit matériel et qui ne se laissent détourner par rien de leur but, comment pouvons-nous croire qu’ils se laisseraient arrêter avant d’avoir vu le Paradis ? » Plus loin il lut : « où personne ne peut entrer sans la permission de Dieu ».
Il resta un moment les yeux fixés sur ces derniers mots. Il pensait à toutes ces années qu’il avait passées à travailler pour s’enrichir, et comment il s’était fait un paradis terrestre pour lui-même. Cela lui avait paru un but désirable, mais quelque chose pouvait-il compenser la perte du Paradis de Dieu, où, il le savait bien, personne ne pouvait entrer sans la permission de Dieu ?
Pourtant, s’il voulait le suivre, le chemin de cette demeure de la félicité éternelle lui était ouvert. La permission de Dieu était donnée par le sang de Jésus. Son paradis terrestre tomberait un jour en d’autres mains. Un jour, lui-même devrait passer par la mort, et alors ?
« Oh, quelle folie de ne pas accepter une offre aussi merveilleuse ! Je le ferai, je dois le faire ».
Il tomba sur ses genoux. Un quart d’heure après, sa femme le trouva ainsi – heureux, sauvé et délivré.

Les semaines avaient passé. Le mois de mai était venu, et l’air était embaumé du parfum des fleurs. Pour nos amis, ces semaines avaient été remplies d’heureux évènements. M. Francis Gervais avait acheté la ruelle du Paradis et une parcelle de terrain à côté, qui avait été transformée en jardins pour les habitants de la ruelle, dont toutes les maisons avaient été réparées. Les Thomas étaient installés dans l’une d’elles, car M. Thomas avait renoncé à sa vie errante, M. Gervais lui ayant procuré un travail régulier dans la grande entreprise qu’il dirigeait. Quant à Mme Brun, elle avait autant de couture à faire qu’elle pouvait le désirer, pour Mme Gervais et ses amies, sans compter quelques petits travaux pour Mme Andell, sa première cliente. Mme Brun et Élisabeth s’étaient jointes aux autres et suivaient avec eux le chemin étroit.
– Je ne désire plus qu’une chose, observait Sammy que tous ces heureux évènements avaient rempli de joie, c’est de voir l’homme du Paradis.
Et ils sentaient tous que c’était là la seule ombre à leur bonheur.
– Il reviendra un jour, par la bonté de Dieu, disait le père de Marguerite. Ne vous lassez pas de l’attendre.
Cela devint une habitude pour chacun d’eux, de surveiller attentivement la rue du Marché, dans l’espoir de voir apparaître M. Brun.

C’était une belle soirée et, à la suggestion de Marguerite, Élisabeth, Laurette et Sammy, arrêtés devant le grand garage, s’amusaient à choisir des autos, comme ils le faisaient souvent. Ce jour-là il y avait justement quelques nouveaux modèles, aussi le jeu était-il spécialement captivant.
Mme Brun travaillait avec Mme Andell auprès de la fenêtre ouverte ; M. Thomas et le père de Marguerite se promenaient le long de la rue en s’arrêtant pour observer une partie de boules à travers une palissade.
Tout à coup, dominant le joyeux bavardage de Sammy, ils entendirent une voix qui chantait :

Lieu de repos, sainte patrie,
Séjour heureux des rachetés,
Ô ville d’or, cité chérie,
J’aspire à tes félicités.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

Là, j’entrerai, sauvé par grâce,
Là, Tu m’attends aux saints parvis.
Viens, me dis-Tu, J’acquis ta place
Par Ma croix, dans le Paradis.
Repos, repos ! Près de Jésus,
Peines, douleurs, ne seront plus.

– C’est l’homme du Paradis ! s’écria Sammy.
Sur le conseil de Marguerite, les enfants se tinrent tranquilles.
Mme Brun, pâle et anxieuse, parut sur le seuil, accompagnée de Mme Andell. M. Thomas et M. Andell s’approchaient lentement, suivant de près le chanteur.
Après une courte pause, le chant reprit, et les paroles étaient prononcées avec un tel accent de vérité qu’on sentait qu’elles venaient du cœur.
– Papa est sauvé ! Il ne pourrait pas chanter ainsi s’il ne l’était pas, dit Élisabeth, avec un tremblement dans la voix.
Se tournant vers sa mère, elle ajouta :
– Allons vers lui, maman. Il revient à la maison pour y rester.
Ainsi elles allèrent à sa rencontre, et un instant après ils étaient tous réunis chez les Andell, écoutant son histoire.
Ce matin-là, il avait décidé de revenir pour quelques jours à la maison, mais avait voulu essayer de gagner auparavant quelques sous en chantant devant les belles maisons au-dessus de la carrière.
– J’étais devant la villa Paradis, et je chantais en pensant que je recevrais sûrement quelque chose à cause du nom de la maison. Et un monsieur est sorti – vous le connaissez, M. Francis Gervais – il m’a fait entrer chez lui. Il savait qui j’étais. Il m’a raconté comment vous étiez tous venus, et comment il avait été sauvé ; puis il m’a demandé directement si je ne désirais pas changer de vie et marcher avec vous sur le chemin étroit qui mène au ciel. Il m’a lu plusieurs versets de la Bible, et tout le temps je pensais à la misérable vie que j’avais menée, et combien j’avais rendu malheureuses ma femme et ma petite fille.
Il dut s’éclaircir la voix et sa femme posa doucement la main sur son bras pour l’encourager.
– Ce cher M. Gervais comprenait bien ce que je ressentais, continua-t-il. Confiez-vous au Sauveur, M. Brun, me dit-il, et Lui-même vous aidera à changer de vie. Je peux vous procurer un travail dans mes ateliers dès lundi. Ainsi j’ai fini par céder aux appels du Seigneur. Ce bon Sauveur m’a reçu – moi, le plus misérable pécheur qui soit – et avec Son secours, j’essayerai désormais d’être un bon mari et un bon père.
– Papa, nous avons deviné que tu étais sauvé en t’entendant chanter, dit Élisabeth en appuyant sa tête contre l’épaule de son père.
– C’est ce que je désirais, répondit-il.
– Et ce que moi je désirais, c’est que l’homme du Paradis revienne à la maison, et à présent il est revenu, et il est sauvé, alors je ne sais plus que désirer, remarqua Sammy.
– Je vais te le dire, Sammy, dit M. Andell d’un ton rempli de conviction. Ce que nous devons tous désirer, c’est que chacun de ceux que nous rencontrons apprenne à connaître le Seigneur comme son Sauveur. Parlons-leur du seul vrai chemin. Cherchons à attirer sur le chemin étroit qui mène à la vie beaucoup de ceux qui suivent le chemin large qui mène à la perdition. Puissions-nous tous être de fidèles serviteurs pour notre Maître bien-aimé !

 

D’après la Bonne Nouvelle 1954

 

FIN