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LA VENGEANCE DE SANDJAR

 

Le jour se lève. Les lueurs de l’aube commencent à teinter en rose les neiges éternelles de l’Himalaya qui bornent l’horizon vers l’est. Dans les hauteurs, l’aigle au cri strident fait entendre son appel matinal.
Sandjar lève la tête. En costume de chasse, sa bonne carabine à deux coups sur l’épaule, il marche d’un pas ferme et rapide, tandis que son regard perçant fouille les environs à la recherche du tigre.
Sandjar est chrétien. Il y a quelques mois, un homme blanc, venu de loin, est arrivé dans le village où demeurent les parents de Sandjar. L’étranger a raconté une merveilleuse histoire sur le Fils du Dieu éternel, qui est venu sur la terre, il y a longtemps, se faisant homme, et qui est mort pour réconcilier l’homme pécheur avec Dieu.
L’étranger apportait un livre dans lequel était écrit tout ce qu’il racontait, et Sandjar a acheté le livre, parce qu’il sait lire. Mais les autres habitants, à quelques exceptions près, ne connaissent pas même les lettres. Ils vivent dans une superstition aveugle, et quand l’étranger leur parlait, ils se moquaient de lui, et disaient : – Nous n’avons nul besoin de ton message, car notre dieu Brahma est grand !
Mais Sandjar ne se moquait pas et ne riait pas.
Le Sirdar, le chef du village, finit par chasser l’étranger. Personne n’eut pitié du pauvre homme, excepté Sandjar. Ce que le Blanc avait dit était entré dans son âme comme la semence vivante dans un champ fertile. Il suivit l’étranger dans le désert ; il lui apporta des aliments pour sa faim, des baumes pour ses pieds blessés, et finit par l’accompagner jusqu’à une ville éloignée. Quand il revint, les prêtres de Brahma annoncèrent que Sandjar était devenu chrétien.
Cette nouvelle causa une très grande émotion. Sandjar était le héros du village, car il avait tué le voleur du troupeau, le grand tigre qui venait chaque soir dérober un mouton ou un bœuf. C’est pourquoi on l’avait surnommé le grand chasseur de tigres.
Il n’y avait pas, dans toute la région, de chasseur plus hardi, de meilleur gardien de troupeaux. De sa carabine il atteignait l’oiseau au vol et, dans la chasse à l’éléphant, sa seconde balle enfonçait la première plus profondément dans la chair du géant de la brousse.
Et maintenant, Sandjar était chrétien ! Il avait abandonné les croyances de ses pères, appelait mensonge la doctrine de la métempsycose, (revivre dans un autre corps, celui d’un homme, d’un animal ou d’une plante) et déclarait que le sort futur de l’homme ne dépend pas de ses actions et de ses pénitences, mais uniquement de la grâce qui sauve.
Le Sirdar aimait Sandjar comme un frère ; mais du jour où il vit son ami prier le Dieu des chrétiens, son amour se changea en une haine amère. Et cette haine augmenta encore quand il apprit que Sandjar s’était jeté dans le fleuve sacré pour sauver un pauvre paria, un membre de la caste inférieure et méprisée.
Sandjar savait les conséquences qu’aurait pour lui cet acte d’amour, accompli sous l’influence de la miséricorde divine. N’était-il pas maintenant considéré comme impur ? N’avait-il pas déshonoré la caste ?
Toute la population du village était dans la consternation. Le Sirdar alla en personne chez les parents de l’infidèle et les menaça des plaies les plus cruelles s’ils ne réussissaient pas à ramener l’apostat à la religion de ses pères.
Pauvres parents! Ils étaient âgés, et Sandjar était le soutien de leur vieillesse. En tremblant, ils lui communiquèrent les menaces du Sirdar. Le cœur leur manquait, car ils craignaient d’éveiller la colère de leur fils, qui était violent et passionné. Lorsqu’un obstacle se présentait sur son chemin, il pouvait écumer comme le torrent de la montagne qui renverse tout sur son passage.
Mais Sandjar ne se fâcha point, car il avait lu dans le Livre cette parole de Christ, son Sauveur : « Apprenez de moi, car je suis débonnaire et humble de cœur » (Mat. 11. 29)
Il ne s’emporta même pas quand le Sirdar exécuta ses menaces. Le petit troupeau des parents fut enlevé, leur champ fut dévasté, et leur maison, la chère maison dans laquelle ils avaient vécu quarante ans, fut incendiée.
Personne ne pouvait dire qui était l’auteur de ces méfaits. Mais le Sirdar le savait, et Sandjar, le chasseur, le savait aussi…

Dans sa course matinale, Sandjar atteint maintenant une majestueuse forêt de palmiers aux troncs réguliers ; un parfum pénétrant de fleurs l’enveloppe de toutes parts, et des orchidées à la corolle rouge sang s’ouvrent devant lui.
Mais il n’a pas de regards pour toute la splendeur qui l’environne. Il s’arrête un moment. Son œil de faucon cherche à percer l’épais feuillage.
Il connaît chaque recoin de cette région. Cinquante pas plus loin s’élèvent les ruines d’un ancien temple où des prêtres de Brahma viennent encore quelquefois implorer leur dieu, mais en général cet endroit, déserté par les hommes, est abandonné aux animaux sauvages de la forêt ; Sandjar le sait bien, aussi ses sorties l’ont-elles souvent amené là.
Il avance lentement, à pas feutrés, presque imperceptibles. Soudain son œil noir s’allume : il a repéré la trace d’un tigre. Cette trace est toute fraîche. Elle mène à l’arrière du temple. Se décidant rapidement, Sandjar se dirige vers la façade de l’édifice où, suivant ses prévisions, doit apparaître le fauve.
Il choisit une place d’où il puisse surveiller tous les alentours, tandis que lui-même est caché par un épais buisson d’aloès. Doucement, il prend sa carabine, en vérifie le fonctionnement. Mais pourquoi ses mains, dans lesquelles son arme est d’habitude fermement attachée, commencent-elles tout-à-coup à trembler ? … Pourquoi son visage devient-il livide sous le teint bronzé ? … Est-ce parce que, au lieu du tigre attendu, il en voit apparaître deux entre les colonnes ? … Non, ce ne peut être là la cause de son émoi. Jamais le cœur de Sandjar n’a tremblé à la vue d’un tigre.
Il murmure : – le Sirdar !
Oui, le Sirdar est là près de l’entrée du temple. Voilà l’homme qui a détruit le petit troupeau de ses parents, dévasté leur champ, incendié leur maison ! Il vient adorer en ce lieu, le voleur et l’incendiaire, pour affirmer sa piété !
Le Sirdar a aussi aperçu les tigres et, l’effroi peint sur son visage, il a saisi son poignard. A quoi penses-tu, Sirdar ? … T’imagines-tu pouvoir vaincre les rois de la jungle avec cette pauvre arme ? …
Les yeux grands ouverts, Sandjar regarde le tableau qu’il a sous les yeux. Son cœur bat à se rompre. Quelques secondes à peine séparent son ennemi d’une mort terrible … Son ennemi ! … Il tressaille ! … Qu’a dit son Sauveur à ce sujet ? … « Aimez vos ennemis … faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Mat. 5. 44).
Le combat a pris fin dans le cœur de Sandjar
Sandjar a retrouvé son calme. Pour obéir à Christ, il pardonnera au Sirdar. Ferme comme un roc de granit, il épaule sa carabine. Deux coups de feu secs et rapides …. Deux rugissements de douleur … et les deux tigres sont couchés, comme frappés par la foudre.

Le Sirdar tremble de tous ses membres. Un nuage obscurcit sa vue ; mais à travers ce nuage il voit Sandjar enfoncer son couteau de chasse dans le cœur d’un des deux tigres, qui respirait encore … Alors il va vers le chasseur :
– Sandjar, s’écrie-t-il, tu m’as vaincu. Je rebâtirai la demeure de tes parents ; je leur donnerai un plus grand troupeau, et je leur rendrai au quadruple ce que je leur ai enlevé. Et si c’est le Dieu des chrétiens qui t’a enseigné l’amour dont tu as usé envers moi, ah ! apprends-moi à Le connaître ! … Sans un mot, Sandjar tend la main au suppliant. En suivant les commandements de son Maître, il a retrouvé un ami, et plus qu’un ami, un frère !

D’après La Bonne Nouvelle 1933