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LE BAGNARD ET JEAN 3. 16

 

– Eh bien, mon ami, vous n’avez plus longtemps à passer ici. Quand nous quitterez-vous ?
L’homme qui parlait de la sorte était un gendarme de haute taille, aux épaules carrées et dont le visage ouvert et sympathique ne correspondait pas avec son allure autoritaire.
Celui auquel il s’adressait présentait avec lui le contraste le plus frappant. On aurait eu peine à trouver ailleurs une physionomie plus malheureuse et plus repoussante. Il portait l’uniforme des bagnards, et ses vêtements étaient si usés que l’œil exercé du gendarme en avait déduit que le prisonnier arrivait au bout de la peine qu’il avait à subir. Ils étaient sur le rivage de la mer et le bagnard préparait la barque qui devait le transporter, avec un camarade, de l’autre côté de la baie où ils travaillaient chaque jour.
Les vagues se soulevaient mollement, illuminées par le clair soleil du matin, et balançaient doucement le bateau. Le gendarme considérait l’expression hargneuse et entêtée de l’homme qui s’acharnait à sa tâche, et son cœur se remplit de pitié. Si seulement ce pauvre homme connaissait l’amour de Dieu, combien les traits de son visage se transformeraient ! Il est probable que ses pensées se traduisirent dans l’inflexion de sa voix quand il questionna le bagnard, car celui-ci leva la tête et d’un ton bourru se contenta de dire :
– Quoi ?
– Vous vieillissez, continua le gendarme, et ce n’est pas le premier venu qui vous donnera de l’ouvrage. Que comptez-vous faire quand vous sortirez d’ici ?
A ces mots le bagnard se redressa. Son regard devint affreusement provocateur ; il fixa son interlocuteur dans le blanc des yeux et dit :
– Quand je sortirai d’ici, la première chose que je ferai, ce sera de tuer un gendarme.
– Vraiment ! Vous affirmez que, dès que vous aurez quitté le bagne, vous tuerez un gendarme ?
– Oui, répliqua le bagnard d’un ton tout à fait décidé. Ce sera ma première besogne. Un gendarme a porté un faux témoignage contre moi, c’est-à-dire qu’il en a raconté plus que ce qui était vrai et il le paiera de sa vie. Un de mes copains m’a écrit l’autre jour et m’a dit que mon fusil m’attend à la maison avec des munitions en suffisance.
– Très bien ! Alors quand vous aurez tué le gendarme, que se passera-t-il ?
– On m’arrêtera et on m’enfermera. Vous savez bien que l’on ne s’éloigne jamais beaucoup de cet uniforme.
– Très bien ! Et une fois que vous aurez été arrêté et emprisonné, qu’arrivera-t-il ?
– Je passerai en tribunal et serai condamné.
– Très bien ! Et après ?
– Je serai pendu.
– Et après ?
Il n’y eut pas de réponse. Selon toute probabilité, le malheureux n’avait jamais songé à ce qui pourrait se passer après la mort. Il se trouvait pris de court. Là-dessus le gendarme lui demanda :
– Avez-vous une Bible dans votre cellule ?
– Mais oui. Je l’ai lue et relue des centaines de fois pour tuer le temps.
– Y avez-vous trouvé ceci (et le gendarme cita le passage d’une voix lente et grave) : « Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».
– Non, ce n’est pas dans ma Bible. Je l’ai lue d’un bout à l’autre et je n’ai pas trouvé ces mots. Dieu a tant aimé le monde… répéta-t-il d’un ton pensif, non, ce n’est pas dans ma Bible.
– Eh ! bien, quand vous rentrerez ce soir, cherchez dans votre Bible Jean 3. 16 et vous trouverez ce passage.
– Jean 3. 16 ? Oui, je regarderai. Personne ne m’a jamais parlé avec bonté, comme vous le faites, sauf une exception. Je regarderai, mais ces mots n’y sont pas.
Le temps manquait pour prolonger l’entretien, mais la bonne semence avait été jetée, et le gendarme demanda instamment au Seigneur de faire qu’elle prît racine dans ce sol si dur et, apparemment, si stérile.
Le lendemain matin le gendarme retourna sur le rivage et vit y arriver le vieillard, complètement métamorphosé.
– Eh ! bien mon ami, dit le brave chrétien, avez-vous lu Jean 3. 16 ?
– Oui, bien-sûr, je l’ai lu, mais je ne savais pas que ces mots étaient dans ma Bible. Je l’ai pourtant lue et relue bien souvent. Mais, dites-moi, est-ce bien de moi qu’il s’agit là ? de moi qui suis un bagnard depuis cinquante ans ?
– Oui, très certainement, répondit le gendarme, et son cœur brûlait au-dedans de lui, tandis qu’il parlait ; oui, il s’agit de vous. C’est la Parole de Dieu, vous le savez bien ; et Dieu dit toujours les choses telles qu’elles sont, quand Il parle. Vous appartenez au monde, n’est-ce pas, et Dieu a tant aimé le monde, qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle.
Le vieillard se leva dans le bateau et étendit ses deux bras en disant :
– Monsieur, on aurait pu me brûler les doigts, on aurait pu me brûler les mains, et je n’aurais pas cédé ; mais un amour comme celui-là me brise le cœur.
Il s’affaissa en pleurant amèrement. Le gendarme garda le silence, le cœur rempli d’une joie débordante. Il avait prié pour le salut de ce pauvre homme, mais il ne se serait jamais attendu à voir ce qu’il avait sous les yeux. Au bout d’un moment, le bagnard leva la tête :
– Monsieur, s’écria-t-il, et les larmes coulaient le long de ses joues, si vous connaissiez ma vie, vous ne vous étonneriez pas de me voir brisé à la pensée de l’amour de Dieu pour moi. Depuis la mort de ma mère, je n’ai jamais su ce que c’était que l’affection. J’avais cinq ans à ce moment-là et mon père me chassa de la maison à coups de pieds, en disant qu’il m’avait gardé assez longtemps et que je n’avais qu’à me tirer d’affaire comme je le pourrais. Dès lors je n’ai fait que vagabonder d’un endroit à l’autre ; j’avais tout le monde contre moi. Quelquefois je mendiais, du moins quand j’étais encore un petit garçon ; ensuite j’ai volé. J’ai passé cinquante années de ma vie en prison ; vous voyez donc que je n’ai pas su longtemps ce que c’est que la liberté. Un seul homme m’a témoigné de la bonté ; c’est le directeur du pénitencier. Je m’y connaissais assez bien en jardinage, et ce monsieur me confia son jardin à soigner. – Je te le confie, me dit-il. Tu le mettras en bon ordre et tu l’entretiendras. S’il te faut des semis, tu me les demanderas. Si tu ne sais pas ce qu’il faut, dis-le-moi, et je te donnerai le nécessaire. Croyez-vous, Monsieur, que je n’aie jamais laissé croître une seule mauvaise herbe dans ce jardin ? Non ; je me suis montré à la hauteur de la confiance que l’on avait mise en moi. On essaya de me faire sortir de là. On prétendit que j’étais paresseux, parce que l’on m’avait vu une fois assis sur un banc. Mais mon maître ordonna à ces calomniateurs de me laisser tranquille et il me dit que son jardin n’avait jamais été si bien entretenu. Le temps passa et je fus transféré ailleurs. Dès lors je n’ai pas entendu une seule parole bienveillante à mon adresse. Il y a dix ans, on m’accusa d’avoir mis le feu à une ferme, mais l’agent de police, chargé de l’enquête, exagéra ses déclarations contre moi ; c’est pourquoi, quand vous m’avez parlé hier, je n’avais que pensées de meurtre dans mon cœur. Mais Monsieur, maintenant, je ne tuerai plus personne. Dieu m’a arrêté en me montrant son amour merveilleux envers moi.
Profondément ému, le gendarme vit là l’œuvre de la grâce de Dieu, qui connaît toutes choses et lui avait confié un message pour le malheureux bagnard. Celui-ci, convaincu de son péché par l’action du Saint-Esprit dans son cœur, était maintenant assis aux pieds de Jésus, vêtu et dans son bon sens, désireux d’en apprendre davantage. Son ami lui cita différents passages de la Bible, en lui indiquant où ils se trouvaient. Le prisonnier, n’ayant rien sur lui pour les inscrire, nota ces indications avec un clou sur le bord du bateau, afin de les retrouver le soir dans sa Bible.
Quelques jours plus tard le gendarme retourna sur le rivage, espérant revoir le bagnard, mais un autre le remplaçait. Comme il avait fini sa peine, on l’avait libéré.
Ce récit est rigoureusement authentique. Celui qui en est l’auteur a connu personnellement le gendarme pieux dont il est question. Peu après ces événements, celui-ci prit sa retraite, mais continua d’autant plus activement son service d’amour auprès des pécheurs qu’il rencontra sur son chemin, jusqu’au jour où il fut retiré de ce monde pour être dans la joie de son Seigneur.

 

D’après Almanach Évangélique 1937