OLYMPUS DIGITAL CAMERA

 

LA PORTE OUVERTE

1er samedi

1. Marie Abbey

Marie était dans sa douzième année lorsqu’elle fut grièvement blessée dans un accident. Projetée à terre par une automobiliste, elle dut passer quelques semaines à l’hôpital. Les docteurs avaient dit à ses parents qu’elle se remettrait, mais que ce serait long.
– Voyez-vous, avaient-ils expliqué, la colonne vertébrale a été touchée. Il lui faudra rester étendue des mois, une année peut-être.
M. et Mme Abbey étaient allés prévenir Marie dans sa chambre d’hôpital, et Marie avait accepté avec courage le verdict.
– Je suis en vie, c’est l’essentiel. Je crois que je pourrai supporter de passer une année au lit, s’il le faut. Je ne pense pas que ce sera si terrible.
– Tu es une brave fille, dit son père. Nous avons bien des motifs d’être reconnaissants. Comme tu viens de le dire, tu es en vie et tu retrouveras l’usage complet de tes jambes si tu obéis aux docteurs. Dieu t’a protégée ce fameux jour, sinon tu ne serais plus parmi nous aujourd’hui.
– Je sais ; j’aurais dû regarder où j’allais, admit Marie. Ce n’était pas la faute du conducteur.
– Il était absolument bouleversé, intervint Mme Abbey. Il a téléphoné le lendemain pour avoir de tes nouvelles.
– Pauvre homme ! J’espère que vous l’avez rassuré.
– Nous étions alors tous en souci, dit sa mère. Mais, ajouta-t-elle avec un léger sourire, nous avions tort ; nous aurions dû avoir plus confiance dans le Seigneur. Mais voilà, nous étions inquiets. Enfin, ne pensons plus à ces tristes jours. Tu peux rentrer demain, Marie ; la maison sera de nouveau animée. Belinda demande tous les jours quand tu vas revenir.
– Pauvre Belinda – elle me manque à moi aussi.
Belinda était sa petite sœur ; elle n’avait que quatre ans, mais elles étaient grandes amies. Marie avait encore un frère, âgé de neuf ans, qui s’appelait Jacques.
– Est-ce que j’ai aussi manqué à Jacques ?
– Pas autant qu’à Belinda, reconnut son père. Ses souris blanches lui ont donné tant à faire qu’il n’a pas eu le temps de penser à grand-chose d’autre. Il en a perdu une au jardin ; elle a fait son nid sous le pavillon d’été et a eu là toute une famille. Cela ennuie beaucoup ton frère, parce que sa souris sort pour chercher sa nourriture, sans jamais se laisser attraper. Il passe des heures près de l’endroit où elle disparaît, avec des friandises dans la main pour essayer de l’attirer, mais elle est trop maligne pour se laisser prendre.
– Est-ce que je pourrai voir tout cela depuis la fenêtre de ma chambre ? s’inquiéta Marie. Maman, est-ce qu’on ne pourrait pas tirer mon lit près de la fenêtre ?
– Bien sûr, ma chérie. Mais, oh ! s’exclama-t-elle aussitôt, j’ai une meilleure idée ! Faisons du salon la chambre de Marie ; tu es d’accord, papa ?
– Cela me paraît une excellente idée !
– Tu veux dire que tu vas mettre mon lit en bas? demanda Marie, dans le salon ?
– Oui, en bas, dans le salon. Nous ôterons quelques meubles et nous installerons ton lit près de la fenêtre. Cela te plairait, n’est-ce pas ? Tu pourras observer les gens dans la rue et dans les magasins de l’autre côté, et voir les enfants aller à l’école. Qu’en dis-tu ?
– Ce serait formidable ! Mais est-ce qu’un lit ne va pas sembler drôle dans le salon, à côté du piano ? demanda Marie l’air soucieux.
– Qu’est-ce que cela peut bien faire ! s’écria M. Abbey. Si l’idée te plaît, nous serons heureux.
– Je ne voudrais pas qu’on se moque de moi.
– Personne ne se moquera de toi, ma chérie, la rassura vivement sa mère. Tout le monde trouvera que c’était la meilleure solution pour toi, clouée pour si longtemps au lit.
– Et pour maman, ce sera beaucoup plus facile de t’apporter tes repas que si elle devait les monter, fit remarquer son père.
Cet argument fut décisif pour Marie. Elle aimait passionnément sa mère et comprenait bien qu’il serait plus simple de lui servir ses repas au salon plutôt que d’avoir à les lui apporter en haut. Pourtant, dans son for intérieur, elle persistait à penser qu’un lit paraîtrait terriblement étrange au milieu des fauteuils, de la bibliothèque et du piano.
L’heure de visite passée, M. et Mme Abbey rentrèrent chez eux et commencèrent aussitôt à préparer la chambre. Les Abbey vivaient dans le joli petit village de Mindon. Leur maison donnait sur la rue principale, où se trouvaient les magasins. L’école était à un bout du village ; l’église, à l’autre extrémité. Devant la maison, ils avaient un petit jardin, abondamment fleuri, traversé par une allée couverte de dalles rouges qui menait jusqu’à un portail blanc. La fenêtre du salon s’ouvrait directement sur le jardinet, puis au-delà, sur la rue qu’on pouvait suivre du regard dans les deux directions à volonté. D’habitude, Mme Abbey mettait des fleurs ou des plantes sur le rebord de la fenêtre pour que les regards des passants ne plongent pas trop à l’intérieur ; mais une fois que le lit fut en place, elle enleva les caisses.
– Je veux que Marie puisse voir tout ce qui se passe, expliqua-t-elle. Pauvre enfant – elle n’a pas l’air de réaliser ce que ce sera de devoir rester toute une année couchée, ici.
– Elle ne sera pas seule, dit M. Abbey. Les gens entreront la voir. J’ai l’impression qu’Anne sera souvent par là et que Belinda entrera et sortira tout le temps.
Anne Rolin était la meilleure amie de Marie et M. Abbey ne se trompait pas en supposant qu’ils la verraient souvent. En fait, elle était déjà au portail.
– Bonjour, Mme Abbey ! appela-t-elle. Que faites-vous ? Comment va Marie ?
– Marie rentre demain et nous lui préparons sa chambre ici parce qu’elle devra garder le lit assez longtemps. Tu viendras la voir, n’est-ce pas ?
– Je viendrai tous les jours, si je peux, dit Anne en ouvrant le portail.
Il était évident qu’elle avait envie de voir ce qui se préparait, aussi Mme Abbey l’invita-t-elle à entrer.
– Viens. Tu auras peut-être quelques propositions à faire.
Anne arriva en courant.
– Oh ! Que c’est drôle, s’exclama-t-elle.
– Ne le dis surtout pas à Marie, conseilla M. Abbey. Elle a peur que les gens ne rient en voyant un lit dans le salon, mais où fallait-il le mettre pour qu’elle puisse voir tout ce qui se passe ? Elle serait si isolée en haut dans sa chambre, la pauvre petite ; là, elle sera au milieu de tout. Même la porte d’entrée s’ouvre dans cette pièce. Elle sera le centre de toute la maison.
– Oui, à ce point de vue il n’y a en effet rien de drôle, admit Anne. Ce n’est même pas du tout étrange. Mais je ferais bien d’avertir les autres, parce que tous diront la même chose, la première fois qu’ils viendront. Vous comprenez, nous ne sommes pas habitués à voir des lits dans les salons.
– Si tu vivais dans un bungalow, tu le serais, dit Mme Abbey.
– Oui, mais ici il n’y en a pas. Où est Jacques ? Est-ce qu’il a enfin réussi à attraper sa souris ?
– Non, mais Belinda et lui sont en train d’essayer de l’attirer avec un petit bout de pain. Tu peux aller les aider si tu en as envie.
– Oui, merci beaucoup, dit Anne en courant au jardin.
– Chut ! fit Jacques en lui lançant un regard furibond. Elle sortait juste et tu lui as fait peur.
– Sortait juste, appuya Belinda.
– Je suis désolée, s’excusa Anne en s’accroupissant à côté d’eux.
– Pourquoi est-ce que tu es venue ? demanda Jacques qui ne faisait pas grand cas des filles, à l’exception de Belinda.
– Je voulais avoir des nouvelles de Marie. Tu sais qu’elle va devoir rester au lit des années et des années ? Et que ton papa et ta maman lui ont mis son lit dans le salon ?
– Le lit de Marie dans le salon ? répéta Jacques incrédule. Qu’est-ce qu’ils vont encore inventer ?
– Marie rentre demain à la maison, dit Belinda.
– Elle ne sera pas d’une grande utilité, si elle doit rester tout le temps au lit, remarqua Jacques. J’espérais qu’elle m’aiderait à trouver ma souris dès son retour, mais elle ne pourra rien faire si elle doit rester au lit, même s’il est au salon.
– Tu es un affreux égoïste ! s’indigna Anne. Tu ne te soucies absolument pas de Marie : la seule chose qui compte pour toi, c’est ton horrible souris !
– Oh ! Marie n’a besoin de rien. Mais je crois que tu ferais mieux de partir maintenant, Anne. Tu fais peur à ma souris et elle ne sortira pas tant que tu resteras à causer ici. Anne se redressa d’un bond et disparut. Jacques continua un instant à appeler sa souris, puis se levant, dit à Belinda :
– Allons un peu voir ce qu’ils font.
– Oui, dit Belinda en trottant gaiement derrière lui. Ils trouvèrent M. et Mme Abbey en train de contempler la pièce transformée.
– Alors, qu’en penses-tu ? demanda M. Abbey.
– C’est vrai que Marie va rentrer ? s’informa Jacques, tandis que la petite Belinda, le pouce dans la bouche, les yeux écarquillés, regardait autour d’elle.
– Oui, elle va rentrer, dit sa mère.
– Est-ce que le Seigneur Jésus a fait un miracle pour elle ? Belinda et moi, nous avons prié pour qu’Il en fasse un.
– Oui, je pense qu’Il en a fait un, répondit son père.
– Il faut être quelqu’un d’assez important pour qu’on fasse un miracle pour vous, n’est-ce pas ? s’enquit Jacques assez impressionné. M. Scott a prié pour Marie à la réunion ; on a prié pour elle à l’école du dimanche ; moi j’ai prié pour elle ; et maintenant elle rentre à la maison. Marie doit être quelqu’un d’important pour que tant de monde prie pour elle et pour que le Seigneur Jésus ait fait un miracle pour elle.
– Absolument pas, corrigea le père en riant. Tu sais aussi bien que moi qu’Il répond à tous ceux qui prient avec foi – ce n’est pas du tout une question d’importance. Ne te souviens-tu pas que, lorsque Jésus était sur la terre, Ses amis étaient pour la plupart les pauvres et les humbles ? Peu importe que tu sois riche ou pauvre, important ou insignifiant : si tu invoques le Seigneur, Il t’aidera. Il l’a promis.
– Est-ce que tu ne penses pas qu’Il aidera malgré tout plus volontiers quelqu’un qui est terriblement important ?
– Certainement pas.
– Mais, insista Jacques, est-ce que tu ne crois vraiment pas que si M. Scott, l’évangéliste – parce que lui, il est terriblement important – ou le Dr. Baker ou encore mon maître, demandait de l’aide et que, en même temps, un pauvre mendiant ou un affreux garçon comme Raoul Dodds, le faisait aussi, tu ne crois vraiment pas que le Seigneur Jésus n’aiderait pas plutôt l’évangéliste ?
– Il les aiderait tous, mon chéri, dit Mme Abbey. Il aiderait bien sûr M. Scott, bon et loyal serviteur de son Maître céleste ; mais Il aiderait aussi le pauvre mendiant et Raoul Dodds, s’ils priaient avec foi.
– Raoul ne prierait pas comme il faut. D’ailleurs il ne prierait même pas. Il ne va pas à l’école du dimanche ni nulle part ; et c’est le garçon le plus méchant et le plus terrible de tout le village.
– Oh ! C’est là une autre question, intervint M. Abbey. Si on ne s’occupe pas de Dieu, on ne peut pas s’attendre à ce qu’Il réponde. Mais si Raoul ou n’importe qui d’autre, se repent et s’adresse à Lui, il éprouvera les soins et l’amour de Dieu autant que l’homme le plus pieux qui ait jamais vécu.
– Alors, Il a fait un miracle pour Marie ; Il a été très bon pour elle. Marie m’aurait manqué si elle avait été tuée par la voiture.
– Elle nous aurait manqué à tous, dit Mme Abbey.
– Et elle n’aura pas une jambe de bois ? Ni rien d’autre ?
– Non, elle se remettra tout à fait si elle reste sagement couchée aussi longtemps que le docteur le prescrira, le rassura son père.
– Je pense qu’il faudrait que quelqu’un dise merci au Seigneur Jésus, conclut Jacques.
– Tu peux être tranquille : nous l’avons fait, mon fils.

2ème samedi

2. À la maison

Étendue sur son lit, au salon, Marie regardait d’un air ravi autour d’elle.
– Cela n’a pas l’air aussi étrange que je l’imaginais, remarqua-t-elle. C’est bien un peu encombré, là-bas ; mais il me semble que vous n’avez rien dû enlever.
– Non, tout a trouvé une place, dit sa mère. Est-ce que tu vois bien par la fenêtre ?
– Oui, je vois toute la rue.
– Et est-ce que tu me vois ? demanda Belinda qui s’était assise au bout du lit.
– Oui, je te vois ma chérie, dit Marie en riant. Est-ce que tu viendras me faire des visites et bavarder avec moi ?
– Des petits moments. Mais je dois aller mettre mes enfants au lit. Belinda avait une grande famille de poupées qu’elle appelait ses enfants.
– Et moi, je vais aller préparer le repas, dit Mme Abbey. Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Quant à moi, je file maintenant, dit son père. Au revoir, Marie. À midi.
– À midi, répéta Belinda en sautant du lit. Je vais voir mes enfants.
Ils sortirent tous de la pièce. Marie laissa retomber sa tête sur les oreillers. Elle était si heureuse d’être de retour à la maison. Elle entendit bientôt le petit portail blanc grincer et leva les yeux : M. Scott montait l’allée. Il l’aperçut derrière la fenêtre et agita la main. Et renonçant à se diriger vers la porte, il vint s’accouder sur le rebord de la fenêtre.
– Bonjour, Marie ! Quelle joie de te voir à la maison !
– Je suis heureuse d’être là, dit Marie timidement. Elle aimait beaucoup M. Scott, mais elle avait un peu peur de lui – contrairement à Belinda qui s’installait sur ses genoux quand il venait et qui lui parlait de ses enfants.
– Quelle excellente idée d’avoir installé ton lit ici, remarqua M. Scott. Tu pourras voir tous ceux qui passent et tous pourront te voir. C’est une grande responsabilité d’avoir une position aussi centrale, ne trouves-tu pas ?
Marie leva un regard surpris sur lui ; elle ne comprenait pas bien ce qu’il voulait dire.
– Vraiment ?
– Oui, j’en suis sûr. Tu peux considérer la chose ainsi. Te voilà clouée dans ton lit, et tu t’ennuieras sans doute quelquefois. Eh bien ! Lorsque ce sera le cas et que tu seras couchée ici avec un air maussade – car si tu es triste, cela se verra – ceux qui passeront par la rue et qui verront ton visage renfrogné, se sentiront tristes aussi. Car il n’y a rien d’aussi contagieux que la gaieté ou la tristesse. Et les personnes qui se sentiront tristes après t’avoir vue, rendront à leur tour tristes ceux qu’elles rencontreront. Tu vois à quoi je veux en venir.
Marie ne put s’empêcher de rire.
– Oui, je vois. Vous voulez dire que si j’ai l’air gaie, les gens qui passeront seront réconfortés, et que si j’ai l’air misérable, ils se sentiront déprimés. Donc, c’est à moi de ne pas paraître triste. N’est-ce pas cela ?
– Exactement. Il me suffira de sortir de chez moi pour savoir, d’après l’expression des visages des passants, à quoi tu en es. N’est-ce pas une grande responsabilité ?
– Vous vous sentiriez vous aussi misérable ! s’exclama Marie en riant.
– Et alors, j’accomplirais mal mon service ! Oui, Marie, il te faudra faire bien attention. À partir d’aujourd’hui, tout le village dépend de toi pour son humeur et ses dispositions d’esprit.
Ils se mirent à rire tous les deux. Certes M. Scott exagérait et Marie en était consciente, mais elle savait aussi qu’il y avait une bonne part de vérité dans ce qu’il avait dit. Elle pourrait facilement rendre les gens maussades si, couchée là, elle présentait un visage triste ; elle décida qu’il ne devait pas en être ainsi.
– C’est vrai, remarqua-t-elle pensivement au bout d’un moment, les expressions des visages vous influencent. J’aime rencontrer des gens à l’air heureux.
– C’est naturel. Et tu connais le secret du bonheur, même dans l’épreuve, n’est-ce pas, Marie ?
– Oui, dit timidement Marie.
C’est de se confier dans le Seigneur, n’est-ce pas ? Tu l’as entendu à l’école du dimanche.
– Je me confie en Lui, M. Scott. Il m’a sauvé la vie. Je méritais d’être écrasée et tuée pour m’être lancée sur la route sans regarder, mais Il m’a gardée. Je ne veux pas murmurer ni avoir l’air misérable parce qu’il me faudra rester couchée ici pendant un an, non, je ne veux pas ; je sais que c’est uniquement grâce à Sa bonté que je suis encore en vie, dit Marie avec ardeur.
– Oui ! C’est ainsi qu’il faut prendre la chose. Eh bien ! Maintenant je me demande quel va être ton pire ennemi dans les mois à venir. Y as-tu déjà réfléchi ?
– Non, admit Marie.
– Je crois que ce serait une bonne chose à faire ; et chercher aussi comment tu pourras le combattre lorsque le moment sera venu. Nous savons bien sûr qui est ton ennemi – c’est l’ennemi de chacun de nous – je n’ai pas besoin de te dire son nom.
– Satan.
– C’est exact. Mais je me demande ce qu’il va utiliser pour te tenter. Essayons de trouver. Car si tu as une arme toute prête, il n’aura pas beaucoup de chance. Pourtant même les chrétiens les plus fidèles peuvent être une fois ou l’autre pris par surprise. Qu’est-ce qui va le plus te peser pendant que tu seras immobilisée ici ?
– Eh bien ! Marie hésitait – ce sera peut-être d’être seule. Je sais que les gens seront trop occupés pour rester tout le temps assis à côté de moi ; et je ne peux pas lire toute la journée. Je crois que la plupart du temps cela ira ; mais si je ne fais pas attention, je pourrais me sentir seule et m’ennuyer.
– Tu as raison. C’est ce moment que Satan choisira pour t’inciter à murmurer et à paraître misérable. Il y aura certainement des jours où ta maman sera occupée, où Jacques sera à l’école et où tu auras fini ton livre. Satan viendra alors te souffler à l’oreille : personne ne t’aime ; tout le monde t’oublie ; personne ne veut perdre son temps à rester auprès de toi. Et d’autres choses semblables, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est vrai.
– Eh bien ! Je connais un petit verset de cantique que tu pourras chanter lorsque tu seras assaillie par des pensées de ce genre. Et tu peux être assurée que Satan sera renvoyé là d’où il vient en l’espace d’un éclair. Le voilà :

« Jésus est l’Ami suprême,
Le tendre Ami de mon cœur ;
Jésus est Celui qui m’aime,
Mon Refuge et mon Sauveur ».

– Oh ! Que c’est beau ! S’exclama Marie.
– N’est-ce pas ? Et c’est absolument vrai. Voilà la mélodie. Et M. Scott, qui avait une belle voix, chanta le cantique à Marie. Lorsqu’il eut terminé, il la fit chanter jusqu’à ce qu’elle le sache. Puis il regarda sa montre.
– Je devrais être loin. Au revoir, Marie. J’observerai chaque jour les visages des passants pour savoir à quoi tu en es !
Marie rit et lui fit des signes d’adieu jusqu’à ce qu’il eût disparu. Elle sentit qu’elle aimait M. Scott plus que jamais ; elle n’avait plus peur de lui maintenant qu’il était venu la voir et lui avait chanté un cantique qui parlait du Seigneur Jésus. Elle chantonna doucement pour elle-même le court verset.
– C’est sûr, Il est avec moi toute la journée. Je ne serai jamais seule. Je peux Lui parler et penser à Lui, et je sais qu’Il est là avec moi. Je n’y avais jamais vraiment pensé jusqu’à présent. Je suppose que c’est parce que je n’avais jamais été seule. Bien sûr, le soir lorsque j’allais me coucher, j’étais seule, mais d’habitude je m’endormais tout de suite après avoir fait ma prière – et on peut à peine appeler cela être seule. Et pendant la journée, j’étais trop occupée et il y avait tout le temps du monde. Je crois que de toute ma vie, je n’ai jamais été seule. Eh bien ! Maintenant je vais avoir l’occasion de connaître mieux le Seigneur Jésus.
Le portail grinça bruyamment ; Jacques arrivait au pas de course. Il entra en coup de vent par la porte d’entrée qui donnait directement dans la chambre de Marie et s’arrêta net en voyant le lit.
– J’avais oublié que tu étais rentrée, s’excusa-t-il. Comment vas-tu ce matin ?
– Très bien, merci.
– Parfait ! Cela ne te fait rien que je te laisse ? J’aimerais aller voir si mes souris sont enfin revenues.
– Vas-y !
Il sortit en claquant la porte derrière lui. Marie entendit sa mère le gronder pour la porte claquée. La minute d’après, il était de retour.
– Je regrette d’avoir claqué la porte, dit-il tout essoufflé. Je t’ai apporté mes autres souris pour te distraire. Il déposa six souris blanches sur le lit et disparut avant que Marie pût protester.
Marie aimait bien les souris blanches, mais elle doutait de pouvoir les garder sous contrôle, là dans son lit. Elle en attrapa une ou deux, tandis que les autres filaient sous son couvre-pied ; l’une se cacha sous son oreiller et une autre vint lui mordiller les orteils. Marie appela sa mère qui accourut aussitôt.
– Oh ! Maman, Jacques m’a apporté ses souris blanches pour me distraire et elles ont filé partout dans mon lit ; il y en a une qui me mordille le pied !
– Ah ! Ce garçon ! s’exclama Mme Abbey en se mettant à la recherche des souris.
Ce n’était pas facile, car elles jouissaient d’être en liberté et filaient d’un bout à l’autre du lit. Mme Abbey appela Jacques qui survint suivi de Belinda.
– Mais maman, fais donc attention ! s’écria-t-il en entrant. Il y en a une qui est en train de descendre le long du pied du lit. Une minute de plus et elle aurait été perdue, comme celle du pavillon d’été.
– Toutes vont disparaître comme celle du pavillon d’été, dans un moment, gronda sa mère. Aide-moi à les trouver ! Qu’est-ce qui a bien pu te prendre de les amener à cette pauvre Marie ?
– Je pensais qu’elle pourrait au moins surveiller quelques souris, répondit Jacques sur un ton méprisant.
Il en retrouva quelques-unes qu’il mit sur son épaule ; elles lui trottaient, selon leur habitude, autour du cou et sur la tête. Il n’en manqua bientôt plus qu’une ; on finit par découvrir qu’elle était entre les mains de Belinda. Et ainsi tout rentra dans l’ordre.
– La prochaine fois, ne m’en amène qu’une, avertit Marie. Je crois que j’arriverai à me débrouiller avec une seule.
– Je t’apporte ton repas dans un instant, dit Mme Abbey. Voilà papa. Jacques et Belinda, allez vous laver les mains. Mais emporte d’abord ces souris, Jacques. Je ne veux pas les voir à table.
Jacques grogna un peu, mais obéit. Il arrivait au haut des escaliers comme son père franchissait la porte.
– Bonjour, Marie. As-tu passé une bonne matinée, tranquille ?
– J’ai eu une visite et j’ai appris un nouveau cantique.
– Il m’a bien semblé entendre quelqu’un chanter, dit Mme Abbey qui entrait avec un plateau. Qui était-ce ?
– M. Scott. Il m’a appris un cantique à chanter quand je me sentirai seule.
– Quelle bonne idée ! Chante-le-nous, veux-tu ?
Et tandis que sa mère finissait de l’installer pour son déjeuner, Marie chanta :

« Jésus est l’Ami suprême,
Le tendre Ami de mon cœur ;
Jésus est Celui qui m’aime,
Mon Refuge et mon Sauveur ».

– Oui, c’est beau, dit son père. Et je comprends que tu ne te sentiras jamais seule tant que tu pourras le chanter.
– Non, je ne serai jamais seule, répéta Marie en souriant.

3ème samedi

3. Une visite

Le déjeuner était terminé. Jacques, en retard comme toujours, était parti en courant. Anne s’était arrêtée une minute seulement avant d’aller à l’école.
– En rentrant ce matin, j’ai jeté un coup d’œil par-dessus le portail, mais M. Scott était à la fenêtre, expliqua Anne. Alors j’ai continué.
– Je ne t’ai pas vue, dit Marie.
– Non, tu chantais.
– Ah ! Oui. C’était un cantique qu’il m’a appris.
– Tu me le chanteras une fois. Pour le moment, il faut que je me sauve, sinon je serai en retard à l’école. Est-ce que je peux revenir à quatre heures, en sortant ?
– Oh ! Oui, s’il te plaît ! Je demanderai à maman si tu peux rester pour le goûter.
– D’accord ! Au revoir, à bientôt !
Et elle s’en alla en courant.
De nombreux enfants qui passaient dans la rue, agitaient la main et lui criaient bonjour depuis le portail, parce que Jacques et Anne avaient dit à leurs camarades que Marie pouvait les voir depuis sa fenêtre. Mais ensuite, l’après-midi s’annonça très calme. Marie entendait sa mère s’affairer dans la maison. Et Belinda passa quelquefois devant sa fenêtre avec l’un ou l’autre de ses enfants dans la poussette. Enfin, Mme Abbey ouvrit la porte.
– Tu n’as besoin de rien, ma chérie ?
– Non merci, maman ; j’ai tout ce qu’il me faut.
– Il fait chaud ici. N’aimerais-tu pas que la porte reste ouverte ?
– Oui, s’il te plaît.
Sa mère ouvrit la porte ; un souffle d’air frais arriva du jardin.
– Voilà ! C’est mieux ainsi, n’est-ce pas ? Si tu es sûre de n’avoir besoin de rien, je vais vite aller faire mes courses. J’emmène Belinda ; ce ne sera pas long.
– Tout va très bien, assura Marie en les regardant partir.
Marie s’installa confortablement avec un livre. Elle lisait depuis un bon moment déjà lorsqu’elle entendit le portail grincer très légèrement, comme si quelqu’un l’ouvrait tout doucement. Elle leva les yeux et vit une petite fille s’engager dans l’allée.
Marie fut frappée par l’air malheureux de l’enfant. Elle faisait quelques pas, puis s’arrêtait pour regarder les fleurs ou pour les sentir, et elle traînait les pieds en avançant, comme le ferait quelqu’un de très fatigué ou de mauvaise humeur ou accablé.
Marie se demandait qui pouvait bien être cette fillette et ce qu’elle voulait. Pour l’instant, elle avait disparu de son champ de vision, mais Marie pouvait entendre les pas traînants se rapprocher. Ils s’arrêtèrent bientôt. Marie devina que l’enfant avait atteint la porte ; elle cherchait probablement à voir à l’intérieur. Puis, tout doucement, les pas se firent à nouveau entendre : la fillette entrait sur la pointe des pieds.
Elle avait franchi le seuil et, un doigt dans la bouche, elle regardait autour d’elle. Ses yeux s’arrêtèrent soudain sur le lit et sur Marie qui l’observait ; inquiète, elle resta bouche bée.
– N’aie pas peur, la rassura Marie de sa voix la plus amicale. Tu es venue me voir ?
– Pardon. Je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un ici, murmura l’enfant.
– Cela ne fait rien. Viens me faire une petite visite, veux-tu ?
Marie éprouvait de la pitié pour cette fillette qui paraissait toute perdue, effrayée et malheureuse ; elle désirait lui venir en aide.
L’enfant s’avança lentement sans quitter Marie des yeux.
– Tu es malade ?
– J’ai eu un accident, mais je vais mieux. Viens t’asseoir ici, à côté de moi.
L’enfant grimpa timidement sur le bord du lit.
– Eh bien ! Qu’est-ce qui t’amène ici ? demanda gentiment Marie.
Marie n’était pas du tout préparée à la réaction qu’allait provoquer sa question : la fillette baissa la tête et se mit à sangloter. Marie l’entoura de son bras et l’attira vers elle. L’enfant enfouit son visage contre son épaule.
– Je ne connais personne ici. Personne ne me parle. Nous venons d’arriver ici et quand je vais à l’école, tout le monde se moque de moi parce que je ne suis pas d’ici. Ils ne veulent pas jouer avec moi et ils ne veulent pas me parler – ils ne font rien que se moquer de moi. Oh ! Je suis si triste !
Marie n’eut pas de peine à comprendre le chagrin profond de la petite fille.
– Comment t’appelles-tu ? demanda-t-elle.
– Nora.
– Bien ; et moi, Marie. Je te ferai faire la connaissance de quelques-unes de mes amies, Nora ; elles seront très gentilles avec toi. Et moi aussi, je serai ton amie. Est-ce que tu viendras me voir quelquefois en allant ou en rentrant de l’école ?
– Je ne veux plus jamais aller à l’école, dit Nora en se remettant à pleurer. Je n’y suis pas allé aujourd’hui et on va me gronder.
Marie hocha la tête. Nora avait fait l’école buissonnière et sa maîtresse demanderait évidemment des explications. Marie chercha un moyen de tirer la fillette d’embarras.
– Je vais écrire une lettre pour toi, dit-elle. Je connais ta maîtresse : j’étais autrefois dans sa classe. Je lui expliquerai que tu es venue me voir, veux-tu ? Et je lui demanderai de ne pas te punir pour cette fois.
– Je ne veux plus y aller, s’obstina Nora. Ils me regarderont tous et ils se moqueront de moi. Je ne veux plus jamais retourner à l’école.
La pauvre Marie était bien embarrassée. Il était clair que Nora ne pouvait pas être dispensée de l’école pour le reste de sa vie, simplement parce que les autres enfants n’étaient pas gentils avec elle et qu’elle avait fait l’école buissonnière. Mais Marie savait aussi que la fillette ne se trompait pas en disant que tous la regarderaient et se moqueraient d’elle. Et Nora n’était pas grande – cinq ou six ans au plus ; c’était bien jeune pour avoir à affronter la taquinerie et la méchanceté.
– Je voudrais bien pouvoir t’accompagner, soupira-t-elle.
– Tu ne pourras pas quand tu seras guérie ? Supplia Nora.
– Il faudra attendre encore longtemps avant que j’aille mieux. Je dois rester couchée ici un an, Nora.
La fillette se redressa et se frotta les yeux et le nez du dos de la main.
– Pendant tout un an ? répéta-t-elle incrédule.
– Oui, pendant tout un an, dit Marie en lui tendant son mouchoir et en l’aidant à sécher ses larmes. Tu viendras me voir quelquefois, n’est-ce pas ?
– Oh ! Oui. Tu veux bien être mon amie ? demanda Nora avec vivacité.
– Bien sûr ! Maintenant, écoute, j’ai une idée. Mon amie Anne va passer ici en rentrant de l’école. Je vais lui dire de demander à Mlle Elsa de venir nous voir. Mlle Elsa est notre monitrice d’école du dimanche. Est-ce que tu vas à l’école du dimanche ?
Nora secoua la tête pour dire non.
– Eh bien ! Ce sera quelque chose d’intéressant et de nouveau pour toi. Mlle Elsa est très gentille – tout le monde l’aime. Elle te fera faire la connaissance de quelques autres enfants et t’aidera à trouver des amis. Tu es d’accord ?
– J’aimerais mieux rester avec toi, chuchota Nora.
– Petite sotte ! gronda Marie en riant. Tu sais bien qu’il te faut aller à l’école. Et si, grâce à Mlle Elsa, tu as des petits amis qui viennent chez toi et que toi, tu ailles chez eux, tout ira bien, n’est-ce pas ?
Nora n’était pas encore persuadée ; mais lorsque Marie se mit à la questionner sur sa maison et ses parents, elle devint plus gaie. Puis Anne arriva et consentit à repartir pour demander à Mlle Elsa qui était à la fois monitrice d’école du dimanche et institutrice, de s’arrêter chez Marie en rentrant. En fait, cela ne fut pas nécessaire, car tandis qu’elles discutaient encore, elles virent Mlle Elsa dans l’allée.
– Puis-je entrer ? demanda-t-elle depuis la porte.
– Oui, entrez, Mlle Elsa, répondit Marie. Nous désirions justement vous voir.
Nora glissa sa main dans celle de Marie et s’agrippa à elle tandis que la maîtresse entrait. Mais cette dernière lui parut si jolie et si gentille qu’elle en oublia ses craintes.
– Dès que j’ai su que tu étais rentrée, Marie, j’ai tout de suite décidé de venir te voir, dit Mlle Elsa. Comment te sens-tu, ma chère enfant ? Quelle merveilleuse idée d’avoir mis ton lit dans cette pièce si sympathique d’où tu peux voir tout ce qui se passe !
– Oui, c’est maman qui l’a eue. – maintenant, Mlle Elsa, voici Nora ; elle aimerait venir à l’école du dimanche, mais elle n’y a encore jamais été. Je me demande si vous pourriez la présenter à Émilie Baker et à Doris et Jean Martin et encore à quelques autres, pour qu’elle ne soit pas toute seule demain matin quand elle ira à l’école. Vous comprenez, elle vient d’arriver à Mindon et elle est timide.
Nora paraissait en effet effrayée ; elle cachait son visage contre l’épaule de Marie. Mlle Elsa lui sourit et lui prit la main.
– Bien sûr, je le ferai. Ils seront enchantés d’avoir une nouvelle camarade.
– Ils n’étaient pas contents avant, dit Nora d’une voix boudeuse. Ils ne voulaient pas me parler et un vilain garçon s’est moqué de moi.
– Oui, je sais, il y a des vilains garçons qui font de méchantes choses. Mais je te conduirai vers quelques filles et garçons vraiment très gentils. Viens, allons-y ! Je te reverrai, Marie, quand j’aurai réglé les choses pour cette jeune demoiselle ; nous pourrons alors parler tranquillement.
– Oh ! Merci. Et si vous pouviez encore juste dire un mot à sa maîtresse pour lui expliquer qu’elle n’était pas à l’école cet après-midi parce qu’elle était chez moi, ce serait vraiment très gentil. Je crains pourtant un peu que ce ne soit pas une excuse très valable.
– Je crois que je pourrai arranger cela.
Mlle Elsa avait compris la situation et ce qui effrayait la fillette. Elles sortirent ensemble. Nora n’avait pas l’air très enthousiasmée par la tournure que prenaient les événements. Elle se cramponnait à la main de Mlle Elsa.
– Eh bien ! constata Anne lorsqu’elles furent loin, te voilà mêlée à une drôle d’affaire ! Comment as-tu fait la connaissance de cette curieuse petite fille ?
– Oh ! Elle est tout simplement entrée. Il faut que je demande à maman si on ne pourrait pas laisser cette porte toujours ouverte. Si elle avait été fermée, je n’aurais pas pu faire entrer cette pauvre petite.
– Je la comprends bien, dit Anne. Je déteste aller dans un endroit que je ne connais pas. Ce doit être terrible d’arriver dans une nouvelle école, où personne ne vous parle sinon pour se moquer de vous.
– Oui, cela m’a aussi fait de la peine pour elle. Et puis, tu te rends compte – elle n’a jamais été à l’école du dimanche. Je me demande si cela lui plaira.
– Sûrement. Et Émilie, Doris et Jean seront spécialement gentils avec elle si Mlle Elsa le leur demande. Ils aiment Mlle Elsa et feraient n’importe quoi pour elle.
– Nous faisons n’importe quoi pour ceux que nous aimons. Je suppose que c’est la raison pour laquelle les gens changent tellement lorsqu’ils commencent à aimer le Seigneur Jésus. Je veux dire que cela se remarque toujours. N’est-ce pas ?
– Tu veux dire qu’on voit toujours quand quelqu’un aime le Seigneur Jésus ? Je pense que oui, admit Anne. Si quelqu’un est bon envers les autres, pas seulement envers sa propre famille, mais envers tout le monde, on peut être sûr que l’amour est dans son cœur. Je veux dire que si nous aimons Jésus, nous désirerons faire quelque chose pour Lui, et la seule chose que nous puissions faire pour Lui, c’est d’aimer tous ceux qui sont à Lui.
– Et ce n’est peut-être pas tout à fait aussi difficile que cela paraît, quand on Le connaît vraiment et qu’on L’aime.

4ème samedi

4. Une journée chargée

Quelle journée chargée Marie avait eue ! Il lui semblait que tout le temps l’un ou l’autre était entré pour lui dire combien il était heureux de la voir de retour à la maison et pour approuver la solution du lit installé dans le salon. C’était l’heure du thé. Mme Abbey et Belinda étaient rentrées de leurs courses et Jacques avait ramené cinq amis – son équipe, comme il les appelait. Ils faisaient cercle autour du lit de Marie et la questionnaient sur son accident.
– Est-ce que tu auras une jambe de bois ? demanda l’un des garçons très intrigué.
– Oh ! Non, mes jambes vont bien. C’est la colonne qui a mal.
– Quelle colonne ? s’enquit un autre.
– La colonne vertébrale, voyons, idiot ! reprit le premier. Alors, tu auras une colonne en bois ?
Marie, imitée par la plupart des garçons, éclata de rire.
– Vous posez des questions stupides, intervint Jacques avec impatience. Maintenant cela suffit. Venez plutôt m’aider à attraper mes souris.
– Non, je n’aurai pas une colonne vertébrale en bois, ni rien d’autre, dit Marie. Il faut seulement que je reste couchée jusqu’à ce que le docteur me permette de me lever, c’est tout.
– Et tu n’iras pas à l’école ! constata un troisième garçon avec envie. Oh ! Cela m’irait !
– Mais pas de football, dit un autre. Ce n’est pas pour moi !
– Venez maintenant ! répéta Jacques. Est-ce que je ne vais jamais arriver à prendre cette souris ?
Ils se ruèrent tous au jardin.
Belinda arriva alors et, voyant la petite table qui avait été installée près du lit de Marie, elle demanda :
– C’est pour quoi ?
– Pour mon goûter. Anne va venir le prendre avec moi.
– Et moi ?
– Maman a tout préparé pour elle, Jacques et toi à la salle à manger.
– Non, je veux manger ici, avec toi et avec Anne. Et avec tous mes enfants aussi. Je vais chercher une assiette, non, un tas d’assiettes : tous mes enfants veulent une assiette.
Marie ne discuta pas ; elle rit. Belinda partit en trottinant à la cuisine et Marie l’entendit traîner une chaise vers l’armoire. Elle revint bientôt avec une pile d’assiette et poussa de côté tout ce qu’Anne avait disposé sur la table pour faire place aux assiettes de ses poupées. Puis elle se mit à amener des chaises ; et comme il n’y en avait pas assez à son goût, elle demanda à Marie de sortir de son lit et de lui apporter toutes les chaises de la salle à manger.
– Mais je ne peux pas, ma chérie, lui expliqua Marie. Tes poupées peuvent se mettre à plusieurs sur une chaise. Mets-en deux ou trois par chaise et ainsi il y aura assez de place pour toutes.
La solution parut satisfaire la fillette. Elle termina d’arranger la table à sa manière puis partit chercher ses enfants. C’étaient des poupées de toutes sortes ; il y en avait de belles, pimpantes, et des vieilles, sales, qui ne ressemblaient plus guère à des poupées, mais que Belinda chérissait d’autant plus.
Anne arriva de la cuisine pendant l’absence de Belinda, avec un confiturier dans une main et un plat avec le pain et le beurre dans l’autre. Elle regarda avec consternation la table bouleversée.
– Qui a fait cela ? s’indigna-t-elle.
– Belinda. Oh ! Anne, n’y touche pas, supplia Marie. Elle est si fière d’être avec nous ; elle est allée chercher tous ses enfants.
– Tous ! se récria Anne. Mais Marie, nous ne pouvons pas les avoir tous là ! C’est absolument impossible. Je vais aller lui dire de n’en amener qu’un ou deux et de laisser les autres là où ils sont.
Avant que Marie pût répondre, la petite tête bouclée de Belinda apparut à la porte.
– Anne ! appela-t-elle impérieusement. Viens m’aider à porter mes enfants ! Dépêche-toi !
– Dis s’il te plaît ! La reprit Marie avec fermeté.
– S’il te plaît ! Dépêche-toi ! Répéta Belinda en s’en allant, suivie d’une Anne à l’air très décidée.
Marie sourit en elle-même ; elle savait combien sa petite sœur pouvait être têtue. Elle entendit des éclats de voix ; enfin elles revinrent, Anne, vaincue, les bras chargés de poupées délabrées qui furent solennellement installées autour de la table. Anne alla ensuite voir si le thé était prêt.
Entre-temps, Mlle Elsa était arrivée ; elle raconta comment Nora s’était liée d’amitié avec les jumeaux des Martin, Doris et Jean ; elle les avait emmenés chez elle et ils jouaient maintenant au jardin. Marie se sentit très soulagée.
– J’ai aussi vu sa maîtresse, poursuivit Mlle Elsa. Elle m’a dit que la fillette lui avait paru très tranquille mais elle n’avait pas réalisé qu’elle était malheureuse. Cela va aller maintenant. Je téléphonerai avant dimanche à sa mère pour la persuader d’envoyer son enfant à l’école du dimanche. Elle s’y fera des amis.
– Bonjour, Mlle Elsa, interrompit Mme Abbey entrant à cet instant. Vous prendrez bien une tasse de thé avec Marie, n’est-ce pas ? Mais – quelle table surchargée ! Belinda est évidemment passée par là !
– Ne touche pas à mes enfants ! prévint Belinda.
– Mais il n’y a pas de place pour la tasse et l’assiette de Mlle Elsa, remarqua Marie.
Belinda resta songeuse ; elle aimait beaucoup Mlle Elsa.
– Je crois que la meilleure solution est que je rentre prendre mon thé chez moi, suggéra la maîtresse. Cela décida Belinda. Elle attrapa ses enfants et les jeta en tas près de la cheminée.
– Ils ont fini leur goûter, expliqua-t-elle malicieusement.
– Quel bonheur ! s’exclamèrent-elles toutes avec des soupirs de soulagement. Nous allons maintenant pouvoir prendre le nôtre.
– J’aimerais bien que toi et Jacques veniez aussi ici, dit Marie à sa mère tandis qu’elles s’installaient. Est-ce que papa ne pourrait pas apporter la grande table ? Mais elle prendrait peut-être trop de place ?
– Je ne sais pas si nous pourrons la faire entrer sans bouger le piano ou quelque chose d’autre, remarqua Mme Abbey avec hésitation, depuis la porte.
– Je pourrais vous prêter une table pliante, offrit Mlle Elsa. Ouverte, elle serait assez grande pour que vous y ayez tous place ; et une fois pliée, elle n’est vraiment pas bien encombrante.
– Que c’est gentil à vous ! s’exclama Mme Abbey. Mais est-ce qu’elle ne vous manquera pas ?
– Absolument pas. Je m’arrangerai avec quelques garçons de ma classe pour qu’ils vous l’apportent.
La solution était excellente. Mme Abbey alla appeler Jacques, le fit congédier son équipe, puis se laver les mains ; et enfin ils s’installèrent pour le thé. Mais ils n’étaient pas au bout des interruptions. Marie entendit le portail grincer ; elle redressa la tête et vit un homme gravir l’allée.
– Je me demande qui c’est, dit-elle.
– C’est M. Peck.
– Mais qui est-ce ?
– Un de mes amis, trancha Belinda d’un air important ; et se glissant de sa chaise, elle alla au-devant du visiteur pour lui souhaiter la bienvenue.
– Bonjour, M. Peck. Vous venez me voir ?
– Bonjour, ma mignonne. Comment va ta sœur aujourd’hui ?
– Elle va beaucoup mieux. Elle est rentrée à la maison. Vous voulez la voir ? demanda poliment Belinda. Entrez, asseyez-vous et prenez une tasse de thé.
Tout le monde rit des airs d’adulte que se donnait la fillette. M. Peck entra et trouva Marie très amusée par sa petite sœur.
– Ah ! Quel spectacle pour un homme malheureux ! s’exclama-t-il. Je ne m’attendais pas à vous voir si gaie, Mademoiselle. Je suis heureux de vous trouver à la maison. Comment vous sentez-vous ?
– Très bien, merci, répondit Marie qui ne savait toujours pas à qui elle avait affaire.
En entendant les voix, Mme Abbey était survenue.
– Oh ! M. Peck. Je suis contente de vous voir. Vous allez pouvoir constater par vous-même comment elle va.
– Elle ne sait sans doute pas qui je suis, remarqua le visiteur.
– Il conduit une auto, expliqua Belinda. Il conduit une grande auto rouge. Maman, est-ce qu’il peut s’asseoir et avoir du thé ? Je voudrais bien.
Marie comprit alors qu’il était le chauffeur de la voiture qui l’avait renversée. Il paraissait soulagé de voir qu’elle ne lui en voulait pas, et il se laissa bientôt persuader de s’asseoir et de prendre une tasse de thé. Belinda le considérait comme son ami et lui parlait chaque fois qu’elle n’avait pas la bouche pleine de pain et de confiture – et parfois même avec la bouche pleine ! Il semblait connaître le nom de chacun de ses enfants ; et maintenant, c’était Jacques qui venait de l’inviter à l’accompagner et à tenter quelque chose d’intelligent pour attraper sa souris. Il était l’ami de chacun.
Après le départ de tous ses visiteurs, alors que la nuit approchait, Marie repensa à la petite Nora ; elle en parla à sa mère.
– Maman, est-ce qu’on ne pourrait pas laisser cette porte toujours ouverte ? demanda-t-elle. Tu comprends, si elle avait été fermée, Nora n’aurait pas pu entrer et je n’aurais pas pu l’aider.
– Je n’aimerais pas qu’elle reste ouverte la nuit, dit Mme Abbey.
– Mais alors, jusqu’à l’heure du coucher, plaida Marie.
– Bon, ma chérie. Et maintenant, dors bien !
Toutes sortes de pensées et de prières vinrent se bousculer dans la tête de Marie, étendue là, dans l’obscurité. Elle se souvint du petit cantique que son premier visiteur lui avait appris et le chanta tout doucement pour elle. Puis elle remercia le Seigneur de s’être servi d’elle pour aider et consoler la petite Nora ; elle demanda au Seigneur Jésus de l’employer à aider chacun autour d’elle pendant toute la période durant laquelle elle serait clouée au lit, afin que le temps qu’elle passerait immobilisée ne soit pas du temps perdu, mais qu’il soit mis à Son service.
Elle était un peu excitée ce soir en repassant dans son esprit tout ce qui s’était passé. N’était-ce pas osé de demander au Seigneur de se servir d’elle qui était si jeune ? Est-ce que seules les grandes personnes pouvaient demander au Seigneur Jésus de les employer ? Mais elle savait qu’Il comprendrait. C’était peut-être Lui qui avait envoyé la petite Nora ; et Il enverrait d’autres personnes. Elle s’endormit le cœur rempli de reconnaissance pour tous les évènements de la journée.

5ème samedi

5. L’affreux Raoul

Ils avaient pris ce matin leur petit déjeuner tous ensemble dans la chambre de Marie, sur la table pliante prêtée par Mlle Elsa. Après avoir accompagné au portail M. Abbey qui partait au travail et Jacques qui s’en allait à l’école, Mme Abbey remonta l’allée avec Belinda et s’installa avec le journal devant une tasse de thé.
– As-tu besoin de quelque chose, Marie ? Si tu as tout ce qu’il te faut, je m’accorderai mes cinq minutes de détente pour boire encore une tasse de thé en lisant le journal.
– Je vais porter les assiettes à la cuisine, dit Belinda en commençant à rassembler les divers objets qui devaient retourner à la cuisine. Elle n’arrivait pas à atteindre grand-chose sans grimper sur une chaise ; mais elle était habituée à cette courte pause que maman s’offrait, et elle faisait la navette avec le confiturier, le beurrier, les tasses vides et les assiettes ; et elle se sentait très importante.
– Voilà Prince, annonça-t-elle soudain, au moment où le chien pénétrait dans la pièce.
– Cher vieux Prince, dit Marie en lui tendant la main pour qu’il puisse la lécher.
Mais Prince avait visiblement envie de venir plus près ; il sauta sur le lit.
– Renvoie-le, Marie, gronda Mme Abbey, abandonnant un instant son journal. Ses pattes ne sont pas propres ; il vient du jardin.
– Couché, Prince ! Commanda Belinda de sa petite voix aiguë. Vilain chien ! Descends !
Prince n’était pas un vilain chien ; aussitôt il obéit et se coucha au pied du lit, levant sur Marie ses bons yeux.
Belinda, satisfaite d’avoir obtenue ce qu’elle voulait du chien, poursuivit son travail. Elle tapait maintenant sur le genou de sa mère.
– Et puis la thière, maman ?
– On dit la théière, corrigea Mme Abbey en souriant. Elle se leva et plia son journal : c’était le signe de la reprise du travail. C’est en ordre, Belinda ; je vais l’apporter. Elle termina de débarrasser la table, puis s’arrêta encore près du lit de Marie.
– Tu n’as besoin de rien, ma chérie ?
– Non, de rien du tout ; merci, maman. Il faut que je corrige quelque chose au tricot d’Anne. Elle n’est pas une très habile tricoteuse !
– Ne te fatigue pas. Et appelle-moi si tu as besoin de quelque chose.
– Appelle-moi aussi, dit Belinda. Ou pas, ajouta-t-elle.
Elle avait l’habitude de terminer toutes ses phrases par « ou pas », et cela sonnait parfois un peu curieusement. Marie promit de les appeler toutes les deux en cas de nécessité. Sa mère retourna alors à la cuisine, Belinda disparut au jardin et Marie se débattit avec son tricot.
Quand elle entendait marcher dans la rue, elle levait les yeux. La plupart des passants répondaient à son joyeux sourire par un signe de la main ou quelques paroles. Le laitier agita la main et le boulanger siffla. Marie ne se sentait ainsi pas seule. Puis une voix l’interpella. M. Scott était au portail.
– Ce matin, le village est gai et de bonne humeur, lança-t-il. J’ai rencontré trois personnes qui avaient le sourire et j’ai su ainsi que tu étais au travail. Comment te sens-tu aujourd’hui ?
– Très bien, je vous remercie.
– C’est parfait !
Il inclina la tête et poursuivit son chemin. Et Marie fut toute réjouie de penser qu’il mettait les sourires à son compte. La rue était maintenant à nouveau déserte. Mais tout à coup Prince arriva en bondissant, poursuivi par un gros chien noir.
Marie tressaillit ; elle ordonna au chien de sortir, mais il ne lui obéit pas. Il semblait décidé à attaquer Prince. Les deux bêtes se pourchassaient dans la pièce, sautant par-dessus les chaises, filant sous le lit, grognant et grondant. Marie commençait à avoir peur ; elle leur criait de s’en aller, mais ils ne se souciaient pas d’elle. Enfin le portail grinça : quelqu’un venait à son secours.
Marie vit un garçon, à peu près de son âge, entrer en coup de vent dans sa chambre, se précipiter sur le gros chien noir, l’attraper par le collier, malgré ses grondements et ses aboiements, le tirer vers la porte et l’entraîner dans l’allée, vers le portail.
– Oh ! Merci beaucoup, dit-elle dans un souffle.
Le garçon se retourna et lui fit une grimace. Marie le reconnut ; c’était celui qu’on appelait l’affreux Raoul. C’était un voyou ; la plupart des parents défendaient à leurs enfants de jouer avec lui parce que cela se terminait toujours mal. Marie resta stupéfaite en réalisant qu’il était venu à son secours. Ce n’était pas le genre de conduite qu’on pouvait attendre de la part de l’affreux Raoul.
– Tu as eu peur ? demanda-t-il toujours en grimaçant.
– Oui, un peu, admit Marie. Tu comprends, ils étaient tellement excités ; ils sautaient et bondissaient autour de mon lit, et moi, je ne pouvais rien faire.
– Tu ne peux pas te lever ? s’étonna le garçon. Hier à l’école, on a dit que tu ne pouvais pas – c’est pourquoi je suis venu quand je t’ai entendu crier. Je ne l’aurais fait pour personne d’autre. Je voulais voir si tu pouvais te lever.
– Non, je ne peux pas. Je pourrai un jour, mais pas avant une année à peu près. Tu es très gentil d’être venu chasser le chien.
– Non, je ne suis pas gentil, dit l’affreux Raoul. Je voulais seulement voir si tu pouvais bouger ou pas.
Marie se sentit d’abord un peu blessée par cette remarque ; mais elle se dit ensuite que ce n’était peut-être pas vrai. Elle savait que personne dans le village n’avait une bonne parole pour l’affreux Raoul et celui-ci se glorifiait d’être en mauvais termes avec tout le monde. Marie était en train de se demander s’il était vraiment aussi méchant qu’on le supposait, et si elle pourrait peut-être saisir cette occasion pour se lier d’amitié avec lui.
– Je suis contente que tu sois venu, dit-elle. C’est chic d’avoir quelqu’un avec qui parler.
Le garçon parut surpris.
– Tu veux parler de quoi ?
– De chiens. Pourquoi est-ce que tu n’avais pas peur de ce gros chien noir qui aboyait et grondait contre toi ?
L’affreux Raoul se mit à rire.
– Je n’ai pas peur des chiens, dit-il avec pas mal de suffisance. Je n’ai peur de rien.
– Tu es courageux. – Comme l’apôtre Paul.
Le garçon devint tout rouge et rétorqua :
– Tu te moques de moi ! Je n’aime pas ça.
– Je ne me moque pas du tout, dit Marie. Il était courageux. Tu n’as pas entendu parler de lui à l’école du dimanche ?
– Je n’écoute pas.
– Eh bien ! Tu pourrais lire son histoire à la maison, si tu voulais.
Raoul hésita.
– Je ne suis pas très fort en lecture. C’est d’ailleurs pourquoi je suis ici ce matin : c’était la leçon de lecture. J’ai dit au maître que j’avais mal à la tête et que je rentrais à la maison. Puis j’ai entendu les chiens et tes hurlements, et je suis venu.
– Je ne hurlais pas ! s’indigna Marie. Je leur criais seulement de se tenir tranquilles et de sortir.
– Tu hurlais, répéta Raoul avec une grimace. Je n’ai jamais entendu personne faire autant de bruit.
– C’est toi qui te moques de moi maintenant, dit Marie en riant. Mais cela ne fait rien. C’est vraiment dommage que tu ne puisses pas lire. Tu manques une quantité d’histoires passionnantes.
– Je n’y peux rien. Je n’aime pas lire.
– Est-ce que tu aimerais que je te fasse la lecture ? proposa Marie. J’aimerais faire quelque chose pour te remercier de m’avoir délivrée de cet horrible chien.
Raoul resta bouche bée. Il cligna des yeux.
– Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu lirais ? Des livres qui font dormir ?
– Des histoires captivantes, répondit Marie. Je te promets que tu ne t’endormiras pas. Je n’aime pas non plus les livres qui font dormir.
– Eh bien ! Je viendrai… peut-être ou peut-être pas. Je ne veux pas qu’on le sache.
– Je ne dirai rien à personne. Et cela me ferait plaisir que tu viennes quelquefois. Je n’ai pas toujours des visites.
– Je pense bien. Bon, je viendrai peut-être ou peut-être pas ; je ne peux pas te le dire.
Il la regarda un instant pensivement.
– Je ne voudrais pas rester couché là toute la journée, dit-il.
– Tout le monde aime mieux pouvoir aller et venir.
– Oui, bon, je viendrai peut-être ou peut-être pas, répéta Raoul. Voilà ton papa. Je me sauve. Au revoir !
Et il disparut en sifflant.
M. Abbey le croisa au portail et lui lança un regard soupçonneux.
– Que voulait ce voyou, Marie ? demanda-t-il en entrant. J’espère qu’il n’est pas venu te taquiner ?
– Oh ! Non, papa, répondit vivement Marie ; il m’a délivré d’un horrible chien noir.
– Qu’y a-t-il ? s’enquit Mme Abbey qui entrait préparer la table pour le repas. De quel chien parles-tu ?
Marie lui raconta ce qui s’était passé. La première réaction de Mme Abbey fut de déclarer que dorénavant la porte resterait fermée ; mais Marie la supplia tant qu’elle revint sur sa décision.
– Tu comprends, c’est grâce à la porte ouverte et au chien que j’ai fait la connaissance de Raoul.
– Mais je n’aime pas beaucoup que tu te lies avec quelqu’un d’aussi méchant et grossier, dit Mme Abbey. Ce n’est pas du tout le genre de garçon que j’aime laisser entrer chez moi.
– Mais maman, plaida Marie, il n’est pas aussi méchant qu’on le dit, sinon il ne m’aurait pas délivrée quand le chien grognait et grondait contre lui. Il aurait pu être mordu. J’aimerais qu’il revienne, pour découvrir encore d’autres bonnes choses en lui. Et puis je voudrais lui donner envie de lire la vie de héros, d’hommes courageux. Tu comprends, j’ai l’impression qu’il est méchant parce qu’il trouve que c’est bien et héroïque d’être méchant. Mais s’il entendait parler de personnes comme l’apôtre Paul ou Livingstone, des hommes de Dieu vraiment bons et vraiment courageux, il arrêterait peut-être d’ennuyer tout le monde et il aurait envie de devenir gentil.
– Marie n’a pas tout à fait tort, remarqua pensivement M. Abbey. Lui as-tu dit de revenir ?
– Oui. Et je voulais te demander de m’apporter des livres sur des hommes de foi – je ne veux pas commencer par la Bible, je veux l’y intéresser petit à petit. Papa, est-ce que tu pourrais me trouver dans la bibliothèque des livres sur des héros chrétiens ?
– Certainement. Et je souhaite que tes efforts soient couronnés de succès.
– Oui, dit Marie. Je suis sûre que le Seigneur Jésus aime Raoul autant que n’importe qui d’autre ; et si j’arrive à amener Raoul à L’aimer, cela aura valu la peine, n’est-ce pas ?

6ème samedi

6. Dimanche

C’était dimanche matin et, pour la première fois, Marie se sentait un peu déprimée. Toute la famille était partie pour le culte, comme d’habitude, et elle, elle ne pouvait pas les accompagner. Elle les regarda s’éloigner. Jacques était propre et bien habillé, ce qui était assez exceptionnel pour lui ; Belinda marchait devant, comme toujours, vive et mignonne ; papa et maman suivaient, aussi endimanchés. Le soleil brillait et les passants lui adressaient des salutations et des sourires.
Puis la rue devint déserte ; il n’y avait plus que Boule de neige, le chat noir, qui se chauffait au soleil en haut de l’allée, et Prince qui montait la garde au portail du jardin en attendant le retour de ses maîtres. Des larmes montèrent aux yeux de Marie ; elle se sentait si seule. Elle entreprit de compter combien il y aurait encore de dimanches avant qu’elle puisse de nouveau se rendre au culte avec ses parents.
Marie soupira et détourna ses regards de la fenêtre et de l’éclat réconfortant du soleil. Ses yeux tombèrent sur un livre posé sur sa table de chevet ; elle reconnut son recueil de cantiques. Bien sûr ! Ils comptaient qu’elle serait en pensée avec eux au culte – voilà pourquoi sa mère avait posé là le livre de cantiques – et elle n’y avait pas songé !
C’est Satan, se dit-elle ; il a voulu essayer de me rendre triste et de me faire oublier Dieu. Eh bien ! Je ne serai pas triste. Et elle prit son livre de cantiques.
Marie connaissait la plupart des cantiques et savait lesquels étaient le plus fréquemment chantés le dimanche matin. Mais elle ignorait s’il y aurait une lecture de la Parole de Dieu ou une courte méditation. Aussi, après avoir chanté quelques cantiques, elle se sentit assez embarrassée : que fallait-il lire dans sa Bible ? Elle remarqua que deux marques avaient été glissées dans la Bible qu’elle gardait habituellement sous son oreiller. Papa avait certainement voulu lui suggérer la lecture des chapitres ainsi indiqués. Aussi, le cœur rempli de joie, elle lut les passages soulignés, puis chanta encore.
Elle ne savait évidemment pas quels cantiques seraient chantés ce matin-là, mais cela ne faisait rien ; elle pouvait ainsi choisir ceux qu’elle préférait et chanter de tout son cœur.
Par le chant, la lecture et la prière, elle avait pu ainsi se joindre à sa famille pour l’heure d’adoration. Mais il y avait encore la méditation de la Parole : c’était une autre question ; elle ne pouvait pas l’entendre. Étendue là, les regards tournés vers la fenêtre, ses pensées s’arrêtèrent à tant de manifestations de la bonté du Seigneur : le soleil, les arbres, le ciel bleu, les quelques petits nuages si légers, les fleurs et tout. Elle pensa un instant à toutes ces choses et à tant d’autres par lesquelles Dieu nous manifeste Sa bonté. Elle pensa à sa petite sœur chérie Belinda, et remercia Dieu de la lui avoir donnée. Elle commença à faire le compte de toutes les bénédictions de Dieu envers elle et à rendre grâces pour chacune. Et plus elle avançait, plus elle était surprise de l’étendue de la bonté de son Père céleste.
– Nous ne réfléchissons pas à tout cela, se dit-elle. Nous jouissons des belles journées et d’une masse de choses comme les pommes bien rouges, les personnes aimables, mais nous ne nous arrêtons jamais pour nous demander d’où tout cela vient. Si Dieu ne bénissait pas les arbres fruitiers, nous n’aurions pas de fruits. Mais nous mangeons les fruits et nous ne nous soucions pas de Le remercier. S’Il ne mettait pas la bonté dans le cœur des croyants, ils ne seraient pas bons. Satan les pousserait à être méchants. Et nous ne pensons pas à remercier Dieu pour toute la gentillesse des autres. Quelquefois nous pensons à Le remercier, mais pas toujours. Et pourtant, toute la bonté vient de Dieu.
Il lui parut ensuite tout naturel de chanter le cantique : « Béni soit le Seigneur, notre Dieu, notre Père, qui de mille bienfaits nous comble chaque jour ». Puis elle s’imagina la sortie de la salle de réunions.
Quelques instants plus tard, elle vit les premiers groupes sur la rue. Bientôt elle distingua la voix de Belinda qui avait toujours quelque chose à raconter. Puis le portail grinça et la famille s’engagea dans l’allée.
– Avez-vous eu un bon culte ? demanda-t-elle. J’ai essayé de vous suivre par la pensée. Mais ensuite, je ne savais pas qui parlerait ; alors j’ai fait ma méditation pour moi.
– Eh bien ! dit Mme Abbey, la prédication a porté sur toutes les bénédictions dont nous sommes les objets.
– Oh ! s’exclama Marie, comme c’est curieux. C’est justement ce à quoi j’ai pensé : tant de preuves de la bonté de Dieu envers nous. J’ai voulu commencer à les compter, mais il y en avait toujours plus. Vous avez vraiment été occupés de cela ?
– Oui, répondit son père. Et le Saint Esprit a sans doute placé les mêmes pensées devant toi.
M. Abbey vint s’asseoir sur le lit à côté de Marie.
– Je n’ai pas beaucoup de temps pour te voir dans la semaine. Comment cela va-t-il ?
– Bien, papa.
– Pas découragée ?
– Pas encore, dit Marie avec un sourire radieux. Tout le monde est tellement gentil. J’ai eu une masse de visites.
– Tant mieux ! Et ce vaurien de Raoul, est-il revenu ?
– Non, admit Marie tristement. J’espérais qu’il viendrait, mais il ne l’a pas fait.
– Je t’ai apporté quelques livres. Ne t’inquiète pas et continue de prier pour lui. Je pense qu’il passera un jour.
– J’ai vu la petite Nora, hier. Tu sais, la petite fille qui était si malheureuse et toute seule. Elle paraît maintenant en pleine forme. Je suppose qu’elle ira cet après-midi pour la première fois à l’école du dimanche.
– C’est bien. – Eh bien ! Voilà maman avec le repas. Puis-je t’aider, ma chérie ?
Mme Abbey accepta volontiers son offre : il y avait tant de choses à apporter. Et pendant quelques minutes chacun fut bien occupé. Puis toute la famille s’installa autour de la table.
Après le déjeuner, ils aidèrent tous à débarrasser. Marie était un peu malheureuse d’être étendue, alors que tous avaient à s’affairer. Le dimanche était une journée bien remplie, car après le repas, Belinda et Jacques devaient se préparer pour l’école du dimanche. Et si le matin, pour le culte, Jacques paraissait bien habillé et propre, il réussissait ensuite à se mettre dans un tel état qu’un bon débarbouillage s’imposait. M. Abbey l’emmena à la salle de bains, car si on le laissait seul, il jouait au sous-marin avec le savon et oubliait l’heure. Et Mme Abbey lava le visage, les mains et les genoux de Belinda. C’était en général la tâche de Marie, mais maintenant il fallait que sa mère la remplace. Puis les deux enfants partirent en courant. Marie vit alors, à sa surprise, Anne franchir le portail.
– Tu ne vas pas à l’école du dimanche ? demanda-t-elle un peu inquiète à son amie.
– Bien sûr, j’y vais.
– Mais tu vas être en retard. Jacques et Belinda sont déjà partis. Tu es incroyable, Anne ! Tu n’as pas la moindre notion de l’heure !
– Non, c’est vrai. Mais cette fois je ne serai pas en retard. En fait, je serai la deuxième.
– Cela jamais ! se récria vivement Marie.
– Mais oui, tu verras, la taquina Anne en se dirigeant vers le piano et en l’ouvrant.
– Anne, il faut que tu ailles, insista Marie. Regarde l’heure qu’il est !
– Oui, oui, soupira Anne, mais avant qu’elle ait eu le temps d’en dire davantage, le portail grinça et Marie vit Mlle Elsa s’engager dans l’allée, suivie d’un groupe de fillettes.
Alors elle comprit.
– Oh ! L’école du dimanche va avoir lieu ici ? s’exclama-t-elle.
– Oui. Ne trouves-tu pas que c’est une bonne idée ? Mlle Elsa a demandé à ta mère ce matin, et elle était d’accord. Il n’y aura évidemment pas tout le monde – seulement notre classe. Et nous pourrons continuer ainsi jusqu’à ce que tu puisses de nouveau marcher. N’est-ce pas bien ?
– Formidable !
– Pouvons-nous entrer ? demanda Mlle Elsa.
– Oui, entrez ! s’écria joyeusement Marie. Oh ! Que c’est gentil ! Je croyais qu’Anne allait être en retard. Je ne pouvais pas imaginer que vous viendriez toutes !
– Eh bien ! Comme tu ne pouvais pas venir te joindre à nous, c’est nous qui venons chez toi, dit Mlle Elsa en faisant le tour de la pièce du regard. Crois-tu que nous pourrions avoir quelques chaises en plus ?
– Je vais en chercher, offrit Anne qui était comme chez elle dans la maison de son amie. Elle sortit et ramena deux chaises, puis repartit en chercher d’autres. Bientôt la pièce fut garnie au goût de Mlle Elsa. On distribua les recueils de cantiques et la classe commença.
L’heure passée, les fillettes ne se dispersèrent pas immédiatement. Plusieurs s’attardèrent un instant auprès de Marie. Mlle Elsa lui parla de la petite Nora : elle avait vu cet après-midi la petite fille partir pour l’école du dimanche avec Doris et Jean. Marie en fut toute réjouie. Elle le fut davantage encore lorsque, un peu plus tard, la petite Nora arriva en courant, tout excitée par ce qu’elle avait entendu.
– Tu savais ? commença-t-elle, tu connaissais Jésus ?
– Oui, répondit doucement Marie.
Tu savais qu’Il m’aimait, moi ? poursuivit l’enfant.
– Oui, c’est sûr, Il t’aime, et c’est pour cela qu’Il t’a envoyée vers moi, l’autre jour, quand tu étais si malheureuse. Il voulait te rendre heureuse parce qu’Il t’aime. Il voulait que tu apprennes à Le connaître, à l’école du dimanche. Est-ce que ce n’est pas merveilleux de Sa part ?
– Non, mais quand même – Il m’aime ! répéta Nora plutôt pour elle-même. Maman ne le sait sûrement pas. Je veux aller le lui dire. Je reviendrai te voir demain. Tu veux bien ?
– Oui, viens quand tu en as envie.
Et Nora s’en alla en courant porter la bonne nouvelle à ses parents.
Anne la regarda partir en riant.
– Marie, elle a l’air de croire que Jésus n’aime qu’elle seule et personne d’autre !
Marie rit à son tour.
– C’est quelque chose de tout nouveau pour elle. N’est-ce pas étrange, Anne, que la plupart des gens ne savent pas que Dieu les aime personnellement ? Certains connaissent les versets : « Dieu est amour » et « Dieu a tant aimé le monde, qu’Il a donné Son Fils unique », mais ils ne réalisent pas que cela les concerne. Ils ne croient pas que Dieu les connaît par nom, qu’Il sait ce qu’ils sont, quelles sont leurs espérances et quelles sont leurs craintes. Ils ne sentent pas vraiment qu’Il est près d’eux, qu’Il pense à eux, qu’Il les aime, les aide et prend soin d’eux. Ils ne réalisent pas tout cela.
– Oui, ce n’est pas facile, remarqua Anne.
– Pour moi, c’est plus facile maintenant que je suis couchée ici, que lorsque j’étais occupée à courir ici ou là, admit Marie avec un sourire. Je crois que je suis en train de comprendre une masse de choses, ces temps-ci. Et une chose que je comprends très clairement maintenant, c’est que Jésus me connaît et qu’Il m’aime – moi, Marie Abbey. Et cela fait que je L’aime plus que jamais.

7ème samedi

7. Mlle Honeybubble

Un matin, Marie entendant le portail s’ouvrir, leva les yeux pour voir une grande femme, très mince, tout de noir vêtue, s’avancer dans l’allée. Elle la reconnut pour être la personne assez originale qui vivait toute seule, un peu en dehors du village. Elle se demanda ce qui pouvait bien l’amener.
Il y eut un coup sec à la porte.
– Maman est sortie, cria Marie. Puis-je lui transmettre un message ?
Un visage solennel parut dans l’embrasure de la porte.
– Es-tu Marie Abbey ? demanda Mlle Honeybubble.
– Oui. Entrez, s’il vous plaît !
– Je suis venue pour te remonter le moral, poursuivit la demoiselle. Il ne faut pas rester ainsi à te lamenter, tu sais, dit-elle en s’installant à côté du lit.
– Je ne me lamente pas, dit Marie.
– Bien sûr que tu te lamentes, la reprit sévèrement Mlle Honeybubble. Ne cherche pas à discuter. Je connais bien les filles de ton âge. Et je sais que tu es là à te morfondre toute la journée. Il faut prendre le dessus et déranger le moins possible ta famille. C’est déjà bien assez pour eux d’avoir cette belle pièce encombrée par un lit et une fille incapable d’aider sa pauvre mère, sans que tu ennuies encore tout le monde en grognant et en pleurant.
– Mais ce n’est pas vrai ! s’indigna Marie.
– Ne me contredis pas ; ce n’est pas poli. Débarrasse-toi maintenant de cet air contrarié et souris. Tu devrais être très reconnaissante que je sois venue t’encourager. De toute façon, tu devrais faire l’effort de l’être.
La pauvre Marie n’avait guère envie de sourire ; elle n’appréciait pas qu’on lui reproche un air maussade ; elle devait pourtant admettre qu’en ce moment elle se sentait plutôt contrariée.
– Je regrette d’avoir l’air maussade, dit-elle à contrecœur. Et je vous remercie d’être venue pour m’encourager. Mais voilà, je n’ai pas besoin de l’être parce que je suis toute heureuse.
– Quelle stupidité ! Et de plus, cela ne peut pas être vrai, glapit Mlle Honeybubble. Si tu commences à dire des mensonges, je vais devoir prévenir M. Scott.
Marie sentait la colère monter.
– Je ne dis pas de mensonges ! Et allez dire tout ce que vous voulez à M. Scott. Il me connaît.
Mlle Honeybubble se leva très digne de sa chaise et reprit le chemin de l’allée. Marie la regarda s’en aller ; elle se sentait furieuse. Elle aperçut soudain par-dessus la haie un chapeau familier. M. Scott passait dans la rue. Elle entendit bientôt la voix de Mlle Honeybubble s’élever triomphalement :
– Ah ! M. Scott – vous êtes précisément la personne que je désirais rencontrer. Je viens de faire une visite de charité à Marie Abbey pour essayer de l’encourager, mais je regrette de devoir dire que je l’ai trouvée de fort mauvaise humeur, misérable et très impolie.
– Vous avez trouvé Marie de mauvaise humeur, misérable et impolie ? répéta M. Scott d’une voix trahissant la surprise. En êtes-vous bien sûre, mademoiselle ?
– Absolument. Je lui ai dit qu’il était de son devoir d’être gaie, plutôt que de rester étendue avec un air morne et elle m’a presque mordue. Je lui ai fait remarquer quelle charge elle devait être pour ses parents : ils ont dû bouleverser leur beau salon et elle est incapable d’aider en quoi que ce soit sa pauvre mère. Et je l’ai exhortée à essayer au moins de paraître joyeuse. C’est tout juste si elle ne m’a pas répondu grossièrement.
M. Scott était très grave.
– Je suis persuadé que Marie n’avait pas l’intention d’être impolie. Mais ne pensez-vous pas que ce n’était guère charitable de lui reprocher d’être une charge pour ses parents ? Je sais qu’ils ne la considèrent pas comme une charge : ils n’étaient que trop heureux de bouleverser leur beau salon pour lui rendre la vie un peu plus gaie.
– C’est absurde ! rétorqua Mlle Honeybubble. Ils doivent être très ennuyés. Je le sais.
– Oui, mais voyez-vous, ils aiment Marie. Et cela fait toute la différence.
– Je ne vois pas du tout quelle différence cela peut faire et je trouve très offensant de votre part, M. Scott, de me dire que je n’ai pas été charitable envers Marie. Je n’ai fait que lui exposer quelques vérités pour son bien. Et quant à prétendre qu’elle est parfaitement heureuse, eh bien ! c’est un pur mensonge ! Personne ne saurait l’être ; c’est humainement impossible dans de telles circonstances.
Oui, humainement c’est impossible ; mais voyez-vous, Marie a l’aide de Dieu. Et ce qui est impossible à l’homme est tout à fait possible à Dieu. Il peut garder Marie heureuse. Et je sais qu’Il le fait, parce que j’aperçois souvent Marie quand je passe dans la rue et elle a toujours l’air d’être heureuse.
– C’est inutile de discuter avec vous – vous avez des idées préconçues, trancha Mlle Honeybubble en se remettant en route, la tête bien haute.
M. Scott souleva poliment son chapeau, consulta sa montre et s’engagea dans l’allée pour aller voir Marie.
– Je n’avais pas l’intention de m’arrêter, cet après-midi. J’ai un rendez-vous dans quelques minutes. Mais j’ai senti que je devais faire un petit saut auprès de toi après ma rencontre avec la visiteuse qui sort d’ici. Elle m’a dit qu’elle était venue t’encourager, mais c’est la première fois que je te vois abattue. Pauvre Marie !
– Elle m’a démoralisée, confessa Marie en refoulant ses larmes. Elle ne voulait pas croire que je ne me lamentais pas et elle n’a fait que me répéter de ne pas être malheureuse. Et je n’étais pas du tout malheureuse avant qu’elle vienne. Maintenant je le suis !
– Ne te laisse pas abattre par elle, dit M. Scott en s’asseyant près de son lit. Je crois que ses intentions étaient bonnes, mais elle a agi comme les consolateurs fâcheux de Job, n’est-ce pas ?
Marie leva un regard interrogateur sur son interlocuteur qui souriait.
– Tu ne connais pas l’histoire de Job ? Elle est dans la Bible. Elle est peut-être un peu difficile pour toi, mais voilà en quelques mots de quoi il s’agit. Un homme parfait connut de mauvais jours et se trouva dans une grande détresse. Trois de ses amis vinrent le voir pour le consoler. Comment s’y prirent-ils ? Ils lui dirent que si Dieu le frappait ainsi, c’était évidemment parce que lui, Job, était très mauvais ; et ils allèrent jusqu’à lui conseiller de ne plus penser du tout à Dieu. Mais Job demeura ferme ; il répondit qu’il savait que Dieu était fidèle et dit : « Qu’Il me tue, j’espèrerai en Lui », c’est-à-dire : Même s’Il devait permettre que je meure, je Lui fais confiance pour l’avenir. Et il ne voulut pas écouter ses trois faux amis. À la fin, bien sûr, Dieu vint à son secours et tout se termina bien pour lui.
– C’était beau de pouvoir dire : « Qu’Il me tue, j’espèrerai en Lui », dit Marie.
– Oui. Voilà la vraie foi, la vraie confiance.
– Je pense que si l’on se confie vraiment en Dieu, peu importe qu’on vive ou qu’on meure, parce qu’Il est là.
– Oui, c’est cela.
– Est-ce alors mal de ma part de ne pas désirer mourir ? demanda Marie. Je sais que si je meurs, j’irai auprès de Jésus, mais j’aimerais mieux vivre. Je n’ai pas la moindre envie de mourir. Est-ce mal ?
– Pas du tout, la rassura M. Scott. N’oublie pas que Dieu t’a placée sur cette terre dans un certain but. Il a quelque chose qu’Il désire que tu fasses pour Lui – quelque chose que tu es seule pour le moment à pouvoir faire. Ce serait bien triste si tu mourais avant de l’avoir accompli, n’est-ce pas ? Et ainsi, dans ton cœur, il y a le désir de vivre. Ce n’est pas du tout mal de désirer vivre lorsqu’on a une tâche devant soi, et cela même si tu sais que, si tu meurs, tu iras auprès du Seigneur. Et il y a un autre point : c’est Dieu Lui-même qui a mis dans ton cœur l’amour pour ta maman, pour ton papa, pour ton frère et ta sœur, et si tu n’avais aucune pensée pour eux, cela ne ressemblerait pas beaucoup à de l’amour ? Qu’en penses-tu ?
Marie laissa échapper un soupir de soulagement.
– Cela règle une question qui m’a un peu troublée, dit-elle. Je ne savais pas bien ce qu’il était juste de désirer, mais je savais ce que je ressentais.
– Tu as raison. Tant que tu peux dire avec Job que tu espèreras en Lui quoi qu’il arrive, tout est bien.
Marie sourit.
– Vous m’avez remonté le moral plus que Mlle Honeybubble, constata-t-elle en riant.
– J’en suis bien content, dit M. Scott en riant aussi. Il regarda sa montre. Il faut que je m’en aille, sinon je serai en retard. Je suis heureux de voir que tu ne prends pas trop à cœur les paroles de cette pauvre demoiselle. Dis-toi bien, Marie, que ses intentions étaient bonnes et oublie le reste.
– Oui.
Un sourire radieux illumina son visage.
– Ne vous faites pas de souci, M. Scott. Elle n’a réussi à me déprimer que pour un moment.
Elle se sentait de nouveau toute gaie. Bientôt les enfants commencèrent à sortir de l’école et Marie savait que les premiers visiteurs ne tarderaient pas à arriver. En effet, le portail grinça et elle vit la petite Nora s’avancer dans l’allée en tenant avec précaution quelque chose dans la main.
– Je suis venue pour t’encourager, dit la petite Nora en s’approchant du lit. Je t’ai apporté une fleur.
Elle apportait en effet une fleur ; c’était une primevère, mais elle avait bien piteuse apparence – Nora l’avait peut-être cueillie trop brusquement. La tige était cassée et la fleur paraissait flétrie. Marie la reçut néanmoins avec reconnaissance.
– Comme tu es gentille, Nora ! Il faudra la mettre dans l’eau. Maman le fera à son retour.
– Elle est belle, n’est-ce pas ? dit Nora qui sautillait à côté du lit. Il y en avait des masses et des masses dans le pré, mais j’ai choisi la plus belle pour toi. Je l’ai tout le temps tenue dans ma main et, à l’école, la maîtresse l’a mise dans de l’eau jusqu’à la fin de la leçon. N’est-ce pas qu’elle est belle ?
– Elle est magnifique. Maintenant, viens t’asseoir ici, sur mon lit, et raconte-moi tout. Comment trouves-tu Jean et Doris ?
– Oh ! Ils sont mes amis, dit Nora. Mais toi, tu es ma première amie. Toi, tu as été ma toute première amie, mais maintenant ils sont aussi mes amis. Cela ne te fait rien ?
– Rien du tout. J’aimerais que tu aies beaucoup d’amis. Sais-tu quel est le meilleur de tous les amis ?
– Oui, ma maîtresse l’a dit. C’est le Seigneur Jésus, et Il m’aime. Je l’ai dit à maman et elle a été très contente.
– C’est bien ! Et l’école du dimanche ? Cela t’a plu ?
– Oh ! Oui. J’ai aimé l’histoire et j’ai aussi aimé les chants. J’aime chanter.
Une voix joyeuse héla Marie. Anne arrivait en courant.
– Tu as toujours des visites ! constata-t-elle en riant. Bonjour, Nora – comment vas-tu ?
– Très bien, merci. J’ai apporté une fleur à Marie.
– Oui, une jolie primevère. Est-ce que tu m’apporterais un vase avec un peu d’eau pour elle, Anne ?
– Bien sûr.
Elle fit la moue en voyant la misérable primevère à moitié fanée. Mais cela lui donna une idée.
– Je vais aller cueillir quelques fleurs au jardin pour lui tenir compagnie : elle se sentirait un peu seule dans un vase.
– Quelle bonne idée ! dit Marie.
– Est-ce que je peux venir t’aider ? offrit Nora.
– Volontiers. Je les cueillerai et tu les tiendras, dit Anne. Et nous les choisirons ensemble.
Elles sortirent au jardin et cueillirent un beau bouquet. Puis Anne alla à la cuisine chercher un vase qu’elle remplit d’eau. Avec l’aide de Marie, elle y disposa les fleurs et glissa la primevère à la tige cassée parmi les autres, la plaçant de telle sorte qu’elle paraissait bien droite.
– Qu’elle est belle ! s’exclama Marie. Merci de tout mon cœur, Nora.
– Je t’ai encouragée, n’est-ce pas ? demanda l’enfant.
– Oui, tout à fait. Mais maintenant, il faut que tu rentres chez toi, sinon ta maman va se demander où tu es.
– Oui, mais je reviendrais. Au revoir.
– N’est-elle pas délicieuse ? dit Marie après le départ de Nora. Pense donc : aller dans les prés, chercher une primevère, pour m’encourager ! Je trouve cela merveilleux de sa part !
– Je me demande où elle est allée imaginer que tu avais besoin d’être encouragée ? Remarqua Anne.
– Oh ! Quelqu’un aura dit cela devant elle, je suppose. C’est la seconde personne venue aujourd’hui pour m’encourager – non la troisième. La première a été Mlle Honeybubble ; et elle m’a rendue si malheureuse que M. Scott a dû venir m’encourager pour de bon !
– Mlle Honeybubble ? Qu’a-t-elle bien pu te dire ?
– Oh ! Peu importe. Si elle m’avait apporté une primevère, cela n’aurait pas si mal été. Je crois que Nora sait mieux s’y prendre pour encourager les gens. Elle a dit que j’étais sa première amie.
– Quel beau compliment ! dit Anne en riant.
– J’aime les compliments quand ils sont sincères, admit Marie en riant à son tour. Et maintenant, si nous prenions notre goûter ? Maman va arriver d’un instant à l’autre.

8ème samedi

8. Encore Raoul

C’était le jour de la sortie de l’école du dimanche ; presque tous les enfants s’étaient entassés dans les cars qui devaient les emmener au bord de la mer. De nombreuses mères étaient de la partie, dont Mme Abbey. Elle avait d’abord dit qu’il ne lui serait pas possible de laisser Marie, mais alors Belinda aurait été privée de la course et cela lui aurait trop fait de la peine. Belinda aimait la mer et depuis des semaines elle parlait de cette sortie. Elle était la plus jeune des enfants qui suivaient l’école du dimanche et, de l’avis général, tout serait raté si elle n’était pas là.
Marie avait dit très catégoriquement à sa mère de ne pas s’inquiéter pour elle : il suffirait que quelqu’un passe une ou deux fois voir si elle n’avait besoin de rien. Et Mme Abbey avait fini par consentir à chercher qui pourrait s’occuper de Marie. Ce ne devait pas être facile ; presque toutes leurs connaissances participaient à la sortie. Il semblait que le village serait complètement déserté ce jour-là.
– Enfin, quoi qu’il en soit, ne demande pas à Mlle Honeybubble de venir, dit Marie, et sa mère lui promit de ne pas le faire.
Finalement, la vieille Mme Siggs, la tenancière du magasin situé juste de l’autre côté de la rue, s’offrit à venir de temps en temps au cours de la journée. Et M. Abbey serait là à midi, de sorte que Marie ne serait pas seule. Ainsi tout s’arrangea. Mme Abbey se leva plus tôt que de coutume pour préparer le déjeuner de papa et de Marie et le pique-nique pour Jacques, Belinda et elle-même.
– Dépêche-toi, maman ! appela Marie. Je vois déjà tout le monde dans la rue.
– J’arrive, répondit Mme Abbey qui était en train d’enfiler une robe neuve à Belinda. Va en avant, Jacques, pour qu’ils ne partent pas sans nous.
– Est-ce que je dois emporter quelque chose ? demanda Jacques qui avait hâte de s’en aller.
– Oui, prends le sac de montagne.
– Je n’arrive pas à le mettre sur le dos, grogna-t-il en se débattant avec les courroies.
– Viens ici, je t’aiderai, offrit Marie. Il l’apporta sur le lit ; elle passa les courroies sur ses épaules et fixa le sac sur son dos. Départ ! lança-t-elle.
Jacques disparut. Belinda arriva en dansant de la chambre à coucher, terriblement fière de sa nouvelle robe. Elle courut vers le lit de Marie et, soulevant le bord de sa jupe, elle se mit à tournoyer sur elle-même pour que sa sœur puisse l’admirer sous toutes ses coutures.
– Elle est belle, ma nouvelle robe, ma toute nouvelle robe ! s’écria-t-elle joyeusement. Ma jolie robe, ma jolie toute nouvelle robe bleue !
– Elle est rose, ma chérie, corrigea Marie. Mais c’est une jolie nouvelle robe. Qui te l’a faite ?
– C’est maman qui me l’a faite – ma jolie robe, ma jolie toute nouvelle robe rose !
Marie se mit à rire. Mme Abbey descendit en courant de l’étage supérieur ; elle attrapa les manteaux qu’elle avait préparés pour le cas où ils seraient surpris par la pluie, son sac, un livre pour Jacques s’il venait à s’ennuyer dans le car et deux des enfants de Belinda.
– Nous y sommes ! dit-elle en embrassant Marie. Au revoir, ma chérie. J’espère que tout ira bien pour toi.
– Mais oui, tout ira très bien. As-tu pris la pelle de Belinda ? Elle voudra sûrement jouer dans le sable.
– J’ai ma pelle, dit Belinda en la prenant sur une chaise. Maintenant, viens maman. Je t’attends depuis des siècles !
Elles se joignirent à un groupe qui se dirigeait vers les cars. Tous ceux qui passaient devant le portail faisaient des signes à Marie et lui criaient au revoir. M. Scott et Mlle Elsa, qui habitaient à l’autre extrémité du village, firent même un détour jusqu’à la maison des Abbey, pour saluer Marie.
– Nous penserons à toi, Marie, dit Mlle Elsa.
– Et nous te rapporterons une algue et trois grains de sable ! lança M. Scott. À moins que tu aies un autre désir ?
– Oui, s’il vous plaît – une crevette !
– Je ferai de mon mieux, promit M. Scott.
Enfin les cars se mirent en route et le village retrouva son calme. Marie ne prit pas tout de suite son livre, ni le tricot auquel elle travaillait encore pour Anne. Elle resta appuyée sur ses oreillers à regarder le ciel bleu par la fenêtre et à s’imaginer le parcours des cars à travers la belle campagne pour arriver à la mer. Elle avait souvent participé aux courses d’école du dimanche, les années précédentes, et elle savait comment elles se déroulaient. Elle pensa à la petite Nora, souhaitant qu’elle en jouît beaucoup. Elle l’avait vue grimper dans un car avec Jean et Doris ; elle allait sûrement bien s’amuser avec eux.
À ce moment, elle entendit le portail grincer et vit avec surprise l’affreux Raoul monter l’allée.
– Bonjour, Raoul, appela-t-elle. Tu n’es pas parti en course ?
– Moi ? Il semble que non. Je ne vais pas à l’école du dimanche.
– Quel dommage ! dit Marie. Tu n’aurais pas aimé aller ?
Raoul fit une grimace et s’assit sur le bord du lit.
– Oh ! J’ai essayé deux fois d’y aller. La première fois, je suis allé à l’école du dimanche, mais le maître a dit que je n’avais pas assez de bons points pour aller à la course. Alors j’ai arrêté. Il a dit qu’il savait bien que je venais seulement pour pouvoir aller à la mer avec eux ; ainsi cela a raté. D’ailleurs il avait raison.
Cela fit rire Marie.
– Tu es terrible, Raoul. Tu es allé à l’école du dimanche seulement deux ou trois semaines, juste pour pouvoir faire la course avec eux ? Puis, après la course, je suppose que tu aurais arrêté ?
– Bien sûr ! J’y suis allé pendant trois dimanches – je me suis dit que j’arriverais à être sage pendant trois dimanches, mais je ne pense pas pour beaucoup plus. Mais le maître a deviné et m’a dit que c’était inutile ; alors je n’y suis pas retourné.
– Eh bien ! Tu as manqué plus que la course.
– Comment ? demanda l’affreux Raoul. Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Oh ! Laissons cela pour le moment. Je te le dirai un jour. De toute façon, si tu ne vas pas à l’école du dimanche, tu ne peux pas savoir ce que tu manques, n’est-ce pas ? Mais quand as-tu essayé pour la seconde fois d’y aller ?
– Oh ! J’ai voulu me glisser dans le car avec les autres, grommela Raoul. Mais cela n’a pas marché. Ils m’ont vu, et m’ont renvoyé.
– Eh bien ! Nous sommes presque les deux uniques personnes du village à être restées, constata Marie. Est-ce que tu aimerais que je te lise quelque chose, comme je te l’avais proposé ?
– Peut-être, dit l’affreux Raoul. Tu ne pensais pas que je viendrais, hein ? Je ne voulais pas quand les autres étaient là. Ils auraient ri.
– Ne t’inquiète pas des autres, dit Marie. Elle prit les livres que son père lui avait apportés et ouvrit l’un d’eux. Je crois que tu aimeras celui-ci. C’est sur Livingstone.
Elle commença à lire et l’affreux Raoul écouta. Une idée traversa soudain l’esprit de Marie. Raoul avait avoué qu’il n’était pas très fort en lecture ; c’était sans doute par manque d’exercice. Aussi, après un court moment, quand elle fut certaine d’avoir capté son intérêt, elle prétendit qu’elle était fatiguée et lui demanda de lire à sa place.
Il eut l’air assez ennuyé d’abord.
– Je ne sais pas trop bien lire, objecta-t-il.
– Cela ne fait rien ; je suis seule ici à écouter, dit Marie. Et j’ai un peu mal aux bras de tenir ce livre.
C’était vrai.
– Oh ! Bon, grogna Raoul en prenant le livre.
Il commença à lire, mais en trébuchant d’abord sur bien des mots, mais Marie l’aidant, il gagna bientôt de l’assurance et cela alla beaucoup mieux.
Ils étaient tous les deux tellement pris par le récit qu’ils n’entendirent pas la vieille Mme Siggs avant qu’elle fût dans la pièce.
– Eh bien ! Eh bien ! Que fais-tu là Raoul ? demanda-t-elle stupéfaite.
Raoul se leva d’un bond, tout rouge et gêné.
– Il me fait la lecture parce que je suis fatiguée, répondit Marie.
– Bon, bon ! Il y aura toujours des miracles, j’en suis sûre. Mais je n’aurais jamais imaginé qu’il pourrait être capable de faire quelque chose de gentil.
– C’est un de mes amis, s’indigna Marie. Il a été vraiment très gentil pour moi.
– Bon, bon ! dit Mme Siggs en branlant la tête. Et tu n’as besoin de rien ? Tout va bien ?
– Très bien, merci Mme Siggs.
La vieille femme s’en alla, hochant encore la tête et répétant : bon, bon !
– Heureusement que c’était moi qui lisais quand elle est entrée, et non pas toi qui lisais, remarqua Raoul. Je serais mort de honte si elle t’avait trouvée en train de me faire la lecture comme à un bébé.
– Nous aurions dit que nous lisions chacun à notre tour. Cela aurait été tout à fait vrai. Mais tu peux continuer si tu en as envie.
– Cela n’allait pas trop mal, n’est-ce pas ? Est-ce que c’est un livre particulièrement facile ?
– Non, c’est un livre normal.
– Il est plus facile que ceux qu’on a à l’école, à mon avis.
– Je ne crois pas. Il te paraît plus facile parce qu’il t’intéresse. Tout paraît plus facile quand c’est intéressant.
Ils poursuivirent leur lecture et lisaient encore lorsque M. Abbey rentra pour déjeuner. Raoul partit manger chez lui et Marie et son père eurent un agréable repas en tête à tête. Marie parla de son visiteur.
– Il lit déjà beaucoup mieux. Et Livingstone le captive. Il a toujours été un de mes héros préférés et j’étais sûre que Raoul l’aimerait.
– C’était surtout un chrétien remarquable, dit M. Abbey. Un garçon qui ne l’admirerait pas serait impossible à contenter.
– Oui, il nous faudra encore du temps pour terminer ce livre et Raoul sera alors prêt à lire quelque chose dans la Bible. Par quoi faudra-t-il commencer, papa : l’apôtre Paul ou le roi David ?
– Ne va pas trop vite, recommanda son père. Laisse le Saint Esprit travailler dans son cœur avant de le lancer dans le Livre des livres. Amène-le petit à petit, par le moyen de quelques-uns de ces hommes remarquables dont je t’ai apporté la biographie. Ce sont tous des luminaires, brillant dans un monde obscur, pour nous conduire au Seigneur. Laisse la lumière qu’ils reflètent pénétrer dans son pauvre petit cœur ténébreux et l’illuminer. Pas à pas, tu comprends ?
– C’est un drôle de garçon, dit Marie pensivement, mais il n’est pas aussi méchant que je le croyais – et pas du tout aussi affreux que les gens le disent. Il a vraiment été gentil pour moi.
– Beaucoup de ceux qui l’ont définitivement classé comme un méchant voyou ne se connaissent pas eux-mêmes. La parole de Dieu nous dit qu’il n’y a pas de différence entre les pécheurs aux yeux de Dieu. Et le Seigneur Jésus explique que ceux qui paraissent les pires devancent parfois les autres dans le royaume de Dieu. Ce qui est regrettable, vois-tu Marie, c’est qu’aujourd’hui nous sommes tous si occupés que nous n’avons pas le temps d’essayer de découvrir ce qui manque à ces personnes qui souvent ne sont pas heureuses. Il faut du temps et de la patience, et c’est ce qui fait défaut à la plupart d’entre nous.
– J’ai tout le temps, moi, constata Marie. La patience n’est pas tellement mon fort, mais je ferai de mon mieux et je prierai pour cela.
– Tu as une magnifique occasion avec ce pauvre garçon. Le Seigneur veut peut-être se servir de toi pour l’attirer à Lui – y avais-tu songé ? Tu sembles avoir gagné sa confiance – et je ne pense pas qu’il serait allé chez qui que ce soit d’autre pour qu’on lui fasse la lecture ou pour être aidé dans sa lecture.
– J’y ai pensé et j’ai aussi prié à ce sujet. Et papa – c’est la chose la plus extraordinaire au monde que de l’observer se transformer. Oui, il a été gentil la première fois qu’il est venu pour me délivrer de cet horrible chien, mais il a prétendu qu’il l’avait fait uniquement pour voir si je pouvais me lever ou non ; et il était plutôt grossier et brusque dans ses manières. Mais cette fois, il a été bien plus gentil. Je ne veux pas dire qu’il est devenu un ange ou un saint, mais enfin, il a été vraiment très gentil.
– C’est bien. Et maintenant, voilà ce que je te conseille : prie pour lui et ne t’imagine pas que c’est ton propre discernement ou même ta propre bonté qui l’ont influencé. Seul Dieu peut convertir et sauver une âme. Aussi n’oublie pas de réclamer Son secours pour chaque pas dans le chemin.
– Je n’oublierai pas, promit Marie.

9ème samedi

9. Un anniversaire

C’était l’anniversaire de Jacques. Il avait invité plusieurs de ses camarades d’école pour un goûter. Anne était là pour tenir compagnie à Marie et bien sûr, Belinda était de la partie, tout excitée et heureuse. Mme Abbey avait fait une grande tourte qu’elle avait glacée. Tout était prêt pour contribuer à la réussite de la fête.
Jacques emmena d’abord ses amis au pavillon d’été pour leur montrer ses souris, pendant qu’Anne aidait Mme Abbey à mettre la table et à faire les derniers arrangements. La petite Belinda était avec les garçons – elle était la compagne inséparable de Jacques et on ne pouvait l’imaginer ailleurs qu’auprès de lui. Elle revenait quelquefois en courant, juste pour voir où en étaient les préparatifs et comment la table se présentait, mais ensuite, elle filait vite rejoindre les garçons.
– La tourte a fière allure, dit Marie comme sa mère la déposait sur la table. Je me demande bien s’il en restera ?
– Je ne pense pas, répondit Mme Abbey en riant. Tous ces garçons vont être affamés. Mais avant qu’ils se jettent sur les gâteaux, je leur donnerai une bonne quantité de tartines !
– Jacques prétend qu’il faut en donner aussi à ses souris, dit Anne. Il dit que c’est aussi leur anniversaire et qu’il faut leur donner de la tourte glacée.
– De la tourte glacée ! s’exclama Mme Abbey. Elles auront quelques miettes de pain, mais quant à la tourte glacée… Je n’ai jamais rien entendu de pareil !
Les deux fillettes rirent de son indignation. Elles étaient persuadées l’une et l’autre que Jacques réussirait à soustraire un morceau de la tarte d’anniversaire pour ses précieuses souris. Il n’était pas encore parvenu à récupérer celle qui avait fait son nid sous le pavillon. La famille s’était entre-temps agrandie ; elle sortait parfois, mais aucune des petites bêtes n’avait été assez stupide pour se faire prendre.
Jacques parlait d’elles comme il rentrait avec ses amis pour le goûter de fête. Il se lamentait qu’une souris qu’il avait tant aimée et choyée, puisse se montrer aussi ingrate.
– J’ai passé des heures là, sur mes genoux, à l’appeler, expliquait-il en s’asseyant à table ; mais elle sort seulement pour me regarder, se tortiller le nez et les moustaches, et elle repart. Elle mange tout ce que je lui apporte, mais elle ne s’approche jamais assez pour que je la prenne. Maman, est-ce que tu ne crois pas qu’elle aimerait un morceau de tourte glacée ?
– Certainement pas, répondit catégoriquement Mme Abbey. Elle préfère de beaucoup les simples miettes. La glaçure ne serait pas du tout de son goût.
– Je suis sûr qu’elle l’aimerait, absolument sûr, soupira Jacques. Mais le goûter ne tarda pas à lui faire oublier sa souris.
Les tartines furent dévorées, puis ce fut le tour des gâteaux, des brioches et des biscuits ; et enfin on coupa la tourte glacée. On fit sauter une bombe-surprise : chacun se retrouva bientôt coiffé d’un chapeau en papier. Une grande animation régnait. La bombe renfermait également des sifflets et les garçons s’en donnaient à cœur joie pour faire le plus de bruit possible.
– Où est Belinda ? s’inquiéta soudain Marie.
Anne qui était assise à côté d’elle et avait entendu sa question, regarda autour d’elle.
– Je n’ai pas vu qu’elle était partie. Je ne sais pas où elle est.
Elles ne s’en inquiétèrent pas davantage et, l’instant d’après, la fillette arrivait en coup de vent, surexcitée.
– Je l’ai – je l’ai – je l’ai ! clamait-elle.
– Qui ? Quoi ? s’écria Jacques en sautant de sa chaise.
– Ta souris. Je l’ai. Regarde. Et Belinda s’avança tout près de lui pour lui montrer le petit museau rose qui cherchait à se dégager de sa main.
– Oh ! Belinda, tu l’étouffes ! Donne-la-moi !
– Je ne l’étouffe pas du tout ! rétorqua Belinda indignée. Elle rendit néanmoins la souris à son légitime propriétaire puis, s’adressant à sa mère, elle dit :
– Elle aime la glaçure – je lui en ai donné un peu et elle s’est laissé prendre. Est-ce que je peux lui en donner encore un peu, s’il te plaît ?
– Ma chère vieille petite souris ! s’exclama Jacques avec ravissement. Il déposa sa souris sur la table, parmi les couverts, et elle en profita pour filer partout et renifler tout.
– Oh ! Jacques, pas sur la table ! protesta Mme Abbey.
– Elle ne va rien manger, maman, assura Jacques. Et ses pattes sont toutes propres. Regarde ! Est-ce qu’elle n’est pas jolie ? Je suis sûr qu’elle est contente de se retrouver à la maison.
– C’est moi qui l’ai attrapée, chantonnait la petite Belinda en sautant d’une jambe sur l’autre, la main sur le bras de Jacques.
– Oui, c’est toi, petite fée ! dit Jacques en la soulevant et en l’asseyant sur ses genoux. Je ne sais pas comment tu as fait ; quand je pense que j’ai essayé tellement longtemps et que je n’ai jamais pu.
– J’ai tendu la glaçure et j’ai appelé : petite souris ! petite souris ! petite souris ! dit Belinda en imitant le ton qu’elle avait pris pour attirer la souris. Et elle est venue et je l’ai attrapée.
– Tu es merveilleuse ! dit Jacques en l’embrassant.
– Oui, je suis merveilleuse ! répéta Belinda satisfaite d’elle.
– Bon, emmène-la maintenant, Jacques, dit Mme Abbey. La souris – pas Belinda. Je suis persuadée qu’elle se réjouit de retourner dans sa cage et de retrouver toutes ses amies.
– D’accord, maman, répondit Jacques avec empressement. Vous venez, les copains ?
Ils s’en allèrent tous, suivis de Belinda.
– Eh bien ! Cela aura été le couronnement de l’anniversaire de Jacques ! constata Marie en riant. Je me demande comment Belinda a bien pu faire ?
– Je n’en sais rien, reconnut Anne. Mais elle aime beaucoup les bêtes, n’est-ce pas ?
– Oui, beaucoup, acquiesça Marie.
Anne alla aider Mme Abbey à débarrasser la table et à laver la vaisselle. Jacques survint pour réclamer un nouveau morceau de tourte glacée pour sa souris ; il prétendit que celle qui s’était échappée avait parlé aux autres du gâteau que Belinda lui avait donné et que maintenant les autres étaient jalouses. Mais Mme Abbey lui suggéra que, comme il en restait peu, ce serait plus gentil de le laisser pour son père. Jacques hésita. Il aimait beaucoup son père, mais il aimait aussi bien ses souris. Il consentit finalement, avec un soupir, à le réserver pour son papa.
Quand M. Abbey rentra, on lui raconta comment Belinda avait réussi à attraper la souris ; il admit volontiers qu’elle était une petite fille très maligne. Jacques qui avait toujours eu une prédilection pour sa petite sœur, en dépit du fait que parfois elle l’agaçait, proclamait maintenant qu’elle valait bien un garçon – c’était le plus grand compliment qu’il pouvait lui faire.
– Elle a un véritable don pour les animaux, dit M. Abbey avec fierté. Je me demande si elle a parlé à la souris comme Saint François.
– Qui était Saint François ? demanda Marie.
– Tu n’as jamais entendu parler de Saint François d’Assise ? Eh bien ! C’était un jeune homme très riche, qui a vécu il y a fort longtemps. Il a entendu un appel de Dieu et y a répondu ; il a quitté le monde pour aller annoncer l’évangile aux pauvres. Mais il aimait les animaux et disait qu’il était persuadé que Dieu les aimait aussi ; ainsi, quand il n’avait personne d’autre pour l’écouter, il s’adressait aux oiseaux et aux animaux, et ceux-ci l’écoutaient tranquillement, parce qu’ils se sentaient aimés.
– Comme c’est curieux ! s’exclama Anne qui était encore là. Parler à des oiseaux et à des animaux ! – ils ne pouvaient pourtant pas comprendre.
– Ils ne comprennent peut-être pas les mots, mais ils sont attentifs à la voix, dit M. Abbey. Un animal prête davantage attention à l’intonation de ta voix qu’aux paroles que tu prononces. Quand tu dis : « couché, Prince ! » tu prends une voix impérative et non pas une voix douce, sinon il n’obéirait pas, n’est-ce pas ? Et ainsi, les oiseaux et les animaux discernaient dans la voix de Saint François l’écho de l’amour de Dieu ; c’est pourquoi ils se tenaient près de lui.
– C’est beau, dit Marie – l’écho de l’amour de Dieu. Je voudrais qu’on puisse le trouver dans ma voix.
– On le peut, ma chérie. Je n’ai pas discerné de notes aigres, courroucées ou querelleuses dans ta voix.
– Oh ! Papa, je suis bien loin d’être aussi parfaite que cela, confessa Marie avec regret. Je suis malheureusement un peu de mauvaise humeur parfois.
– Pas souvent ! rectifia Anne vivement. Tu as le meilleur caractère que je connaisse, Marie.
– Je voudrais ressembler plus à Saint François d’Assise, reprit Marie. J’aimerais que les oiseaux et les animaux m’aiment et viennent près de moi. Naturellement, Dieu doit les aimer – Il les a créés comme Il nous a créés.
– Oui, dit M. Abbey. Aussi est-ce très grave de maltraiter les animaux. Dieu les a créés et nous n’avons pas le droit de faire souffrir ce que Dieu a créé.
– C’est une chose à laquelle je n’avais pas pensé, constata Anne.
– On n’imagine pas combien c’est terrible de se faire souffrir les uns les autres – pas seulement de faire souffrir les animaux. Notre Seigneur souffre de chaque peine inutile infligée à quelqu’un. Pensez-y : toute parole peu aimable adressée à l’un de Ses enfants, lui est adressée à Lui. Et les gens n’y pensent pas.
– J’ai entendu Mlle Elsa dire que Dieu est partout. Je suppose que c’est en partie cela qu’elle voulait dire. Tout ce que nous faisons ou disons Le touche d’une manière ou d’une autre. C’est une pensée un peu terrifiante.
– Oui, bien sûr, mais en même temps, très précieuse. Car cela signifie que chaque bonne parole, chaque acte attentionné, Le touche aussi. Cela ne vous rappelle-t-il pas, à l’une ou à l’autre, un verset de la Bible ?
– Oui, répondit Marie, je ne me souviens pas des termes exacts, mais le Seigneur a dit que si quelqu’un donnait un verre d’eau froide à l’un de ces petits en Son nom, il le donnait à Lui.
– C’est cela. Tout acte de bonté envers un enfant de Dieu est fait à Dieu Lui-même. N’est-ce pas une pensée merveilleuse et encourageante ?
– Oui, approuva Marie.
– Si nous y pensions plus souvent, nous serions meilleurs envers les autres, remarqua pensivement Anne.
– Nous devrions le faire. C’est en fait la seule occasion qui nous est donnée de montrer à notre Père céleste que notre amour pour Lui va plus loin que des simples paroles. Nous pouvons Le prier et Le remercier pour Sa grande bonté ; Il apprécie autant que j’apprécie ton amour et tes remerciements, Marie. Mais Il apprécie davantage encore les manifestations extérieures de l’amour, la vie vécue en Son nom, de même que moi je suis plus heureux encore quand ma fille se montre bonne, gentille, obéissante et aimante. Les deux choses ont leur importance. Une vie chrétienne vécue sans rendre à Dieu l’amour et les actions de grâces est pratiquement impossible. Il y a des gens qui essaient de vivre une telle vie, mais ils n’y réussissent pas.
– Ils essaient vraiment ? s’étonna Anne.
– Oui, pauvres gens ! Certaines personnes pensent qu’en allant à l’église et en récitant les prières en commun, elles ont fait tout ce qu’on peut attendre d’elles. Elles oublient qu’il y a aussi une vie à vivre. Et d’autres personnes essaient de mener une vie bonne, aimable, honnête et font tout ce qu’elles peuvent pour aider les nécessiteux ; mais elles laissent Dieu entièrement de côté. Cela ne va pas non plus. L’amour et l’obéissance vont ensemble dans la vie chrétienne et on ne peut se passer ni de l’un ni de l’autre.
– Cela paraît simple, dit Marie.
– Ah ! Cela peut sembler facile, mais ça ne l’est pas, répondit son père en souriant. Le Seigneur Jésus Lui-même a dit que ce n’était pas facile de Le suivre. Tant que tout va bien pour nous, c’est assez aisé ; mais lorsqu’on nous manifeste de la mauvaise humeur ou de la méchanceté, ce n’est pas facile d’être chrétien. Aussi c’est dans les épreuves et dans l’adversité qu’un vrai chrétien montre sa fidélité. Le Seigneur nous a prévenus que nous rencontrerions des difficultés, mais il a aussi dit qu’Il serait avec nous jusqu’à la fin. Ne l’oubliez pas quand vous êtes dans l’épreuve. Il ne nous a pas promis une vie exempte de trouble, mais Il a promis de se tenir près de nous et de nous aider. Et c’est ce qui compte !
Mme Abbey arriva à ce moment de l’étage supérieur ; elle venait de coucher Jacques.
– Mais Anne ! s’exclama-t-elle. Il est grand temps de rentrer chez toi ! Que va penser ta mère de notre façon de fêter les anniversaires, en te voyant rentrer si tard ?
– Je me sauve, Mme Abbey.
– C’est ma faute, dit M. Abbey. Nous avons parlé.
– Oui, nous avons parlé de beaucoup de choses, dit Marie. En commençant par Belinda et la souris, puis Saint François d’Assise et ensuite – oh ! Papa, nous avons parlé de tout ce qui se passe sous le soleil !
– Pas tout à fait, dit son père en riant.
– En tout cas, j’ai appris pas mal de choses sur ce que c’est qu’être un chrétien, remarqua Anne.
– Et moi aussi, renchérit Marie.

10ème samedi

10. Un jour de pluie

L’été tirait à sa fin ; les journées ensoleillées avaient disparu. Mais il faisait encore assez chaud pour que la porte puisse être laissée ouverte ; Mme Abbey avait mis un paravent pour que Marie soit à l’abri des courants d’air. Elle allumait aussi un feu dans la cheminée et ainsi, malgré la porte ouverte, la pièce n’était pas froide. Chacun savait que bientôt la porte devrait rester fermée, mais Marie espérait retarder le plus possible ce moment.
Il pleuvait à verse cet après-midi. La petite Belinda jouait avec ses poupées devant le feu. Marie, étendue, regardait tomber la pluie par la fenêtre. Les rares personnes qui avaient dû sortir étaient trop pressées pour lever la tête et lui faire signe.
Les deux fillettes virent bientôt le portail s’ouvrir et une femme s’engager dans l’allée. Marie ne la connaissait pas et elle se demandait qui ce pouvait bien être. La femme arriva à la porte et frappa.
– Entrez ! cria Marie.
– Excusez-moi, dit la femme en s’avançant. Je suppose que vous êtes Marie. Je suis Mme Fitton.
Marie la regardait d’un air intrigué ; elle n’avait jamais entendu ce nom. La femme expliqua alors :
– Je suis la maman de Nora.
– Oh ! s’exclama Marie. Naturellement – je vois. Venez vous asseoir.
– Merci. Oui, je voulais en fait vous remercier de votre bonté envers mon enfant. Elle était si seule et malheureuse à notre arrivée ici ; je ne savais plus que faire. Elle paraissait ne pas trouver d’amis et j’étais navrée.
– Pourquoi n’êtes-vous pas allée voir M. Scott ? demanda Marie. Il vous aurait parlé de l’école du dimanche et de toutes sortes de choses et il vous aurait présentée à Mlle Elsa.
– Oh ! M. Scott a bien assez de travail ; il n’aurait pas eu le temps pour nous. D’ailleurs, les écoles du dimanche et les autres choses de ce genre ne sont pas tellement pour moi. Aller en classe tous les jours de la semaine est à mon avis amplement suffisant pour un enfant, sans encore l’obliger à se rendre à l’école du dimanche.
– Mais avez-vous vraiment dû obliger Nora à aller à l’école du dimanche ?
– Non, admit Mme Fitton à contrecœur. Je dois dire que cela a l’air de lui plaire. Mais c’est seulement parce que c’est nouveau. Elle va bientôt s’en lasser et alors, ce n’est pas moi qui la forcerai à y aller.
– Je ne crois pas qu’elle en aura assez. Ses petits amis y vont depuis des années, et ils n’en sont pas encore lassés.
– Enfin, quoi qu’il en soit, je ne me vois pas bien aller ennuyer ce monsieur avec mes difficultés. Il a pourtant déjà essayé de nous attirer à ses réunions, mais j’ai bien trop à faire.
– Je pensais que l’une des tâches les plus importantes d’un homme comme M. Scott était justement d’être disponible pour que chacun puisse aller se décharger auprès de lui. N’est-il pas là pour cela ?
Mme Fitton parut très surprise.
– Je crois que vous vous trompez, dit-elle. Il est bien trop occupé pour se soucier de gens comme nous.
– Essayez et vous verrez, suggéra Marie. De toute façon, il connaît Nora. N’est-il pas venu vous voir ? Il fait en général beaucoup de visites, surtout à ceux qui viennent s’installer dans le village.
– Eh bien ! Pour être honnête, je vous dirai qu’il est venu ; mais je n’avais pas envie de le voir, aussi je n’ai pas répondu à son coup de sonnette. Je me suis dit qu’il voulait encore essayer de m’entraîner aux réunions, et je ne voulais pas discuter. Alors j’ai juste soulevé le rideau pour voir qui avait sonné et quand j’ai vu que c’était lui, je suis restée sans bouger et je n’ai pas été ouvrir. Il est venu plusieurs fois, mais je ne l’ai jamais reçu.
– Oh ! Quel dommage ! Vous ne pouvez pas le connaître puisque vous ne lui avez jamais parlé. Il est naturellement content de voir les gens venir aux réunions, et la plupart semblent trouver le temps d’y aller. Mais il aurait de toute manière été gentil avec vous et il vous aurait aidée pour la petite Nora, même si vous n’alliez pas aux réunions.
Mme Fitton n’en paraissait pas très convaincue. Mais à ce moment, le portail grinça et Marie vit M. Scott s’avancer dans l’allée. Elle ne mentionna pas le visiteur avant qu’il fût venu dans la pièce ; et alors elle fit triomphalement les présentations.
– Mme Fitton, voilà M. Scott !
– Oh ! Ma chère ! Je me sauve, dit-elle précipitamment.
– Pas à cause de moi, je vous en prie, dit M. Scott. Je suis si heureux de vous rencontrer enfin. J’ai passé plusieurs fois chez vous, mais vous n’étiez pas là. Je connais votre fillette, Nora. Quelle charmante petite !
– Oui, je dois dire que c’est grâce à Marie, admit Mme Fitton en se rasseyant.
Après tout, pensa-t-elle, M. Scott avait l’air sympathique, aimable.
– Oh ! Je connais toute l’histoire. Et maintenant, elle s’est bien habituée, n’est-ce pas ? Que pense-t-elle de l’école du dimanche ?
– Eh bien ! Comme je l’expliquais à Marie, cela semble lui plaire pour le moment, dit prudemment Mme Fitton. Mais elle s’en lassera, j’en suis sûre, et alors je ne la forcerai pas à y aller.
– Vous avez raison ; ce ne serait pas bien de la forcer si elle en avait assez. Mais je n’ai pas l’impression qu’elle s’en lassera. Les personnes qui entendent pour la première fois parler de l’amour de leur Sauveur ne se lassent en général pas de Lui.
Mme Fitton avait l’air mal à l’aise.
– Oui, monsieur, je n’en sais rien. Je n’y connais pas grand-chose pour ma part.
– Quel dommage ! constata-t-il calmement.
Marie pensait qu’il allait conseiller à Mme Fitton de suivre les réunions pour en entendre parler, mais il n’en fit rien. Au contraire, il se tourna vers Marie et lui demanda comment elle allait.
– Voyons, est-ce que tu t’ennuies ? ou est-ce que tu te sens abandonnée ? demanda-t-il avec un sourire.
– Oh ! non. Il y a tant de monde qui vient me voir. Et même quand je suis seule – eh bien ! vous savez bien pourquoi je ne me sens pas abandonnée.
– Dis-le-moi, suggéra M. Scott.
– À cause du cantique que vous m’avez appris. S’il m’arrive d’en avoir un peu assez, je me mets à le chanter et alors tout va bien.
– Quel cantique ? demanda Mme Fitton intriguée.
– Chante-le-nous, proposa M. Scott.
Et ainsi Marie chanta :

« Jésus est l’Ami suprême,
Le tendre Ami de mon cœur ;
Jésus est Celui qui m’aime,
Mon Refuge et mon Sauveur ».

– J’ai entendu Nora le chanter ! s’exclama Mme Fitton.
– Elle l’a sans doute appris à l’école du dimanche, dit M. Scott. Et Il t’aide vraiment, Marie ?
– Oh ! Oui. Certaines fois, les journées me paraîtraient plus longues si je ne savais pas qu’il y avait auprès de moi Quelqu’un qui m’aime. Cela fait toute la différence !
– Je ne comprends pas comment vous pouvez en parler comme si c’était réel, marmonna Mme Fitton.
Marie parut surprise.
– Mais c’est réel ! Si vous Le connaissiez, vous sauriez combien c’est réel. C’est merveilleux !
– Je ne comprends pas ! trancha Mme Fitton avec impatience.
– Connaissez-vous Mme Martin, intervint tranquillement M. Scott, la maman des jumeaux, Doris et Jean, qui vont avec Nora ?
– Je la connais de vue ; elle me sourit chaque fois qu’elle me rencontre. Mais je ne la connais pas autrement.
– Je crois que vous l’aimeriez si vous la connaissiez, dit M. Scott.
– J’en suis sûre, renchérit Marie. Elle est si gaie – elle a toujours un mot drôle ; et Doris et Jean sont exactement comme elle. Autrefois, ils étaient insupportables à l’école du dimanche. Maintenant je crois que cela va mieux ; ils sont plus grands. Mais on n’arrive pas à rendre Mme Martin déprimée – elle voit toujours le bon côté des choses.
– C’est une vraie chrétienne, dit M. Scott. Sa foi n’est pas une simple forme.
– En tout cas, elle est toujours joyeuse, remarqua Marie.
– Naturellement. La foi n’est pas quelque chose de triste. Il n’y a rien de pire qu’un chrétien morose.
– Je pensais que pour être religieux, il fallait passer son temps à se lamenter sur ses péchés, dit Mme Fitton soupçonneusement.
– Se contenter de pleurer sur ses péchés ne mène à rien, expliqua M. Scott. Un chrétien reconnaît ses péchés et ne les amoindrit pas, comme bien des personnes qui ne sont pas chrétiennes essaient de faire. Mais il les confesse devant Dieu et s’en repent. Il apprend par la Bible que Jésus Christ les a portés à sa place sur la croix et que Son sang le purifie. Ensuite il lui demande Son secours pour aller de l’avant. Et le secours lui est toujours accordé, de sorte que, sans prétendre être parfait, le chrétien peut avancer avec confiance. Et c’est là quelque chose qui a bien de quoi rendre joyeux, à mon avis.
– C’est possible, admit Mme Fitton. Mais j’ai toujours entendu les chrétiens prétendre qu’ils étaient meilleurs que les autres.
– Non, dit M. Scott. Ce sont au contraire les autres gens qui se croient meilleurs que les chrétiens. Ils disent : « Pourquoi me tourmenter au sujet de mes péchés ? Je n’en ai point ! Et pourquoi aller aux réunions ? Je suis aussi bon que ceux qui y vont et meilleur que certains d’entre eux. Je n’ai pas besoin de Dieu. Je suis bien tel que je suis ». Ceux qui ne sont pas chrétiens disent cela. Mais le chrétien sait qu’il a besoin de Dieu. Voilà la différence.
– Oui, j’irai bien aux réunions si j’avais le temps, dit Mme Fitton.
– Je sais – c’est difficile quand on doit s’occuper de son ménage et de sa famille, admit M. Scott, plein de sympathie. Mais si vous n’arrivez pas à venir le matin, vous pourriez essayer un soir, une fois ou l’autre. Et puis il y a nos rencontres pour mères de famille, le mercredi. Mme Martin y vient. Voulez-vous que je lui demande de passer vous prendre mercredi – c’est-à-dire demain ? Vous pourrez voir si cela vous plaît. Vous serez de retour chez vous avant que Nora sorte de l’école.
– J’ai mon repassage le mercredi, objecta Mme Fitton hésitante. Je ne sais pas. Mme Martin ne voudra pas s’encombrer de moi. Elle a ses amies.
– Oh ! Mme Martin a une quantité d’amies et je suis sûre qu’elle sera enchantée d’en avoir une de plus, intervint vivement Marie. Essayez, Mme Fitton. Vous n’aurez pas besoin de retourner si cela ne vous plaît pas.
– Bon, mais alors juste cette fois, puisque vous avez l’air d’y tenir tellement, dit Mme Fitton avec un sourire. En fait, j’étais seulement venue pour vous remercier de ce que vous avez fait pour Nora. Mais puisque vous semblez avoir envie que j’aille à cette réunion de mères, eh bien ! j’essaierai une fois. Je ne peux pas promettre davantage.
– Je suis persuadée que si vous y allez une fois pour me faire plaisir, vous y retournerez ensuite pour votre plaisir à vous, dit Marie toute heureuse. Et j’espère que vous reviendrez me voir pour me dire si cela vous a plu.
– Certainement, répondit Mme Fitton en se levant. Oui, c’est le moment de rentrer. Nora va sortir dans quelques minutes de l’école.
– La voilà ! s’exclama Marie, en entendant le portail grincer et en voyant la petite fille sauter dans l’allée. Bonjour, Nora ! Devine qui est ici ?
– Oh ! Je suis toute mouillée, dit Nora en entrant dans la chambre, essoufflée. Je voulais venir t’encourager, mais je n’ai pas trouvé de fleur. Eh ! Bonjour, maman ! Je ne savais pas que tu étais là.
– Dis « bonjour » à M. Scott, ma chérie.
– Bonjour, dit timidement Nora. Puis elle s’appuya sur le lit et regarda Marie. Tu n’es pas triste que je n’ai pas trouvé de fleur ? Je regrette tellement.
– Non, pas du tout. Un autre jour, quand il fera beau, tu iras me chercher quelques feuilles rouges et jaunes dans la forêt.
– C’est l’heure de rentrer prendre notre thé, constata Mme Fitton en entraînant sa petite fille. Viens. Dis « au revoir ».
Après leur départ, M. Scott se tourna en souriant vers Marie.
– Voilà encore un poisson pour ton filet.
– Mon filet ? s’étonna Marie.
– Oui, ton filet, pas le mien. C’est toi qu’elle est venue voir ; et c’est pour te faire plaisir à toi qu’elle ira à la réunion des mères. Mais le Seigneur lui parlera là-bas et elle deviendra, au moment voulu par Lui, une fidèle croyante. Te souviens-tu des paroles du Seigneur : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes » ? C’est ce qui t’arrive, Marie.
Marie rougit.
Je Lui ai demandé de se servir de moi, dit-elle timidement. Et je m’étais demandé si ce n’était pas un peu osé, mais je savais qu’Il comprendrait. C’est formidable de penser que, bien que je sois couchée ici, le Seigneur Jésus se sert de moi pour travailler pour Lui.

11ème samedi

11. Raoul a des ennuis

Marie se faisait du souci pour l’affreux Raoul. Pendant quelque temps il était venu assez régulièrement lire avec elle et elle était persuadée qu’ils allaient devenir de bons amis. Puis soudain il avait cessé de venir et elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi.
Un soir, ses parents étaient tous les deux partis pour une réunion. Jacques et Belinda dormaient en haut. Dans l’âtre le feu brûlait joyeusement ; la lampe était allumée ; comme Marie gardait ses rideaux ouverts, la lumière se projetait sur la rue. La porte était juste entrouverte maintenant. Elle était soigneusement coincée pour que le vent ne puisse ni l’ouvrir tout grand ni la fermer ; ainsi une étroite bande de lumière se dessinait sur l’allée.
Marie se mit à penser à Raoul ; elle se demandait pourquoi il ne venait plus la voir. Et elle commença à prier pour lui. Elle sentit tout à coup qu’elle devait prier pour lui, comme s’il était en danger ; elle demanda au Seigneur de l’aider et de l’envoyer vers elle si elle pouvait lui être de quelque utilité. À ce moment, elle entendit le portail grincer ; son cœur se mit à battre fort tandis qu’elle guettait la silhouette sur l’allée. Enfin elle perçut des pas lents, traînants, mais elle eut la certitude que c’étaient ceux de Raoul. Elle en était si sûre qu’elle l’appela par son nom lorsqu’il fut à la porte.
– Raoul !
– Comment savais-tu que c’était moi ? demanda-t-il en entrant, ébloui par la lumière.
– Oh ! J’étais sûre que c’était toi parce que je pensais à toi et que je priais pour toi. J’étais tellement triste que tu ne viennes plus me voir. Pourquoi n’es-tu plus venu ? Est-ce que cela t’ennuyait de lire ?
Raoul rougit.
– Non. Je peux m’asseoir près du feu ?
– Installe-toi où tu veux.
Il choisit une chaise et s’assit en silence. Marie était perplexe. Raoul était d’habitude toujours de bonne humeur, mais ce soir, il paraissait boudeur. Pourtant elle ne croyait pas qu’il était vraiment de mauvaise humeur – il avait plutôt l’air d’être dans l’embarras.
– Qu’as-tu ? demanda-t-elle après qu’il fut resté assis là un bon moment.
– J’ai des ennuis, commença lentement l’affreux Raoul. Et je suis venu ici parce que tu es ma seule amie.
– Je suis contente que tu sois venu vers moi. Je t’aiderai si je le peux. Qu’y a-t-il ?
– Je ne vois pas comment tu pourras m’aider, dit Raoul. Je crois qu’on va me mettre en prison.
– Oh ! Raoul ! Qu’as-tu fait ? s’écria Marie alarmée.
– J’ai volé de l’argent, avoua Raoul, et ils ont averti la police. Je suis coincé.
– Raconte-moi ce qui s’est passé. Quand cela a-t-il commencé ?
– Je ne sais pas. Oh ! Il y a quelques semaines, je suppose. Tu vois, on lisait l’histoire de ces héros et je me disais que ce serait formidable d’être aussi un héros. Et puis, un jour, j’ai trouvé une pièce de cinq francs dans la cour de l’école. Je me suis dit que c’était un coup de chance ; mais quand le directeur a annoncé à midi, à l’école, que Brenda Maggs avait perdu de l’argent et a demandé si quelqu’un l’avait trouvé, j’ai décidé de ne rien dire. J’ai pensé que je saurais bien l’employer moi-même. Alors je n’ai rien dit et j’ai dépensé cet argent en rentrant à la maison.
– C’est dommage ! dit Marie lorsqu’il s’arrêta.
– Mais elle n’avait qu’à pas perdre son argent ! Il fallait faire plus attention, marmonna Raoul d’un ton bourru.
Marie garda le silence. Elle savait que Raoul ne pensait pas réellement ce qu’il disait ; il cherchait seulement à s’excuser.
– Bon ! Ce n’est que le commencement, soupira-t-il. Je voulais venir ici lire, ce soir-là, mais quand je suis sorti, Brenda cherchait son argent dans toute la cour, et je ne sais trop comment, cela m’a enlevé d’un seul coup l’envie de lire. Alors je ne suis pas venu.
– Non, je comprends.
– Ensuite, eh bien ! J’ai continué à trouver de l’argent.
– Dans la cour ? s’étonna Marie.
– Non, dans les poches des garçons, dit Raoul en rougissant violemment. Je ne sais pas pourquoi, mais d’avoir dépensé cette pièce m’a donné envie d’avoir plus d’argent ; maman ne pouvait pas m’en donner beaucoup, alors j’ai eu l’idée d’aller fouiller dans les poches des manteaux suspendus au vestiaire. Je trouvais quelques sous ici, quelques-uns là. Et puis, cela n’a pas non plus suffi et je me suis dit que je pourrais ouvrir le tiroir où le directeur garde l’argent des repas. Et je l’ai fait et j’ai trouvé un tas d’argent. Mais le directeur a vu qu’il avait disparu et il a averti la police et maintenant ils vont sûrement m’attraper. Je suis coincé !
En entendant cette triste histoire, les yeux de Marie s’étaient remplis de larmes.
– Mais Raoul, c’est le diable qui t’a poussé à faire cela, dit-elle. Je vois très bien comment il s’y est pris. Je comprends : tu lisais la vie de ces croyants pieux et tu avais envie de leur ressembler. Satan a vu que tu allais bientôt te décider à les imiter et alors tu lui aurais échappé. Aussi il a placé devant toi une première pièce d’argent pour te tenter et ensuite il t’a poussé à ne pas avouer que tu l’avais trouvée. Et une fois que tu étais tombé dans cette tentation, il a mis dans ta tête de voler de l’argent dans les poches. Il veut que tu ailles en prison, Raoul. Il croit qu’il te gardera ainsi.
– Je crois qu’il a réussi, dit misérablement Raoul. Plus de chance que je sois un héros maintenant !
– Au contraire ! s’exclama vivement Marie. Maintenant que nous connaissons le coupable, nous allons pouvoir le battre. Tu ne veux pas appartenir au diable, n’est-ce pas ? N’aimerais-tu pas mieux appartenir à Dieu ?
– J’aimerais mieux être à moi-même ! Pourquoi est-ce que je dois appartenir à quelqu’un ?
– Eh bien, c’est ainsi. Voilà ! Si tu crois t’appartenir à toi-même, en réalité, cela signifie que tu appartiens au diable. La Bible l’appelle parfois le prince de ce monde ou bien Satan ; et la seule personne qui soit plus forte que Satan, c’est le Seigneur Jésus. Ainsi, si tu ne veux pas appartenir à Satan, tu dois appartenir à Dieu.
– Je ne veux pas appartenir à Satan, dit Raoul en frissonnant.
– Tu vois, tu pensais t’appartenir toi-même, mais regarde où cela t’a mené. C’est comme si tu étais sous le pouvoir de Satan.
– Oui, admit Raoul.
– Et la seule chose à faire pour être délivré de sa puissance, c’est d’appeler le Seigneur Jésus au secours.
– Oui, mais est-ce qu’Il voudra m’aider ? Pourquoi le ferait-Il ?
– Parce qu’Il l’a promis. Et Il tient toujours Ses promesses. Celui qui prie pour avoir de l’aide en reçoit. C’est-à-dire, si on demande sincèrement. Il peut lire dans nos cœurs, tu comprends, et Il sait si nous sommes sincères ou non. Cela ne sert à rien de Lui demander de l’aide si on est décidé à continuer de suivre Satan. Il le saurait. Tu dois être droit avec Lui.
Raoul émit un profond soupir.
– Que peut-Il faire pour m’aider ? demanda-t-il pris de désespoir.
– Je ne sais pas, reconnut Marie. Mais je sais qu’Il fera quelque chose.
– Qu’est-ce que je dois faire ?
– Pries-tu quelquefois ?
Il secoua la tête.
– Je ne prie pas, je ne vais pas à l’école du dimanche et je ne vais pas à l’église.
– Eh bien ! C’est le moment de commencer. Mets-toi à genoux là, près de ta chaise, et dis au Seigneur Jésus que tu regrettes d’avoir suivi Satan, et dis-Lui que tu aimerais Le suivre, Lui. Puis demande-Lui de t’aider.
Raoul jeta un regard effrayé autour de lui.
– Quoi ? Me mettre à genoux ici ?
– Oui. Si tu attends d’être de retour à la maison, tu ne le feras pas. Ne remets pas à plus tard.
– Quoi ? Avec toi qui me regardes ?
– Je ne te regarderai pas parce que je prierai aussi, dit patiemment Marie.
Raoul chercha une autre objection mais n’en trouva pas. Il se leva lentement de sa chaise, hésita, puis s’agenouilla.
– Je dois parler à haute voix ? s’enquit-il.
– Non. Tu parles au Seigneur Jésus, pas à moi. Dis-Lui juste que tu regrettes et demande-Lui de t’aider. Il le fera.
Raoul enfouit son visage entre ses mains. Marie ferma les yeux et pria pour lui. Au bout d’un moment, il se releva. Marie rouvrit aussi les yeux et, voyant son regard, elle eut la conviction qu’il avait réellement fait ce qu’elle lui avait conseillé.
– Cela va mieux ? demanda-t-elle avec un sourire.
– Oui, dit Raoul en redressant les épaules. Satan ne m’aura plus – j’appartiens maintenant au Seigneur Jésus.
– Quel bonheur ! s’écria Marie. Écoute maintenant, lisons ensemble une histoire. J’ai pensé à une qui te plaira sûrement. Elle est tirée de la Bible, mais elle est racontée dans un langage tout à fait ordinaire. C’est sur l’apôtre Paul et un jeune homme nommé Onésime.
– Allons-y, consenti Raoul en s’asseyant à côté d’elle tandis qu’elle cherchait le passage. C’est moi qui lis ou toi ?
– Moitié-moitié. Je commencerai.
Ils lurent ainsi l’histoire de l’esclave Onésime, qui s’était enfui de chez son maître, en emportant de l’argent ; mais un jour, à Rome, il entendit l’apôtre Paul prêcher et parler de l’amour de Dieu ; finalement il fut baptisé et devint un chrétien. L’apôtre Paul lui montra alors qu’il avait mal agi en se sauvant de chez son maître, parce que les esclaves étaient la propriété de leurs maîtres et n’osaient pas quitter leur place. Le pauvre Onésime comprit qu’il devait retourner. Alors l’apôtre Paul écrivit une lettre au maître qui était aussi son ami, lui demandant de pardonner à son serviteur ; il lui expliqua qu’il était maintenant un chrétien. Et ainsi, Onésime s’en alla, emportant avec lui la lettre.
Lorsqu’ils eurent achevé leur lecture, Raoul regarda pensivement Marie.
– Je suppose qu’il me faut faire comme lui. Il me faut aller chez le directeur et lui dire que j’ai pris l’argent.
– Je crains bien que oui, dit Marie. Mais dis-lui tout, à partir de la première pièce que tu as ramassée, et il comprendra comment c’est arrivé. Et reviens ensuite me raconter ce qu’il aura dit.
– Si je ne suis pas en prison, marmonna le pauvre Raoul.
– Je prierai pour toi tout le temps, assura Marie.
– C’est vrai ?
– Oui – je te le promets.
– Je me demande s’il est chez lui maintenant, dit Raoul nerveusement.
– Il est probablement à la réunion. Pourquoi ne vas-tu pas l’attendre à la sortie ? Cela devrait être bientôt fini.
– Bon, dit Raoul en se dirigeant vers la porte. Tu n’oublieras pas de prier, n’est-ce pas ?
– Non, c’est promis.
– Merci et au revoir.
Marie l’entendit descendre l’allée et tourner sur la route en direction de la salle de réunions. Elle ferma les yeux et pria de tout son cœur pour lui. Elle demanda qu’il ne prenne pas peur et ne s’en retourne pas à la maison au lieu d’attendre le directeur. Elle demanda que le directeur l’écoute avec bienveillance ce qu’il avait à lui dire. Elle connaissait très bien le directeur et savait qu’il pouvait être gentil, mais qu’il pouvait aussi parfois paraître plutôt dur. Elle supplia que cette fois il fût gentil.
Elle entendit ses parents rentrer.
– Marie dort, chuchota sa mère.
Marie ouvrit les yeux.
– Non, je ne dors pas, mais je prie pour quelque chose de très important.
– Pouvons-nous t’aider ? suggéra son père, devinant à son expression qu’il s’agissait de quelque chose de sérieux.
– Je ne peux pas vous raconter toute l’histoire, mais c’est Raoul. Il a de terribles ennuis et il a demandé au Seigneur Jésus de l’aider. Il a décidé de ne plus suivre Satan et dès maintenant, il veut suivre le Seigneur Jésus. Mais il a quelque chose d’affreusement difficile à faire, et je prie pour que cela se passe bien.
– Je prierai aussi, dit son père en s’agenouillant au pied de son lit. Et ainsi les prières d’une famille unie dans l’amour, accompagnèrent le pauvre garçon dans l’accomplissement de sa tâche difficile.

12ème samedi

12. La victoire de Raoul

L’affreux Raoul – qui désormais n’était plus affreux, mais n’était pas encore débarrassé de son ancienne réputation – montait dans l’obscurité la rue du village. Une ou deux personnes qui venaient de sortir de la réunion, le voyant dehors à une heure si tardive, le grondèrent, lui disant qu’il devrait être à la maison et au lit. Elles se répétaient l’une à l’autre qu’il était sans doute en train de méditer un mauvais coup et elles cherchaient quel tour il avait bien pu préparer.
Raoul ne leur prêta guère attention ; il entendait à peine qu’on l’interpellait. Il pensait à ce qu’il avait devant lui et aussi à la promesse de Marie de prier pour lui. Une fois ou deux il fut tenté de rentrer chez lui, de prendre son repas et de se coucher ; mais il savait que cette pensée venait directement de Satan qui voulait l’empêcher d’aller confesser sa faute au directeur. Aussi il alla courageusement de l’avant.
Il aperçut bientôt celui qu’il cherchait – M. Ogilvy – parlant avec un petit groupe devant la salle. Il hésita ; mais au moment où il vit le directeur prendre congé de ses interlocuteurs et se détourner pour s’en aller, Raoul s’avança à sa rencontre.
– Monsieur, s’il vous plaît, est-ce que je peux vous parler ? demanda-t-il nerveusement.
Le directeur allait lui répondre avec brusquerie de revenir le lendemain lorsque quelque chose l’arrêta. Il regarda fixement le garçon.
– C’est très important, hein ?
– Oui, monsieur, très.
– Retournons dans le hall – il y fera plus chaud, dit M. Ogilvy.
Raoul le suivit ; le directeur appela le concierge pour lui dire qu’il éteindrait les lumières et fermerait la porte en partant. Dès qu’ils furent seuls, il se tourna vers Raoul.
– Que se passe-t-il, mon garçon ? demanda-t-il avec bonté. Assieds-toi et raconte-moi tout.
Raoul s’assit et prit son souffle.
– Monsieur, je suis un voleur. C’est – c’est une longue histoire. Est-ce que vous voulez l’entendre ?
– Oui, raconte-moi tout, répéta gentiment M. Ogilvy.
Raoul pensa qu’il n’était pas du tout aussi terrible qu’il ne l’avait craint. Avec plus de courage il commença son récit – un récit assez semblable à celui qu’il avait fait à Marie, sauf qu’il ne s’arrêta pas au même endroit. Cette fois, il continua pour dire comment elle l’avait persuadé de ne plus suivre Satan, mais de venir au Seigneur Jésus.
– Je ne savais pas que je suivais Satan, monsieur, avoua-t-il. Je ne le savais vraiment pas. Si j’avais su, je ne l’aurais pas fait. Maintenant, je comprends.
– Oui, dit tranquillement M. Ogilvy, je vois, mon garçon. Nous ne savons souvent pas que nous sommes sur le mauvais chemin, mais nous savons quand nous sommes sur le bon. Il y a beaucoup de gens qui se croient très forts parce qu’ils font ce qui leur plaît ; ils ignorent que c’est Satan qui les mène par le bout du nez. Si nous nous appliquons à suivre le Seigneur, Satan ne peut rien nous faire. Il continue à nous souffler ses mauvaises suggestions, mais si nous suivons le Seigneur, Celui-ci nous avertit, nous met à l’abri des tentations et nous donne la force d’y résister.
– Satan a essayé de m’empêcher de venir vous voir. Mais j’avais promis à Marie de le faire, alors je ne l’ai pas écouté.
– C’est bien. Mais – qu’allons-nous faire maintenant ?
– Est-ce que je vais être mis en prison, monsieur ?
– Non, répondit catégoriquement M. Ogilvy. Mais l’argent ?
– Il m’en reste encore un peu, monsieur. De l’argent des repas, je veux dire. Il est dans un tiroir à la maison. Je vous l’apporterai, monsieur. Mais j’en ai dépensé une partie. Et – et les cinq francs de Brenda, et ce que j’ai pris dans les poches des manteaux : il y avait deux francs à Charles ; cinquante centimes à David ; un franc soixante à Jean…
– Faisons une liste, proposa M. Ogilvy en tirant un crayon et un calepin de sa poche. Recommence maintenant et j’inscrirai. Brenda – cinq francs, n’est-ce pas ? Et ensuite, qui ?
Raoul fit l’énumération. Il se souvenait des noms et des montants et les indiqua tous fidèlement. À la fin, M. Ogilvy fit le total.
– Trente-huit francs quarante, annonça-t-il.
– Oh ! Je ne savais pas que cela faisait autant.
– Cela va vite. Qu’allons-nous faire ?
Raoul réfléchissait.
– Si je trouvais un petit travail, le soir, je pourrais rembourser sur ce que je gagnerais.
– C’est une bonne idée, approuva M. Ogilvy. Quel genre de travail ? Porter du bois ? Jardiner ?
– Peut-être que Mme Siggs sera d’accord de me prendre comme garçon de courses ? J’ai une bicyclette, dit Raoul plein d’espoir.
– Cela vaut la peine de se renseigner. Maintenant, écoute. Je vais te prêter de l’argent pour que tu puisses rembourser ce que tu as pris dans mon tiroir, mais je compte bien que tu me le rendras. Et pour le reste, que vas-tu faire ? Simplement remettre dans les poches des manteaux ? Ou avouer que tu as pris cet argent et le rendre ouvertement ?
– Est-ce que cela a beaucoup d’importance ? s’enquit anxieusement Raoul.
– Eh bien ! La seule différence, c’est que si cela reste un mystère, le blâme pourrait tomber sur quelqu’un d’autre.
– Si un autre est accusé, j’avouerai, monsieur.
– Alors, laissons ainsi ! Je vais remettre ce que tu as pris dans mon tiroir – presque vingt francs, tu sais – et tu me rembourseras après avoir rendu à tous les autres. D’accord ?
– Oui, monsieur. Et merci beaucoup.
Après avoir éteint les lumières, comme ils se dirigeaient vers la porte, le directeur posa un instant la main sur l’épaule de Raoul.
Tu as fait un pas très important aujourd’hui. Je n’attache pas grande importance à ce que tu as fait avant ce jour, parce qu’on ne peut rien attendre de bon d’un garçon ou d’un homme qui suit Satan. Mais dès maintenant, les choses vont changer. Tu seras du côté du Seigneur et tout ce que tu feras comptera pour Lui. Bon courage, mon garçon, que Dieu te bénisse !
– Merci, monsieur, s’écria Raoul en s’élançant dans la rue, le cœur léger.
Arrivé à hauteur de la maison de Marie et voyant la lumière encore allumée derrière la fenêtre, il remonta l’allée, juste pour dire que tout allait bien. Il passa la tête par l’entrebâillement de la porte : un seul regard sur son visage radieux suffit à Marie et à ses parents pour être assurés que tout était en ordre.
– Merci d’avoir prié. Cela valait la peine, débita-t-il à toute vitesse. Je te raconterai tout demain. Bonne nuit.
Et il disparut.
– Ce garçon paraît transformé, constata Mme Abbey.
– Il l’est, répondit son mari. Il appartient maintenant au Seigneur. Et cela se voit toujours.
– Il ne sera plus l’affreux Raoul, dit Mme Abbey en souriant.
– Il lui faudra beaucoup de temps pour se débarrasser de ce nom. Au village, on ne voudra pas admettre qu’il a vraiment changé – pour rien au monde ! On croira tout au plus qu’il s’est un peu assagi – oh ! Je connais bien ces gens. Ils continueront à l’accuser de tous les mauvais coups qui se produiront et le diront capables de choses pires encore. Mais avec le temps, il s’en débarrassera, j’en suis sûr.
– Tu ne peux sans doute pas nous raconter ce qui lui est arrivé ? dit Mme Abbey en se tournant vers Marie.
– Il faudrait d’abord que je demande à Raoul. Il n’aimerait peut-être pas que cela se sache et il n’est pas nécessaire que cela se sache – sauf du directeur, et il est allé le lui dire ce soir.
– Bien, n’insistons pas, maman, intervint M. Abbey. Marie a tout à fait raison de ne pas divulguer les ennuis des autres. Mais je suis heureux, ma chérie, que ce garçon ait eu recours à toi dans ses difficultés ; et surtout très heureux que tu aies pu l’aider.
Le lendemain à midi, Raoul vint raconter à Marie son entretien avec M. Ogilvy. Elle fut enchantée que tout se soit si bien passé.
– Oui, papa a aussi prié avec moi, dit-elle.
– Il sait ? demanda Raoul en rougissant.
– Bien sûr que non, s’indigna Marie. Je ne voulais rien leur dire avant de t’avoir demandé. Aimerais-tu mieux que je ne dise rien ?
– Oui, si cela ne t’ennuie pas.
Marie promit de n’en parler à personne.
Dans l’après-midi, la vieille Mme Siggs traversa la rue pour venir voir Mme Abbey ; elle avait besoin d’un conseil.
– C’est cet affreux Raoul, dit-elle. Il aimerait que je l’engage comme garçon de courses. Et je dois dire que j’ai besoin d’en avoir un ; il y a en ce moment même une pancarte dans ma vitrine avec : « je cherche garçon » ; mais je n’ai pas tellement envie de le prendre. Qu’en pensez-vous, Mme Abbey ?
– Je lui donnerai une chance. Je ne crois pas que ce garçon soit aussi mauvais qu’on le dit. Il a fait beaucoup de progrès ces derniers temps.
– Je ne sais pas, dit Mme Siggs d’un air de doute. C’est possible, mais c’était un mauvais garçon jusqu’à présent. Je n’ai pas envie qu’on me vole mes marchandises et qu’on démolisse ma bicyclette. On ne sait jamais avec ces garçons.
– Je lui donnerais quand même une chance. Vous verrez que cela tournera bien.
– Il voit pas mal la pauvre Marie. Elle a peut-être une bonne influence sur lui.
– Cela se peut. Mais à votre place, je ne dirais pas la « pauvre Marie ». Elle est très heureuse et gaie, vous savez. Et elle tient Raoul en très grande estime. Il vient lui faire la lecture très gentiment.
– Bien, je prendrai le risque, dit Mme Siggs pas très convaincue. Mais avec les garçons, on ne sait jamais, c’est un fait.
Marie fut ravie d’apprendre que Mme Siggs était disposée à faire un essai avec Raoul ; et lui-même était tout content. Il devait aller au magasin tous les jours après l’école et porter les marchandises chez les clients qui avaient passé leur commande au cours de la journée ; elle le payerait pour ce travail dix francs par semaine. À ce tarif, il pourrait bientôt s’acquitter de toutes ses dettes.
Raoul commença ainsi une nouvelle vie ; c’était difficile mais il persévéra. Lorsque, à la fin de la semaine, il reçut sa première paie, il l’apporta à M. Ogilvy. Mais celui-ci l’invita à employer son premier salaire pour rembourser ses camarades. Raoul se rendit alors au bureau de poste pour se faire de la monnaie, puis il alla déposer les pièces dans les poches des manteaux suspendus au vestiaire.
Quel tumulte s’ensuivit ! Naturellement, ceux qui trouvèrent ainsi soudain de l’argent dans leurs poches manifestèrent bruyamment leur surprise, et tous se précipitèrent sur leur manteau pour voir si eux aussi avaient reçu quelque chose. Le vestiaire résonnait de voix surexcitées et du tintement des pièces d’argent. Raoul disparut rapidement et rentra chez lui, se demandant ce qui allait maintenant se passer. L’après-midi, l’unique sujet des conversations fut l’argent trouvé dans les poches ; un garçon radieux rappela que peu de temps auparavant, il avait perdu exactement le même montant. Cela amena ses camarades à réfléchir et plusieurs firent la même constatation. Le mystère demeurait total ; et le reste de ce jour-là, les leçons furent suivies avec bien peu d’attention.
Une chose tracassait encore Raoul – comment rendre à Brenda sa pièce de cinq francs ? Il l’avait ramassée là dans la cour ; mais si maintenant il en déposait une là, comment pourrait-il s’assurer que ce serait bien Brenda qui la trouverait ? Il y avait si longtemps qu’elle l’avait perdue que tout le monde saurait que ce n’était pas sa pièce. Que fallait-il faire ?
Il y réfléchissait pendant la récréation de l’après-midi quand Brenda s’approcha de lui en reniflant dans son mouchoir.
– Tous les autres ont retrouvé leur argent sauf moi, et je voulais acheter un chapeau pour ma poupée, sanglota-t-elle. Ma poupée n’a pas de chapeau et j’avais économisé cet argent pour cela. Le chapeau est encore dans la vitrine de Mme Siggs et je me disais que mes cinq francs allaient revenir, mais j’ai cherché et cherché dans toute la cour et il n’y a rien. Ma poupée n’aura jamais son chapeau.
Raoul mit la main dans sa poche.
– Voilà ton argent, dit-il d’un ton bourru.
Brenda prit la pièce. Elle le regarda avec étonnement.
– C’est toi qui l’avait prise ? demanda-t-elle dans un murmure.
Raoul baissa la tête.
– Tout l’autre argent aussi ?
– Oui.
– Pourquoi alors l’as-tu rendue ? Nous n’avons jamais pensé que c’était toi.
– Parce que maintenant je veux suivre le Seigneur Jésus et non plus Satan.
– Oh ! Brenda regarda la pièce dans sa main. Je suis si contente. Je ne dirai rien à personne. Et maintenant, ma poupée aura son chapeau ! Merci beaucoup, Raoul !
Ainsi, au grand soulagement de Raoul, la chose ne s’ébruita pas davantage.

13ème samedi

13. Une belle surprise

C’était une glorieuse journée d’octobre ; le soleil brillait et l’air était si chaud que les enfants jouaient dehors sans manteau. La série de jours de pluie semblait terminée. Marie, couchée, regardait par la fenêtre le soleil jouer sur les feuilles rouges et jaunes des arbres dans le jardin.
Elle entendit alors le portail grincer et vit deux personnes s’avancer dans l’allée. L’une était M. Peck, le chauffeur, et l’autre, Mlle Elsa, sa monitrice d’école du dimanche. Marie fut assez surprise de les voir arriver les deux ensemble. Il y avait longtemps que M. Peck n’était pas venu et elle l’avait un peu oublié. Aussi leur fit-elle de grands signes de la main et les accueillit-elle avec joie.
L’instant d’après, sa joie ne devait plus connaître de bornes ; ils venaient lui faire une proposition incroyable.
– Marie, commença gaiement Mlle Elsa, les bois sont tellement beaux – n’aimerais-tu pas les voir ?
Marie les regarda avec étonnement.
– Si seulement je pouvais !
– Mais tu peux ! Et c’est M. Peck qui a eu l’idée. Il est venu, il y a quelque temps, me dire qu’il pourrait avoir une voiture spéciale – une sorte de lit roulant – et il m’a demandé si je ne pensais pas que cela permettrait de te sortir un peu. C’est une si belle journée ! J’ai dit qu’il fallait d’abord questionner le docteur : il a déclaré que ton dos était maintenant assez fort pour supporter quelques secousses sans t’occasionner de douleurs. Mais tu ne dois pas t’asseoir. Est-ce que cela te ferait plaisir ?
– Oh ! s’écria Marie, oh ! oh ! oh ! quel bonheur !
– Je pensais bien que cela vous tenterait, mademoiselle, dit le chauffeur. La voiture appartient à un de mes amis. Il a une sœur invalide. Et quand j’ai vu hier qu’il faisait si beau et si bon, j’ai tout à coup pensé qu’il pourrait me la prêter pour que je puisse vous faire faire une promenade. Alors je lui ai demandé et il a dit oui ; j’ai demandé à mon patron une journée de congé et il a aussi dit oui. Alors, me voilà !
– Oh ! Comme vous êtes gentil ! s’exclama Marie.
– Bon, je vais aller voir Mme Abbey, dit Mlle Elsa.
– Et moi, je vais amener le carrosse, dit M. Peck. Il se tourna vers Marie avec une grimace. Je l’appelle « carrosse », vous voyez. C’est mieux que « lit roulant » «ou « voiture ».
Mlle Elsa s’attarda assez longtemps et Marie commençait à craindre que sa mère ne fît des objections. Il s’avéra au contraire qu’elle préparait des sandwichs pour qu’ils puissent pique-niquer dans les bois, et qu’elle cherchait des coussins et des couvertures pour la voiture de M. Peck.
Jacques entendit naturellement ce qui se préparait et demanda à se joindre à la promenade ; et Belinda aussi. Mlle Elsa déclara que plus on serait nombreux, mieux cela vaudrait – et surtout lorsqu’il s’agirait de gravir des pentes. Aussi Mme Abbey décida bientôt de préparer le repas de son mari et de se joindre aux autres.
Quelle agitation jusqu’à ce que tout soit prêt ! M. Peck assura que les provisions trouveraient place dans la voiture. Mme Abbey chercha encore une grande couverture : elle était persuadée que le sol serait humide. Jacques apparut avec ses deux souris favorites sur l’épaule et Belinda avait les bras pleins de ses enfants.
– J’aurais bien aimé qu’Anne soit là, dit Marie.
– Jacques, appela Mlle Elsa, cours demander à sa mère si elle peut nous accompagner.
– Eh bien ! Quelle bande cela va donner, remarqua en riant M. Peck. Quelqu’un d’autre encore pendant que nous y sommes ?
– Prince doit venir, dit Belinda qui dansait d’excitation. Est-ce qu’on va à la mer ?
– Non, dans les bois, ma chérie, dit Marie.
– Alors Prince doit venir. Il aime les bois. Il court après les lapins dans les bois.
– Il nous en rapportera peut-être un pour le repas, suggéra M. Peck.
Belinda éclata de rire.
– Il ne court pas assez vite ! Tous les bébés lapins se moquent de Prince, et moi aussi.
– Voilà ! Le carrosse me semble être prêt maintenant, dit M. Peck en inspectant les coussins et les couvertures que Mme Abbey avait disposés dans la voiture pour l’orner et la rendre plus confortable. – Puis-je vous soulever, mademoiselle ?
– Elle ferait bien d’enfiler un manteau, intervint Mme Abbey. Oh ! Marie – il est devenu trop petit pour toi. Il va falloir que je te prête un des miens.
Marie réussit à mettre le manteau. M. Peck la souleva alors et la déposa dans la voiture ; puis il la couvrit de plusieurs couvertures.
– Pas mal, n’est-ce pas, ce bon vieux carrosse ? remarqua-t-il.
– C’est le plus beau carrosse du monde, déclara Marie. Oh ! – voilà Anne qui arrive.
Jacques et Anne grimpaient en courant l’allée. Anne portait un paquet de victuailles et une bouteille de lait.
– C’est gentil de m’avoir invitée, dit-elle tout essoufflée. Oh ! Marie – comme tu as l’air drôle là-dessus ! Qu’est-ce que c’est ?
– Elle n’a pas du tout l’air drôle, la reprit M. Peck, et c’est un carrosse.
– Un carrosse ? Vraiment ? Je ne savais pas qu’on appelait « carrosse » ce genre de voiture, dit innocemment Anne. J’en ai vu sur des images, mais jamais en réalité.
Tout le monde éclata de rire ; et on expliqua à Anne que l’idée d’appeler cette voiture un « carrosse » revenait à M. Peck.
Ils furent enfin tous prêts à partir. Ils descendirent la rue du village et, par de petits chemins, gagnèrent la forêt. Marie était transportée d’admiration devant la beauté des feuilles rouges et or. Belinda se faufilait entre les arbres. Jacques disparut avec Prince sur les talons, et le reste de la bande suivit les sentiers pour gagner une petite clairière où le soleil brillait sur un tapis de mousse. Ils s’arrêtèrent là. Mme Abbey étendit la grande couverture par terre pour qu’ils puissent s’asseoir, pendant que M. Peck appelait Jacques et l’emmenait ramasser du bois pour le feu.
– Heureuse, Marie ? demanda Mme Abbey.
– Très ! J’avais oublié comment c’était dehors. Cela fait presque six mois que je suis au lit, n’est-ce pas, Maman ?
– À peu près. C’est un grand progrès, tu sais. Jusqu’à présent, le docteur disait toujours que tu n’étais pas assez forte pour être dans une voiture. Nous tâcherons de nous en procurer une, maintenant, et nous ferons un tas d’expéditions.
– Je peux avoir celle-ci quand je veux, intervint M. Peck qui arrivait à ce moment précis, les bras chargés de bois. La sœur de mon ami ne l’emploie plus.
– Elle n’est pas assez bien pour sortir ces jours ? s’enquit Marie.
– Malheureusement non, la pauvre fille. Mais elle est merveilleusement courageuse. Elle a voulu connaître votre histoire, mademoiselle. Elle m’a dit qu’elle était très heureuse que son carrosse puisse vous servir. Je passe souvent la voir et lui donner les dernières nouvelles, vous voyez ; et elle s’est toujours intéressée à vous. Je lui ai raconté que, la première fois que je suis venu vous voir, vous chantiez un petit cantique et cela l’a beaucoup intéressée.
– Vous voulez dire : « Jésus est l’Ami suprême » ? Je ne me souviens pas de l’avoir chanté quand vous étiez là.
– Vous l’avez chanté pendant que j’étais dehors avec Jacques et ses souris. Vous ne saviez pas que je vous entendais, mais j’ai écouté et je me suis dit que c’était un bien joli petit chant, surtout pour quelqu’un qui doit rester couché, comme vous. Aussi la fois suivante, quand je suis allé voir la sœur de mon ami, je le lui ai chanté ; il lui a plu et elle l’a aussi appris. Quelle grande différence il a fait pour elle, ce chant !
– Et je n’en savais rien ! dit Marie très étonnée qu’une personne qu’elle n’avait jamais vue ait été aidée par un cantique qu’elle avait chanté sans se douter qu’on l’écoutait.
– Je suis sûr qu’il y a une quantité de gens qui ont été aidés par votre cantique et par votre visage souriant, sans que vous n’en sachiez rien, constata M. Peck en s’affairant à préparer un feu de brindilles. Vous ne pouvez pas savoir, voyez-vous, qui peut vous entendre. Vous pouvez croire que vous êtes seule et lâcher un vilain mot, et voilà que quelqu’un vous entend. Ou vous pouvez chanter un petit chant qui va aider une pauvre invalide, à des kilomètres d’ici. Vous ne pouvez pas savoir.
– Est-ce que nous ne pourrions pas couper quelques branches pour elle ? demanda Marie. Elles sont si belles, toutes rouges et or. Est-ce que cela lui ferait plaisir ?
– Certainement. Je ne pense pas beaucoup à ce genre de choses, mais elle saurait les admirer. Cela transformerait sa chambre.
Ainsi chacun se mit à chercher des branches aux feuilles rouges et jaunes, qui vinrent s’empiler sur la voiture, aux pieds de Marie.
– Regardez ce que j’apporte, s’écria soudain Belinda, surgissant du milieu des arbres en tenant avec beaucoup de précaution quelque chose dans la main. Regarde, Jacques – regarde, Marie – c’est un oiseau. Il est tombé d’un houx et je l’ai ramassé. Il est joli, n’est-ce pas ?
Elle s’avança jusqu’à la voiture de Marie et montra la pauvre petite bête au cercle qui s’était formé autour d’elle.
– Est-ce qu’il est blessé ? demanda anxieusement Anne.
– Pas beaucoup, dit Belinda. Il devra rester au lit comme Marie et voir le docteur.
– Les oiseaux ne restent pas au lit, remarqua Jacques d’un ton méprisant. Ils vivent dans des nids. Est-ce que je peux le ramener à la maison et lui donner des vers à manger, maman ?
– Comme il n’est pas gravement blessé, je crois qu’il vaudrait mieux lui rendre la liberté, répondit Mme Abbey.
– Non ! s’écria Belinda en se reculant. C’est mon oiseau. Je veux le prendre à la maison. Laisse-moi !
– Belinda ! appela Marie. Fais attention, si tu le serres trop fort, tu vas lui faire mal.
– Non, je ne lui fais pas mal. C’est mon oiseau.
– Mais que fais-tu de ses pauvres petits frères et sœurs ? demanda Mme Abbey. Ils vont rester tout seuls si tu emmènes celui-ci.
– Il est à moi, répéta obstinément Belinda.
– Voilà ses petits camarades, dit Marie, remarquant soudain un attroupement d’oiseaux battant des ailes et émettant des cris plaintifs dans un arbre tout proche. Oh ! Belinda, écoute ! Ses amis crient parce que tu veux l’enlever. Rends-le !
– Mais il est tombé de l’arbre et je l’ai ramassé, dit Belinda au bord des larmes.
– Viens me montrer l’arbre, dit M. Peck en s’avançant gentiment vers elle. Montre-moi l’arbre ; je grimperai pour remettre l’oiseau sur une branche, veux-tu ?
– Oui, dit Belinda d’une voix lamentable. Elle se faufila entre les arbres, suivie par toute la bande, sauf Marie. Les oiseaux parurent suivre aussi, en battant des ailes et en piaillant.
– Taisez-vous ! lança Belinda en levant un regard courroucé. Il sera de retour dans une minute ; ce n’est pas nécessaire de faire tant de bruit.
Elle les entraîna plus avant dans les bois, se glissant entre les taillis, jusqu’à ce qu’enfin elle s’arrêtât au pied d’un houx.
– C’était juste là, indiqua-t-elle.
– Ah ! oui ! dit M. Peck en se frottant pensivement le nez. Tu crois vraiment qu’ils habitent là ?
– Juste là, insista Belinda en montrant l’arbre qui se dressait au-dessus d’eux. Les autres oiseaux disparurent dans les feuilles, puis volèrent autour de l’arbre comme pour indiquer l’endroit où ils voulaient avoir leur petit ami.
– Je ne vois pas de branche assez robuste, dit M. Peck.
– Moi, j’en vois une, s’écria Jacques. Regardez, en plein milieu.
– Bon. Aïe ! Il essaya d’écarter les branches, mais les piquants s’enfonçaient dans ses mains. Donne-moi un bâton, Jacques – deux bâtons pendant que tu y es. Ce sera plus facile.
Ce fut très difficile, mais ils finirent par réussir à déposer le petit oiseau sur une branche, et ils retournèrent raconter leurs exploits à Marie.
– J’ai réfléchi pendant que vous étiez loin, dit-elle. Est-ce que vous vous souvenez de ce que le Seigneur Jésus a dit sur les oiseaux ?
– Il a dit différentes choses sur les oiseaux, répondit Mlle Elsa. Je pense qu’Il aimait beaucoup les oiseaux, parce qu’Il parlait souvent d’eux.
– Il a dit que Dieu les nourrissait, constata Jacques.
– Oui et Il a dit que pas un passereau ne tombait en terre sans que Dieu le sache. Je me demande si c’en était un ?
– C’était un pinson, dit Mlle Elsa.
– Vraiment ? demanda M. Peck. Je suis incapable de distinguer un oiseau d’un autre, sauf peut-être un perroquet.
– Est-ce que vous croyez alors que Dieu aimait particulièrement les passereaux ? s’informa Jacques. Ou bien est-ce que le Seigneur Jésus pensait à tous les oiseaux, en disant cela ?
– Il pensait à tous, mon chéri, dit sa mère. Et Il a dit que si Dieu prenait un si grand soin des passereaux, combien plus Il veillait sur Ses enfants.
– Je le sais, dit Jacques. Mais je suis content qu’Il s’occupe aussi des oiseaux.

14ème samedi

14. Noël

La fin de l’année approchait et une petite fête avait été organisée pour les enfants de l’école du dimanche. Marie était là dans son carrosse comme tout le monde l’appelait maintenant. On l’avait installée sur la galerie pour qu’elle puisse voir la salle dans toute son étendue et ne rien manquer. Elle était tout près de la pile de cadeaux qui avaient été préparés pour chacun.
Les jeux allaient bon train et il y avait pas mal de bruit. Marie pouvait voir tous ses amis s’adonner gaiement aux différents divertissements. On aurait pu penser que Marie était triste, immobilisée là tandis que les autres couraient partout ; mais Marie n’était jamais triste. Elle jouissait tant de pouvoir les observer qu’il ne lui venait pas à l’idée de les envier.
Elle apercevait la petite Nora, jamais bien loin de ses amis Doris et Jean ; elle voyait Raoul aussi. Certaines personnes l’appelaient encore l’affreux Raoul, mais plus beaucoup.
Il travaillait toujours pour Mme Siggs, bien qu’il eût depuis longtemps remboursé sa dette au directeur. Il continuait aussi à venir lire avec Marie ; elle était toute réjouie de constater qu’il avait fait de tels progrès en lecture qu’il pouvait maintenant aborder sans peine des histoires difficiles. Ils lisaient toute sorte de livres ensemble : parfois la vie d’hommes célèbres, parfois des récits d’aventures, ou des livres d’école et quelquefois, ils lisaient la Bible de Marie.
Les jeux semblèrent soudain s’arrêter ; les enfants s’étaient lancés à la poursuite de M. Scott dans la salle. Tous riaient aux éclats, même les parents venus aider à servir le thé ; Marie aurait bien aimé connaître le motif de ce fou-rire. M. Scott arrivait à ce moment sur la galerie ; à bout de souffle, il s’assit à côté de Marie.
– Quelle course ! haleta-t-il, tandis que les enfants, appelés par Mlle Elsa et quelques autres moniteurs, étaient entraînés dans un nouveau jeu.
– Qu’avez-vous fait ? s’enquit Marie. Pourquoi vous poursuivaient-ils ?
– Oh ! Ils m’ont accusé d’avoir triché et ils voulaient me donner une leçon ! expliqua en riant M. Scott. J’ai pensé que je serais plus en sécurité auprès de toi, ici.
– Un lieu de refuge, dit Marie. Oui, je vous protégerai.
– Que sais-tu sur ce sujet des lieux de refuge ? demanda M. Scott.
– J’ai trouvé cela dans un livre que je lisais. Si quelqu’un était poursuivi, il pouvait entrer dans un sanctuaire et se tenir près de l’autel ; il était alors en sécurité.
– Ah ! En ces temps-là, presque tout le monde respectait la maison de Dieu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
– Vraiment ?
– Pas partout, en tout cas. Même ici, en Angleterre, il y a bien des gens pour qui les choses de Dieu ne signifient rien du tout. Quand tu seras grande et que tu connaîtras un peu le monde, tu verras qu’il y a une quantité de personnes qui n’entrent jamais dans aucun lieu de culte, de toute leur vie. Elles ne croient pas ce que la Parole enseigne et elles passent leur vie sans Dieu…
– Que c’est affreux !
– Et de plus, ces gens se croient en général très sages. Ils méprisent ceux qui fréquentent les lieux de culte et les jugent stupides. Ils se croient assez forts pour vivre sans Dieu. Trouves-tu que c’est sage, Marie ?
– Cela me semble tellement insensé que je ne trouve pas de mots pour l’exprimer. Même s’ils réussissent à rester toute leur vie sans Dieu, que croient-ils trouver après la mort ? Est-ce qu’ils n’ont pas envie d’aller auprès de Lui ?
– Ils ne croient pas à une vie après la mort.
– Mais le Seigneur Jésus est revenu, après avoir été crucifié, exprès pour nous le dire, remarqua Marie de plus en plus étonnée.
– Ils ne croient pas cela non plus. Mais nous devons avoir beaucoup de pitié pour ces gens, Marie, parce qu’ils n’ont pas beaucoup de joies dans leur vie.
– Je n’ai pas de pitié pour eux – ils me mettent en colère.
– Non, n’éprouve pas de colère ; seulement de la pitié. Cela ne servirait à rien de reprendre quelqu’un qui a ces vues insensées, tu sais ; cela ne servirait à rien de discuter. La marche chrétienne consiste à montrer, par ta vie, que tu connais la vérité. Ce serait plus facile de discuter et de gronder, plus amusant aussi, mais de mener une vie sainte parle beaucoup plus. Très peu ont été convertis par des discussions, mais nombreux sont ceux qui ont été amenés à Christ par le témoignage rendu par la vie de tous les jours d’un chrétien pieux.
– Est-ce qu’il y a beaucoup de personnes de ce genre ?
– Beaucoup, je le crains. Et le Seigneur compte sur nous, croyants, pour déployer notre drapeau partout où nous allons. Tu sais ce que je veux dire par là, n’est-ce pas ? C’est une expression dans la marine qui signifie : montrer très clairement qui tu sers. Nous servons le Seigneur Jésus Christ, et c’est ce que nous devons montrer.
– Oui, je comprends.
– Alors, en voyant ta vie, les gens auront envie de savoir comment tu peux vivre ainsi. Ils voudront savoir comment tu peux affronter courageusement le danger, rester joyeuse quand les choses vont mal et gentille même envers ceux qui n’ont pas été gentils envers toi. Ils te demanderont raison de ta conduite et tu pourras alors leur expliquer que c’est parce que le Seigneur t’aide. Il t’enseignera ensuite ce que tu auras à dire…
À ce moment, les jeux ayant pris fin, de nombreux enfants vinrent entourer Marie et M. Scott sur la galerie.
– Monsieur, s’il vous plaît, quand est-ce que vous allez donner les cadeaux ?
– Après le thé. Je crois que vos moniteurs sont en train d’amener les tables. Qui parmi les grands veut aller donner un coup de main ?
Tous les aînés, suivis de quelques plus jeunes, s’empressèrent d’aider à installer les tables et à apporter les chaises. Les fillettes avaient reçu une pile de jolies nappes en papier à mettre sur les tables. Puis on amena des assiettes, des tasses et des plats de tartines et de gâteaux. Les petits, dont Belinda, eurent vite fait de grimper sur les chaises. Lorsque tous les enfants furent assis, les moniteurs se mirent à remplir les tasses et à faire circuler les plats.
Raoul et Anne surgirent tout à coup à côté de Marie.
– Nous allons pousser ton carrosse, expliqua Anne. Nous t’avons gardé une place au bout de notre table ; tu seras très bien là.
– Oh ! Quel bonheur !
Une partie des escaliers menant à la galerie avait été recouverte de planches pour permettre d’amener la voiture ; aussi Raoul et Anne n’eurent pas de peine à la manœuvrer. L’arrivée de Marie fut saluée par des applaudissements ; tous paraissaient enchantés de l’avoir parmi eux. Jacques, assis un peu plus loin à la même table, attira son attention par des signes : il voulait lui demander si elle n’aimerait pas garder la souris qu’il avait amenée avec lui et qui était en train de grignoter son pain. Marie répondit qu’elle préférait ne pas s’en charger.
Avec Anne d’un côté et Raoul de l’autre, Marie était sous bonne garde. Le thé terminé, ils la ramenèrent sur la galerie ; et ils chantèrent des cantiques pendant que les autres enfants débarrassaient les tables.
La distribution des cadeaux – moment attendu de tous – allait maintenant avoir lieu. Belinda s’était assise au tout premier rang ; elle avait les yeux rivés sur une poupée qu’elle espérait lui être destinée. Belinda avait des douzaines de poupées, quelques-unes toutes neuves et très belles, et d’autres vieilles, horribles et sales ; mais elle les aimait toutes et était toute prête à en aimer une nouvelle.
M. Scott commença la distribution par les plus petits. Et Belinda, à sa grande joie, se vit attribuer la poupée que déjà elle chérissait.
– Je l’aime beaucoup, dit-elle en la serrant bien fort dans ses bras. Oh ! Merci de tout mon cœur, monsieur.
Jacques reçut un couteau de scout et Marie, un livre. Ils rentrèrent ainsi tous enchantés de leur fête.

15ème samedi

15. Encore Mlle Honeybubble

On heurta à la porte ; un long visage, sévère, se tourna vers Marie. Pendant l’hiver, la porte ne pouvait évidemment pas rester ouverte, mais Mme Abbey avait fait en sorte qu’on pût l’ouvrir en la poussant seulement. La plupart des gens le savaient maintenant ; il leur suffisait de pousser la porte quand ils avaient envie d’entrer. Marie tressaillit en reconnaissant la visiteuse. Elle lisait et était tellement absorbée dans son livre qu’elle n’avait pas entendu le grincement habituel du portail.
– Oh ! Entrez, je vous prie, Mlle Honeybubble.
– Bonjour, Marie, dit la vieille demoiselle en venant s’installer d’un air résolu sur la chaise à côté du lit de Marie. J’ai décidé de te pardonner ton impolitesse, la dernière fois que je suis venue, et d’essayer de nouveau de te remonter le moral.
– Merci, mademoiselle, dit Marie plus dépitée que réjouie. C’est bien de votre part.
– Je suis bonne, déclara Mlle Honeybubble. Et si seulement les gens voulaient bien le reconnaître et être reconnaissants, je serais encore meilleure. Une chose que je ne peux pas supporter, c’est l’ingratitude. J’espère que tu n’es pas ingrate, Marie.
– Oh ! Non, mademoiselle.
– Bien ! J’espère que c’est vrai. Et voilà, je suis arrivée à la conclusion que le meilleur moyen de t’aider est de te donner quelque chose à faire. C’est uniquement parce que tu restes couchée là sans rien faire que tu es misérable. Si tu étais occupée, cela irait beaucoup mieux.
La pauvre Marie avait sur la langue de lui répondre qu’elle n’était pas misérable ; mais elle se souvint que, la fois précédente, lorsqu’elle l’avait dit, la vieille demoiselle l’avait tout simplement accusée d’être impolie de la contredire, et qu’elle ne l’avait pas crue. Marie avait aussi envie de dire qu’elle n’était pas oisive, mais qu’elle tricotait beaucoup pour Anne, qu’elle avait fait un pullover pour Belinda et des chaussettes pour Jacques, depuis qu’elle était couchée. Mais elle ne dit rien de tout cela ; elle soupira et répondit :
– Oui, mademoiselle.
– C’est bien. Je m’étonne que ta mère n’y ait pas pensé toute seule. Mais quoi qu’il en soit, je t’ai apporté quelques bas à repriser, dit Mlle Honeybubble en soulevant un grand panier et en le déposant sur le lit. – Des bas noirs. Cela t’occupera.
– Oui, mademoiselle, dit Marie d’une voix défaillante.
– Je t’ai apporté la laine à repriser et une aiguille. As-tu un dé ?
– Oui, il est dans ma boîte, avec mon ouvrage.
– Ton ouvrage ? Quel ouvrage ? demanda Mlle Honeybubble en fonçant sur la boîte et en l’ouvrant. Qu’est-ce au monde que cela ?
– C’est un manteau pour l’un des enfants de Belinda.
– Les enfants de Belinda ? Qui est Belinda ? s’enquit Mlle Honeybubble en tournant et en retournant le minuscule vêtement qu’elle examinait d’un air réprobateur. C’est beaucoup trop petit pour un enfant. Quelle sottise !
– Belinda est ma petite sœur, et ses poupées sont ses enfants, expliqua Marie.
– Ridicule ! glapit Mlle Honeybubble en rejetant l’ouvrage dans la boîte et en claquant le couvercle. Les enfants sont des enfants et les poupées sont des poupées ! Ne perds pas ton temps avec de telles sottises. Voilà le dé. Et maintenant, mets-toi au travail. Puisque tu es immobilisée pour si longtemps, il est bien juste que tu emploies ton temps utilement.
– Je crois que ce ne sera plus très long, dit Marie en enfilant l’aiguille et en commençant à repriser un énorme trou au talon d’un des bas.
– Mais si, ce sera long ; encore deux ou trois ans probablement, trancha Mlle Honeybubble. J’ai connu des personnes atteintes du même mal que toi et il a toujours fallu trois ou quatre ans de lit et quelquefois même, il n’y a pas eu d’amélioration.
– Mais le docteur a dit qu’il pensait que je pourrai bientôt m’asseoir. Et à l’hôpital, les médecins avaient dit que cela ne prendrait pas plus d’une année si j’obéissais bien ; et j’ai fait comme on m’a dit.
– Bon, voilà que tu recommences à discuter, reprit sévèrement Mlle Honeybubble. Naturellement, ils t’ont dit cela pour avoir la paix. Mais tu peux te fier à moi – tu en as encore pour en tout cas quatre ou cinq ans.
Malgré ses meilleures résolutions, Marie sentit les larmes lui monter aux yeux. Mais avant que Mlle Honeybubble pût les voir, Jacques arriva avec deux souris blanches sur l’épaule et une sur la tête.
– Bonjour, dit-il poliment.
Mlle Honeybubble se retourna ; apercevant les souris, elle bondit de sa chaise, les yeux exorbités.
– Des souris ! hurla-t-elle. Des souris ! Va-t’en, gamin ! Ne t’approche pas de moi. File !
Et elle battit en retraite vers la porte.
Jacques la regardait sans comprendre.
– Marie, veux-tu me garder un instant Topsy, demanda-t-il en déposant une des souris sur le lit. Oh ! la la ! – elle a disparu.
– Elle s’est cachée dans le bas de Mlle Honeybubble ! s’exclama Marie.
Mlle Honeybubble poussa un cri et s’enfuit, laissant la porte grande ouverte derrière elle.
– Elle est bizarre, remarqua Jacques avec pitié. Est-ce que tu as souvent la visite de gens bizarres quand tu es seule, Marie ? Mais au fond, est-ce qu’il y avait vraiment quelqu’un là ? J’ai peut-être rêvé.
– Si seulement c’était un rêve ! soupira Marie, cherchant toujours la souris dans le tas de bas. Oh ! Voilà Topsy. Tu ferais mieux de la reprendre, Jacques ; elle m’a apporté tout cela à repriser.
– Qui t’a apporté des choses à repriser ? demanda M. Abbey qui entrait au moment où elle prononçait ces derniers mots. Est-ce que Jacques a troué sa chaussette ?
– C’est possible, admit Jacques en se tortillant pour regarder. Maman prétend que j’ai tous les soirs un trou au talon ; mais ce ne sont pas mes chaussettes que Marie raccommode.
– Qu’est-ce alors ? s’enquit M. Abbey en s’avançant pour embrasser sa fille.
– C’était Mlle Honeybubble, expliqua Marie en s’emparant de la main de son père et en la serrant bien fort. Papa – le docteur a dit la vérité quand il a dit que je pourrai bientôt m’asseoir, n’est-ce pas ? Il ne l’a pas dit juste pour me donner du courage ?
– Mais à quoi penses-tu ? Est-ce que nous avons l’habitude de te dire des mensonges ?
– Non, papa, pardon – c’était stupide de demander cela. Je sais bien que tu me dis la vérité, dit Marie en lui caressant la main.
– Bien sûr ! Mais dis-moi un peu : tu t’es offerte à repriser les bas de Mlle Honeybubble ? s’étonna M. Abbey.
– Non, papa. Mais elle a dit que si j’étais bien occupée, cela m’empêcherait d’être misérable ; et je n’ai pas osé lui dire que je n’étais pas misérable, parce qu’elle m’aurait dit que c’était impoli de la contredire. Oh ! Papa, pourvu qu’elle ne revienne plus, termina Marie presque en larmes.
– Allons ! Donne-moi ces bas ; j’irai les lui rapporter ce soir. Je suis sûr qu’elle a de bonnes intentions, mais elle n’est pas sur la bonne voie. Courage, Marie – ne prends pas cet air !
Marie essaya de sourire.
– Je n’ai cet air que quand des personnes du genre de Mlle Honeybubble viennent soi-disant m’encourager. Oh ! Papa, pourquoi est-ce que Dieu permet qu’il existe des gens faits pour ennuyer les autres ?
– Tâchons plutôt de voir la chose sous un autre angle, proposa M. Abbey. Tu devrais en savoir assez pour ne pas parler ainsi. Dieu n’a jamais dit que nous traverserions la vie sans rencontrer aucune difficulté, n’est-ce pas ?
– Non, papa. Mais si seulement Il l’avait dit !
– Qu’a-t-Il promis à ce sujet ?
Qu’Il serait toujours avec nous et qu’Il nous aiderait dans toutes nos difficultés. Mais ce serait beaucoup plus beau s’il n’y avait pas de difficulté du tout.
– Peut-être, mais serions-nous meilleurs pour autant ? Très probablement non, tu le sais. Cette vie est un test pour la suivante, et quand notre entraînement sera achevé, nous n’aurons, au ciel, plus aucune épreuve, je peux te l’assurer.
– Je le sais, papa.
– Eh bien ! Ne crois-tu pas qu’un certain nombre d’épreuves est nécessaire pour le développement harmonieux de notre caractère ? Sans doute. Prends l’exemple des fleurs : elles passent tout l’hiver enfouies profondément dans la terre et, au printemps, elles doivent percer le sol. Écoute bien : elles doivent percer la terre. Ce n’est pas facile ; disons carrément que c’est très dur. Pourtant la plante pousse, vigoureuse et droite, malgré l’opposition qu’elle a rencontrée dans sa croissance.
– Je n’y avais pas pensé.
– Eh bien ! C’est ainsi. Il arrive que des plantes soient trop près de la surface et qu’elles sortent trop vite et trop facilement ; elles risquent alors d’être frêles et délicates. D’autres fois, elles sont enfouies trop profondément et alors elles seront rabougries et tordues – voûtées à force d’avoir dû pousser pour sortir. Vois-tu la ressemblance avec ce qui nous concerne, nous et nos épreuves ? Si nous n’avions pas d’épreuves dans notre vie, rien à endurer ni à combattre, notre caractère, et notre foi aussi, seraient probablement faibles, inconstants. Et ces pauvres gens qui rencontrent une quantité d’épreuves et qui ne savent pas que Dieu veut les aider à les porter, eh bien ! ils deviennent amers, accablés ; leur caractère, leur humeur, sont marqués. Il semble ainsi que quelques épreuves, traversées dans l’esprit qui convient, sont nécessaires au développement harmonieux de notre caractère et de notre foi. D’accord ?
– Oui, c’est juste. Mais je croyais que ma foi était forte.
– Elle l’était jusqu’au moment où Mlle Honeybubble est arrivée. Que s’est-il passé alors ? Une seule de ses paroles a suffi à te faire douter même de ton pauvre vieux père ! dit M. Abbey avec un sourire.
– Oh ! Non, papa, se récria Marie.
– Enfin ! Tu m’as demandé si j’avais menti – juste pour te donner du courage – en te disant que tu pourrais bientôt t’asseoir. C’est bien exact ?
– Oui, je comprends. C’est beaucoup plus clair maintenant. J’étais couchée là ; tout le monde était gentil pour moi, tout allait bien et ma foi commençait à faiblir un peu sans que je m’en aperçoive. Je pensais qu’elle était bien forte, mais elle n’avait pas rencontré d’opposition. Alors Mlle Honeybubble est venue pour mettre ma foi à l’épreuve.
M. Abbey rit.
– C’est bien cela. Ainsi, la prochaine fois que quelque chose se présentera pour t’abattre, souviens-toi que si tu y fais face avec l’aide du Seigneur, ta foi et ton caractère en sortiront fortifiés et alors tout ira bien. La pauvre Mlle Honeybubble n’a aucune idée de ce qu’est la foi chrétienne – elle ne met pas les pieds dans les lieux de culte, elle ne se lie avec aucun chrétien et sa vie ne saurait être présentée comme un modèle à imiter, pour autant que je puisse en juger. Elle estime qu’elle est très bonne en venant te voir, mais ses méthodes sont loin d’être bonnes. En fait, tu peux la classer comme faisant partie des épreuves qui surviennent dans la vie. Et si elle revient, mets ton point d’honneur à être polie et aimable et à ne pas te laisser démoraliser. Tu sortiras alors victorieuse de l’épreuve.
– J’essaierai, papa, dit Marie résolument.
– Donne-moi maintenant ces bas, dit M. Abbey en se levant et en tendant la main. Repriser des bas noirs quand on est couché est mauvais pour les yeux ; je le lui dirai.
– Oh ! Papa – elle sera furieuse.
– J’espère que non, mais je ne veux pas qu’elle t’ennuie avec ce genre de travaux. Je serai bientôt de retour.
Il s’en alla avec les bas soigneusement enveloppés dans un papier. Marie attendit un peu anxieusement son retour. À son soulagement, elle vit qu’il remontait l’allée en riant.
– Qu’a-t-elle dit, papa ?
– Beaucoup de choses, mais nous nous sommes séparés en bons amis, dit-il en riant doucement. Je lui ai un peu parlé de toi et je lui ai aussi indiqué – ce que sans doute tu n’as jamais fait – la source de la force qui t’aide à rester couchée ici toute la journée et jour après jour. Certes elle ne t’aurait pas écoutée si tu avais essayé de lui en parler, mais moi, elle a dû m’écouter. Il se peut qu’elle revienne te voir comme aussi c’est possible qu’elle ne paraisse plus ; mais je ne pense pas qu’elle te rapportera du travail et j’espère qu’elle ne te reprochera plus d’être misérable.
– J’en suis bien contente. Merci beaucoup, papa. Elle est peut-être utile pour mon caractère, mais je ne l’aime pas énormément.
– Mais tu feras un effort avec elle.
– Oh ! Oui ; si elle vient, je m’appliquerai. Mais j’espère qu’elle ne reviendra pas.

16ème samedi

16. Un grand jour

C’était le dimanche de Pâques. Les cloches du village sonnaient à toute volée. Le soleil brillait. Dans le foyer des Abbey régnait l’animation habituelle : il fallait veiller à ce que Jacques soit bien mis (il faisait partie de la chorale), aider Belinda à s’habiller et installer Marie dans sa voiture pour qu’elle puisse assister au culte.
Le portail grinça soudain. Marie releva la tête et vit le docteur monter l’allée.
– Maman ! appela-t-elle, voilà le Dr Baker. J’espère qu’il ne va pas nous mettre en retard !
– Il ferait mieux de ne pas m’arrêter – cela fait des années que nous répétons ces chants, marmonna Jacques en attrapant son manteau et en filant. Il se heurta presque contre le docteur sur le seuil.
– Pardon, monsieur ; bonjour, monsieur ! lança-t-il en poursuivant sa course.
– Ce qu’il est pressé ! commenta le docteur en entrant.
– Il doit chanter, vous comprenez, expliqua Marie. Il faut qu’il soit à l’heure.
– Je sais bien qu’il chante, dit le docteur. Je m’amuse souvent à l’observer. Parfois il chante ; d’autres fois, il semble penser à tout autre chose ; d’autres fois encore, je me demande s’il ne va pas s’endormir. Mais dis-moi, est-ce qu’il emporte ses souris blanches avec lui ?
– J’espère que non, répondit Mme Abbey occupée à démêler la chevelure bouclée de Belinda.
– Elles sont très gentilles, dit Belinda dont la tête oscillait de gauche et de droite, suivant les coups de brosse. Maman me dit toujours d’être sage comme une petite souris, et les souris de Jacques sont sages comme moi. Alors, c’est bien, n’est-ce pas ?
– En fait, je ne suis pas venu pour discuter de cela, dit précipitamment le docteur. Je suis venu demander à Marie si elle comptait sortir ce matin.
– J’aimerais bien. C’est Pâques.
– Je le sais. Toutes les jonquilles devant mon jardin ont été raflées pour des décorations florales. C’est sûr que c’est Pâques. Et naturellement tu as envie de sortir. N’aimerais-tu pas essayer de t’asseoir, pour changer un peu ?
Marie, de joie, faillit éclater en larmes. Il y avait des mois qu’elle n’avait pas été assise – presque une année.
– Oh ! Vous permettez ?
– Nous allons voir. Commençons par fixer le dossier de la voiture.
Il entreprit d’ajuster le dossier. Mme Abbey termina vite de nouer le ruban de Belinda pour aller l’aider et M. Abbey abandonna son chapeau qu’il était en train de brosser pour leur prêter main forte. Marie, couchée, les observait. Quand le docteur fut satisfait, il la souleva et, très délicatement, l’installa, en position assise, dans la voiture.
– Comment te sens-tu ?
– Plutôt drôle, dit Marie en riant. Ma tête est un peu bizarre, mais je suis si contente.
– Pas mal au dos ?
– Oh ! Non.
– Dans ce cas, c’est en ordre. Et maintenant, nous allons t’emmener ; tu pourras voir tout ce qui se passe. Mais, Marie, si tu ressens la moindre fatigue ou la moindre petite douleur dans le dos, fais-nous tout de suite signe, à moi ou à tes parents, et nous te recoucherons. La première fois, tu en auras vite assez.
– Entendu !
Ils rencontrèrent beaucoup de monde en chemin et chacun se réjouissait qu’en ce jour de Pâques, un si grand pas ait été franchi vers la guérison complète. Nora et sa maman, Mme Fitton, et Doris et Jean avec leur mère, arrivaient en groupe et aidèrent à pousser le carrosse jusque dans la salle. Anne était évidemment là avec ses parents ; et Raoul aussi…
Jacques était déjà parti lorsque le docteur avait suggéré que Marie pourrait être assise, aussi eut-il un choc en la voyant : il resta bouche bée et yeux écarquillés. Marie lui adressa son plus beau sourire ; elle lui aurait volontiers fait des signes. Jacques regarda encore plusieurs fois dans sa direction pour s’assurer qu’elle était véritablement assise et qu’il n’avait pas rêvé.
Marie chanta de tout son cœur et écouta avec recueillement les prières. Elle ne put s’empêcher de repenser à son premier dimanche à la maison après son accident, alors que, couchée dans son lit, elle avait essayé de se joindre en esprit à ceux qui étaient rassemblés là. Cela paraissait si vieux maintenant. Son cœur débordait de joie et de reconnaissance.
Avant la méditation, le docteur se glissa sans bruit derrière Marie.
– J’aimerais que tu écoutes étendue, murmura-t-il. Je te redresserai avant la fin.
Il relâcha le dossier et Marie constata qu’elle était toute heureuse d’être de nouveau couchée un moment. Elle n’avait pas senti la fatigue qui apparemment l’avait gagnée.
La méditation porta sur la résurrection, la joie de ces quelques-uns, si longtemps auparavant, lorsque leur deuil avait été changé en joie, parce que leur Seigneur et Maître n’était pas resté dans la mort, mais était ressuscité. Elle essaya de s’imaginer qu’elle marchait dans ce jardin pour aller voir le corps mort de Jésus et trouvait le sépulcre vide et les anges. Et puis, mieux encore, qu’elle voyait le Seigneur Lui-même et découvrait qu’Il aimait toujours ceux qui L’avaient aimé et qu’Il pensait encore à eux.
– Un jour je Le verrai aussi, se dit Marie. Un jour, je Le verrai véritablement et Il me parlera et m’appellera par mon nom. C’est merveilleux. Il y a des millions et des millions de personnes dans le monde et Il les connaît toutes. Il les connaît par leur nom et sait tout ce qui les concerne. Il m’a aidée pendant tout ce temps et maintenant, je suis presque guérie et Il continuera à m’aider lorsque je pourrai de nouveau marcher et aller à l’école. Et quand je serai grande et que, comme M. Scott a dit, je serai dans le monde, Il se souviendra encore de moi et m’aidera. Ensuite, je m’en irai vers Lui et je Le verrai.
Le Dr Baker vint l’aider à se rasseoir avant le dernier cantique. Puis ce fut la sortie, au soleil. Le Dr Baker eut un court entretien avec Mme Abbey ; il lui expliqua combien de temps Marie pourrait rester assise chaque jour.
– Elle sera bientôt de nouveau sur ses jambes, constata-t-il gaiement. Elle a été très sage et a fait de grands progrès. J’aimerais pouvoir en dire autant de tous mes malades.
M. Scott les rejoignit bientôt.
– Je t’ai vue depuis ma place et cela a été la plus grande surprise de ma vie ! s’exclama-t-il. J’en ai presque oublié ce que j’avais à dire quand je t’ai vue assise. Eh bien ! Marie, c’est magnifique ! Tu vas pouvoir reprendre une vie normale avant d’avoir le temps de t’en apercevoir. Mais tu n’oublieras jamais cette expérience, n’est-ce pas ?
– Il y en a beaucoup qui ne l’oublieront jamais, dit Mme Fitton qui s’était approchée pendant qu’ils parlaient. Marie et sa porte ouverte ont été en bénédiction pour plusieurs. Je ne sais pas ce que nous allons devenir sans elle.
– Mais je serai toujours là ! s’écria Marie.
– Ah ! Oui, mais quand tu auras repris l’école et que tu seras absorbée par tes propres affaires, tu n’auras plus beaucoup de temps pour les personnes en difficultés, remarqua Mme Fitton.
J’espère que je ne serai jamais trop occupée, dit Marie. J’espère que je n’oublierai jamais la bonté de Dieu envers moi, et Sa patience. La moindre des choses, c’est que j’aide autant que je le peux ceux qui ont besoin de moi.
– Je sais que tu le feras, ma chère enfant, dit M. Scott. Et même si ton visage radieux va nous manquer à la fenêtre, nous le verrons dans le village. Je crois qu’on saura toujours où te trouver.
– Sans doute, dit Marie en riant. Le village n’est pas tellement grand.
– Marie a inauguré quelque chose que je compte maintenir, dit Mme Abbey : la porte ne sera jamais fermée, tant qu’il y aura quelqu’un dans la maison ; ainsi tous ceux qui en auront envie, n’auront qu’à entrer. Je suis là en général. Je suis heureuse de penser que Dieu s’est servi de notre maison pour aider des âmes en difficulté et j’aimerais que rien ne les empêche d’entrer : ni barrière, ni serrure, ni verrou.
– Oh ! Comme je suis contente, maman, s’exclama Marie.
L’idée rencontra l’approbation générale. Il était maintenant temps de rentrer chez soi. Anne et Raoul poussèrent le carrosse. Marie s’étendit un instant avant le repas.
– Que c’est amusant d’être assise pour manger et de pouvoir couper seule ma viande, constata-t-elle.
– Je peux couper ma viande – en tout petits morceaux ? demanda Belinda.
– Je te la couperai, ma chérie, offrit Marie. Oh ! Quel bonheur de pouvoir de nouveau m’occuper de Belinda.
– Que tu es bête ! lança Jacques. Tu t’en es tirée pendant assez longtemps sans rien faire et tout est retombé sur moi, mais maintenant je te laisse volontiers la place. Bon succès !
Il taquinait Belinda, parce qu’il était toujours prêt à l’aider ; aussi personne ne releva cette remarque.
– Cette pièce va maintenant bientôt redevenir un salon normal, sans lit, dit Marie ce soir-là.
– Cela va paraître drôle, remarqua Jacques en regardant autour de lui comme pour essayer de se représenter la pièce sans le lit de Marie.
M. Abbey se mit à rire.
– Quand nous avons suggéré d’installer le lit de Marie ici, tu as prétendu que cela allait paraître drôle, et maintenant que nous voulons l’enlever, cela va encore paraître drôle. On n’arrivera décidément jamais à te satisfaire.
Jacques fit une grimace.
– J’ai pris l’habitude de le voir ainsi. J’ai aussi pris l’habitude de voir Marie couchée et, ce matin, cela semblait affreusement drôle de la voir dressée comme une marionnette dans son carrosse.
– Jacques, sois poli avec ta sœur, gronda Mme Abbey.
– Laisse-le, maman, cria Marie. Cela n’a aucune importance. Il n’est pas sérieux.
– Non, ma vieille, je ne suis pas sérieux, dit Jacques dans un élan d’affection. Je serai joliment content quand tu seras tout à fait guérie – c’est très sérieux.
– Est-ce que je vous ai beaucoup dérangés, maman ? demanda Marie en souriant, sûre de la réponse.
– Pas du tout, ma chérie.
Nous pouvons maintenant regarder en arrière et discerner les bénédictions renfermées dans tout ce qui est arrivé, dit M. Abbey. Vous savez que Dieu peut faire tourner tout ce qui arrive en bénédiction, si nous le Lui apportons. Nous pouvons penser d’une chose qu’elle n’est pas juste et la souhaiter différente, mais si nous la plaçons devant Dieu et Lui demandons de la prendre et de s’en servir selon Sa volonté, il en résultera assez rapidement une bénédiction. Voilà comment Dieu agit. Certes aucun de nous n’aurait souhaité que Marie ait un accident et pourtant par ce fait, il y a eu de la bénédiction non seulement pour nous, mais aussi pour des étrangers. Nous le voyons maintenant.
– Je suis sûre que j’ai appris plus ces quelques derniers mois que toutes les années précédentes, dit Marie. C’est comme si j’avais été à l’école du Seigneur Jésus.
– C’est la bonne manière de considérer les épreuves, dit M. Abbey. À l’école du Seigneur Jésus – il ne peut résulter que du bien.

D’après Eilen Heming

FIN !

 

 

LE WEEKEND PROCHAIN TU TROUVERAS UNE NOUVELLE HISTOIRE :

LA RUE DU PÈLERIN !