IMG_6426

 

LA FORTUNE D’ALBERT

Ou les meilleures richesses

1er samedi

Chapitre 1

Par un magnifique après-midi d’automne, deux jeunes garçons étaient allés cueillir des noisettes dans les bois voisins de leur village. Leurs paniers furent bientôt à moitié pleins, mais ce n’était pas assez pour eux et ils continuèrent leurs recherches.
Le plus jeune des deux, Albert Hardouin, beau garçon fort, intelligent et gai, dit à son camarade, tout en cueillant rapidement des noisettes, qu’il avait la ferme intention de faire une grande fortune.
– Et tu veux commencer, je pense, avec la vente de ces noisettes !
– Allons, ne te moque pas de moi. Tu peux me croire, j’ai l’intention de faire rapidement fortune et d’être un jour un homme très riche.
– Comme le monsieur du château ?
– Peut-être, je ne dis pas non !
– Tu m’amuses ! C’est bien probable, alors que ton père n’est qu’un petit maître d’école primaire dans un village !
– Je te prie de ne pas parler ainsi de mon père, il n’y a pas un homme qui arrive à sa cheville, et, quand je serai riche, il aura tout ce qu’il pourra désirer !
– Enfin, comment veux-tu y arriver ?
– Je n’en sais rien, dit Albert d’un ton moins excité.
Car il sentait qu’après l’avoir entendu parler avec tant d’assurance, Sylvain devait s’attendre à apprendre qu’il avait un plan tout prêt pour réaliser ses désirs. Il n’aurait pas voulu lui laisser croire que c’était un simple château en Espagne.
Alors il reprit courageusement :
– Il y a mille moyens de faire fortune et je saurai bien trouver le meilleur. J’ai entendu dire à mon père que le propriétaire actuel du château a fait la sienne en inventant une nouvelle couleur, et maintenant il nage dans l’or ! Je suis certain que je trouverai aussi quelque bon moyen de gagner beaucoup d’argent, tu peux en être sûr !
– Quand tu l’auras trouvé, fais-le-moi savoir et je viendrai m’associer avec toi ! dit Sylvain en riant.
Sylvain était un garçon, qui ne pensait qu’au moment présent, quoiqu’il fût plus âgé qu’Albert et qu’il dût déjà travailler dans la ferme de son père.
Cette conversation fut interrompue par le passage d’un écureuil qui sautait de branche en branche. Albert voulut attraper la charmante bête, mais elle était plus agile que lui et il la perdit bientôt de vue. Cependant elle lui avait rendu service, car en la poursuivant il arriva près d’un noisetier bien plus couvert de fruits qu’aucun de ceux qu’il avait vus précédemment.
– Hourra ! s’écria-t-il, voici une vraie fortune !
Naturellement Sylvain s’empressa d’arriver pour aider à cueillir ces belles noisettes, et les garçons furent tellement occupés qu’ils ne pensèrent plus à causer.
Lorsqu’il commença à faire sombre, ils se dirigèrent vers le village, portant leurs paniers tout pleins et fort contents du résultat de leur après-midi.
La maison d’école et le logement de l’instituteur se trouvaient un peu en dehors du village. Le petit jardin devant l’habitation était parfaitement tenu et tout paraissait très paisible lorsque les garçons y pénétrèrent.
La mère d’Albert était morte à sa naissance, mais son père le soignait avec tant de tendresse, que le garçon n’avait jamais ressenti cette grande perte. Ce père était donc tout pour son enfant qui le lui rendait bien ; ils n’auraient pu être plus étroitement liés. Ils vivaient seuls dans cette maison isolée, mais une voisine venait deux fois par semaine nettoyer la maison bien à fond et laver le linge. Elle était justement dans la cuisine, occupée à repasser, lorsqu’Albert entra, et le premier mot de celui-ci fut :
– Où est mon père ?
– Il est allé à Allières.
– À Allières ? Il ne m’en avait rien dit ! s’écria le jeune garçon.
Car son père lui disait en général tout ce qu’il avait l’intention de faire.
– Il reviendra de bonne heure, m’a-t-il dit, mais il était absolument nécessaire qu’il y aille.
Albert la regarda avec anxiété, mais il ne questionna pas plus et retourna très attristé dans la chambre à côté. Il se souvenait que, depuis quelques jours, son père n’était pas comme d’habitude, et il craignait quelque malheur. Ce n’était pas naturel qu’il fût allé à Allières sans l’en prévenir.
Sylvain triait les noisettes ; cette occupation fît bientôt oublier à Albert son anxiété ; et il se mit à plaisanter avec son camarade comme s’il n’y avait rien de pénible dans ce monde.
– Eh bien, dit enfin Sylvain, il faut que je m’en aille ! Je dois faire rentrer les vaches et c’est bien le moment ! Mon père est très sévère pour cela ! C’est agréable d’être comme toi et de n’avoir rien à faire !
– Rien à faire ! Mais je t’assure que je n’ai pas un moment à perdre. Il faut que je scie du bois, que je cultive le jardin, car autrement nous n’aurions point de légumes, et papa entend que tout soit parfaitement bien fait !
– Mais tu vas encore à l’école ! Il y a bien longtemps que je l’ai quittée, moi ! Vas-tu continuer jusqu’à ta majorité ?
Albert se mit à rire, et il répondit :
– Mon père désire que j’apprenne tout ce qu’il peut m’enseigner. Il dit qu’on ne peut pas en savoir trop et, tu comprends, si je veux faire fortune, il faut que je m’instruise le plus possible !
– Je ne vois pas à quoi te serviront, pour cela, la géographie, l’histoire et les mathématiques ?
– Je ne sais pas, mais il paraît que tout cela est utile. Tu comprends, si je ne connaissais pas la géographie, je ne pourrais pas faire du commerce avec les pays étrangers, ni savoir d’où il faut faire venir les marchandises qui me seraient nécessaires ! Et si je n’étais pas bien au courant de la comptabilité, comment pourrais-je m’assurer qu’on ne me trompe pas ? Ce que je voudrais, ce serait de connaître les langues étrangères, mais mon père ne peut pas me les enseigner, ne les parlant pas lui-même.
Sylvain regarda avec étonnement son compagnon, qui mettait beaucoup d’ardeur à lui exposer cela. Quant à lui, il n’avait aucun désir d’en savoir davantage, et ne pouvait comprendre Albert qu’à moitié. Il était allé à l’école et y avait appris tout ce qu’on l’obligeait à apprendre, mais rien de plus ! Il savait, naturellement, lire et écrire, mais jamais il n’aurait eu envie de prendre un livre, de sorte que, dans ses moments de loisirs, il flânait autour de la maison de son père ou allait plus loin dans la campagne. C’était ce qu’on appelle « un bon garçon », un aimable compagnon, mais qui ne partageait en rien les aspirations d’Albert.

2ème samedi

Chapitre 2

Dès qu’il fut parti, Albert se mit à préparer ses leçons pour le lendemain ; mais la nuit arrivait si rapidement qu’il alla s’installer à la cuisine pour profiter de la lumière qui y était allumée. Mme Michel, la voisine, était encore occupée à repasser, et Albert admira le linge qui devenait lisse sous le fer.
– Ce doit être bien amusant de repasser, lui dit-il, et c’est charmant de voir ces objets froissés devenir lisses sous votre fer.
– Cela les change bien, en effet, et il est toujours agréable d’avoir tout propre et en ordre autour de nous ; d’ailleurs c’est une manière de glorifier Dieu.
– Vous pensez donc que Dieu désire que nous fassions tout avec soin et avec goût ?
– Certainement. Crois-tu que Dieu aurait mis tant de beauté dans ce monde s’Il n’avait pas eu l’intention que nous aimions le beau et que nous en jouissions ? Vois toutes les belles fleurs que Dieu a créées et toutes les belles couleurs qui ornent même les feuilles ! Et, quand la neige tombe, comme elle est belle avant que l’homme la salisse ! Même la glace forme des dessins charmants sur nos fenêtres !
– Oui ! Hier encore papa me disait que chaque flocon de neige est un cristal en lui-même.
– Ah ! Je suis sûre que plus on étudie les œuvres de Dieu, plus on les trouve belles !
La brave femme continua à repasser un moment en silence, puis elle reprit :
– Je suis convaincue que tous les enfants de Dieu devraient s’arranger pour avoir tout, autour d’eux, aussi joli et agréable que possible ! Je sais bien qu’une pauvre femme, chargée de beaucoup d’enfants, ne peut jamais avoir les choses aussi belles qu’elle le voudrait. Mais on peut au moins être propre et en ordre, et la Parole de Dieu nous dit : « Quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu ».
– Eh bien, madame Michel, moi j’ai l’intention de faire tout de la meilleure manière possible, car je veux devenir riche.
– J’en suis bien contente, et j’espère que tu réussiras.
– Vraiment ? C’est bien aimable de votre part. Quand j’ai dit la même chose à Sylvain Nicolas, il s’est mis à rire et a eu l’air de penser que cela n’arriverait jamais.
– Je crois que tu pourras réussir, si tu t’y prends de la bonne manière. Mais il y a deux sortes de richesses, Albert, et j’espère que tu auras les meilleures.
– Deux sortes ? Que voulez-vous dire ?
– Il y a des richesses qui peuvent disparaître, et il y a aussi des richesses durables.
– Oh ! Je veux avoir une fortune qui me restera ! Des richesses qui risquent de disparaître ont bien peu de valeur, je veux mieux que ça !
– Je l’espère, je l’espère vraiment, dit la femme en changeant de fer.
Albert ne répliqua pas tout de suite. Il sentait qu’il y avait une signification cachée dans les paroles de Mme Michel, mais il ne comprenait pas bien ce qu’elle voulait dire.
Il se tut et reprit ses leçons, de sorte que le silence ne fut plus interrompu que par le bruit du fer sur le linge.
Bientôt Albert leva la tête et, se tournant vers Mme Michel :
– Mon père a-t-il dit quand il rentrerait ?
– Non, il a dit qu’il n’en était pas sûr, mais qu’il tâcherait de ne pas rentrer trop tard.
– Connaissiez-vous ma mère ? Oh ! Que je voudrais qu’elle soit encore en vie !
– Ah ! Oui, je la connaissais et je l’ai soignée jusqu’à sa mort. Je n’ai jamais vu une femme meilleure et plus charmante. C’est elle qui était riche !
– Elle était riche ! Que voulez-vous dire ?
– Elle était riche en foi et en bonnes œuvres. Ce sont là les richesses qui durent éternellement. Tu ne seras jamais riche éternellement, à moins que tu n’obtiennes ces richesses-là.
– Le monsieur du château est bien riche, et pourtant il n’est pas… vous savez ce que je veux dire, il ne semble pas être un croyant.
– Oui, je crains bien, en effet, qu’il ne soit pas un enfant de Dieu, et alors je le considère comme un très pauvre homme. Il est riche en biens terrestres, mais cette terre ne durera pas toujours. Il est donc bien important de posséder des richesses qui ne nous quitteront pas. Il vaut mieux être pauvre ici-bas et riche dans le monde à venir, que riche sur cette terre et pauvre à toujours.
– Mais est-ce que tous les gens riches ici-bas seront pauvres pour l’éternité ?
– Oh ! Non, Dieu donne quelquefois à ses enfants des richesses dans ce monde, comme des talents qu’ils doivent faire valoir à Son honneur et à Sa gloire. Ceux des enfants de Dieu qui ont des richesses sur cette terre, se considèrent comme des économes, et ils estiment leur argent comme la partie la plus infime de leur fortune. Un chrétien fort riche perdit tout ce qu’il avait par la faute de banquiers infidèles. Un de ses amis, le rencontrant peu après, lui dit : « J’ai appris avec grand chagrin que vous aviez perdu tout ce que vous possédiez ». « Vous vous trompez, répondit-il, je n’ai pas tout perdu. Je n’ai perdu ni mon Sauveur, ni la paix que me donne mon Dieu, ni mon espérance céleste ; et, sur la terre, je n’ai perdu ni ma femme, ni mes enfants, ni ma santé, ni ma raison, ni mes meilleurs amis ». Tu vois donc qu’on peut avoir bien des richesses tout en possédant peu d’argent.
– Cependant l’argent est une bonne chose, on ne peut pas s’en passer !
– Oui, l’argent est une bonne chose quand on sait bien s’en servir. Mais il n’est bon à rien si l’on veut seulement l’amasser ou mal l’employer. Au contraire, l’argent est une vraie bénédiction, si on le dépense convenablement sous le regard du Seigneur. Cependant je crois que les gens les plus heureux sont ceux qui ont juste ce qu’il leur faut pour vivre.
– Quant à moi, madame Michel, je voudrais avoir plus que cela !
– Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi, Albert, cela pourrait te ruiner l’âme et le corps. Recherche les richesses durables et laisse à Dieu le soin de te donner ce qu’Il jugera le meilleur pour toi ici-bas. Tiens, prends cette Bible, et lis les versets 17 à 21 du chapitre 8 des Proverbes.
Albert obéit et lut à haute voix : « J’aime ceux qui m’aiment ; et ceux qui me recherchent me trouveront. Avec moi sont les richesses et les honneurs, les biens éclatants et la justice. Mon fruit est meilleur que l’or fin, même que l’or pur ; et mon revenu meilleur que l’argent choisi. Je marche dans le chemin de la justice, au milieu des sentiers de juste jugement, pour faire hériter les biens réels à ceux qui m’aiment, et pour remplir leurs trésors ».
Voilà la vraie fortune, ajouta Mme Michel, puisses-tu la rechercher et l’obtenir.
Albert ne répondit rien. Il resta assis, avec ses livres sur les genoux et les yeux fixés sur le feu, jusqu’à ce que, tout à coup, il entendît un pas bien connu sur le chemin, et, se levant, il courut au-devant de son père.

3ème samedi

Chapitre 3

M. Hardouin était un homme grand, maigre et à l’expression très anxieuse, fort différente de celle de son fils. Il entra lentement et s’assit dans son fauteuil, comme s’il était à bout de forces.
– N’es-tu pas bien, papa ? lui demanda affectueusement Albert.
– J’ai fait une grande course, mon enfant, et je serai mieux après avoir soupé.
Albert, qui avait l’habitude de servir son père, eut vite fait le café au lait qui composait, avec du pain et du fromage, leur repas du soir.
Mme Michel mit son fer à repasser de côté et plia soigneusement le linge qui restait encore, sans prononcer un seul mot. Seulement, au moment où elle mettait son chapeau, elle dit :
– Je suppose, M. Hardouin, que vous avez pu terminer votre affaire ? Cela paraît vous avoir terriblement fatigué.
– Oui. Le résultat a été justement ce que j’attendais ; mais cela m’afflige davantage pour les autres que pour moi-même.
Dieu peut prendre soin des autres encore mieux que vous ne pouvez le faire vous-même, répondit-elle. Il sait mieux que nous ce qui nous convient.
– Sans doute, mais il est souvent bien difficile de le réaliser.
Mme Michel n’ajouta rien, car elle remarqua qu’Albert prêtait l’oreille, mais elle soupira en pensant : « Pauvres gens ! »
En rentrant chez elle, elle dit à son mari :
– Je crains que M. Hardouin ne soit fort mal. Depuis longtemps il se sentait peu bien, mais il ne voulait pas l’avouer. Aujourd’hui il est allé à la ville consulter le docteur Fourrier ; il vient de rentrer et, d’après son expression, il doit avoir appris de bien mauvaises choses sur sa santé, car il avait l’air tout à fait écrasé en arrivant, mais Albert était là et je n’ai pu le questionner.
– Ce sera un coup terrible pour ce garçon, si son père est sérieusement atteint, répondit M. Michel. Je n’ai jamais vu une intimité pareille entre un père et son fils.
Pendant ce temps Albert et son père causaient ensemble. Le pauvre garçon avait très bien compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas, et il se sentait fort mal à l’aise ; aussi, dès qu’il eût débarrassé la table du souper, il vint s’asseoir tout près de son père et lui demanda :
– Qu’y a-t-il, papa ? Quelque chose ne va pas, je le sens.
M. Hardouin posa sa main sur la tête de son fils et lui dit :
– Tu as souvent parlé de faire fortune, aimerais-tu aller chez ton oncle Jacques et faire un apprentissage de commerce ?
– Je serais très content de faire un apprentissage de commerce, papa, mais je ne voudrais pas te quitter. As-tu la pensée de m’envoyer loin de toi ?
– Non, mon enfant, mais il se pourrait que ce soit moi qui te quitte ; en effet, il faut que je te le dise, le docteur trouve que j’ai une maladie de cœur fort avancée.
M. Hardouin ne put en dire davantage, car il fut effrayé de l’expression de son fils.
Albert fit un effort surhumain pour se contenir et ne pas éclater en sanglots, et il parla seulement quand il sentit qu’il pourrait le faire d’une voix tranquille. Alors il dit :
– Le docteur peut se tromper, papa, et avec des soins tu te remettras. Les médecins se trompent souvent.
– Peut-être, dit M. Hardouin, afin de ne pas trop accabler son enfant.
Dès qu’il le put, Albert se hâta de s’échapper un moment pour donner libre cours à sa douleur. Ce fut terrible, car son père était tout pour lui ; mais il se reprit à espérer, et, quand il rentra dans la cuisine, il était bien plus calme que son père n’aurait osé l’attendre.
Les jours et les semaines s’écoulèrent sans amener de changements dans leur vie. M. Hardouin continuait de tenir son école, et son fils faisait tout ce qui était en son pouvoir pour lui éviter de la peine, soit en classe, soit à la maison. Il se réveillait longtemps avant son père, pour que tout fût prêt au moment où celui-ci se levait ; et ils ne parlèrent plus jamais ensemble de sa santé. M. Hardouin en parlait certainement avec Mme Michel ; mais ils ne le faisaient jamais devant Albert, et le jeune garçon en vint à espérer que ce que lui avait dit son père n’avait été qu’une fausse alerte.
L’hiver fut précoce ; il y eut abondance de neige et de gel, aussi Albert et son ami Sylvain allaient, dès qu’ils en avaient le temps, glisser ou patiner sur l’étang.
Un soir, comme il rentrait rempli de joie après cet exercice, son père lui demanda :
– Que diras-tu de vivre en ville ? Ce sera une grande différence pour toi, habitué comme tu l’es à la campagne ?
– Je suis sûr que je ne l’aimerai pas du tout ; la seule consolation, c’est qu’on peut y gagner beaucoup d’argent.
– Peut-être. Ton oncle passe pour un homme qui a fait de bonnes affaires ; il m’en a voulu autrefois, parce que je n’ai pas voulu entrer comme lui dans le commerce ; mais mes goûts ne me portaient pas du tout de ce côté-là. La vie à la campagne a toujours eu bien plus d’attrait pour moi. Je crois que toi, tu sauras te tirer d’affaire, car tu as plus d’initiative que moi. Seulement, mon enfant, je t’en prie, ne permets pas aux richesses de ce monde de t’aveugler. J’ai trop négligé moi-même de chercher mon trésor dans le ciel. Toi, mon fils bien-aimé, fais mieux que ton père dans ce sens-là et cherche premièrement le royaume de Dieu et Sa justice, sachant que toutes les choses qui te sont nécessaires te seront données par-dessus.
Ce furent les dernières paroles qu’Albert entendit sortir de la bouche de son père. Il n’avait pas paru plus mal ce soir-là, mais le lendemain matin il était mort !
Au premier moment, Albert fut inconsolable, mais tous les voisins l’entourèrent amicalement et, dès le même soir, son oncle arriva, appelé par télégramme, d’après les instructions que le père, sachant que sa fin arriverait subitement, avait données à Mme Michel.
M. Jacques Hardouin formait un grand contraste avec son frère. Il était fort, actif, énergique, tout à fait un homme d’affaires, et savait exactement tous les arrangements qu’il fallait prendre. Il ne pouvait guère s’arrêter, parce que ses affaires l’attendaient, mais il avait promis à son frère de s’occuper d’Albert et il entendait le ramener avec lui.
Il décida que l’on vendrait tout ce qui restait. Albert demanda à garder le fauteuil où son père s’asseyait ordinairement, une petite armoire dans laquelle il rangeait des collections de botanique, les livres de sa mère et un certain nombre d’autres choses qui étaient pour lui comme des trésors. Mais son oncle trancha la question en disant :
– Pas de ça ! Ce sont des vieilleries et je ne puis en remplir ma maison ! Tu prendras tes habits et quelques livres, si tu veux, mais il faut vendre tout le reste ! L’argent te sera utile jusqu’à ce que tu puisses en gagner. Moi, j’ai commencé la vie avec rien, et, à force de travail, j’ai obtenu une bonne position. Tu auras plus que moi pour commencer et tu dois réussir d’autant mieux.
Albert n’insista pas ; mais, en allant dire adieu à Mme Michel, il lui confia combien il était chagriné de ne pouvoir conserver aucun des souvenirs de la maison paternelle. Mme Michel l’écouta avec sympathie ; elle savait que ces choses n’avaient pas seulement une valeur matérielle, mais que de tels souvenirs pourraient être utiles au jeune garçon pour le préserver des tentations de la ville.
Cet aperçu du caractère de l’oncle Hardouin lui faisait craindre que le jeune garçon ne fût désormais influencé de manière bien différente qu’il ne l’avait été jusqu’ici. Ne voulant pas le décourager, elle lui dit affectueusement :
– Je suis fâchée que ton oncle n’ait pas la place chez lui pour que tu puisses garder ces souvenirs de ton père ; mais je crois que je pourrai t’aider en cela. Tu me diras quels sont les objets que tu aimerais garder ; j’en dirai un mot aux voisins qui ont aimé ton père et qui lui sont reconnaissants de la peine qu’il a prise pour instruire leurs enfants ; nous nous mettrons d’accord pour acheter ces objets et, quand tu auras la place de les loger, tu pourras venir les reprendre.
– Merci, madame ! dit Albert avec reconnaissance. Je vous les paierai dès que je le pourrai, car j’espère faire bientôt fortune, et je vais beaucoup travailler pour cela.
– J’espère que tu réussiras, mon ami ; fais toujours le mieux possible tout ce que tu entreprendras ; mais quant à faire fortune, c’est une autre chose, et je ne crois pas que je puisse te souhaiter d’en arriver là. Cherche avant tout les richesses célestes, et, au milieu des tentations du monde, conserve ton cœur pur en te donnant entièrement au Sauveur.

4ème samedi

Le jour suivant, Albert et son oncle se mirent en route. Le voyage était assez long et nouveau pour Albert, qui ne s’était guère éloigné de son village jusqu’alors. Au départ, il était extrêmement triste, car il quittait tout ce qu’il avait aimé depuis sa naissance, et il sentait qu’aucun lieu ne pourrait jamais être pour lui comme son village natal. Il souffrait surtout en pensant qu’il ne reverrait plus son bien-aimé père, mais il était content de faire ce que celui-ci avait lui-même décidé.
Plus tard il se trouva seul dans le compartiment avec son oncle, et il aurait aimé que M. Hardouin lui parlât de sa famille et le mît au courant de ses intentions à son égard. Il sentait que, si c’était avec son père qu’il avait voyagé, celui-ci lui aurait indiqué les divers endroits que l’on traversait et lui aurait expliqué une quantité de choses ; mais son oncle était enfoncé dans ses propres pensées et ne faisait aucune attention à lui.
Pour rompre ce silence qui l’oppressait, il s’aventura enfin à dire :
– Est-ce encore très loin ?
– Nous en avons encore pour une bonne heure, répondit l’oncle en se tournant brusquement, comme s’il s’était tout à coup rendu compte de la présence de son neveu.
Puis il reprit au bout d’un moment :
– Que sais-tu faire ? As-tu été habitué au travail ?
– Je m’occupais du ménage à la maison, mais je n’ai jamais travaillé au dehors. Mon père tenait surtout à ce que j’apprenne tout ce qui était possible.
– Ah ! Il voulait faire de toi un savant ?
– Oh ! Non. Mais il disait que l’instruction est toujours une bonne chose, et il m’en a donné autant qu’il a pu.
– Oh ! Ton père n’a jamais été pratique. Si l’on t’avait mis plus tôt au travail, tu aurais déjà gagné une bonne somme.
– Mais peut-être que je pourrai mieux travailler maintenant, grâce à ce que mon père m’a enseigné, dit timidement Albert.
M. Hardouin regarda attentivement son neveu et lui dit plus affectueusement :
– Cela se peut. Ton père était le meilleur homme que j’aie connu, quoiqu’il n’eût aucune idée de la manière de gagner de l’argent. Connais-tu l’arithmétique ?
– Oh ! Oui, et je l’aime beaucoup.
– C’est bien ; je pense que tu as compris que tu devras maintenant travailler ferme, et, si tu sais bien calculer, cela te sera utile.
– Est-ce que ma cousine Clarisse travaille aussi dans le magasin ?
– Oui, elle a une dizaine d’années de plus que toi, et c’est elle qui tient la comptabilité. C’est une bonne femme d’affaires. Mon opinion est que, jeune ou vieux, il faut s’attacher à son travail. Si chacun faisait cela, il n’y aurait pas autant de pauvres ! Chacun, en y mettant de la bonne volonté, doit pouvoir gagner sa vie, et ceux qui ne travaillent pas n’ont pas le droit de manger.
Albert ne répondit rien ; il trouvait que son oncle avait une manière de juger les choses bien différente de celle de son père. Heureusement, la fin du voyage approchait. On vit bientôt au loin de longues rangées de maisons et une quantité de cheminées, d’où s’échappait une fumée noire, et bientôt ils se trouvèrent dans l’atmosphère brumeuse qui entoure toujours les grandes villes industrielles.
Le train s’arrêta dans une gare immense, et alors tout fut pour Albert bruit et confusion, car les voyageurs s’empressaient de rassembler leurs bagages et de s’éloigner.
L’oncle pensa qu’Albert pouvait bien porter sa valise et, marchant le premier, il s’engagea d’abord dans une rue étroite, puis passa sur un pont au-dessus d’une rivière sillonnée de bateaux. Albert aurait bien aimé s’arrêter pour regarder, car c’était le soir, et les lumières des diverses embarcations se reflétant dans l’eau faisaient un effet charmant. Mais son oncle continuait à marcher rapidement devant lui, et le jeune garçon était presque obligé de courir pour ne pas le perdre de vue. Enfin ils arrivèrent à une grande place et entrèrent dans un beau magasin d’épicerie, sur la porte duquel Albert eut juste le temps de lire en lettres dorées : HARDOUIN.
Son oncle traversa le magasin, se dirigeant tout droit vers le bureau qui était au fond. Il se mit tout de suite à causer avec animation avec un homme qui était là, mais personne ne fit attention à l’orphelin, qui s’était assis à l’entrée du magasin avec sa valise, jusqu’à ce qu’une voix agréable lui dît enfin :
– Es-tu mon cousin Albert ?
Albert tressaillit, se leva bien vite et répondit qu’il était en effet Albert. Sa cousine lui dit de la suivre et, le faisant passer derrière le magasin, elle le mena au premier étage, dans une jolie pièce où le souper était servi.
– Mon père est occupé avec l’employé pendant un moment encore, mais je crois que maman pourra bientôt venir. Ah ! La voici ! – Maman, voici Albert qui est arrivé. Dans quelle chambre doit-il aller ?
– Dans la petite mansarde tout en haut des escaliers, répondit la nouvelle arrivante, qui considérait Albert sans lui dire une seule parole de bienvenue.
Et, le regardant d’un œil scrutateur :
– Tu as l’air capable. Es-tu décidé à bien travailler ?
– Oh ! Oui, certainement. Je ferai tout mon possible.
– C’est cela ! dit Clarisse affectueusement. Viens, je te montrerai ta chambre pour que tu puisses te rafraîchir avant le souper ; tu dois en avoir besoin après ce long voyage.
Albert prit sa valise et suivit sa cousine, sentant son cœur plein de reconnaissance pour les manières affectueuses de celle-ci.
La petite mansarde dans laquelle elle le conduisit était bien triste en comparaison de la jolie chambre qu’il avait eue chez son père. Mais Albert était décidé à ne pas considérer le mauvais côté des choses. Il regarda dehors et ne vit qu’une ruelle étroite, des toits et des cheminées à perte de vue ; il se demandait à quelle distance il était maintenant de la campagne, des prés et des bois. Il trouvait que sa tante avait été bien froide à son égard, et il était prêt à pleurer lorsque, se souvenant du conseil de sa cousine, il se mit à se laver la figure et les mains.
Cela lui fit du bien. Il redescendit à la salle à manger, et n’y trouva que Clarisse.
– Nous allons prendre notre souper tous les deux, lui dit-elle, mon père n’est pas encore prêt et ma mère est redescendue vers lui. Voici une bonne tasse de café. Veux-tu une tranche de jambon ? Prends du pain et du beurre.
Et Clarisse causait gaiement, cherchant à mettre son cousin à l’aise. Le café lui fit du bien, il sentit qu’il avait faim, et il mangea de bon appétit. Sa cousine lui disait :
– Je suis si contente que tu sois venu, car je n’ai ni frère, ni sœur, et tu es mon seul cousin. Nous serons bons amis ; tu le veux bien, n’est-ce pas ?
Albert, enchanté, répondit :
– De tout mon cœur, car je n’ai non plus aucun proche parent, excepté vous !
– Je suis bien plus âgée que toi, reprit Clarisse, et je travaille depuis si longtemps dans le magasin que je pourrai te mettre au courant de bien des choses. Je dois beaucoup travailler, car mon père et ma mère ne peuvent supporter qu’on soit paresseux. Ils veulent arriver bientôt à la fortune !
Elle dit cela d’un ton passablement amer, et Albert ne savait que lui répondre. Pourtant il lui dit :
– N’as-tu pas envie aussi de faire fortune ?
– J’aimerais mieux jouir de l’argent que nous possédons. À quoi sert-il d’amasser toujours de l’argent et de ne jamais jouir des choses qu’il pourrait nous procurer ?
– Voilà un peu ce que me disait Mme Michel.
– Qui est Mme Michel ?
– Une de nos voisines. Elle me parlait toujours de la nécessité d’obtenir plutôt des richesses durables.
– Quelles sont ces richesses ?
– Je ne sais pas très bien, mais je crois qu’il en est parlé dans la Bible.
– Oh ! dit Clarisse, je ne sais pas grand-chose de la Bible. Ce serait peut-être mieux si je la connaissais davantage ; mais mon père ne serait pas content si je perdais mon temps à lire ! Veux-tu une autre tasse de café ? Non ? Alors nous ferons bien de descendre, et mes parents pourront monter. Papa ne quitte jamais le bureau sans que l’un d’entre nous ne l’y remplace.
Albert suivit sa cousine en bas. Le magasin était brillamment éclairé et rempli d’une bonne odeur de café grillé. Par les grandes portes du magasin on voyait aussi la rue étincelante de lumière, ce qui était tout nouveau pour le petit provincial.
– À quelle heure se couche-t-on ici ? demanda-t-il à sa cousine.
– Ah ! Pas de longtemps encore, répondit-elle en riant.
– C’est étrange. On va et on vient comme si c’était au milieu du jour !
Clarisse rit en disant :
– Ah ! Tu verras bien des choses auxquelles tu n’es pas habitué !

5ème samedi

Le lendemain matin, M. Hardouin dit à son neveu de se mettre tout de suite au travail et il lui montra ce qu’il devait faire, à la grande joie d’Albert, qui détestait rester inactif. C’était tout nouveau pour lui d’être ainsi occupé dans un magasin ; mais cela lui plaisait. Il avait été convenu que, pendant les trois premiers mois, il ne recevrait rien, mais qu’ensuite, s’il se donnait de la peine, il aurait un petit salaire.
– Naturellement, lui avait dit son oncle, tu devras acheter tes habits et tout ce dont tu auras besoin, à part la nourriture et le logement. Mais, si tu désires réellement faire fortune, suis mon conseil : n’achète jamais rien dont tu puisses te passer, évite toute dépense inutile et épargne tout ce que tu peux !
Albert promit de suivre ce conseil, et il mit à son travail tout son cœur et son énergie.
Pauvre garçon ! Dans son désir de devenir riche, il était en grand danger d’oublier les leçons de son père. Personne dans la maison de son oncle ne semblait se préoccuper de quoi que ce soit en dehors de la vie présente. Son oncle, quoique assez sévère avec lui, le traitait pourtant avec une certaine amitié, mais sa tante était toujours froide et rude. Quant à Clarisse, elle était la bonté même avec son petit cousin et, chaque fois qu’elle pouvait en obtenir la permission de son père, elle le faisait sortir un moment et le conduisait le long de la rivière ou dans un jardin public.
Albert fut attiré vers un des jeunes garçons qui servaient de commissionnaires, David, qui devint bientôt son ami. Il était très complaisant et toujours prêt à aider Albert de toutes manières. Il n’en était pas de même de Dutoit, l’employé principal, qui semblait mettre tout son plaisir à le contrarier et à le trouver en faute.
Un jour que David avait un grand nombre de paquets à porter, on dit à Albert de l’accompagner pour lui aider. Comme ils marchaient ensemble, Albert lui demanda quel était son nom de famille.
– Je m’appelle David Nicolas, répondit-il.
– Tu as dit Nicolas ?
– Eh oui, pourquoi pas ?
– C’est que mon meilleur ami dans mon village s’appelait Sylvain Nicolas, et je suis étonné d’entendre que tu as le même nom.
– Comment s’appelle ton village ?
– C’est Villany par Allières, bien loin d’ici.
– Villany ! Ah ! J’ai bien souvent entendu mon père en parler, et je sais que son frère y habite. Ce Sylvain doit être mon cousin. Je le demanderai à mon père.
– Oh oui ! s’il te plaît. Est-ce que ton père habite près d’ici ?
– Oui, pas très loin ; mais nous ne pouvons pas y aller maintenant.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est maintenant le temps qui appartient au patron. Et mon père dit que c’est un vol d’employer pour soi le temps qui appartient au patron. Mais ce soir, je l’interrogerai sur mon oncle de Villany et je pourrai te dire ce qui en est.
– Ton père doit ressembler au mien… Si tu savais comme il était bon ! Ce n’est pas lui qui aurait voulu faire tort à qui que ce soit !
– Est-ce qu’il est mort ?
– Oui, malheureusement. S’il vivait encore, je ne l’aurais jamais quitté.
Lorsque les garçons rentrèrent au magasin, il y avait tellement de travail qu’ils ne purent plus rien se dire ce jour-là. Mais le lendemain, en arrivant, David se trouva un moment seul avec Albert.
– C’est bien ce que j’avais supposé, dit David. Sylvain est mon cousin, et mon père m’a chargé de te dire qu’il espère que tu pourras venir un jour chez nous. Il aimerait bien avoir des nouvelles de Villany.
Albert se mettait rapidement au courant des habitudes du commerce ; il était vif et intelligent, et il n’était pas nécessaire de lui dire deux fois la même chose. Son oncle le regardait donc favorablement et lui permettait souvent d’aider Clarisse dans le bureau, quand celle-ci avait trop à faire.
Quant à lui, cette vie si absorbante lui paraissait parfois assez dure après la grande liberté dont il avait joui à la campagne. Il aurait bien aimé avoir de temps en temps une journée de congé, mais il n’en dit rien à son oncle et continua à travailler ferme, depuis tôt le matin jusque bien tard dans la soirée. Il était alors si fatigué qu’il se jetait sur son lit et s’endormait profondément.
Le dimanche, tous les gens de la maison étaient tellement épuisés, après avoir veillé tard le samedi, qu’ils se reposaient avec satisfaction toute la matinée. L’après-midi, lorsqu’il faisait beau, M. Hardouin et sa fille allaient faire une petite promenade, mais, si le temps était mauvais, ils restaient à la maison, somnolant près du feu.
Les premiers dimanches qu’Albert passa chez son oncle, il fut très malheureux, car jusqu’alors le dimanche avait été pour lui le plus beau jour de la semaine. Le matin, tout était si propre et paisible chez lui, rien ne pressait, et après avoir déjeuné tranquillement avec son père, ils se rendaient ensemble au culte. L’après-midi, Albert suivait une classe biblique pour les jeunes garçons de son âge et, quoiqu’il ne fût pas toujours très attentif aux explications qu’il entendait, il aimait à s’y rendre.
Un dimanche, après avoir appris que David était le cousin de son ami de Villany, Albert s’enhardit jusqu’à demander à son oncle s’il pourrait aller, pendant l’après-midi, voir le jeune commissionnaire. Son oncle le lui permit car, pourvu qu’Albert fît bien son travail pendant la semaine, il ne s’inquiétait pas de ce qu’il faisait le dimanche.
Albert partit donc très joyeux et, au tournant de la rue, il rencontra David qui lui avait promis de venir le chercher.
Ils marchèrent ensemble jusqu’à une rue étroite et sombre ; enfin David s’arrêta devant une maison plus convenable que les autres, et fit entrer son ami dans une pièce tenue fort proprement.
– Voici Albert Hardouin ! dit David en le présentant à son père.
– Je suis heureux de vous voir, dit M. Nicolas, mais excusez-moi si je ne me lève pas, je suis perclus de rhumatismes et ne peux pas bouger. David, donne une chaise à ton ami.
Albert, ne sachant que dire, s’assit tranquillement.
– Vous venez de Villany, reprit M. Nicolas, je connais très bien ce village, car autrefois j’y allais bien souvent.
– Vraiment ! Monsieur. Avez-vous connu mon père ?
– Je l’ai certainement vu, mais je ne crois pas lui avoir jamais parlé. Les visites que je faisais à mon frère étaient toujours très courtes, de sorte que je n’avais pas le temps de faire la connaissance de ses amis. Ainsi votre cher père est maintenant parti pour les demeures célestes ? C’est un heureux changement pour lui, même si pour vous la perte est grande.
– Oui, il était heureux de partir pour le ciel, quoiqu’il eût bien du chagrin de me laisser. Ma mère est morte à ma naissance, de sorte que maintenant je suis seul au monde.
– Est-ce que Jésus n’est pas votre Ami ?
Albert leva la tête d’un air étonné. Il ne comprenait pas exactement ce que M. Nicolas voulait dire.
Le Sauveur vous aime, mon cher garçon, et vous, n’avez-vous rien dans votre cœur pour Lui ? N’êtes-vous pas un enfant de Dieu ?
Cette question était faite avec tendresse, et Albert, regardant le visage qui le considérait avec intérêt, répondit :
– Je ne crois pas.
– Alors, mon cher ami, vous êtes en effet pauvre et seul au monde !
– Oh ! oui, je suis pauvre, car mon père avait très peu à me laisser, mais je suis venu ici pour faire fortune.
– J’espère que vous trouverez les vraies richesses. Elles vous sont offertes, vous n’avez qu’à les accepter.
– Qu’appelez-vous les vraies richesses ?
C’est d’appartenir à Christ. La paix et la joie qu’Il donne à ceux qui Lui appartiennent sont des richesses d’un prix infini, des richesses qui dureront à toujours.
– Comment peut-on les obtenir ?
– D’abord, en comprenant combien on est pauvre. Vous et moi, nous ne sommes que de misérables pécheurs, et nous ne pouvons rien faire par nous-mêmes pour être sauvés. Alors Dieu nous dit d’aller à Lui tels que nous sommes, et de croire en Son Fils qui est mort sur la croix pour nous sauver.
Albert écoutait très sérieusement. Il avait certainement entendu dire cela bien souvent ; mais il n’y avait pas, jusqu’alors, prêté attention. Il lui semblait maintenant que c’était tout nouveau pour lui, et au bout d’un moment il dit :
– Une des dernières recommandations de mon père a été de m’engager à rechercher les richesses célestes.
– Et les avez-vous recherchées ?
– Pas jusqu’à présent. Je n’en ai vraiment pas le temps. Du matin au soir, je n’ai pas un moment de relâche ; il est souvent plus de dix heures avant que je puisse remonter dans ma chambre, et alors je suis si fatigué que je m’endors immédiatement.
– Pauvre enfant !… Mais souvenez-vous de ceci : Dieu ne permet pas que vous soyez jamais dans une position où il ne vous soit pas possible de Le rechercher. Ne priez-vous donc pas ?
– Pas maintenant. J’espère que plus tard j’aurai davantage de temps.
– Ah ! Ne croyez pas cela ! C’est aujourd’hui le jour du salut, vous ne savez pas jusqu’à quand vous vivrez…
La conversation fut interrompue par Mme Nicolas qui apportait le goûter, et ensuite les deux garçons allèrent ensemble dans une salle du voisinage où le père de David savait qu’ils entendraient annoncer l’Évangile d’une manière claire et simple.
Quant à lui, incapable de bouger, il resta à prier pour ces chers garçons, demandant à Dieu d’ouvrir leurs cœurs à la vérité et de les bénir abondamment.

6ème samedi

Chapitre 4

David Nicolas conduisit Albert dans une petite salle, bien éclairée, et déjà presque pleine. Ils trouvèrent pourtant deux places et, dès qu’ils se furent assis, le service commença. Le chant d’un beau cantique et la parole vive et simple du prédicateur gagnèrent tout de suite l’attention d’Albert.
Le passage de la Parole de Dieu qui fut lu était celui-ci : « Vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus Christ, comment, étant riche, il a vécu dans la pauvreté pour vous, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis » (2 Cor. 8. 9).
– « Vous voyez », disait le prédicateur, « Lui qui était riche, Il a tout quitté, afin que vous, hommes, femmes et enfants, vous puissiez devenir riches ! C’est merveilleux, car Il a fait cela pour nous qui étions Ses ennemis. Et Il l’a fait parce qu’Il avait le cœur rempli d’amour. Qui est Celui qui a fait cela ? C’est le Seigneur Jésus Christ, le Roi de gloire.
« Si c’était un homme qui avait accompli de telles choses, nous trouverions qu’il est admirablement bon ; mais quand nous pensons que c’est Dieu, le Seigneur du ciel et de la terre, qui S’est abaissé jusqu’à nous, nous pouvons bien être remplis d’étonnement et d’admiration ! Il aurait pu rester dans le ciel, entouré des anges qui se prosternaient devant Lui, et nous laisser dans notre misérable état de pauvreté et de mort éternelle ! Mais non, à cause de Sa miséricorde sans bornes, Il est venu sur la terre pour nous faire connaître l’amour de Dieu, et pour mourir à notre place !
« Oui, Il a fait tout cela pour nous, parce qu’Il a vu que nous étions de pauvres misérables pécheurs. Il a donc quitté le ciel, Il a vécu sur la terre comme un homme pauvre et Il a subi la mort d’un criminel pour nous racheter. Ne voudrions-nous donc pas profiter de ce salut qui nous est offert gratuitement et avec tant d’amour ? Vous pouvez le refuser, Dieu ne vous force en rien, mais « comment échapperons-nous, si nous négligeons un si grand salut ? » (Héb. 2. 3).
« Vous êtes pour la plupart d’entre vous ce qu’on appelle des pauvres de ce monde, et vous aimeriez tous probablement devenir riches. Écoutez ce que dit la Bible : « La bénédiction de l’Éternel est ce qui enrichit, et il n’y ajoute aucune peine » (Prov. 10. 22). Les richesses célestes ne déçoivent jamais, personne ne peut les voler, elles durent toujours, et elles augmentent de jour en jour jusque dans l’éternité. Chers auditeurs, lesquels d’entre vous veulent venir à Christ et connaître ces richesses insondables ?… »
Ces paroles, dites tout simplement et sans prétention, allèrent à bien des cœurs.
Albert ne parla pas avec son ami en s’en allant, car il était très préoccupé de ce qu’il avait entendu. Il était très frappé de ce que le sujet de la prédication avait été précisément en rapport avec ses préoccupations secrètes, et il lui semblait avoir reçu un message direct de Dieu. Ce soir-là, il chercha sa Bible et ne se coucha pas sans avoir prié.
Pendant toute la semaine il fut fort préoccupé, attendant impatiemment le dimanche suivant, espérant en apprendre davantage. Pourtant il ne négligea pas son ouvrage ; au contraire, il fut encore plus diligent qu’à l’ordinaire, bien que fatigué par ses longues journées de travail.
« Il n’y ajoute aucune peine », répétait-il un jour, tandis qu’il copiait quelque chose dans le bureau.
– Que dis-tu, Albert ? lui demanda sa cousine.
– Pardon ! Je ne savais pas que j’avais parlé à haute voix.
– Mais que disais-tu de peine ?
– C’est quelque chose que j’ai entendu dimanche soir : « La bénédiction de l’Éternel est ce qui enrichit, et il n’y ajoute aucune peine ».
De telles richesses méritent qu’on les recherche, dit Clarisse sérieusement.
– Oui, c’est ce que je pense aussi, dit Albert.
Et il continua à travailler activement.
Quelques jours plus tard, M. Hardouin appela son neveu et lui dit :
– Il faut que Clarisse aille faire une commission de l’autre côté de la rivière, et elle me demande de te laisser aller avec elle. Va vite te préparer pour ne pas la faire attendre !
– Merci, oncle Jacques, dit le jeune garçon en se dépêchant d’obéir.
Cette expédition, qui lui donna l’occasion de sortir de la ville et de marcher en pleine campagne, lui fit grand plaisir. Il ne se lassait pas de regarder autour de lui et il posait à sa cousine toutes sortes de questions auxquelles elle répondait avec plaisir.
Tout à coup Clarisse lui dit :
– Sais-tu pourquoi j’ai demandé à mon père de te laisser venir avec moi ?
– Parce que tu es bonne et que tu voulais me faire plaisir.
– Ce n’est pas seulement cela ; je voulais avoir l’occasion de parler tranquillement avec toi sur le sujet que tu as abordé l’autre soir.
– Je n’ai rien de plus à t’en dire, je t’ai dit tout ce que je savais.
– Mais comment pouvons-nous obtenir cette bénédiction de l’Éternel qui seule enrichit ?
Albert hésita puis il dit :
– Tu devrais venir dimanche soir avec moi à la réunion d’évangélisation, tu apprendrais ce que tu désires savoir.
-Je ne peux pas, maman ne me le permettrait pas, ni papa non plus, je crois.
– Ils ne m’ont pourtant rien dit.
– Non, mais je sais qu’ils en ont parlé ensemble. Maman trouvait qu’on ne devrait pas t’y laisser aller, mais papa a dit qu’aussi longtemps que tu ferais bien ton travail pendant la semaine, on ne devait pas t’empêcher d’aller où tu voudrais le dimanche. Tu peux donc y aller, toi, et tu me répéteras ce que tu y apprends.
– Je ne saurais pas trop que te dire. Je ne comprends pas encore très bien moi-même. Le prédicateur a parlé d’accepter le salut que Dieu nous offre, grâce à l’œuvre de Jésus Christ, qui est mort sur la croix afin que nous puissions être sauvés. Il a recommandé de lire soigneusement la Bible et de prier. Il a dit que le Seigneur Jésus nous aime et désire que nous devenions les enfants de Dieu.
– Es-tu un enfant de Dieu ?
– Je ne sais pas… Je le voudrais bien… Je sais que mon père et ma mère étaient des enfants de Dieu, et…
– Je veux absolument en savoir davantage, dit Clarisse. Il faut que tu écoutes, quand tu retourneras à la réunion, non seulement pour toi, mais pour moi, et que tu tâches de bien te souvenir de ce que tu entendras, afin de me le rapporter fidèlement.
Quand ils rentrèrent, ils virent tout de suite que M. Hardouin n’était pas de bonne humeur. Il parlait très haut d’un air fort ennuyé et, dès qu’il aperçut Albert, il l’appela vivement et lui dit :
– N’as-tu pas fait préparer la commande pour M. Duport ? J’avais mis la liste entre tes mains.
– Certainement, je l’ai préparée tout de suite, j’ai pesé les marchandises, j’ai ficelé les paquets et je les ai mis à l’endroit où David les prend pour les emporter.
– Voilà comment on peut se fier aux garçons ! reprit l’oncle amèrement. Mais je croyais que tu étais différent des autres. M. Duport est venu ce matin et il dit qu’il n’a rien reçu !
– En tout cas j’ai tout préparé d’après la commande, reprit Albert poliment, mais fermement.
– Qui est-ce qui devait l’emporter ?
– C’est David.
– Ainsi l’affaire reste entre David et toi ! Qui est-ce qui me trompe ? Dutoit m’a souvent dit qu’on ne devait pas se fier à vous deux ; il me répète que vous vous entendez trop bien et que cela ne vaut rien !
– Nous trouverons sans doute que c’est Dutoit qui est au fond de cette affaire ! dit Clarisse.
– Bêtise ! Dutoit est dans le magasin depuis des années, et j’ai plus de confiance en lui qu’en qui que ce soit d’autre ! – Albert, va dans ta chambre jusqu’à ce que j’aie décidé ce que je dois faire.
Pauvre Albert, c’était une triste fin de cet après-midi qui lui avait procuré tant de plaisir ! Qu’allait-il se passer ? Il était sûr d’avoir parfaitement préparé la commande et de l’avoir posée toute prête à l’endroit où l’on venait les prendre pour les expédier. Mais comment le prouver ? Dutoit était là tandis qu’il pesait les diverses marchandises et il aurait pu le dire ; mais non, il ne le voulait pas, et il n’y avait aucun autre témoin. Que fallait-il faire ? Que déciderait son oncle ? Aurait-il perdu toute confiance en lui ?
Pendant ce temps on questionnait David ; il dit qu’il n’y avait eu aucun paquet pour M. Duport, et que, naturellement, il n’avait pas pu le porter. Il montra son carnet sur lequel étaient inscrites toutes les maisons où il avait dû se présenter, et il put faire cela si clairement qu’il n’y avait pas moyen de jeter aucun blâme sur lui.
– C’est certainement ton neveu qui ment, dit Mme Hardouin à son mari. C’est un rusé qui cherche à se faire valoir devant toi par son activité, mais qui ne vaut pas grand-chose.
– On peut avoir confiance en Albert, j’en suis sûre, dit Clarisse ; il ne ment certainement pas.
– Oh ! Je sais bien que tu es entichée de lui. Ton père et toi vous auriez dû me croire et ne pas l’introduire dans la maison. Maintenant nous aurons toutes sortes d’ennuis !
M. Hardouin avait grande confiance en sa fille et, quand ils furent seuls, il lui demanda :
– Tu crois ce que dit Albert ?
– Parfaitement. Je suis convaincue qu’il dit la vérité. Ce n’est certes pas la première fois que des paquets ont disparu ! Si j’étais toi, c’est d’un autre côté que se porteraient mes recherches.
Elle n’ajouta rien. Les affaires continuèrent comme si de rien n’était jusqu’au moment de la fermeture du magasin. On avait été d’autant plus occupé qu’Albert manquait, et personne ne s’était inquiété de lui !
Enfin Clarisse se souvint qu’il n’avait rien mangé et, prenant du pain et du fromage, elle monta à sa mansarde.
Il s’était endormi, la tête appuyée contre son lit, et on voyait qu’il avait beaucoup pleuré. Elle lui toucha le bras, ce qui le réveilla en sursaut.
– Je t’ai apporté quelque chose à manger, lui dit-elle, je suis bien fâchée de n’y avoir pas pensé plus tôt.
– Cela ne fait rien, je n’y ai pas pensé non plus… Que dois-je faire ?
– En tout cas rien pour ce soir ; il te faut manger et puis te coucher. Je sais que mon père veut aller au fond des choses, et je suis sûre que la vérité se découvrira. Demandons à Dieu de nous montrer ce qui en est, et je crois qu’Il le fera.
M. Hardouin ne put rien trouver contre Albert, et il lui permit de reprendre son travail, mais tant que cette affaire ne s’éclaircirait pas, Albert sentait qu’il ne serait pas considéré comme auparavant.
Le dimanche suivant, Albert fut très heureux d’aller passer un moment chez les Nicolas ; le père, ayant appris par David ce qui avait eu lieu, questionna Albert qui ne put lui donner aucun éclaircissement. Il était parfaitement certain d’avoir fait les paquets, mais ne pouvait imaginer comment ils avaient disparu.
– C’est étonnant, dit Albert, que cette épreuve m’arrive justement quand je désirais plus que jamais marcher droit. Cette semaine, j’ai lu ma Bible et prié régulièrement, et voilà que j’ai un terrible ennui, tandis qu’avant tout allait bien.
– Ah ! Mon enfant, tandis que tu te contentais de vivre dans l’indifférence, l’ennemi de ton âme ne s’inquiétait pas de toi ; mais du moment que tu as voulu rechercher Dieu, le diable a fait tout son possible pour t’en empêcher. Il a probablement poussé l’un de ses serviteurs à te susciter ces difficultés ; mais, sois-en sûr, Dieu viendra à ton aide et te délivrera.

7ème samedi

En général, Clarisse et Albert déjeunaient les premiers pour se rendre tout de suite au magasin. La jeune fille était très peinée de constater que Dutoit ne cessait d’accuser son cousin devant son père, rendant ainsi la vie très difficile au jeune garçon ; aussi fut-elle bien étonnée de voir Albert entrer un matin dans la salle à manger avec un visage très heureux.
– Qu’as-tu ? lui dit-elle. Est-ce que mon père a découvert la vérité ?
– Ah ! Non, je le voudrais bien.
– Qu’est-ce donc qui te donne un air si joyeux ?
– Clarisse… je sais maintenant que Jésus Christ est mort pour me sauver et que je suis un enfant de Dieu.
– Oh ! que je voudrais pouvoir en dire autant !
Tu le peux. Prie et tu l’obtiendras.
Le reste du déjeuner se passa en silence. Clarisse réfléchissait et Albert ne savait que dire de plus ; son cœur était plein, mais il lui était difficile d’exprimer le bonheur qu’il ressentait.
Une quinzaine de jours s’écoulèrent après ces choses, mais rien ne venait prouver l’innocence d’Albert. Dutoit était toujours avec lui aussi désagréable que possible, cherchant toujours à le trouver en faute mais Albert, grâce à sa droiture constante, ne se laissa pas prendre aux pièges qui lui étaient constamment tendus. Cela fâchait toujours plus Dutoit. Mme Hardouin aussi continuait à le traiter avec plus de froideur encore, car elle était vexée de voir un changement chez Clarisse, ce qu’elle attribuait à l’influence de son cousin.
– Je ne sais pas ce qu’a cette fille, disait-elle un jour à son mari. Ton neveu a apporté ici des idées qui ne me conviennent pas ! Je me suis donné une peine infinie pour tenir ma fille éloignée des mômiers, craignant qu’ils ne lui remplissent la tête d’imaginations folles, et malgré cela elle a la tendance à devenir aussi religieuse que les plus sérieux d’entre eux. J’aurais bien pu m’épargner la peine que j’ai prise !
– Certainement, répondit froidement son mari.
– On dirait vraiment que tu as envie d’en faire autant !
– Je pourrais faire plus mal.
– Et après toute la peine que nous nous sommes donnée pour faire marcher notre commerce !
– Le commerce n’en subira pas de dommages…
Pendant ce temps, Dutoit dirigeait le magasin ; il avait chargé Albert de transporter des marchandises dans la cave en dessous, où l’on gardait les réserves. Pour cela il fallait lever une trappe et descendre par une échelle très raide.
Albert se préparait à descendre, les deux bras chargés de paquets, mais Dutoit trouvait qu’il n’allait pas assez vite et, soit par méchanceté, soit autrement, il le poussa ; chargé comme il l’était, il ne put se retenir et tomba lourdement jusqu’en bas !
– Qu’il est maladroit ! s’écria Dutoit, il n’est pas fait pour le commerce, cet endormi !
– Dutoit ! s’écria Clarisse en sortant rapidement du bureau, j’ai vu ce que vous avez fait ! Vous l’avez poussé ! Mon père le saura !
– Vous vous trompez, mademoiselle, je n’ai rien fait du tout, mais c’est le garçon le plus maladroit que j’aie jamais vu !
Un des employés se dépêcha de descendre et de relever Albert qui ne bougeait pas ; mais peu après il se mit à gémir.
M. Hardouin, entré à ce moment, demanda ce qui était arrivé, et chacun lui raconta l’histoire à sa manière.
– Quoi qu’il en soit, dit-il en examinant son neveu, il s’est blessé ! David, cours chercher le Dr Charlier, et demande-lui de venir tout de suite. Est-ce que deux d’entre vous pourraient le porter sur son lit sans lui faire mal ? ajouta-t-il en s’adressant aux employés.
Quand Mme Hardouin apprit ce qui s’était passé, elle dit qu’il fallait vite envoyer ce garçon à l’hôpital. Mais son mari lui répondit que, de jour en jour, Albert lui rappelait davantage son frère, et qu’il avait bien l’intention qu’il fût soigné dans sa maison.
L’avis du docteur trancha la question. Il n’était pas question de faire voyager le jeune garçon, car il s’était cassé la jambe, et l’immobilité complète était nécessaire.
Quand l’os eut été remis en place, le pauvre garçon se sentit un peu mieux, quoique encore bien faible et bien souffrant.
Clarisse monta vers lui et ne put retenir ses larmes en le voyant si pâle.
– Est-ce toi, Clarisse ? dit-il.
– Oui, comment te sens-tu maintenant ?
– Je pense que c’est une bien bonne chose que j’aie fait ma paix avec Dieu avant ceci, car maintenant j’ai trop mal pour y penser calmement, mais ce mal est tout extérieur, mon cœur est heureux, je sens que le Seigneur Jésus me dit : « Je te donne Ma paix ! »
Clarisse resta auprès de lui un moment et lui dit :
– Je connais aussi cette paix, à présent, Albert, et c’est toi qui m’a enseigné où je pourrais la trouver.
Un sourire heureux brilla sur le pâle visage et Albert répondit :
– Il vaut la peine de souffrir pour apprendre une si bonne nouvelle.
– J’ai aidé mon père à faire fortune, reprit-elle, et toi tu es venu ici pour essayer de faire fortune, mais Dieu nous a donné les véritables richesses.
– Voudrais-tu me lire quelque chose ? J’ai si mal à la tête qu’il me semble que cela me ferait du bien et me donnerait des pensées apaisantes.
Elle prit la Bible et lut lentement le Psaume 23 ; puis, sans rien ajouter, voyant comme son cousin paraissait fatigué, elle sortit doucement de la chambre.

8ème samedi

Dès que M. Hardouin en eut le temps, il monta aussi à la chambre de son neveu pour voir comment il était et l’assurer qu’il le ferait bien soigner. Il ajouta qu’il ne devait plus se mettre en peine de l’accusation lancée contre lui, car il l’avait constamment observé depuis lors, et il s’était convaincu qu’il était innocent, car on voyait clairement qu’il ne mentait pas. Il termina en disant :
– David te veillera cette nuit, et demain nous nous procurerons une bonne garde-malade qui pourra te donner tous les soins nécessaires.
Albert fut très surpris des paroles affectueuses de son oncle, car jusque-là celui-ci était si absorbé par ses affaires qu’il ne semblait pas avoir le temps de parler amicalement à son neveu.
Le pauvre garçon souffrait énormément car, en plus de sa jambe cassée, il était meurtri un peu partout. Clarisse entrait dans sa chambre aussi souvent qu’elle le pouvait, cherchant toujours à lui apporter quelque rafraîchissement ; c’est encore la dernière chose qu’elle fît avant de se coucher.
David arriva alors, il regarda son ami avec douleur et lui dit :
– Tu as bien mal ?
– Bien assez !
– Quel affreux lâche que ce Dutoit ! Le patron devrait le renvoyer tout de suite.
– Mon oncle sait-il que c’est lui qui m’a poussé ?
– Je ne sais pas, j’ai vu qu’il parlait au patron avec son air tout gentil, et je pense qu’il cherchait à le persuader qu’il n’avait absolument rien fait ; mais je voudrais le dire moi-même à M. Hardouin !
– Il ne faut pas faire cela.
– Pourquoi pas ?
– Parce que nous ne devons pas nous accuser les uns les autres.
– Mais c’est parfaitement vrai qu’il t’a poussé !
– Oui, et si mon oncle te questionne, tu ne peux pas mentir, mais tu ne dois pas aller le lui dire s’il ne te demande rien.
– C’est que M. Hardouin n’était pas là, il ne sait pas ce qui s’est passé, et il peut croire que c’est une maladresse de ta part.
Dieu sait ce qu’il en est, et cela doit me suffire. Il sait pourquoi Dutoit cherche constamment à me faire du tort et j’ai confiance qu’Il arrangera les choses Lui-même
Mais c’était déjà trop parler. Il souffrait tellement qu’il ne pouvait le supporter qu’en restant complètement tranquille.
Deux heures s’écoulèrent ainsi, puis Albert fut étonné d’entendre la voix de son oncle qui disait doucement derrière la porte :
– David !
– Oui, monsieur.
– Est-ce qu’Albert dort ?
– Non, monsieur, il souffre trop pour pouvoir dormir.
– Eh bien, viens un moment avec moi, tu retourneras bientôt auprès de lui.
David sortit, la porte fut refermée doucement et Albert n’entendit plus rien pendant longtemps.
Une chose extraordinaire était arrivée. L’accident d’Albert avait beaucoup ébranlé M. Hardouin et, juste au moment où il allait enfin se mettre au lit, bien plus tard que d’habitude, il se souvint qu’il avait laissé dans le bureau la caisse contenant son argent, qu’il emportait chaque soir avec lui. C’était une chose qui ne lui était encore jamais arrivée et il fut très contrarié en se le rappelant.
Mettant vite sa robe de chambre et ses pantoufles, il descendit bien doucement pour ne pas déranger Albert. Il n’alluma pas la lumière, car il savait si exactement où se trouvait la caisse qu’il lui était facile de mettre la main dessus. Il avait atteint ainsi la porte vitrée qui donnait dans le magasin et il allait l’ouvrir, quand il lui sembla voir la faible lumière d’une lampe tenue par quelqu’un. Tout d’abord il se sentit comme paralysé d’effroi ; mais il ne fit aucun bruit et se contenta de regarder. Alors il vit très bien le visage masqué d’un homme qui ouvrait des tiroirs, des caisses métalliques, et qui prenait une partie de leur contenu.
C’était sans doute peu dans chaque endroit, mais il y avait un grand panier à terre dans lequel il déposait ce qu’il prenait, et le tout représentait une grande quantité. Après avoir observé un moment, M. Hardouin monta rapidement et appela David. Il lui ouvrit doucement à l’arrière de la maison et l’envoya chercher la police, tandis qu’il resterait à surveiller son voleur.
Le temps lui parut long tandis qu’il voyait le voleur aller et venir dans le magasin, prenant du thé, du sucre, des épices, des fruits secs et d’autres denrées, comme quelqu’un qui savait parfaitement où mettre la main. Qui cela pouvait-il être ?
M. Hardouin se sentit bien soulagé quand David revint avec deux agents de police qui ne dirent pas un mot mais qui, après avoir regardé à leur tour par la porte vitrée, l’ouvrirent.
Ce bruit fit tourner la tête au voleur, il éteignit aussitôt sa lumière, traversa en courant le magasin et se dirigea vers une petite fenêtre tout au fond, par laquelle il était entré évidemment, en ayant eu bien soin, le soir, qu’elle ne fût pas fermée solidement.
Les agents eurent de la peine à s’emparer du voleur, mais ils y réussirent pourtant, et David se hâta d’allumer une lampe qui se trouvait sur le bureau.
M. Hardouin se rapprocha pour voir qui c’était, et quelle ne fût pas sa surprise et son indignation en reconnaissant Dutoit !
– Est-ce possible ? lui dit-il, à quoi avez-vous pensé ?
– Laissez-moi aller, monsieur Hardouin, je vous en prie, dit-il d’un ton pleureur, laissez-moi aller pour cette fois !
– Par exemple ! Nous voudrions bien voir cela ! dirent les agents en l’entraînant dehors.
Quand ils furent partis, M. Hardouin fit une nouvelle tournée dans la maison pour bien fermer portes et fenêtres, David le suivant partout avec la lampe, puis ils remontèrent.
– Où avez-vous été ? dit Albert très intrigué. Veux-tu avoir la gentillesse d’arranger un peu mon oreiller, je suis si mal !
David fit ce que son ami lui demandait ; mais il avait l’air si agité qu’Albert lui dit de nouveau :
– Où avez-vous été ?
– M. Hardouin avait besoin de moi au magasin.
– Pendant la nuit ! Quelle heure est-il ?
– Deux heures.
– Comment mon oncle pouvait-il avoir besoin de toi à ces heures ?
– Nous avons surpris un voleur qui prenait des marchandises dans le magasin. J’ai dû aller chercher des agents de police et on l’a attrapé.
– Que c’est affreux pour ce malheureux !
– Je crois bien.
David n’en dit pas davantage, car M. Hardouin lui avait expressément recommandé de ne rien raconter à Albert, de peur de l’exciter davantage. Il eut bien de la peine à garder le secret du nom du voleur, mais il y parvint tout de même, parce qu’il était obéissant.

9ème samedi

Au grand soulagement des deux garçons, dès cinq heures du matin, Clarisse ouvrit doucement la porte. Elle envoya vite David se coucher sur le divan d’une chambre à côté, puis elle se dépêcha de préparer une bonne tasse de chocolat qu’elle apporta à Albert.
– Pauvre enfant ! lui dit-elle en lui caressant la main, tu souffres beaucoup ? Je voudrais bien pouvoir te soulager, mais Dieu le fera, j’en ai la ferme confiance.
– Oh ! Il le fait. Il me donne des pensées qui me consolent. Pendant que j’étais seul, je pensais que je serais bientôt réuni dans le ciel avec mon cher père.
– Je crois que ce ne sera pas encore. Mais que dis-tu d’être seul ? Je croyais que David était resté tout le temps avec toi ?
– Oh ! Oui, la plus grande partie de la nuit. Mais mon oncle l’a appelé pour lui aider à prendre un voleur.
– Un voleur !
– Oui, c’est ce que m’a dit David.
Clarisse était sûre qu’Albert délirait, aussi elle ne lui posa plus de questions, mais lui parla de manière à le calmer, puis lut de nouveau le Psaume 23.
Albert restait si tranquille pendant cette lecture que sa cousine espérait qu’il s’était enfin endormi et que cela lui ferait du bien.
Quand elle se rendit à la salle à manger, elle y trouva ses parents levés plus tôt que d’habitude ; ils étaient très agités et ennuyés par les événements de la nuit. On lui raconta ce qui s’était passé, à quoi elle répondit qu’elle n’en était pas du tout étonnée, car elle n’avait jamais pensé que Dutoit fût un homme de confiance.
– Je sais bien que tu ne l’aimais pas, lui dit son père, mais je pensais que ce n’était qu’une imagination de jeune fille. Comment se trouve Albert ce matin ?
– Il souffre énormément, et ce malheureux accident n’aurait jamais eu lieu sans Dutoit ! J’ai parfaitement vu qu’il l’a poussé et, comme Albert avait les deux bras chargés, il n’a pas pu se retenir. Évidemment il était jaloux d’Albert et il aurait voulu s’en débarrasser.
M. Hardouin monta pour voir son neveu et resta un moment auprès de lui.
Albert demanda à être envoyé à Villany, où il espérait que sa voisine, en souvenir de son père, voudrait bien le soigner. Ce qui le poussait à dire cela, c’est qu’il n’avait jamais oublié la parole que son oncle lui avait dite dans le train, « que ceux qui ne travaillaient pas n’avaient pas le droit de vivre ».
– Mon cher enfant, il est impossible de te transporter dans l’état où tu es ! Pourquoi voudrais-tu t’en aller ?
– Parce que je ne peux pas travailler maintenant, et qu’il se passera probablement longtemps avant que je puisse le faire, dit-il tristement.
– Ne t’inquiète pas de cela, mon enfant. Il faut que je te dise que, depuis que tu es ici, j’ai beaucoup réfléchi et j’en viens à comprendre que l’argent n’est pas tout ! Je vois que l’honnêteté, la droiture et la fidélité ont plus de valeur que beaucoup d’argent, et je te le montrerai en n’économisant rien pour te soigner, pour que tu puisses te remettre complètement. Ne t’inquiète pas, quand tu seras guéri, tu gagneras bien vite tout ce que tu voudras.
– Merci, merci, oncle Jacques, dit Albert réconforté. Je ferai tout mon possible pour être bientôt sur pied.
Mais les journées paraissaient bien longues à ce garçon, si actif jusque-là ; et souvent découragé en sentant sa faiblesse, il se demandait s’il pourrait être un jour comme auparavant.
Il ne craignait aucun travail et avait espéré faire rapidement son chemin, gagner beaucoup d’argent et s’en servir pour faire beaucoup de bien autour de lui ! Et le voilà couché sur le dos, incapable de quoi que ce soit et se demandant s’il ne serait pas handicapé toute sa vie !
C’était une véritable épreuve pour ce jeune chrétien, au moment où il désirait avancer dans le chemin étroit. Mais il se montrait très patient, supportait courageusement son mal, et témoignait beaucoup de reconnaissance pour tout ce qu’on faisait pour lui.
Son oncle venait souvent passer un moment auprès de lui, et leurs conversations étaient fort intéressantes pour tous les deux, car Albert avait ainsi l’occasion de montrer à M. Hardouin la paix et la joie qui remplissaient son cœur, même au milieu de cette dure épreuve.
Un jour M. Hardouin lui dit en arrivant :
– Mon brave garçon, tout est découvert à propos de cette commande qui n’avait pas été remise à M. Duport. Je viens d’assister au jugement de Dutoit et voici ce qu’il a révélé. Il paraît qu’il était associé avec sa sœur pour une petite boutique d’épicerie dans une partie de la ville très éloignée de chez nous. Or, depuis longtemps, il la fournissait de marchandises prises peu à peu dans nos magasins. Il voulait te faire trouver en faute, de peur que tu ne découvres ses combines. C’est lui qui avait pris cette commande qu’il t’accusait de n’avoir pas préparée. Quand il n’a plus pu faire autrement, il a tout avoué. Il a été condamné à deux ans de prison.
– Oh ! Que c’est triste !
– Il l’a bien mérité !
– Oui, mais c’est d’autant plus triste !… C’est extraordinaire qu’on ne se rende pas compte qu’on sera découvert un jour ou l’autre. Mon père disait toujours que, en fin de compte, on réussissait mieux en étant juste et honnête en tout. Quand on n’agit pas avec droiture, on doit être dans la crainte perpétuelle d’être découvert…
– Ton père était un brave homme, et je suis bien heureux d’avoir son fils pour m’aider ! Dépêche-toi de te rétablir, et tu verras que je te traiterai comme mon fils.
– Merci, oncle Jacques, je suis si content d’avoir retrouvé ton estime. J’ai été bien malheureux quand j’ai vu que tu n’avais pas confiance en ma parole.
– Tu as été malheureux ? dit M. Hardouin d’un ton de regret.
– Oh ! Oui, extrêmement. Ma seule consolation était que Dieu voit toutes choses et qu’Il savait bien que je disais la vérité.
-Cela te console, de savoir que Dieu voit tout ce que tu fais ?
– Oh ! Oui, et aussi cela me préserve du mal.
M. Hardouin se tut. Ces paroles lui ouvraient de nouveaux horizons ; il n’avait pas pensé jusque-là que Dieu voit tout ce que nous faisons et sait tout ce que nous pensons. C’était effrayant peut-être, mais, en considérant l’expression heureuse de ce garçon pâle et souffrant, il sentit que cette présence de Dieu pouvait aussi donner le bonheur.
Dès lors il passait de plus longs moments avec Albert et se montrait toujours tendre et affectueux pour lui.
M. Nicolas lui avait aussi envoyé des messages aimables par David, lui faisant dire combien il regrettait de ne pouvoir aller le voir lui-même. Cela lui était impossible à cause de ses rhumatismes, mais il parvint pourtant à lui écrire quelques lignes qui réjouirent beaucoup Albert, car c’était une chose toute nouvelle pour lui de recevoir une lettre !
Enfin le docteur lui permit de se lever et il l’assura que, dans quelques jours, il pourrait essayer de marcher à l’aide de béquilles. Ce fut déjà un grand plaisir que de sortir du lit, quoique le mouvement lui causât d’abord des vertiges.
Il se levait depuis quelques jours lorsque Clarisse monta vers lui et lui dit :
– Te sens-tu assez bien pour recevoir une visite ?
– Une visite ? Pour moi ! Qui cela peut-il bien être ?
– Une de tes anciennes amies, répondit Clarisse en souriant.
Et quelques minutes après, elle introduisait Mme Michel.
– Oh ! Madame Michel ! Est-ce bien vous ? Je suis si content de vous voir !
– Comment vas-tu, mon pauvre enfant ? Je viens d’apprendre ton accident par ton oncle dit-elle en s’asseyant près d’Albert. J’ai dû venir en ville pour aider ma fille mariée qui déménage, et je m’étais dit que je ne manquerais pas de te voir… Tu as bien changé, on voit que tu as beaucoup souffert, mais souffres-tu encore ?
– Oh ! Cela va beaucoup mieux… J’ai eu de la peine à le supporter au commencement, mais Dieu est venu à mon secours.
– Je suis si heureuse de t’entendre dire cela. « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rom. 8. 31). Nous ne pouvons qu’être heureux si nous réalisons Sa présence.
– Oh ! Oui, même au milieu de mes plus grandes souffrances, je peux dire que j’ai été heureux… Mais racontez-moi ce qu’on fait à Villany, j’ai soif de nouvelles du pays. Il me semble qu’il y a si longtemps que je l’ai quitté.
– Je n’en doute pas. Mais pour nous qui y sommes restés, il nous semble que le temps a passé bien vite et que rien n’est changé. Cependant je dois te dire que ton cher père nous manque beaucoup. Il ne parlait guère, mais sa bonne influence se faisait sentir autour de lui et surtout sur les enfants du village… Tu sais, nous avons gardé le meilleur de son mobilier et, quand tu le voudras, nous te le remettrons.
– Je crains, madame, dit tristement Albert, qu’il s’écoule bien du temps avant que j’aie la place de le loger, et il se passera sans doute des années avant que j’aie l’argent nécessaire pour vous payer ce que vous avez eu la bonté de donner pour cela. Je ne m’attends plus à faire fortune, je crains même de rester estropié.
– Je ne le crois pas. À ton âge les membres se raccommodent fort bien, et je pense qu’avec le temps tu seras aussi fort que si cet accident ne t’était pas arrivé, mais il faut prendre patience et ne faire aucune imprudence. Quant à la fortune, je vois avec joie que tu as commencé à avoir les meilleures richesses, continua Mme Michel en regardant le jeune garçon.
Un sourire brillant illumina le pâle visage d’Albert et il répondit :
– Oui, madame, c’est vrai. J’ai réellement les meilleures richesses, car je sais que Dieu m’a reçu comme Son enfant, et que, quoiqu’il m’arrive, je ne risque plus rien. Et, maintenant que j’ai le temps de lire beaucoup ma Bible, j’y découvre tous les jours de nouveaux trésors.
Mme Michel ne put rester longtemps auprès d’Albert, mais, lorsqu’elle le quitta, elle était remplie de reconnaissance envers Dieu pour l’œuvre qu’Il avait accomplie dans ce jeune cœur.
Quelques semaines plus tard, Albert fut en état d’accepter l’affectueuse invitation que lui fit le fermier Nicolas de venir passer un mois à Villany, dans son pays natal.
L’air de la campagne et la liberté dans ce lieu si rempli pour lui de souvenirs, lui firent un bien extraordinaire, même s’il n’avait pas encore la force de faire, avec son ami Sylvain, ces longues excursions dans les bois qu’ils aimaient tant.
Mais ils eurent pourtant beaucoup de plaisir à se retrouver ensemble et le joyeux Sylvain apprit de son ami à goûter des plaisirs supérieurs à ceux de la terre.
Avant son départ, Albert put visiter toutes ses anciennes connaissances ; et, quand enfin il retourna chez son oncle, ce fut le cœur plein de reconnaissance, et déterminé à se rendre le plus utile possible, tout en conservant continuellement devant lui la pensée que les richesses célestes sont les meilleures. Il désirait, selon la recommandation de l’apôtre, n’être « pas paresseux », mais rester en même temps « fervent en esprit » et « servant le Seigneur » (Rom. 12. 11).

D’après la Bonne Nouvelle 1953