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LA RUE DU PÈLERIN

Scènes de la vie de Manchester

1er samedi

Chapitre 1er

La pluie tombait à torrents depuis le matin dans les rues de Manchester. Il était difficile de circuler sur les trottoirs au milieu des parapluies des passants, mais pour un enfant c’était une affaire délicate et périlleuse que de traverser les rues glissantes, encombrées de fiacres qui se croisaient en tous sens. Cependant celui qui aurait eu le loisir et la curiosité de regarder autour de lui, aurait pu voir un petit garçon se frayer furtivement un chemin le long des chaussées embarrassées et des carrefours dangereux.
Arrêté dans sa croissance par le manque de soins et de nourriture, cet enfant chétif, vêtu de misérables haillons à peine suffisants pour lui permettre de se montrer dans les rues, était la personnification de la pauvreté et de la misère. Mais enfin, en dépit de ses traits défaits et amaigris, sa physionomie douce et candide contrastait avec l’expression vieillie et mauvaise de la plupart de ses camarades de rues. Il y avait un rayonnement dans ses yeux bleus, une honnête franchise sur sa jolie figure encadrée de cheveux blonds, qui manquaient rarement d’attirer la compassion et l’admiration des personnes auprès desquelles il se hasardait à mendier. Lui-même avait déjà acquis une grande perspicacité pour lire sur le visage de ceux qu’il rencontrait le degré de pitié auquel il pouvait s’attendre. Mais ce jour-là, l’enfant était trop absorbé pour songer à son triste métier de mendiant. Malgré la boue dans laquelle ses pieds nus enfonçaient jusqu’à la cheville et la pluie qui transperçait ses vêtements en lambeaux, il poursuivait son chemin d’un pas rapide jusqu’à ce qu’il se trouve devant un des principaux édifices de l’opulente cité.
C’était un bâtiment magnifique, un palais, pour la construction duquel on avait utilisé des sommes énormes. L’enfant s’arrêta net. Il semblait regarder l’édifice avec un sentiment de crainte, n’osant pas s’aventurer, pieds nus, sous la grande colonnade. Enfin, il se glissa entre deux barreaux de la grille, et se renversa en arrière pour contempler les murs et les tours qui semblaient s’élever presque jusqu’au ciel. Chaque fenêtre, chaque porte cintrée et les niches des tours étaient encadrées d’ornements en bois sculpté et de vitraux de couleur. Cette architecture ne ressemblait guère à celle de la cave humide et sombre d’où l’enfant était sorti pour voir la lumière du jour.
La porte, vers laquelle l’enfant jeta un regard investigateur, était bien gardée par des sergents de ville. Elle n’était accessible que par un large escalier de quelques marches où il n’y avait pas moyen de se cacher. Il y avait vu entrer et sortir sans empêchement des gens dont beaucoup appartenaient à une classe qui lui était familière : des femmes portant leurs châles sur la tête en guise de protection contre la pluie ; des hommes en habits usés et chaussés de souliers qui ne valaient guère mieux que la couche de boue qui recouvrait ses petits pieds à lui ; tous montaient et descendaient avec une liberté qui finit par donner du courage à notre garçon. À son tour, il gravit lentement l’escalier, jusqu’à ce qu’il se trouvât à l’abri de la pluie dans un immense vestibule qui renfermait une double rangée de piliers massifs, derrière lesquels on voyait des portes vitrées. En se mettant sur la pointe des pieds, l’enfant put jeter un coup d’œil dans la vaste salle qui se trouvait au-delà.
Ah ! Quelle salle ! Il poussa un profond soupir, tant il était émerveillé et enchanté. D’où venait cette belle et mystérieuse lumière ? Il ne semblait pas y avoir de fenêtres, à moins que ce ne soient des fenêtres qui représentaient des hommes vêtus de robes aux couleurs éclatantes, coiffés de couronnes d’or. Les dalles étaient comme autant de pierres précieuses disposées en dessins magnifiques.
Par les nombreuses portes qui ouvraient sur la salle, passait sans cesse une foule de gens affairés. Gens fort étranges ! Les uns pauvres et misérables comme lui – bien qu’il n’y en eût pas d’aussi jeunes – les autres revêtus de l’uniforme bien connu de sergent de ville ; d’autres encore habillés de rouge avec de longues baguettes blanches à la main ; enfin des messieurs en robes noires et en perruques blanches.
L’enfant, toujours sur la pointe des pieds, observait tout ce qui se passait autour de lui d’un air à la foi étonné et ahuri. Un sergent de ville, dont le quartier était précisément celui où il habitait, avait poussé la condescendance jusqu’à lui dire que le lieu où il se trouvait s’appelait « le palais de justice ». Mais il n’en était guère plus avancé pour cela. Il ne comprenait qu’une seule chose : c’est que quelque part, à l’intérieur de ce palais splendide, son frère Tom devait être conduit devant le juge et serait peut-être envoyé en prison. Et sans Tom, que deviendrait-il ?
Il avait un vague espoir, s’il parvenait à pénétrer sans être vu et à se faufiler au milieu de la foule mouvante, de pouvoir peut-être rencontrer Tom. S’il ne pouvait pas lui être utile, au moins pourrait-il partager avec lui un petit pain qu’il venait de recevoir d’une dame, à la porte d’une boulangerie. La première moitié avait été pour lui un vrai régal ; la seconde ne pourrait manquer d’être une petite consolation pour Tom, même s’il devait être mis en prison. Après tout, peut-être se tirerait-il d’affaire comme Will Handforth qui avait volé un parapluie dans une maison dont la porte était restée ouverte. Il s’en était vanté auprès de ses camarades et avait malgré tout échappé à la punition.
Tom, lui, n’avait rien volé. Si seulement le juge voulait l’écouter, il lui dirait la vérité et lui ferait comprendre que Tom n’était pas un voleur. Qui sait si l’un de ces messieurs à l’air si grave, qui traversait le grand vestibule, n’était pas le juge en personne ? Oh ! Si seulement il avait osé entrer pour lui parler ! Mais l’enfant sentait qu’il aimerait mieux mourir que de s’adresser au juge sans y être appelé ; et il n’avait personne qui puisse intercéder pour lui et pour son frère.
Dans sa profonde angoisse, il avait oublié la magnificence du lieu, quand il fut tiré brusquement de ses réflexions par une main qui empoigna le collet de sa veste déchirée et le secoua rudement. Cette main était celle d’un sergent de ville.
– Hors d’ici ! lui dit-il durement. Je saurai bien vider le palais d’un petit misérable comme toi.
– Oh ! Je vous en prie, laissez-moi, dit l’enfant d’un ton suppliant. Je ne veux que voir Tom. Peut-être sera-t-il envoyé en prison pour bien longtemps, et je ne le verrai plus jamais.
– Il ne viendra pas ici. Si tu ne files pas tout de suite, gare à toi ! Est-ce que le tribunal est fait pour être encombré de mendiants ? Hors d’ici, je te dis !
Le petit garçon se tourna sans un mot de plus, et descendit lentement les degrés du grand escalier. Il se trouvait de nouveau exposé à la pluie battante, mais le sergent de ville, retourné se mettre à l’abri dans le vestibule, ne le surveillait plus. Il en profita pour s’asseoir sur les marches humides, ramassa ses pauvres haillons autour de lui, et appuya sa tête sur la marche au-dessus. Après un accès de larmes silencieuses, il tomba dans un sommeil lourd et pénible. La pluie ruisselait sur ses pieds nus, transperçait ses vêtements et plaquait ses boucles blondes sur sa tête, mais sans le réveiller. La foule passait. Hommes, femmes, enfants montaient et descendaient sans cesse. Tous semblaient s’être donné le mot pour ne pas déranger le pauvre petit, jusqu’à ce qu’enfin il se sentit doucement touché par une canne. Il se réveilla en sursaut ne rêvant que de sergents de ville, et ouvrant les yeux, il vit un visage penché sur lui.
C’était une figure agréable, grave, mais bienveillante ; aussi le cœur du pauvre enfant se sentit soulagé à cette vue. La tournure distinguée du monsieur le frappa. Il sauta sur ses pieds et, en guise de salutation, porta la main à ses cheveux mouillés.
– Que fais-tu ici, mon enfant ? demanda l’inconnu.
– Je voulais voir Tom, dit le petit garçon sans se sentir déconcerté ou effrayé. Il est quelque part ici… on va le conduire devant le juge et peut-être on l’enverra en prison. J’ai peur de ne jamais le revoir.
– Qu’a fait Tom ? demanda le monsieur.
– Rien, Monsieur. Oh ! Bien vrai, Tom n’a rien fait de mal. Seulement le père de Will Handforth et un autre homme ont forcé une maison pendant la nuit. On a vu un jeune garçon avec eux, et les sergents de ville disent que c’est Tom. Ils l’ont arrêté voilà plus de trois semaines. Mais ce n’était pas Tom, j’en suis sûr. Oh ! Si quelqu’un pouvait parler au juge !
– Comment sais-tu que Tom n’était pas avec les malfaiteurs ? reprit le monsieur.
– Il a passé avec moi toute cette nuit-là, répondit l’enfant avec empressement. Nous avions vendu des copeaux jusqu’à près de neuf heures. Quand Tom vint se coucher, je ne dormais pas encore. Mais le matin la police vint et l’emmena. Il me dit alors : « Phil, ce n’est pas vrai, je m’en tirerai ». Mais il ne s’en est pas encore tiré… et la mère de Will Handforth (c’est chez elle que nous demeurons) dit qu’on l’enverra en prison avec son mari, qu’il soit coupable ou non.
– Tu t’appelles Philippe, mon garçon ?
– Phil, tout court, Monsieur.
– Eh bien ! Moi, dit l’étranger en souriant, je m’appelle Philippe Hope. Quel est ton autre nom, mon petit homme ?
– Je n’en ai pas d’autre, dit Phil. Mais l’autre nom de Tom, c’est Haslam. On l’appelle Tom Haslam.
– Phil, reprit M. Hope, suis-moi, et nous tâcherons de voir Tom.

2ème samedi

Chapitre 2

M. Hope monta les marches du palais de justice suivi de près par Phil, qui se détourna avec terreur des regards du premier sergent de ville qu’il rencontra. C’était un homme grand, fort, raide et droit comme une flèche. Il semblait que sa figure impassible fût aussi incapable d’un sourire que d’un froncement de sourcils. Il se disposait à mettre la main sur Phil au moment où celui-ci entrait sous la protection de son nouvel ami. M. Hope l’arrêta.
– Banner, dit-il, êtes-vous au courant de l’affaire de Handforth et autres, accusés de vol avec effraction ?
– Je crois bien que je le suis, répondit Banner. La maison en question est dans mon quartier, Monsieur, mais je n’étais pas de service à ce moment-là. Ils étaient deux hommes et un garçon. Les deux hommes furent pris dans la maison, mais le garçon a été arrêté chez lui. Ils sont maintenant devant M. le juge Robert.
– Ce petit bonhomme affirme que la nuit du vol son frère était avec lui, dit M. Hope. Ce prévenu s’appelle Tom Haslam ?
– Oui Monsieur, Tom Haslam, c’est bien cela. Mais à quoi sert d’écouter ces petits vauriens ? On ne fait que les encourager dans le mensonge. Ils naissent et grandissent voleurs et menteurs, Monsieur.
Le monsieur soupira et regarda Phil avec une expression de pitié et de tendresse telle que l’enfant s’enhardit à parler, même en présence du sergent de ville.
– Ce n’est pas un mensonge, dit-il en tendant sa petite main à M. Hope, et en levant les yeux vers lui avec une confiance nouvelle. Nathan Bury et Alice pourraient bien le dire si seulement on voulait le leur demander. Ils savent que Tom était avec moi. Oh ! Que deviendrai-je, si Tom retourne en prison ?
– Banner, je veux tirer cela au clair, dit M. Hope. Vous dites que les prisonniers sont devant M. le juge Robert ?
– Oui, Monsieur. Par ici, s’il vous plaît, ajouta Banner en se dirigeant vers un couloir qui conduisait dans l’intérieur du bâtiment.
M. Hope lui dit de l’attendre quelques minutes avec Phil. L’enfant, craintif et tremblant, n’osait pas même, sous l’œil sévère de Banner, bouger un de ses petits pieds inquiets. Enfin il entendit de nouveau la voix de son ami ; mais il eut peine à le reconnaître ainsi vêtu d’une robe noire et avec une perruque blanche qui cachait ses cheveux bruns. M. Hope sourit et lui dit de le suivre. Conduits par Banner, ils firent quelques pas dans le corridor voûté et entrèrent dans une salle remplie de monde.
Ce n’était pas la salle principale avec ses galeries ouvertes au public pendant les procès. Le nombre des prisonniers était considérable, et pour expédier plus promptement les affaires de la session, on interrogeait les prévenus dans une salle plus petite. Elle paraissait encore grande à Phil et pleine de figures inconnues. M. Hope dit à Banner de le faire monter sur un banc, et l’engagea à regarder autour de lui pour voir s’il apercevait Tom. Ses regards errèrent une minute ou deux avant de se diriger du bon côté. Enfin, il remarqua au milieu de la salle une petite enceinte séparée du reste par une clôture en bois. À l’intérieur était Handforth et un autre homme, et derrière eux Tom. C’était bien lui, avec ses yeux et ses cheveux noirs ; seulement sa figure était plus abattue et plus farouche que Phil ne l’avait jamais vue auparavant.
À ce moment même, quelqu’un cria d’une voix forte : « Thomas Haslam ! » Tom leva la tête et remua les lèvres, mais Phil ne put rien entendre. On échangea encore quelques paroles qu’il ne put saisir, et Handforth et son compagnon répondirent d’une voix haute et ferme : « Coupables ! » Tom murmura à son tour quelque chose, et la main de Banner tomba lourdement sur l’épaule de Phil.
– Eh bien ! dit-il, ton frère s’avoue coupable. C’est donc qu’il l’est. Il va être envoyé en prison. Cela lui va bien, à ce mauvais garçon.
Au premier moment, Phil ne comprit pas ; mais dès qu’il eut réalisé que Tom allait être séparé de lui, il poussa un cri perçant. Le juge se tourna, et une voix forte cria : « Silence ! Silence ! » Mais Phil, les yeux fixés sur Tom, n’entendait rien.
– Oh ! Monsieur le juge, s’écria-t-il, Tom n’est pas coupable. Il était avec moi la nuit du vol. Nathan Bury et Alice savent qu’il y était.
C’était une petite voix claire et vibrante. Pas un mot ne se perdit. Tom tressaillit et se retourna anxieusement. L’expression sournoise de son visage se dissipa au moment où il aperçut Phil sur son banc, avec ses petits bras maigres tendus vers lui. M. Hope parlait à voix basse au juge, qui fixa sur Tom un regard pénétrant.
– Thomas Haslam, dit-il, M. Hope désire prendre votre cause en main. Nous allons faire passer une autre affaire avant la vôtre. Faites sortir l’accusé.
Quelques minutes plus tard, Phil se trouvait dans une pièce isolée, avec Banner, M. Hope et Tom. Il pressait la main de Tom entre les siennes, et tous deux se tenaient debout devant M. Hope. Banner était derrière eux, prêt à saisir Tom et à le ramener en prison. Les yeux noirs de Tom scrutaient le visage de M. Hope avec une prudente perspicacité. Mais quand il eut achevé son examen et qu’il eut lu jusqu’au fond dans le regard plein de bonté de M. Hope, sa propre physionomie se radoucit. Une sorte de sourire erra même autour de sa bouche crispée par la faim.
– Mon ami, dit M. Hope, qui est-ce qui dit la vérité, Phil ou vous ?
– C’est Phil, répondit Tom en serrant tendrement la main de l’enfant.

3ème samedi

– Pourquoi alors vous êtes-vous déclaré coupable ?
– Qu’aurais-je gagné à soutenir que je ne l’étais pas ? dit Tom ; et sa figure reprit une mauvaise expression. La police affirmait que je l’étais ; les autres venaient de s’avouer coupables, et on m’avait assuré que le juge serait dix fois plus sévère si je me déclarais innocent. Voilà comment j’en suis venu à dire que j’étais coupable. Les juges s’occupent-ils de pauvres gens comme moi ?
– Vous ne vous souciez donc pas de dire la vérité ? reprit M. Hope.
– Non, dit Tom avec franchise, mais sans effronterie. Un pauvre garçon comme moi ne trouve pas toujours son compte à dire la vérité.
– Eh bien ! Tom, moi je veux être votre ami, à la condition que vous me disiez toute la vérité, et rien que la vérité. Si réellement vous n’avez pris aucune part à ce vol, je puis vous épargner la prison. Dites-moi tout ce que vous savez, quels ont été vos rapports avec Handforth, et ce que vous faisiez ce soir-là.
Tom interrogea une fois de plus du regard la figure de son nouvel ami, puis il se redressa, leva la tête d’un air résolu et parla tranquillement et avec fermeté.
– Nous logeons chez les Handforth, Phil et moi, dit-il. Ils demeurent dans une cave, et nous avons, pour coucher, l’espace qui est sous l’escalier. Le soir du jour où ils prétendent que je les ai aidés dans leur vol, Phil et moi avions vendu des copeaux. Il était un peu plus de neuf heures quand nous sommes rentrés. Phil se coucha immédiatement parce qu’il avait froid et faim. Je ne sortis que pour courir à la rue du Pèlerin, chez Nathan Bury, avec deux sous de copeaux pour Alice. Il sonnait dix heures à l’horloge de la vieille église quand je revins. Au reste, Nathan le sait bien. Mais le matin, avant le jour, la police vint me saisir, disant que je m’étais introduit la nuit dans une maison.
– En savez-vous quelque chose, Banner ? demanda M. Hope.
– Si ce que Thomas Haslam dit là est vrai, répondit Banner, il n’est pour rien dans ce vol. Le vol a eu lieu entre neuf et dix heures du soir, dans une maison fermée à clef, et dont les habitants étaient sortis pour la soirée. Le sergent de ville de garde a aperçu de la lumière aux fenêtres, et comme il savait que les propriétaires étaient absents, il est allé chercher du secours et empoigna les deux hommes ; mais un jeune garçon s’est échappé, en sautant par une fenêtre de derrière. Il emportait des cuillères d’argent, et l’une d’elles a été retrouvée dans la paille sur laquelle Thomas Haslam avait couché.
– Il n’est guère croyable que ce garçon ait caché le butin volé dans son propre lit, fit observer M. Hope. Tom, pourquoi n’avez-vous pas parlé tout de suite de Nathan Bury et d’Alice quand on vous a arrêté ?
– À quoi bon ! répondit Tom tristement. La police m’avait déclaré coupable, le magistrat de même, personne ne voulait m’écouter. Mais si vous vouliez faire venir Nathan Bury, il vous dirait que je ne mens pas ; il demeure rue du Pèlerin. Phil pourrait courir le chercher.
– Banner ira, dit M. Hope. Phil lui montrera le chemin.
Quelques instants plus tard, Phil trottait dans la boue à côté du grand sergent de ville, dont chacun des pas faisait deux ou trois des siens. Les yeux froids de Banner avaient perdu quelque chose de leur impassibilité, et il regardait avec un peu moins de sévérité l’enfant déguenillé qui le suivait en courant et tout haletant. Deux ou trois fois, il s’arrêta auprès d’un attroupement, plus pour donner à Phil le temps de reprendre haleine que pour chercher une occasion d’exercer son autorité. Bientôt ils atteignirent la rue du Pèlerin, rue courte, étroite et sans issue, bordée de pauvres maisons. Des sortes de caves servaient de boutiques et de logements, et le jour, qui n’était jamais bien éclatant dans le haut des maisons, n’y pénétrait qu’à peine. Un petit homme grisonnant, à la figure colorée et ridée, les précédait dans la rue du Pèlerin. Il portait sous le bras un paquet de papiers multicolores, et à la main un seau de colle et un pinceau. La porte d’une des caves était ouverte. Une jeune fille, à peu près de l’âge de Tom Haslam, se tenait sur le seuil et regardait dans la rue avec un sourire de bienvenue. Phil battit des mains en poussant un cri de joie et se mit à courir en s’écriant : « Voilà Nathan Bury et Alice ! »

Chapitre 3

« Notre Dieu sauveur… veut que tous les hommes soient sauvés » 1 Tim. 2. 4

À mesure que Banner avançait, tous les habitants de la rue du Pèlerin sortaient sur le seuil de leurs portes ou regardaient aux fenêtres. C’était une rue bien famée, quoique pauvre, et l’apparition d’un sergent de ville y était un évènement assez rare pour exciter la curiosité. Nathan Bury, le colleur d’affiches, se retourna vivement en s’entendant interpellé de la sorte par le petit Phil, et Alice fit quelques pas au devant d’eux. La crainte et l’étonnement crispèrent les traits du visage de Nathan quand Banner l’informa qu’Alice et lui devaient comparaître sur-le-champ en justice. Il entra chez lui, accompagné de Phil et de Banner, et après avoir refermé la porte sur eux, il les regarda tour à tour avec la plus grande consternation. Alice, sans perdre son sang-froid, attacha ses galoches, jeta un châle sur sa tête, et déclara qu’elle était toute prête à suivre son père et Banner.
– Mais qu’y a-t-il donc ? demanda Nathan en regardant fixement le sergent. Je gagne honorablement ma vie ; je n’ai, grâce à Dieu, rien à faire avec la police, et je vous demande pourquoi vous nous emmenez devant la justice. Et Alice, encore !
– On ne vous fera pas de mal, dit Banner. Ce n’est pas de vous qu’il agit ; mais d’un garçon nommé Thomas Haslam, qui a été arrêté pour vol avec effraction ; c’est lui qui vous a demandé pour prouver son alibi : voilà tout ! Il affirme que vous et votre fille savez où il était le soir du vol. Marchez devant, Monsieur Bury. Alice et moi nous vous suivrons. Des témoins ne doivent pas parler ensemble.
Les rues étaient plus animées que quelques heures auparavant. La pluie redoublait de violence. Nathan marchait en tête, méditant profondément sur ce qu’il savait de Tom Haslam et de ses affaires. De temps en temps, il faisait à voix basse une courte prière pour que Dieu lui enseigne ce qu’il aurait à dire devant le juge. Il se sentait plus troublé pour Alice que pour lui-même ; mais chaque fois qu’il se retournait pour la voir, elle lui faisait un petit signe de tête et lui souriait. Une fois, elle leva les yeux vers le ciel chargé de nuages, comme si elle aussi priait dans le secret de son cœur. Nathan reprit bientôt le pas court et précipité qui lui était devenu coutumier, lorsqu’il courait de lieu en lieu avec sa colle et ses affiches. Enfin il atteignit le Palais de justice. Arrivé là, il dut attendre les autres pour paraître devant M. Hope. On les introduisit dans une chambre où le juge ne se fit pas attendre longtemps. Nathan s’était détendu ; ses traits respiraient une sérénité parfaite. Alice était à son côté. Phil s’avança vivement et se mit à écouter comme si sa vie dépendait de ce qui allait se passer.
– Dites-moi tout ce que vous savez de ce qu’a fait Thomas Haslam il y a aujourd’hui trois semaines, dit M. Hope, de manière à mettre Nathan parfaitement à l’aise.
– Je vous dirai la vérité, Monsieur, avec l’aide de Dieu, répondit Nathan. Je me souviens parfaitement que c’était la dernière fois qu’Alice et moi les avons vus, lui ou son frère. Bien des fois depuis lors Alice m’a dit : « Père, ne crains-tu pas qu’il soit arrivé quelque chose au petit Phil ? » Il faisait nuit, Monsieur ; c’était tard dans la soirée et les enfants étaient couchés. J’en ai cinq, sans compter Alice. Elle et moi étions assis, et nous causions à la lueur du feu. J’ai perdu ma femme, et il y a bien des choses dont il faut parler et qu’il faut combiner dans une famille aussi nombreuse. Soudain j’entends un coup frappé à la porte. Je l’ouvre : c’était Tom Haslam, avec deux sous de copeaux qu’Alice lui avait commandés. Elle venait d’allumer la chandelle et d’ouvrir sa Bible. Je ne sais pas lire, mais Alice est très instruite. Je m’écriai : « Entre, Tom, et assieds-toi, Alice va nous lire un chapitre ». Il répondit qu’il en serait bien reconnaissant, parce qu’il avait froid et qu’il était fatigué. Il est donc entré, et Alice a lu quelques versets. Il fallait le voir écouter, l’air étonné et la bouche ouverte ! Je me mis à lui parler, et, le croiriez-vous, Monsieur ? J’ai découvert qu’il n’en savait guère plus qu’un de ces païens auxquels nous envoyons des missionnaires. Il ne savait pas qui est Jésus, ni ce qu’Il a fait. Il ne prononçait jamais le nom de Dieu que pour le mêler à des jurements ou à des imprécations. Jamais de sa vie il n’avait prié. Il ne savait même pas ce que c’était que la prière. Quant à aller à l’église, l’idée ne lui en serait pas venue. Je ne puis vous dire quel chagrin nous en avons eu, Alice et moi. Alors je l’ai raccompagné chez lui, jusqu’à sa porte, en lui parlant tout le long du chemin ; je ne l’ai jamais revu depuis. Nous avons pensé qu’il en avait eu assez de mon sermon, non que je sache mieux prêcher que je ne sais lire, Monsieur, mais ma langue ne s’arrête plus quand je parle de Lui.
– De qui ? demanda M. Hope.
– Du Seigneur Jésus, dit Nathan en baissant la voix. C’est comme ces deux disciples qui disaient : « Notre cœur ne brûlait-il pas au dedans de nous » ! J’espère que je ne vous offense pas, Monsieur ?
– Pas du tout, répondit M. Hope cordialement ; mais comment savez-vous que cela s’est passé voilà aujourd’hui trois semaines ?
– C’est aujourd’hui mercredi, n’est-ce pas, Monsieur ? dit Nathan d’un air satisfait. C’est le jour de notre réunion du soir. Alice et les deux garçons y étaient venus avec moi. Une de nos voisines, Mme Saunders assistait aussi au service. Elle a un petit restaurant, et avait promis à Alice du gras-double, si elle voulait prendre la peine d’aller le chercher. Pas de danger qu’elle perde une si bonne aubaine ! Alors, quand je vis Tom si tranquille après la lecture, je demandai à Alice s’il n’était rien resté. Il fallait voir ce garçon dévorer comme un affamé ce qu’elle avait mis devant lui ! Je ne peux pas me tromper de jour, parce que Mme Saunders s’est foulé le pied le lendemain et n’est pas sortie depuis. Et les affaires ne vont pas si bien que nous ayons pu nous permettre d’acheter un pareil régal.
M. Hope sourit, mais Banner fronça sévèrement les sourcils. S’il avait été le maître, il aurait fait subir au témoin un interrogatoire serré, et l’aurait tenu strictement sur le sujet de la culpabilité ou de l’innocence de Tom.
– Quelle heure était-il quand vous avez quitté Tom ? reprit M. Hope.
– Dix heures sonnaient à l’horloge de la vieille église quand j’ai regagné la rue du Pèlerin, répondit Nathan. Cette course n’a pas pu me prendre plus de cinq minutes, car je marche plus vite que la plupart des gens, Monsieur. C’est une habitude qu’on prend quand on a beaucoup d’affiches à poser. Ma mère nous disait souvent qu’il ne fallait pas laisser pousser l’herbe sous nos pieds. Il n’y a pas d’herbe à Manchester, mais nous autres, colleurs d’affiches, nous sommes si lestes que nous n’enlevons pas même la boue des pavés.
– Et vous, Alice, qu’avez-vous à me dire ?
– Exactement ce que mon père a dit, répondit modestement Alice. Nous n’avons revu depuis ni Tom ni le petit Phil. J’ai pensé que le pauvre Tom avait été arrêté. Mais toi, petit, pourquoi n’es-tu pas venu nous voir pour nous en avertir ?
L’enfant tressaillit comme frappé d’une terreur soudaine. Il regarda autour de lui en pâlissant ; puis il se rapprocha timidement d’Alice et saisit son bras de ses petites mains.
– Oh ! s’écria-t-il, que vais-je faire ? Elle a dit qu’elle me battrait à mort si je bougeais de la maison tant que Tom était loin. Seulement, j’avais peur de ne jamais le revoir. Je ne pouvais aller vous le dire, Alice. Oh ! je n’oserai jamais rentrer. Que vais-je faire ?
– Tu reviendras à la maison avec nous, petit Phil, dit Nathan pour le consoler. Alice trouvera bien moyen de te caser avec les enfants. Ils ne sont que cinq sans compter Alice, et pour sûr il y aura place pour toi.

4ème samedi

Alice sembla réfléchir un instant. Puis elle fit à plusieurs reprises un signe de tête qui indiquait qu’elle avait trouvé une solution satisfaisante. Seulement elle ajouta d’un ton sérieux qui ramena un sourire sur la figure de M. Hope :
– Il faudra que tu sois bien débarbouillé, petit Phil.
– Vous pouvez maintenant vous retirer, dit M. Hope. Tom ne comparaîtra pas avant demain matin, et alors vous serez appelés comme témoins. Je n’ai aucun doute qu’il ne soit libéré. Banner, montrez-leur le chemin pour sortir, et revenez ici.
Nathan salua. Alice fit une profonde révérence et ils reprirent le chemin de leur demeure avec Phil entre eux deux. Banner rentra auprès de M. Hope, et se prépara à écouter. Pendant plusieurs minutes, ni l’un ni l’autre ne parlèrent.
– Banner, dit enfin M. Hope, je ne puis comprendre pourquoi ce garçon n’a pas été défendu au moment où il a été traduit devant les magistrats.
– Eh bien, Monsieur, répondit Banner, la police a déposé contre lui, et les autres prisonniers aussi. S’il est innocent, c’est sans doute le fils même de Handforth qui est coupable. Thomas Haslam aurait été rapidement enfermé s’il avait tenté de se défendre. Ces enfants sont nés menteurs, et nous ne tenons jamais compte de ce qu’ils disent.
– Leur position est fort triste, observe M. Hope avec un soupir. Banner, êtes-vous chrétien ?
– Oui, Monsieur, répondit le sergent de ville d’un ton légèrement dubitatif ; j’espère que je le suis. Je vais à l’église régulièrement, quoique ce soit quelquefois difficile ; mais je fais de mon mieux. Je ne veux pas passer pour un dévot, mais je vaux mieux que beaucoup de mes camarades. Notre service n’est pas très avantageux pour la religion, Monsieur.
– Rien ne vous empêche de servir Dieu dans votre état aussi bien que votre pasteur dans votre paroisse, fit M. Hope. Banner, peu importe ce qu’est notre activité, la question est de savoir comment et pourquoi nous la faisons. Notre Maître Lui-même ne fut qu’un pauvre ouvrier de village pendant la plus grande partie de Sa vie terrestre. Il vous donne maintenant quelque chose à faire pour Lui, Banner. Dieu n’a pas seulement envoyé Son Fils unique dans le monde pour sauver le monde ; mais encore Il envoie tous Ses enfants, tous ceux auxquels Il a pardonné les péchés, pour parler de Son amour. Suivez un peu ce pauvre garçon lorsqu’il va être mis en liberté, et sauvez-le dans la mesure où cela dépend de vous. Je parlerai moi-même avec lui demain. Vous savez que je dois partir dès la fin de la session des assises. Nous ne pouvons pas retirer ces jeunes gens de la rue, mais nous pouvons essayer de les rendre bien différents de ce qu’ils sont. Banner, voulez-vous faire de votre mieux pour celui-ci ?
– Oui, Monsieur, répondit Banner. J’aurai l’œil ouvert sur lui. Vous pouvez compter sur moi.
– Mais, continua M. Hope, pour pouvoir faire le moindre bien à ce garçon il vous faut tâcher de l’aimer ; ou plutôt, il vous faut l’aimer. Christ n’aurait sauvé aucun de nous, s’il ne nous avait aimés tout d’abord.
Banner parut sérieux et perplexe. C’était une chose inouïe que d’attendre de lui un sentiment d’affection quelconque pour un de ces malheureux petits voleurs qui étaient le tourment de sa vie. M. Hope comprenait-il ce qu’il lui demandait ? Cependant les regards de M. Hope et l’expression de son visage étaient chargés d’une telle compassion anxieuse que Banner ne pouvait le décevoir. Il porta la main à son cou pour resserrer le col raide qui l’étouffait presque, et répondit d’une voix troublée :
– Je ferai de mon mieux, Monsieur. Peut-être suis-je meilleur sergent de ville que chrétien, mais je ferai de mon mieux pour Thomas Haslam.
Banner prenait en même temps, devant Dieu, la résolution sincère de le faire. C’était un homme d’une intégrité rigoureuse ; mais il était impassible et inflexible. Il avait appris la crainte du Seigneur, qui est le commencement de la sagesse ; mais il ne connaissait pas l’amour de Dieu, qui est l’accomplissement de la loi et de la suprême sagesse. Il craignait le Juge, il servait le Roi, mais il avait encore à apprendre l’amour et la confiance envers le Père, qui s’est révélé Lui-même dans Son Fils.

Chapitre 4

Le lendemain matin, Handforth, son complice et Tom furent les premiers à comparaître au tribunal. Les deux hommes se déclarèrent coupables comme la veille ; mais la voix de Tom résonna claire et pleine d’espoir lorsqu’il s’écria : « Non coupable ». Il avait aperçu Nathan Bury avec Alice et le petit Phil, et son cœur battait de joie à la pensée de les rejoindre et de recouvrer sa liberté. Nathan parla avec une franchise, une simplicité et une droiture qui lui gagnèrent immédiatement la confiance du juge et du jury, et Alice confirma son témoignage avec netteté et avec calme. Ils avaient amené un nouveau témoin qui avait vu Tom quitter la rue du Pèlerin, accompagné de Nathan Bury, et tous trois prouvèrent de la manière la plus concluante qu’il n’avait eu aucune participation au délit. Le jury rendit un verdict d’acquittement. Le juge, en prononçant la libération de Tom, le mit sérieusement en garde contre le danger des mauvaises compagnies. Nathan et Alice l’écoutèrent religieusement, puis tous quittèrent la salle. Nathan retourna à son travail ordinaire, pendant qu’Alice et Phil allaient attendre Tom dans le grand vestibule.
Phil avait été « bien débarbouillé », selon l’expression d’Alice, et la lumière brillante du matin jouait dans ses jolies boucles blondes. Le vent avait balayé les nuages vers l’Est pendant la nuit, et les rayons du soleil inondaient les dalles à travers les vitraux des fenêtres. Le cœur de l’enfant débordait d’une joie paisible, et sa pauvre petite figure creusée par la faim rayonnait de bonheur, tandis que cramponné à la main d’Alice, il guettait le moment où il verrait apparaître Tom.
Une dame qui passait le regarda en souriant et fut sur le point de s’arrêter pour lui parler ; mais une voiture l’attendait au bas des marches, et elle n’eut que le temps de lui glisser une petite pièce d’argent dans la main. En continuant son chemin, elle se retourna pour jouir de sa surprise avec un sourire mêlé de satisfaction et de pitié.
Cependant Tom se faisait longtemps attendre. Quand il quitta le tribunal et fut averti qu’il pouvait aller où bon lui semblerait, sa première pensée fut de courir retrouver Alice et Phil ; mais Banner lui frappa sur l’épaule en lui donnant l’ordre de le suivre auprès de M. Hope. Impossible de résister ! Tom suivit donc Banner, lentement et à contrecœur à travers les vastes corridors, dans une salle d’une imposante beauté. C’était une grande pièce avec des fenêtres gothiques aux embrasures profondes. Tout d’abord il ne vit personne, mais Banner s’avança d’un pas ferme. Le tapis était si épais que même les pesants souliers de Tom ne faisaient aucun bruit. À l’autre extrémité de la pièce, M. Hope était assis devant une table chargée de livres. Il jeta un regard amical à Tom qui se tenait tout intimidé derrière la table, puis dit à Banner de les laisser seuls un moment, et d’attendre Tom à la sortie. Le jeune garçon ne put se défendre d’un instant d’effroi, et regarda autour de lui avec inquiétude.
– Tom, dit M. Hope, je suis enchanté d’avoir réussi à vous tirer d’affaire cette fois.
– Oui, Monsieur, répondit Tom, et pour la première fois de sa vie ses yeux se remplirent de larmes, sans qu’il pût dire pourquoi. C’est vous qui avez tout fait, Monsieur. Je n’ai rien pour vous payer, et je n’ai pas d’amis, si ce n’est le petit Phil. Mais si jamais il m’arrive d’être repris, Monsieur, et que je puisse payer, certainement je n’y manquerai pas. En attendant, s’il y a quelque chose que je peux faire…
Tom s’arrêta. Que pouvait-il faire pour un beau monsieur comme M. Hope qui, sans doute, avait un grand nombre de serviteurs et d’amis ? Non, il n’y avait rien au monde qu’il pût faire pour lui.
– J’espère que vous ne serez jamais repris, Tom, dit M. Hope sérieusement. Mais il y a une chose que vous pouvez faire pour moi ; je vous la dirai tout à l’heure. Répondez d’abord à quelques questions. N’avez-vous ni père, ni mère ?
– Autant vaudrait dire point, dit Tom, et une vive rougeur couvrit son visage. Mon père et ma mère ont été mis en prison quand j’avais à peu près l’âge du petit Phil, il y a maintenant près de sept ans. Mais mère est morte avant la fin de la première année, et mon père a encore trois ans à faire. Cela ne m’avance pas beaucoup de m’en être tiré cette fois. Je suis voué à aller en prison tôt ou tard.
– Nullement, reprit M. Hope. Vous êtes destiné à devenir quelque chose de mieux qu’un voleur, Tom. Ne craignez pas de me dire la vérité. Vous est-il déjà arrivé de voler ?
Tom hésita avant de répondre. Il regarda son ami en face, puis baissa légèrement la tête comme s’il était honteux d’avouer quelque faute.
– Oui, Monsieur, dit-il. Je n’aurais pas voulu le faire ; je craignais d’être découvert par la police et séparé du petit Phil. Il n’avait qu’un an quand ma mère fut mise en prison, et c’est moi qui le gardais. Nous ne pouvions supporter d’être séparés. Pauvre petit ! Nous avons eu plus de peine à vivre que vous autres, riches, ne pouvez le croire, surtout depuis la mort de ma grand-mère, il y a deux ans. J’ai bien essayé de vendre des allumettes, des copeaux, des chiffons, mais parfois j’ai été obligé de voler un peu pour Phil et moi. Je n’ai jamais été pris ; mais j’ai peur de l’être un jour, et d’être mis en prison avec mon père. J’aimerais mieux aller me noyer que de vivre avec lui. Vous ne sauriez croire quel homme est mon père. Croyez-vous que dans la prison on m’aurait mis avec lui, Monsieur ?
Une expression d’angoisse, mêlée de terreur, se peignit sur les traits du pauvre garçon, tandis qu’il regardait fixement M. Hope en attendant sa réponse.
– Non. Vous n’auriez pas été mis avec votre père, dit-il. Est-ce là ce que vous redoutiez le plus ?
– Oui, répondit-il avec un profond soupir. Si je ne craignais pas de rencontrer mon père et de quitter le petit Phil, j’irais volontiers en prison. On y a un lit et de quoi manger, et on vous apprend à lire. Quelqu’un comme moi, Monsieur, n’est pas tant à plaindre en prison. J’aimerais apprendre à lire aussi bien qu’Alice Bury. Connaissez-vous un certain livre qui parle de Dieu, et de quelqu’un qu’on appelle Jésus Christ ? C’est un livre extraordinaire.
– En effet, c’est un livre extraordinaire, répéta M. Hope d’un ton pensif.
– Alice y lisait le soir où j’ai été arrêté, continua Tom dont les craintes et sa timidité se dissipaient à mesure qu’il parlait. Je n’en avais rien su auparavant. Je ne puis pas bien m’en souvenir, mais c’était quelque chose d’extraordinaire. Je ne serais pas triste d’aller en prison et d’apprendre à lire, s’il n’y avait le petit Phil et la peur de me retrouver avec mon père. Je voudrais que mon père soit mort.
Tom parlait simplement et sérieusement. Il semblait exprimer ce désir du plus profond de son cœur. M. Hope ne répondit pas immédiatement. La tête appuyée sur sa main, il semblait plongé dans ses réflexions, à tel point que Tom prit peur. Il regarda la porte comme s’il eut voulu s’enfuir… mais Banner se tenait de l’autre côté !
– Tom ! dit enfin M. Hope en relevant la tête. Supposez que je vous dise qu’au lieu de ce père qui est en prison vous avez un autre père, qui prend soin de vous à chaque minute, qui est plus riche, plus grand et meilleur qu’aucun roi de la terre : que diriez-vous ?

5ème samedi

– Cela n’est pas vrai, dit Tom en essayant de rire. Je n’ai pas d’autre père que celui qui est en prison. Tout le monde le sait bien, c’est-à-dire tous ceux qui nous connaissent, le petit Phil et moi.
– Cependant, c’est la vérité, dit M. Hope. C’est ce livre extraordinaire qui nous le dit. Vous vous croyez plus défavorisé que si vous n’aviez point de père ? Mais nous avons un autre père : c’est Dieu. Il est notre Père, le vôtre et le mien, Tom. Chaque jour Il nous donne notre nourriture ; Il nous pardonne nos péchés ; Il nous garde et nous délivre du mal. Vous ne le comprenez pas encore, mon ami. Cependant Dieu vous aime, et veut vous préparer à aller vivre avec Lui dans Son ciel.
– Je ne sais rien de tout cela, murmura Tom. Je n’ai personne d’autre pour m’aimer que Phil. Comment savez-vous que Dieu nous aime ?
– C’est écrit dans ce livre que lisait Alice : « Le Père a envoyé le Fils pour être le Sauveur du monde » (1 Jean 4. 14). Aucun de nous n’aurait pu le savoir et nous ne l’aurions pas découvert par nous-mêmes ; mais Dieu a envoyé Son Fils dans le monde – le Seigneur Jésus Christ – qui est devenu un homme tout à fait comme nous, Tom. Seulement Il n’a jamais péché. Et Jésus dit qu’à tous ceux qui croient en Lui, Il leur donne le droit d’être enfants de Dieu. Jésus nous a dit d’appeler Dieu « notre Père ». Nous n’aurions jamais pensé à cela ! Sans Jésus Christ, nous n’aurions jamais pu appeler Dieu « notre Père ». Auriez-vous cru que vous pouviez devenir un enfant de Dieu, Tom ?
Le pauvre garçon regarda ses vêtements déchirés, ses pieds nus que laissaient voir des trous dans ses gros souliers. Il pensa au misérable recoin qu’il habitait sous l’escalier de la cave, et secoua la tête d’une manière significative.
– Eh bien ! Vous le pouvez, Tom, continua M. Hope en lui posant la main sur l’épaule. De même qu’il est sûr que vous m’écoutez en ce moment, de même aussi il est certain que le Seigneur Jésus est prêt à vous donner le droit de devenir un enfant de Dieu. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous confier en Lui, absolument comme vous vous confiez en moi. Si vous devenez un enfant de Dieu, alors il ne sera plus question ni de volonté, ni de mensonge, ni de crainte de la police. Mais vous pourrez compter sur un travail honnête, laborieux, accompagné de la bénédiction de Dieu. Puis, peu à peu, viendront des vêtements chauds, une bonne nourriture et une meilleure demeure. Enfin, quand vous mourrez, vous entrerez dans une demeure éternelle et bienheureuse, dans le ciel.
Tom resta un moment silencieux, les yeux baissés, les mains jointes, repassant dans son esprit les choses étranges que son nouvel ami venait de lui dire. Il n’avait encore qu’une idée vague de leur signification ; mais dans la pensée qu’il avait un autre père que celui qui était en prison, il y avait déjà pour lui un rayon de consolation et d’espérance. Ses yeux, remplis de larmes, trahissaient l’émotion qui l’agitait.
– J’espère que tout cela est vrai, dit-il. Je le voudrais beaucoup, Monsieur, mais pour le moment je n’en sais pas grand-chose.
– Eh bien ! Voici ce que vous ferez pour moi, dit M. Hope. Au lieu de me payer avec de l’argent pour vous avoir tiré d’affaire cette fois, vous ferez de votre mieux pour apprendre à lire pendant mon absence. Vous n’êtes pas un sot, je le sais ; et si vous prenez la chose à cœur, vous commencerez à lire avant mon retour à Manchester. J’ai parlé à Banner qui m’a promis de vous chercher une bonne école du soir. Voulez-vous faire cela pour me prouver votre reconnaissance, Tom ?
– Certainement, dit-il.
– Et le petit Phil aussi ira à l’école, ajouta M. Hope en souriant. Banner vous préviendra de mon retour, et j’espère vous trouver un garçon complètement changé. Comment pensez-vous gagner votre vie, Tom ?
– J’essaierai de ne pas voler, dit Tom avec empressement. À dire la vérité, Monsieur, je n’y ai jamais eu beaucoup de goût. J’irai avec Phil vendre des copeaux ou du sel. Il y a bien des gens qui achètent à Phil plutôt qu’à moi.
– Tom, dit M. Hope, je vais vous remettre un peu d’argent pour commencer. Regardez-moi en face, et promettez-moi de ne pas le dépenser ni à boire, ni à jouer à pile ou face, ni de le gaspiller autrement. Tâchez de vous en servir pour gagner honnêtement votre vie.
– Je vous le promets, Monsieur, dit Tom avec émotion.
M. Hope lui mit une pièce d’or dans la main, et Tom la regarda bouche bée. Jamais il n’avait eu en sa possession une pareille somme. Il essaya de murmurer quelques mots de remerciements, mais M. Hope l’engagea à se retirer. Il traversa la longue salle d’un pas lourd et incertain, se trouvant riche au-delà des rêves les plus extravagants qui l’avaient jamais effleurés. Il n’avait pas une poche à laquelle il osait confier la précieuse pièce, et sa main n’était pas assez sûre. Avant d’ouvrir la porte, il la plaça soigneusement dans sa bouche, entre sa joue et ses dents. Banner n’eut que le temps de le conduire dans le grand vestibule où l’attendaient Alice et Phil. Il les congédia d’un regard amical. Tom, que le sentiment de sa richesse avait déjà rendu sérieux, descendit gravement le grand escalier et se retrouva dans la rue bruyante. Alice d’un côté et Phil de l’autre lui racontaient avec animation l’heureuse surprise qu’avait eue Phil de recevoir une pièce d’argent.

6ème samedi

Chapitre 6

Tom fut très avare de paroles pendant le trajet parce que la pièce qu’il avait dans la bouche le gênait pour parler. Alice, qui ne s’expliquait pas son silence, en fut désappointée et se tut bientôt elle-même. Au bout d’un moment, ils arrivèrent au coin de la rue où se trouvait l’ancienne demeure de Tom. Là il s’arrêta net. Il avait été témoin des pleurs et des cris de la femme de Handforth au tribunal, en entendant la condamnation de son mari à sept ans de prison, et il se demandait s’il était bien prudent de se montrer chez elle. Alice devina le doute et l’hésitation qui le troublaient, et lui parla d’un ton pressant et amical.
– Vous allez venir avec moi à la maison, Phil et vous ; c’est le père qui l’a dit. Phil et moi, nous allons acheter quelque chose pour le souper avec l’argent de la dame. Allez toujours, Tom, et dites aux petits que nous arrivons. Ce ne sera pas long.
Tom n’était pas fâché de se trouver seul un moment, mais il ne se hâta pas d’arriver à la rue du Pèlerin. Il tourna dans une rue tranquille qui menait à la cathédrale et s’accroupit dans un coin de la grille qui entourait cet édifice. Il sortit alors de sa bouche la pièce brillante et la frotta sur la manche de sa veste pour la sécher, tout en jetant autour de lui des regards craintifs et méfiants de peur que quelqu’un ne l’aperçoive. Elle était brillante et belle. Il la tenait dans le creux de la main, exposée aux rayons de soleil. Ses doigts frémissaient au contact de l’or. Il se rappelait vaguement les paroles que lui avait adressées M. Hope, mais ce souvenir éveillait en lui des émotions bien pâles, comparées au bonheur de palper cette vraie pièce d’or. Jouer à pile ou face ? Lui qui osait à peine se risquer à l’effleurer de ses doigts ! Le souffle lui manquait à cette seule pensée. Elle était soigneusement logée dans la paume d’une main, recouverte par l’autre, et il ne se permettait de les entrouvrir que pour seulement la regarder. Comment pourrait-il jamais prendre sur lui de la changer ? Et pourtant, il faudrait bien un jour en arriver là ! Il regrettait presque d’avoir permis à Alice et à Phil d’aller gaspiller l’argent de son petit frère. Cependant, il se sentit confus de s’être laissé aborder par cette pensée ; et s’arrachant à son plaisir égoïste, il replaça la précieuse pièce dans sa bouche et reprit en courant le chemin de la rue du Pèlerin.
Quand il ouvrit la porte, après y avoir frappé un coup résolu, car c’était la première fois qu’il y allait en ami et en convive, il trouva Alice et Phil arrivés avant lui. La moitié de la pièce de Phil avait servi à acheter une demi-douzaine de harengs, car la saison était abondante et, le soir approchant, Alice les avait obtenus à bon compte. Avec le reste, on se procura du thé, Alice assurant qu’il y avait assez de pain à la maison. Quand Tom parut, Phil et les quatre petits Bury allaient et venaient avec délice autour de ce beau plat de poissons, attendant avec impatience l’heure du souper. Il ne pouvait en être question avant six heures, quand le père serait rentré et Ketty revenue de l’usine. Mais jusqu’alors on pouvait admirer les reflets de ces belles écailles argentées, qui brillaient en dépit de la faible lumière qui pénétrait dans la cave. Malgré la joie qui régnait autour de lui, Tom restait immobile, assis près du foyer. Il commençait à se sentir embarrassé de sa richesse toujours cachée dans sa bouche. Il aurait eu tant de choses à raconter à Alice et à Phil.
– Tom, fit Alice à demi-voix, pendant que les petits jouaient près de la porte, Tom, n’êtes-vous pas content d’être en liberté ? Le père et moi, nous avons été si heureux, plus heureux que nous ne pourrions le dire !
Et Tom la vit s’essuyer les yeux avec son tablier, en se baissant vers le feu.
– Mademoiselle Alice, dit-il d’un ton embarrassé, je vais vous dire un secret. Je puis me fier à vous… Regardez ici !
Et, à la lueur des copeaux flamboyants, il fit briller un instant la pièce d’or sous les yeux de la jeune fille.
– Oh ! Tom ! s’écria-t-elle, comment l’avez-vous eue ? Oh ! Tom !…
– Rassurez-vous, dit Tom, c’est ce monsieur qui me l’a donnée… celui qui m’a tiré d’affaire. C’est pour me mettre à flot, et je dois faire ma fortune et celle de Phil. Avez-vous jamais eu autant d’argent ?
– Non, répondit Alice ; mais le père a eu une pièce d’or, une fois.
Cette confidence rendit Alice tout aussi sérieuse que Tom, et elle s’enferma dans ses pensées jusqu’à ce que la cloche de la cathédrale sonnât six heures. Les enfants se réunirent alors bruyamment autour du feu pour voir sauter et rissoler les poissons dans la poêle, tandis que chacun faisait chauffer une assiette à la chaleur éphémère des copeaux. Le thé, qui avait été fait un peu à l’avance dans une théière d’étain, et la friture remplissaient la cave de Nathan Bury d’une odeur appétissante. Ne fallait-il pas se réjouir en l’honneur de la libération de Tom ? Depuis qu’il avait mis Alice au courant de son secret, lui-même se sentait assez à l’aise pour prendre part à la fête. Par je ne sais quelle intuition, les enfants devinèrent l’instant où leur père tourna le coin de la rue du Pèlerin, et ils s’élancèrent au devant de lui pour le ramener en triomphe.
– Bravo ! Tom, s’écria Nathan en lui tendant les deux mains. Sois cent fois le bienvenu. J’aurais seulement voulu savoir plus tôt que tu étais en prison et qu’un mot ou deux d’Alice ou de moi pouvaient t’en faire sortir. Mais je parie, mon garçon, que cela ne t’a pas fait de mal. Alice, ma fille, nous nous payerons une nappe, ce soir. Allons, je vais la mettre moi-même, bien comme il faut. L’usine de Ketty est fermée ; elle va être là dans une minute. Allons ! Les enfants, la nappe et les assiettes !
Tout en parlant, Nathan ne cessa pas un instant de bouger. Il prépara la nappe en choisissant deux grandes affiches, une bleue et une rouge, qu’il étendit sur la table soigneusement et à l’envers ; puis on disposa tous les couteaux et les fourchettes de la maison, ainsi que les assiettes qui avaient été chauffées. Tous ces préparatifs donnèrent à Ketty le temps de rentrer et chacun suivit avec intérêt les mouvements d’Alice qui retirait le dernier hareng de la poêle avec sang-froid et dextérité.
« Tout comme sa pauvre mère ! » se disait Nathan à lui-même.

7ème samedi

– Eh bien ! Mes enfants, ajouta-t-il en frottant ses cheveux gris avec une subite animation, lequel d’entre vous se souvient du récit qu’Alice nous a lu hier soir dans le Nouveau Testament ? Cette grande multitude de gens que le Seigneur Jésus nourrit avec des pains et des poissons était comme nous, Joey, n’est-ce pas ? Et ils s’assirent sur l’herbe, t’en rappelles-tu, petite Lucie ? Eh bien ! Nous ne pouvons pas nous asseoir sur l’herbe, mais Phil et les trois petits auront la banquette ; Suzanne viendra sur mes genoux ; toi, Tom, approche de la table cette vieille caisse ; Alice, mets-toi sur la chaise à bascule de ta mère, et Ketty sur le tabouret. Bon ! Nous voilà tous prêts et bien casés.
Ils étaient plus que prêts et dévoraient déjà des yeux l’assiette de poissons qu’Alice avait posée devant son père. Le plus gros fut partagé entre Alice et Ketty, qui se déclarèrent l’une et l’autre incapables de manger un hareng entier ; le second fut adjugé à Tom, qui l’avait échappé belle d’être mis en prison ; le troisième, d’un commun accord, fut attribué au père. Ensuite, le plus petit fut donné à Phil, qui en eut un tout entier, en sa double qualité d’hôte et de pourvoyeur de la fête ; les deux derniers furent partagés entre les quatre petits. Jamais harengs plus fins, plus frais ni plus succulents n’avaient été pêchés dans la mer d’Irlande. On les dégusta lentement, surtout Alice, qui avait à s’occuper de la théière et des tasses. Cependant, la fête eut une fin, comme toutes les fêtes. Alice essuya les mains et les bouches de tous les enfants ; puis, dès que la table fut débarrassée, chacun reprit tranquillement sa place, et Alice sortit d’un tiroir une petite Bible que Tom reconnut aussitôt.
– Maintenant, mes enfants, dit Nathan regardant autour de lui d’un air rayonnant, en serrant la petite Suzanne dans ses bras. Comme c’est aujourd’hui fête, puisque Tom n’a pas été envoyé en prison, c’est vous qui choisirez l’histoire de ce soir. Tom, veux-tu choisir ?
– Je ne sais pas, dit Tom. Tout est nouveau pour moi.
– Lisons le petit Samuel, chuchota Suzanne à l’oreille de son père.
– Suzanne choisit le récit du petit Samuel, dit Nathan. Qui est de son avis ?
Après quelques moments de discussion, chacun se rallia à cette proposition. Alice lut donc à haute voix l’histoire du Seigneur appelant l’enfant pendant son sommeil. Phil était toutes ouïe, mais les pensées de Tom étaient partagées entre le récit nouveau pour lui et la pièce d’or, qui déjà l’avait empêché de jouir complètement de la fête. Le chapitre terminé, tous s’agenouillèrent. Alors Nathan se mit à prier d’une voix légèrement tremblante :
– Ô Seigneur, dit-il, qu’il Te plaise d’appeler chacun de ces enfants comme le petit Samuel ; Tom et nous tous ! Seigneur, rends-nous bien reconnaissants pour le pain et les poissons dont Tu nous as nourris, comme autrefois la grande multitude assise sur l’herbe verte. Ô Seigneur ! Rends Tom bien reconnaissant de ce qu’il n’est pas en prison ce soir. Prends soin de Ketty quand elle travaille à l’usine, et de tous les petits, surtout de Phil. Joey a besoin de souliers, Seigneur, et Phil aussi ; ils sont tous deux pieds nus, et je serais bien reconnaissant si Tu voulais bien y penser et leur en envoyer. Cependant, Seigneur, Tu sais ce dont nous avons besoin, nous n’en doutons pas. Nous Te prions de nous protéger pendant cette nuit. Tout ceci nous Te le demandons au nom de Jésus Christ, Ton Fils, qui est mort pour nous sauver. Amen.
La lecture terminée, Alice se retira avec les quatre petits Bury et Phil derrière un paravent recouvert d’affiches multicolores qui isolait une partie de la cave. Nathan, Ketty et Tom rapprochèrent leurs sièges de la porte ouverte ; la soirée était chaude, et la cave ne recevait d’autre air que celui de la rue. Tous demeuraient silencieux. Ketty dormait à moitié, et Tom se demandait s’il pouvait avoir assez confiance en Nathan pour lui demander conseil, au sujet de l’emploi de son argent, quand une ombre se projeta sur eux. Relevant la tête, ils reconnurent Banner qui s’apprêtait à descendre l’escalier.

Chapitre 6

Banner jeta un regard investigateur tout autour de la chambre, et nota dans son esprit le souper de poissons frits dont l’odeur persistait encore dans cette demeure où l’air ne pénétrait guère. Il adressa un salut sévère à Alice, lorsque sortant de derrière le paravent, elle lui avança le fauteuil. C’était de tous les sièges de la maison le plus sûr et le plus solide ; mais Banner ne s’y sentait pas à l’aise, même après l’avoir poussé aussi loin que possible dans l’ombre. Il avait peur de donner à quelque passant le spectacle étrange d’un sergent de ville discutant familièrement avec les pauvres habitants d’une cave. Après que Nathan lui ait souhaité la bienvenue, un silence embarrassant s’installa, qui ne tarda pas à rendre Tom fort inquiet. Enfin Banner rompit ce silence, en s’adressant au jeune garçon d’un ton empreint de raideur et d’autorité.
– Thomas Haslam, dit-il, vous avez échappé cette fois à la justice ; j’ai promis à M. Hope de vous tenir à l’œil jusqu’à son retour. Il ne vous sera pas facile d’échapper à ma surveillance. Mais si même vous réussissiez à m’échapper, sachez que, jour et nuit, un autre œil vous voit auquel vous ne sauriez vous soustraire. Ce regard pénètre jusqu’au fond de vos pensées. C’est l’œil de Dieu, qui est présent partout. Il sait tout ce que vous dites et tout ce que vous faites. Il sait même ce que vous avez l’intention de faire demain comme le dit ce verset de cantique que je vous conseille d’apprendre par cœur :

Dieu fort et grand, Tu vois toute ma vie !
Tu m’as connu, Tu m’as sondé des cieux.
Pourrais-je fuir Ta lumière infinie ?
De Ton regard Tu me suis en tout lieu.

La nuit tombait. Les figures que Tom avait vues sourire autour de lui commençaient à revêtir dans l’ombre un aspect pâle et triste. Nathan secouait la tête silencieusement, et Alice avait les yeux baissés, tandis qu’on n’apercevait de Banner que ses traits impassibles, et l’éclat fauve de ses yeux. Tom se sentit assailli de mille craintes qu’il ne pouvait exprimer : la pièce qu’il avait tenue avec amour dans la paume de sa main commençait à lui peser singulièrement. Il n’était pas sûr que Banner puisse le voir, mais certainement Dieu le voyait.
– Monsieur Banner, dit-il en hésitant, j’ai là vingt-cinq francs que M. Hope m’a donné pour commencer les affaires. Comment dois-je les employer, je vous prie ?
Ces mots changèrent complètement le cours des idées de Banner. Nathan et lui se mirent aussitôt à discuter avec le plus vif intérêt de la meilleure manière de tirer parti de cette somme. Depuis quelque temps, Tom et Phil avaient vendu des copeaux et du sel. Ils s’étaient fait une petite clientèle qu’ils avaient perdue au moment de l’arrestation imméritée de Tom. Mais Tom était ambitieux. Avec une pareille somme en mains, on pouvait se lancer hardiment ; et le festin de ce soir-là y fut pour quelque chose dans l’idée que suggéra Alice de vendre du hareng.

8ème samedi

– C’est précisément ce à quoi je pensais, s’écria Nathan, transporté d’enthousiasme ; et puisque Alice a eu la même idée, je dis sans hésiter : « Fais-le ! Tom ». Je connais un vieux bonhomme qui possède un âne et une petite charrette. En ce moment il est totalement incapable de bouger à cause de ses rhumatismes, et m’a demandé, pas plus tard que l’autre jour, si je ne connaissais pas quelque brave garçon qui voudrait louer sa charrette. Eh bien ! Si Tom pouvait vendre une quantité de marchandise –supposons des copeaux au fond, et des harengs par-dessus – il vendrait les harengs en partant, juste à temps pour l’heure des dîners, et les copeaux en revenant pour allumer les feux le lendemain matin. Ce serait une affaire superbe. Mais le vieux Crocker sera très exigeant pour son âne. Peux-tu promettre de bien le soigner, Tom ?
– Oui, répondit Tom. Je serais incapable de maltraiter un pauvre animal !
On discuta longtemps encore avant que l’affaire fût définitivement arrangée. Enfin Banner déclara qu’il n’en coûtait rien d’essayer. On décida que Nathan et Tom iraient le lendemain voir le maître de l’âne.
Il commençait à se faire tard. Nathan paraissait soucieux. Soudain il pria Banner de le suivre derrière le paravent où les enfants dormaient profondément.
– Monsieur, dit-il, je le ferais de bon cœur, mais il m’est impossible d’héberger Tom pour la nuit. Voilà le lit d’Alice, de Ketty et de Suzanne ; celui-ci est occupé par les trois petits ; seulement avec Phil cela fait quatre, et ils sont couchés tête-bêche. Quant à moi, je m’étends sur un matelas par terre devant le feu ; il y fait très bon pendant l’hiver et c’est moins dur que vous ne pourriez le penser. J’aurais bien voulu pouvoir garder Tom pour la nuit ; mais peut-être voudrez-vous bien vous occuper de lui ?
– Certainement, dit Banner. Venez, Thomas Haslam ! Il est temps que vous et moi nous nous retirions. Je garderai votre pièce d’or jusqu’à demain.
Tom ne put se défendre d’un vif sentiment de crainte et de chagrin, en voyant Banner emporter avec insouciance la précieuse pièce, mais il ne pensa pas à faire la moindre objection. Il suivit d’un pas résigné le sergent de ville à travers les rues obscures, dans la direction de son ancien logement où il avait laissé quelques effets. Quand ils arrivèrent à la demeure de la famille Handforth, ils la trouvèrent déjà abandonnée. Tous les misérables meubles avaient été emportés ; mais on avait laissé la clef sur la porte. La paille était restée dans l’ancien trou sous les marches où Tom pourrait passer la nuit comme autrefois. Alors Banner se redressa de toute sa hauteur au milieu de la cave déserte, pénétré de l’idée qu’il ne devait pas quitter Tom avant de s’assurer que ses paroles l’avaient salutairement impressionné. Que de souffrances auraient été épargnées à l’un et à l’autre si Banner avait connu, pour en parler à Tom, l’amour de Dieu aussi bien que Sa justice !
– Thomas, dit-il, je crains que vous ne vous fassiez une idée fausse de Dieu. Il est tout-puissant et peut faire tout ce qu’Il veut. Il fait toutes choses dans le ciel et sur la terre selon Son bon plaisir. Il pourrait vous réduire en poudre aussi facilement que moi j’écrase cet insecte…
Banner attrapa un des petits papillons de nuit qui voltigeaient autour de sa lanterne, et tendit ses doigts à Tom pour lui montrer la fine poussière grise qui en restait.
– Voilà comment Il pourrait vous tuer !
– Oui, murmura Tom en frissonnant d’effroi. J’ai été un méchant garçon.
– C’est vrai, continua Banner, et vous ne connaissez pas la moitié, ni la centième partie de vos péchés. Dieu n’a cessé de les compter depuis le jour de votre naissance, et il n’y en a pas un qui échappe à Son souvenir. Thomas, quand vous étiez devant le tribunal, c’était une chose terrible de regarder le juge en face et de voir son œil fixé sur vous, n’est-il pas vrai ?
– Oui, répondit Tom.
– Cependant le juge ne savait pas si vous étiez coupable ou innocent, reprit Banner, et le jury avait à vous interroger. Mais le Dieu tout-puissant n’a besoin du secours d’aucun jury. Le juge, d’ailleurs, n’aurait pu que vous faire mettre en prison pour quelques années tout au plus. Mais le Dieu tout-puissant, Lui, peut vous jeter à la fois corps et âme en enfer. Il est mille fois plus terrible de comparaître devant ce Juge-là que devant celui que vous avez vu ce matin.
Banner se tut. Tom se hasarda à détourner les yeux de ce visage sévère pour faire le tour de cette demeure misérable, si déserte, si retirée et cependant entièrement découverte aux yeux de ce Dieu redoutable dont Banner venait de parler. Que n’aurait-il pas donné pour que son compagnon reste longtemps avec lui ! Mais il ne savait comment le retenir, car Banner se préparait déjà à partir, emportant avec lui la lumière bienfaisante.
– Bonsoir, Thomas. J’espère que vous vous rappellerez de ce que je vous ai dit, et qu’à partir de ce soir vous croîtrez dans la crainte de Dieu.
La dernière chose que vit Tom fut l’œil flamboyant de la lanterne du sergent de ville qui brilla sur lui au moment où Banner ferma la porte. Depuis trois semaines, il avait profité du luxe d’un lit propre dans sa cellule et il se prenait à regretter la prison. Comme il se tournait et se retournait sur lui-même, les paroles de Banner lui revenaient sans cesse à l’esprit : « Dieu peut vous réduire en poussière comme moi j’écrase ce papillon ». Et pourquoi pas cette nuit même, au milieu de cette morne solitude ? Il avait un vague pressentiment que la mort ne serait pas pour lui le dernier mot, mais que quelque chose de plus redoutable la suivrait. Dieu avait donc enregistré ses péchés et les avait inscrits pour lui en demander compte ! Tom savait ce que c’était qu’un juge. Eh bien ! Il délaisserait ses péchés aussi vite qu’il le pourrait et apprendrait à lire et à écrire si cela pouvait apaiser Dieu.
Il aurait voulu seulement se soustraire pour un temps à ses regards jusqu’à ce qu’il soit plus digne de les rencontrer. Mais Banner lui avait assuré que Dieu pouvait toujours le voir ; et le voir non pas comme les hommes, à l’extérieur seulement, mais jusque dans les derniers replis de son cœur pour y découvrir toute la méchanceté qui s’y trouvait cachée. Dieu savait à quoi il pensait dans ce moment même. Comment aurait-il pu dormir sous l’œil de ce Dieu qui le regardait à travers les ténèbres de la nuit. Peut-être, d’ailleurs, lui parlerait-Il comme Il parla à Samuel pendant son sommeil ? Qu’il serait terrible d’entendre Sa voix au milieu de ce silence mortel ! Tom se leva en sursaut, saisi d’une sorte de fièvre d’effroi. Il regarda les ténèbres qui l’enveloppaient jusqu’à ce qu’il lui semble voir scintiller devant ses yeux des milliers de petits points brillants. Enfin, son oreille tendue commença à distinguer un roulement lointain de roues dans la rue voisine. Il murmura un jurement. Mais son cœur battit plus fort à la pensée qu’il venait de commettre un nouveau péché. Alors il se laissa retomber sur son lit, et sans s’en rendre compte, il sombra dans un sommeil agité et troublé par des rêves affreux.

9ème samedi

Chapitre 7

Le lendemain, Nathan accompagna Tom chez le père Crocker, le propriétaire de l’âne et de la charrette. Le vieux bonhomme fut sensible à la manière dont Tom toucha les oreilles de sa bête et lui caressa le museau. L’âne, de son côté, semblait disposé à l’accepter pour maître. Crocker déclara enfin qu’il préférait le donner à Tom pour un shilling par jour qu’à d’autres pour un shilling et demi. Tom devait payer cette somme chaque jour à l’avance et se charger de nourrir l’âne. Le marché conclu, il fut obligé de changer sa belle pièce d’or. Ce ne fut pas sans regret, mais impossible de l’éviter. Il oublia vite ces regrets le lendemain quand, à cinq heures du matin, Phil et lui, accompagnés de Nathan, leur ami et conseiller, se dirigèrent vers le marché pour approvisionner leur charrette.
Cette charrette n’avait rien de bien élégant. En fait, ce n’était guère que quelques planches grossières fixées plus ou moins solidement sur un vieil essieu muni de deux roues. Cela n’empêchait pas Tom et Phil d’en être extrêmement fiers. Après avoir acheté des harengs et des pommes de terre, car, – comme Nathan l’avait fait judicieusement remarquer, les gens ne pouvaient pas manger de poisson sans pain ou sans pommes de terre, – et s’être rendus à un chantier où ils achetèrent une provision de copeaux, ils repartirent triomphalement au soleil levant pour la rue du Pèlerin. C’était par là, malgré le détour que cela leur occasionnait, qu’ils devaient commencer leur première journée de vente. Alice voulait être la première à acheter à Tom. Il n’était pas encore six heures. Alice, Ketty et tous les autres guettaient le moment où les deux frères passeraient au bout de la rue. Dès qu’ils l’eurent aperçue, ils entourèrent la charrette pendant qu’Alice faisait son choix.
Enfin, les jeunes marchands partirent pour de bon, accompagnés aussi longtemps qu’ils furent en vue, des acclamations de tous les enfants. Nathan lui-même, avec la petite Suzanne dans les bras, agita sa vieille casquette. Tom sentit alors que les affaires sérieuses allaient commencer, et ce fut avec une fierté inavouée qu’il monta la rue du Marché en conduisant son âne. Petit Phil, lui, trônait glorieusement sur le devant de la charrette. Chemin faisant, ils rencontrèrent Banner, qui leur adressa un sourire et un signe de tête aussi bienveillant qu’on pouvait s’y attendre de sa part. Ah ! Si Will Handforth et ses anciens camarades avaient vu ça ! Il lui semblait qu’un abîme le séparait déjà de ses amis d’autrefois. Il avait fait un grand pas dans le sens de l’honnêteté et de la considération, et il tremblait à la seule pensée de retomber. Il se promettait bien, s’il rencontrait l’un de ses amis d’autrefois, de leur montrer qu’il avait bien l’intention de n’avoir plus rien à faire avec eux.
– Tom, dit Phil en se penchant en avant pour atteindre son frère avec un rameau vert qu’une femme du marché lui avait donné, Tom, la nuit dernière, j’ai rêvé que Dieu m’appelait comme le petit Samuel.
Que les rêves de Tom avaient été différents, quand il s’était endormi dans son réduit solitaire ! Il n’avait pensé qu’au Juge redoutable qui ne cessait pas un seul moment d’avoir les yeux sur lui. En se retournant pour répondre à Phil, il fut émerveillé de voir combien sa physionomie était joyeuse et son regard brillant. Sa figure était maintenant propre et fraîche, car Alice prenait grand soin de lui, et Tom admirait beaucoup son frère.
– Eh bien ! Phil, mon vieux, ton rêve t’a fait plaisir, n’est-ce pas ?
– Oh ! oui, dit Phil rayonnant de joie, je rêvais que je tâchais de voir la face de Dieu, mais je ne le pouvais pas. Elle était trop éclatante : c’était comme le soleil. Tâche un peu de regarder le soleil, Tom, tu verras comme tu cligneras des yeux.
Le soleil était d’autant plus éblouissant que la fumée des usines n’avait pas encore obscurci l’atmosphère ; et quoique les yeux de Tom soient bons, l’éclat de la lumière l’obligeait à baisser les paupières.
– Ce n’est pas agréable, dit-il, j’en suis tout ébloui.
– Moi aussi j’étais ébloui, continua Phil, et il me sembla que Dieu me disait que je verrais un jour Sa face. Au moment où je pensais à Lui demander de te faire voir Sa face à toi aussi, Tom, je me suis réveillé.
Tom marchait en silence, car il s’agissait d’être bien à son affaire. Les domestiques commençaient à allumer les feux, et il vendit quelques poignées de copeaux et des harengs. La matinée avançait. Les deux frères cheminaient hardiment dans les rues, en criant de leur voix la plus perçante : « Hareng ! Hareng frais ! Beau hareng ! » La vente fut si bonne que vers midi les deux enfants savourèrent, assis sous l’arche du pont du chemin de fer, un succulent pâté sortant du four. À côté d’eux, l’âne festoyait avec quelques poignées de foin et un navet. Avant six heures du soir, ils s’étaient débarrassés de toute leur marchandise et reprenaient lentement le chemin de la rue du Pèlerin, fatigués, mais heureux avec leur sacoche, confectionnée par Alice, lourde et bien garnie.
L’accueil quelque peu mystérieux de Nathan et d’Alice ne fut pas remarqué par Tom qui était trop fier et trop absorbé par ses propres affaires pour s’en apercevoir. Il vida soigneusement son sac sur la table, et s’agenouillant à côté, compta sa monnaie et l’arrangea par piles de la valeur d’un shilling. Malgré l’aide de Nathan, l’inventaire de cette fortune prit passablement de temps. Phil et Alice les regardaient, attendant impatiemment de connaître le résultat de la journée. Enfin on constata que tous frais déduits, y compris le pâté, il restait un bénéfice net de un shilling et deux sous, que Nathan mit de côté d’un air de vive satisfaction.
– Demain, Tom, dit-il, ce sera deux shillings nets. Ce n’est déjà pas si mal, n’est-ce pas mon garçon ? Tu feras ta fortune un jour, Tom. Et maintenant, nous avons de bonnes nouvelles à te donner. Qu’en dis-tu, Alice ? C’est quelque chose qui nous concerne tous !
Le cœur de Tom battit bien fort. Une idée lui traversa l’esprit comme un éclair : si son père avait été libéré ! Cependant Nathan ne serait pas tant réjoui. Quant à Alice, elle n’aurait pas joint les mains et serré les lèvres comme si elle avait peine à s’empêcher de tout révéler à la fois, tandis qu’elle souriait d’un air rayonnant.
– Tu ne pourras pas deviner, j’en suis sûr, dit Nathan.
– Non, murmura Tom.

10ème samedi

– C’est vraiment l’avenir de Phil, dit Nathan en posant affectueusement la main sur la tête bouclée de l’enfant. Plus de famine pour lui, pauvre petit ! Mais de bons habits, une bonne nourriture, un bon lit. Il recevra une bonne instruction, et Alice assure qu’il fera un fameux élève. « Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits ! » Nous lirons ce psaume ce soir, Alice.
– Oui, père.
– Ce n’est pas que nous ne puissions le lire tous les soirs de notre vie, continua Nathan sérieusement, mais peut-être finirions-nous par ne plus y prendre garde. Tom, tu te rappelles que l’autre soir, quand nous avons soupé ensemble, j’ai dit au Seigneur que Joey et Phil avaient besoin de souliers ? Je savais qu’Il pouvait nous en envoyer, qu’Il le ferait d’une façon ou d’une autre, en me donnant par exemple davantage de travail. Eh bien ! Les voilà, Tom. Joey a les siens aux pieds, et a couru avec les petits pour les montrer aux voisins. Alice a ceux de Phil. Où sont-ils, ma chère ?
Des profondeurs de sa poche, elle les sortit avec empressement. C’était une paire de bons et forts souliers, flambant neufs, tels que Phil n’en avait jamais eu aux pieds.
– Ce n’est pas tout, ajouta Nathan en posant la main sur l’épaule de Tom. Je vais te dire toute l’affaire. J’étais sorti avec mes affiches, et Alice était seule ici avec les enfants. Soudain Joey arrive en courant lui dire que M. Banner était au bout de la rue avec une dame dans une belle voiture – une belle voiture, n’est-ce pas Alice ?
– Oui, père, très belle, avec deux chevaux.
– Deux chevaux, répéta Nathan, très bien ! La dame descend alors de cette voiture, et en compagnie de M. Banner se dirige tout droit vers notre maison. Alice, tout était propre et en ordre, j’espère, ma chérie ?
– Pas mal, père.
– C’est bien, continua Nathan. Arrivée à la porte, elle entre et prend place sur la chaise à bascule.
– Elle avait une belle robe et un manteau de soie, interrompit Alice, et un joli chapeau bleu.
– Exactement, reprit Nathan. Je la vois comme si je voyais son portrait. « Je suis la sœur de M. Hope », dit-elle. Et qui est son mari, penses-tu ? Le patron de Ketty ! Oui, l’usine de Ketty est à lui. Et c’est cette dame qui, l’autre jour, a donné une pièce d’argent à Phil ! Elle envoie en toute hâte alors un domestique en livrée pour acheter ces souliers pour Joey et Phil, et encore… a promis de payer les frais de scolarité pour Polly et pour Joey.
Nathan s’arrêta. Il regarda fixement la figure ébahie de Tom, et partit d’un long et joyeux éclat de rire, rire si communicatif qu’ils se mirent à rire tous ensemble, le petit Phil plus fort et plus longtemps que les autres, en plongeant ses petites mains dans ses souliers.
– Mais cela n’est pas encore tout, s’écria Nathan, quand les rires se furent apaisés. Ce n’est pas la moitié du bonheur de Phil. Voyons, connais-tu cette belle grande maison à Ardwick qui est à côté des maisons bourgeoises ? Elle abrite une école pour les garçons et les filles qui y sont nourris et logés. On leur enseigne toutes sortes de choses et les met en état de gagner leur vie. Eh bien ! Écoute, Tom : le petit Phil va y entrer !
Nathan poussa Tom du coude et se recula d’un pas ou deux, prêt à éclater de rire à nouveau. Mais cette fois le rire ne vint pas. Tom avait la bouche et les yeux ouverts, plutôt de surprise que de plaisir. Comme il se sentirait seul si on le séparait de Phil ! Surtout maintenant qu’un abîme s’était creusé entre lui et ses camarades d’autrefois. Il s’était habitué à voir l’enfant assis sur sa petite voiture et à partager avec lui son repas sous l’arche du pont. Cependant il ne pouvait s’empêcher de reconnaître tout ce que gagnerait son frère par rapport à ce changement de situation. Comme disait Nathan, on ne le verrait plus souffrir de la faim, ni grelotter l’hiver ; plus de pieds nus et de guenilles, mais une vie facile et une bonne instruction lui seraient assurées. Oui, sans doute, ce serait une bonne chose pour Phil. Mais la perspective de se séparer de lui pesait lourdement sur le cœur de Tom. Enfin, il pensa à toutes les économies qu’il pourrait faire si Phil n’était plus à sa charge. Cette pensée le réconforta un peu. Quoique Nathan ne se sente pas encouragé à rire aussi joyeusement qu’auparavant, la figure de Tom se dérida. Il sourit et déclara que c’était pour son frère un bonheur inespéré.

Chapitre 8

Bonheur inespéré, mais triste jour pour Tom et pour Phil que le jour où celui-ci entra à l’institution d’Ardwick ! Tout le monde s’accordait à dire qu’on ferait quelque chose de ce petit garçon. Alice, en l’embrassant tendrement, les yeux pleins de larmes, déclara que certainement il deviendrait un grand homme, trop grand peut-être pour eux tous. D’ailleurs le directeur promit de lui donner de temps à autre une journée de congé, s’il était sage, et permit à Tom de venir le voir de temps en temps. Sur quoi Phil disparut aux yeux de son frère dans l’intérieur de l’école où il devait être désormais à l’abri de la faim et de la misère.
À partir de ce jour, Tom, n’ayant pas d’autre intérêt, se donna complètement à son commerce. Il fit comme beaucoup de gens, dont beaucoup ne pensent jamais à Dieu qui prend soin d’eux.
La cave avait été louée à de braves gens sans enfants, qui ne demandaient pas mieux que de laisser à Tom son coin. D’ailleurs, ils étaient beaucoup plus tranquilles et plus propres que leurs prédécesseurs. Tom n’était donc plus seul la nuit, ni tourmenté par d’horribles rêves. Sa dernière pensée le soir, la première le matin, était la préoccupation d’amasser assez d’argent pour tenir de nouveau, dans le creux de sa main, une bonne et belle pièce d’or. Ce n’était pas une chose facile, car Banner et Nathan le pressaient de s’acheter des vêtements plus convenables, dans l’intérêt de son commerce. L’expérience prouva à Tom qu’ils avaient raison, bien qu’il lui en coûte de se séparer de ses épargnes péniblement amassées.
À partir du moment où il fut mieux habillé, Banner le prit sous sa protection d’une manière plus apparente et le recommanda dans plusieurs maisons de son quartier comme un garçon digne de confiance et d’encouragement. Tom eut ainsi beaucoup de clients, comme aussi la charge de commissions qui lui rapportaient quelques petits profits supplémentaires. En quelques mois, il se trouva équipé de vêtements de rechange. Enfin, à sa grande joie, après avoir mis de côté sou après sou, il put tenir à nouveau dans sa main l’objet de sa longue convoitise, une pièce d’or.
Banner eut soin de faire entrer Tom dans une école du soir, dépendant de la paroisse de M. Watson, où lui-même était moniteur. Il avait été engagé à y venir en qualité de sergent de ville.
Son désir d’avoir Tom sous ses yeux était bien naturel, car il commençait à éprouver pour lui un intérêt sincère. Bien que le jeune garçon ne le sache pas, il désirait, comme il l’avait promis à M. Hope, être pour lui un véritable ami. Il voulait l’instruire dans la religion et lui inculquer de Dieu et de Sa loi une connaissance telle qu’elle le préserve de retomber dans ses anciennes habitudes. Ainsi Banner travaillait péniblement pour Tom et pour toute une classe de jeunes gens ignorants. Il leur enseignait les commandements et, au moyen des menaces les plus terribles qu’il pouvait recueillir çà et là dans sa Bible, leur montrait les châtiments redoutables qu’avaient à attendre les désobéissants. Chaque fois qu’il tombait sur un texte qui le faisait penser à Dieu comme à un Juge qui voit et sonde les cœurs, il le retenait avec soin, afin de le répéter avec des commentaires à sa façon lors de la classe du soir. Il prenait sa tâche au sérieux et, grâce à son zèle ardent, réussissait de temps à autre à captiver l’attention de ses élèves en leur dépeignant les affreuses conséquences du péché. Tom, en particulier, fixait sur lui ses yeux noirs et buvait chacune de ses paroles. Il tremblait et devenait pâle d’effroi. Rien de surprenant que Banner ne le considérât comme changé et converti, car Tom d’un esprit actif et soigneux, s’appliquait maintenant à lire et à écrire. Banner commençait à voir en lui, avec une certaine satisfaction, un tison arraché du feu par ses soins.

11ème samedi

Cependant le véritable effet de l’enseignement de Banner sur le cœur du pauvre garçon fut d’abord de le rendre malheureux, puis de l’endurcir. Pendant quelque temps il s’efforça de marcher droit afin de ne plus offenser Dieu, son juge implacable ; mais sa conscience, une fois réveillée par la connaissance des commandements de Dieu, ne pouvait se sentir à l’aise en dehors d’une obéissance parfaite. Souvent, emporté par une longue habitude, il se laissait aller à jurer. Il se connaissait pour être un profanateur du Seigneur et, de plus, se sentait incapable de prendre sur lui d’aimer et de respecter son malheureux père. Ses anciens péchés l’enlaçaient encore comme des chaînes pesantes. Banner, en dépit de son zèle, n’avait pu lui faire comprendre comment il pouvait en être affranchi par l’amour de Christ. Aussi, après deux ou trois luttes infructueuses, il s’endurcit dans le mal. Si Dieu, comme le disait Banner, gouvernait toutes choses dans le ciel et sur la terre selon Son bon plaisir, c’était donc Lui qui l’avait placé dans la position où il se trouvait et qui lui avait donné un père indigne. Ses lois étaient trop difficiles à garder. Que pouvait-il faire sinon d’aller jusqu’au bout et de paraître au dernier jour devant son Juge pour être chassé de Sa présence à jamais, avec la diable et ses anges.
Pauvre Tom ! Il était très malheureux, mais ne savait dans sa détresse auprès de qui chercher secours. Sa seule consolation depuis que Phil était séparé de lui, était l’argent. Banner le surveillait d’une manière si rigoureuse qu’il aurait difficilement pu retomber dans ses anciennes habitudes vicieuses. Un soir, il s’attarda sous les fenêtres brillamment éclairées d’un cabaret où une jeune fille jouait du tambourin, et il se sentit fortement tenté d’y entrer. Mais au même instant, il aperçut l’uniforme et le chapeau d’un sergent de ville qui tournait le coin de la rue, et il s’enfuit. La vue d’un sergent de ville le faisait penser à Banner et l’entretenait dans une crainte salutaire d’être surpris en flagrant délit. Or, comme il en rencontrait à chaque pas, il se trouva souvent gardé de beaucoup de mal, du moins du mal extérieur, car le ver rongeur du péché dévorait son cœur et le réduisait à un esclavage plus dur que jamais.
Deux sujets de terreur l’assaillaient constamment. D’abord, il craignait que son père ne soit relâché et ne reprenne sur lui une autorité quelconque. Il éprouvait pour lui une aversion et une crainte mêlées de profonde amertume, et aurait salué le jour de sa mort comme un jour de délivrance et de joie. Mais Haslam n’était pas mort. De temps à autre, par je ne sais quel moyen mystérieux, il faisait parvenir à Tom quelque message de la prison lointaine où il subissait sa longue détention. Bientôt, disait-il, il serait libéré sous caution et rejoindrait ses fils à Manchester. L’un de ces messages était parvenu à Tom depuis le procès de Handforth dans lequel il s’était trouvé compromis. Pendant quelques jours, il éprouva une violente tentation de renoncer à ses efforts qui l’avaient rendu jusqu’ici rangé, honnête et laborieux. Chaque jour il redoutait et haïssait son père davantage. Mais il avait un autre sujet de crainte qui dénotait une misère plus triste et plus profonde. Les terreurs de Dieu étaient sur lui. Il y avait eu un temps où il se livrait au péché sans trouble et sans remords. Maintenant, la pensée que Dieu le voyait toujours le faisait trembler jusqu’au fond de son être. Il avait peur de bien des choses qui ne l’avaient jamais alarmé auparavant. Ainsi, pendant les orages de l’été, quand le grondement du tonnerre dominait le tumulte des rues, et que les éclairs sillonnaient les sombres nuages, il se figurait que Dieu allait le punir de ses péchés en le frappant à mort. Puis, quand l’hiver revint avec ses matinées obscures et ses jours si courts, il se croyait toujours poursuivi par un voleur qui allait le dépouiller de ses épargnes si péniblement amassées. Il se déchargea de cette dernière crainte en confiant le secret de son trésor chéri à Banner qui lui conseilla aussitôt de le placer à la banque.
Mais lui-même ne se sentait pas encore en sécurité ; il ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dieu le sondait jusqu’au fond et enregistrait ses péchés ; tôt ou tard, il faudrait comparaître pour rendre compte de ce qu’il avait fait.
Tom eut un moment de répit et de joie au printemps suivant. À l’époque de la session des assises, Banner le conduisit chez Mme Worthington, la sœur de M. Hope, chez qui ce dernier demeurait. Banner rendit un bon témoignage de la conduite de son protégé, et ces éloges si nouveaux pour Tom, lui inspirèrent un mouvement de joie et d’orgueil. Ils ne réjouirent pas moins M. Hope, qui lui serra amicalement la main, et lui donna une Bible dans laquelle il chercha un verset qu’il demanda à Tom d’essayer de lire. Tom dut épeler les mots les plus longs ; cependant il parvint à lire cette phrase : « Celui qui vaincra héritera de ces choses, et je lui serai Dieu, et lui me sera fils » (Apoc. 21. 7). Il ne la comprenait pas encore. Cependant à mesure qu’il les déchiffrait, ces mots se gravèrent dans son esprit – semblables à la graine qui, dirait-on, ne pénètre dans le sol que pour s’y détruire et mourir, tandis qu’en réalité elle renaît à une vie nouvelle.

Chapitre 9

Une année entière s’était déjà écoulée depuis que Tom avait entrepris son commerce. Chaque matin, au point du jour, on le voyait partir avec sa petite carriole bien chargée de fruits, de poissons ou de légumes. Il se faisait une très bonne clientèle dans le quartier qu’il avait choisi. Il songeait même à échanger son grossier et branlant véhicule contre une jolie charrette peinte en bleu, à roues rouges, avec ces mots tracés en grandes lettres « Thomas Haslam. Fruits et légumes ». Banner était favorable à ce projet, car Tom avait déjà sept livres sterling à la caisse d’épargne, et mettait de côté régulièrement chaque semaine trois à quatre shillings. C’était un précieux carnet que ce livret de caisse d’épargne. Hélas, l’étude en devenait plus attrayante pour lui que la lecture de sa Bible, à mesure que l’amour de l’argent jetait dans son pauvre cœur des racines plus profondes.

12ème samedi

Un jour Tom acheva sa ronde plus tôt que d’habitude, juste à temps pour aller à la caisse d’épargne avant l’heure où les bureaux se fermaient. Il avait à verser cinq shillings, la somme la plus forte qu’il n’eût jamais mise de côté en une semaine. Comme ses yeux brillaient de satisfaction lorsqu’il les déposa avec son livret sur le bureau ! Le commis prit l’argent, regarda une des pièces avec une certaine méfiance, et la rendit à Tom. Il avait raison : la pièce était mauvaise. Tom sentit son cœur lui manquer. Comment lui, si fin et si perspicace, avait-il pu accepter cette pièce ? Voyant l’employé sur le point de la lui confisquer, il se ressaisit. Pourquoi donc cette perte sèche ?
– Je vous en prie, Monsieur, s’écria Tom sans hésiter, mais avec angoisse, je sais où j’ai pris cette pièce ; c’est dans une boutique de la rue Brasse. Je suis sûr que si je la rapporte, on s’en souviendra et qu’on me la changera.
– Très bien, mon garçon, répondit le commis qui connaissait bien Tom de vue. Il avait même une certaine considération pour lui parce qu’il était toujours parfaitement poli. Reprenez-la dans ce cas.
Tom s’éloigna en courant, sa pièce à la main, et disparut rapidement de peur que l’employé ne change d’avis. Il ne pouvait se rendre compte où il avait été ainsi trompé, ni de qui il l’avait reçue, car c’était un pur mensonge qu’il avait débité si facilement au commis. Enfin il ralentit le pas et rentra dans sa demeure plongé dans ses pensées. En tous cas, se disait-il plein de révolte, je n’ai pas les moyens de perdre cette pièce. Quel qu’il soit, celui qui me l’a passée a reçu en échange une valeur équivalente de son argent. Pourquoi donc moi, pauvre garçon sans aide et sans protection, perdrais-je cette somme ? Je dois quelques shillings à un fruitier qui a une boutique au marché, et dès ce soir j’irai payer ma dette.
À la nuit tombante, il se mit en route. C’était un moment de grande activité au marché, car les femmes et les jeunes filles sortant des ateliers y affluaient pour faire leurs provisions. Les lueurs des réverbères vacillaient au vent du soir, éclairant irrégulièrement les échoppes de poteries, de friperie, de draperie, de fruits et de poissons. C’est à peine si l’on pouvait circuler à travers la foule qui encombrait la porte des boutiques. Çà et là, autour des grands brasiers à moitié éteints, quelques marchands s’installaient pour souper. L’automne approchait et les soirées devenaient fraîches. Mais Tom ne s’arrêta auprès de personne, bien que plusieurs de ceux auxquels sa figure était devenue familière l’engageaient à se joindre à eux. Il ne pensait plus qu’à voir le plus tôt possible celui qu’il cherchait. Il le trouva fort occupé et tout entouré de clients. Tom, depuis plus d’un an qu’il avait affaire à lui, ne lui avait jamais donné lieu de douter de sa bonne foi. Aussi, lorsqu’il lui mit l’argent dans la main, en lui disant que c’était les trois shillings et demi qui lui étaient dus, le fruitier se contenta de les faire glisser dans son sac en disant à Tom :
– Vous voilà en règle !
En règle ! Ainsi pensait Tom en s’en allant le cœur plus léger. N’avait-il pas échappé fort habilement à la perte de sa pièce ? Pauvre Tom ! « Après tout, se disait-il, c’est justice. Pourquoi M. Mandby n’a-t-il pas mieux regardé son argent ? Tant pis pour lui ! »
Le lendemain, il retourna à la caisse d’épargne pour faire son versement, en disant au commis qu’on lui avait changé sa pièce fausse sans difficulté. Il n’en entendit plus parler, et se considéra aussi heureux qu’habile de s’en être si facilement débarrassé. Sa conscience même ne le troublait guère, elle s’endurcissait toujours plus. Aussi longtemps que tout paraissait sûr et tranquille autour de lui, bien qu’il ait tremblé à l’approche du danger, sa conscience s’endormait paisiblement. Tom se croyait vraiment en règle.
Phil, de son côté, réussissait bien à son école. Les rides creusées par la faim avaient disparu et son joli visage gagnait encore par la teinte rosée venue colorer ses joues pâles. Il était le favori de ses camarades et, en plus de cela, du maître et de la maîtresse. Ses manières avaient quelque chose de séduisant. Il avait toujours eu de la chance autrefois, comme disait Tom, soit en mendiant, soit en travaillant, et il savait encore s’attirer l’affection de tous ceux qui l’entouraient. Bref, Phil était heureux dans sa nouvelle demeure. Pourtant, il n’était jamais plus content que lorsqu’il avait un jour de congé à passer à la rue du Pèlerin et que Tom, pressant un peu son travail ce jour-là, venait l’y rejoindre de bonne heure. Le festin, préparé par Alice pour la circonstance, était encore complété par quelques friandises que Tom réservait pour ce soir-là.
Phil maintenant lisait et écrivait mieux que Tom, et Polly aussi avait fait de grands progrès à son école. Ils avaient donc pris l’habitude, quand ils se trouvaient réunis, de lire un chapitre de la Bible. Chacun lisait à son tour un verset, tandis que Nathan, profondément heureux, écoutait en tenant Joey sur ses genoux. C’étaient de beaux jours dans la vie des deux frères.
La prochaine fête devait avoir lieu le jour de la Saint-Michel. Tom se promettait d’achever sa ronde de bonne heure, et de faire faire à Phil une promenade dans sa carriole. Il devait aussi ce jour-là communiquer à tous ses amis le projet qu’il caressait depuis si longtemps : l’acquisition d’une nouvelle voiture Ce serait avouer nécessairement la grosse somme d’argent qu’il possédait… À mesure que ce moment approchait, il en sentait toute l’importance. Il se figurait déjà les exclamations de Nathan Bury, et voyait les yeux d’Alice s’ouvrir tout grands. À cette seule pensée, Tom riait tout seul. Il passait et repassait dans son esprit tout ce qu’il aurait à dire, et comment il déposerait son livret de la caisse d’épargne sur la table pour bien montrer qu’il ne leur racontait pas des histoires. Il jouait avec la clef de sa malle dans la poche de son gilet, car il avait une bonne malle, bien à lui, avec un habillement complet de rechange ; il la gardait d’autant mieux cadenassée que son précieux livret était au fond. Comme il se laissait aller joyeusement à ces pensées, une servante d’une maison voisine lui fit signe de la main, et lui demanda de lui peser dix livres de pommes de terre. Elles coûtaient douze sous, et elle lui mit ou crut lui mettre dans la main un shilling. Tom regarda la pièce, puis la jeune fille. Elle était pressée, dit-elle, car elle courait chez le boucher, et tendit sa main pour recevoir sa monnaie. Sans presque laisser à Tom le temps de lui remettre ce qui lui revenait, elle s’éloigna en courant. Lui, continuant son chemin de son côté, regardait sans cesse la pièce qu’il tenait serrée dans sa main calleuse : c’était une belle et brillante pièce d’or ! Elle reluisait au soleil et Tom la dévorait des yeux.
Tom se hâta de tourner le coin de la rue. Il n’osa pas recommencer à crier sa marchandise comme d’habitude, avant d’être hors de portée de la jeune fille. Si seulement il pouvait avoir toujours la même chance qu’avec sa pièce fausse, il aurait toute une livre sterling à porter à la caisse d’épargne. Il frottait sa pièce, soufflait dessus, la frottait encore, et se laissa tellement absorber dans cette occupation que l’âne ralentit son pas. Il était perdu dans ses rêveries lorsqu’une voix haute et irritée vint l’en tirer. Tom glissa la pièce dans la poche de son gilet, et se retournant, se trouva en face de la servante hors d’haleine.
– Je viens de vous donner une pièce d’or, par erreur, au lieu d’un shilling, dit-elle tout essoufflée.
– Oh ! non, Mademoiselle, dit Tom sérieusement. Je l’ai regardé quand vous me l’avez donné. C’était bien un shilling et je vous ai rendu la monnaie…

13ème samedi

– Je sais bien que vous m’avez rendu la monnaie, poursuivit-elle en mettant la main sur son cœur et en tâchant de rattraper son souffle. Mais Madame m’avait remis une pièce d’or et un shilling : la pièce d’or pour le boucher et le shilling pour les pommes de terre. Quand je suis arrivée chez le boucher, je n’avais plus que le shilling. Je vous ai donc donné la pièce d’or.
– Non, vraiment, Mademoiselle, reprit Tom, en ouvrant son sac. Regardez plutôt : c’est là que je mets tout mon argent. Vous aurez du mal à trouver une pièce d’or. Je ne l’aurais pas prise sans m’en apercevoir.
– Mais vous l’avez certainement, reprit la jeune fille en insistant. Qui donc l’aurait si ce n’est vous ? Je suis venue tout droit de la maison, et je n’avais que ces deux pièces. Allons ! Rendez-moi ma pièce comme un honnête garçon, et n’en parlons plus.
– Je ne peux pas la rendre si je ne l’ai pas, voyons ! répondit Tom avec humeur. Je vous ai montré mon sac. Je ne peux pas perdre toute ma journée ici ; laissez-moi partir avec ma voiture.
– Mais je ne le veux pas, cria la servante. Monsieur le sergent de ville, voulez-vous venir ici, je vous prie ?
Un sergent de ville s’était approché sans que Tom s’en soit aperçu. Se retournant, il trembla d’effroi en voyant Banner auprès de sa voiture. Il était trop saisi pour remarquer que Banner avait l’air moins sévère que d’habitude, car la veille au soir, Tom avait été le plus appliqué de toute la classe. Comme la servante racontait vite son histoire, il lui mentit à nouveau. Dans son trouble, il laissa échapper un juron. Banner fronça le sourcil et arrêta sur lui un regard sévère.
– Thomas Haslam ! dit-il d’un ton qui fit trembler Tom de la tête aux pieds.
– Je ne l’ai pas, cria-t-il avec un nouveau jurement. Vous pouvez fouiller ma sacoche : je vous défie d’y trouver de l’or.
Banner resta un moment silencieux et regarda Tom avec un sentiment de chagrin réel. Il s’était tant intéressé à lui ! Il s’était donné tant de peine pour lui ! Il l’avait suivi de près et s’était appliqué à l’instruire pensant ainsi faire son œuvre et son devoir comme chrétien ! À sa manière, et en dépit de sa froideur et de sa raideur, il éprouvait pour Tom une amitié sincère et l’avait aidé de son mieux. Et tout cela pour en arriver là ! Son premier sentiment fut celui d’un douloureux désappointement. Mais le sergent de ville reprit bien vite le dessus, et ne songea plus qu’à faire son devoir.
– Tom Haslam, commanda-t-il, il faut que je voie aussi vos poches !
Autrefois, à plus d’une reprise, Tom avait échappé habilement aux mains de la police. Dans l’irritation et la confusion où il se trouvait, ses anciens penchants reprirent tout leur empire. Son instinct naturel de se soustraire à la police, qui était depuis longtemps endormi, mais non détruit, se réveilla. La certitude d’être pris paralysa en lui la raison et la conscience. Il regarda autour de lui et vit un passage étroit qui conduisait à une autre rue. Si seulement il pouvait l’atteindre, il était à peu près sûr de se sauver. Rassemblant toutes ses forces, il s’élança contre Banner la tête la première, et avant que le sergent de ville eût repris ses esprits, il s’enfuit à travers le passage et disparut. Ce premier moment de retour à son ancienne vie libre et vagabonde lui causa une sorte de satisfaction. Il fut tout entier à la pensée de son triomphe hardi, et de l’habileté avec laquelle il avait joué son ennemi d’autrefois. Il traversa comme une flèche bien des passages et des ruelles, jusqu’à ce qu’il fût au cœur de la ville. Il se cacha alors derrière la porte d’un magasin abandonné pour reprendre haleine après cette course rapide. Pourtant, il ne fallait pas s’y attarder, car Banner serait bientôt sur sa trace. Tout à coup, comme un trait de lumière, la pensée de son péché et de sa folie s’empara avec force de son esprit. Eh bien ! Oui, il avait gagné une pièce d’or… mais à quel prix !
Il s’était lui-même banni de Manchester, car il ne pouvait que fuir immédiatement ou être arrêté comme voleur, puis jeté en prison et qui sait pour combien de temps ? Il lui fallait abandonner son commerce, la marchandise qu’il avait en main, ses vêtements, et par-dessus tout, son livret de caisse d’épargne. À cette pensée, ses dents se serrèrent et il regretta sa folie et sa méchanceté. Il n’osait pas retourner à son logement de peur que Banner n’y soit avant lui. Il était bien connu des sergents de ville et tous seraient bientôt à sa recherche. Un seul moyen s’offrait à lui : il n’était pas loin d’une station de chemin de fer d’où partaient fréquemment des trains en direction de Liverpool. Il s’était, comme un insensé, rendu de nouveau mendiant et vagabond et n’avait plus qu’à s’exiler loin des lieux où il avait toujours vécu… loin du petit Phil, aussi. À la pensée de Phil, Tom sentit son cœur prêt à se briser… Comme Alice et lui se désoleraient à son sujet ! Ils se refuseraient certainement à le croire coupable.
À présent, son temps était trop précieux pour le gaspiller en vains regrets. Avec mille précautions, en regardant sans cesse derrière lui pour s’assurer que Banner n’était pas sur ses pas, il arriva à la gare, paya sa place avec la pièce d’or qui avait été pour lui une occasion de tentation et de chute, et prit place dans le train de Liverpool.

14ème samedi.

Chapitre 10

Revenu à lui après l’assaut si imprévu qu’il avait eu à soutenir, Banner comprit que cela ne servirait à rien de vouloir poursuivre Tom. D’ailleurs il avait sa voiture sur les bras et ne pouvait la laisser au beau milieu de la rue. La servante s’abandonna à un violent accès de colère et de larmes, car elle sentait qu’elle avait perdu cet argent en partie par sa propre négligence, et craignait que sa maîtresse l’oblige à le rembourser. Banner hésita sur la conduite à tenir. Tout sévère et satisfait de lui-même qu’il était, son cœur s’attendrissait à la pensée de Tom ; bien plus, il douta un moment de lui-même, et se demanda s’il avait réellement pris le meilleur moyen pour l’instruire et pour gagner son cœur.
Peut-être que s’il avait été un peu moins raide, s’il s’était montré un peu plus amical, un peu moins sergent de ville, Tom ne se serait pas enfui comme s’il avait été surpris par un ennemi. Il ne savait que faire. À prendre les choses à la lettre, son devoir aurait été de dénoncer Tom, de le faire arrêter et jeter en prison – dans cette même prison d’où M. Hope l’avait arraché un peu plus d’un an auparavant. Banner connaissait M. Hope depuis des années, et savait bien quelle déception ce serait pour lui de voir Tom arrêté de nouveau. S’il pouvait essayer pour cette fois de s’interposer entre lui et la justice, et de l’aider encore à vaincre ses anciennes habitudes de vice ! D’ailleurs Banner s’était déjà vanté de l’heureuse transformation de Tom. Il en avait parlé à M. Watson et à Mme Worthington. Quelle humiliation pour lui d’être obligé d’abandonner son élève préféré ! Tous ses motifs réunis de pitié pour Tom, de doute quant à ses propres instructions, de répugnance à désappointer M. Hope, de vexation quant à lui-même, l’emportèrent sur le sentiment rigoureux de son devoir de sergent de ville. À côté de la voiture la servante pleurait toujours son argent perdu ; mais le reste lui importait peu. Elle ne désirait ni se venger de Tom, ni le faire arrêter. Banner compta l’argent qui était resté dans le sac de Tom. Il y trouva douze shillings et demi, qu’il remit à la jeune fille en promettant de lui apporter le reste dans la soirée. Il chargea un homme qu’il connaissait de ramener la voiture de Tom à son domicile, et de prévenir qu’il passerait après six heures.
Puis il reprit sa ronde, pensif et affligé, mais non découragé, en pensant au pauvre enfant qui était retombé dans ses mauvais penchants.
Pendant ce temps, à la rue du Pèlerin, les préparatifs étaient terminés pour célébrer le congé de Phil. Le repas était plus pauvre et plus maigre que d’ordinaire. Nathan Bury avait eu le pied écrasé, et n’avait pu travailler depuis quinze jours. Alice espérait en secret que Tom apporterait sa bonne part à la fête. Phil arriva de bonne heure, et fut reçu avec les plus grandes démonstrations de joie par les petits et par Nathan lui-même, qui était assis près de la cheminée dans le fauteuil à bascule d’Alice. Le crépuscule – ou plutôt la nuit, car il ne faisait jamais grand jour dans la cave – semblait tomber plus tôt que de coutume. Cependant, Tom ne paraissait pas. Phil et Joey se mirent en route pour aller le chercher dans son logement. Ils revinrent avec des nouvelles mystérieuses et alarmantes : la charrette encore pleine avait été ramenée par un étranger, qui ignorait ce qu’était devenu Tom. Il avait seulement dit que Banner lui avait donné ordre de la laisser, disant que lui-même passerait à six heures.
Un sentiment étrange et pénible passa sur eux tous. Nathan ne comprenait pas ce que tout cela pouvait présager. Alice servit le souper, la tristesse empreinte sur son visage. Que pouvait-il être arrivé à Tom ? Aurait-il été blessé et conduit à l’hôpital ? Si le père avait seulement pu marcher, il serait allé voir Banner ; mais elle ne pouvait y aller, ne sachant où il demeurait. Le souper se passa dans un morne silence. Chaque pas qu’on entendait au-dessus de la fenêtre les faisait tous tressaillir, et le petit Phil se précipitait à la porte pour voir si c’était Tom. Si Tom ne se pressait pas, il ne le verrait pas, car il devait rentrer à l’école à sept heures. Alors qu’il était prêt à partir, on entendit dans la rue un pas régulier et un coup sec à la porte. Tous, Nathan excepté, sautèrent de leurs sièges. Avant qu’Alice eût atteint la porte, elle fut grande ouverte et Banner entra. Il promena autour de lui un regard investigateur, et arrêta ses yeux sur le paravent aux mille couleurs qui partageait la pièce en deux. Après quoi il regarda fixement Nathan, puis Alice, jusqu’à les mettre tout à fait mal à l’aise.
– Où est Tom Haslam ? demanda-t-il d’un ton sévère.
– C’est justement ce que nous allions vous demander, M. Banner, dit Nathan. Phil et Joey sont allés le chercher à son cagibi. Les vieillards ont dit qu’il n’était pas rentré, mais que vous aviez renvoyé sa charrette avec sa charge, par un homme, il y a bien quatre heures de cela. J’ose espérer qu’il n’est rien arrivé au pauvre Tom ?
– Nathan Bury, répondit sèchement Banner, je ne demande pas mieux que d’être un véritable ami pour Thomas, si seulement il veut se montrer, confesser sa faute et rendre ce qu’il a volé. J’insiste sur la restitution, Nathan Bury. S’il est à portée de m’entendre, il peut compter sur moi pour le traiter en ami.
– Mais Tom n’est pas à portée de vous entendre, dit Nathan tout ému. Vous pensez peut-être qu’il est derrière ce paravent, M. Banner ? Mais je vous dirai que nous ne l’avons pas vu de la journée. Et pourtant nous avions tous congé aujourd’hui. Si vous savez quelque chose de lui, en bien ou en mal, s’il vous plaît dites-le nous tout de suite.
Banner même se sentit convaincu que Nathan disait la vérité et que Tom ne pouvait être caché derrière le paravent. Phil s’approcha de lui et ouvrit de grands yeux pour l’entendre parler de Tom. Alice devint toute pâle ; Nathan paraissait très abattu. En quelques mots, Banner raconta ce qui s’était passé et la fuite de Tom, ajoutant qu’il venait de son cagibi où il n’avait rien pu savoir de lui. Nathan joignit les mains. Alice se laissa tomber sur le vieux tabouret préparé pour Tom et attira vers elle le petit Phil.
– Oh ! Tom, Tom, pauvre Tom, criait Nathan. C’est bien pire que mon pied écrasé. Que pourrions-nous faire pour lui, M. Banner ? Nous ne devons pas le laisser retomber complètement dans le mal. J’aime ce garçon. Mais peut-être n’avons-nous pas fait notre devoir envers lui ?
– Je crois l’avoir fait, moi, dit Banner avec une certaine hésitation. Je lui ai enseigné à lire et à écrire ; je lui ai fait apprendre par cœur les commandements ; j’ai cherché à le convaincre de ses devoirs envers Dieu et envers le prochain. Je lui ai fait comprendre qu’un Dieu tout-puissant le jugera et le punira certainement même pour le plus petit péché. Il est retourné au mal parce qu’il est foncièrement mauvais. Il sera un voleur comme son père.
– Oh ! Non, non, s’écria Phil en tombant à genoux près d’Alice. Je Te prie, mon Dieu ! Fais que Tom ne sois pas un voleur. S’il Te plaît, aie soin de Tom, là où il est ce soir ; ramène-le à la maison, et fais de lui un bon garçon. Au nom de Jésus Christ. Amen.
– Amen ! répéta Nathan.
Alice posa la main sur les cheveux bouclés de l’enfant en se penchant sur lui, et il sentit les larmes de la jeune fille couler sur son front. Ils étaient tous remplis de tristesse. Banner proposa de ramener Phil à son école. Il prit sa petite main dans la sienne et la serra tendrement, tout étonné de se voir si attristé et déçu à cause d’un vaurien comme Thomas Haslam.
Le lendemain matin, Banner reçut une lettre de Tom, très mal écrite, sur un feuillet blanc détaché de sa Bible, qu’il se trouvait avoir dans sa poche. Il avait jeté cette lettre à la boîte avant de partir, à la gare même. Elle était très courte, et Banner eut peine à la déchiffrer.

Monsieur Banner,
Je ne peux pas servir Dieu. Je suis un mauvais garçon et un voleur. Je suis fâché de vous avoir fait de la peine. Faites, je vous prie, mes amitiés au petit Phil, à Mlle Alice et à M. Nathan. Je vais être un méchant homme et je ne reverrai jamais aucun de vous. Ainsi, en voilà assez. Je sais que Dieu me voit.
Thomas Haslam

Il ressortait évidemment de cette lettre que Tom avait fui Manchester de peur d’y être arrêté et mis en prison. Tout voleur qu’était ce pauvre garçon, Banner sentit une larme mouiller ses yeux. Il ne voulut pas mettre la police à ses trousses en l’accusant de vol. Il paya donc de sa poche à la servante le reste de ce qu’elle avait perdu, et prit sur lui de donner à la famille Bury le contenu de la charrette de Tom. Il prit aussi possession de la malle de Tom et la fit transporter chez lui. Nathan Bury reçut un papier indiquant où elle se trouvait, afin que Tom le retrouvât si jamais il venait la réclamer.

15ème samedi

Chapitre 11

Tom savait à peine où il en était, tandis que le train l’emportait loin des rues familières de Manchester, vers la ville inconnue de Liverpool. La crainte qui le dominait était que l’un de ses compagnons de voyage ne devine son vol et ne le dénonce lors d’une des stations. Cette crainte ne s’apaisa que pour faire place à une autre : celle d’un de ces accidents de chemin de fer dont il avait entendu parler, par lequel il pourrait être blessé à mort et transporté subitement devant le tribunal d’un Dieu irrité. Il n’avait jamais encore fait un si long voyage. L’un de ses voisins se mit à rappeler tous les accidents terribles dont il put se souvenir, tellement que Tom en fut rempli de terreur. Un coup de sifflet prolongé de la machine l’effraya à tel point qu’il s’élança de sa place et voulut sauter par la portière. Fort heureusement ses compagnons de route le retinrent, mais ne lui épargnèrent ni répréhensions ni moqueries. Enfin ils atteignirent Liverpool. Là Tom se trouva seul et sans amis, errant autour de la gare et dans les rues avoisinantes. Quelle différence avec les rues de Manchester ! Il ne savait où se diriger. Enfin il se décida à se mettre en marche. Il se glissa comme un coupable le long des belles et grandes avenues, puis s’enfonça dans un labyrinthe de ruelles inconnues, peuplées de figures étrangères. Il semblait qu’un temps très long se fût écoulé depuis le vol de la pièce d’or ! Et cependant le matin même, il avait commencé sa journée le cœur léger, heureux à la perspective de revoir son petit Phil…
L’idée n’était jamais venue à Tom d’être embarrassé de trouver un moyen de gagner sa vie. Il était dans de bien meilleures conditions que lorsque M. Hope avait commencé à s’intéresser à lui. Il était convenablement vêtu, bien chaussé. Il avait de l’argent sur lui, car il n’avait dépensé que deux shillings et demi pour son billet. Tout le reste, il pouvait l’employer à se remettre au travail. Il n’avait rien de mieux à faire que de continuer la vie qu’il avait menée depuis dix-huit mois. Il était fermement résolu à ne plus voler, mais à travailler en refaisant des économies.
Il se rendit de bonne heure au marché et fit ses achats avec autant de soin que quand il était chez lui. Mais maintenant, où fallait-il se diriger ? Il perdit bien des jours à errer dans les faubourgs de la ville, cherchant où il pourrait vendre sa marchandise. Tout expérimenté qu’il soit, il eut à faire à Liverpool à des coquins plus rusés encore, qui l’exploitèrent et le filoutèrent de toutes les manières, tant et si bien qu’au bout de quinze jours, il se retrouva sans un sou dans sa poche.
Il s’agissait pourtant de vivre. Alors commença pour lui un combat tel qu’il n’en avait encore jamais connu, même aux jours de sa plus grande misère. Pièce après pièce, il échangea ses bons habits contre de vraies guenilles, et en fut réduit à passer ses nuits partout où il trouvait le moindre abri contre le mauvais temps. Encore fallait-il que la police lui permette d’y rester ! Il avait connu autrefois le besoin, le froid, la faim, mais jamais une détresse pareille. À Manchester, quand tout le reste lui manquait, Phil était là, qui parvenait toujours à se procurer, en mendiant, quelques croûtes de pain ou quelques sous. Il ne put pas même trouver l’occasion de voler quoi que ce soit pour sa nourriture, bien qu’il ait traîné des heures entières autour des boulangeries. Il lui semblait que partout des regards soupçonneux le poursuivaient. Toujours dépisté par des sergents de ville, il était contraint de reprendre sa marche errante. De temps en temps, quelques personnes un peu moins pauvres que lui, lui donnaient un peu d’ouvrage et le payaient en nourriture ordinaire, de manière à tout juste entretenir la vie dans son pauvre corps épuisé. Sans abri, sans vêtements, sans pain, trop grand pour mendier, et surveillé de trop près pour voler, le pauvre Tom recueillait le fruit amer de sa faute. Pourtant Dieu veillait sur lui. Nathan et Alice, le petit Phil et Banner priaient chaque jour le Père des miséricordes de prendre soin de lui et de le ramener auprès d’eux.
Ainsi, jour après jour, Tom descendait plus bas dans l’abîme profond de la misère, tellement qu’il songeait avec regret et envie au temps où, à l’abri dans une prison, il attendait d’être conduit devant ses juges. Un jour, rassemblant tout son courage, il lança une pierre contre une vitrine de magasin, dans l’espoir que la police l’arrêterait. Mais, exceptionnellement, il ne se trouva pas un sergent de ville dans les parages, et il en fut quitte pour être sévèrement sermonné par le maître du logis. Il s’éloigna, les épaules meurtries et l’esprit plus meurtri encore. Les jours s’écoulaient lentement pour le pauvre enfant, faible de corps et d’âme, brisé, humilié, repoussé partout. Les longues nuits d’hiver, avec leurs épais brouillards montant de la mer, l’enveloppaient de leurs glaciales ténèbres. Un soir pourtant, comme il était accroupi sur un quai entre des balles de coton, et que ses yeux fatigués regardaient les vagues sombres, illuminées çà et là par les lumières éclairant l’arrière des vaisseaux, un souvenir étrange lui traversa l’esprit. Il lui sembla entendre une voix douce et paisible murmurer ces mots à son oreille : « Celui qui vaincra héritera de ces choses, et je lui serai Dieu, et lui me sera fils ».

Chapitre 12

Nathan et sa famille éprouvèrent un grand chagrin en apprenant la triste conduite de Tom. Cependant des épreuves personnelles leur firent oublier en partie leurs préoccupations à son sujet. Le médecin avait déclaré que jamais le pied de Nathan ne se remettrait suffisamment bien pour lui permettre de reprendre son ancienne et fatigante occupation. Il se demandait donc ce qu’il pourrait faire pour vivre avec ses six enfants. Kitty gagnait bien six shillings par semaine à l’usine, mais c’était bien peu pour nourrir et habiller tout ce petit monde. Banner et lui avaient examiné la question à fond sans arriver à une solution. L’avenir restait sombre. En attendant, on vivait comme on pouvait. Alice était une bonne travailleuse, et Banner lui procurait du travail deux ou trois journées par semaine chez des connaissances. On recevait aussi quelques dons, quelques livres de farine ou de pain, dont personne ne connaissait la provenance si ce n’est Banner. Ce dernier sentait son cœur s’attendrir peu à peu, et prenait toutes les précautions nécessaires pour empêcher les Bury de découvrir leur bienfaiteur anonyme.
Cependant, avant la fin de l’hiver, l’heureuse issue que Nathan avait toujours espérée se présenta. Phil fit à Mme Worthington le tableau de la misère de ses amis. Alors elle proposa à Nathan la place de veilleur de nuit dans l’usine de son mari, là où Kitty travaillait. C’était une place facile que Nathan pouvait fort bien remplir malgré son pied malade, et surtout avec l’aide d’un bon chien. Il n’était pas d’une nature dormeuse. Six heures de sommeil lui suffisaient et peu lui importait le moment où il pouvait prendre ce court repos. Rien qu’à son air vif et éveillé, il était facile de voir qu’on ne le surprendrait jamais endormi. Quant à l’honnêteté et à la fidélité, bien des citoyens de Manchester étaient prêts à lui rendre le meilleur témoignage.
Toute la famille sentit que la situation allait changer. En effet, Nathan devait toucher vingt-cinq francs par semaine. Alice pourrait enfin penser sans angoisse aux dures gelées et aux neiges abondantes de l’hiver. Sans l’absence de Tom et la tristesse du petit Phil, ils auraient été parfaitement heureux.
Tom avait un autre ami auquel sa chute et sa disparition avaient causé une vive peine. Banner avait dû subir l’humiliation de raconter à M. Watson et à M. Worthington l’inutilité de ses efforts dans l’éducation de Tom. Mais combien il fut gêné d’en parler à M. Hope, lorsque celui-ci vint, au commencement de l’année, passer quelques jours chez sa sœur ! Plus de trois mois s’étaient écoulés depuis la fuite de Tom. On avait complètement perdu sa trace, bien que Banner eût tenté plus d’une recherche auprès de la police dans différentes villes. M. Hope fut à la fois désappointé et troublé. Il avait cru voir dans ce jeune garçon des signes d’un ardent désir de devenir un chrétien, aimant Dieu comme son Père et le Seigneur Jésus comme son Sauveur et son Ami. Chaque fois qu’il avait parlé de cette bienheureuse foi, il avait vu les yeux de Tom se mouiller de larmes, ses lèvres trembler, et un air de bonheur et de surprise éclairer ses traits, comme si une nouvelle et heureuse conception de Dieu était apparue dans son cœur. M. Hope et Banner se rendirent chez Nathan pour s’entretenir avec lui de Tom. Chacun des trois, à sa manière, était un véritable ami pour l’enfant perdu et ils jugeaient qu’il valait bien la peine de se concerter pour le retrouver et, si possible, de l’empêcher de s’enfoncer plus avant dans le mal.
Leur conversation n’était pas finie, et six heures approchaient. C’était l’heure pour le veilleur de nuit de se trouver à son poste. M. Hope et Banner se disposaient à accompagner Nathan jusqu’à la fabrique. Le chemin le plus court était de passer près de la cathédrale, par cette rue étroite où Tom s’était autrefois retiré pour contempler à son aise sa première et brillante pièce d’or.

16ème samedi

Le temps était froid et triste. Tantôt il pleuvait, tantôt il gelait. Des nuages chargés de neige obscurcissaient le petit coin de ciel qu’on pouvait apercevoir au-dessus des maisons. Le cadre des portes, le châssis des fenêtres étaient blancs de givre. Un vent glacial, duquel ne pouvaient préserver même les vêtements les plus épais, s’engouffrait dans les rues exposées au nord et à l’est. Pour sortir ce jour-là, il fallait y être obligé.
– Impossible de causer en chemin, dit M. Hope, il faut attendre pour reprendre notre conversation d’être à l’abri, dans l’usine.
D’un pas rapide, l’un derrière l’autre, ils longeaient les murs de la cathédrale. Soudain Banner, qui marchait le premier la lanterne à la main, trébucha sur un corps à moitié couché contre la muraille. Il dirigea la lumière de son côté : c’était un pauvre misérable, à peine couvert de haillons ; son visage, décoloré par le froid et la faim, était en partie caché par les cheveux mouillés. La vie semblait s’être retirée de cet être pâle et défait ; les mains étaient raides et glacées. Banner, penché sur le malheureux, écarta les cheveux de son front, et s’écria d’une voix émue et troublée :
– Monsieur Hope ! Nathan ! Est-ce possible ? C’est Tom !
C’était bien lui. Il s’était traîné jusque-là dans l’intention de mourir chez lui. Comment il était revenu de Liverpool, il ne put jamais se le rappeler clairement ; il s’était mis en route, et avait réussi à se traîner péniblement jusqu’à ce qu’enfin ses regards troublés distinguèrent dans le lointain les grandes cheminées de Manchester. Cette vue avait ranimé son courage. Au prix de souffrances indescriptibles, il avait foulé pieds nus le sol couvert de glace, et à la nuit tombante, il s’était trouvé sous les murs de la cathédrale, tout près de la rue du Pèlerin, but suprême de son voyage. S’il pouvait seulement arriver à la porte, apercevoir la lueur du feu, entendre peut-être le bruit des voix lisant ou chantant autour du foyer, il pourrait, lui semblait-il, se résigner à mourir, bien qu’il faille, après la mort, paraître devant son Juge. Mais il s’était assis un instant pour se reposer et reprendre un peu de force. Il avait entendu, toujours plus vaguement, l’horloge de la tour sonner quart d’heure après quart d’heure. Il lui avait semblé qu’insensiblement la vie se retirait de lui comme la dernière lueur d’un feu qui s’éteint. Enfin, il s’était affaissé sur le trottoir en poussant un faible gémissement. À partir de ce moment-là, il ne s’était plus rendu compte de rien.
M. Hope, Banner et Nathan entourèrent Tom. Tout d’abord, un saisissement douloureux les empêcha de proférer une parole. Nathan s’agenouilla auprès de lui, lui mit la main sur la poitrine et approcha sa joue de ses lèvres entr’ouvertes. Le cœur battait faiblement. Aussitôt que Banner sut que Tom vivait encore, il passa sa lanterne à M. Hope et le souleva dans ses bras.
– Portez-le chez moi, dit Nathan. C’est tout près, et Alice est une excellente garde-malade. Ils retournèrent donc chez Nathan, tandis que M. Hope courait chercher un médecin. Tom reprit suffisamment conscience pour se sentir doucement porté par des bras vigoureux, et chaudement enveloppé. Il ne pouvait ni parler, ni regarder, mais la sensation lui paraissait si délicieuse qu’un léger soupir s’échappa de ses lèvres. Le cœur de Banner battit de joie.
Il veilla toute la nuit auprès du malade, lui faisant prendre un peu de nourriture à de courts intervalles, selon la recommandation du docteur, en s’efforçant de le rappeler à la vie. Nathan dut retourner à son poste, et M. Hope partit également après s’être assuré que le garçon ne courrait aucun danger immédiat. Banner se trouva donc seul au chevet de Tom. À mesure que les heures s’écoulaient, il pouvait voir les traits du malade se ranimer insensiblement et un sommeil bienfaisant et réparateur s’installer peu à peu. De son côté, Banner sentait naître dans son âme une profonde tendresse pour le pauvre garçon.
Il fallut une semaine entière pour que Tom soit en état de se lever et de s’asseoir auprès du feu. Le paravent, placé entre lui et la porte, le préservait des courants d’air. Phil eut une permission de sortie, et Nathan, après bien des hésitations, prit la liberté d’inviter M. Banner pour le souper. Il faut dire que depuis quelques jours son intimité avec la famille Bury avait beaucoup augmenté ; aussi après un premier moment de surprise, accepta-t-il l’invitation. Alice fut gênée tout d’abord, et Nathan cérémonieux dans son hospitalité, mais leur invité les mit à l’aise et, le repas achevé, insista même pour prendre Joey sur ses genoux. On s’assit en cercle autour du feu, dont la flamme brillante éclairait tous les visages, tandis que sur la table une chandelle brûlait en l’honneur de M. Banner. Tous rayonnaient de joie, sauf Tom dont le visage gardait bien des traces de ces longs mois de misère et de dénuement.
Alice le savait à l’avance, et Banner le supposait, mais personne d’autre ne soupçonnait que M. Hope devait venir ce soir-là pour faire ses adieux à Tom. Il devait quitter Manchester le lendemain, et ne revenir que pour la session des assises. Cependant Alice elle-même fut très surprise quand il arriva accompagné de sa sœur, qui, avec son air gracieux, laissait croire qu’elle se rendait dans un beau salon. Elle s’assit sur la chaise d’Alice et M. Hope sur le tabouret de Nathan, mais l’un et l’autre paraissaient aussi bien installés et aussi à l’aise que s’ils avaient eu un tapis moelleux sous les pieds et devant eux une belle cheminée.
– Tom ! demanda M. Hope au bout d’un moment, voulez-vous nous dire maintenant ce que vous avez fait pendant votre absence ?
– Oh ! non, dit Tom, je suis un misérable, un voleur… et vous êtes tous si bons !
Il cacha sa figure dans ses mains et se mit à pleurer amèrement.
– Tom, reprit M. Hope d’une voix douce et encourageante, vous rappelez-vous le verset que je vous ai fait apprendre dans votre Bible ?
– Oui, Monsieur, et c’est ce qui m’a ramené ici. Il me semblait que quelqu’un me le murmurait toujours à l’oreille, et tout le long de la route. Mais je ne peux pas vaincre, je ne peux pas servir Dieu !
Aucun de nous ne peut servir Dieu avant d’être devenu son enfant en Jésus Christ, dit M. Hope. Aussi longtemps que nous nous Le représentons comme un maître dur, nous ne pouvons pas Le servir. Il faut que nous apprenions à Le connaître, non seulement comme notre Maître, mais comme notre Père qui est dans les cieux. C’est quand nous réalisons que Dieu est réellement notre Père, par Jésus notre Sauveur, que nous avons la force de vaincre. Vous ne voudriez pas, n’est-ce pas, affliger et offenser un père qui ne vous ferait que vous aimer et prendre soin de vous ?
– Mais comment Dieu peut-Il être mon père ? demanda Tom en relevant la tête et en fixant sur M. Hope un regard plein de sérieux.

Tous le regardèrent en même temps comme pour lui poser la même question. M. Hope sourit et leur répondit par ces paroles : « Il est venu chez soi, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui L’ont reçu, Il leur a donné le droit d’être enfants de Dieu, savoir à ceux qui croient en Son nom ».
– C’est bien cela, s’écria Nathan. Le Seigneur Jésus nous donne le droit de devenir enfants de Dieu. Il savait ce que c’était que d’être le Fils de Dieu, et ce qu’était le ciel. Voilà pourquoi Il est descendu, afin de mourir pour nous et nous délivrer de tous nos péchés. Oui, sans Lui, nous ne pouvons rien. Sans Lui, je ne pourrais vaincre la plus petite tentation. Tom, mon garçon, si tu veux être un enfant de Dieu, et vaincre, et hériter toutes choses, tu n’as qu’à croire au Seigneur Jésus et à tout ce qu’Il nous dit dans l’Évangile.
– Je suis si mauvais ! murmura Tom. J’ai plus à vaincre qu’aucun de vous.
– Jésus sait tout cela, assura M. Hope, et Il est mort sur la croix afin que Son sang puisse effacer tous nos péchés. Il a dit : « Celui qui vaincra sera assis avec moi sur mon trône, comme moi J’ai vaincu, et Je me suis assis avec mon Père sur son trône ».
Il se fit un silence de quelques minutes, pendant lequel Tom méditait, en pressant dans ses mains amaigries celles de son petit frère agenouillé auprès de lui. Tout à coup, l’expression si triste de son visage fut transformée, comme s’il était éclairé d’un brillant rayon de soleil ; ses yeux, bien que remplis de larmes, étincelèrent et un sourire passa sur ses lèvres décolorées. Il avait l’air d’un esclave qui, au moment où il recouvre la liberté, jette loin de lui ses liens et ses pesantes chaînes.
– Ah ! s’écria-t-il, j’avais peur de Dieu. Je me Le figurais toujours irrité, je n’avais pas le courage de Le servir. Mais le Seigneur Jésus m’a aimé ; Il est mort pour moi. Il ne me repoussera pas parce que je suis un voleur et le fils d’un voleur, n’est-ce pas, Monsieur ?
M. Hope prit sur la table la Bible de Tom dans laquelle il lut ces paroles que Tom écouta avidement :
– « Et l’un des malfaiteurs qui étaient pendus l’injuriait, disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous aussi. N’es-tu pas le Christ, toi ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi. Mais l’autre, prenant la parole, répondant le reprit, disant : Et tu ne crains pas Dieu, toi, car tu es sous le même jugement ? Et pour nous, nous y sommes justement ; car nous recevons ce que méritent les choses que nous avons commises. : mais Celui-ci n’a rien fait qui ne doive pas se faire. Et il disait à Jésus : Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume. Et Jésus lui dit : En vérité, je te dis : Aujourd’hui tu seras avec Moi dans le paradis ».

Chapitre 13

Une vie nouvelle avait commencé pour Tom. Sa vie d’autrefois si sombre, si triste, où il n’avait eu ni père, ni amis, était passée pour toujours. Chaque soir maintenant, lorsqu’il se couchait, et le matin, quand il ouvrait les yeux au demi-jour de sa cave, la pensée de Dieu remplissait son cœur d’une calme et paisible satisfaction. Le dénuement, la faiblesse, l’abîme de pauvreté et de misère où il était plongé, n’étaient rien pour lui par rapport à l’assurance qu’il possédait désormais. Tout faible qu’il était, tout abattu par le souvenir de ses péchés passés ou par la tentation présente, il n’en était pas moins un enfant de Dieu. Il n’en savait pas beaucoup plus long des bonnes nouvelles que le Sauveur du monde est venu nous apporter. Les paraboles, les enseignements de notre Seigneur, Ses miracles, les œuvres puissantes qu’Il avait opérées lui étaient presque inconnus. Il n’avait lu aucune des épîtres écrites par les disciples de Christ, après Sa mort, pour l’instruction de ceux qui croiraient en Lui. Il était aussi peu avancé et aussi simple dans la connaissance de l’Évangile que le petit enfant qui s’avance en trébuchant jusqu’à son père.

17ème samedi

Tom n’en savait pas davantage, mais il répétait ce doux nom de Père avec confiance et de tout son cœur. Il recherchait la face de Dieu et, de sa voix tremblante, s’écriait : « Mon Père qui es aux cieux ! »
Cette transformation s’étendit de lui-même à tout ce qui l’entourait. Il aimait ses amis d’une affection nouvelle. Leur demeure était pour lui, encore plus qu’auparavant, le lieu le plus agréable de la terre. Pourtant il commençait à se sentir assez bien pour travailler et ne voulait pas vivre plus longtemps à la charge de Nathan et d’Alice. Cependant ceux-ci l’engagèrent à rester quelques jours de plus, lorsqu’il parla de les quitter pour retourner dans son pauvre logis.
Tom voyait clairement son devoir. Il pria Banner de lui apporter son livret de caisse d’épargne resté dans la malle que celui-ci avait prise en garde. Le premier jour qu’il put sortir seul, il se traîna d’un pas faible et chancelant le long des rues encombrées. Il avait pris son livret en vue de retirer toutes ses économies. Il pensait avoir besoin de tout. Il devait rendre à Banner ce qu’il avait déboursé pour compenser la pièce d’or volée, et remplacer la pièce fausse qu’il avait passée au marchand de fruits du marché. Il voulait d’autre part payer le docteur qui l’avait si souvent visité, et dédommager Nathan et Alice de leurs soins et de leurs bontés envers lui. Si, tout cela étant réglé, il lui restait encore quelque chose, Tom l’emploierait à recommencer son commerce. Le commis lui remit sept belles pièces d’or et quatre shillings en argent. Leur tintement, au moment où il les reçut dans sa main, aurait résonné six mois auparavant à ses oreilles comme une délicieuse musique. Mais à ce moment, ces mêmes mots retentirent doucement : « Mon Père ! » Était-ce à ses oreilles ou dans son cœur ? Il le savait à peine. Le sourire qui brilla sur son pâle visage était bien étranger à l’argent qu’il tenait à la main : l’amour de l’argent s’était éteint devant l’amour de Dieu.
Comme il s’en retournait lentement à la rue du Pèlerin, il entendit la voix d’Alice qui l’appelait. Se retournant, il la vit courir pour le rattraper et lui offrir l’appui de son bras vigoureux. Tom hésita. Elle était si gentille et si propre sous sa robe d’indienne, son chapeau de paille et son châle, tandis que lui était si déguenillé. Il portait encore les vêtements avec lesquels il était revenu à Manchester, si bien qu’il ne lui semblait pas convenable de marcher avec elle. Mais, sans lui laisser le temps de répondre, Alice passa le bras de Tom dans le sien et se mit à marcher auprès de lui d’un pas lent et ferme.
– Eh bien ! Tom, dit-elle gaiement, qu’avez-vous là de si bien enveloppé ? On dirait un billet de banque, à la manière dont vous le tenez.
– Oui, Alice, et plus qu’un billet de banque. J’ai là sept pièces d’or et quatre shillings : toutes les économies que j’avais faites avant d’aller à Liverpool. M. Banner sait tout.
-Sept pièces d’or ! Mais c’est une fortune. Comment avez-vous pu économiser tant d’argent !
Tom eut le temps de raconter tout cela à Alice et de la mettre au courant de ses projets avant d’arriver au coin de la rue du Pèlerin. Ils aperçurent alors un homme d’un certain âge, à l’air robuste cependant, aux cheveux grisonnants, au visage ridé. Il promenait autour de lui des regards inquiets et perçants. Il était vêtu proprement, quoique d’habits grossiers, et portait sur l’épaule un sac d’outils de menuisier. Ni Alice ni Tom n’y prêtèrent attention, tant ils étaient absorbés par leur conversation.
Mais l’étranger, saisissant Tom par l’épaule, lui dit d’une voix rude et forte :
– Tom Haslam ! Tu es Tom Haslam ?
Tom tressaillit comme s’il avait été brusquement tiré d’un rêve agréable, et regarda l’étranger avec un sentiment de terreur. Il n’avait de ses traits qu’un souvenir confus, mais suffisant cependant pour qu’un frisson parcoure tout son être. Il serra nerveusement le bras d’Alice et s’appuya sur elle, car le peu de force qu’il avait l’abandonnait. Ses doigts inertes laissèrent échapper l’argent qu’il tenait dans sa main, et qui tomba sur le trottoir, tandis que ses lèvres murmurèrent : « mon père ! »
– Eh ! Oui, mon garçon. C’est bien ton père, dit l’homme en se baissant pour ramasser le petit paquet. Mais qu’est-ce que cela ? De l’argent, Tom ? Voyez-vous ? De l’argent… et pas mal encore !
Le père Haslam tournait et retournait les pièces dans sa main et les faisait sonner, tandis que Tom luttait pour rattraper son souffle et sa voix. Au premier moment, il n’avait rien vu qu’un tourbillon confus autour de lui. Alice l’avait soutenu, sans quoi il se serait affaissé aux pieds de son père. Enfin, il recouvra assez de force pour quitter le bras de la jeune fille, et il posa une main suppliante sur celui de son père.
– Ce sont toutes mes épargnes, dit-il d’une voix haletante ; mais je dois tout cela, et en partie à M. Banner, le sergent de ville.
Ce mot fit une certaine impression sur notre homme, et Tom continua plus facilement :
– Il m’a prêté une pièce d’or, et il faut que je la rembourse ; puis j’ai une pièce fausse à remplacer ; enfin, je dois payer M. Bury chez lequel j’ai été malade. Rendez-moi cet argent, mon père.
– Je ne vais certainement pas le faire ! dit Haslam en le mettant dans sa poche. Tes histoires ne m’intéressent pas. Crois-tu donc que je ramasse l’argent comme de la boue ? Mais qui est cette jeune fille qui est avec toi ? Une gentille fillette vraiment !
– Je suis Alice Bury, dit-elle. Notre maison est là, tout près. Voulez-vous y entrer pour parler avec votre fils ? Nous ne pouvons rester ici… sinon tous les voisins vont sortir ! Par ici, s’il vous plaît.
Tom suivit Alice d’un pas chancelant et, en entrant, se laissa tomber épuisé sur une chaise, tandis que son père se tenait sur le seuil de la porte regardant l’argent et le comptant avec satisfaction. Alice avait un peu peur de lui, car elle savait qu’il avait passé huit ans en prison. Cependant elle l’invita poliment à entrer et lui avança une chaise près de Tom.
– Eh bien ! Mon garçon, dit Haslam, tu es content de revoir ton père, hein ? Tu as grandi, mais tu es comme une allumette. Tu as été plus maltraité que moi. Tu aurais mieux fait de marcher sur mes traces, Tom. Après tout, ce n’est pas si mal, quand tout est dit et fini, d’être logé et nourri gratis pendant huit ans…
En dépit du rire bruyant qui accompagna ces paroles, la figure d’Haslam était sombre. Elle respirait la vengeance, et sa gaieté n’était que feinte. Tom le regardait fixement sans pouvoir en détacher ses yeux. Depuis si longtemps il avait redouté la libération de son père, et maintenant que ce malheur était tombé sur lui, il était incapable de penser ou de parler. De son côté, Alice demeurait immobile. Enfin, Haslam, troublé par le regard fasciné de Tom, s’écria en jurant :
– Je suis ton père ou je ne suis rien ! Tu dois me reconnaître et m’obéir, ou nous verrons bien quel est le plus fort ! Allons, garçon, parle ! Es-tu content que je sois libéré ?
– Non, murmura Tom presque en dépit de lui-même.
Et Haslam se mit à rire de nouveau, plus fort et plus brutalement qu’auparavant.
– Voilà un bon fils ! s’écria-t-il, un très bon fils ! Tu as encore une ou deux choses à apprendre avec moi. Et où est mon autre garçon ? Où est le petit Phil ?
Alice était sur le point de répondre, car les lèvres tremblantes de Tom semblaient ne pouvoir proférer une parole. Au prix d’un violent effort, Tom s’élança de son siège, posa la main sur celle d’Alice, et rencontrant avec calme le regard irrité de son père, il dit d’un ton ferme :
– Phil est sain et sauf avec de bons amis. Mais je ne vous dirai pas où il est. Non, jamais, pas même si vous me battiez à mort… Laissez-le tranquille, il est bien soigné. Oh ! père, père, pour l’amour de Dieu, laissez-le tranquille !
– Eh bien, eh bien, dit Haslam, il n’y a rien qui presse. J’attendrai bien un jour ou deux. Mais il faut que je voie mes enfants tous les deux. Allons ! Tom, soyons amis. C’est un triste accueil que tu fais à ton père au bout de huit ans. Je veux me conduire bien avec toi. Je suis un homme changé, Tom. C’est l’aumônier de la prison qui l’a dit, et il doit le savoir. Je me suis rangé maintenant, mon garçon. Toi et moi, nous allons vivre comme des gens honnêtes et recommandables.
Un sourire déplaisant passa sur son visage ; mais ni Tom ni Alice ne le remarquèrent. Ils entendirent seulement ses paroles, et un léger espoir s’éleva dans leur cœur. Un instant après Haslam annonça qu’il allait chercher un logement, et dès qu’il aurait trouvé quelque chose de convenable, il reviendrait prendre Tom, car il comptait bien ne pas se séparer de son fils. Bientôt aussi ils feraient revenir Phil auprès d’eux. En disant cela, il partit, emportant avec lui l’argent de Tom. Sans oser dire un mot, Tom et Alice le suivirent des yeux dans la rue. Il marchait la tête haute comme le plus honnête homme du monde. Tom se laissa retomber sur sa chaise et cacha son visage dans ses mains.
– Oh ! s’écria-t-il, si je pouvais ne jamais le revoir ! Je voudrais que l’un de nous soit mort…
– Allons, allons ! dit Alice d’une voix douce. C’est votre père, Tom. D’ailleurs, il est peut-être changé, comme il le dit. Le Seigneur Jésus ne repoussa pas le brigand ; nous ne devons pas le faire non plus, n’est-ce pas ? Et puis, souvenez-vous que vous avez un autre Père, Tom.
Oui, Tom avait un autre Père. Mais, dans la vivacité et la soudaineté de son trouble, il éprouvait de la répugnance à donner à Dieu le même nom que celui qui appartenait à Haslam. Ce mot de père avait pour lui deux sens bien différents ; l’un, lui apportait une paix ineffable, si pleine de grâce et de consolation, qu’une heure auparavant il ne pouvait s’empêcher de se le murmurer à lui-même ; l’autre, si rempli de honte, de misère et de terreur, que ses lèvres tremblaient quand il devait le prononcer à haute voix. Il y avait à peine une heure qu’il parcourait les rues et disait : « Mon Père ! » en regardant le petit coin de ciel qu’il apercevait entre les toits des maisons. Une céleste harmonie remplissait alors son cœur. Maintenant, il semblait que ce mot n’était plus qu’un son de haine et de dérision.
Aussitôt que Tom se sentit un peu reposé, il sortit. Les rues tumultueuses ne lui offraient pas la moindre retraite où il puisse se réfugier pour réfléchir à son aise. Il soupirait après un coin paisible pour confier à son Dieu ses inquiétudes et angoisses profondes. Mais il n’y en avait pas pour un pauvre garçon comme lui. On ne lui permettait pas de s’asseoir sur le seuil d’une porte ; et, quand il se présenta à la porte de la cathédrale, le sacristain le chassa comme un vagabond. Enfin, il se glissa sous les échafaudages dressés auprès de la grosse tour qu’on réparait et s’assit sur une des grosses pierres qui devaient servir à sa reconstruction.
C’était le milieu du jour, à l’heure du repas des ouvriers. Et malgré le courant incessant des gens qui allaient et venaient sous ses yeux, il se trouvait seul dans l’enclos de l’église.
Le soleil brillait et répandait une douce chaleur. Juste au-dessus de sa tête, il pouvait voir un coin de ce pâle ciel d’hiver que la brume et la fumée ne voilaient pas complètement. Sans le comprendre, ce spectacle avait pour lui quelque chose d’apaisant. Son esprit se calma peu à peu. Enfin il put dire en son cœur, non plus avec la même joie et le même élan, mais avec la certitude d’un amour fidèle et tout-puissant : « Oui, j’ai un autre père : mon Père qui est dans les cieux ! »

18ème samedi

Chapitre 14

Haslam trouva une chambre à louer dans une rue voisine d’une prison qu’il connaissait bien. C’était assez loin de la rue du Pèlerin, surtout pour Tom, qui était encore faible. Mais aux yeux d’Haslam, ce n’était pas un inconvénient. Cependant il tenait à la bonne opinion de Nathan Bury et plus encore à celle de Banner, car il était placé sous la surveillance de la police, et il était prudent de se mettre bien avec les agents. Aussi paya-t-il à Banner ce que Tom lui devait, et remit-il vingt-cinq francs à Alice pour les soins qu’elle avait donnés à Tom pendant sa maladie. Du reste de l’argent, Tom n’entendit plus parler ; seulement son père et lui vécurent fort bien pendant une semaine ou deux. Haslam était assez habile dans l’art de la cuisine, et n’était pas fâché de se dédommager du régime sévère de la prison. Les forces de Tom revenaient bien lentement. La cour que la chambre surplombait était petite et encombrée d’habitants ; l’air n’était purifié que par un âpre vent d’est, bien trop froid pour permettre à Tom de sortir. Aussi restait-il la plupart du temps à grelotter au coin d’un maigre feu, lisant sa Bible assidûment, tandis que son père dormait étendu sur un matelas, ou fumait sa pipe tout le long du jour. Il sortait généralement le soir, et rentrait à quatre ou cinq heures du matin. Où allait-il ? Que faisait-il ? Tom n’osait pas le lui demander.
Il y avait toujours entre Tom et son père un sujet de contestation qui menaçait chaque jour d’éclater en une dispute mortelle. Haslam, pour une raison ou une autre, était déterminé à découvrir Phil et à le réclamer. Tom aurait préféré mourir que de révéler la retraite de son jeune frère. Nathan Bury et Banner se tenaient aussi sur leurs gardes, et Haslam reconnut que ni force ni fraude ne lui servirait à dévoiler le secret. Il tenait par-dessus tout à éviter d’éveiller les soupçons de Banner : ce fut un frein salutaire dans sa conduite envers Tom ; si bien que le pauvre garçon fut aussi surpris que soulagé de voir qu’il vivait avec son père plus facilement qu’il ne l’aurait pensé. À mesure que sa crainte de Haslam diminuait, il commençait à éprouver pour lui quelque affection et l’espérance qu’un jour ou l’autre son père pourrait arriver à partager sa foi. Lui-même n’avait-il pas été un voleur ? Et cependant, de jour en jour, Dieu lui apparaissait plus clairement comme son Père céleste. Les progrès étaient lents, mais sûrs, et Tom croyait toujours plus fermement à l’amour infini de Dieu et à Sa compassion envers tous les hommes, quels que fussent leurs péchés. Si donc Dieu aimait son père, à combien plus forte raison lui, son fils, devait-il l’aimer et l’honorer selon Son commandement, en lui obéissant dans toutes les choses bonnes et légitimes ! La seule résistance qu’il lui opposait concernait Phil ; et cela, il le faisait avec autant de douceur que de fermeté.
Aussitôt qu’il fut assez fort, Tom reprit son commerce dans le quartier où il avait travaillé autrefois. Il portait un panier de légumes ou de poisson sur la tête, car il n’avait plus les moyens de louer l’âne et la voiture. Banner s’était bien demandé s’il ne devait pas lui avancer l’argent nécessaire pour reprendre son commerce d’autrefois ; mais il jugea prudent d’attendre quelques mois, afin de voir comment Haslam se conduirait. Pour le moment, tout ce que Tom gagnait passait dans la poche de son père, et Banner n’avait pas envie de soutenir un fainéant. Il n’était pas très facile de procurer à Haslam un emploi régulier. Il semblait très actif dans ses recherches pour trouver du travail ; mais toujours le secret de sa situation vis-à-vis de la justice perçait de quelque manière. Comment ? Banner ne put jamais s’en rendre compte. Deux fois, au moment où il semblait assuré d’une place, Haslam lui-même se donna pour ce qu’il était, et il vit ces places lui échapper avec un sentiment secret de satisfaction. En réalité, son désir de travailler n’était que simulé et destiné à tromper Banner. De temps à autre, il faisait une journée ou une demi-journée. Cependant, il n’était jamais à court d’argent pour se procurer une nourriture recherchée ou des boissons alcoolisées.
Avec cela, il était si tranquille, que Banner, avec toute sa perspicacité, le tenait pour le meilleur homme qu’il n’ait jamais rencontré à la sortie de prison. Toutefois il hésitait toujours à engager Tom dans des affaires plus importantes. Le pauvre garçon continuait à se traîner péniblement, portant un lourd panier sur sa tête brûlante ou sur ses épaules voûtées. Il luttait courageusement pour gagner le pain quotidien qu’il demandait à son Père céleste de lui accorder. Quand il disait : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien », ce n’était jamais avec l’idée de rester tranquille au coin du feu, attendant que ce pain lui tombe du ciel comme la manne. Il se chargeait de sa marchandise vaillamment, par tous les temps, reconnaissant toujours que c’était de Dieu qu’il tenait le fruit de son travail.
Malgré toute sa bonne volonté et le désir de Banner de lui être utile, le pauvre garçon ne réussissait plus comme autrefois. Sa santé s’était beaucoup affaiblie et souvent il était obligé, au milieu de ses courses, de s’asseoir et de se reposer pendant une demi-heure. Comme il ne pouvait pas porter grand-chose, il ne gagnait que le strict nécessaire. Il ne pouvait se nourrir que d’aliments grossiers et peu nourrissants. Souvent, le soir, quand son père se préparait à lui-même un souper appétissant, Tom sentait l’aiguillon de la faim plus cruellement que dans les jours de sa plus grande misère.
Combien il était tenté de se laisser aller au mécontentement, et même de douter des soins de Dieu, alors que relégué dans un coin trop obscur pour lire sa Bible, il n’avait qu’une croûte sèche pour toute nourriture. Il voyait son père déguster avec satisfaction un repas savoureux. Jamais celui-ci n’aurait offert quoi que ce soit à son fils et pourtant une bonne nourriture aurait fait tant de bien à Tom ! Il le sentait de jour en jour davantage, à mesure que s’élevaient les froides bises du printemps qui perçaient ses misérables vêtements et rendaient sa toux plus fatigante. Dieu l’instruisait dans Son amour d’une manière étrange, semblait-il. Pourtant, du milieu de sa misère, de sa faim et de son dénuement, il ne cessait de regarder vers Dieu et de L’invoquer comme son Père.

Un jour, il décida d’aller parler à Nathan Bury. Les pensées de Tom remplissaient son cœur de paix, et Nathan ne tarda pas à s’en réjouir. Ils se rencontrèrent sur le large trottoir qui longeait l’hôpital. Ici et là, des bancs avaient été placés à la disposition des personnes fatiguées ou qui désiraient observer le va-et-vient des passants. Nathan tenait la petite Lucy dans ses bras, et se promenait de long en large aux brefs rayons du soleil de mars, quand Tom arriva de son côté de son pas languissant, son panier vide à la main. Il fut heureux de voir Nathan et de s’asseoir un moment avec lui au pied de la statue de Wellington. Ce pauvre garçon, à l’apparence si frêle et si chétive qu’il semblait incapable de devenir un homme vigoureux, était cependant un conquérant plus noble encore que le héros dont la statue se dressait devant lui. Alors que les passants ne voyaient en lui qu’un mendiant en haillons, les anges du ciel qui avaient eu de la joie lorsqu’il s’était repenti, reconnaissaient en lui un enfant de Dieu.
– M. Bury, hasarda Tom, si Dieu est comme un père, je voudrais bien que tous les pères soient davantage semblables à Dieu.
– Eh bien ! Mon ami, répondit Nathan en pressant contre lui la tête de son enfant, c’est là ce que je demande toujours. Je voudrais être pour ces petits, aussi tendre, aussi vigilant, aussi plein d’amour que Dieu l’est pour nous. Si jamais j’ai à les reprendre un peu sévèrement, cela me fait beaucoup de peine et il m’est très dur d’y repenser ensuite. Je suppose que le Seigneur éprouve quelque chose de pareil. Il Lui en coûte d’avoir à corriger Ses enfants, mais nous sommes si rebelles qu’Il est souvent contraint de le faire.
– Pensez-vous, continua Tom à voix basse, que Dieu sache réellement ce que nous avons à manger et à boire, et les vêtements que nous portons ?
– Mais bien sûr. Est-ce que je ne sais pas qu’Alice a une pièce à sa bottine, que Polly a besoin d’une robe neuve, et ce que nous avons à manger aujourd’hui ? Je ne serais pas digne d’être père si je ne m’inquiétais pas de toutes ces choses et si je ne me préoccupais pas de la façon de répondre aux besoins de chacun.
Les regards de Nathan tombèrent sur la figure pâle de Tom, et il reprit encore plus sérieusement :
– Il y a des choses qui ne sont pas faciles à comprendre. Quand j’étais colleur d’affiches, cela me gênait beaucoup de ne pas savoir lire, et je n’ai jamais pu l’apprendre. Je dois avoir quelque chose de travers dans la tête, car il y a des lettres que je n’ai jamais su distinguer entre elles. Aussi ma femme avait-elle l’habitude de déchirer un coin de mes affiches, toujours le même, de peur que je ne perde mon emploi en les collant sens dessus dessous. Mais un soir qu’elle s’était fiée à la clarté du feu – et nous n’en avions pas beaucoup – elle déchira un mauvais coin, juste l’opposé du coin ordinaire. Tu comprends… Le lendemain, je sortis pour coller mes affiches, et toutes se trouvèrent posées à l’envers. Je me sentais bien un peu drôle. Après chaque affiche, je m’arrêtais pour la regarder, mais sans me rendre compte de ce qu’il y avait. Mon ignorance m’empêchait de comprendre pourquoi elles n’avaient pas bonne façon, et pourtant cela me tourmentait. Depuis lors, quand les choses ne vont pas à mon gré, je pense aux affiches mal collées. Nous ne pouvons pas les lire ! Mais avec un peu plus de sens, nous en déchiffrerions quelque chose, même à l’envers. Quoi qu’il en soit, un peu plus tard, tout sera redressé, et nous lirons couramment d’un bout à l’autre.
– Dieu nous apprendra à lire, alors ? dit Tom en souriant.
– Certainement, reprit Nathan. Je donnerais bien vingt shillings, là, tout de suite, pour pouvoir enseigner à la petite son alphabet. Le verset de dimanche dernier était : « Ils seront tous enseignés de Dieu ». Certainement Il a voulu se réserver à Lui-même de le faire comme moi je serais si content de le faire pour Lucy. Ah ! Là-haut, Tom, je ne serai plus stupide et ignorant, et toi tu ne seras plus malade et affamé. Toi et moi, nous apprendrons de Dieu Lui-même, mon garçon, et les affiches ne seront plus collées sens dessus dessous.
– Nathan, dit Tom, après un moment de silence, je n’ai jamais tant soupiré après Phil… mais mon père me guette, et je n’ose pas aller le voir. Je lui ai envoyé hier, par un enfant, une pomme avec mes amitiés. Voilà six semaines que je ne l’ai vu !
– Eh bien ! dit Nathan avec un soupir, je comprends que cela te coûte, mais il est sain et sauf, là où il est. Qui sait ? Peut-être qu’un jour ton père tournera bien. Peut-être, si nous savions déchiffrer son affiche qui est mal collée, nous verrions quelque part, au commencement, au milieu ou à la fin : « Ici le père de Tom tourna bien », ou quelque chose comme cela. C’est ça qui serait beau et étonnant ! Qu’en dis-tu, Tom ?
– Ah ! dit Tom, les yeux pleins de larmes, nous serions dédommagés de tout, alors.
Il resta un moment silencieux, sans voir la foule qui passait devant lui, absorbé dans la pensée du bonheur qu’il éprouverait à avoir un bon père. Les paroles de Nathan lui étaient allées droit au cœur et lui avaient fait plus de bien qu’un repas succulent. L’horloge sonnait deux heures. Il serra la main à Nathan, embrassa la petite fille et courut avec son panier au marché renouveler sa provision.

19ème samedi

Chapitre 15

Tom était soutenu au milieu de ses difficultés et de ses épreuves par l’espérance qu’un jour le cœur de son père pourrait être changé comme le sien l’avait été. Il surmonta complètement le sentiment d’envie avec lequel il le voyait prendre ses repas. L’humiliation d’appartenir par les liens de parenté à un homme tel qu’Haslam fit place à une douleur pleine de compassion. Au lieu d’invoquer Dieu son Père contre son père selon la chair, il commença à prier pour celui-ci avec une ardeur persévérante. Il lui donnait le nom de père sans aucun sentiment de révolte intérieure et même, autant que cela dépendait de lui, s’efforçait de l’honorer et de lui obéir. Tom était obligé de faire et de supporter certaines choses qui n’étaient pas en harmonie avec les sentiments et les désirs nouveaux de son cœur ; mais il le faisait pour obéir à son père. Il renonça par exemple à suivre une école du soir. À dire vrai, il était parfois bien fatigué pour entreprendre le soir la longue course qui le séparait de l’école. Le dimanche seulement, jour qu’il considérait comme appartenant au Seigneur, il résistait à Haslam. Ni menace ni persuasion ne purent l’entraîner à transgresser ce saint jour.
Un soir, sa journée de travail finie, il s’était mis à lire dans sa Bible usée, lorsque son père fumant sa pipe devant le feu, l’engagea à lire à haute voix. Tom en était arrivé dans sa lecture aux versets suivants qu’il lut d’une voix ferme : « Quel est l’homme d’entre vous, qui, si son fils lui demande un pain, lui donne une pierre, et s’il demande un poisson, lui donne un serpent ? Si donc vous, qui êtes méchants, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Matthieu 7. 9 à 11).
– Qu’est-ce que cela signifie ? fit Haslam avec un sourire moqueur.
– Je ne sais pas bien, répondit Tom timidement. Il me semble que cela veut dire que Dieu est mieux disposé à nous donner de bonnes choses que les pères ne le sont parfois à en donner à leurs enfants. Il est dit : « Combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! »
– Et qui est ton Père qui est dans les cieux ?
– Dieu ! dit Tom.
– Et un Père dont tu peux te vanter ! continua Haslam. Tu es naïf d’appeler Dieu ton Père ! Sait-Il seulement que tu es en haillons et que tu as faim ? Moi, je sers le diable, et c’est le meilleur maître. Lequel de nous deux est le plus enviable, toi ou moi ?
– Moi, dit Tom sans hésiter.
– Toi ? fit Haslam en ricanant. Et pourquoi ?
– Je suis déguenillé et misérable, dit Tom, mais je suis heureux, et personne au monde ne peut troubler mon bonheur. Vous ne pourriez pas me l’ôter, mon père. Un jour ou l’autre, quand Dieu le jugera bon, je vivrai plus à l’aise. Je n’ai qu’à attendre. Mais ce que vous avez à attendre, vous, c’est le jugement, la douleur, la colère quand viendra l’heure des rétributions ! Ô mon père ! Si vous pouviez seulement croire ce que je crois !
– Qu’est-ce que tu crois ? demanda Haslam en bourrant sa pipe à nouveau et en tisonnant le feu avec le pied.
– Je ne sais pas très bien l’exprimer, répondit Tom avec empressement, mais le voici à peu près. Dans le temps où je ne m’occupais pas encore de Dieu, où je ne savais rien de Lui, Il m’aimait déjà. Il m’a envoyé M. Hope, M. Banner et Nathan Bury pour m’apprendre que le Seigneur Jésus est venu dans ce monde pour être mon Sauveur. Alors je voulus croire en Lui pour être lavé de mes péchés. Dès ce jour-là, Dieu est mon Père et moi son enfant. Jésus nous a tous tellement aimés qu’Il a donné Sa vie pour nous en mourant sur la croix. Maintenant, Il est retourné au ciel pour nous y préparer une place. Je n’ai qu’à L’attendre un peu, puis Il viendra me chercher. Si seulement vous vouliez croire au Seigneur Jésus pour être sauvé, mon père ! Dieu serait votre Père !
– Qu’est-ce que je ferais d’un père ? dit Haslam en jurant. Je saurai bien me défendre tout seul et soutenir le jugement dont tu parles. Mais ce qu’il me faut, c’est mon petit Phil. Et lui, je l’aurai ! Où est-il ? Je te le demande encore une fois. Si tu me le caches plus longtemps, je serai capable de te tuer.
Une ombre sinistre passa dans le regard d’Haslam qui fit trembler Tom. Toutefois le courage ne tarda pas à lui revenir.
– Je n’ai pas peur de vous, dit-il. (Comme il parlait, ses yeux brillaient, son visage s’animait). Vous pensez peut-être que nous sommes seuls et qu’il n’y a personne entre nous… mais Dieu est ici ! Il voit tout ce que nous faisons, entend tout ce que nous disons et Il peut me protéger. Et je sais qu’Il me protégera. Toutefois, si c’est Sa volonté que vous me tuiez sur place, alors Il me recevra dans son beau ciel et je verrai le Seigneur Jésus. Dieu est dans cette chambre, mon père !
Il semblait que les yeux brillants de Tom voyaient plus loin que Haslam ne pouvait voir. Celui-ci regarda tout autour de lui avec un sentiment de terreur qu’il ne connaissait pas auparavant. Il se laissa retomber sur sa chaise, d’où il avait bondi dans sa colère, et voulut siffler un air gai, mais ses lèvres tremblaient. Il reprit sa pipe et la remit à sa bouche.
– As-tu déjà demandé à Dieu ces biens qu’Il t’a promis ? demanda-t-il après un long silence.
– Oui, dit Tom tranquillement.
– Les as-tu reçus ? continua-t-il d’un ton railleur.
– Certainement, dit Tom. Avant de savoir que Dieu était mon Père, je Lui demandais des habits, de la nourriture, de l’argent, et Il me les donnait. J’avais deux habillements complets en fort bon état. J’avais abondamment de quoi manger, sept pièces d’or et quatre shillings à la caisse d’épargne. Tout cela, ce sont autant de biens, n’est-ce pas ?
Haslam fit un signe de tête affirmatif.
– Autrefois, continua Tom, je me figurais Dieu comme un maître qui me payait mon salaire. Aujourd’hui tout est changé. Il est mon Père et je n’ai besoin de rien d’autre que ce qu’Il juge bon de me donner. Dès qu’il en sera temps, Il me procurera de quoi me nourrir et me vêtir. À Liverpool, quand je souffrais de la faim, des pensées étranges traversaient mon esprit. Je ne les comprenais pas alors… je les comprends maintenant. S’Il jugeait meilleur pour moi de tomber dans la rue et d’y mourir, je n’en serais pas moins assuré qu’Il me conduirait droit au ciel.
Haslam ne parla plus. Mais sa pipe achevée, il recula sa chaise en traitant Tom d’hypocrite, et partit pour sa mystérieuse course nocturne.
Tom se retrouva donc seul dans la chambre. Mais elle n’était ni vide ni solitaire cette chambre pauvre, sale, délabrée, aux murs humides et dont le sol gardait l’empreinte des pas. Le feu mourant l’éclairait à peine, mais cette demi-obscurité la faisait paraître à son avantage. De la chambre au-dessous, occupée par une famille nombreuse, arrivait un bruit de rires grossiers et de disputes. Mais Tom, toujours penché sur le foyer presque éteint, ne voyait ni n’entendait rien de ce mouvement extérieur. Autrefois, la pensée que Dieu le voyait sans cesse le remplissait de terreur, car c’était le seul côté par lequel son esprit avait saisi l’idée de Dieu. Maintenant qu’il avait appris à appeler Dieu son Père, la pensée de Sa présence continuelle avait transformé sa vie entière en un saint et joyeux service.
Dans sa lecture assidue de l’Écriture, il avait rencontré cette parole : « Vous me laisserez seul ; toutefois je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi ». Il semblait à Tom qu’il pouvait s’approprier ces paroles. Souvent, comme ce soir-là dans son obscur réduit ou le jour au milieu de ses fatigues et de ses souffrances, ces mots lui revenaient à l’esprit avec une force et une douceur indicibles. Il oubliait tout, alors, la méchanceté de son père, sa faiblesse croissante, l’excès de sa misère, pour se répéter à lui-même : « Je ne suis pas seul, parce que mon Père est avec moi ».

Chapitre 16

La semaine de Pentecôte était, pour les habitants du comté de Lancastre et notamment pour les ouvriers qui travaillaient le coton jeunes et vieux de ce district, un temps de congé et de fêtes.
Chacun, en vertu de l’ancienne coutume, se sentait une sorte de droit d’attendre qu’un plaisir quelconque lui soit offert. Cette année-là, la fête de Pentecôte était tardive, et une surprise agréable était réservée à Tom. De grand matin, un des enfants Bury lui apporta un paquet, portant cette inscription bien connue de Banner : À Thomas Haslam, avec les meilleurs vœux de R. Banner. Le colis contenait un habillement complet, neuf, de drap solide, et des souliers tels que Tom n’en avait pas eu depuis que son père avait mis en gage tous les effets qu’il possédait avant sa malencontreuse fuite à Liverpool.

20ème samedi

Tom en pleura de joie… puis il s’habilla à la hâte pour rejoindre Banner à l’église où il lui avait donné rendez-vous. En effet, il le trouva en uniforme, attendant à la porte que la congrégation se réunisse. Tom lui serra la main sans pouvoir prononcer une parole, et Banner, non moins ému, lui indiqua un banc où il devait se placer dans l’église. C’était celui que lui-même occupait tout près de l’orgue, une fois son service terminé. Tom trembla au moment où les premières notes profondes et vibrantes se firent entendre. Ce n’était pas de crainte, mais comme un frémissement de bonheur. L’instant d’après, sa voix faible mais pure se joignit au chant des cantiques, et son être tout entier se sentit débordant de joie.
Un autre plaisir lui était réservé : l’avant-goût d’un bonheur auquel il n’avait même pas songé. En sortant de l’église, Banner lui remet un billet l’invitant à accompagner, le jeudi suivant, l’école de Phil dans une excursion en campagne, à Alderney. Le chef de l’institution avait autorisé Tom à se joindre aux écoliers. On devait partir à cinq heures du matin pour passer la journée entière à la campagne. Tom considéra ce billet avec une sorte de respect. Il lui semblait que la perspective d’un tel bonheur chasserait le sommeil de ses yeux dès la nuit suivante.
À l’aube du lundi, la ville se mit en fête. Selon la coutume toutes les écoles du dimanche de la ville, élèves et moniteurs, se dirigeaient, musique et bannières en tête, vers le square Sainte-Anne, lieu du rendez-vous général. Une procession interminable se formait là et se rendait, au travers d’une foule de spectateurs, jusqu’à la cathédrale.
Tom fut debout à l’aube, mais la ville s’était levée avant lui. Le soleil, perçant les nuages qui le voilaient, éclaira des rues déjà bruyantes et joyeusement animées. À mesure que la matinée s’avançait, on commença à entendre les sons lointains de la musique des différents quartiers qui tous tendaient vers le même but. De toutes les rues latérales, on voyait déboucher, les unes après les autres, de longues files d’enfants en habits du dimanche, marchant au rythme de la musique. Tom avait espéré pouvoir se glisser dans un coin du square Sainte-Anne, mais deux rangs serrés de sergents de ville en gardaient les abords afin de réserver toute place aux enfants des écoles. Tom fut écarté comme les autres. Il courut s’assurer une bonne place sur le chemin de la cathédrale devant laquelle toute la procession devait défiler. Le but de son ambition était de voir passer le petit Phil au milieu de ses camarades.
Il réussit en effet à se placer près du porche de l’entrée principale avant que la foule ne soit devenue trop compacte. Il semblait que tout Manchester était sur pied pour voir ce cortège d’enfants. Enfin la colonne défila en suivant la voie frayée par les sergents de ville. Tom regardait attentivement passer école après école. Tout à coup résonnèrent des hourras et des bravos plus forts que tous ceux qui, jusque-là, avaient accueilli les enfants : c’était l’école d’Ardwick avec sa jolie musique jouée par les élèves eux-mêmes ! La foule acclamait ces enfants arrachés à l’ignorance, à la misère et au vice. La vue de Tom se troubla un peu, son cœur battit joyeusement, et au travers de ses larmes, il chercha la belle tête blonde du petit Phil.
Enfin il l’aperçoit, jette sa casquette en l’air, et s’écrit aussi fort qu’il le peut au milieu de tant de bruit et de clameurs : « Ohé ! Phil ! petit Phil ! »
– Il est donc là, le petit Phil ! entendit-il aussitôt chuchoter à son oreille.
Cette voix glaça son sang dans ses veines et chassa les couleurs de ses joues. C’était la voix de son père qui était derrière lui, guettant le passage de cette école. À ce moment-là Phil, qui était parmi les plus petits, aperçut Tom et lui fit un joyeux signe de tête.
Avant que Tom ait pu répondre, Haslam s’était frayé un passage et avait disparu dans la foule. Alors que le petit Phil se retournait tout à la joie de revoir son grand frère, pour Tom la journée avait perdu sa joie et le spectacle son charme. Il entrevoyait avec terreur l’avenir de Phil. Si son père insistait pour le réclamer et le retirer de l’institution, quel changement funeste dans l’existence du pauvre enfant ! Il avait bien supporté pour lui-même la misère et la privation, mais il lui semblait qu’il ne pourrait pas les supporter pour Phil. Il frémissait à la pensée de le voir exposé à entendre ce qu’il entendait, et à voir ce qu’il voyait. Jamais Tom n’avait avoué ce qu’il souffrait, pas même à Nathan et à Alice ; encore moins aurait-il voulu dévoiler à Banner l’immoralité de son père. Mais quel malheur si Phil devait rentrer à la maison et vivre en cette compagnie !
La musique jouait, les bannières flottaient, mais Tom n’entendait et ne voyait plus rien. Il céda sa place à un gamin qui le poussait depuis longtemps, et reprit le chemin de la maison en se demandant s’il devait espérer ou redouter de rencontrer son père. Mais Haslam n’y était pas. Tom, le cœur oppressé, partit avec son panier vide pour le marché. Bien qu’il soit triste, il fallait servir les clients et le reste de la journée se passa à faire sa tournée ordinaire.
Le lendemain, il ne se sentit pas le courage de recommencer une nouvelle journée de travail sans avoir découvert les intentions de son père au sujet de Phil. Pourtant le moment ne semblait pas favorable, car Haslam était ivre. Cependant Tom ne put se décider à partir sans savoir si, à son retour, il retrouverait ou non Phil dans ce misérable et sale logis.
– Mon père, dit-il, vous voyez comme le petit Phil est bien dans son école. Il est bien vêtu, bien nourri, bien instruit, tout cela sans qu’il ne nous en coûte rien. Vous allez le laisser dans cette école, n’est-ce pas, et ne pas vous mettre en peine pour lui ? Si vous l’en faites sortir, il vous coûtera les yeux de la tête.
– Je veux l’en faire sortir, s’écria Haslam. Je veux l’avoir avec moi, et qu’il me serve à quelque chose, puisque je ne puis rien tirer de toi. Qui a plus de droits sur lui que son propre père ? L’aumônier de la prison saurait bien dire que je suis un homme changé, et fort capable d’élever moi-même mon enfant. Je puis lui enseigner à chanter les Psaumes et à dire ses prières comme pas un. Il faut que je l’élève moi-même. Je n’ai jamais vu un aussi gentil petit garçon. Je veux en faire un homme. Qui l’a placé dans cette école, dis-le moi ?
– M. Worthington, répliqua Tom avec un léger espoir que ce nom impressionnerait à son père. C’est dans l’usine de M. Worthington que Nathan Bury est gardien de nuit.
– Worthington ? reprit Haslam avec rage. Comment ? C’est lui qui m’a fait mettre en prison pour dix ans ; et c’est le frère de sa femme, Hope, comme on l’appelle, qui a monté contre moi les juges et les jurés. Sans lui j’aurais pu m’en tirer. Cela les vexerait un peu si je retirais Phil de l’école, mais ma vengeance ne se bornera pas à cela ! Tu m’as décidé, mon garçon.
– Oh ! Père ! s’écria Tom en tombant à ses genoux. Pour une fois, écoutez-moi ! Je vous en supplie, n’amenez pas Phil ici pour lui apprendre à jurer, à voler et à boire. Laissez-le où il est. Je ferai tout ce que vous voudrez pour vous satisfaire. Je consentirais presque à me remettre à voler pour être sûr que Phil devienne un honnête homme…
– Lève-toi, hypocrite ! cria Haslam. Va-t’en ! Phil est mon fils, et je l’aurai. Si personne n’avait eu un caprice pour lui, il me serait bien retombé sur les bras. On ne fera pas tant d’histoires pour me le laisser retirer d’une maison de pauvres, et je le retirerai de cette école. Il me sera plus utile que toi avec ta mine de pendu à faire peur aux gens.
– Alors, reprit Tom, pâle, mais d’un ton résolu, soyez sûr que, dès l’instant que vous introduirez Phil ici, je dirai à M. Banner tout ce que je sais sur vous. Je lui dirai que vous passez vos nuits dehors ; que vous n’êtes pas un homme changé comme vous le prétendez. Il me croira. Peut-être par lui, nous obtiendrons que la justice vous déclare indigne d’élever cet enfant. Je ne désire pas le faire, mon père, mais à partir du moment où je verrai Phil entrer ici, j’irai tout droit chez M. Banner.
Cette menace parut mettre dans l’embarras Haslam qui se tut pour reprendre d’un ton doux et conciliant :
– Tu as raison, après tout ! Je laisserai l’enfant encore quelque temps à l’école. J’irai le voir afin que Phil apprenne à connaître son père. Peut-être que le petit Phil n’est pas aussi heureux que tu le penses dans cette institution… Dans ce cas tu ne t’opposerais pas à sa sortie ?
L’imagination du pauvre garçon faisait passer devant ses yeux le tableau d’un intérieur paisible, avec un père bienveillant, et son frère grandissant et s’épanouissant avec bonheur auprès d’eux… Mais ce n’était là qu’un vain rêve. Avec un soupir mélangé de regret et de reconnaissance, Tom prit congé de son père.

Chapitre 17

Le temps était si merveilleux – qu’on aurait dit que le soleil lui-même était en fête – le jour où l’école entière d’Ardwick, garçons et filles et Tom avec eux, se rendit à la station où un train spécial l’attendait pour la conduire à Alderney. Ce même jour, bien des excursions d’écoles avaient lieu dans cette même direction et dans d’autres. Partout on respirait un air de vacances apporté, semblait-il, par l’air frais et le soleil resplendissant. Phil tenait Tom par la main d’un air radieux. Quant à Tom, le nuage de soucis et de préoccupations habituels avait fait place à un sourire joyeux mais contenu.
Bientôt on fut réellement en route, au travers de prairies et de champs verdoyants, de champs tels que Tom n’en avait pas encore vus ; car l’année précédente, son économie exagérée ne lui avait pas permis de sacrifier un jour de travail et une petite somme pour son plaisir.
On atteignit Alderney vers six heures et demie du matin. C’était l’heure de la fraîcheur où les bergers allaient chercher les vaches aux pâturages pour les traire. Les enfants traversèrent triomphalement le village, musique en fête, jusqu’à une ferme où on leur avait préparé un déjeuner de pain et de lait. Pour Tom, cette fête lui donnait une intime satisfaction par le seul fait qu’il avait Phil auprès de lui. Cette circonstance prenait pour lui un caractère de gravité et de solennité. Aussi, pressant la main de son petit frère avec un redoublement d’effusion, il remerciait Dieu du plus profond de son cœur de ce que son père n’osait pas le retirer de l’école.
Le déjeuner terminé, chacun eut la liberté d’aller où bon lui semblait à la condition d’être de retour à midi pour le dîner. Par surcroît, tous les Bury étaient arrivés par un autre train et s’étaient entendus avec Tom et Phil pour se retrouver ensemble et seuls. Ils errèrent longtemps dans des sentiers couverts où l’ombre des grands pins balancés par le vent jouait sur le sol avec les rayons de soleil. Ils semblaient si animés, ces petits rayons toujours en mouvement, que Tom et Alice osaient à peine poser le pied par terre, de peur de leur faire mal, disaient-ils. Les petits, au contraire, pourchassaient les taches de soleil et y dansaient de toute la joie de leur âge.
L’aubépine était si bien fleurie que çà et là les buissons semblaient déjà couverts de neige. Un souffle en dispersait déjà leurs légers flocons sur le gazon qui bordait la route. Quelle brise délicieuse que celle-là ! Elle ne ressemblait pas plus à ces âpres vents d’est – qui avaient tant fait souffrir le pauvre Tom – qu’une triste journée de novembre ne rappelle une radieuse journée de juin. L’air tiède et bienfaisant soufflait au travers des jeunes feuilles des arbres que la poussière et la sécheresse de l’été n’avaient pas encore ternies. Il courbait mollement les longues herbes presque mûres pour la faux, et enlevait doucement les pétales délicats des arbres fruitiers. La brise apportait aussi toutes les senteurs des fleurs sauvages, des boutons d’or et du chèvrefeuille dont l’air était embaumé.

21ème samedi

La brise se jouait dans les rubans d’Alice, soulevait les boucles de Tom, qui souffrait si souvent de maux de tête à cause du poids de son panier. On en oubliait complètement la fumée et l’atmosphère pesante de la ville. Tom, chose étrange, éprouvait comme une délicieuse mélancolie à respirer cet air pur et frais de la campagne. Il s’en abreuvait comme un voyageur, traversant un désert brûlant, se désaltérant à une source d’eau vive.
Enfin on arriva à une forêt d’arbres majestueux dont les branches entrelacées formaient une sorte de voûte qui protégeait efficacement de la chaleur croissante du soleil. La poussière de la route faisait place à un gazon vert et uni, semé de mousses et de fleurs que les pieds foulaient sans bruit. De temps en temps, on suivait d’étroits ravins tapissés de hautes fougères dont les enfants se faisaient des palmes avec de joyeux éclats de rire. Alors que Nathan et Alice cheminaient sans échanger de paroles, Tom soupirait de bonheur et d’une inexprimable satisfaction.
Ils s’assirent bientôt, non pas tant pour se reposer – ils ne songeaient pas à la fatigue – que pour savourer leur plaisir plus calmement encore. Les arbres étaient plus espacés à l’endroit qu’ils avaient choisi. Le ciel s’étendait par-dessus les sommets verts des chênes et des ormes, parsemé de petits nuages vaporeux comme frangés de plumes, et n’en paraissait que plus beau. J’ai dit que nos amis n’éprouvaient point de fatigue ; cependant Tom était las, si l’on peut appeler lassitude un sentiment délicieux de langueur et de repos. Il était étendu sur le gazon velouté, le visage tourné vers le ciel, les yeux ouverts ou fermés, selon que les ondulations du feuillage faisaient jouer la lumière sur ses paupières. À peine savait-il s’il veillait ou s’il rêvait. Tout était paisible, car Nathan et les enfants n’avaient pas tardé à se remettre en marche à la recherche de quelque plaisir nouveau. Alice et Phil restaient auprès de Tom dont ils ne pouvaient se décider à se séparer ce jour-là. On n’entendait que le bruissement des feuilles, le chant lointain du coucou, et de temps à autre un joyeux éclat de rire ; mais aucun son discordant, rien qui rappelle le bruit et le tumulte d’une vie pénible, ni mouvement de roues, ni grincement de machines. Tom était là, étendu, la main de Phil posée sur sa tête, Alice placée de façon qu’il puisse la voir en entr’ouvrant à peine les yeux. Était-ce rêve ou réalité ? Il n’aurait pu le dire.
– Alice, dit-il enfin tout bas – de peur que le son de sa propre voix ne le tire d’un rêve.
– Alice, pensez-vous que le ciel ressemble à ceci ?
– Peut-être… seulement nous verrons Dieu dans la face de Christ, notre Sauveur. De quelque côté que nous regarderons, nous verrons la face de notre Dieu, Sa lumière, toujours, toujours. Le ciel sera beaucoup plus beau, Tom.
Tom se tut. Ses regards plongeaient dans le ciel bleu élevé au-dessus de lui. À mesure qu’il le regardait, un sourire si radieux et si profond couvrit ses traits qu’Alice et Phil furent tout saisis de la beauté extraordinaire de ce pauvre visage, altéré habituellement par les soucis et le besoin. Phil se pencha sur lui et embrassa son front ridé.
– Ah ! dit Tom à mi-voix, je n’ai jamais vu mon père me sourire, jamais ! Mais Dieu nous aime tendrement. Peu m’importe maintenant de rentrer à Manchester. Il y a un moment, je n’avais d’autre ambition que de rester ici toujours, de ne jamais retrouver ce train de vie qui me fatigue et me fait souffrir, tandis qu’ici il fait si bon ! Mais à présent, avec la certitude de la présence du Seigneur à mes côtés, je pourrais aller vivre dans une prison ou dans un hôpital, et attendre Son bon plaisir de m’en retirer. Je m’en remets à Lui.
– Pourtant, vous aimeriez mieux vivre ici, à la campagne ? dit Alice.
– Oui, si Dieu le voulait. Mais je ne me tourmente plus. Il choisira ce qui me vaut le mieux. Le ciel ressemblera à ceci, Alice. Je suis très ignorant : je ne sais d’où vient le vent, ni ce qui fait briller le soleil, croître les arbres, lever les petites fleurs dans les champs. Je sais seulement que c’est l’ouvrage de Dieu. Je ne sais pas comment Dieu appelle toutes ces œuvres, mais je sais qu’Il les a faites et qu’elles sont belles. Oh ! Oui, elles sont belles !… de même au ciel quand j’y arriverai, je n’en saurai rien, si ce n’est que Dieu a tout fait et qu’Il connaît le nom de chacun de ses enfants. Et Il saura aussi qui je suis ! Je l’entendrai m’appeler par mon nom, et je lui répondrai, et je l’appellerai mon Père.
– Tom ! dit Alice d’un ton mêlé d’effroi, vous aimez Dieu plus que moi.
– Non, non, répondit Tom avec vivacité et toujours avec le même sourire. Vous L’avez aimé plus longtemps que moi, et vous n’avez jamais été ce que j’ai été. Dès votre enfance, vous êtes allée à l’école du dimanche où vous avez appris à aimer le Seigneur Jésus comme votre Sauveur. Jamais vous n’avez juré, ni volé, ni peut-être menti. Dieu m’a pardonné plus de péchés qu’à vous ; mais je crois qu’Il nous aime tous de la même façon parce que le sang de Jésus Christ, son Fils, nous purifie de tout péché. Votre père ne vous aime pas plus l’un que l’autre, et il en est ainsi de Dieu. Seulement, c’est vous qui l’avez aimé et servi le plus longtemps, et je dois réparer le temps perdu. Je devrais L’aimer plus que vous, car j’ai été un voleur, et mon père aussi.
– Pensez-vous souvent au Seigneur Jésus ? demanda Alice.
– Il est toujours là, dit Tom en attirant la main de Phil qu’il pressa sur son cœur. Il me parle sans cesse. Quelquefois j’oublie que je suis dans la rue, et je vais… je vais sans rien voir et sans rien entendre. Hé ! Alice, si vous n’aviez rien d’autre au monde, rien que le Seigneur Jésus, vous ne pourriez faire autrement que de penser souvent à Lui. Je ne sais pas grand-chose de Lui, mais chaque jour il me semble en apprendre davantage. Les pensées viennent toutes seules dans ma tête, je ne sais d’où. Ce n’est pas seulement quand je lis ma Bible ou quand je prie ; mais partout où je vais, il me semble qu’il y a une voix qui me parle de Lui. Qu’est-ce que cela peut être, Alice ?
– Cela doit être le Saint Esprit, répondit Alice, l’air pensif. Jésus a dit : « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, pour être avec vous éternellement, l’Esprit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ; mais vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure avec vous, et qu’il sera en vous ».
– C’est cela ! s’écria Tom joyeusement. Je comprends maintenant. Il demeure avec moi ; il est en moi et ces pensées viennent de Lui. Il est aussi avec vous, Alice, et avec votre père.
– Pas toujours, dit Alice les yeux pleins de larmes. La Bible dit que nous pouvons attrister le Saint Esprit, et très souvent je l’attriste. Oh ! Tom, si je pouvais aimer le Seigneur comme vous !
– Je crois bien que vous le faites, dit Tom affectueusement, mais c’est comme une chose nouvelle pour moi. J’aime le Seigneur Jésus en pensant combien Il m’aime. Je ne puis presque rien faire pour Le servir ; seulement, tout le jour, je me souviens combien Il m’aime, si bien que je ne puis faire autrement que de L’aimer en retour… Oui, le ciel sera quelque chose comme ceci. Je n’en saurai rien à l’avance, mais Dieu sait toutes choses, et Il me recevra.
Ils tombèrent dans le silence, écoutant le chant des oiseaux et regardant les arbres autour d’eux. Tom avait dit vrai : il ne savait pas quels oiseaux chantaient, ni le nom des arbres et des fleurs qui les entouraient, mais Dieu les avait faits, « et tout cela était bon ». C’était une scène pleine de paix, et pour Tom, dont le corps et l’esprit étaient épuisés, un repos sans nuage. Il ne demandait qu’à rester là, sans nulle envie de courir après de nouveaux plaisirs. Alice et Phil lui tinrent fidèle compagnie jusqu’à ce que l’heure sonne, où l’on s’en retournait à la ferme.
Le soir venu, Tom, après avoir pris congé de la famille Bury au coin de la rue du Pèlerin, reprit le chemin du triste domicile qu’il partageait avec son père. Pour changer le cours de ses pensées, il fredonna à mi-voix la strophe d’un cantique que les enfants de l’école avaient chanté avant de quitter Alderney :

Avançons-nous joyeux, toujours joyeux,
Vers le pays de tous les bienheureux,
Vers la demeure où pour nous Jésus prie !
Marchons, marchons, c’est là notre patrie,
Avançons-nous joyeux, toujours joyeux,
Vers le pays de tous les bienheureux !

 

22ème samedi.

Chapitre 18

La semaine de Pentecôte étant passée, Haslam se rendit à l’école d’Ardwick comme il l’avait dit, et demanda d’un ton poli, mais résolu, à voir son fils. Il savait qu’il avait le droit de l’en retirer, car Phil n’avait pas été placé là comme d’autres par ordre de la justice. D’autre part, Haslam n’avait pas l’intention de contraindre Tom à accomplir ses menaces, ni d’éveiller l’attention de Banner et de la police. Il se présenta donc au directeur comme un honnête ouvrier qui, sous la discipline de la prison, était depuis longtemps revenu à une vie régulière, et bien déterminé à mener à l’avenir une vie active et honorable. Il gagna facilement, par ses manières affectueuses et caressantes, le cœur simple de son enfant, si bien que, l’heure de la séparation venue, Phil ne voulait plus le quitter. La demande de Haslam, que son fils passe ses vacances chez lui plutôt que chez Bury, sembla toute naturelle au directeur. Banner lui-même ne sut trop quelle objection faire à ce plan, bien qu’une vague appréhension traversât parfois son esprit.
Tom n’aurait pas su dire si les sorties de Phil lui causaient plus de plaisir que de peine. Certes il jouissait de le voir souvent, d’écouter toutes les histoires que l’enfant avait à raconter de l’école, de constater ses progrès rapides en lecture et en écriture ; car il laissait Tom loin derrière lui et aurait pu être son maître en bien des matières. Mais en dépit de cela, sa joie était bien mélangée. Son père acquérait graduellement une grande influence sur Phil par ses flatteries et son indulgence, et peu à peu l’enfant commença à montrer une assez forte dose de vanité et d’obstination.
D’ailleurs, il devint bientôt trop évident qu’il prenait goût aux boissons alcoolisées auxquelles s’adonnait son père ; il écoutait aussi avec plaisir les récits que lui faisait Haslam des exploits de sa vie passée, et des diverses aventures par lesquelles il avait souvent échappé au juste châtiment de ses crimes. Tom se trouvait rarement à la maison en même temps que l’enfant parce que son travail le retenait dehors jusqu’à une heure avancée de la soirée. Cependant il pouvait constater avec douleur le changement qui se produisait en lui ; et plus d’une fois, dans l’excès de son angoisse et de son chagrin, il avait demandé à Dieu, son Père, de retirer son petit frère à l’abri du mal.
Un soir, pour montrer comment il savait bien lire, Phil entreprit la lecture d’un chapitre de la Bible. Soudain quelqu’un frappa à la porte. Tom s’empressa d’ouvrir : c’était Mme Worthington et Nathan Bury, accompagnés d’un monsieur inconnu. Les trois visiteurs furent favorablement impressionnés par la scène qu’ils avaient sous les yeux : Phil était appuyé sur le genou de son père et, devant eux, une Bible ouverte sur une petite table. Il est vrai que la chambre était sale et misérable, mais Mme Worthington se souvint aussitôt qu’il n’y avait pas là de femme pour entretenir l’ordre et la propreté. Tom surprit une expression de crainte et de haine sur la physionomie de son père comme il se levait lentement de sa chaise sans trop savoir que dire ou que faire. Mais l’inconnu s’approcha de lui en lui tendant la main.
– On m’a donné de bons renseignements à votre sujet, Haslam, dit-il d’un ton amical, et je viens vous dire que ce qui est passé est bien passé. Vous n’avez pas oublié M. Rosse, n’est-ce pas ?
– L’aumônier de la prison ? Oh ! non, Monsieur, répondit Haslam.
– Je l’ai vu hier, continua l’étranger. Nous avons dîné ensemble. Il ne m’a dit que du bien de vous, Haslam. Ma femme et moi avons été heureux de l’entendre. Bury, que nous avons prié de nous conduire chez vous, nous en a dit autant. Avez-vous un travail régulier en ce moment ?
– Non, Monsieur, répliqua Haslam humblement ; tout semble être contre moi. Pas un patron ne se soucie d’employer un repris de justice ; et je ne voudrais aller nulle part sans dire ce que je suis.
– Vous avez bien raison, mon ami, reprit M. Worthington ; il n’y a rien de tel que d’être franc et ouvert. Mais je le répète, il faut oublier : ce qui est passé est bien passé. Vous avez là un gentil petit garçon. Mme Worthington l’a tout à fait pris en amitié ; nous aurons soin de lui. Banner rend aussi un bon témoignage de Tom. Mais vous devez avoir de la peine à vivre sans aucune ressource assurée. Il vous faudrait un travail régulier et un salaire fixe.
– C’est vrai, Monsieur, répondit Haslam ; ce que Tom gagne est bien minime, mais nous en tirons un bon profit ; nous nous contentons de peu de nourriture et nous n’avons pas un fort loyer. Je n’ose demander à madame de s’asseoir ici ?… J’ai connu de meilleurs jours, Monsieur.
– Allons, allons, dit M. Worthington, ils pourront revenir, Haslam. Il faut que je vous dise le but de ma visite. J’ai dans mon usine une place vacante de menuisier avec de l’ouvrage toujours assuré. C’est précisément votre ancien métier. Voulez-vous occuper cette place ?
– Si je le veux ! dit Haslam dont le regard s’éclaira d’une manière étrange. Si je le veux !… Mille fois merci, Monsieur, de m’offrir de me reprendre dans cette usine où j’ai travaillé dès mon enfance. Vous n’oublierez jamais ce que vous faites en ce moment. Non, je ne vous laisserai pas oublier votre bonté pour moi. Cela a été une bonté de votre part de m’envoyer en prison. Voilà bientôt neuf ans de cela, et je ne l’ai jamais oublié pour ma part. Sans vous et M. Hope, je ne serais pas ce que je suis…
– Et sans le bon aumônier, ajouta Mme Worthington. Mais nous voulons oublier ce triste passé, Haslam, et ne songer qu’à des jours meilleurs. Voilà Phil qui devient un bon élève, le meilleur de son école.
– C’est vrai, Madame. Il apprend bien, Phil. Mais il m’est dur d’être séparé d’un de mes garçons ; d’ailleurs, il a quelques mauvais camarades. Il m’a raconté à leur sujet des choses qui m’inquiètent, et j’ai découvert en Phil plusieurs défauts qui me font vraiment de la peine. Si j’en avais les moyens je le reprendrais pour l’élever moi-même. Personne ne peut remplacer un père, quoique je ne sois, je le sais, qu’un père indigne. Mais, Madame, la plupart des enfants sont envoyés là par la justice. C’est une sorte de prison pour des garçons vicieux. Un maître ne peut pas toujours courir après ; et si je le pouvais, sans vous offenser, j’aimerais bien le reprendre. Quelquefois il me semble que c’est mon devoir, quoi qu’il en soit.
– Je suis bien désolé d’apprendre cela de cette institution, dit Mme Worthington. Toutefois ne faites rien précipitamment, Haslam. Votre inquiétude est bien légitime, mais vous ne pouvez amener cet enfant ici. Quand les circonstances seront plus favorables, venez en parler avec moi, et j’irai aux informations. Maintenant il faut que nous vous disions adieu.
– Je vais vous éclairer pour descendre, Madame, dit Haslam en prenant la chandelle, et il s’engagea le premier dans l’escalier raide et tortueux. Un instant plus tard, il remonta, l’air triomphant. Un mauvais et singulier sourire se dessinait sur son visage. Mais il ne dit rien, et Tom ne put découvrir à quoi il pensait. L’heure de la rentrée de Phil arriva bientôt. Haslam annonça son intention de le reconduire lui-même parce que Tom était trop fatigué. Quand il rentra, le pauvre garçon dormait depuis longtemps d’un sommeil lourd et fiévreux.
La semaine suivante, Haslam entra en fonction à l’usine. Il était bien payé et avait de quoi satisfaire ses convoitises. Il avait moins de liberté et dut renoncer à ses expéditions nocturnes. Tom ne pensait pas qu’il conserve longtemps sa place ; cependant, à sa grande satisfaction, semaine après semaine le temps s’écoulait sans qu’il ne donne aucun sujet de plainte. Il était facile de voir que son esprit travaillait plus que jamais. Le soir, après avoir soupé, il restait assis sans rien dire, la tête baissée, les yeux fermés ; de temps en temps, ses lèvres remuaient comme s’il voulait donner forme à ses pensées. Tom remarquait d’ailleurs avec reconnaissance d’autres signes d’un heureux changement. Il recherchait l’amitié de Nathan Bury, et restait souvent une heure après lui quand les autres ouvriers avaient quitté la fabrique, flattant le chien et parlant d’Alice et des autres enfants. Le cœur sans fraude de Nathan se réjouissait à son sujet. Il commençait à penser qu’il avait atteint, dans l’affiche de la vie de Tom, l’endroit où l’on pouvait lire : « Ici, le père de Tom tourna bien ».

23ème samedi

M. Worthington et Banner reçurent avec une vive satisfaction ces bonnes nouvelles de Haslam. Ce fut pour Banner l’occasion de proposer à Tom de lui fournir une voiture meilleure et plus jolie que celle qu’il avait eue autrefois. Il était bien temps que Tom soit soulagé du fardeau trop pesant pour lui de son panier, car bien qu’il ne se soit jamais plaint, ses forces déclinaient de jour en jour. Il hésita cependant longtemps avant d’accepter l’offre cordiale de Banner. Haslam lui-même prit intérêt à la nouvelle voiture ; il y fit quelques petites réparations qui étaient de son métier. Tom put dès lors circuler à nouveau dans les quartiers habités par ses anciens clients. Il semblait arrivé au bout de sa longue et douloureuse épreuve. Son père avait changé, extérieurement au moins, et lui-même avait reconquis la position qu’il avait compromise par son péché. Mais tout était bien changé désormais. L’amour de l’argent avait perdu son empire sur le cœur et sur les pensées de Tom. Il avait attaché fermement ses affections aux choses qui sont en haut, et le bruit des pièces dans sa sacoche n’avait pour lui d’autre charme que d’augmenter sa reconnaissance envers son Dieu et Père, auteur de toute grâce et de tout don parfait.
Haslam cependant ne témoignait aucune impatience à quitter son logement pour un autre plus agréable, mais aussi plus coûteux. Il économisait, disait-il toujours, pour recommencer une vie toute nouvelle, et se loger de manière à pouvoir reprendre Phil. Cette pensée répugnait beaucoup moins à Tom qu’autrefois, et il ajoutait avec plaisir ses épargnes à celles de son père. Haslam gardait le tout soigneusement dans une boîte solide, habilement cachée dans le plafond de leur chambre ; il était inutile, disait-il, de placer cet argent à la Caisse d’Épargne pour l’en retirer presque aussitôt. Tom et Alice commencèrent à chercher une habitation assez voisine de la rue du Pèlerin pour qu’Alice puisse venir de temps en temps donner un coup d’œil et mettre un peu d’ordre dans le ménage. Ils avaient en vue une petite maison qui aurait bien fait l’affaire, mais elle venait de se louer ; le quartier était tranquille et honnête, et, en général, les locataires n’étaient pas pressés de le quitter. Tout ce qu’on pouvait faire était d’attendre patiemment et d’avoir les yeux ouverts.

Chapitre 19

Un soir, alors que la plupart des ouvriers étaient sortis de l’usine Worthington, Nathan arriva à la porte pour prendre son poste de veilleur. Deux ou trois employés retenus au-delà de six heures par des affaires pressantes s’en allèrent bientôt eux aussi, et Nathan resta seul avec Colin, son fidèle chien. Il se tenait dans un petit bureau placé juste après la grille de l’usine. Il y trouva un feu qu’on avait laissé allumé à son intention, et une table sur laquelle il déposa avec soin le souper qu’il apportait avec lui. À sept heures, il faisait nuit noire, car on était aux environs de la Saint-Michel. Nathan alluma sa lanterne, et appela son chien pour faire sa ronde accoutumée. Au retour, il se reposait une heure ou deux, puis il en faisait une seconde après avoir tiré un coup de fusil. Il monta tout en haut du bâtiment, et en descendant s’arrêta à chaque étage, traversant chaque atelier. Les machines, peu d’heures auparavant si actives et si bruyantes, étaient de nouveau silencieuses. Elles n’attendaient, semblait-il, qu’un mot ou qu’un souffle pour reprendre de plus belle leur marche et leur travail incessants. Le chien allait et venait, comme d’habitude, entre les métiers ; tout à coup il poussa un aboiement aigu. Nathan s’arrêta et dirigea de tous côtés la lumière de sa lanterne. Mais dès qu’il siffla, Colin revint vers lui sans plus témoigner aucune agitation, et le veilleur, achevant tranquillement sa tournée, rentra dans son bureau.
Il avait pour habitude, chaque soir après cette première ronde, de s’agenouiller pour se placer sous la protection de Dieu, à l’entrée de la nuit. Il lui semblait alors se sentir entouré d’anges qui avaient pour mission de le protéger et de le garder dans toutes ses voies. Son esprit était toujours occupé de ce qu’Alice lui lisait avant qu’il quitte la maison chaque soir. Et comme ça n’aurait pas été digne d’un bon veilleur de se laisser surprendre par le sommeil, il passait son temps à répéter à haute voix tous les passages de l’Écriture qu’il pouvait se rappeler et à chanter les cantiques qu’il savait par cœur. Tout cela le menait assez tard dans la nuit ; car il fallait de temps en temps s’arrêter pour reprendre haleine. Quoiqu’il entreprenne, il le faisait de tout son cœur.
Il était neuf heures passées. Nathan venait de verser du café dans une cafetière pour le faire chauffer, quand il entendit, non sans quelque inquiétude, sonner à la grille. Qui donc pouvait sonner à cette heure ? Notre veilleur ne perdit pas son temps en suppositions ; il alla droit à la porte et ouvrit un guichet par lequel il pouvait voir et s’entretenir avec une personne du dehors sans ouvrir la porte.
– Ce n’est que moi, M. Bury, dit aussitôt la voix de Tom. Mon père n’est pas rentré et je venais voir si vous pouviez me donner de ses nouvelles. Il ne rentre jamais si tard.
– Non, Tom, répondit Nathan, je n’ai rien su de ton père aujourd’hui. Presque tout le monde était parti quand je suis arrivé. Qu’est-ce qui te rend inquiet à son sujet, Tom ?
– Je ne sais trop. Sa conduite a été excellente ces derniers temps depuis qu’il travaille à l’usine. Mais, M. Bury – et en disant cela Tom baissa la voix – il est arrivé chez nous quelque chose de curieux. Vous savez que le père et moi, avons amassé nos économies sans les déposer à la caisse d’épargne. Il disait qu’il n’en valait pas la peine, parce que nous en aurions besoin pour meubler notre nouveau logement. Nous gardions cet argent dans une cachette que personne ne connaissait que lui et moi. Eh bien, l’argent a disparu ! La cassette est à sa place, la clé est dans la serrure, mais l’argent n’y est plus. Mon père doit l’avoir pris pour une chose ou pour une autre ; mais il n’est pas rentré ce soir. Il y avait une bonne somme, car il est devenu fort économe. Je ne sais que penser.
– Il était parti, dit Nathan, avant mon arrivée ; je l’ai fait demander pour lui montrer une porte qui ferme mal, et un des ouvriers m’a répondu qu’il était parti. Peut-être vas-tu le trouver à la maison maintenant, Tom.
– Peut-être bien. Phil est venu nous voir ; il est resté jusqu’à huit heures. Je suis alors allé le ramener à l’école, et j’ai fait le détour par ici avant de rentrer. Peut-être vais-je retrouver mon père à la maison.
– Sans aucun doute, dit Nathan. Tu rêves, Tom, d’être venu le chercher ici ! Tu ne lui as même pas laissé deux heures de temps. Il est chez vous certainement.
– Vous êtes bien seul la nuit dans l’usine, dit Tom.
– Je ne m’en aperçois pas. Je suis gai comme un oiseau, Tom, et Colin aussi. Mon chien connaît mes cantiques favoris, et il m’écoute chanter tranquillement. Oh ! Non ; je ne me sens pas seul.
– Eh bien ! Bonsoir, Monsieur Bury.
– Bonsoir, Tom.
Nathan put entendre le bruit des pas de Tom tout le long de la rue, car l’usine était située dans un quartier tranquille et retiré. C’était un ancien bâtiment élevé par le grand-père du propriétaire actuel ; et bien qu’il eut été considérablement agrandi et amélioré, il avait conservé un air d’ancienneté et les murs étaient noircis par la fumée de bien des années.
Nathan rentra prendre sa lanterne, et fit une nouvelle tournée dans l’établissement. Au moment où les horloges de la ville sonnaient dix heures, on tirait dans la plupart des usines un coup de feu pour montrer que le veilleur était à son poste. Au premier coup de feu qu’il entendit, Nathan répondit par le sien. Un peu après dix heures, il avait achevé sa ronde. Quand il rentra dans son bureau, son souper était chaud. Il étendit un vieux journal sur la table, après quoi, il ouvrit son couteau de poche et allait commencer son repas, quand Colin, après avoir poussé un ou deux grognements, s’élança vers la porte en aboyant avec fureur.
– Qu’as-tu donc ce soir, Colin ? dit Nathan en se levant de son fauteuil et en ouvrant la porte. Il se tint un moment sur le seuil en élevant sa chandelle au-dessus de sa tête, et en tâchant de percer l’obscurité qui s’étendait au-delà de ses faibles rayons. Colin bondit dans la cour, mais il se calma aussitôt. À la voix de Nathan il revint et s’étendit de nouveau devant le foyer, qu’il battait doucement de sa queue, tout en surveillant les mouvements de son maître d’un air de paresse et de contentement. Nathan reprit sa place et continua son repas en laissant dans son assiette la part de Colin, qui témoigna de sa vive satisfaction aussitôt qu’il entendit le bruit du couteau qui se refermait.
– Colin, mon vieux, voilà ta part ! dit Nathan en se baissant pour poser l’assiette à terre.
Au même moment il crut entendre un léger bruit derrière lui et, tournant la tête, il vit la porte entrebâillée, et une main leste enlever la clé à l’intérieur. Avant que sa surprise lui ait permis d’atteindre la porte – et ce ne fut pas long – elle se referma bruyamment, et la clé tourna dans la serrure. Nathan resta comme pétrifié de surprise, et Colin, oubliant sa faim regarda son maître avec inquiétude. Aussitôt revenu à lui, celui-ci courut à la porte ; mais il n’avait que trop bien compris : elle était fermée en dehors, et il était prisonnier.
Il demeura un moment immobile, la main sur le loquet, tâchant de se rendre compte de sa position. Le bureau était situé dans l’usine comme nous l’avons dit et éclairé par une seule fenêtre donnant sur une cour intérieure. De là, Nathan pouvait voir presque toutes les autres fenêtres du bâtiment ; mais il n’avait aucune chance de pouvoir se faire entendre de la rue. La cloche qui appelait les ouvriers au travail à six heures du matin, et par laquelle il aurait pu donner l’alarme et appeler un millier de bras à son aide, était placée tout près de la porte ; il aurait pu l’atteindre du seuil, mais avec la porte fermée, c’était la même chose que si elle avait été à l’autre bout de l’usine. Il eut beau secouer la porte… Elle était trop bien fermée et la serrure trop solide pour céder, et il dut renoncer à d’inutiles efforts. La fenêtre était assez élevée ; cependant, en montant sur une chaise, il pouvait regarder au dehors. Un instant il eut la pensée de sortir par cette fenêtre ; mais autrefois la caisse où on rangeait l’argent avait été dans cette pièce et la fenêtre avait été garnie de barreaux de fer. Il éteignit la lumière et regarda dans la petite cour. Tout était parfaitement tranquille, et l’obscurité était telle qu’il lui fallut un moment pour distinguer les contours anguleux du bâtiment et la ligne noire du toit qui se détachait à peine sur l’obscurité du ciel, tandis qu’une lueur très pâle et comme imperceptible venait se réfléchir dans les carreaux des nombreuses fenêtres d’étage en étage, jusqu’au sommet du bâtiment. Il y avait une lucarne à la fenêtre grillagée. Nathan l’ouvrit avec précaution. On n’entendait pas un son, si ce n’est le murmure de la ville qui s’élevait et s’abaissait, tantôt plus fort, tantôt moins, et qui lui révélait des milliers de ses semblables presque à portée de sa voix ; mais dans l’usine même, pas le moindre signe de la présence d’un être vivant. Cependant, Nathan ne pouvait douter qu’un voleur rôdait par là. Tout à coup, le souvenir de sa conversation avec Tom une demi-heure auparavant lui revint à l’esprit. Serait-il possible que Haslam se soit caché dans l’usine après le départ de ses camarades, en méditant quelque projet de méchanceté ou de vengeance ? Il se souvint du cri aigu de Colin, si vite apaisé, alors qu’il allait et venait dans les ateliers et de ses allures inquiètes au moment du souper, si vite calmées dès qu’il était sorti dans la cour. Colin connaissait bien Haslam, qui le caressait et le flattait ; et même s’il l’avait aperçu, il aurait cessé d’aboyer, ne voyant en lui qu’un ami. Mais quelles pouvaient être les intentions de Haslam ? Avait-il au dehors des complices qui auraient pu dévaliser l’usine et emporter les marchandises prêtes à être livrées ? Ou nourrissait-il dans son esprit quelque dessein plus criminel encore, pour s’être ainsi enfermé lui-même dans les bâtiments ? Mais était-ce bien Haslam ? Nathan n’avait aperçu qu’une main, et rien dans les allures de Haslam n’aurait pu éveiller un soupçon. Cependant, la pensée de cet homme le poursuivait. Il resta perché sur sa chaise, le regard toujours plongé dans cette silencieuse et sombre cour, incapable de rien faire, attendant avec angoisse quelque signe révélateur de la présence de son mystérieux geôlier.

Chapitre 20

Nathan resta à son poste. Bientôt ses yeux commencèrent à lui faire mal, et ses genoux à fléchir. Comme il ne voyait ni n’entendait rien, il eut l’idée qu’il ne s’agissait peut-être que d’une mauvaise plaisanterie. À la fin, il se demanda si ses yeux fatigués ne le trompaient pas, car il lui semblait voir çà et là de petites étincelles monter et disparaître. Mais celles-ci ne tardèrent pas à augmenter en nombre et en intensité. À l’obscurité profonde succéda une lueur rougeâtre qui n’éclaira d’abord que les salles intérieures de l’usine et qui ne pouvait pas être vue du dehors. Mais la lueur devenait de plus en plus vive et il n’était dès lors plus possible de douter des intentions du malfaiteur, quel qu’il soit, qui s’était caché dans l’usine. Une fois de plus, Nathan s’élança vers la porte et tenta un suprême mais inutile effort, pour la défoncer. Il savait qu’il ne courait personnellement aucun danger, car avant que le feu puisse atteindre la partie des bâtiments où il se trouvait, l’alarme serait donnée et lui, délivré. Soudain, grâce à cette lumière croissante, Nathan aperçut une forme humaine qui passait et repassait derrière les fenêtres, et quelques minutes plus tard, qui lui parurent un siècle, il vit l’homme se diriger vers l’endroit où l’on gardait le coton brut, inflammable comme la poudre. Une fois ce magasin en feu, tout serait perdu. Un instant s’écoula encore, et un jet de flamme s’élança au-dessus du toit. Une première fenêtre éclata sous l’effet de la chaleur. Le feu s’éleva alors de toutes parts au-dessus de l’usine, et le ciel fut tout éclairé de cette sinistre lueur.
Les rues, tout à l’heure paisibles, ne l’étaient plus maintenant. Une foule compacte se rassemblait rapidement. Les cris : « Au feu ! Au feu ! » se répétaient de bouche en bouche. Enfin, Nathan entendit la sirène des pompiers qui arrivaient, et les coups violents donnés contre les grilles qui s’ébranlèrent avec un sourd craquement. Les premiers qui pénétrèrent dans la cour n’entendirent pas les cris de détresse de Nathan, mais sa porte fut enfin ouverte par la main même de Banner, qui avait été un des premiers à voir le feu. Nathan lui fit en peu de mots le récit de son emprisonnement, et lui désigna la fenêtre à laquelle il avait, en dernier lieu, aperçu le coupable. Mais au même instant, celle-ci s’effondra. Sans doute l’auteur du crime s’était-il ménagé un sûr moyen d’échapper. Peut-être même dans ce moment était-il mêlé à la foule pour mieux contempler son œuvre de destruction. Il lui aurait été facile de se perdre au milieu d’une foule si compacte, et il aurait pu s’y cacher sans provoquer le moindre soupçon.
Nathan et Banner regardaient encore la brèche faite par la fenêtre qui venait de s’écrouler, quand ils virent apparaître à leur côté une figure blême : c’était Tom, le visage défait et les yeux hagards. Il pouvait à peine articuler, mais, d’une voix terrifiée, il balbutia enfin :
– Mon père est dans l’usine ! Je viens de le voir, là, à cette fenêtre. Ne le voyez-vous pas ?
Ils levèrent les yeux vers la fenêtre qu’il désignait à l’étage supérieur, et distinguèrent en effet la figure de Haslam qui regardait la foule s’agiter en bas. À la clarté du feu, ils le virent les dents serrées, les yeux fixes. Il était dans la dernière pièce du bâtiment. L’autre extrémité, par laquelle seule il aurait pu trouver une issue, était déjà en flammes. Ils demeurèrent, au premier moment, consternés. Banner s’élança vers les pompiers.

24ème samedi

– Il y a un homme dans l’usine, s’écria-t-il.
Tous les regards se portèrent aussitôt vers la fenêtre où était Haslam, et des gerbes d’eau furent dirigées de ce côté. On apporta une échelle, mais le feu dans la pièce au-dessous était trop violent pour que personne ne puisse en approcher. Haslam courait d’une fenêtre à l’autre, criant au secours, et de temps à autre tâchait de se frayer un chemin vers la porte au travers des flammes : c’était son unique chance de salut. Sa mort était inévitable, à moins que quelqu’un n’ait eu le courage de braver la fumée suffocante et de courir le risque que le feu n’éclate à l’étage inférieur. Mais le danger était si imminent que les pompiers eux-mêmes hésitaient.
– Laissez-moi passer ! s’écria Tom, en s’élançant à travers la foule au pied de l’échelle. Je suis son fils, c’est mon père… C’est mon père, vous dis-je ! répéta-t-il à un pompier qui voulait le repousser, et il n’aime pas Dieu…
Qu’y avait-il dans la figure pâle et solennelle de ce jeune garçon, et dans le son de sa voix pour que tout le monde s’écarte afin de lui laisser tenter ce périlleux assaut ? Nathan et Banner eux-mêmes se rangèrent de côté et le regardèrent monter lestement, avec ses mains maigres et ses pieds nus, d’échelon en échelon, la figure illuminée d’un étrange sourire. Haslam aussi pouvait le voir, il se tenait penché en dehors de la fenêtre, guettant anxieusement ses progrès, trop égaré pour comprendre qu’il aurait pu lui-même atteindre l’échelle que gravissait son fils. La foule poussa des cris, auxquels il répondit du geste, toujours appuyé sur la fenêtre comme fasciné et paralysé.
– Que Dieu ait pitié d’eux ! s’écria Nathan au moment où Tom était caché à sa vue par des torrents de fumée, qui s’échappaient des fenêtres du premier étage. Au même instant, un craquement effroyable se fit entendre : le plancher s’était effondré sous les pieds de Haslam. L’échelle qui portait Tom tomba avec la fenêtre sur laquelle elle était appuyée, et le pauvre enfant fut précipité au milieu de la foule. Tout espoir de sauver Haslam était perdu, malgré le dévouement de son fils qui était prêt à sacrifier sa vie pour lui.
– Faites place ! s’écria Banner en écartant la foule jusqu’à l’endroit où Tom était tombé. Ce garçon m’appartient… Tom ! Oh ! Tom ! Regarde-nous, parle-nous ! Ne me reconnais-tu pas ? Je suis Banner et voici Nathan Bury. Regarde-nous Tom !
Les yeux de Tom s’ouvrirent un instant et s’arrêtèrent sur Banner. Son regard exprimait une souffrance intense. L’instant d’après, il sombra dans l’inconscience et Banner le souleva tendrement dans ses bras pour l’emporter. Nathan passa devant pour lui frayer un passage, et ils franchirent la grille principale. Au moment où ils sortaient de l’usine, ils rencontrèrent M. Worthington et M. Hope qui arrivaient en hâte. M. Hope s’arrêta.
– Qu’y a-t-il ? dit-il. Un jeune homme blessé ? Était-il dans l’usine ? Comment a-t-il été blessé ?
– C’est notre Tom, Monsieur, répondit Banner tristement, Thomas Haslam. Son père était dans l’usine, et il a voulu le sauver. Nous l’emmenons chez Nathan Bury.
– Non, non, dit M. Hope, portez-le sur le champ à l’hôpital. On lui donnera là tous les soins nécessaires. Il aura les meilleurs médecins et les meilleures gardes. Je vais vous y suivre dans un moment. Est-il grièvement blessé ?
– Il est tombé d’assez haut, répondit Banner, heureusement pas sur les dalles. Quelques personnes l’ont retenu. J’espère que ce ne sera pas mortel. Haslam doit être mort. Il était dans l’étage du haut qui s’est écroulé. C’est lui qui a mis le feu, et il n’y a aucune chance de le sauver. M. Hope, je n’ai jamais vu une figure comme celle de Tom au moment où il s’élançait au secours de son père…
Pendant ce temps, on avait amené une voiture. Banner y monta avec son précieux fardeau, et Nathan après lui. Ils arrivèrent bientôt à l’hôpital où Tom fut déposé à la salle des urgences. Comme ses deux amis le considéraient avec tristesse, ils entendirent un léger bruit de pas. C’était une infirmière. Elle s’approcha du lit d’un air sérieux et compatissant, écarta doucement du front de Tom ses cheveux à moitié brûlés par les flammes, et épongea son visage noirci par la fumée. On le retrouvait bien alors ; seulement ses yeux étaient fermés et ses lèvres immobiles. Elle parla d’une voix à la fois douce et distincte, comme d’une personne habituée à modérer sa voix dans des chambres de malades.
– Il faut nous le laisser maintenant, dit-elle à Nathan et à Banner ; le médecin va venir. Mais vous pouvez attendre dans la loge du portier, si vous désirez connaître le résultat de sa visite. On donnera à ce jeune homme tous les soins possibles. Êtes-vous son père ?
– Non, Madame, répondit Banner, auquel elle s’adressait. Mais M. Banner que voilà et moi-même, nous l’aimons comme si c’était notre fils. Nous attendrons volontiers si vous le permettez.
Nathan et Banner se retirèrent à pas lents, en s’efforçant de ne point faire de bruit le long des corridors. Ils durent attendre longtemps, dans une inquiétude croissante, l’avis des médecins. Dans leur préoccupation, ils oubliaient presque l’incendie. Banner raconta au portier, à voix basse, l’acte d’héroïsme que Tom venait d’accomplir. Nathan, accoudé sur la table, la tête entre les mains, sanglotait comme un enfant. Enfin une infirmière vint leur dire que Tom n’avait aucune fracture. Il avait repris connaissance, mais demeurait dans un état de prostration qui semblait provenir davantage d’une profonde douleur intérieure que de la souffrance causée par ses brûlures. Les seuls mots qu’il prononçait étaient « mon père, mon père ». Elle ajouta qu’on ne pouvait les admettre auprès de lui avant le lendemain matin, de peur de troubler le repos de ses voisins de salle. Banner et Nathan s’en allèrent le cœur oppressé et reprirent le chemin de l’usine.
Le feu durait encore, mais avec moins de furie. Les flammes diminuaient et on pouvait constater que le feu perdait de sa puissance. La foule des spectateurs aussi commençait à s’éclaircir. Ils se retiraient peu à peu pour aller chercher dans le repos les forces nécessaires aux travaux du lendemain. Tous s’entretenaient du sort de Haslam ; on comparait cet incendie avec d’autres, et chacun s’accordait à dire qu’après tout il était moins terrible que n’avaient fait craindre tout d’abord les premières flammes qui avaient éclairé le ciel. M. Worthington et M. Hope firent venir Nathan auprès d’eux pour avoir le récit de tout ce qui s’était passé, et pensèrent tous deux que la vengeance devait avoir été le seul mobile de Haslam.
Le matin éclairait déjà la ville quand le feu fut complètement maîtrisé et la foule dispersée. Alors, épuisé et accablé, Nathan retourna chez lui pour raconter à Alice et aux autres enfants les tristes évènements qui s’étaient passés tandis qu’ils dormaient paisiblement.

Chapitre 21

Bien des semaines ont passé. C’est le soir, et la silhouette bien connue de Banner se profile sur l’escalier qui descend à la sombre demeure de la famille Bury.
– Puis-je entrer chez vous, Nathan ? dit-il. Je me sens bien seul chez moi ; j’aurais besoin de parler un peu avec vous. Vous me permettez d’entrer, n’est-ce pas ?
Bien sûr qu’il le permettait ! Banner était pour eux tous un ami et aucun des enfants n’avait plus peur de lui. Lui-même avait été gagné par leur affection et son cœur, endurci par son métier de sergent de ville, avait enfin ressenti la douceur d’être aimé. C’est ainsi qu’à peine entré il s’installa dans un coin de la cheminée avec le petit Joey sur les genoux.
– Je vois que Tom est sorti, dit-il en regardant autour de lui. Il se fortifie de jour en jour, notre Tom. Si seulement le petit Phil était là, cela rappellerait le jour où, après le retour de Tom, nous étions tous réunis ici. C’est alors que pour la première fois j’ai soupé chez vous, Nathan. Me permettez-vous d’en faire autant aujourd’hui ?
Alice et Nathan accueillirent cette proposition avec un égal empressement. L’appel de Banner à leur hospitalité les ramena à leur activité ordinaire, et Nathan se mit en quatre pour aider à tout apprêter.
Le repas fini, chacun reprit sa place autour du feu et Nathan proposa le cantique de Alderney. Tous chantèrent, même Banner qui avait gardé Joey sur ses genoux ; car depuis l’incendie, il avait compris l’amour de Jésus et maintenant, joyeux, toujours joyeux, il avançait vers sa patrie céleste.
– Nathan, dit Banner après un silence, j’ai un projet en tête qui pourrait vous convenir et auquel j’aurais tout à gagner. Comme je suis seul et économe, j’ai mis de côté une assez bonne somme. Il y a quelques semaines, j’ai acheté deux maisonnettes à la sortie de la ville. Chacune se compose d’une pièce sur le devant, d’une cuisine au nord, d’une cour, d’un hangar et d’un petit jardin. Au-dessus il y a trois chambres : une petite et deux autres assez grandes. Les peintures ne sont pas encore terminées, ni les papiers posés, mais ce sera bientôt fait. Je suis fatigué de vivre dans une chambre meublée et toujours dans la crainte d’être trompé par ma propriétaire. Voici donc ce que j’aurais à vous proposer : Pourquoi ne viendriez-vous pas, vous et vos enfants, habiter une de ces maisons ? Tom et moi habiterions l’autre. Je lui en ai déjà parlé d’ailleurs. Alice tiendrait le ménage pour tout le monde. J’aurais quelqu’un à qui m’intéresser… et qui s’intéresserait à moi. Tout ne conspirerait pas, au-dedans comme au-dehors, à faire de moi un homme dur.
Nathan fut tellement surpris de la proposition de Banner qu’il ne sut que le regarder fixement sans lui répondre. Banner rougit et ses sourcils se froncèrent. Mais ce silence embarrassant fut rompu par Alice qui se mit à battre des mains dans un élan d’enthousiasme.
– Oh ! C’est moi qui serais contente ! dit-elle. M. Banner, je tâcherai de devenir la meilleure ménagère de Manchester. Père, les enfants se porteraient bien mieux qu’ici et deviendraient plus robustes. Seulement vous et Kitty serez bien loin de l’usine. Et Tom, comment fera-t-il ?
– J’ai pensé à tout cela, Alice, dit Banner en souriant. J’en ai parlé à M. Worthington qui a l’intention d’engager Tom dans sa nouvelle usine dès qu’il sera tout à fait rétabli. Et si Kitty est d’accord, Mme Worthington la prendra à son service. Elle en fera une bonne ménagère qui pourra, par la suite, s’occuper aussi des enfants. Cela vaudra mieux pour une jeune fille que l’usine, Nathan ! Et si vous craignez la marche, vous avez le train qui s’arrête matin et soir à la station toute proche. Quant à Phil, on le placera dans une école supérieure, car M. Hope trouve qu’il a assez de facilité pour apprendre bien des choses qu’on n’enseigne pas à Ardwick. Si vous acceptez mon plan, Nathan, tout s’arrangera pour le mieux.
– N’est-ce pas mon garçon, acheva-t-il à l’adresse de Tom qui rentrait à ce moment, tout heureux de l’entretien qu’il avait eu avec M. Worthington qui venait de lui proposer un poste de confiance dans son entreprise.
Alors Nathan jeta un coup d’œil autour de lui, sur la pauvre cave où il avait habité si longtemps, sur la fenêtre aux sombres petits carreaux, sur le misérable mobilier et le paravent aux mille couleurs… et des larmes jaillirent de ses yeux. Certes le changement serait bon et avantageux pour les enfants, mais quant à lui, ses pas se tourneraient souvent instinctivement vers la rue du Pèlerin. Cependant, il était fort reconnaissant. Dissimulant ses larmes pour ne pas troubler la joie des enfants, il prit la main de Banner et la serra chaleureusement.
– Je ne puis assez vous remercier, dit-il, mais un jour ou l’autre vous saurez le bien que vous nous avez fait à moi et à mes enfants. J’ai été heureux à la rue du Pèlerin et quand je l’entends, ce nom seul me fait du bien. Comment s’appelle le quartier où sont situées vos maisons, M. Banner ?
– Il n’a point encore de nom, et ce n’est pas une rue puisqu’il n’y a que deux maisons ; mais, si vous êtes tous d’accord, nous pourrions l’appeler le relais du Pèlerin pour ne pas oublier votre ancienne demeure. Que penseriez-vous de ce nom ?
On décida à l’unanimité qu’on n’en saurait choisir un meilleur.
On ne prit cependant possession de la nouvelle demeure qu’au printemps suivant. Lorsque le désordre du déménagement eut un peu disparu, on invita Phil qui passait les vacances de Pâques chez Mme Worthington. Quand, accompagné de Banner, il s’approcha de la maison, il s’aperçut que tous les enfants étaient aux fenêtres pour guetter leur arrivée. Tom donna le départ à la joyeuse bande qui se précipita à leur rencontre avec des cris de joie. Nathan et Alice sortirent à leur tour, les bras chargés d’un goûter de bienvenue qu’ils servirent sur l’herbe fraîche du jardin. Alors, entraînés par la voix profonde de Tom, ils chantèrent cette strophe qui reflétait si bien les sentiments de leurs cœurs :

Tu nous combles de Tes grâces,
Tu nous connais nom par nom,
Tu nous conduis sur Tes traces
Vers la céleste maison.
Tu veux de notre faiblesse,
De tous nos maux T’enquérir ;
Quel amour ! Tu veux sans cesse
Nous pardonner, nous guérir.

Au souvenir de ces années où le Seigneur les avait appelés et conduits sur Ses traces, Banner, Tom et Alice se joignirent avec émotion à la fervente prière que Nathan prononça avant le repas.
Au-dessus de leurs têtes les arbres se couvraient de bourgeons empourprés et de feuilles. Sous la brillante chaleur du soleil, la nature exhalait ses parfums. Tout, autour d’eux, parlait de vie et d’espérance.

D’après la Bonne Nouvelle 1984 et 1985

 

LE WEEK-END PROCHAIN, TU TROUVERAS : LA CABANE AU BORD DE LA MER !