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LA TOUR DE CONSTANCE À AIGUES-MORTES

 

La petite ville d’Aigues-Mortes se trouve dans le Midi de la France, à une quarantaine de kilomètres au sud de Nîmes. Reliée à la mer par un chenal presque complètement ensablé aujourd’hui, elle a beaucoup perdu de son ancienne importance, qui était due à son commerce florissant. Mais les amateurs de pittoresque la visitent avec une vive curiosité à cause de son enceinte de murailles, conservée intacte, ainsi que les quinze tours qui la flanquent. Vue de l’extérieur, la ville a donc, aujourd’hui encore, son aspect du Moyen-âge, et ce qui en accroît l’intérêt, c’est que, dit-on, ces remparts ont été bâtis à l’imitation de ceux de Jérusalem.

La plus haute des tours de l’enceinte fortifiée est celle de Constance, nom dont l’origine nous échappe. Elle servit, pendant près d’un siècle, de prison aux huguenots. Elle a près de trente mètres de haut. Elle est de forme circulaire, et ses murs n’ont pas moins de six mètres d’épaisseur. La disposition intérieure est des plus bizarres : il ne s’y trouve que deux salles superposées, qui communiquent l’une avec l’autre par une ouverture ronde, pratiquée dans la voûte qui les sépare. A son tour, la salle supérieure reçoit un peu d’air et de lumière par un étroit orifice donnant accès à la terrasse où se tenait le guet ; mais par là aussi pénétraient le vent, tantôt brûlant, tantôt glacé, ainsi que la pluie, ce qui contribuait beaucoup à aggraver les souffrances des malheureux prisonniers. A vrai dire, plusieurs meurtrières, pratiquées dans l’épaisseur des murs, aidaient à l’aération de la salle d’en bas ; mais il vint un temps où l’on jugea bon de transformer chacune d’elles en un cachot séparé.

On lisait encore, sur les murs, il y a peu d’années, des inscriptions nombreuses tracées par les captifs et rappelant soit leurs noms, soit leur piété et leur confiance en Dieu.

Effacées pour la plupart à l’heure qu’il est, l’une d’elles a pourtant triomphé de tous les efforts faits pour la détruire. On la lit, tracée d’une main maladroite, sur le rebord de l’orifice entre les deux salles. Elle ne comprend que ce mot : Résistez, héroïque dans sa simplicité, mais qui fut la devise de ces martyrs. Bien peu d’entre eux lui manquèrent de fidélité, mais, mettant leur confiance en Dieu, joyeux de souffrir pour le nom de Christ, ils passèrent par des épreuves telles qu’on a peine à croire que le récit en soit exact. Mais leur foi était soutenue par la certitude absolue qu’ils avaient, de ne quitter cette vie que pour aller auprès du Seigneur, et cette perspective glorieuse remplissait tellement leurs cœurs qu’ils pouvaient se réjouir au sein même des souffrances les plus cruelles. « Même quand je marcherais par la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal ; car tu es avec moi : ta houlette et ton bâton, ce sont eux qui me consolent » (Ps. 23. 4).

Pendant trente ans la Tour de Constance servit de prison à des hommes seulement. Quelques-uns réussirent à s’évader. Une cinquantaine d’entre eux étaient réunis dans la salle inférieure. Pendant six mois ils travaillèrent, dans le plus grand secret et au prix de frayeurs continuelles, à desceller une grosse pierre de la meurtrière, dans laquelle était fixée une barre de fer. Le bloc ayant enfin cédé, ils placèrent une pièce de bois en travers de l’ouverture, y attachèrent une sorte de corde formée de leurs couvertures nouées les unes aux autres, et se laissèrent glisser ainsi jusqu’au sol, d’une hauteur de vingt-trois mètres. Seize d’entre eux s’échappèrent, mais le dix-septième, ayant imprimé une secousse à la poutre, celle-ci céda. L’infortuné tomba et se tua dans sa chute. Ses compagnons gagnèrent l’étranger, mais les autres malheureux prisonniers virent ainsi disparaître leur dernière chance de liberté.

A partir de 1717 on affecta la tour de Constance aux femmes, tandis que les hommes étaient envoyés aux galères. Le vieux donjon ne tarda pas à se remplir de victimes. Elles étaient là, écrit le pasteur Antoine Court, abandonnées de tout le monde, livrées en proie à la vermine, presque privées d’habits et semblables à des squelettes. Leurs lits, rangés autour de la salle, n’avaient pas de matelas, à peine un drap grossier et une misérable couverture. Si l’on allumait du feu, la fumée s’échappait par l’ouverture entre les deux salles ; pour peu qu’il y eût du vent, les prisonnières couraient le risque de périr étouffées.

C’est chose bien triste de voir le cœur de l’homme s’endurcir quand il se trouve en présence d’enfants de Dieu fidèles à la vérité. Nombre de juges auraient, dans d’autres circonstances, éprouvé de la pitié pour leurs victimes ; mais tout sentiment d’humanité semblait devoir s’éteindre vis-à-vis des huguenotes. L’une d’elles, aveugle dès l’âge de quatre ans, fut enfermée malgré son infirmité et mourut octogénaire dans la prison. Une autre était mère de trois enfants quand on l’arrêta.
L’histoire d’une troisième est plus lamentable encore. Au moment où on l’amena dans la Tour de Constance, elle avait un bébé de trois mois ; le pauvre enfant, né dans un cachot, devait grandir dans un autre. Quand il eut dix ans environ, sa mère se sépara de lui et l’envoya chez ses grands-parents pour son éducation. Mais la malheureuse femme, déjà fort ébranlée par la nouvelle de la mort de son mari, survenue au bagne de Marseille, ne put résister à de si douloureux déchirements ; sa raison se troubla peu à peu, et quand enfin elle retourna dans sa famille, après treize ans de captivité, elle était complètement folle.

Mais de toutes les prisonnières de la Tour de Constance, la plus connue est Marie Durand. Son histoire est un bel exemple de ce que peut la grâce de Dieu dans un cœur. Cette femme héroïque avait réalisé la bénédiction qui découle de ces paroles du Seigneur : « Faites-vous… un trésor inépuisable, dans les cieux ; … car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur « (Luc 12. 33 et 34).

En effet, Marie Durand avait perdu tout ce qui, sur la terre, pouvait paraître lui donner le bonheur. Son vieux père et son fiancé furent jetés en prison, et elle-même, entrée dans la Tour de Constance à quinze ans, en sortit, les cheveux blanchis avant l’âge, trente-huit ans plus tard. Mais qui dira le ministère béni qu’elle exerça autour d’elle pendant cette longue et dure captivité ? Toujours douce, toujours sereine, jamais une parole d’impatience ni une plainte ne sortaient de ses lèvres. Véritable mère pour ses compagnes d’infortune, elle savait pacifier celles dont le cœur se révoltait à la pensée des tourments immérités qui leur étaient infligés, et en consoler d’autres, prêtes à se laisser aller au désespoir. De toutes parts arrivaient des secours destinés à adoucir en quelque mesure le sort des prisonnières ; car moyennant argent, on pouvait obtenir beaucoup des gardiens de la Tour. C’est encore Marie Durand qui présidait à la répartition des dons ; et si grand était l’ascendant qu’elle exerçait autour d’elle que personne n’avait jamais l’idée de mettre en question l’équité de ses décisions.

On mettait d’autres moyens en œuvre pour venir en aide aux captives. Comme on leur permettait de recevoir des lettres, de dévoués serviteurs de Dieu leur écrivaient souvent pour soutenir leur foi par des exhortations et des enseignements tirés de la Parole de Dieu. Ce n’était pas sans péril qu’ils le faisaient : leurs lettres même, souvent violées, désignaient leurs noms et leurs résidences à leurs cruels et impitoyables persécuteurs. Marie Durand était l’âme de cette correspondance. Très intelligente, douée de tous les talents naturels, elle écrivait avec une facilité remarquable. Souvent elle prit la plume pour renseigner les familles de celles qui l’entouraient, sur le sort de leurs épouses, de leurs mères, de leurs sœurs. Elle tenait les pasteurs du Désert au courant de tout ce qui se passait dans le sombre donjon et ainsi ceux-ci pouvaient, à leur tour, savoir sur quels points faire porter leurs consolations et leurs encouragements.

Ce n’est pas à dire que Marie Durand ne connût, elle aussi, des moments de défaillance. Se représente-t-on ce qu’elle devait ressentir quand, le soir, elle montait sur la terrasse qui domine la tour et que son regard errait sur la contrée environnante ? D’un côté, c’était la mer, étincelante sous les rayons du soleil couchant ; de l’autre, les plaines fertiles du Languedoc, aux moissons dorées et aux vignobles verdoyants. Et là-bas, à l’horizon, un minuscule point noir désignait l’emplacement du fort de Brescou, près d’Agde, où gémissaient son père et son fiancé. Sans doute il y eut des jours où elle devait se dire : Seigneur, jusques à quand ? Pourquoi as-tu permis à toutes ces épreuves de m’atteindre ? Mais le chrétien a la précieuse assurance que, « si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rom. 8. 31), qu’il y a pour lui, dans les cieux, « un héritage incorruptible, inaltérable, sans souillure » (1 Pier. 1. 4). Cette pensée bénie, cette certitude absolue, ont soutenu Marie Durand pendant toute la durée de sa longue captivité.

Remise enfin en liberté le 14 avril 1768, elle put revoir les lieux où elle avait passé son enfance. Elle y retrouva sa nièce, dont les parents avaient été, l’un et l’autre, victimes des persécutions, et qui entoura sa tante de soins dévoués. Mais, nous dit le biographe de Marie Durand, les souffrances et les privations qu’elle avait endurées si longtemps avaient tellement ridé son visage, blanchi ses cheveux, amaigri ses membres, dénaturé son teint et affaibli sa constitution, qu’elle ne pouvait ni marcher, ni travailler assise à des ouvrages manuels.
Sans chercher le moins du monde à glorifier la mémoire de l’héroïque prisonnière de la Tour de Constance, il nous est cependant permis d’admirer sa carrière si pleine de dévouement pour les enfants de Dieu, et son caractère soutenu par une foi si vivante. Nous sommes dans un temps où la puissance du mal revêt un tout autre aspect qu’il y a trois siècles. Alors, c’était la lutte ouverte : l’ennemi agissait par la violence plus que par la ruse. Aujourd’hui nous jouissons de ce qu’on appelle – bien mal à propos – la liberté de conscience. Est-ce à dire que nous ayons à être moins vigilants ? Nullement. Satan est toujours là, s’efforçant de nuire aux enfants de Dieu. « Votre adversaire, le diable, rôde autour de vous, cherchant qui il pourra dévorer. Résistez-lui, étant fermes dans la foi » (1 Pier. 5. 8 et 9).
C’est ainsi que nous revenons au mot héroïque, gravé sur le pavé de la Tour de Constance. Dans cette lutte de tous les jours que nous avons à soutenir contre la puissance du mal, partout déchaînée autour de nous, nous ne sommes, par la bonté de Dieu, pas laissés à nous-mêmes. Prenons « l’armure complète de Dieu, … par-dessus tout le bouclier de la foi (voir Éph. 6. 10 à 18).

Du sein de la faiblesse
Nous regardons en haut,
Où Dieu, plein de tendresse,
Garde notre dépôt.
Oui, dans son sanctuaire,
Nous avons libre accès.
Pour nous il est un Père,
Il est le Dieu de paix.

D’après Almanach Évangélique 1918