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LA CABANE AU BORD DE LA MER

1er samedi

1. Construction de la cabane

J’habite une petite cabane située au bord de la mer, au pays de Galles. Ce n’est pas avec mes vrais parents que je demeure ; je ne me souviens d’ailleurs pas les avoir jamais connus et je ne sais même pas qui ils étaient. Voici comment je suis venue habiter cette cabane.

Une nuit, il y a neuf ans, une terrible tempête s’est élevée sur la côte, et un paquebot a fait naufrage sur les récifs ; puis, au matin, quand il a fait jour, on a trouvé sur la plage un bébé qui n’était pas tout à fait mort ; mais tous ceux qui avaient pu connaître cette petite fille, ou qui s’intéressaient à elle, avaient été noyés dans la mer cruelle. Ce bébé, c’était moi. Personne n’a jamais su pourquoi j’étais sur ce bateau et on n’a jamais rien appris au sujet des autres passagers qui avaient péri. Un homme, qui passait sur la plage, m’a aperçue ; il m’a enveloppée chaudement dans son manteau et a couru vers une maisonnette du village voisin, où il demeurait avec sa femme et ses enfants. Ces braves gens m’ont si bien soignée qu’ils m’ont ramenée à la vie.
Après quoi la femme et tous les voisins ont été d’avis de me mettre à l’orphelinat de la ville. Mais l’homme qui m’avait recueillie a refusé. Il a dit qu’il voulait m’adopter et c’est bien ce qui a été décidé. J’ai été appelée « Gwen Evans », Evans étant leur propre nom ; et ils ont été très bons pour moi. Je les ai appelés Papa et Maman, et on me traitait comme les autres enfants. Il y en avait quatre, sans me compter, le plus jeune ayant à peu près quatre ans.
Ça a été un bien triste jour pour moi, et pour toute la famille, lorsque mon père adoptif est mort. J’avais alors six ans, et j’avais terriblement peur d’être envoyée à l’hospice ; car parfois, quand ma mère était de mauvaise humeur, elle disait qu’elle n’avait pas les moyens de me garder plus longtemps ; et je me doutais qu’en effet elle allait être bien pauvre maintenant.
Quand il vivait, mon père adoptif travaillait dans une mine de plomb. Il est bien rare que les mineurs deviennent vieux : leur travail les épuise tôt ou tard, et ils ne sont jamais en bonne santé tant qu’ils y sont occupés. Après l’enterrement, ma mère s’est inquiétée de ce qu’elle pourrait faire pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Mon père avait eu un bon salaire, mais on n’avait rien mis de côté, et nous ne pouvions pas continuer à habiter notre petite villa. Maman est allée voir l’inspecteur de la mine et lui a demandé d’embaucher Hugo, l’aîné des garçons, qui allait avoir quatorze ans. L’inspecteur l’a promis en souvenir de mon père, qui, disait-il, avait été un homme honnête comme on en voyait peu, et un bon ouvrier. Maman avait bien hésité à recommander Hugo : il avait déjà si mauvaise réputation qu’on aurait bien de la peine à lui trouver une place. Il était paresseux, violent, et fréquentait des gamins pires que lui, qui l’entraînaient au mal. Mais à présent qu’il allait travailler régulièrement et aurait des responsabilités, maman espérait qu’il s’améliorerait.
Marie, qui venait après Hugo, a été placée comme servante dans une ferme. Elle avait à traire les vaches, à laver les baquets à crème et les barattes, à arracher les mauvaises herbes dans le jardin ou à travailler aux champs ; sa maîtresse la traitait bien et était contente d’elle. Mais aucun des autres enfants ne pouvait travailler. Pierre, qui avait près de onze ans, était infirme. Une chute sur le dos quand il était bébé l’avait partiellement paralysé ; aussi le voyait-on toujours assis près du feu, ou couché au soleil devant la porte.
Pendant que maman se demandait où nous pourrions aller, et comment se tirer d’affaire maintenant que papa était mort, un des voisins est entré et lui a conseillé d’aller s’installer sur les terrains vagues au bord de la mer. Cet espace appartenait à la commune et la règle était que chacun pouvait y habiter, pourvu qu’il bâtisse sa maison en une seule nuit et y fasse du feu avant le matin. Les voisins promettaient à maman de lui construire une cabane avec des mottes de terre argileuse, puis de clôturer une partie du terrain, ce qui lui ferait un petit jardin. De cette manière, disaient-ils, elle pourrait vivre à peu près pour rien. Elle s’achèterait quelques oies, pêcherait des crevettes qu’elle vendrait ; ainsi, avec le salaire de Hugo et ce qu’elle gagnerait elle-même en blanchissant du linge, ils affirmaient que nous aurions de quoi vivre.
Quand maman s’est décidée à suivre ces conseils, elle m’a annoncé que je pouvais rester avec elle, étant assez grande pour lui être utile en attrapant des crevettes. Elle avait eu de la peine de m’élever jusqu’alors, et il fallait que je fasse quelque chose maintenant et que je gagne ma subsistance en l’aidant autant que je le pourrais. J’étais trop contente de rester ; j’avais eu tellement peur qu’il n’y ait pas de place pour moi ; et la pensée d’avoir à nous séparer, Cor et moi, nous aurait, je crois, brisé le cœur à tous les deux. Jusqu’à présent je n’ai rien dit de Cor, mais je suis sûre que si je raconte mon histoire comme il faut, je parlerai plus de lui que de moi, car il a été beaucoup pour moi depuis le premier moment dont je puisse me souvenir. Son vrai nom est Cornélius ; il est le plus jeune des garçons et deux fois plus grand que moi, bien qu’il ne soit que de trois ans mon aîné. Tout le monde dit qu’il est maladroit, mais c’est parce qu’il est un garçon, et il est clair qu’il y a une quantité de choses dans la maison qu’il ne sait pas faire aussi bien que les filles. Il a une abondante chevelure rousse et une si bonne tête avec un charmant sourire ! Il est avec cela si brave et si consciencieux que je crois qu’il n’y a nulle part de garçon qui ressemble à mon frère Cor.
La cabane a été bâtie, je me rappelle encore très bien comment : les voisins avaient travaillé pendant quelque temps à découper un grand nombre de mottes dans le terrain qui longe le sable, puis les avaient entassées autour de l’endroit où notre maisonnette devait être construite. Quand le soir est venu, une vingtaine d’entre eux se sont assemblés à l’endroit choisi et ont commencé à bâtir, pendant que nous nous tenions tous là, les regardant faire ; car ils nous avaient dit que nous ne ferions que les gêner si nous nous mêlions de l’ouvrage. Les mottes s’élevaient, rangée après rangée, les unes sur les autres, et formaient les murs, jusqu’à ce que ceux-ci soient devenus assez hauts pour qu’on puisse placer le toit. Ensuite on a pris des perches qu’on a couchées en biais sur les murs, de manière à former une pente pour laisser écouler la pluie, et on les a couvertes d’une épaisse couche de joncs qui poussaient partout sur les dunes autour. On a fait un trou dans le toit et on y a fait passer la cheminée, faite elle aussi avec des mottes de terre. Alors maman, qui était allée ramasser du bois mort, est entrée dans la maison et a fait du feu à l’emplacement du foyer pendant que nous, les enfants, qui étions restés dehors, poussions des cris de joie en voyant la fumée grise monter en légers tourbillons dans l’air pur du premier matin. Les voisins, qui avaient construit notre nouveau logis, nous ont quittés après nous avoir encouragés et donnés beaucoup de conseils ; ils sont rentrés chacun chez soi, en suivant les petits sentiers à travers les sables. Quant à notre pauvre mère, elle s’est assise près des braises qui étaient presque éteintes, et s’est mise à pleurer.
Quelques-uns des hommes avaient planté des pieux pour entourer le terrain qui nous servirait de jardin, et le lendemain ils ont mis à la cabane une vieille porte et deux petites fenêtres ; en sorte que tout a bientôt été prêt et que nous avons pu entrer immédiatement dans cette nouvelle demeure. Elle se composait de deux chambres et, bien qu’elles aient été très petites et très basses, nous étions ravis vu l’attrait que la nouveauté exerce toujours sur les enfants. Nous pouvions courir et jouer autour de la maison dans les bruyères et aller à la pêche aux crevettes. Maman avait économisé de quoi acheter un grand filet pour les prendre ; et, à la marée basse, elle et Cor étendaient ce filet sur le sable au fond de l’eau ; puis, lorsqu’il était lourd et qu’il semblait plein, ils le ramenaient sur le rivage, où ils versaient en tas tout son contenu. Mon travail consistait alors à trier là-dedans, parmi les algues, les pierres et le sable, les crevettes sautillantes qui s’y trouvaient mélangées, toutes luisantes d’humidité. Quelquefois Pierre, quand il en avait la force, descendait sur la plage et venait m’aider ; mais généralement, quand on allait à la pêche, c’est à moi qu’incombait cette partie de la besogne. Quand mon panier était plein, nous revenions tous à la maison ; et pendant que maman faisait bouillir les crevettes, Cor et moi nous nous préparions à aller les vendre à la ville. Pour s’y rendre, il fallait faire deux kilomètres à travers des marécages.
Chaque année, en été et en automne, cette ville était remplie de baigneurs et de gens qui venaient faire une cure d’air marin, de sorte que nous trouvions facilement à vendre nos crevettes. Cor portait le panier et moi je l’accompagnais, – en partie parce que j’avais plus que lui le sens du commerce et que je savais quand nous pouvions demander un franc de plus, sans manquer une vente ; – et en partie parce que maman pensait qu’on me prendrait en pitié plus que mon frère. Et c’est ce qui arrivait souvent ; quelquefois on me donnait une pièce en me disant que c’était pour moi, mais je la rapportais à maman. J’étais si petite que je paraissais plus jeune que mon âge. Chaque fois que je devais aller à la ville, ma mère brossait soigneusement ma longue chevelure blonde, et me lavait la figure et les mains ; seulement mes habits étaient toujours déguenillés, et mes pieds nus, couverts de boue. Quant à Cor, personne ne songeait à lui peigner les cheveux, ni à le laver ; et lui-même trouvait que s’occuper de sa personne aurait été pour lui une grande perte de temps.

2ème samedi

 

2. Les petits vendeurs de crevettes

Il y avait près de deux ans que nous habitions notre cabane de terre, lorsque, un jour, nous nous sommes mis en route, Cor et moi, pour la ville, avec notre panier bien rempli de crevettes. C’était l’été ; il faisait une chaleur étouffante et les nuages étaient suspendus, lourds et denses au-dessus de la mer. Le panier était pesant, notre pêche ayant été abondante ; et maman nous avait dit de ne pas revenir avant que tout soit vendu ; de sorte que, lorsque l’averse a commencé à tomber, nous n’avons pas osé nous arrêter pour nous mettre à l’abri.
Nous parcourions donc sous la pluie les rues désertes et trempées en criant : « Crevettes, crevettes fraîches ! » Et de temps à autre quelqu’un apparaissait à une porte, ou frappait à une vitre, et achetait de nos crevettes, jusqu’à ce que la dernière soit vendue. Nous avons trouvé abri dans un passage couvert pour compter notre argent et l’attacher solidement dans un coin du mouchoir de Cor, avant de reprendre le chemin de la maison. Cor avait posé le panier et essayait, avec ses grandes mains, de tordre mes cheveux et ma robe pour en faire sortir l’eau ; mais, bien que la pluie ait transpercé entièrement tous nos vêtements, nous n’en étions pas préoccupés ; car dans nos courses à la ville nous étions habitués à tous les temps. L’allée où nous nous trouvions était précisément en face d’une grande maison remplie de gens en vacances ; une dame avec une petite fille se tenaient à une fenêtre, regardant tomber la pluie. Au bout d’un moment la fillette apparut à la porte et me fit signe d’approcher. J’ai supposé qu’elle voulait acheter des crevettes et je lui ai montré de loin le panier vide pour qu’elle sache que nous n’en avions plus ; mais elle restait là à attendre, de sorte que j’ai pensé qu’il valait mieux aller voir ce qu’elle me voulait.
– Tu viens, toi, ai-je dit à Cor en le tirant par la veste.
Mais il a résisté en me poussant en avant, et j’ai traversé la rue aussi vite que possible. Derrière la petite fille qui m’avait appelée, est apparue une servante, d’assez mauvaise humeur, qui m’avait vue arriver ruisselante sur le seuil de la porte, et je l’ai entendue dire : « Donnez-lui un peu d’argent, Édith, et renvoyez-la ; elle est toute mouillée et puis ce n’est pas une compagnie pour vous ». Mais la petite fille m’a fait entrer et avancer vers un paillasson sur lequel je me suis tenue. Puis, courant vers le bas de l’escalier, elle a crié :
– Maman, la petite fille est ici, mais elle est tellement mouillée qu’elle ne peut pas monter dans la chambre ; veux-tu descendre et lui parler ?
À cet appel une dame est descendue ; jamais encore je n’en avais vu une comme celle-là, et je n’imaginais pas qu’il puisse y en avoir d’aussi belle et aussi aimable. Elle a posé gentiment sa main sur ma tête, puis a touché mon épaule nue qui se voyait à travers ma robe déchirée.
– Dis-moi comment tu t’appelles, a-t-elle dit.
– Je suis Gwen Evans, ai-je répondu en la regardant.
– Tu es toute mouillée, Gwen ; pourquoi es-tu sortie par un temps pareil ?
– Cor et moi nous n’avions pas vendu nos crevettes, Madame, et maman nous avait dit de ne pas rentrer tant que le panier n’était pas vide ; mais nous avons tout vendu maintenant. Je suis habituée au mauvais temps, il ne me fait pas de mal, ni à Cor non plus.
– Est-ce que Cor est ton frère ? J’ai vu un garçon avec toi tout à l’heure.
– C’était Cor ; il s’occupe bien de moi, et il essuyait mes cheveux quand vous m’avez appelée.
– Va le chercher ; il doit être aussi tout mouillé.
– Il ne veut pas ; il est très timide, vous savez.
– Tu vas venir près du feu pendant que nous causerons, a dit la dame. Et elle me conduisit dans une cuisine.
J’avais honte des traces que mes pieds humides laissaient sur le carrelage, et je me tenais près du feu, la tête baissée ; mais la dame souriait et me parlait si doucement que cela me rendit courage. Du coup je n’ai plus pensé à moi et me suis sentie toute heureuse.
– Est-ce que tu vas à l’école, Gwen ? M’a-t-elle demandé.
– Non, Madame ; mais Cor y est allé une fois, pendant une semaine ; seulement l’alphabet était trop difficile pour lui. Maman dit que Cor est stupide.
– Et l’alphabet est-il aussi trop difficile pour toi ?
– Je ne sais pas ; je n’ai jamais essayé de l’apprendre ; je suis toujours occupée avec les crevettes.
– Sais-tu quelque chose de Dieu, ma petite fille ? a dit la dame en me regardant tendrement d’un air sérieux.
– Certainement, Madame, ai-je répondu aussitôt ; c’est Lui qui m’a faite, bien sûr.
– C’est vrai, Gwen ; et est-ce qu’on t’a aussi parlé du Seigneur Jésus ?
Je me suis arrêtée pour réfléchir ; il me semblait pourtant que ce nom ne m’était pas inconnu, et pourtant je ne pouvais pas me rappeler où et quand je l’avais entendu prononcer.
– Je ne peux pas bien le dire.
– J’aimerais que tu le connaisses, ma chère enfant, a dit la dame, car Jésus est le meilleur ami que tu puisses avoir ; et même si tu n’as jamais entendu parler de Lui, Il sait tout à ton sujet, Il t’aime et prend soin de toi.
– Je ne crois pas, Madame, ai-je dit ; il n’y a que Cor qui s’occupe de moi depuis que papa est mort.
– Et pourtant c’est vrai Gwen ; cet Ami si bon est toujours près de toi, mais tu ne peux le savoir.
Voyant sans doute sur ma figure que je ne comprenais pas, elle a ajouté :
– Veux-tu revenir chez moi ? J’aimerais te parler de cet Ami qui t’aime tant. Dis-moi, Gwen, voudrais-tu apprendre à lire ?
– Oui, Madame, ai-je répondu pour être aimable. Au fond je n’avais aucune envie d’une chose qui devait me donner tant de peine ; mais je ne voulais pas contrarier une aussi gentille personne, et puis ma mère m’avait recommandé de toujours dire « oui » quand les gens « comme il faut » me parlaient.

3ème samedi

– Eh bien, si ta mère peut se passer de toi et te laisser venir deux fois par semaine, après que tes crevettes auront été vendues, je tâcherai de te donner une leçon. Je pense rester ici quelques mois. Mais dis-moi, Gwen, j’aimerais que tu sois propre quand tu viendras me voir ; n’as-tu pas de meilleure robe que celle que tu portes ?
– Non, Madame, ai-je répondu.
Et pourtant je savais qu’il y en avait deux meilleures dans le coffre à la maison. Mais j’espérais bien que cette gentille dame m’en donnerait encore une, de sorte que je lui ai dit un mensonge tout en sachant que c’était très mal.
– Eh bien, je vais te donner une robe en bon état, a dit la dame ; et tu la mettras chaque fois que tu viendras me voir. Tu pourras l’emporter maintenant.
Puis elle a dit à la servante :
– Allez chercher une des robes qu’Édith ne porte plus, celle avec les pois bleus ; elle ira très bien à cette enfant qui est plus petite que ma fille. Quel âge as-tu, Gwen ?
– Huit ans, Madame, a été ma réponse.
Mais je restais la tête baissée, confuse de voir qu’elle me parlait avec tant de bonté. Je désirais beaucoup m’en aller pour ne plus sentir ses yeux sur moi, et j’ai dit que je ne pouvais pas rester plus longtemps, de peur que Cor ne parte sans moi.
La dame me regardait pendant que je me tenais là, le visage tourné de côté pour qu’elle ne voit pas la rougeur qui couvrait mes joues, et me balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, très mal à mon aise.
– Gwen, a dit la dame, est-ce bien vrai que tu n’as que la robe que tu portes ? Je serais très triste si tu m’avais dit un mensonge. Dis-moi la vérité.
– C’est bien la vérité, ai-je dit.
Car la jeune fille venait justement d’entrer en tenant la jolie robe, qui me faisait tellement envie. On m’a donc remis le petit paquet, et la dame m’a dit adieu.
Édith a couru après moi jusqu’à la porte, en me criant :
– Reviens demain, Gwen, je t’attendrai ; et je te reconnaîtrai tout de suite à la robe bleue. Je suis si contente que maman te l’ait donnée.
Mais je m’en suis allée le cœur bien gros.

3. Ma deuxième visite

Cor et moi avons repris le chemin de la maison. À chaque pas, nous enfoncions dans la boue jusqu’aux chevilles ; mais nous n’y pensions guère. Cor brûlait d’envie de savoir ce qui m’était arrivé dans la grande maison ; et, comme nous n’avions jamais eu de secret l’un pour l’autre, je lui ai tout raconté, en lui avouant combien j’étais malheureuse.
– C’était mal, n’est-ce pas, Cor ? Tu n’aurais pas fait ça, toi ?
Cor a eu l’air ennuyé et a secoué la tête.
– Je ne crois pas que ce soit si grave pour toi, a-t-il dit ; tu es petite, et puis tu es une fille.
– Tu es sûr que ce n’est pas mal pour une petite fille de dire des mensonges ? Ai-je demandé avec une lueur d’espoir. Qui te l’a dit, Cor ?
– Personne ne me l’a dit ; mais je suis deux fois plus grand et plus fort que toi, et je suis habitué à être bousculé, c’est pour ça que je ne voudrais pas me tirer d’embarras par un mensonge, ce serait tout à fait méprisable. Mais si j’étais petite et faible, il est probable que je n’y regarderais pas de si près.
– Non, Cor, tu ne le ferais pas, ai-je répliqué, d’autant plus honteuse qu’il cherchait à m’excuser. Tu es bien meilleur que moi. Je ne veux plus jamais mentir ; et écoute, fais attention de ne rien dire de la robe à la maison, promets-moi, Cor.
– Qu’est-ce qui te passe par la tête maintenant ? a demandé Cor en me regardant avec un sourire. Tu as toujours des idées…
– Je veux rendre la robe à la dame, Cor. Tu sais, je ne pourrais pas la mettre, après lui avoir dit que je n’en avais pas d’autre que celle que j’ai sur moi ; et il y en a deux dans le coffre : il y a ma robe à fleurs et la robe que papa m’a rapportée du marché avant de tomber malade, tu t’en souviens ?
Cor a fait signe que oui.
– Ainsi écoute, lui ai-je dit, nous allons creuser un trou dans le sable, et y cacher la robe jusqu’à ce que je puisse la rapporter à la dame.
Bientôt nous sommes arrivés à un endroit qui était au-dessus de l’atteinte de l’eau, et Cor a fait un trou, dans lequel nous avons mis le petit paquet ; nous l’avons couvert de beaucoup de sable que nous avons égalisé ensuite pour que personne ne puisse s’apercevoir de ce que nous avions fait. Puis, après avoir empilé deux ou trois pierres pour reconnaître l’endroit, nous avons couru vers la maison, car nous étions très en retard.
En arrivant à la cabane, nous avons vu maman occupée à laver du linge dehors, mais visiblement inquiète, ne cessant de regarder dans la direction du sentier par lequel nous venions. Pierre était couché près des joncs et surveillait les oies, tout en jouant avec le sable qu’il laissait couler à travers ses doigts minces.
– Comme vous êtes restés longtemps ! a dit maman ; je suis sûre que vous vous êtes arrêtés en route pour jouer.
Mais nous nous sommes dépêchés de lui montrer le panier vide et le mouchoir de Cor rempli de pièces, et elle a été contente.
– Vous n’avez pas mal employé votre temps, mes enfants, dit-elle ; nous avons bien besoin de tout ce que vous pouvez gagner ; vous savez quelle peine nous avons à joindre les deux bouts, d’autant plus que notre pauvre Pierre ne pourra jamais donner le moindre coup de main.
L’intention de maman n’était pas que Pierre entende ces paroles, mais il n’en avait pas perdu un mot. Il a caché sa figure dans ses mains, mais comme il pleurait souvent, aucun de nous n’a fait attention à lui. Nous étions tous trop occupés de nos propres affaires pour nous intéresser beaucoup à lui. Nous nous sommes assis dans l’herbe, Cor et moi, chacun avec une grande tranche de pain, et une tasse de lait que maman avait gardée pour notre souper. Ensuite nous avons aidé maman à suspendre le linge pour le faire sécher.
Ce soir-là, je suis restée longtemps sans m’endormir ; je pensais à ce que la dame avait dit : que cela lui ferait beaucoup de peine si j’avais dit un mensonge. Je ne comprenais vraiment pas ce que cela pouvait lui faire, mais la pensée qu’elle serait triste me rendait très malheureuse ; il fallait qu’elle sache la vérité, et pourtant j’avais peur de la lui dire.
Malheureusement le lendemain nous n’avons pas pris une seule crevette ; je ne sais comment cela se faisait, mais il arrivait quelquefois que les crevettes disparaissaient ; et quand nous tirions nos filets, ils n’étaient pleins que d’herbes, de sable et de crabes. Il s’est passé trois jours avant que nous ayons des crevettes à vendre, et que Cor et moi nous puissions partir pour la ville avec notre panier plein. Je me sentais soulagée. Nous nous sommes arrêtés à la place que nous avions marquée avec des pierres et là, sous le sable, le petit paquet était intact. J’ai montré la robe à Cor.
– N’est-ce pas qu’elle est jolie ? Lui ai-je dit.
Et j’ai hésité un moment, me demandant si je la rendrais. Je n’en avais jamais possédé d’aussi belle, avec des pois bleus et sans le moindre raccommodage. Mais je me suis vite rappelé combien j’avais été malheureuse pendant les trois derniers jours ; et je savais bien que je n’aurais pas de repos avant d’avoir rendu la robe. J’en ai donc fait un paquet bien serré, l’envers de l’étoffe en dehors pour ne pas voir combien elle était jolie ; puis nous avons continué notre route, marchant aussi vite que possible dans le sable mou.
– Cor, ai-je demandé tout à coup, as-tu déjà entendu parler de Jésus Christ ?
– Oui, dit Cor, on nous a appris à l’école qui était Jésus.
– Dis-moi tout ce que tu sais de Lui, tout, s’il te plaît, Cor.
– Ce n’est pas grand-chose, a-t-il répondu lentement. Je me rappelle seulement qu’un jour une dame est venue nous donner une leçon, et elle a parlé de Jésus Christ, disant qu’Il aimait les enfants et veillait sur eux. J’ai tout de suite pensé à toi en me demandant si c’était Jésus qui avait empêché que tu sois noyée, quand le grand bateau a fait naufrage, tu sais.
Arrivés à la maison où demeurait la dame je me suis avancée vers la porte, pendant que Cor continuait son chemin en criant : « Crevettes, crevettes fraîches ! » Au moment où j’allais sonner, Édith a ouvert la porte ; elle m’avait vue de la fenêtre.
– Je pensais que tu ne viendrais jamais, Gwen, dit-elle ; pourquoi est-ce que tu n’as pas mis la robe bleue ?
– J’aimerais voir la dame, ai-je répondu, incapable d’en dire davantage.
– Tu veux parler de maman ; oh ! Oui, bien sûr, tu vas monter auprès d’elle, je lui ai dit que je te voyais arriver.
Et Édith m’a conduit dans une belle chambre au premier étage.
Mais seule la dame m’intéressait. Elle était assise près de la fenêtre.
– Eh bien ! Gwen, qu’est-ce que tu as ? Tu as l’air toute bouleversée ; viens ici, et dis-moi ce qui t’arrive.
– Voilà la robe, Madame ; je l’ai rapportée ; et ne soyez pas triste à cause d’une petite fille comme moi.
– Je ne comprends pas bien, a dit la dame doucement en me prenant la main et en m’attirant vers elle. Explique-moi pourquoi tu as rapporté la robe.
– Je ne vous ai dit que des mensonges, Madame. J’ai deux robes à la maison dans le coffre de maman ; et j’ai aussi dit que j’avais envie d’apprendre à lire, et ce n’est pas vrai du tout. Je suis bien méchante, je le sais, mais il ne faut pas être triste ; vous avez dit que vous le seriez, si je vous disais un mensonge.
La dame m’a fait asseoir sur un tabouret, à ses pieds, comme si j’avais été sa petite fille, et j’ai appuyé ma tête sur ses genoux en pleurant, bien que je me sois sentie beaucoup plus contente depuis que je lui avais tout avoué. Elle est restée un moment sans parler, puis elle a dit :
– Est-ce que tu crois qu’il n’y a que moi qui suis affligée quand tu fais le mal ?
– Cor a dit que ce n’était pas tellement grave pour de petites filles, et maman n’en sait rien ; il n’y a donc que vous, Madame, qui puissiez être triste.
– Je t’ai parlé l’autre jour de quelqu’un qui t’aime beaucoup, Gwen ; peux-tu te rappeler qui c’était ?
– C’était Jésus Christ, ai-je répondu tout bas. J’ai demandé à Cor s’il Le connaissait, et il pense que c’est Lui qui m’a empêchée d’être noyée dans le naufrage quand j’étais toute petite.
– Sans doute, Gwen, Cor a raison ; c’est Jésus qui t’a sauvée alors, et maintenant Il prend soin de toi chaque jour ; seulement tu Lui fais de la peine quand tu fais le mal, parce qu’Il t’aime tant.
– Je ne veux plus le faire, ai-je répondu du fond de mon cœur.
– Mais même si tu ne le faisais plus, tu ne pourrais pas être heureuse avant d’avoir demandé à Jésus de te pardonner. Tu es contente maintenant que tu m’as avoué ta faute, et que je te l’ai pardonnée ; mais il n’y a que Jésus qui puisse ôter le péché, et tu dois le Lui demander.
– Je ne sais pas où est Jésus, Madame, ai-je dit tristement.
Il est tout près, Il est ici maintenant, bien que tu ne puisses pas Le voir ; et si tu Lui parles, Il t’entendra.

4ème samedi

Ce que la dame disait me paraissait bien étrange ; je sentais le besoin d’y réfléchir et d’en parler avec Cor. Je lui ai répondu cependant que je voulais demander à Jésus de me pardonner.
– Et je voudrais apprendre à lire, ai-je ajouté, si vous voulez me l’enseigner, et si ce n’est pas trop difficile.
Je pensais que ce serait très agréable de voir souvent cette bonne dame, et d’être assise comme maintenant à ses pieds sur un tabouret.
– Ma petite Gwen, je regrette beaucoup, mais je ne peux pas t’apprendre à lire ; il faut que je parte demain pour aller soigner une amie très malade, et je crois que je ne pourrai pas revenir avant l’automne, ou même avant l’année prochaine.
– Alors ça ne sert à rien, me suis-je écriée toute déçue.
– Qu’est-ce qui ne sert à rien, mon enfant ?
– De faire de mon mieux. J’avais pensé que je pourrais devenir meilleure ; je voulais plaire à Jésus dont vous me parlez et ne plus vous dire de mensonges. Et maintenant il n’y aura personne pour me montrer ce que je dois faire.
– Gwen, Jésus ne part pas, Il est toujours près de toi ; tu dois Lui parler ; et voici un autre moyen de t’aider, si du moins tu apprends à t’en servir.
La dame a pris sur sa table un beau livre, relié en rouge, avec une tranche dorée.
C’est une bible, Gwen ; elle te parlera de Jésus, et te dira combien Il t’aime, et comment Il est mort pour toi, et ce qu’Il désire que tu fasses. Je sais que tu ne peux pas lire maintenant, mais essaye de trouver quelqu’un qui te l’enseigne. Si tu le désires réellement, tu réussiras, j’en suis sûre.
J’ai pris le beau livre avec grande joie, voyant que la dame m’avait pardonné ; et j’ai résolu, d’une façon ou d’une autre, d’apprendre à lire.
– Cela me fera bien plaisir, Gwen, si tu apprends à lire avant mon retour, a dit la dame ; j’ai écrit ton nom et le mien sur la première page du livre, pour que tu ne m’oublies pas.
Des larmes ont rempli mes yeux et sont tombés sur les mains de la dame, et même sur le beau livre ; cependant elle ne m’a pas grondée.
– Il n’y a plus qu’une chose que je pourrai faire pour toi, Gwen ; sais-tu ce que c’est ?
– Non, Madame, ai-je répondu, tout en espérant un peu qu’elle allait me rendre la robe.
– C’est ceci, a dit la dame en prenant ma main dans les siennes : quand je prierai Dieu, je Lui demanderai de bénir et d’enseigner la petite Gwen, pour l’amour de Son Fils, Jésus.

4. Ma Bible

Ma Bible devint mon idée fixe du matin au soir. Jamais je n’avais vu de près un si beau livre, et j’avais peine à croire qu’il m’appartenait réellement ; aussi je l’emportais partout sans la moindre notion des mots qu’il renfermait. J’en tournais les pages chaque fois que j’avais un moment à moi. C’était surtout la belle reliure rouge, le papier si blanc et les lettres imprimées qui me faisaient plaisir à regarder. Ma Bible était la seule chose qui m’appartenait tout à fait ; car mes deux robes étaient renfermées dans le coffre de maman, et je ne pouvais les mettre que lorsqu’elle le permettait ; de plus, c’était ma gentille dame à moi qui m’avait donné ce livre et je savais que son nom et le mien étaient inscrits sur la première page.
Lorsque j’ai apporté le livre à la maison, et que je l’ai montré à maman, elle a voulu aussitôt l’enfermer, en attendant que je sois plus grande.
– À quoi sert un si beau livre quand on ne connaît pas une seule lettre de l’alphabet ? a-t-elle dit. La dame aurait mieux fait de me donner l’argent qu’il vaut pour acheter des chaussures ou des vêtements. Les tiens sont dans un triste état, malgré la peine que je me donne pour les raccommoder.
– Oh ! Maman, j’aime beaucoup mieux avoir ma Bible, ai-je dit.
J’avais tellement l’habitude de mes vêtements déchirés, que je ne m’en souciais guère. Heureusement, ai-je pensé, maman ne sait rien de la robe à pois. Elle n’aurait pas voulu que je la rende.
– Eh bien, à présent que tu as ce livre, il faudra en prendre son parti ; il fera très bien sur l’étagère, devant le service de faïence rouge, et là il ne pourra pas lui arriver de malheur.
– Mais, maman, je suis trop petite pour atteindre l’étagère.
– Est-ce que tu ne peux pas regarder ton livre de loin ? Il ne peut pas te servir à autre chose aussi longtemps que tu ne sais pas lire.
Mais j’ai pleuré, et supplié maman jusqu’à ce qu’elle me permette de garder avec moi le beau livre. Je le prenais donc tous les jours, et le soir je m’endormais en le tenant serré dans mes bras, de sorte que la couleur et la dorure se défraîchirent bientôt. Mais j’en avais assez de tourner les pages et de regarder des lettres noires qui n’avaient aucun sens pour moi, et je pensais à ce que la dame avait dit, au plaisir que j’aurais de savoir lire quand elle reviendrait l’année suivante avec Édith. Elle serait bien contente, et elle poserait peut-être sa main sur ma tête en m’appelant sa chère enfant, ce que jamais personne d’autre ne faisait. Mais je ne savais pas comment apprendre. Plusieurs de nos voisins avaient des livres et pouvaient les lire, seulement ces livres étaient tous en langue galloise et on m’avait dit que ma bible était en anglais.
J’ai pensé à Hugo qui avait appris l’anglais à l’école ; mais je comprenais que ce serait inutile de lui demander quoi que ce soit : Hugo ne venait que très rarement à la maison ; quand il venait, il s’asseyait presque toujours dans un coin près du feu sans prononcer une parole et, si on lui demandait quelque chose, il répondait de travers. Hugo n’avait jamais été bien aimable, ni complaisant ; mais il était devenu tellement désagréable depuis quelque temps, que maman se demandait ce qui avait pu le rendre aussi détestable. Je crois qu’il en était lui-même malheureux. En effet, un jour qu’il m’avait brusquée et qu’il avait donné des coups à Cor qui prenait mon parti, il est sorti et s’est étendu de tout son long sur la dune, la figure contre terre, et s’est mis à pleurer. Ce n’était donc pas de lui que je pouvais attendre quelque secours et je ne savais trop à qui m’adresser. J’en ai parlé à Cor, mais nous ne savions que faire.
Enfin, un matin, je me suis rappelé que la dame m’avait dit de m’adresser à Jésus quand j’aurais n’importe quelle difficulté ; et qu’Il m’aiderait certainement. Elle avait ajouté que Jésus m’écouterait quand je Lui parlerais, et j’ai décidé le même jour d’aller sur le rivage, là où personne ne pourrait m’entendre, et de dire à Jésus combien j’avais envie de savoir lire. Dès que j’ai eu fini mon travail, j’ai couru à une petite grotte, dans les dunes, pas bien loin de la maison et j’ai raconté à Jésus toutes mes difficultés. Je Lui ai expliqué que j’avais une bible, mais que je ne savais pas lire, et que pourtant je désirais beaucoup apprendre ce que ce livre avait à m’enseigner. Je Lui ai dit que je ne pouvais trouver personne pour m’apprendre les lettres et que, puisqu’Il était si bon pour les petits enfants, Il voudrait peut-être me les montrer et me sortir d’embarras.
Après cela je suis vite retournée à la maison ; l’heure était trop avancée pour ouvrir encore une fois ma bible, mais le lendemain, aussitôt que les premiers rayons de soleil se sont montrés par la petite fenêtre à la tête de mon lit, j’ai pris le livre de dessous mon oreiller, m’attendant à comprendre tout ce qui y était imprimé. J’ai été profondément déçue en constatant que je n’étais pas plus instruite qu’auparavant, et des larmes ont mouillé les pages. Mais je n’ai pas voulu m’arrêter après un seul essai, puisque la dame m’avait dit de parler de toutes mes difficultés à Jésus. Elle devait savoir ce qui en était. Je suis retournée me cacher dans la petite grotte sur les dunes, et j’ai demandé avec plus d’insistance à Jésus de me montrer comment apprendre à lire.
Bien des jours ont passé ; et tous les jours j’ai répété ma prière sans me trouver plus avancée dans la connaissance que je désirais si ardemment.
Un matin, maman, ayant fait la lessive, m’a appelée pour étendre le linge sur les buissons de genêts qui poussaient autour de la maison. J’ai fait ce qu’elle m’avait dit, mais je me sentais très découragée. Je commençais à croire que Jésus ne m’avait pas entendue, et que peut-être je ne priais pas de la bonne manière ; je désirais très fort que la dame revienne m’expliquer comment faire. Je venais de prendre dans le panier la chemise de Pierre et j’allais la suspendre à un buisson très élevé, lorsque j’ai entendu la voix de Cor criant :
– Gwen, Gwen, où es-tu ?
– Ici, Cor, ai-je répondu.
Et il est arrivé tout essoufflé.
– Je l’ai trouvé, Gwen, je l’ai trouvé, criait-il, tout est arrangé.
– Qu’est-ce que tu as trouvé ? Ai-je demandé en regardant ses mains vides.
– J’ai trouvé le moyen pour que tu apprennes à lire.
Dans ma joie j’ai laissé tomber la chemise pour frapper dans mes mains.
– Dis-moi tout, Cor, s’il te plaît, vite, vite.
– Eh bien, viens avec moi, m’a-t-il dit en courant vers le sommet de la dune voisine, où je l’ai eu bientôt rejoint.
– Regarde le long de la plage, tu vois là-bas ce toit, à environ 500 mètres.
– Bien sûr, je le vois, c’est la maison de Jean Brun.
– C’est tout ce que tu sais ? a dit Cor en riant. Jean Brun est parti depuis six semaines, et c’est la vieille Madame Loyd qui habite la maison maintenant.
– Qui est Madame Loyd ? Ai-je demandé.
– Cela, je ne peux pas te le dire, mais je sais qu’elle est veuve et seule, et qu’elle sait lire l’anglais, et aussi l’écrire à ce qu’on m’a dit.
Et Cor ouvrait de grands yeux à la pensée de si grands talents.
– Tu crois qu’elle voudra me donner des leçons ?
– En tout cas nous pouvons le lui demander. Nous irons ensemble chez elle ; et sais-tu ce que j’ai pensé, Gwen ? Je lui arrangerai son jardin, je lui porterai son charbon ou n’importe quoi ; je travaillerai pour elle ; un garçon comme moi peut se rendre utile. Je suis sûr qu’elle te donnera des leçons.
Je lui ai sauté au cou.
– Cor, tu as une idée merveilleuse.
Il a eu l’air bien content, ce qui ne l’a pas empêché de retourner tout de suite à son travail, et moi je suis allée ramasser la chemise de Pierre et étendre le reste du linge.
Cependant en y réfléchissant j’étais tout de même un peu déçue. Il me semblait que le Seigneur Jésus ne m’avait pas entendue et qu’après tout Cor était le seul qui s’intéressait à moi ; mais peu à peu je me suis dit que Jésus pouvait avoir suggéré cette bonne idée à Cor, tout comme Il avait mis dans le cœur de papa de prendre soin de moi, lorsqu’il me trouva couchée sur la plage. J’ai pensé que le Seigneur pouvait aussi bien m’apprendre à lire par le moyen de Madame Loyd que s’Il me faisait connaître les lettres tout d’un coup et sans peine. Je ne m’en suis pas rendu compte en une seule fois ni sans qu’on m’y aide ; seulement je le raconte maintenant, de peur de ne pas m’en souvenir plus tard.
Le lendemain nous nous sommes mis en route, Cor et moi, pour aller chez Madame Loyd. J’étais très pressée d’arriver, je voulais courir et je tirais Cor par sa manche pour le faire aller plus vite ; mais quand la maisonnette a été en vue, la peur m’a pris et j’ai laissé Cor aller en avant et frapper à la porte pendant que je me cachais derrière lui. Une voix de l’intérieur dit :
– Entrez !
Alors Cor a soulevé le loquet, et nous nous sommes tenus sur le seuil.
La maisonnette se composait d’une seule chambre claire et bien arrangée. Dans un coin il y avait un grand lit de bois bien ciré avec une couverture faite de carrés tricotés de différentes couleurs. Contre le mur étaient fixées des étagères sur lesquelles se trouvaient des plats, des assiettes et des tasses, et derrière la grille du foyer brûlait un petit feu bien gai. Tout près de la cheminée était assise une vieille femme bien soignée avec une robe imprimée et un foulard autour du cou ; elle portait des lunettes, et lisait dans un gros livre ouvert devant elle, que j’ai supposé être une Bible. À notre apparition elle a quitté ses lunettes et nous a regardés.
– Entrez, mes petits amis, a-t-elle dit, je ne crois pas vous connaître, mais je suis toujours contente de voir des enfants.
Je suis restée en arrière, mais Cor s’est avancé hardiment jusqu’à la table de la vieille dame.
– Je suis Cornélius Evans et on m’appelle Cor, a-t-il dit, et cette fille c’est Gwen, – et il m’a montrée du doigt. Nous habitons là-bas près de la plage. Et, sans me vanter, je suis assez adroit pour faire beaucoup de choses une fois que je m’y mets ; demandez à Gwen. Si vous voulez, je bêche le jardin, je coupe le bois, je fais même du ménage. Bien que je ne voie pas beaucoup de ménage à faire, a-t-il ajouté en regardant autour de lui avec un peu de déception.

D’après la Bonne Nouvelle 1871 et 1872

A suivre !