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LE CHANT DU CORDONNIER

 

L’après-midi d’été étendait sa splendeur royale sur la campagne et la ville.
Les promeneurs passaient devant l’échoppe du cordonnier, les uns en flânant, les autres pressés, se dirigeant vers le grand parc, aux bords de la cité, où un concert allait être donné dans un kiosque.
Devant sa fenêtre ouverte, ombragée d’un léger store en auvent, le cordonnier, tout en tapant sur la semelle, chantait à pleine voix un vieux psaume huguenot, d’une harmonie suave.
Un jeune homme s’arrêta pour écouter. Comme le chanteur ne semblait pas en être gêné, il lui dit :
– Eh bien ! l’ami, vous avez l’air tout à fait heureux et satisfait !
L’ouvrier leva les yeux et reconnut un étudiant israélite, qui passait parfois dans la rue, mais auquel il n’avait jamais parlé.
– C’est vrai, Monsieur, fit-il gaiement. Je suis heureux et satisfait. Pourquoi ne le serais-je pas ?
– Oh !… par le fait… je n’en sais rien… Mais, vous savez, il y a si peu de gens contents dans le monde ! Et vous êtes, je le vois, dans une situation très modeste… J’espère que vous n’avez pas de famille à nourrir !
– Ah ! vous vous trompez, Monsieur, répondit le cordonnier en riant. J’ai une femme et sept enfants ! Je suis pauvre, c’est vrai, mais pourquoi cela m’empêcherait-il de chanter en travaillant ? Et puis, en réalité, je ne suis pas aussi pauvre que vous le pensez. Je suis fils de roi.
L’étudiant détourna la tête et s’en fut.
– Le pauvre type est détraqué, se dit-il, déçu. Et moi qui croyais qu’il pourrait me révéler le secret de son bonheur !… J’ai perdu mon temps !

Une semaine passa.
De nouveau, l’étudiant eut l’occasion de passer devant la maison du cordonnier.
Celui-ci travaillait toujours devant sa fenêtre et chantait… cette fois, un cantique vif et gai.
Le jeune homme salua ironiquement en levant son chapeau :
– Bonjour, Monsieur le Prince !
Il allait passer, sans s’arrêter, lorsque le cordonnier l’appela :
– Un mot d’explication, s’il vous plaît, Monsieur !… vous m’avez quitté brusquement l’autre jour… vous m’avez cru fou, n’est-ce pas ?
– Je l’avoue, dit l’étudiant un peu interloqué.
– Eh bien ! mon ami, je ne suis pas fou. Ce que j’ai dit est une réalité. Je suis le fils d’un roi. Voudriez-vous entendre un chant qui parle de ma royauté ? Écoutez.
Le jeune homme, convaincu qu’il allait s’amuser, et en même temps, faire plaisir à cet aliéné inoffensif, accepta avec une condescendance empressée.
Le cordonnier entonna le Choral de Luther et s’arrêta après ce vers :

Et ton royaume est pour les tiens !

– Comprenez-vous ? demanda le cordonnier.
– Non, dit le jeune homme, toujours sous l’impression qu’il avait à faire à un homme déséquilibré.
– Alors, poursuivit le cordonnier, je dois vous parler en détail du Royaume du Christ et de la gloire du Roi.
Le jeune Israélite entra et s’assit.
Le cordonnier avait mis de côté ses outils. Se tournant vers son visiteur, il commença à lui parler de la promesse divine, faite à nos premiers parents, lorsqu’ils furent bannis du Paradis terrestre, à savoir que la semence de la femme écraserait la tête du serpent.
Il lui montra cette promesse, de plus en plus mise en évidence, à travers les âges, par les prophéties, révélant d’une manière indiscutable, le Royaume du Rédempteur.
Il lui fit remarquer surtout comment ce qui est écrit dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes au sujet de Jésus-Christ s’est littéralement accompli ; comment « il convenait que le Christ souffrît ces choses pour entrer dans la gloire »; comment toute puissance au ciel et sur la terre Lui avait été donnée pour établir un Royaume qui ne sera jamais détruit et qui unit en une sainte fraternité Juifs et Gentils. Il expliqua comment il se fait que le sujet de ce glorieux royaume est un enfant de Dieu, Son héritier et le cohéritier de Christ, le Roi des rois qui régnera au siècle des siècles.
– Maintenant, dit le cordonnier, en prenant la main du jeune Israélite, qui entendait, avec une profonde surprise, et pour la première fois de sa vie, ce qui concernait les promesses faites à ses pères… maintenant, comprenez-vous pourquoi je pouvais vous dire : « Je suis fils de roi » ? Et pourquoi je suis parfaitement heureux et satisfait ? C’est parce que je crois en Jésus et que je L’aime ! Et les Saintes Écritures me disent que toutes choses sont à moi, sur la terre et dans le ciel, puisque je suis à Christ. Croyez-vous aux Prophètes ? Je sais que vous y croyez car je vois sur vos traits que vous êtes un de leurs descendants. Alors, mon ami, croyez en Celui duquel ils ont parlé !
L’étudiant écoutait en silence. Des pensées étranges traversaient son esprit. Enfin, il demanda timidement :
– Où pourrais-je en apprendre davantage sur ces choses ? Car je vois que votre foi est profonde et que vous avez la paix. Oh ! si je pouvais en jouir, moi aussi ! Mais je suis loin de la posséder !
Le cordonnier posa sa main sur une vieille Bible qui reposait sur un petit bureau à côté de lui.
– C’est là, dit-il, que vous apprendrez toutes choses. Emportez ce livre chez vous ; lisez-le attentivement. Et pendant que vous lutterez contre les ennemis de votre âme, moi, comme Moïse sur le Mont Sinaï, je prierai sans cesse pour vous. Et vous demanderez à Quelqu’un d’autre de prier pour vous – Quelqu’un que vous ne connaissez pas encore mais qui vous connaît ! qui est plus grand que Moïse… plus grand que tous.
Le jeune Juif serra la main du cordonnier avec gratitude, le salua respectueusement et sortit, emportant le Livre.
– Oh ! pensa l’humble ouvrier, veuille le Seigneur Jésus greffer aussi celui-là sur l’olivier franc (olivier cultivé, différent d’un olivier sauvage) ! (Allusion au passage de Romains 11. 16 à 24, où le peuple d’Israël est comparé à l’olivier franc sur lequel ceux d’entre eux qui se convertissent sont greffés à nouveau).

L’histoire continue : l’étudiant hébreu accepta Christ comme son Messie et son Sauveur. Il fut connu, et béni, par son zèle comme missionnaire parmi son propre peuple.
Il y a bien des leçons à tirer de ce récit. Il y en a une pour chaque lecteur.
La joie du cordonnier peut devenir celle de tous ceux qui la cherchent à la même source. Il n’en existe pas, au monde, de comparable. Elle nous accompagnera jusque dans l’éternité, infiniment multipliée en la présence de Celui qui nous a tant aimés, et par celle de toutes les âmes que nous aurons contribué à amener dans ce lieu du bonheur éternel.

D’après La Bonne revue 1927 (C.L.M.)