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L’APPEL DES ALPES

 

Ils étaient deux frères qui passaient leurs vacances ensemble à Montreux, sur les bords du lac Léman. L’un était bachelier. L’autre allait terminer ses études universitaires ; fort marcheur, cavalier émérite, il avait aussi la réputation d’être le meilleur rameur du collège anglais qu’il fréquentait. L’avant-veille de leur dernier jour de vacances, leur conversation roulait sur un des sommets de la chaîne qui encadre merveilleusement le fond du lac : la dent de Jaman, cette roche nue, sortant, telle une gigantesque canine grise, de son socle, fait d’à pics formidables.
– Demain nous en ferons l’ascension, dit l’aîné. C’est notre dernière occasion.
– Entendu ! répondit son frère.
Mais le lendemain se leva gris et maussade et une étrange sensation d’un danger imminent saisit à tel point le plus jeune des deux qu’il supplia son frère de renoncer à son projet. L’aîné ne fit qu’en rire et, au petit jour, ils se mirent en route. Laissons la parole à celui des deux qui revint seul de l’excursion :
– A un certain endroit le sentier tournait brusquement à gauche, et mon frère décida de le quitter pour suivre le lit d’un torrent presque à sec, qui conduisait à droite. Ce fut une entreprise des plus laborieuses. Nous avions à escalader ou à contourner d’énormes rochers nus et lisses, semés sur une pente de plus en plus raide. A la fin, épuisé de fatigue, je dis à mon frère :
– J’espère au moins que nous ne redescendrons pas par ici.
– N’aie pas peur, répondit-il gaiement ; nous passerons ailleurs.

(Il n’est pas inutile d’ajouter que le sommet, très connu, dont il s’agit ici, est très facilement accessible par la face est, pourvu qu’on observe les précautions élémentaires requises lorsqu’on gravit une pente escarpée. Seuls des montagnards très bien entraînés peuvent s’y hasarder).

Parvenus tout près de l’endroit où le torrent prenait naissance, nous avons constaté que notre chemin aboutissait à une paroi à pic ; à droite et à gauche quelques touffes d’herbes et un ou deux buissons offraient des prises incertaines. Mon frère fit entendre un long sifflement de satisfaction :
– Nous y voilà enfin, dit-il. Nous sommes tout près du sommet. Mais il nous faut sortir d’ici ; ajouta-t-il après un rapide examen des lieux ; j’opte pour la droite.
L’étape ultime qui nous attendait me terrifiait ; mais j’avais une confiance aveugle dans le jugement de mon frère et nous avons abordé l’ascension finale. La pente était si peu sûre qu’il fallait éprouver la solidité du terrain à chaque pas qu’on faisait. Mes sinistres pressentiments du matin m’envahissaient de nouveau. Mon optimisme coutumier m’avait complètement abandonné et un effroi incontrôlable me paralysait de plus en plus. Mais il s’agissait de se raidir et d’achever l’ascension, car nous ne pouvions songer à redescendre par où nous étions montés. Parvenu à dix mètres à peine du sommet, je m’apprêtais à saisir une racine noueuse qui sortait d’une fente du rocher, quand, en levant la tête, je vis au-dessus de moi une pente absolument nue, à peu près verticale et sans la moindre prise.
Une voix encourageante se fit alors entendre :
– Eh bien ! Comment t’en tires-tu ? Moi, je suis au sommet.
– Je ne puis faire un pas de plus, répondis-je.
– Alors, attends ! fut la réponse. Je viendrai t’aider.
Un instant de silence suivit ; j’essayai de creuser avec la pointe de mon piolet une prise où je pourrais assujettir mon pied. La voix de mon frère se fit entendre de nouveau :
– Je suis mal placé, disait-il, et je ne sais pas comment m’en sortir.
Une seconde plus tard un cri étouffé retentit et, glacé d’horreur, je vis mon frère glisser à la renverse, passer à côté de moi à une allure vertigineuse, puis rouler de roc en roc, de saillie en saillie, jusqu’à ce que, au milieu du fracas des éboulis, il parvint au fond du précipice, à quelques centaines de mètres au-dessous de moi. Puis ce fut le silence complet, le silence de la mort.
Quarante ans se sont écoulés depuis lors et celui qui raconte cette catastrophe tremble et frissonne au souvenir de cette scène qu’il voit encore très distinctement Les yeux fixés sur l’abîme, l’oreille tendue pour saisir quelque mouvement, quelque son, je vis clairement le torrent au fond du gouffre.
Bien que j’aie été paralysé d’épouvante, l’instinct vital prit le dessus. Je me cramponnai à la frêle racine pour me donner un peu d’assurance. Mais quel espoir pouvais-je avoir d’échapper au sort qui avait frappé mon frère ? Combien de temps pourrais-je encore me maintenir dans cette position si horriblement critique ? Mes forces m’abandonneraient bientôt, et alors ?
Alors ? Il n’est pas exagéré de dire que je voyais l’enfer béant devant moi. Pour mon frère tout allait bien : il était sauvé, par la grâce de Dieu. Mais moi, malgré ma vie, en apparence irréprochable, je n’étais pas prêt à envisager l’éternité. Saisi d’un sombre désespoir, je m’écriai à haute voix : O Dieu ! Sauve-moi aujourd’hui et je te consacrerai ma vie !
Animé soudain d’une force surnaturelle, je me redressai lentement et réussis à mettre le pied dans le petit buisson que tenait ma main. Je me trouvai ainsi d’une longueur de corps plus haut, mais encore à deux mètres environ du sommet. Je me recommandai de nouveau à Dieu, jetai mon piolet au-dessus de la paroi et, d’un élan, parvins à poser le pied dans la niche que j’avais aménagée. Je pus ainsi me hisser en haut. J’étais sauvé. Après avoir repris mon souffle, je regardai autour de moi et découvris un sentier que je suivis en courant pour aller quérir du secours. Deux montagnards qui se rendaient à leur travail m’aperçurent. A mes appels ils s’empressèrent de venir de mon côté et je pus bientôt leur faire part de la catastrophe.
– Nous avons bien entendu une chute, dirent-ils.
L’instant d’après ils se dirigeaient vers le ravin où je les suivis, ne voulant pas les perdre de vue ; mais ils m’enjoignirent formellement de ne pas chercher à les suivre. Je m’appuyai contre un arbre et recommençai à crier à Dieu.
Peu après un cri parvint à mes oreilles :
– Il est mort. Il n’y a rien à faire.
Je n’insiste pas sur ce qui suivit immédiatement.
Deux semaines s’écoulèrent depuis la catastrophe. Timide comme beaucoup de garçons, quoique j’aie eu les parents les plus sages et les plus tendres, je ne pouvais m’ouvrir à eux sur ce qui s’était passé dans mon cœur ; mais un de mes camarades possédait le secret que je désirais connaître et j’obtins de ma mère la permission, qui me fut accordée de grand cœur, de l’inviter à la maison.
Un soir, nous nous promenions dans l’avenue bordée d’ormes qui conduisait de notre maison à la route. C’était à la fin d’août ; il faisait un temps radieux. Autour de nous régnaient le calme, l’harmonie ; tout semblait parler du ciel. Quand nous sommes arrivés au portail, mon ami me dit :
– Mon pauvre garçon, je suis très triste pour toi.
– J’aimerais avoir ton aide, répondis-je ; comment puis-je être en règle avec Dieu, comme il l’était, comme tu l’es toi-même ?
– Mais je puis t’aider. Le premier pas à faire, c’est de croire au pardon des péchés.
– Je suis las de l’entendre répéter et je ne comprends pas ce que cela signifie. Bien sûr que je sais que Jésus est mort pour mes péchés, mais cela ne m’aide en rien. Que veux-tu dire ?
– Je veux dire que si tu crois Dieu sur parole, et le Seigneur Jésus comme Sauveur, si tu reçois le témoignage de la Bible, que tes péchés te sont pardonnés par son nom, tu peux savoir que tu es pardonné.
– Très bien, dis-je avec quelque impatience, je crois que mes péchés sont pardonnés. Et ensuite ?
– Si tu crois du cœur, et si tu as réellement accepté le don du pardon de Dieu, tu es maintenant un pécheur pardonné.
– Quoi ! m’écriai-je en fixant sur lui un regard pénétrant. Veux-tu dire que tel que je suis ici, je peux lever les yeux vers Dieu et lui dire : Je suis certainement un pécheur pardonné ?
– Certainement, si tu crois Sa promesse.
Je me souviendrai toujours de l’endroit où j’entendis ces paroles. Je les répétai lentement : Je suis un pécheur pardonné. Puis, sans ajouter un mot, je partis comme une flèche dans la direction de la maison, montai tout droit dans ma chambre et, après avoir donné un tour de clé à la porte, je m’agenouillai devant mon lit, en disant :
Seigneur, je te remercie de ce que je suis un pécheur pardonné.
Ainsi je possédais la connaissance si longtemps désirée, le secret à la fois si simple et si profond, puisqu’il ne comporte rien de moins que la vie éternelle. Je m’étais figuré qu’il devait se produire en moi un changement extraordinaire, que mes pensées, mes vues sur toutes choses, mes sentiments allaient être entièrement modifiés. La simplicité même du fait m’ébranlait. Pour les uns, cette certitude s’insinue imperceptiblement, comme l’été sourit à la terre. Pour les autres, et c’était mon cas, un ami lève le voile et la lumière luit, éclatante. Cette connaissance est le premier pas dans la vie chrétienne. Il reste beaucoup à apprendre avec le secours du Saint-Esprit.

Il n’y a rien à ajouter à ce récit. Le narrateur devint par la suite un éminent serviteur du Seigneur.
Celui qui passe indifférent devant les droits de Dieu doit s’attendre à se voir un jour aussi près de l’enfer que le fut ce jeune homme, suspendu sur l’abîme, sans être prêt à entrer dans l’éternité.

D’après Almanach Évangélique 1934