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LA RUE DU PÈLERIN

Scènes de la vie de Manchester

1er samedi

Chapitre 1er

La pluie tombait à torrents depuis le matin dans les rues de Manchester. Il était difficile de circuler sur les trottoirs au milieu des parapluies des passants, mais pour un enfant c’était une affaire délicate et périlleuse que de traverser les rues glissantes, encombrées de fiacres qui se croisaient en tous sens. Cependant celui qui aurait eu le loisir et la curiosité de regarder autour de lui, aurait pu voir un petit garçon se frayer furtivement un chemin le long des chaussées embarrassées et des carrefours dangereux.
Arrêté dans sa croissance par le manque de soins et de nourriture, cet enfant chétif, vêtu de misérables haillons à peine suffisants pour lui permettre de se montrer dans les rues, était la personnification de la pauvreté et de la misère. Mais enfin, en dépit de ses traits défaits et amaigris, sa physionomie douce et candide contrastait avec l’expression vieillie et mauvaise de la plupart de ses camarades de rues. Il y avait un rayonnement dans ses yeux bleus, une honnête franchise sur sa jolie figure encadrée de cheveux blonds, qui manquaient rarement d’attirer la compassion et l’admiration des personnes auprès desquelles il se hasardait à mendier. Lui-même avait déjà acquis une grande perspicacité pour lire sur le visage de ceux qu’il rencontrait le degré de pitié auquel il pouvait s’attendre. Mais ce jour-là, l’enfant était trop absorbé pour songer à son triste métier de mendiant. Malgré la boue dans laquelle ses pieds nus enfonçaient jusqu’à la cheville et la pluie qui transperçait ses vêtements en lambeaux, il poursuivait son chemin d’un pas rapide jusqu’à ce qu’il se trouve devant un des principaux édifices de l’opulente cité.
C’était un bâtiment magnifique, un palais, pour la construction duquel on avait utilisé des sommes énormes. L’enfant s’arrêta net. Il semblait regarder l’édifice avec un sentiment de crainte, n’osant pas s’aventurer, pieds nus, sous la grande colonnade. Enfin, il se glissa entre deux barreaux de la grille, et se renversa en arrière pour contempler les murs et les tours qui semblaient s’élever presque jusqu’au ciel. Chaque fenêtre, chaque porte cintrée et les niches des tours étaient encadrées d’ornements en bois sculpté et de vitraux de couleur. Cette architecture ne ressemblait guère à celle de la cave humide et sombre d’où l’enfant était sorti pour voir la lumière du jour.
La porte, vers laquelle l’enfant jeta un regard investigateur, était bien gardée par des sergents de ville. Elle n’était accessible que par un large escalier de quelques marches où il n’y avait pas moyen de se cacher. Il y avait vu entrer et sortir sans empêchement des gens dont beaucoup appartenaient à une classe qui lui était familière : des femmes portant leurs châles sur la tête en guise de protection contre la pluie ; des hommes en habits usés et chaussés de souliers qui ne valaient guère mieux que la couche de boue qui recouvrait ses petits pieds à lui ; tous montaient et descendaient avec une liberté qui finit par donner du courage à notre garçon. À son tour, il gravit lentement l’escalier, jusqu’à ce qu’il se trouvât à l’abri de la pluie dans un immense vestibule qui renfermait une double rangée de piliers massifs, derrière lesquels on voyait des portes vitrées. En se mettant sur la pointe des pieds, l’enfant put jeter un coup d’œil dans la vaste salle qui se trouvait au-delà.
Ah ! Quelle salle ! Il poussa un profond soupir, tant il était émerveillé et enchanté. D’où venait cette belle et mystérieuse lumière ? Il ne semblait pas y avoir de fenêtres, à moins que ce ne soient des fenêtres qui représentaient des hommes vêtus de robes aux couleurs éclatantes, coiffés de couronnes d’or. Les dalles étaient comme autant de pierres précieuses disposées en dessins magnifiques.
Par les nombreuses portes qui ouvraient sur la salle, passait sans cesse une foule de gens affairés. Gens fort étranges ! Les uns pauvres et misérables comme lui – bien qu’il n’y en eût pas d’aussi jeunes – les autres revêtus de l’uniforme bien connu de sergent de ville ; d’autres encore habillés de rouge avec de longues baguettes blanches à la main ; enfin des messieurs en robes noires et en perruques blanches.
L’enfant, toujours sur la pointe des pieds, observait tout ce qui se passait autour de lui d’un air à la foi étonné et ahuri. Un sergent de ville, dont le quartier était précisément celui où il habitait, avait poussé la condescendance jusqu’à lui dire que le lieu où il se trouvait s’appelait « le palais de justice ». Mais il n’en était guère plus avancé pour cela. Il ne comprenait qu’une seule chose : c’est que quelque part, à l’intérieur de ce palais splendide, son frère Tom devait être conduit devant le juge et serait peut-être envoyé en prison. Et sans Tom, que deviendrait-il ?
Il avait un vague espoir, s’il parvenait à pénétrer sans être vu et à se faufiler au milieu de la foule mouvante, de pouvoir peut-être rencontrer Tom. S’il ne pouvait pas lui être utile, au moins pourrait-il partager avec lui un petit pain qu’il venait de recevoir d’une dame, à la porte d’une boulangerie. La première moitié avait été pour lui un vrai régal ; la seconde ne pourrait manquer d’être une petite consolation pour Tom, même s’il devait être mis en prison. Après tout, peut-être se tirerait-il d’affaire comme Will Handforth qui avait volé un parapluie dans une maison dont la porte était restée ouverte. Il s’en était vanté auprès de ses camarades et avait malgré tout échappé à la punition.
Tom, lui, n’avait rien volé. Si seulement le juge voulait l’écouter, il lui dirait la vérité et lui ferait comprendre que Tom n’était pas un voleur. Qui sait si l’un de ces messieurs à l’air si grave, qui traversait le grand vestibule, n’était pas le juge en personne ? Oh ! Si seulement il avait osé entrer pour lui parler ! Mais l’enfant sentait qu’il aimerait mieux mourir que de s’adresser au juge sans y être appelé ; et il n’avait personne qui puisse intercéder pour lui et pour son frère.
Dans sa profonde angoisse, il avait oublié la magnificence du lieu, quand il fut tiré brusquement de ses réflexions par une main qui empoigna le collet de sa veste déchirée et le secoua rudement. Cette main était celle d’un sergent de ville.
– Hors d’ici ! lui dit-il durement. Je saurai bien vider le palais d’un petit misérable comme toi.
– Oh ! Je vous en prie, laissez-moi, dit l’enfant d’un ton suppliant. Je ne veux que voir Tom. Peut-être sera-t-il envoyé en prison pour bien longtemps, et je ne le verrai plus jamais.
– Il ne viendra pas ici. Si tu ne files pas tout de suite, gare à toi ! Est-ce que le tribunal est fait pour être encombré de mendiants ? Hors d’ici, je te dis !
Le petit garçon se tourna sans un mot de plus, et descendit lentement les degrés du grand escalier. Il se trouvait de nouveau exposé à la pluie battante, mais le sergent de ville, retourné se mettre à l’abri dans le vestibule, ne le surveillait plus. Il en profita pour s’asseoir sur les marches humides, ramassa ses pauvres haillons autour de lui, et appuya sa tête sur la marche au-dessus. Après un accès de larmes silencieuses, il tomba dans un sommeil lourd et pénible. La pluie ruisselait sur ses pieds nus, transperçait ses vêtements et plaquait ses boucles blondes sur sa tête, mais sans le réveiller. La foule passait. Hommes, femmes, enfants montaient et descendaient sans cesse. Tous semblaient s’être donné le mot pour ne pas déranger le pauvre petit, jusqu’à ce qu’enfin il se sentit doucement touché par une canne. Il se réveilla en sursaut ne rêvant que de sergents de ville, et ouvrant les yeux, il vit un visage penché sur lui.
C’était une figure agréable, grave, mais bienveillante ; aussi le cœur du pauvre enfant se sentit soulagé à cette vue. La tournure distinguée du monsieur le frappa. Il sauta sur ses pieds et, en guise de salutation, porta la main à ses cheveux mouillés.
– Que fais-tu ici, mon enfant ? demanda l’inconnu.
– Je voulais voir Tom, dit le petit garçon sans se sentir déconcerté ou effrayé. Il est quelque part ici… on va le conduire devant le juge et peut-être on l’enverra en prison. J’ai peur de ne jamais le revoir.
– Qu’a fait Tom ? demanda le monsieur.
– Rien, Monsieur. Oh ! Bien vrai, Tom n’a rien fait de mal. Seulement le père de Will Handforth et un autre homme ont forcé une maison pendant la nuit. On a vu un jeune garçon avec eux, et les sergents de ville disent que c’est Tom. Ils l’ont arrêté voilà plus de trois semaines. Mais ce n’était pas Tom, j’en suis sûr. Oh ! Si quelqu’un pouvait parler au juge !
– Comment sais-tu que Tom n’était pas avec les malfaiteurs ? reprit le monsieur.
– Il a passé avec moi toute cette nuit-là, répondit l’enfant avec empressement. Nous avions vendu des copeaux jusqu’à près de neuf heures. Quand Tom vint se coucher, je ne dormais pas encore. Mais le matin la police vint et l’emmena. Il me dit alors : « Phil, ce n’est pas vrai, je m’en tirerai ». Mais il ne s’en est pas encore tiré… et la mère de Will Handforth (c’est chez elle que nous demeurons) dit qu’on l’enverra en prison avec son mari, qu’il soit coupable ou non.
– Tu t’appelles Philippe, mon garçon ?
– Phil, tout court, Monsieur.
– Eh bien ! Moi, dit l’étranger en souriant, je m’appelle Philippe Hope. Quel est ton autre nom, mon petit homme ?
– Je n’en ai pas d’autre, dit Phil. Mais l’autre nom de Tom, c’est Haslam. On l’appelle Tom Haslam.
– Phil, reprit M. Hope, suis-moi, et nous tâcherons de voir Tom.

2ème samedi

Chapitre 2

M. Hope monta les marches du palais de justice suivi de près par Phil, qui se détourna avec terreur des regards du premier sergent de ville qu’il rencontra. C’était un homme grand, fort, raide et droit comme une flèche. Il semblait que sa figure impassible fût aussi incapable d’un sourire que d’un froncement de sourcils. Il se disposait à mettre la main sur Phil au moment où celui-ci entrait sous la protection de son nouvel ami. M. Hope l’arrêta.
– Banner, dit-il, êtes-vous au courant de l’affaire de Handforth et autres, accusés de vol avec effraction ?
– Je crois bien que je le suis, répondit Banner. La maison en question est dans mon quartier, Monsieur, mais je n’étais pas de service à ce moment-là. Ils étaient deux hommes et un garçon. Les deux hommes furent pris dans la maison, mais le garçon a été arrêté chez lui. Ils sont maintenant devant M. le juge Robert.
– Ce petit bonhomme affirme que la nuit du vol son frère était avec lui, dit M. Hope. Ce prévenu s’appelle Tom Haslam ?
– Oui Monsieur, Tom Haslam, c’est bien cela. Mais à quoi sert d’écouter ces petits vauriens ? On ne fait que les encourager dans le mensonge. Ils naissent et grandissent voleurs et menteurs, Monsieur.
Le monsieur soupira et regarda Phil avec une expression de pitié et de tendresse telle que l’enfant s’enhardit à parler, même en présence du sergent de ville.
– Ce n’est pas un mensonge, dit-il en tendant sa petite main à M. Hope, et en levant les yeux vers lui avec une confiance nouvelle. Nathan Bury et Alice pourraient bien le dire si seulement on voulait le leur demander. Ils savent que Tom était avec moi. Oh ! Que deviendrai-je, si Tom retourne en prison ?
– Banner, je veux tirer cela au clair, dit M. Hope. Vous dites que les prisonniers sont devant M. le juge Robert ?
– Oui, Monsieur. Par ici, s’il vous plaît, ajouta Banner en se dirigeant vers un couloir qui conduisait dans l’intérieur du bâtiment.
M. Hope lui dit de l’attendre quelques minutes avec Phil. L’enfant, craintif et tremblant, n’osait pas même, sous l’œil sévère de Banner, bouger un de ses petits pieds inquiets. Enfin il entendit de nouveau la voix de son ami ; mais il eut peine à le reconnaître ainsi vêtu d’une robe noire et avec une perruque blanche qui cachait ses cheveux bruns. M. Hope sourit et lui dit de le suivre. Conduits par Banner, ils firent quelques pas dans le corridor voûté et entrèrent dans une salle remplie de monde.
Ce n’était pas la salle principale avec ses galeries ouvertes au public pendant les procès. Le nombre des prisonniers était considérable, et pour expédier plus promptement les affaires de la session, on interrogeait les prévenus dans une salle plus petite. Elle paraissait encore grande à Phil et pleine de figures inconnues. M. Hope dit à Banner de le faire monter sur un banc, et l’engagea à regarder autour de lui pour voir s’il apercevait Tom. Ses regards errèrent une minute ou deux avant de se diriger du bon côté. Enfin, il remarqua au milieu de la salle une petite enceinte séparée du reste par une clôture en bois. À l’intérieur était Handforth et un autre homme, et derrière eux Tom. C’était bien lui, avec ses yeux et ses cheveux noirs ; seulement sa figure était plus abattue et plus farouche que Phil ne l’avait jamais vue auparavant.
À ce moment même, quelqu’un cria d’une voix forte : « Thomas Haslam ! » Tom leva la tête et remua les lèvres, mais Phil ne put rien entendre. On échangea encore quelques paroles qu’il ne put saisir, et Handforth et son compagnon répondirent d’une voix haute et ferme : « Coupables ! » Tom murmura à son tour quelque chose, et la main de Banner tomba lourdement sur l’épaule de Phil.
– Eh bien ! dit-il, ton frère s’avoue coupable. C’est donc qu’il l’est. Il va être envoyé en prison. Cela lui va bien, à ce mauvais garçon.
Au premier moment, Phil ne comprit pas ; mais dès qu’il eut réalisé que Tom allait être séparé de lui, il poussa un cri perçant. Le juge se tourna, et une voix forte cria : « Silence ! Silence ! » Mais Phil, les yeux fixés sur Tom, n’entendait rien.
– Oh ! Monsieur le juge, s’écria-t-il, Tom n’est pas coupable. Il était avec moi la nuit du vol. Nathan Bury et Alice savent qu’il y était.
C’était une petite voix claire et vibrante. Pas un mot ne se perdit. Tom tressaillit et se retourna anxieusement. L’expression sournoise de son visage se dissipa au moment où il aperçut Phil sur son banc, avec ses petits bras maigres tendus vers lui. M. Hope parlait à voix basse au juge, qui fixa sur Tom un regard pénétrant.
– Thomas Haslam, dit-il, M. Hope désire prendre votre cause en main. Nous allons faire passer une autre affaire avant la vôtre. Faites sortir l’accusé.
Quelques minutes plus tard, Phil se trouvait dans une pièce isolée, avec Banner, M. Hope et Tom. Il pressait la main de Tom entre les siennes, et tous deux se tenaient debout devant M. Hope. Banner était derrière eux, prêt à saisir Tom et à le ramener en prison. Les yeux noirs de Tom scrutaient le visage de M. Hope avec une prudente perspicacité. Mais quand il eut achevé son examen et qu’il eut lu jusqu’au fond dans le regard plein de bonté de M. Hope, sa propre physionomie se radoucit. Une sorte de sourire erra même autour de sa bouche crispée par la faim.
– Mon ami, dit M. Hope, qui est-ce qui dit la vérité, Phil ou vous ?
– C’est Phil, répondit Tom en serrant tendrement la main de l’enfant.

3ème samedi

– Pourquoi alors vous êtes-vous déclaré coupable ?
– Qu’aurais-je gagné à soutenir que je ne l’étais pas ? dit Tom ; et sa figure reprit une mauvaise expression. La police affirmait que je l’étais ; les autres venaient de s’avouer coupables, et on m’avait assuré que le juge serait dix fois plus sévère si je me déclarais innocent. Voilà comment j’en suis venu à dire que j’étais coupable. Les juges s’occupent-ils de pauvres gens comme moi ?
– Vous ne vous souciez donc pas de dire la vérité ? reprit M. Hope.
– Non, dit Tom avec franchise, mais sans effronterie. Un pauvre garçon comme moi ne trouve pas toujours son compte à dire la vérité.
– Eh bien ! Tom, moi je veux être votre ami, à la condition que vous me disiez toute la vérité, et rien que la vérité. Si réellement vous n’avez pris aucune part à ce vol, je puis vous épargner la prison. Dites-moi tout ce que vous savez, quels ont été vos rapports avec Handforth, et ce que vous faisiez ce soir-là.
Tom interrogea une fois de plus du regard la figure de son nouvel ami, puis il se redressa, leva la tête d’un air résolu et parla tranquillement et avec fermeté.
– Nous logeons chez les Handforth, Phil et moi, dit-il. Ils demeurent dans une cave, et nous avons, pour coucher, l’espace qui est sous l’escalier. Le soir du jour où ils prétendent que je les ai aidés dans leur vol, Phil et moi avions vendu des copeaux. Il était un peu plus de neuf heures quand nous sommes rentrés. Phil se coucha immédiatement parce qu’il avait froid et faim. Je ne sortis que pour courir à la rue du Pèlerin, chez Nathan Bury, avec deux sous de copeaux pour Alice. Il sonnait dix heures à l’horloge de la vieille église quand je revins. Au reste, Nathan le sait bien. Mais le matin, avant le jour, la police vint me saisir, disant que je m’étais introduit la nuit dans une maison.
– En savez-vous quelque chose, Banner ? demanda M. Hope.
– Si ce que Thomas Haslam dit là est vrai, répondit Banner, il n’est pour rien dans ce vol. Le vol a eu lieu entre neuf et dix heures du soir, dans une maison fermée à clef, et dont les habitants étaient sortis pour la soirée. Le sergent de ville de garde a aperçu de la lumière aux fenêtres, et comme il savait que les propriétaires étaient absents, il est allé chercher du secours et empoigna les deux hommes ; mais un jeune garçon s’est échappé, en sautant par une fenêtre de derrière. Il emportait des cuillères d’argent, et l’une d’elles a été retrouvée dans la paille sur laquelle Thomas Haslam avait couché.
– Il n’est guère croyable que ce garçon ait caché le butin volé dans son propre lit, fit observer M. Hope. Tom, pourquoi n’avez-vous pas parlé tout de suite de Nathan Bury et d’Alice quand on vous a arrêté ?
– À quoi bon ! répondit Tom tristement. La police m’avait déclaré coupable, le magistrat de même, personne ne voulait m’écouter. Mais si vous vouliez faire venir Nathan Bury, il vous dirait que je ne mens pas ; il demeure rue du Pèlerin. Phil pourrait courir le chercher.
– Banner ira, dit M. Hope. Phil lui montrera le chemin.
Quelques instants plus tard, Phil trottait dans la boue à côté du grand sergent de ville, dont chacun des pas faisait deux ou trois des siens. Les yeux froids de Banner avaient perdu quelque chose de leur impassibilité, et il regardait avec un peu moins de sévérité l’enfant déguenillé qui le suivait en courant et tout haletant. Deux ou trois fois, il s’arrêta auprès d’un attroupement, plus pour donner à Phil le temps de reprendre haleine que pour chercher une occasion d’exercer son autorité. Bientôt ils atteignirent la rue du Pèlerin, rue courte, étroite et sans issue, bordée de pauvres maisons. Des sortes de caves servaient de boutiques et de logements, et le jour, qui n’était jamais bien éclatant dans le haut des maisons, n’y pénétrait qu’à peine. Un petit homme grisonnant, à la figure colorée et ridée, les précédait dans la rue du Pèlerin. Il portait sous le bras un paquet de papiers multicolores, et à la main un seau de colle et un pinceau. La porte d’une des caves était ouverte. Une jeune fille, à peu près de l’âge de Tom Haslam, se tenait sur le seuil et regardait dans la rue avec un sourire de bienvenue. Phil battit des mains en poussant un cri de joie et se mit à courir en s’écriant : « Voilà Nathan Bury et Alice ! »

Chapitre 3

« Notre Dieu sauveur… veut que tous les hommes soient sauvés » 1 Tim. 2. 4

À mesure que Banner avançait, tous les habitants de la rue du Pèlerin sortaient sur le seuil de leurs portes ou regardaient aux fenêtres. C’était une rue bien famée, quoique pauvre, et l’apparition d’un sergent de ville y était un évènement assez rare pour exciter la curiosité. Nathan Bury, le colleur d’affiches, se retourna vivement en s’entendant interpellé de la sorte par le petit Phil, et Alice fit quelques pas au devant d’eux. La crainte et l’étonnement crispèrent les traits du visage de Nathan quand Banner l’informa qu’Alice et lui devaient comparaître sur-le-champ en justice. Il entra chez lui, accompagné de Phil et de Banner, et après avoir refermé la porte sur eux, il les regarda tour à tour avec la plus grande consternation. Alice, sans perdre son sang-froid, attacha ses galoches, jeta un châle sur sa tête, et déclara qu’elle était toute prête à suivre son père et Banner.
– Mais qu’y a-t-il donc ? demanda Nathan en regardant fixement le sergent. Je gagne honorablement ma vie ; je n’ai, grâce à Dieu, rien à faire avec la police, et je vous demande pourquoi vous nous emmenez devant la justice. Et Alice, encore !
– On ne vous fera pas de mal, dit Banner. Ce n’est pas de vous qu’il agit ; mais d’un garçon nommé Thomas Haslam, qui a été arrêté pour vol avec effraction ; c’est lui qui vous a demandé pour prouver son alibi : voilà tout ! Il affirme que vous et votre fille savez où il était le soir du vol. Marchez devant, Monsieur Bury. Alice et moi nous vous suivrons. Des témoins ne doivent pas parler ensemble.
Les rues étaient plus animées que quelques heures auparavant. La pluie redoublait de violence. Nathan marchait en tête, méditant profondément sur ce qu’il savait de Tom Haslam et de ses affaires. De temps en temps, il faisait à voix basse une courte prière pour que Dieu lui enseigne ce qu’il aurait à dire devant le juge. Il se sentait plus troublé pour Alice que pour lui-même ; mais chaque fois qu’il se retournait pour la voir, elle lui faisait un petit signe de tête et lui souriait. Une fois, elle leva les yeux vers le ciel chargé de nuages, comme si elle aussi priait dans le secret de son cœur. Nathan reprit bientôt le pas court et précipité qui lui était devenu coutumier, lorsqu’il courait de lieu en lieu avec sa colle et ses affiches. Enfin il atteignit le Palais de justice. Arrivé là, il dut attendre les autres pour paraître devant M. Hope. On les introduisit dans une chambre où le juge ne se fit pas attendre longtemps. Nathan s’était détendu ; ses traits respiraient une sérénité parfaite. Alice était à son côté. Phil s’avança vivement et se mit à écouter comme si sa vie dépendait de ce qui allait se passer.
– Dites-moi tout ce que vous savez de ce qu’a fait Thomas Haslam il y a aujourd’hui trois semaines, dit M. Hope, de manière à mettre Nathan parfaitement à l’aise.
– Je vous dirai la vérité, Monsieur, avec l’aide de Dieu, répondit Nathan. Je me souviens parfaitement que c’était la dernière fois qu’Alice et moi les avons vus, lui ou son frère. Bien des fois depuis lors Alice m’a dit : « Père, ne crains-tu pas qu’il soit arrivé quelque chose au petit Phil ? » Il faisait nuit, Monsieur ; c’était tard dans la soirée et les enfants étaient couchés. J’en ai cinq, sans compter Alice. Elle et moi étions assis, et nous causions à la lueur du feu. J’ai perdu ma femme, et il y a bien des choses dont il faut parler et qu’il faut combiner dans une famille aussi nombreuse. Soudain j’entends un coup frappé à la porte. Je l’ouvre : c’était Tom Haslam, avec deux sous de copeaux qu’Alice lui avait commandés. Elle venait d’allumer la chandelle et d’ouvrir sa Bible. Je ne sais pas lire, mais Alice est très instruite. Je m’écriai : « Entre, Tom, et assieds-toi, Alice va nous lire un chapitre ». Il répondit qu’il en serait bien reconnaissant, parce qu’il avait froid et qu’il était fatigué. Il est donc entré, et Alice a lu quelques versets. Il fallait le voir écouter, l’air étonné et la bouche ouverte ! Je me mis à lui parler, et, le croiriez-vous, Monsieur ? J’ai découvert qu’il n’en savait guère plus qu’un de ces païens auxquels nous envoyons des missionnaires. Il ne savait pas qui est Jésus, ni ce qu’Il a fait. Il ne prononçait jamais le nom de Dieu que pour le mêler à des jurements ou à des imprécations. Jamais de sa vie il n’avait prié. Il ne savait même pas ce que c’était que la prière. Quant à aller à l’église, l’idée ne lui en serait pas venue. Je ne puis vous dire quel chagrin nous en avons eu, Alice et moi. Alors je l’ai raccompagné chez lui, jusqu’à sa porte, en lui parlant tout le long du chemin ; je ne l’ai jamais revu depuis. Nous avons pensé qu’il en avait eu assez de mon sermon, non que je sache mieux prêcher que je ne sais lire, Monsieur, mais ma langue ne s’arrête plus quand je parle de Lui.
– De qui ? demanda M. Hope.
– Du Seigneur Jésus, dit Nathan en baissant la voix. C’est comme ces deux disciples qui disaient : « Notre cœur ne brûlait-il pas au dedans de nous » ! J’espère que je ne vous offense pas, Monsieur ?
– Pas du tout, répondit M. Hope cordialement ; mais comment savez-vous que cela s’est passé voilà aujourd’hui trois semaines ?
– C’est aujourd’hui mercredi, n’est-ce pas, Monsieur ? dit Nathan d’un air satisfait. C’est le jour de notre réunion du soir. Alice et les deux garçons y étaient venus avec moi. Une de nos voisines, Mme Saunders assistait aussi au service. Elle a un petit restaurant, et avait promis à Alice du gras-double, si elle voulait prendre la peine d’aller le chercher. Pas de danger qu’elle perde une si bonne aubaine ! Alors, quand je vis Tom si tranquille après la lecture, je demandai à Alice s’il n’était rien resté. Il fallait voir ce garçon dévorer comme un affamé ce qu’elle avait mis devant lui ! Je ne peux pas me tromper de jour, parce que Mme Saunders s’est foulé le pied le lendemain et n’est pas sortie depuis. Et les affaires ne vont pas si bien que nous ayons pu nous permettre d’acheter un pareil régal.
M. Hope sourit, mais Banner fronça sévèrement les sourcils. S’il avait été le maître, il aurait fait subir au témoin un interrogatoire serré, et l’aurait tenu strictement sur le sujet de la culpabilité ou de l’innocence de Tom.
– Quelle heure était-il quand vous avez quitté Tom ? reprit M. Hope.
– Dix heures sonnaient à l’horloge de la vieille église quand j’ai regagné la rue du Pèlerin, répondit Nathan. Cette course n’a pas pu me prendre plus de cinq minutes, car je marche plus vite que la plupart des gens, Monsieur. C’est une habitude qu’on prend quand on a beaucoup d’affiches à poser. Ma mère nous disait souvent qu’il ne fallait pas laisser pousser l’herbe sous nos pieds. Il n’y a pas d’herbe à Manchester, mais nous autres, colleurs d’affiches, nous sommes si lestes que nous n’enlevons pas même la boue des pavés.
– Et vous, Alice, qu’avez-vous à me dire ?
– Exactement ce que mon père a dit, répondit modestement Alice. Nous n’avons revu depuis ni Tom ni le petit Phil. J’ai pensé que le pauvre Tom avait été arrêté. Mais toi, petit, pourquoi n’es-tu pas venu nous voir pour nous en avertir ?
L’enfant tressaillit comme frappé d’une terreur soudaine. Il regarda autour de lui en pâlissant ; puis il se rapprocha timidement d’Alice et saisit son bras de ses petites mains.
– Oh ! s’écria-t-il, que vais-je faire ? Elle a dit qu’elle me battrait à mort si je bougeais de la maison tant que Tom était loin. Seulement, j’avais peur de ne jamais le revoir. Je ne pouvais aller vous le dire, Alice. Oh ! je n’oserai jamais rentrer. Que vais-je faire ?
– Tu reviendras à la maison avec nous, petit Phil, dit Nathan pour le consoler. Alice trouvera bien moyen de te caser avec les enfants. Ils ne sont que cinq sans compter Alice, et pour sûr il y aura place pour toi.

4ème samedi

Alice sembla réfléchir un instant. Puis elle fit à plusieurs reprises un signe de tête qui indiquait qu’elle avait trouvé une solution satisfaisante. Seulement elle ajouta d’un ton sérieux qui ramena un sourire sur la figure de M. Hope :
– Il faudra que tu sois bien débarbouillé, petit Phil.
– Vous pouvez maintenant vous retirer, dit M. Hope. Tom ne comparaîtra pas avant demain matin, et alors vous serez appelés comme témoins. Je n’ai aucun doute qu’il ne soit libéré. Banner, montrez-leur le chemin pour sortir, et revenez ici.
Nathan salua. Alice fit une profonde révérence et ils reprirent le chemin de leur demeure avec Phil entre eux deux. Banner rentra auprès de M. Hope, et se prépara à écouter. Pendant plusieurs minutes, ni l’un ni l’autre ne parlèrent.
– Banner, dit enfin M. Hope, je ne puis comprendre pourquoi ce garçon n’a pas été défendu au moment où il a été traduit devant les magistrats.
– Eh bien, Monsieur, répondit Banner, la police a déposé contre lui, et les autres prisonniers aussi. S’il est innocent, c’est sans doute le fils même de Handforth qui est coupable. Thomas Haslam aurait été rapidement enfermé s’il avait tenté de se défendre. Ces enfants sont nés menteurs, et nous ne tenons jamais compte de ce qu’ils disent.
– Leur position est fort triste, observe M. Hope avec un soupir. Banner, êtes-vous chrétien ?
– Oui, Monsieur, répondit le sergent de ville d’un ton légèrement dubitatif ; j’espère que je le suis. Je vais à l’église régulièrement, quoique ce soit quelquefois difficile ; mais je fais de mon mieux. Je ne veux pas passer pour un dévot, mais je vaux mieux que beaucoup de mes camarades. Notre service n’est pas très avantageux pour la religion, Monsieur.
– Rien ne vous empêche de servir Dieu dans votre état aussi bien que votre pasteur dans votre paroisse, fit M. Hope. Banner, peu importe ce qu’est notre activité, la question est de savoir comment et pourquoi nous la faisons. Notre Maître Lui-même ne fut qu’un pauvre ouvrier de village pendant la plus grande partie de Sa vie terrestre. Il vous donne maintenant quelque chose à faire pour Lui, Banner. Dieu n’a pas seulement envoyé Son Fils unique dans le monde pour sauver le monde ; mais encore Il envoie tous Ses enfants, tous ceux auxquels Il a pardonné les péchés, pour parler de Son amour. Suivez un peu ce pauvre garçon lorsqu’il va être mis en liberté, et sauvez-le dans la mesure où cela dépend de vous. Je parlerai moi-même avec lui demain. Vous savez que je dois partir dès la fin de la session des assises. Nous ne pouvons pas retirer ces jeunes gens de la rue, mais nous pouvons essayer de les rendre bien différents de ce qu’ils sont. Banner, voulez-vous faire de votre mieux pour celui-ci ?
– Oui, Monsieur, répondit Banner. J’aurai l’œil ouvert sur lui. Vous pouvez compter sur moi.
– Mais, continua M. Hope, pour pouvoir faire le moindre bien à ce garçon il vous faut tâcher de l’aimer ; ou plutôt, il vous faut l’aimer. Christ n’aurait sauvé aucun de nous, s’il ne nous avait aimés tout d’abord.
Banner parut sérieux et perplexe. C’était une chose inouïe que d’attendre de lui un sentiment d’affection quelconque pour un de ces malheureux petits voleurs qui étaient le tourment de sa vie. M. Hope comprenait-il ce qu’il lui demandait ? Cependant les regards de M. Hope et l’expression de son visage étaient chargés d’une telle compassion anxieuse que Banner ne pouvait le décevoir. Il porta la main à son cou pour resserrer le col raide qui l’étouffait presque, et répondit d’une voix troublée :
– Je ferai de mon mieux, Monsieur. Peut-être suis-je meilleur sergent de ville que chrétien, mais je ferai de mon mieux pour Thomas Haslam.
Banner prenait en même temps, devant Dieu, la résolution sincère de le faire. C’était un homme d’une intégrité rigoureuse ; mais il était impassible et inflexible. Il avait appris la crainte du Seigneur, qui est le commencement de la sagesse ; mais il ne connaissait pas l’amour de Dieu, qui est l’accomplissement de la loi et de la suprême sagesse. Il craignait le Juge, il servait le Roi, mais il avait encore à apprendre l’amour et la confiance envers le Père, qui s’est révélé Lui-même dans Son Fils.

Chapitre 4

Le lendemain matin, Handforth, son complice et Tom furent les premiers à comparaître au tribunal. Les deux hommes se déclarèrent coupables comme la veille ; mais la voix de Tom résonna claire et pleine d’espoir lorsqu’il s’écria : « Non coupable ». Il avait aperçu Nathan Bury avec Alice et le petit Phil, et son cœur battait de joie à la pensée de les rejoindre et de recouvrer sa liberté. Nathan parla avec une franchise, une simplicité et une droiture qui lui gagnèrent immédiatement la confiance du juge et du jury, et Alice confirma son témoignage avec netteté et avec calme. Ils avaient amené un nouveau témoin qui avait vu Tom quitter la rue du Pèlerin, accompagné de Nathan Bury, et tous trois prouvèrent de la manière la plus concluante qu’il n’avait eu aucune participation au délit. Le jury rendit un verdict d’acquittement. Le juge, en prononçant la libération de Tom, le mit sérieusement en garde contre le danger des mauvaises compagnies. Nathan et Alice l’écoutèrent religieusement, puis tous quittèrent la salle. Nathan retourna à son travail ordinaire, pendant qu’Alice et Phil allaient attendre Tom dans le grand vestibule.
Phil avait été « bien débarbouillé », selon l’expression d’Alice, et la lumière brillante du matin jouait dans ses jolies boucles blondes. Le vent avait balayé les nuages vers l’Est pendant la nuit, et les rayons du soleil inondaient les dalles à travers les vitraux des fenêtres. Le cœur de l’enfant débordait d’une joie paisible, et sa pauvre petite figure creusée par la faim rayonnait de bonheur, tandis que cramponné à la main d’Alice, il guettait le moment où il verrait apparaître Tom.
Une dame qui passait le regarda en souriant et fut sur le point de s’arrêter pour lui parler ; mais une voiture l’attendait au bas des marches, et elle n’eut que le temps de lui glisser une petite pièce d’argent dans la main. En continuant son chemin, elle se retourna pour jouir de sa surprise avec un sourire mêlé de satisfaction et de pitié.
Cependant Tom se faisait longtemps attendre. Quand il quitta le tribunal et fut averti qu’il pouvait aller où bon lui semblerait, sa première pensée fut de courir retrouver Alice et Phil ; mais Banner lui frappa sur l’épaule en lui donnant l’ordre de le suivre auprès de M. Hope. Impossible de résister ! Tom suivit donc Banner, lentement et à contrecœur à travers les vastes corridors, dans une salle d’une imposante beauté. C’était une grande pièce avec des fenêtres gothiques aux embrasures profondes. Tout d’abord il ne vit personne, mais Banner s’avança d’un pas ferme. Le tapis était si épais que même les pesants souliers de Tom ne faisaient aucun bruit. À l’autre extrémité de la pièce, M. Hope était assis devant une table chargée de livres. Il jeta un regard amical à Tom qui se tenait tout intimidé derrière la table, puis dit à Banner de les laisser seuls un moment, et d’attendre Tom à la sortie. Le jeune garçon ne put se défendre d’un instant d’effroi, et regarda autour de lui avec inquiétude.
– Tom, dit M. Hope, je suis enchanté d’avoir réussi à vous tirer d’affaire cette fois.
– Oui, Monsieur, répondit Tom, et pour la première fois de sa vie ses yeux se remplirent de larmes, sans qu’il pût dire pourquoi. C’est vous qui avez tout fait, Monsieur. Je n’ai rien pour vous payer, et je n’ai pas d’amis, si ce n’est le petit Phil. Mais si jamais il m’arrive d’être repris, Monsieur, et que je puisse payer, certainement je n’y manquerai pas. En attendant, s’il y a quelque chose que je peux faire…
Tom s’arrêta. Que pouvait-il faire pour un beau monsieur comme M. Hope qui, sans doute, avait un grand nombre de serviteurs et d’amis ? Non, il n’y avait rien au monde qu’il pût faire pour lui.
– J’espère que vous ne serez jamais repris, Tom, dit M. Hope sérieusement. Mais il y a une chose que vous pouvez faire pour moi ; je vous la dirai tout à l’heure. Répondez d’abord à quelques questions. N’avez-vous ni père, ni mère ?
– Autant vaudrait dire point, dit Tom, et une vive rougeur couvrit son visage. Mon père et ma mère ont été mis en prison quand j’avais à peu près l’âge du petit Phil, il y a maintenant près de sept ans. Mais mère est morte avant la fin de la première année, et mon père a encore trois ans à faire. Cela ne m’avance pas beaucoup de m’en être tiré cette fois. Je suis voué à aller en prison tôt ou tard.
– Nullement, reprit M. Hope. Vous êtes destiné à devenir quelque chose de mieux qu’un voleur, Tom. Ne craignez pas de me dire la vérité. Vous est-il déjà arrivé de voler ?
Tom hésita avant de répondre. Il regarda son ami en face, puis baissa légèrement la tête comme s’il était honteux d’avouer quelque faute.
– Oui, Monsieur, dit-il. Je n’aurais pas voulu le faire ; je craignais d’être découvert par la police et séparé du petit Phil. Il n’avait qu’un an quand ma mère fut mise en prison, et c’est moi qui le gardais. Nous ne pouvions supporter d’être séparés. Pauvre petit ! Nous avons eu plus de peine à vivre que vous autres, riches, ne pouvez le croire, surtout depuis la mort de ma grand-mère, il y a deux ans. J’ai bien essayé de vendre des allumettes, des copeaux, des chiffons, mais parfois j’ai été obligé de voler un peu pour Phil et moi. Je n’ai jamais été pris ; mais j’ai peur de l’être un jour, et d’être mis en prison avec mon père. J’aimerais mieux aller me noyer que de vivre avec lui. Vous ne sauriez croire quel homme est mon père. Croyez-vous que dans la prison on m’aurait mis avec lui, Monsieur ?
Une expression d’angoisse, mêlée de terreur, se peignit sur les traits du pauvre garçon, tandis qu’il regardait fixement M. Hope en attendant sa réponse.
– Non. Vous n’auriez pas été mis avec votre père, dit-il. Est-ce là ce que vous redoutiez le plus ?
– Oui, répondit-il avec un profond soupir. Si je ne craignais pas de rencontrer mon père et de quitter le petit Phil, j’irais volontiers en prison. On y a un lit et de quoi manger, et on vous apprend à lire. Quelqu’un comme moi, Monsieur, n’est pas tant à plaindre en prison. J’aimerais apprendre à lire aussi bien qu’Alice Bury. Connaissez-vous un certain livre qui parle de Dieu, et de quelqu’un qu’on appelle Jésus Christ ? C’est un livre extraordinaire.
– En effet, c’est un livre extraordinaire, répéta M. Hope d’un ton pensif.
– Alice y lisait le soir où j’ai été arrêté, continua Tom dont les craintes et sa timidité se dissipaient à mesure qu’il parlait. Je n’en avais rien su auparavant. Je ne puis pas bien m’en souvenir, mais c’était quelque chose d’extraordinaire. Je ne serais pas triste d’aller en prison et d’apprendre à lire, s’il n’y avait le petit Phil et la peur de me retrouver avec mon père. Je voudrais que mon père soit mort.
Tom parlait simplement et sérieusement. Il semblait exprimer ce désir du plus profond de son cœur. M. Hope ne répondit pas immédiatement. La tête appuyée sur sa main, il semblait plongé dans ses réflexions, à tel point que Tom prit peur. Il regarda la porte comme s’il eut voulu s’enfuir… mais Banner se tenait de l’autre côté !
– Tom ! dit enfin M. Hope en relevant la tête. Supposez que je vous dise qu’au lieu de ce père qui est en prison vous avez un autre père, qui prend soin de vous à chaque minute, qui est plus riche, plus grand et meilleur qu’aucun roi de la terre : que diriez-vous ?

5ème samedi

– Cela n’est pas vrai, dit Tom en essayant de rire. Je n’ai pas d’autre père que celui qui est en prison. Tout le monde le sait bien, c’est-à-dire tous ceux qui nous connaissent, le petit Phil et moi.
– Cependant, c’est la vérité, dit M. Hope. C’est ce livre extraordinaire qui nous le dit. Vous vous croyez plus défavorisé que si vous n’aviez point de père ? Mais nous avons un autre père : c’est Dieu. Il est notre Père, le vôtre et le mien, Tom. Chaque jour Il nous donne notre nourriture ; Il nous pardonne nos péchés ; Il nous garde et nous délivre du mal. Vous ne le comprenez pas encore, mon ami. Cependant Dieu vous aime, et veut vous préparer à aller vivre avec Lui dans Son ciel.
– Je ne sais rien de tout cela, murmura Tom. Je n’ai personne d’autre pour m’aimer que Phil. Comment savez-vous que Dieu nous aime ?
– C’est écrit dans ce livre que lisait Alice : « Le Père a envoyé le Fils pour être le Sauveur du monde » (1 Jean 4. 14). Aucun de nous n’aurait pu le savoir et nous ne l’aurions pas découvert par nous-mêmes ; mais Dieu a envoyé Son Fils dans le monde – le Seigneur Jésus Christ – qui est devenu un homme tout à fait comme nous, Tom. Seulement Il n’a jamais péché. Et Jésus dit qu’à tous ceux qui croient en Lui, Il leur donne le droit d’être enfants de Dieu. Jésus nous a dit d’appeler Dieu « notre Père ». Nous n’aurions jamais pensé à cela ! Sans Jésus Christ, nous n’aurions jamais pu appeler Dieu « notre Père ». Auriez-vous cru que vous pouviez devenir un enfant de Dieu, Tom ?
Le pauvre garçon regarda ses vêtements déchirés, ses pieds nus que laissaient voir des trous dans ses gros souliers. Il pensa au misérable recoin qu’il habitait sous l’escalier de la cave, et secoua la tête d’une manière significative.
– Eh bien ! Vous le pouvez, Tom, continua M. Hope en lui posant la main sur l’épaule. De même qu’il est sûr que vous m’écoutez en ce moment, de même aussi il est certain que le Seigneur Jésus est prêt à vous donner le droit de devenir un enfant de Dieu. Tout ce que vous avez à faire, c’est de vous confier en Lui, absolument comme vous vous confiez en moi. Si vous devenez un enfant de Dieu, alors il ne sera plus question ni de volonté, ni de mensonge, ni de crainte de la police. Mais vous pourrez compter sur un travail honnête, laborieux, accompagné de la bénédiction de Dieu. Puis, peu à peu, viendront des vêtements chauds, une bonne nourriture et une meilleure demeure. Enfin, quand vous mourrez, vous entrerez dans une demeure éternelle et bienheureuse, dans le ciel.
Tom resta un moment silencieux, les yeux baissés, les mains jointes, repassant dans son esprit les choses étranges que son nouvel ami venait de lui dire. Il n’avait encore qu’une idée vague de leur signification ; mais dans la pensée qu’il avait un autre père que celui qui était en prison, il y avait déjà pour lui un rayon de consolation et d’espérance. Ses yeux, remplis de larmes, trahissaient l’émotion qui l’agitait.
– J’espère que tout cela est vrai, dit-il. Je le voudrais beaucoup, Monsieur, mais pour le moment je n’en sais pas grand-chose.
– Eh bien ! Voici ce que vous ferez pour moi, dit M. Hope. Au lieu de me payer avec de l’argent pour vous avoir tiré d’affaire cette fois, vous ferez de votre mieux pour apprendre à lire pendant mon absence. Vous n’êtes pas un sot, je le sais ; et si vous prenez la chose à cœur, vous commencerez à lire avant mon retour à Manchester. J’ai parlé à Banner qui m’a promis de vous chercher une bonne école du soir. Voulez-vous faire cela pour me prouver votre reconnaissance, Tom ?
– Certainement, dit-il.
– Et le petit Phil aussi ira à l’école, ajouta M. Hope en souriant. Banner vous préviendra de mon retour, et j’espère vous trouver un garçon complètement changé. Comment pensez-vous gagner votre vie, Tom ?
– J’essaierai de ne pas voler, dit Tom avec empressement. À dire la vérité, Monsieur, je n’y ai jamais eu beaucoup de goût. J’irai avec Phil vendre des copeaux ou du sel. Il y a bien des gens qui achètent à Phil plutôt qu’à moi.
– Tom, dit M. Hope, je vais vous remettre un peu d’argent pour commencer. Regardez-moi en face, et promettez-moi de ne pas le dépenser ni à boire, ni à jouer à pile ou face, ni de le gaspiller autrement. Tâchez de vous en servir pour gagner honnêtement votre vie.
– Je vous le promets, Monsieur, dit Tom avec émotion.
M. Hope lui mit une pièce d’or dans la main, et Tom la regarda bouche bée. Jamais il n’avait eu en sa possession une pareille somme. Il essaya de murmurer quelques mots de remerciements, mais M. Hope l’engagea à se retirer. Il traversa la longue salle d’un pas lourd et incertain, se trouvant riche au-delà des rêves les plus extravagants qui l’avaient jamais effleurés. Il n’avait pas une poche à laquelle il osait confier la précieuse pièce, et sa main n’était pas assez sûre. Avant d’ouvrir la porte, il la plaça soigneusement dans sa bouche, entre sa joue et ses dents. Banner n’eut que le temps de le conduire dans le grand vestibule où l’attendaient Alice et Phil. Il les congédia d’un regard amical. Tom, que le sentiment de sa richesse avait déjà rendu sérieux, descendit gravement le grand escalier et se retrouva dans la rue bruyante. Alice d’un côté et Phil de l’autre lui racontaient avec animation l’heureuse surprise qu’avait eue Phil de recevoir une pièce d’argent.

6ème samedi

Chapitre 6

Tom fut très avare de paroles pendant le trajet parce que la pièce qu’il avait dans la bouche le gênait pour parler. Alice, qui ne s’expliquait pas son silence, en fut désappointée et se tut bientôt elle-même. Au bout d’un moment, ils arrivèrent au coin de la rue où se trouvait l’ancienne demeure de Tom. Là il s’arrêta net. Il avait été témoin des pleurs et des cris de la femme de Handforth au tribunal, en entendant la condamnation de son mari à sept ans de prison, et il se demandait s’il était bien prudent de se montrer chez elle. Alice devina le doute et l’hésitation qui le troublaient, et lui parla d’un ton pressant et amical.
– Vous allez venir avec moi à la maison, Phil et vous ; c’est le père qui l’a dit. Phil et moi, nous allons acheter quelque chose pour le souper avec l’argent de la dame. Allez toujours, Tom, et dites aux petits que nous arrivons. Ce ne sera pas long.
Tom n’était pas fâché de se trouver seul un moment, mais il ne se hâta pas d’arriver à la rue du Pèlerin. Il tourna dans une rue tranquille qui menait à la cathédrale et s’accroupit dans un coin de la grille qui entourait cet édifice. Il sortit alors de sa bouche la pièce brillante et la frotta sur la manche de sa veste pour la sécher, tout en jetant autour de lui des regards craintifs et méfiants de peur que quelqu’un ne l’aperçoive. Elle était brillante et belle. Il la tenait dans le creux de la main, exposée aux rayons de soleil. Ses doigts frémissaient au contact de l’or. Il se rappelait vaguement les paroles que lui avait adressées M. Hope, mais ce souvenir éveillait en lui des émotions bien pâles, comparées au bonheur de palper cette vraie pièce d’or. Jouer à pile ou face ? Lui qui osait à peine se risquer à l’effleurer de ses doigts ! Le souffle lui manquait à cette seule pensée. Elle était soigneusement logée dans la paume d’une main, recouverte par l’autre, et il ne se permettait de les entrouvrir que pour seulement la regarder. Comment pourrait-il jamais prendre sur lui de la changer ? Et pourtant, il faudrait bien un jour en arriver là ! Il regrettait presque d’avoir permis à Alice et à Phil d’aller gaspiller l’argent de son petit frère. Cependant, il se sentit confus de s’être laissé aborder par cette pensée ; et s’arrachant à son plaisir égoïste, il replaça la précieuse pièce dans sa bouche et reprit en courant le chemin de la rue du Pèlerin.
Quand il ouvrit la porte, après y avoir frappé un coup résolu, car c’était la première fois qu’il y allait en ami et en convive, il trouva Alice et Phil arrivés avant lui. La moitié de la pièce de Phil avait servi à acheter une demi-douzaine de harengs, car la saison était abondante et, le soir approchant, Alice les avait obtenus à bon compte. Avec le reste, on se procura du thé, Alice assurant qu’il y avait assez de pain à la maison. Quand Tom parut, Phil et les quatre petits Bury allaient et venaient avec délice autour de ce beau plat de poissons, attendant avec impatience l’heure du souper. Il ne pouvait en être question avant six heures, quand le père serait rentré et Ketty revenue de l’usine. Mais jusqu’alors on pouvait admirer les reflets de ces belles écailles argentées, qui brillaient en dépit de la faible lumière qui pénétrait dans la cave. Malgré la joie qui régnait autour de lui, Tom restait immobile, assis près du foyer. Il commençait à se sentir embarrassé de sa richesse toujours cachée dans sa bouche. Il aurait eu tant de choses à raconter à Alice et à Phil.
– Tom, fit Alice à demi-voix, pendant que les petits jouaient près de la porte, Tom, n’êtes-vous pas content d’être en liberté ? Le père et moi, nous avons été si heureux, plus heureux que nous ne pourrions le dire !
Et Tom la vit s’essuyer les yeux avec son tablier, en se baissant vers le feu.
– Mademoiselle Alice, dit-il d’un ton embarrassé, je vais vous dire un secret. Je puis me fier à vous… Regardez ici !
Et, à la lueur des copeaux flamboyants, il fit briller un instant la pièce d’or sous les yeux de la jeune fille.
– Oh ! Tom ! s’écria-t-elle, comment l’avez-vous eue ? Oh ! Tom !…
– Rassurez-vous, dit Tom, c’est ce monsieur qui me l’a donnée… celui qui m’a tiré d’affaire. C’est pour me mettre à flot, et je dois faire ma fortune et celle de Phil. Avez-vous jamais eu autant d’argent ?
– Non, répondit Alice ; mais le père a eu une pièce d’or, une fois.
Cette confidence rendit Alice tout aussi sérieuse que Tom, et elle s’enferma dans ses pensées jusqu’à ce que la cloche de la cathédrale sonnât six heures. Les enfants se réunirent alors bruyamment autour du feu pour voir sauter et rissoler les poissons dans la poêle, tandis que chacun faisait chauffer une assiette à la chaleur éphémère des copeaux. Le thé, qui avait été fait un peu à l’avance dans une théière d’étain, et la friture remplissaient la cave de Nathan Bury d’une odeur appétissante. Ne fallait-il pas se réjouir en l’honneur de la libération de Tom ? Depuis qu’il avait mis Alice au courant de son secret, lui-même se sentait assez à l’aise pour prendre part à la fête. Par je ne sais quelle intuition, les enfants devinèrent l’instant où leur père tourna le coin de la rue du Pèlerin, et ils s’élancèrent au devant de lui pour le ramener en triomphe.
– Bravo ! Tom, s’écria Nathan en lui tendant les deux mains. Sois cent fois le bienvenu. J’aurais seulement voulu savoir plus tôt que tu étais en prison et qu’un mot ou deux d’Alice ou de moi pouvaient t’en faire sortir. Mais je parie, mon garçon, que cela ne t’a pas fait de mal. Alice, ma fille, nous nous payerons une nappe, ce soir. Allons, je vais la mettre moi-même, bien comme il faut. L’usine de Ketty est fermée ; elle va être là dans une minute. Allons ! Les enfants, la nappe et les assiettes !
Tout en parlant, Nathan ne cessa pas un instant de bouger. Il prépara la nappe en choisissant deux grandes affiches, une bleue et une rouge, qu’il étendit sur la table soigneusement et à l’envers ; puis on disposa tous les couteaux et les fourchettes de la maison, ainsi que les assiettes qui avaient été chauffées. Tous ces préparatifs donnèrent à Ketty le temps de rentrer et chacun suivit avec intérêt les mouvements d’Alice qui retirait le dernier hareng de la poêle avec sang-froid et dextérité.
« Tout comme sa pauvre mère ! » se disait Nathan à lui-même.

7ème samedi

– Eh bien ! Mes enfants, ajouta-t-il en frottant ses cheveux gris avec une subite animation, lequel d’entre vous se souvient du récit qu’Alice nous a lu hier soir dans le Nouveau Testament ? Cette grande multitude de gens que le Seigneur Jésus nourrit avec des pains et des poissons était comme nous, Joey, n’est-ce pas ? Et ils s’assirent sur l’herbe, t’en rappelles-tu, petite Lucie ? Eh bien ! Nous ne pouvons pas nous asseoir sur l’herbe, mais Phil et les trois petits auront la banquette ; Suzanne viendra sur mes genoux ; toi, Tom, approche de la table cette vieille caisse ; Alice, mets-toi sur la chaise à bascule de ta mère, et Ketty sur le tabouret. Bon ! Nous voilà tous prêts et bien casés.
Ils étaient plus que prêts et dévoraient déjà des yeux l’assiette de poissons qu’Alice avait posée devant son père. Le plus gros fut partagé entre Alice et Ketty, qui se déclarèrent l’une et l’autre incapables de manger un hareng entier ; le second fut adjugé à Tom, qui l’avait échappé belle d’être mis en prison ; le troisième, d’un commun accord, fut attribué au père. Ensuite, le plus petit fut donné à Phil, qui en eut un tout entier, en sa double qualité d’hôte et de pourvoyeur de la fête ; les deux derniers furent partagés entre les quatre petits. Jamais harengs plus fins, plus frais ni plus succulents n’avaient été pêchés dans la mer d’Irlande. On les dégusta lentement, surtout Alice, qui avait à s’occuper de la théière et des tasses. Cependant, la fête eut une fin, comme toutes les fêtes. Alice essuya les mains et les bouches de tous les enfants ; puis, dès que la table fut débarrassée, chacun reprit tranquillement sa place, et Alice sortit d’un tiroir une petite Bible que Tom reconnut aussitôt.
– Maintenant, mes enfants, dit Nathan regardant autour de lui d’un air rayonnant, en serrant la petite Suzanne dans ses bras. Comme c’est aujourd’hui fête, puisque Tom n’a pas été envoyé en prison, c’est vous qui choisirez l’histoire de ce soir. Tom, veux-tu choisir ?
– Je ne sais pas, dit Tom. Tout est nouveau pour moi.
– Lisons le petit Samuel, chuchota Suzanne à l’oreille de son père.
– Suzanne choisit le récit du petit Samuel, dit Nathan. Qui est de son avis ?
Après quelques moments de discussion, chacun se rallia à cette proposition. Alice lut donc à haute voix l’histoire du Seigneur appelant l’enfant pendant son sommeil. Phil était toutes ouïe, mais les pensées de Tom étaient partagées entre le récit nouveau pour lui et la pièce d’or, qui déjà l’avait empêché de jouir complètement de la fête. Le chapitre terminé, tous s’agenouillèrent. Alors Nathan se mit à prier d’une voix légèrement tremblante :
– Ô Seigneur, dit-il, qu’il Te plaise d’appeler chacun de ces enfants comme le petit Samuel ; Tom et nous tous ! Seigneur, rends-nous bien reconnaissants pour le pain et les poissons dont Tu nous as nourris, comme autrefois la grande multitude assise sur l’herbe verte. Ô Seigneur ! Rends Tom bien reconnaissant de ce qu’il n’est pas en prison ce soir. Prends soin de Ketty quand elle travaille à l’usine, et de tous les petits, surtout de Phil. Joey a besoin de souliers, Seigneur, et Phil aussi ; ils sont tous deux pieds nus, et je serais bien reconnaissant si Tu voulais bien y penser et leur en envoyer. Cependant, Seigneur, Tu sais ce dont nous avons besoin, nous n’en doutons pas. Nous Te prions de nous protéger pendant cette nuit. Tout ceci nous Te le demandons au nom de Jésus Christ, Ton Fils, qui est mort pour nous sauver. Amen.
La lecture terminée, Alice se retira avec les quatre petits Bury et Phil derrière un paravent recouvert d’affiches multicolores qui isolait une partie de la cave. Nathan, Ketty et Tom rapprochèrent leurs sièges de la porte ouverte ; la soirée était chaude, et la cave ne recevait d’autre air que celui de la rue. Tous demeuraient silencieux. Ketty dormait à moitié, et Tom se demandait s’il pouvait avoir assez confiance en Nathan pour lui demander conseil, au sujet de l’emploi de son argent, quand une ombre se projeta sur eux. Relevant la tête, ils reconnurent Banner qui s’apprêtait à descendre l’escalier.

Chapitre 6

Banner jeta un regard investigateur tout autour de la chambre, et nota dans son esprit le souper de poissons frits dont l’odeur persistait encore dans cette demeure où l’air ne pénétrait guère. Il adressa un salut sévère à Alice, lorsque sortant de derrière le paravent, elle lui avança le fauteuil. C’était de tous les sièges de la maison le plus sûr et le plus solide ; mais Banner ne s’y sentait pas à l’aise, même après l’avoir poussé aussi loin que possible dans l’ombre. Il avait peur de donner à quelque passant le spectacle étrange d’un sergent de ville discutant familièrement avec les pauvres habitants d’une cave. Après que Nathan lui ait souhaité la bienvenue, un silence embarrassant s’installa, qui ne tarda pas à rendre Tom fort inquiet. Enfin Banner rompit ce silence, en s’adressant au jeune garçon d’un ton empreint de raideur et d’autorité.
– Thomas Haslam, dit-il, vous avez échappé cette fois à la justice ; j’ai promis à M. Hope de vous tenir à l’œil jusqu’à son retour. Il ne vous sera pas facile d’échapper à ma surveillance. Mais si même vous réussissiez à m’échapper, sachez que, jour et nuit, un autre œil vous voit auquel vous ne sauriez vous soustraire. Ce regard pénètre jusqu’au fond de vos pensées. C’est l’œil de Dieu, qui est présent partout. Il sait tout ce que vous dites et tout ce que vous faites. Il sait même ce que vous avez l’intention de faire demain comme le dit ce verset de cantique que je vous conseille d’apprendre par cœur :

Dieu fort et grand, Tu vois toute ma vie !
Tu m’as connu, Tu m’as sondé des cieux.
Pourrais-je fuir Ta lumière infinie ?
De Ton regard Tu me suis en tout lieu.

La nuit tombait. Les figures que Tom avait vues sourire autour de lui commençaient à revêtir dans l’ombre un aspect pâle et triste. Nathan secouait la tête silencieusement, et Alice avait les yeux baissés, tandis qu’on n’apercevait de Banner que ses traits impassibles, et l’éclat fauve de ses yeux. Tom se sentit assailli de mille craintes qu’il ne pouvait exprimer : la pièce qu’il avait tenue avec amour dans la paume de sa main commençait à lui peser singulièrement. Il n’était pas sûr que Banner puisse le voir, mais certainement Dieu le voyait.
– Monsieur Banner, dit-il en hésitant, j’ai là vingt-cinq francs que M. Hope m’a donné pour commencer les affaires. Comment dois-je les employer, je vous prie ?
Ces mots changèrent complètement le cours des idées de Banner. Nathan et lui se mirent aussitôt à discuter avec le plus vif intérêt de la meilleure manière de tirer parti de cette somme. Depuis quelque temps, Tom et Phil avaient vendu des copeaux et du sel. Ils s’étaient fait une petite clientèle qu’ils avaient perdue au moment de l’arrestation imméritée de Tom. Mais Tom était ambitieux. Avec une pareille somme en mains, on pouvait se lancer hardiment ; et le festin de ce soir-là y fut pour quelque chose dans l’idée que suggéra Alice de vendre du hareng.

 

A SUIVRE !