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LA CABANE AU BORD DE LA MER

1er samedi

1. Construction de la cabane

J’habite une petite cabane située au bord de la mer, au pays de Galles. Ce n’est pas avec mes vrais parents que je demeure ; je ne me souviens d’ailleurs pas les avoir jamais connus et je ne sais même pas qui ils étaient. Voici comment je suis venue habiter cette cabane.

Une nuit, il y a neuf ans, une terrible tempête s’est élevée sur la côte, et un paquebot a fait naufrage sur les récifs ; puis, au matin, quand il a fait jour, on a trouvé sur la plage un bébé qui n’était pas tout à fait mort ; mais tous ceux qui avaient pu connaître cette petite fille, ou qui s’intéressaient à elle, avaient été noyés dans la mer cruelle. Ce bébé, c’était moi. Personne n’a jamais su pourquoi j’étais sur ce bateau et on n’a jamais rien appris au sujet des autres passagers qui avaient péri. Un homme, qui passait sur la plage, m’a aperçue ; il m’a enveloppée chaudement dans son manteau et a couru vers une maisonnette du village voisin, où il demeurait avec sa femme et ses enfants. Ces braves gens m’ont si bien soignée qu’ils m’ont ramenée à la vie.
Après quoi la femme et tous les voisins ont été d’avis de me mettre à l’orphelinat de la ville. Mais l’homme qui m’avait recueillie a refusé. Il a dit qu’il voulait m’adopter et c’est bien ce qui a été décidé. J’ai été appelée « Gwen Evans », Evans étant leur propre nom ; et ils ont été très bons pour moi. Je les ai appelés Papa et Maman, et on me traitait comme les autres enfants. Il y en avait quatre, sans me compter, le plus jeune ayant à peu près quatre ans.
Ça a été un bien triste jour pour moi, et pour toute la famille, lorsque mon père adoptif est mort. J’avais alors six ans, et j’avais terriblement peur d’être envoyée à l’hospice ; car parfois, quand ma mère était de mauvaise humeur, elle disait qu’elle n’avait pas les moyens de me garder plus longtemps ; et je me doutais qu’en effet elle allait être bien pauvre maintenant.
Quand il vivait, mon père adoptif travaillait dans une mine de plomb. Il est bien rare que les mineurs deviennent vieux : leur travail les épuise tôt ou tard, et ils ne sont jamais en bonne santé tant qu’ils y sont occupés. Après l’enterrement, ma mère s’est inquiétée de ce qu’elle pourrait faire pour gagner sa vie et celle de ses enfants. Mon père avait eu un bon salaire, mais on n’avait rien mis de côté, et nous ne pouvions pas continuer à habiter notre petite villa. Maman est allée voir l’inspecteur de la mine et lui a demandé d’embaucher Hugo, l’aîné des garçons, qui allait avoir quatorze ans. L’inspecteur l’a promis en souvenir de mon père, qui, disait-il, avait été un homme honnête comme on en voyait peu, et un bon ouvrier. Maman avait bien hésité à recommander Hugo : il avait déjà si mauvaise réputation qu’on aurait bien de la peine à lui trouver une place. Il était paresseux, violent, et fréquentait des gamins pires que lui, qui l’entraînaient au mal. Mais à présent qu’il allait travailler régulièrement et aurait des responsabilités, maman espérait qu’il s’améliorerait.
Marie, qui venait après Hugo, a été placée comme servante dans une ferme. Elle avait à traire les vaches, à laver les baquets à crème et les barattes, à arracher les mauvaises herbes dans le jardin ou à travailler aux champs ; sa maîtresse la traitait bien et était contente d’elle. Mais aucun des autres enfants ne pouvait travailler. Pierre, qui avait près de onze ans, était infirme. Une chute sur le dos quand il était bébé l’avait partiellement paralysé ; aussi le voyait-on toujours assis près du feu, ou couché au soleil devant la porte.
Pendant que maman se demandait où nous pourrions aller, et comment se tirer d’affaire maintenant que papa était mort, un des voisins est entré et lui a conseillé d’aller s’installer sur les terrains vagues au bord de la mer. Cet espace appartenait à la commune et la règle était que chacun pouvait y habiter, pourvu qu’il bâtisse sa maison en une seule nuit et y fasse du feu avant le matin. Les voisins promettaient à maman de lui construire une cabane avec des mottes de terre argileuse, puis de clôturer une partie du terrain, ce qui lui ferait un petit jardin. De cette manière, disaient-ils, elle pourrait vivre à peu près pour rien. Elle s’achèterait quelques oies, pêcherait des crevettes qu’elle vendrait ; ainsi, avec le salaire de Hugo et ce qu’elle gagnerait elle-même en blanchissant du linge, ils affirmaient que nous aurions de quoi vivre.
Quand maman s’est décidée à suivre ces conseils, elle m’a annoncé que je pouvais rester avec elle, étant assez grande pour lui être utile en attrapant des crevettes. Elle avait eu de la peine de m’élever jusqu’alors, et il fallait que je fasse quelque chose maintenant et que je gagne ma subsistance en l’aidant autant que je le pourrais. J’étais trop contente de rester ; j’avais eu tellement peur qu’il n’y ait pas de place pour moi ; et la pensée d’avoir à nous séparer, Cor et moi, nous aurait, je crois, brisé le cœur à tous les deux. Jusqu’à présent je n’ai rien dit de Cor, mais je suis sûre que si je raconte mon histoire comme il faut, je parlerai plus de lui que de moi, car il a été beaucoup pour moi depuis le premier moment dont je puisse me souvenir. Son vrai nom est Cornélius ; il est le plus jeune des garçons et deux fois plus grand que moi, bien qu’il ne soit que de trois ans mon aîné. Tout le monde dit qu’il est maladroit, mais c’est parce qu’il est un garçon, et il est clair qu’il y a une quantité de choses dans la maison qu’il ne sait pas faire aussi bien que les filles. Il a une abondante chevelure rousse et une si bonne tête avec un charmant sourire ! Il est avec cela si brave et si consciencieux que je crois qu’il n’y a nulle part de garçon qui ressemble à mon frère Cor.
La cabane a été bâtie, je me rappelle encore très bien comment : les voisins avaient travaillé pendant quelque temps à découper un grand nombre de mottes dans le terrain qui longe le sable, puis les avaient entassées autour de l’endroit où notre maisonnette devait être construite. Quand le soir est venu, une vingtaine d’entre eux se sont assemblés à l’endroit choisi et ont commencé à bâtir, pendant que nous nous tenions tous là, les regardant faire ; car ils nous avaient dit que nous ne ferions que les gêner si nous nous mêlions de l’ouvrage. Les mottes s’élevaient, rangée après rangée, les unes sur les autres, et formaient les murs, jusqu’à ce que ceux-ci soient devenus assez hauts pour qu’on puisse placer le toit. Ensuite on a pris des perches qu’on a couchées en biais sur les murs, de manière à former une pente pour laisser écouler la pluie, et on les a couvertes d’une épaisse couche de joncs qui poussaient partout sur les dunes autour. On a fait un trou dans le toit et on y a fait passer la cheminée, faite elle aussi avec des mottes de terre. Alors maman, qui était allée ramasser du bois mort, est entrée dans la maison et a fait du feu à l’emplacement du foyer pendant que nous, les enfants, qui étions restés dehors, poussions des cris de joie en voyant la fumée grise monter en légers tourbillons dans l’air pur du premier matin. Les voisins, qui avaient construit notre nouveau logis, nous ont quittés après nous avoir encouragés et donnés beaucoup de conseils ; ils sont rentrés chacun chez soi, en suivant les petits sentiers à travers les sables. Quant à notre pauvre mère, elle s’est assise près des braises qui étaient presque éteintes, et s’est mise à pleurer.
Quelques-uns des hommes avaient planté des pieux pour entourer le terrain qui nous servirait de jardin, et le lendemain ils ont mis à la cabane une vieille porte et deux petites fenêtres ; en sorte que tout a bientôt été prêt et que nous avons pu entrer immédiatement dans cette nouvelle demeure. Elle se composait de deux chambres et, bien qu’elles aient été très petites et très basses, nous étions ravis vu l’attrait que la nouveauté exerce toujours sur les enfants. Nous pouvions courir et jouer autour de la maison dans les bruyères et aller à la pêche aux crevettes. Maman avait économisé de quoi acheter un grand filet pour les prendre ; et, à la marée basse, elle et Cor étendaient ce filet sur le sable au fond de l’eau ; puis, lorsqu’il était lourd et qu’il semblait plein, ils le ramenaient sur le rivage, où ils versaient en tas tout son contenu. Mon travail consistait alors à trier là-dedans, parmi les algues, les pierres et le sable, les crevettes sautillantes qui s’y trouvaient mélangées, toutes luisantes d’humidité. Quelquefois Pierre, quand il en avait la force, descendait sur la plage et venait m’aider ; mais généralement, quand on allait à la pêche, c’est à moi qu’incombait cette partie de la besogne. Quand mon panier était plein, nous revenions tous à la maison ; et pendant que maman faisait bouillir les crevettes, Cor et moi nous nous préparions à aller les vendre à la ville. Pour s’y rendre, il fallait faire deux kilomètres à travers des marécages.
Chaque année, en été et en automne, cette ville était remplie de baigneurs et de gens qui venaient faire une cure d’air marin, de sorte que nous trouvions facilement à vendre nos crevettes. Cor portait le panier et moi je l’accompagnais, – en partie parce que j’avais plus que lui le sens du commerce et que je savais quand nous pouvions demander un franc de plus, sans manquer une vente ; – et en partie parce que maman pensait qu’on me prendrait en pitié plus que mon frère. Et c’est ce qui arrivait souvent ; quelquefois on me donnait une pièce en me disant que c’était pour moi, mais je la rapportais à maman. J’étais si petite que je paraissais plus jeune que mon âge. Chaque fois que je devais aller à la ville, ma mère brossait soigneusement ma longue chevelure blonde, et me lavait la figure et les mains ; seulement mes habits étaient toujours déguenillés, et mes pieds nus, couverts de boue. Quant à Cor, personne ne songeait à lui peigner les cheveux, ni à le laver ; et lui-même trouvait que s’occuper de sa personne aurait été pour lui une grande perte de temps.

2ème samedi

 

2. Les petits vendeurs de crevettes

Il y avait près de deux ans que nous habitions notre cabane de terre, lorsque, un jour, nous nous sommes mis en route, Cor et moi, pour la ville, avec notre panier bien rempli de crevettes. C’était l’été ; il faisait une chaleur étouffante et les nuages étaient suspendus, lourds et denses au-dessus de la mer. Le panier était pesant, notre pêche ayant été abondante ; et maman nous avait dit de ne pas revenir avant que tout soit vendu ; de sorte que, lorsque l’averse a commencé à tomber, nous n’avons pas osé nous arrêter pour nous mettre à l’abri.
Nous parcourions donc sous la pluie les rues désertes et trempées en criant : « Crevettes, crevettes fraîches ! » Et de temps à autre quelqu’un apparaissait à une porte, ou frappait à une vitre, et achetait de nos crevettes, jusqu’à ce que la dernière soit vendue. Nous avons trouvé abri dans un passage couvert pour compter notre argent et l’attacher solidement dans un coin du mouchoir de Cor, avant de reprendre le chemin de la maison. Cor avait posé le panier et essayait, avec ses grandes mains, de tordre mes cheveux et ma robe pour en faire sortir l’eau ; mais, bien que la pluie ait transpercé entièrement tous nos vêtements, nous n’en étions pas préoccupés ; car dans nos courses à la ville nous étions habitués à tous les temps. L’allée où nous nous trouvions était précisément en face d’une grande maison remplie de gens en vacances ; une dame avec une petite fille se tenaient à une fenêtre, regardant tomber la pluie. Au bout d’un moment la fillette apparut à la porte et me fit signe d’approcher. J’ai supposé qu’elle voulait acheter des crevettes et je lui ai montré de loin le panier vide pour qu’elle sache que nous n’en avions plus ; mais elle restait là à attendre, de sorte que j’ai pensé qu’il valait mieux aller voir ce qu’elle me voulait.
– Tu viens, toi, ai-je dit à Cor en le tirant par la veste.
Mais il a résisté en me poussant en avant, et j’ai traversé la rue aussi vite que possible. Derrière la petite fille qui m’avait appelée, est apparue une servante, d’assez mauvaise humeur, qui m’avait vue arriver ruisselante sur le seuil de la porte, et je l’ai entendue dire : « Donnez-lui un peu d’argent, Édith, et renvoyez-la ; elle est toute mouillée et puis ce n’est pas une compagnie pour vous ». Mais la petite fille m’a fait entrer et avancer vers un paillasson sur lequel je me suis tenue. Puis, courant vers le bas de l’escalier, elle a crié :
– Maman, la petite fille est ici, mais elle est tellement mouillée qu’elle ne peut pas monter dans la chambre ; veux-tu descendre et lui parler ?
À cet appel une dame est descendue ; jamais encore je n’en avais vu une comme celle-là, et je n’imaginais pas qu’il puisse y en avoir d’aussi belle et aussi aimable. Elle a posé gentiment sa main sur ma tête, puis a touché mon épaule nue qui se voyait à travers ma robe déchirée.
– Dis-moi comment tu t’appelles, a-t-elle dit.
– Je suis Gwen Evans, ai-je répondu en la regardant.
– Tu es toute mouillée, Gwen ; pourquoi es-tu sortie par un temps pareil ?
– Cor et moi nous n’avions pas vendu nos crevettes, Madame, et maman nous avait dit de ne pas rentrer tant que le panier n’était pas vide ; mais nous avons tout vendu maintenant. Je suis habituée au mauvais temps, il ne me fait pas de mal, ni à Cor non plus.
– Est-ce que Cor est ton frère ? J’ai vu un garçon avec toi tout à l’heure.
– C’était Cor ; il s’occupe bien de moi, et il essuyait mes cheveux quand vous m’avez appelée.
– Va le chercher ; il doit être aussi tout mouillé.
– Il ne veut pas ; il est très timide, vous savez.
– Tu vas venir près du feu pendant que nous causerons, a dit la dame. Et elle me conduisit dans une cuisine.
J’avais honte des traces que mes pieds humides laissaient sur le carrelage, et je me tenais près du feu, la tête baissée ; mais la dame souriait et me parlait si doucement que cela me rendit courage. Du coup je n’ai plus pensé à moi et me suis sentie toute heureuse.
– Est-ce que tu vas à l’école, Gwen ? M’a-t-elle demandé.
– Non, Madame ; mais Cor y est allé une fois, pendant une semaine ; seulement l’alphabet était trop difficile pour lui. Maman dit que Cor est stupide.
– Et l’alphabet est-il aussi trop difficile pour toi ?
– Je ne sais pas ; je n’ai jamais essayé de l’apprendre ; je suis toujours occupée avec les crevettes.
– Sais-tu quelque chose de Dieu, ma petite fille ? a dit la dame en me regardant tendrement d’un air sérieux.
– Certainement, Madame, ai-je répondu aussitôt ; c’est Lui qui m’a faite, bien sûr.
– C’est vrai, Gwen ; et est-ce qu’on t’a aussi parlé du Seigneur Jésus ?
Je me suis arrêtée pour réfléchir ; il me semblait pourtant que ce nom ne m’était pas inconnu, et pourtant je ne pouvais pas me rappeler où et quand je l’avais entendu prononcer.
– Je ne peux pas bien le dire.
– J’aimerais que tu le connaisses, ma chère enfant, a dit la dame, car Jésus est le meilleur ami que tu puisses avoir ; et même si tu n’as jamais entendu parler de Lui, Il sait tout à ton sujet, Il t’aime et prend soin de toi.
– Je ne crois pas, Madame, ai-je dit ; il n’y a que Cor qui s’occupe de moi depuis que papa est mort.
– Et pourtant c’est vrai Gwen ; cet Ami si bon est toujours près de toi, mais tu ne peux le savoir.
Voyant sans doute sur ma figure que je ne comprenais pas, elle a ajouté :
– Veux-tu revenir chez moi ? J’aimerais te parler de cet Ami qui t’aime tant. Dis-moi, Gwen, voudrais-tu apprendre à lire ?
– Oui, Madame, ai-je répondu pour être aimable. Au fond je n’avais aucune envie d’une chose qui devait me donner tant de peine ; mais je ne voulais pas contrarier une aussi gentille personne, et puis ma mère m’avait recommandé de toujours dire « oui » quand les gens « comme il faut » me parlaient.

3ème samedi

– Eh bien, si ta mère peut se passer de toi et te laisser venir deux fois par semaine, après que tes crevettes auront été vendues, je tâcherai de te donner une leçon. Je pense rester ici quelques mois. Mais dis-moi, Gwen, j’aimerais que tu sois propre quand tu viendras me voir ; n’as-tu pas de meilleure robe que celle que tu portes ?
– Non, Madame, ai-je répondu.
Et pourtant je savais qu’il y en avait deux meilleures dans le coffre à la maison. Mais j’espérais bien que cette gentille dame m’en donnerait encore une, de sorte que je lui ai dit un mensonge tout en sachant que c’était très mal.
– Eh bien, je vais te donner une robe en bon état, a dit la dame ; et tu la mettras chaque fois que tu viendras me voir. Tu pourras l’emporter maintenant.
Puis elle a dit à la servante :
– Allez chercher une des robes qu’Édith ne porte plus, celle avec les pois bleus ; elle ira très bien à cette enfant qui est plus petite que ma fille. Quel âge as-tu, Gwen ?
– Huit ans, Madame, a été ma réponse.
Mais je restais la tête baissée, confuse de voir qu’elle me parlait avec tant de bonté. Je désirais beaucoup m’en aller pour ne plus sentir ses yeux sur moi, et j’ai dit que je ne pouvais pas rester plus longtemps, de peur que Cor ne parte sans moi.
La dame me regardait pendant que je me tenais là, le visage tourné de côté pour qu’elle ne voit pas la rougeur qui couvrait mes joues, et me balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, très mal à mon aise.
– Gwen, a dit la dame, est-ce bien vrai que tu n’as que la robe que tu portes ? Je serais très triste si tu m’avais dit un mensonge. Dis-moi la vérité.
– C’est bien la vérité, ai-je dit.
Car la jeune fille venait justement d’entrer en tenant la jolie robe, qui me faisait tellement envie. On m’a donc remis le petit paquet, et la dame m’a dit adieu.
Édith a couru après moi jusqu’à la porte, en me criant :
– Reviens demain, Gwen, je t’attendrai ; et je te reconnaîtrai tout de suite à la robe bleue. Je suis si contente que maman te l’ait donnée.
Mais je m’en suis allée le cœur bien gros.

3. Ma deuxième visite

Cor et moi avons repris le chemin de la maison. À chaque pas, nous enfoncions dans la boue jusqu’aux chevilles ; mais nous n’y pensions guère. Cor brûlait d’envie de savoir ce qui m’était arrivé dans la grande maison ; et, comme nous n’avions jamais eu de secret l’un pour l’autre, je lui ai tout raconté, en lui avouant combien j’étais malheureuse.
– C’était mal, n’est-ce pas, Cor ? Tu n’aurais pas fait ça, toi ?
Cor a eu l’air ennuyé et a secoué la tête.
– Je ne crois pas que ce soit si grave pour toi, a-t-il dit ; tu es petite, et puis tu es une fille.
– Tu es sûr que ce n’est pas mal pour une petite fille de dire des mensonges ? Ai-je demandé avec une lueur d’espoir. Qui te l’a dit, Cor ?
– Personne ne me l’a dit ; mais je suis deux fois plus grand et plus fort que toi, et je suis habitué à être bousculé, c’est pour ça que je ne voudrais pas me tirer d’embarras par un mensonge, ce serait tout à fait méprisable. Mais si j’étais petite et faible, il est probable que je n’y regarderais pas de si près.
– Non, Cor, tu ne le ferais pas, ai-je répliqué, d’autant plus honteuse qu’il cherchait à m’excuser. Tu es bien meilleur que moi. Je ne veux plus jamais mentir ; et écoute, fais attention de ne rien dire de la robe à la maison, promets-moi, Cor.
– Qu’est-ce qui te passe par la tête maintenant ? a demandé Cor en me regardant avec un sourire. Tu as toujours des idées…
– Je veux rendre la robe à la dame, Cor. Tu sais, je ne pourrais pas la mettre, après lui avoir dit que je n’en avais pas d’autre que celle que j’ai sur moi ; et il y en a deux dans le coffre : il y a ma robe à fleurs et la robe que papa m’a rapportée du marché avant de tomber malade, tu t’en souviens ?
Cor a fait signe que oui.
– Ainsi écoute, lui ai-je dit, nous allons creuser un trou dans le sable, et y cacher la robe jusqu’à ce que je puisse la rapporter à la dame.
Bientôt nous sommes arrivés à un endroit qui était au-dessus de l’atteinte de l’eau, et Cor a fait un trou, dans lequel nous avons mis le petit paquet ; nous l’avons couvert de beaucoup de sable que nous avons égalisé ensuite pour que personne ne puisse s’apercevoir de ce que nous avions fait. Puis, après avoir empilé deux ou trois pierres pour reconnaître l’endroit, nous avons couru vers la maison, car nous étions très en retard.
En arrivant à la cabane, nous avons vu maman occupée à laver du linge dehors, mais visiblement inquiète, ne cessant de regarder dans la direction du sentier par lequel nous venions. Pierre était couché près des joncs et surveillait les oies, tout en jouant avec le sable qu’il laissait couler à travers ses doigts minces.
– Comme vous êtes restés longtemps ! a dit maman ; je suis sûre que vous vous êtes arrêtés en route pour jouer.
Mais nous nous sommes dépêchés de lui montrer le panier vide et le mouchoir de Cor rempli de pièces, et elle a été contente.
– Vous n’avez pas mal employé votre temps, mes enfants, dit-elle ; nous avons bien besoin de tout ce que vous pouvez gagner ; vous savez quelle peine nous avons à joindre les deux bouts, d’autant plus que notre pauvre Pierre ne pourra jamais donner le moindre coup de main.
L’intention de maman n’était pas que Pierre entende ces paroles, mais il n’en avait pas perdu un mot. Il a caché sa figure dans ses mains, mais comme il pleurait souvent, aucun de nous n’a fait attention à lui. Nous étions tous trop occupés de nos propres affaires pour nous intéresser beaucoup à lui. Nous nous sommes assis dans l’herbe, Cor et moi, chacun avec une grande tranche de pain, et une tasse de lait que maman avait gardée pour notre souper. Ensuite nous avons aidé maman à suspendre le linge pour le faire sécher.
Ce soir-là, je suis restée longtemps sans m’endormir ; je pensais à ce que la dame avait dit : que cela lui ferait beaucoup de peine si j’avais dit un mensonge. Je ne comprenais vraiment pas ce que cela pouvait lui faire, mais la pensée qu’elle serait triste me rendait très malheureuse ; il fallait qu’elle sache la vérité, et pourtant j’avais peur de la lui dire.
Malheureusement le lendemain nous n’avons pas pris une seule crevette ; je ne sais comment cela se faisait, mais il arrivait quelquefois que les crevettes disparaissaient ; et quand nous tirions nos filets, ils n’étaient pleins que d’herbes, de sable et de crabes. Il s’est passé trois jours avant que nous ayons des crevettes à vendre, et que Cor et moi nous puissions partir pour la ville avec notre panier plein. Je me sentais soulagée. Nous nous sommes arrêtés à la place que nous avions marquée avec des pierres et là, sous le sable, le petit paquet était intact. J’ai montré la robe à Cor.
– N’est-ce pas qu’elle est jolie ? Lui ai-je dit.
Et j’ai hésité un moment, me demandant si je la rendrais. Je n’en avais jamais possédé d’aussi belle, avec des pois bleus et sans le moindre raccommodage. Mais je me suis vite rappelé combien j’avais été malheureuse pendant les trois derniers jours ; et je savais bien que je n’aurais pas de repos avant d’avoir rendu la robe. J’en ai donc fait un paquet bien serré, l’envers de l’étoffe en dehors pour ne pas voir combien elle était jolie ; puis nous avons continué notre route, marchant aussi vite que possible dans le sable mou.
– Cor, ai-je demandé tout à coup, as-tu déjà entendu parler de Jésus Christ ?
– Oui, dit Cor, on nous a appris à l’école qui était Jésus.
– Dis-moi tout ce que tu sais de Lui, tout, s’il te plaît, Cor.
– Ce n’est pas grand-chose, a-t-il répondu lentement. Je me rappelle seulement qu’un jour une dame est venue nous donner une leçon, et elle a parlé de Jésus Christ, disant qu’Il aimait les enfants et veillait sur eux. J’ai tout de suite pensé à toi en me demandant si c’était Jésus qui avait empêché que tu sois noyée, quand le grand bateau a fait naufrage, tu sais.
Arrivés à la maison où demeurait la dame je me suis avancée vers la porte, pendant que Cor continuait son chemin en criant : « Crevettes, crevettes fraîches ! » Au moment où j’allais sonner, Édith a ouvert la porte ; elle m’avait vue de la fenêtre.
– Je pensais que tu ne viendrais jamais, Gwen, dit-elle ; pourquoi est-ce que tu n’as pas mis la robe bleue ?
– J’aimerais voir la dame, ai-je répondu, incapable d’en dire davantage.
– Tu veux parler de maman ; oh ! Oui, bien sûr, tu vas monter auprès d’elle, je lui ai dit que je te voyais arriver.
Et Édith m’a conduit dans une belle chambre au premier étage.
Mais seule la dame m’intéressait. Elle était assise près de la fenêtre.
– Eh bien ! Gwen, qu’est-ce que tu as ? Tu as l’air toute bouleversée ; viens ici, et dis-moi ce qui t’arrive.
– Voilà la robe, Madame ; je l’ai rapportée ; et ne soyez pas triste à cause d’une petite fille comme moi.
– Je ne comprends pas bien, a dit la dame doucement en me prenant la main et en m’attirant vers elle. Explique-moi pourquoi tu as rapporté la robe.
– Je ne vous ai dit que des mensonges, Madame. J’ai deux robes à la maison dans le coffre de maman ; et j’ai aussi dit que j’avais envie d’apprendre à lire, et ce n’est pas vrai du tout. Je suis bien méchante, je le sais, mais il ne faut pas être triste ; vous avez dit que vous le seriez, si je vous disais un mensonge.
La dame m’a fait asseoir sur un tabouret, à ses pieds, comme si j’avais été sa petite fille, et j’ai appuyé ma tête sur ses genoux en pleurant, bien que je me sois sentie beaucoup plus contente depuis que je lui avais tout avoué. Elle est restée un moment sans parler, puis elle a dit :
– Est-ce que tu crois qu’il n’y a que moi qui suis affligée quand tu fais le mal ?
– Cor a dit que ce n’était pas tellement grave pour de petites filles, et maman n’en sait rien ; il n’y a donc que vous, Madame, qui puissiez être triste.
– Je t’ai parlé l’autre jour de quelqu’un qui t’aime beaucoup, Gwen ; peux-tu te rappeler qui c’était ?
– C’était Jésus Christ, ai-je répondu tout bas. J’ai demandé à Cor s’il Le connaissait, et il pense que c’est Lui qui m’a empêchée d’être noyée dans le naufrage quand j’étais toute petite.
– Sans doute, Gwen, Cor a raison ; c’est Jésus qui t’a sauvée alors, et maintenant Il prend soin de toi chaque jour ; seulement tu Lui fais de la peine quand tu fais le mal, parce qu’Il t’aime tant.
– Je ne veux plus le faire, ai-je répondu du fond de mon cœur.
– Mais même si tu ne le faisais plus, tu ne pourrais pas être heureuse avant d’avoir demandé à Jésus de te pardonner. Tu es contente maintenant que tu m’as avoué ta faute, et que je te l’ai pardonnée ; mais il n’y a que Jésus qui puisse ôter le péché, et tu dois le Lui demander.
– Je ne sais pas où est Jésus, Madame, ai-je dit tristement.
Il est tout près, Il est ici maintenant, bien que tu ne puisses pas Le voir ; et si tu Lui parles, Il t’entendra.

4ème samedi

Ce que la dame disait me paraissait bien étrange ; je sentais le besoin d’y réfléchir et d’en parler avec Cor. Je lui ai répondu cependant que je voulais demander à Jésus de me pardonner.
– Et je voudrais apprendre à lire, ai-je ajouté, si vous voulez me l’enseigner, et si ce n’est pas trop difficile.
Je pensais que ce serait très agréable de voir souvent cette bonne dame, et d’être assise comme maintenant à ses pieds sur un tabouret.
– Ma petite Gwen, je regrette beaucoup, mais je ne peux pas t’apprendre à lire ; il faut que je parte demain pour aller soigner une amie très malade, et je crois que je ne pourrai pas revenir avant l’automne, ou même avant l’année prochaine.
– Alors ça ne sert à rien, me suis-je écriée toute déçue.
– Qu’est-ce qui ne sert à rien, mon enfant ?
– De faire de mon mieux. J’avais pensé que je pourrais devenir meilleure ; je voulais plaire à Jésus dont vous me parlez et ne plus vous dire de mensonges. Et maintenant il n’y aura personne pour me montrer ce que je dois faire.
– Gwen, Jésus ne part pas, Il est toujours près de toi ; tu dois Lui parler ; et voici un autre moyen de t’aider, si du moins tu apprends à t’en servir.
La dame a pris sur sa table un beau livre, relié en rouge, avec une tranche dorée.
C’est une bible, Gwen ; elle te parlera de Jésus, et te dira combien Il t’aime, et comment Il est mort pour toi, et ce qu’Il désire que tu fasses. Je sais que tu ne peux pas lire maintenant, mais essaye de trouver quelqu’un qui te l’enseigne. Si tu le désires réellement, tu réussiras, j’en suis sûre.
J’ai pris le beau livre avec grande joie, voyant que la dame m’avait pardonné ; et j’ai résolu, d’une façon ou d’une autre, d’apprendre à lire.
– Cela me fera bien plaisir, Gwen, si tu apprends à lire avant mon retour, a dit la dame ; j’ai écrit ton nom et le mien sur la première page du livre, pour que tu ne m’oublies pas.
Des larmes ont rempli mes yeux et sont tombés sur les mains de la dame, et même sur le beau livre ; cependant elle ne m’a pas grondée.
– Il n’y a plus qu’une chose que je pourrai faire pour toi, Gwen ; sais-tu ce que c’est ?
– Non, Madame, ai-je répondu, tout en espérant un peu qu’elle allait me rendre la robe.
– C’est ceci, a dit la dame en prenant ma main dans les siennes : quand je prierai Dieu, je Lui demanderai de bénir et d’enseigner la petite Gwen, pour l’amour de Son Fils, Jésus.

4. Ma Bible

Ma Bible devint mon idée fixe du matin au soir. Jamais je n’avais vu de près un si beau livre, et j’avais peine à croire qu’il m’appartenait réellement ; aussi je l’emportais partout sans la moindre notion des mots qu’il renfermait. J’en tournais les pages chaque fois que j’avais un moment à moi. C’était surtout la belle reliure rouge, le papier si blanc et les lettres imprimées qui me faisaient plaisir à regarder. Ma Bible était la seule chose qui m’appartenait tout à fait ; car mes deux robes étaient renfermées dans le coffre de maman, et je ne pouvais les mettre que lorsqu’elle le permettait ; de plus, c’était ma gentille dame à moi qui m’avait donné ce livre et je savais que son nom et le mien étaient inscrits sur la première page.
Lorsque j’ai apporté le livre à la maison, et que je l’ai montré à maman, elle a voulu aussitôt l’enfermer, en attendant que je sois plus grande.
– À quoi sert un si beau livre quand on ne connaît pas une seule lettre de l’alphabet ? a-t-elle dit. La dame aurait mieux fait de me donner l’argent qu’il vaut pour acheter des chaussures ou des vêtements. Les tiens sont dans un triste état, malgré la peine que je me donne pour les raccommoder.
– Oh ! Maman, j’aime beaucoup mieux avoir ma Bible, ai-je dit.
J’avais tellement l’habitude de mes vêtements déchirés, que je ne m’en souciais guère. Heureusement, ai-je pensé, maman ne sait rien de la robe à pois. Elle n’aurait pas voulu que je la rende.
– Eh bien, à présent que tu as ce livre, il faudra en prendre son parti ; il fera très bien sur l’étagère, devant le service de faïence rouge, et là il ne pourra pas lui arriver de malheur.
– Mais, maman, je suis trop petite pour atteindre l’étagère.
– Est-ce que tu ne peux pas regarder ton livre de loin ? Il ne peut pas te servir à autre chose aussi longtemps que tu ne sais pas lire.
Mais j’ai pleuré, et supplié maman jusqu’à ce qu’elle me permette de garder avec moi le beau livre. Je le prenais donc tous les jours, et le soir je m’endormais en le tenant serré dans mes bras, de sorte que la couleur et la dorure se défraîchirent bientôt. Mais j’en avais assez de tourner les pages et de regarder des lettres noires qui n’avaient aucun sens pour moi, et je pensais à ce que la dame avait dit, au plaisir que j’aurais de savoir lire quand elle reviendrait l’année suivante avec Édith. Elle serait bien contente, et elle poserait peut-être sa main sur ma tête en m’appelant sa chère enfant, ce que jamais personne d’autre ne faisait. Mais je ne savais pas comment apprendre. Plusieurs de nos voisins avaient des livres et pouvaient les lire, seulement ces livres étaient tous en langue galloise et on m’avait dit que ma bible était en anglais.
J’ai pensé à Hugo qui avait appris l’anglais à l’école ; mais je comprenais que ce serait inutile de lui demander quoi que ce soit : Hugo ne venait que très rarement à la maison ; quand il venait, il s’asseyait presque toujours dans un coin près du feu sans prononcer une parole et, si on lui demandait quelque chose, il répondait de travers. Hugo n’avait jamais été bien aimable, ni complaisant ; mais il était devenu tellement désagréable depuis quelque temps, que maman se demandait ce qui avait pu le rendre aussi détestable. Je crois qu’il en était lui-même malheureux. En effet, un jour qu’il m’avait brusquée et qu’il avait donné des coups à Cor qui prenait mon parti, il est sorti et s’est étendu de tout son long sur la dune, la figure contre terre, et s’est mis à pleurer. Ce n’était donc pas de lui que je pouvais attendre quelque secours et je ne savais trop à qui m’adresser. J’en ai parlé à Cor, mais nous ne savions que faire.
Enfin, un matin, je me suis rappelé que la dame m’avait dit de m’adresser à Jésus quand j’aurais n’importe quelle difficulté ; et qu’Il m’aiderait certainement. Elle avait ajouté que Jésus m’écouterait quand je Lui parlerais, et j’ai décidé le même jour d’aller sur le rivage, là où personne ne pourrait m’entendre, et de dire à Jésus combien j’avais envie de savoir lire. Dès que j’ai eu fini mon travail, j’ai couru à une petite grotte, dans les dunes, pas bien loin de la maison et j’ai raconté à Jésus toutes mes difficultés. Je Lui ai expliqué que j’avais une bible, mais que je ne savais pas lire, et que pourtant je désirais beaucoup apprendre ce que ce livre avait à m’enseigner. Je Lui ai dit que je ne pouvais trouver personne pour m’apprendre les lettres et que, puisqu’Il était si bon pour les petits enfants, Il voudrait peut-être me les montrer et me sortir d’embarras.
Après cela je suis vite retournée à la maison ; l’heure était trop avancée pour ouvrir encore une fois ma bible, mais le lendemain, aussitôt que les premiers rayons de soleil se sont montrés par la petite fenêtre à la tête de mon lit, j’ai pris le livre de dessous mon oreiller, m’attendant à comprendre tout ce qui y était imprimé. J’ai été profondément déçue en constatant que je n’étais pas plus instruite qu’auparavant, et des larmes ont mouillé les pages. Mais je n’ai pas voulu m’arrêter après un seul essai, puisque la dame m’avait dit de parler de toutes mes difficultés à Jésus. Elle devait savoir ce qui en était. Je suis retournée me cacher dans la petite grotte sur les dunes, et j’ai demandé avec plus d’insistance à Jésus de me montrer comment apprendre à lire.
Bien des jours ont passé ; et tous les jours j’ai répété ma prière sans me trouver plus avancée dans la connaissance que je désirais si ardemment.
Un matin, maman, ayant fait la lessive, m’a appelée pour étendre le linge sur les buissons de genêts qui poussaient autour de la maison. J’ai fait ce qu’elle m’avait dit, mais je me sentais très découragée. Je commençais à croire que Jésus ne m’avait pas entendue, et que peut-être je ne priais pas de la bonne manière ; je désirais très fort que la dame revienne m’expliquer comment faire. Je venais de prendre dans le panier la chemise de Pierre et j’allais la suspendre à un buisson très élevé, lorsque j’ai entendu la voix de Cor criant :
– Gwen, Gwen, où es-tu ?
– Ici, Cor, ai-je répondu.
Et il est arrivé tout essoufflé.
– Je l’ai trouvé, Gwen, je l’ai trouvé, criait-il, tout est arrangé.
– Qu’est-ce que tu as trouvé ? Ai-je demandé en regardant ses mains vides.
– J’ai trouvé le moyen pour que tu apprennes à lire.
Dans ma joie j’ai laissé tomber la chemise pour frapper dans mes mains.
– Dis-moi tout, Cor, s’il te plaît, vite, vite.
– Eh bien, viens avec moi, m’a-t-il dit en courant vers le sommet de la dune voisine, où je l’ai eu bientôt rejoint.
– Regarde le long de la plage, tu vois là-bas ce toit, à environ 500 mètres.
– Bien sûr, je le vois, c’est la maison de Jean Brun.
– C’est tout ce que tu sais ? a dit Cor en riant. Jean Brun est parti depuis six semaines, et c’est la vieille Madame Loyd qui habite la maison maintenant.
– Qui est Madame Loyd ? Ai-je demandé.
– Cela, je ne peux pas te le dire, mais je sais qu’elle est veuve et seule, et qu’elle sait lire l’anglais, et aussi l’écrire à ce qu’on m’a dit.
Et Cor ouvrait de grands yeux à la pensée de si grands talents.
– Tu crois qu’elle voudra me donner des leçons ?
– En tout cas nous pouvons le lui demander. Nous irons ensemble chez elle ; et sais-tu ce que j’ai pensé, Gwen ? Je lui arrangerai son jardin, je lui porterai son charbon ou n’importe quoi ; je travaillerai pour elle ; un garçon comme moi peut se rendre utile. Je suis sûr qu’elle te donnera des leçons.
Je lui ai sauté au cou.
– Cor, tu as une idée merveilleuse.
Il a eu l’air bien content, ce qui ne l’a pas empêché de retourner tout de suite à son travail, et moi je suis allée ramasser la chemise de Pierre et étendre le reste du linge.
Cependant en y réfléchissant j’étais tout de même un peu déçue. Il me semblait que le Seigneur Jésus ne m’avait pas entendue et qu’après tout Cor était le seul qui s’intéressait à moi ; mais peu à peu je me suis dit que Jésus pouvait avoir suggéré cette bonne idée à Cor, tout comme Il avait mis dans le cœur de papa de prendre soin de moi, lorsqu’il me trouva couchée sur la plage. J’ai pensé que le Seigneur pouvait aussi bien m’apprendre à lire par le moyen de Madame Loyd que s’Il me faisait connaître les lettres tout d’un coup et sans peine. Je ne m’en suis pas rendu compte en une seule fois ni sans qu’on m’y aide ; seulement je le raconte maintenant, de peur de ne pas m’en souvenir plus tard.
Le lendemain nous nous sommes mis en route, Cor et moi, pour aller chez Madame Loyd. J’étais très pressée d’arriver, je voulais courir et je tirais Cor par sa manche pour le faire aller plus vite ; mais quand la maisonnette a été en vue, la peur m’a pris et j’ai laissé Cor aller en avant et frapper à la porte pendant que je me cachais derrière lui. Une voix de l’intérieur dit :
– Entrez !
Alors Cor a soulevé le loquet, et nous nous sommes tenus sur le seuil.
La maisonnette se composait d’une seule chambre claire et bien arrangée. Dans un coin il y avait un grand lit de bois bien ciré avec une couverture faite de carrés tricotés de différentes couleurs. Contre le mur étaient fixées des étagères sur lesquelles se trouvaient des plats, des assiettes et des tasses, et derrière la grille du foyer brûlait un petit feu bien gai. Tout près de la cheminée était assise une vieille femme bien soignée avec une robe imprimée et un foulard autour du cou ; elle portait des lunettes, et lisait dans un gros livre ouvert devant elle, que j’ai supposé être une Bible. À notre apparition elle a quitté ses lunettes et nous a regardés.
– Entrez, mes petits amis, a-t-elle dit, je ne crois pas vous connaître, mais je suis toujours contente de voir des enfants.
Je suis restée en arrière, mais Cor s’est avancé hardiment jusqu’à la table de la vieille dame.
– Je suis Cornélius Evans et on m’appelle Cor, a-t-il dit, et cette fille c’est Gwen, – et il m’a montrée du doigt. Nous habitons là-bas près de la plage. Et, sans me vanter, je suis assez adroit pour faire beaucoup de choses une fois que je m’y mets ; demandez à Gwen. Si vous voulez, je bêche le jardin, je coupe le bois, je fais même du ménage. Bien que je ne voie pas beaucoup de ménage à faire, a-t-il ajouté en regardant autour de lui avec un peu de déception.

5ème samedi

Madame Loyd a eu l’air étonnée.
– Je ne comprends pas, Cornélius, a-t-elle dit. Pourquoi est-ce que tu veux tellement travailler pour moi ?
– Gwen que voici désire terriblement savoir lire, et on nous a dit que vous lisez l’anglais couramment ; j’ai alors dit à Gwen que peut-être vous voudriez lui donner des leçons si je faisais quelque chose pour vous, car je suis fort et adroit. Du moins je pense, a-t-il ajouté, car il se rappelait combien de fois maman lui avait dit qu’elle ne croyait pas qu’il puisse y avoir de garçon plus maladroit que lui.
Madame Loyd a souri, et s’est penchée pour me voir derrière Cor, car je me cachais autant que je pouvais.
– Ainsi c’est toi qui es Gwen ? a-t-elle dit. Viens ici, ma petite, et explique toi-même. Pourquoi veux-tu savoir lire ?
– Une dame m’a donné une Bible, et je ne sais pas en lire un seul mot ; et elle m’a dit qu’il faut que j’apprenne à lire.
– C’est une Bible anglaise, a complété Cor, et Gwen parle bien l’anglais, mais elle ne sait pas le lire, elle ne connaît pas même les lettres ; mais vous voyez comme elle est encore petite.
– Et tu désires savoir ce que la Bible te dit, Gwen ?
– Oui, apprenez-moi à lire, s’il vous plaît, Madame Loyd.
– Nous verrons cela, nous verrons cela, a répondu la vieille dame. Quand pourrais-tu prendre ta première leçon ?
– Demain soir, tous les soirs, ai-je répondu tout excitée.
– Eh bien, viens demain pour commencer ; nous essaierons ; tu peux venir aussi, Cor, si tu veux.
– Mais pas pour apprendre à lire, Madame, je n’y arriverais pas, je ne suis pas doué du tout. En tout cas pour l’étude, s’est-il empressé d’ajouter.
– Peu importe. Si tu veux essayer, je suis disposée à te donner aussi des leçons ; j’ai eu bien des garçons aussi peu doués que toi qui ont appris à lire. De cette manière vous viendriez et repartiriez ensemble.
– Je veux bien alors, et je vous remercie beaucoup, Madame, mais vous aurez besoin de beaucoup de patience.
Madame Loyd a souri, a dit qu’elle espérait en avoir. Et après lui avoir dit « au revoir » nous sommes rentrés à la maison, enchantés de notre succès. En marchant, j’ai raconté à Cor combien de fois j’avais demandé à Jésus de me faire apprendre à lire, et je lui ai dit que sans doute c’était bien Jésus qui avait rendu Madame Loyd si disposée à me donner des leçons.
Cor a gardé le silence pendant assez longtemps, et j’ai vu qu’il réfléchissait, c’est pourquoi je n’ai plus rien dit, attendant qu’il parle.
– Je veux te dire à quoi j’ai pensé, Gwen, a-t-il dit alors.
– Oui, Cor.
– Il me semble que tu as raison, et que c’est bien le Seigneur Jésus qui a fait que Madame Loyd a été si aimable ; et si j’étais toi, je remercierais le Seigneur. Ce ne serait pas bien d’aller à Jésus seulement quand tu as besoin de quelque chose ; ce serait comme si nous ne parlions à maman que lorsque nous avons faim, ou qu’il nous faut des habits neufs.
– Oui, Cor, tu as raison, je veux remercier le Seigneur Jésus, j’irai ce soir même.
J’ignorais que nous pouvons parler au Seigneur dans notre cœur partout où nous sommes, et il me semblait que je devais toujours aller dans ma petite grotte où je parlais tout haut, et où personne ne pouvait m’entendre.
Depuis ce moment, je suis allée chaque jour parler au Seigneur, étant de plus en plus convaincue qu’Il était près de moi, qu’Il m’entendait et m’exauçait.

5. Une leçon de Madame Loyd

Pendant plusieurs semaines nous nous sommes rendus presque tous les soirs, Cor et moi, chez Madame Loyd pour apprendre à lire dans sa grande Bible. Il était plus facile d’y déchiffrer les lettres que dans la mienne ; et puis il y avait plusieurs belles images que nous aimions regarder. Je crois que j’apprenais les mots plus vite que Cor, mais lui les comprenait mieux que moi. En effet, Madame Loyd ne nous enseignait pas le son des mots seulement, mais elle cherchait à nous faire connaître ce que ces mots signifiaient, et comment nous devions en profiter tous les jours.
Un soir, notre lecture a commencé par le premier verset du chapitre 15 de l’épître aux Romains : « Or nous devons, nous, les forts, porter les infirmités des faibles et non pas nous plaire à nous-mêmes ». Je m’en suis assez bien tirée, seulement le long mot « infirmité » m’a embarrassée ; mais Cor a eu à épeler presque toute la phrase ; et quand il a eu fini, je voulais passer au second verset, lorsque Cor s’y est opposé en disant qu’il fallait d’abord comprendre ce que cela voulait dire.
– Vous voyez, Madame Loyd, a-t-il ajouté, que je suis fort ; il n’y a pas un seul garçon de mon âge par ici qui me résisterait. Ce verset semble être là pour moi, n’est-ce pas ?
– Tu ne peux pas encore comprendre tout ce qu’il veut dire, a répondu Madame Loyd, même si je te l’expliquais ; mais c’est vrai que dans un sens il est clair et simple. C’est précisément parce que tu es un garçon robuste que tu dois être doux et patient avec ceux qui sont faibles et petits ; et que tu dois te servir de ta force pour leur venir en aide, au lieu de te plaire à toi-même.
– Oui, a dit Cor pensif, c’est ainsi que je devrais faire certainement.
– C’est bien ce qu’il fait, Madame, ai-je interrompu, il est avec moi aussi bon et aussi doux qu’on peut l’être.
– C’est tout naturel, a dit Cor en me regardant ; tu es une petite fille, vois-tu, et tu as besoin qu’on te protège ; mais je pensais à Pierre.
– Je ne crois pas que le verset s’applique à Pierre, il est plus âgé que toi.
– Qui est Pierre ? a demandé Madame Loyd.
– C’est le frère de Cor, ai-je dit, il a près de treize ans ; mais il a le dos malade, et il est toujours couché sur le sable, c’est tout ce qu’il peut faire, et il ne s’intéresse à rien.
– Pauvre Pierre ! N’y a-t-il rien à faire pour lui ? Pourquoi n’apprend-il pas à tricoter ou à faire de la vannerie avec des joncs ? Il serait plus heureux s’il se sentait utile. Si tu le lui apprenais, Gwen ?
– Je ne sais pas tricoter, ni faire des paniers, ai-je répondu.
– Mais je peux t’apprendre les deux choses. Qu’est-ce que tu dirais si nous commencions à fabriquer des paniers ? Je savais très bien les faire quand j’étais jeune, et je n’ai pas oublié.
– Est-ce que je n’apprendrai plus à lire ? ai-je demandé de mauvaise humeur, car maman ne peut pas se passer de moi pendant encore plus longtemps.
– J’aimerais mieux apprendre à faire des paniers qu’apprendre à lire, a dit Cor ; c’est sûrement beaucoup plus facile.
– Je ne crois pas que tes doigts soient faits pour ça, a répondu Madame Loyd.
Cor a regardé ses grandes mains peu habituées en effet à un travail délicat.
– Voyons, Gwen, c’est à toi à lire le verset suivant.
Et nous avons continué notre lecture ; mais je ne faisais plus beaucoup attention aux mots : un combat se livrait en moi entre ma propre volonté et la pensée de faire plaisir à Pierre.
Cor a épelé: « Car aussi le Christ n’a pas cherché à plaire à Lui-même » ; c’était le verset 3, et il m’a tellement fait réfléchir que j’oubliais que c’était mon tour de lire. Ces mots s’adressaient sûrement à moi ; et quand la leçon a été terminée, j’étais décidée.
– S’il vous plaît, Madame Loyd, j’apprendrai à faire des paniers.
– C’est une bonne chose, Gwen ; pendant ce temps Cor continuera à apprendre à lire. Comme cela, quand tu sauras bien tresser les joncs, il sera aussi avancé que toi, et vous pourrez travailler ensemble. Je sais où me procurer quelques paquets de joncs secs avec lesquels nous pourrons commencer les paniers, et Cor pourra se mettre à en couper pour Pierre.
– D’accord, s’est écrié Cor tout content ; et là-dessus nous avons repris le chemin de la maison.
J’ai trouvé qu’apprendre à faire des corbeilles allait plus vite et était plus amusant que je ne croyais et, au bout d’une semaine, Madame Loyd m’a dit qu’elle croyait que je pouvais commencer à le montrer à Pierre. Nous l’avons quittée tout ravis. Cor tenait sous son bras un gros paquet de joncs secs, et moi je balançais fièrement mon premier panier pour montrer à Pierre comme je savais bien m’y prendre.

Arrivés à la maison, j’ai vu Pierre étendu sur le sable comme d’habitude, et j’ai couru à lui.
– Pierre, Pierre, lui ai-je crié, je veux te dire un secret, je vais t’apprendre à faire des paniers. Madame Loyd a dit que j’étais forte, et que toi tu étais faible et que je devais te venir en aide, et j’ai appris exprès à tresser les joncs.
Mais Pierre avait l’air de mauvaise humeur, et a tourné la tête. J’ai vu que je l’avais fâché et je me suis assise près de lui en disant :
– Je n’avais pas l’intention de te fâcher, Pierre ; Cor t’aurait expliqué cela mieux que moi, je sais. Mais c’est triste pour toi d’être seul ici, et de ne pas pouvoir courir et aller à la ville comme nous ; voilà ce que je voulais dire par « être faible ».
Pierre ne bougeait pas ; alors j’ai continué :
– Cor et moi nous avons pensé, et Madame Loyd aussi, que tu aimerais faire des corbeilles. Regarde celle que j’ai apportée pour te la montrer, et Cor a coupé une quantité de joncs.
Je ne réussissais toujours pas à attirer l’attention de Pierre ni à le faire parler, mais je voyais qu’il écoutait, et tout à coup, au lieu de répondre, il s’est mis à pleurer.
– Oh, Pierre, ne pleure pas.
– Je suis toujours seul, et je le serai toute ma vie, et je ne suis utile à personne. Quand Cor est là, maman le gronde souvent ; puis quand il est parti elle dit qu’il est le meilleur enfant du monde et sa consolation. Et toi aussi tu peux attraper des crevettes et apprendre à lire, bien que tu sois si petite ; mais moi, qui suis plus grand que vous, je ne peux rien faire, je ne sais rien ; je me demande pourquoi je suis né.
Pierre sanglotait de plus en plus fort, j’en étais tout effrayée, car il était très calme d’habitude et ne parlait presque jamais de lui. Je ne savais que lui dire et restais tranquille près de lui, attendant qu’il recommence à me parler.
– Qu’est-ce qui t’a donné l’idée de m’apprendre quelque chose, Gwen ? dit-il enfin. Je ne croyais pas que toi ou Cor, vous vous occupiez un jour de moi ; vous êtes toujours ensemble, et moi toujours seul.

6ème samedi

– Je n’imaginais pas du tout que cela te faisait de la peine, ni Cor non plus ; mais laisse-moi te montrer comment on tord les joncs, et tu seras très utile ; ces paniers se vendent cher, Pierre. Tu gagneras beaucoup d’argent et maman sera contente.
Peu à peu Pierre s’est consolé, il a enlevé ses mains de dessus sa figure et s’est tourné vers moi pour voir le panier ; lorsque Cor est arrivé avec ses joncs, il en a pris un et l’a plié pour voir sa souplesse. Alors nous avons fait un petit complot à nous trois. Il a été convenu que maman ne saurait rien de l’affaire des paniers pour le moment ; Pierre travaillerait à une certaine distance de la cabane, et maman était toujours trop occupée pour faire attention à lui ; Cor emporterait chaque panier à mesure qu’il serait fini, et le cacherait sous une vieille barque couchée sur la grève, la quille en l’air ; puis quand ils seraient vendus, Pierre apporterait l’argent à maman qui aurait ainsi une énorme surprise.
– J’ai déjà coupé une quantité de joncs, dit Cor tout joyeux, et je t’en fournirai, au fur et à mesure qu’il t’en faudra.
J’étais heureuse, ce soir-là ; mais pourtant, Cor et moi, nous regrettions de ne pas avoir été plus gentils avec Pierre. En me couchant je me suis demandée si le Seigneur Jésus savait tout ce qui s’était passé, et si Lui aussi était content que Pierre ait maintenant quelque chose à faire.

6. Un heureux dimanche

Le mois d’août était arrivé, les jours devenaient de plus en plus courts, et, en pensant aux soirs d’automne, je me demandais quel meilleur moment on pourrait trouver pour des leçons de lecture chez Madame Loyd. En effet, plus j’avançais, plus j’avais le désir d’en savoir davantage. Aussi, un soir je lui ai demandé si elle me permettait de venir le dimanche matin.
– Tu peux venir, m’a-t-elle répondu en souriant, mais il est probable que tu ne me trouveras pas.
– Où allez-vous donc le dimanche matin, Madame Loyd ? lui ai-je demandé.
– Je vais à une réunion chrétienne, Gwen. N’es-tu jamais entrée dans une église ?
– Non, jamais : je suis trop mal habillée. Dans la belle église de la ville, j’ai vu une fois entrer des dames avec de beaux manteaux, des fourrures…
– Tu sais, Gwen, toutes ces choses n’ont pas d’importance pour Dieu. Ce n’est pas une belle église ni de beaux habits qui sont agréables au Seigneur. Tu te souviens du verset que nous avons lu l’autre jour dans l’histoire de Samuel : « L’homme regarde à l’apparence extérieure, mais l’Éternel regarde au cœur » ? La réunion chrétienne à laquelle j’assiste le dimanche a lieu dans une salle ordinaire avec des gens tout simples comme nous, des pêcheurs, des ouvriers… Veux-tu venir avec moi dimanche prochain ?
– Qu’est-ce qu’on fait à cette réunion ? ai-je demandé avant de répondre.
Madame Loyd m’a jeté un regard affligé, que je n’ai pas compris. Maintenant je pense que c’est parce qu’elle me trouvait si ignorante.
– Ma chère Gwen, a-t-elle dit, nous y allons pour adorer Dieu ensemble, Le prier et pour entendre lire et expliquer Sa sainte Parole.
– Si c’est pour prier Dieu, lui ai-je répliqué, j’aimerais y aller, parce que je ne suis pas sûre de savoir bien prier. Personne ne me l’a jamais bien expliqué et la dame qui m’a donné ma Bible m’a dit que je devais prier.
Il a donc été convenu que le dimanche suivant je viendrais de bonne heure, pour aller avec Madame Loyd, et pour la première fois de ma vie, à une réunion chrétienne.
Le temps m’a paru très long jusqu’au dimanche. J’avais très envie d’aller à cette réunion, et n’en ai pas dormi toute la nuit de samedi.

7ème samedi

D’après ce que Madame Loyd avait dit, j’ai supposé que la façon dont je serais habillée n’avait pas beaucoup d’importance ; et comme maman dormait encore au moment où j’ai quitté la maison, je n’ai pas demandé ma meilleure robe, et je m’en suis allée comme j’avais l’habitude d’être pour courir dans le sable, c’est-à-dire les pieds nus, et pas spécialement propre.
Il m’a semblé que Madame Loyd m’a regardée d’un air un peu étonné, quand je suis entrée dans sa chambre, mais elle ne m’a rien dit ; et comme l’heure venait et que la bonne dame ne pouvait pas marcher vite, nous nous sommes mises en route sans plus tarder.
Quand nous sommes entrées dans la salle de réunion, il n’y avait pas encore beaucoup de monde ; mais j’avais honte d’avoir des vêtements si sales. Madame Loyd a pris place sur un banc où se trouvaient déjà quelques vieilles personnes, la tête couverte, et je me suis assise à côté d’elle.
Je commençais à être fatiguée de me tenir tranquille, lorsque j’ai entendu derrière moi un bruit de pas. Me retournant j’ai vu un grand nombre d’enfants bien vêtus et propres, qui s’avançaient vers les bancs le long du mur, et je me suis demandée qui ils étaient. Peu après un monsieur a pris la parole.
Ça a été une étrange matinée pour moi. Il y avait bien des choses que je ne comprenais pas malgré mes efforts pour écouter ; et comme depuis lors je suis allée bien souvent à la réunion, il m’est difficile de me rappeler exactement tout ce que j’ai éprouvé cette première fois. Il me semblait que Quelqu’un était là que je ne pouvais pas voir, et qui écoutait les prières. Je n’avais pas eu ce sentiment quand je priais seule sur le rivage, et c’était seulement parce que la dame l’avait affirmé que je croyais que Jésus m’entendait. Maintenant je le comprenais, et j’ai murmuré tout bas : « Seigneur Jésus, je suis sûre que Tu es ici ». On a chanté des hymnes ; je ne me suis pas risquée à chanter, mais il me semblait que toutes ces voix exprimaient ce qui remplissait mon cœur. Cependant, à la fin, comme cela se prolongeait, mon attention a diminué, la fatigue m’a gagnée, mes yeux se sont fermés et je me suis endormie, appuyée contre l’épaule de Madame Loyd. Ça n’a été que lorsque tout le monde s’est levé pour partir que je me suis réveillée.
Je n’ai guère parlé à Madame Loyd pendant le chemin du retour, tant je réfléchissais, et ça n’a été que le lendemain, en venant prendre ma leçon de lecture, que je lui ai demandé qui étaient ces enfants venus ensemble à la réunion.
– Ce sont les enfants de l’école du dimanche, Gwen ; on les instruit dans la Bible, on leur apprend des cantiques ; puis les moniteurs les conduisent à la réunion.
– Est-ce que tous les enfants peuvent aller à l’école du dimanche ?
– Tu pourrais y aller, si ta mère peut se passer de toi. Aimerais-tu y aller ?
– Oh, oui ! ai-je répondu, et je le demanderai à maman dès que je rentrerai à la maison.
La leçon terminée, j’ai couru aussi vite que possible pour que maman me donne aussitôt la permission d’aller à l’école du dimanche, ce dont je ne doutais pas du tout. À peine arrivée sur le seuil de la porte, et sans rien regarder, je me suis précipitée vers maman en m’écriant :
– Maman, veux-tu me laisser aller à l’école du dimanche, et est-ce que tu me permets de mettre ma robe rose ?
– L’école du dimanche, ah ! vraiment ! a répondu ma mère en colère, ne m’en parle pas ; j’en ai par-dessus la tête de vos lectures et de vos écoles ; bientôt vous ne serez plus bons à rien, ni les uns ni les autres. Regarde-moi ce pain, qui va le manger, dis-moi ?
Alors j’ai vu sur la table plusieurs grands pains, tellement brûlés qu’en effet on ne pouvait guère les manger.
– Tout cela vient de ce que vous êtes toujours plongés dans vos livres ; je perds patience à la fin, a dit ma mère.
Je ne comprenais pas ce qui s’était passé, et j’ai regardé Cor qui se tenait là, la tête basse et tout honteux.
– C’est moi qui ai laissé brûler les pains.
– Je me demande ce qui vous a pris tous, tant que vous êtes, a continué maman ; d’abord voilà Pierre qu’on ne trouve plus nulle part ; peut-être bien que lui aussi est en train de lire dans un coin, en tout cas il n’était pas ici pour surveiller le four. Voilà Gwen, qui pourrait vraiment se rendre utile dans la famille qui l’a recueillie ; elle aussi s’en va pour apprendre à lire comme une dame. Enfin Cor qui promet de faire attention, et qui au lieu de cela prend un livre, sans plus s’inquiéter du four. Il croit probablement qu’on peut ramasser le pain comme on ramasse les cailloux sur le chemin.
– J’en suis vraiment bien fâché, maman, a dit Cor.
– Fâché ! Je n’en doute pas, mais ça ne rendra pas le pain meilleur ; tu seras encore plus fâché quand tu auras à manger les croûtons brûlés dans ta soupe ce soir. Et toi, regarde ici, a dit maman en se tournant vers moi, voilà ton beau livre sur l’étagère, et il n’en bougera pas ; que je ne te voie pas le toucher, ni Cor non plus ; et souviens-toi que je ne veux plus entendre parler de leçons ni d’école, ni dans la semaine, ni le dimanche.
Je suis sortie de la maison, et me suis assise dans l’herbe en pleurant. Il me paraissait bien dur d’avoir à renoncer à tout, juste au moment où je commençais à faire des progrès. J’avais tant désiré savoir lire avant le retour de ma gentille dame, et aller à l’école du dimanche avec les autres enfants. Et maintenant il ne fallait plus s’attendre à rien de tout cela. J’avais espéré devenir une enfant sage, et apprendre à faire tout ce que le Seigneur Jésus commande ; mais maintenant ce ne serait pas ma faute si je devenais tout à fait méchante, car comment est-ce que je pourrais savoir les choses sans ma Bible ? J’étais furieuse contre maman, sans penser à tout le souci qu’elle avait, et sans réfléchir que Cor avait été en effet bien négligent de laisser brûler et perdre le pain de toute une semaine.
Et puis je pensais que si le Seigneur Jésus avait voulu que je devienne une enfant sage Il n’aurait jamais permis que cela arrive ainsi. Il aurait tout arrangé pour que je puisse aller à l’école du dimanche, et apprendre. C’était donc Sa faute, celle de maman, de Cor, de tout le monde ; il n’y avait que moi qui avais raison et j’étais vraiment bien à plaindre.
Le lendemain ma mauvaise humeur a augmenté encore, et à la fin ma mère m’a dit que je n’avais qu’à m’en aller, si je n’étais pas plus aimable. Je suis sortie en boudant, et je me suis dirigée vers la plage. Je n’avais fait que quelques pas, quand j’ai entendu Pierre qui m’appelait, et sa voix était bien plus joyeuse que d’habitude. Il était assis à l’ombre d’une barque, avec un paquet de joncs à côté de lui, et tressait les tiges avec tant d’agilité que je pouvais à peine suivre le mouvement de ses doigts.
– Regarde, Gwen, a-t-il dit, combien de paniers j’ai déjà faits ! Cor les a mis sous la vieille barque, va voir un peu.
J’y suis allée à contrecœur, car je ne m’intéressais guère à la vannerie à ce moment-là ; mais j’ai été surprise en voyant plusieurs paniers terminés et comme le travail était bien fait.
– Chacun vaut bien cinq à six francs, dit Pierre, et je voudrais que Monsieur Jones sache qu’ils sont à vendre. Il serait sans doute content de les acheter tout de suite, car Marie dit qu’il en utilise beaucoup en ce moment.
Monsieur Jones était le patron de ma sœur Marie et un des plus importants fermiers du pays.
– Ainsi, Gwen, a poursuivi Pierre, j’avais pensé que si tu avais le temps ce matin, tu voudrais bien aller jusque chez lui pour le lui dire. Comme cela j’aurais le plaisir de donner de l’argent à maman.
– Je ne peux pas y aller, maman me gronderait, ai-je répondu en m’éloignant.
– Oh ! Gwen, vas-y seulement pour cette fois ; je suis sûr que maman te permettrait.
– Je ne veux rien lui demander, je te dis que je n’y vais pas.
Et je m’en suis allée.
Mais je n’étais pas contente de moi. Ce que je faisais ne pouvait pas plaire au Seigneur Jésus. Tout à coup, je me suis rappelé le verset que j’avais lu dans la Bible de Madame Loyd : « Christ n’a point cherché à plaire à Lui-même » ; et je me suis sentie toute honteuse de mon manque de gentillesse envers Pierre.
Après un instant je me suis décidée à retourner près de lui.
– Pierre, je regrette d’avoir été de si mauvaise humeur ; je vais aller chez M. Jones. Donne-moi un panier pour que je lui montre comme tu les fais bien.
Pierre a paru tout content.
– Je t’attendrai ici, Gwen, et tu viendras me dire si M. Jones veut m’en acheter.
– Je ne resterai pas longtemps, lui ai-je crié en courant à toutes jambes.
Et je me suis dit que si je ne pouvais pas avoir ma Bible, je tâcherais au moins de me rappeler le peu que je savais, et je demanderais au Seigneur Jésus de m’en apprendre davantage. Il trouverait peut-être un autre moyen pour que j’apprenne à lire.

8ème samedi

7. Tout s’arrange

J’étais à peu près à moitié chemin de la ferme, lorsque j’ai entendu derrière moi le bruit d’un char.
– Ohé ! Petite bonne femme ! a crié une grosse voix ; et, levant la tête, j’ai vu M. Jones lui-même, assis sur une charge de gerbes et en chemin pour la grange.
– Veux-tu monter près de moi ? a-t-il demandé.
Aussitôt il m’a soulevée de terre et m’a installée à ses côtés, toute fière, sur les gerbes de blé.
– Nous n’allons pas vite ; mais je pense que cela t’est égal, Gwen ; ta promenade en voiture n’en durera que plus longtemps. Où vas-tu comme cela ? À la ferme, peut-être, pour voir ta sœur ?
– C’est vous que j’allais voir, ai-je répondu.
– Moi ! Alors tu as bien choisi ton moment parce que je ne suis pas souvent à la maison pendant la moisson. Que désire ta mère ?
– Ce n’est pas ma mère qui m’envoie, c’est Pierre. Il a fait des paniers, il en a déjà plusieurs, et il pensait que peut-être vous auriez besoin d’en acheter quelques-uns.
– Bien sûr, a dit le fermier Jones, on n’a jamais assez de paniers au moment des fruits, et cette année il n’est pas facile de s’en procurer. Je pourrais en employer autant que Pierre en fera, je te le garantis. Je suis bien content que ce brave garçon ait trouvé à s’occuper.
– Il voudrait beaucoup aider maman, et il ne peut pêcher des crevettes, à cause de son dos, vous savez.
– Sans doute, sans doute, le pauvre gamin. Et combien de paniers a-t-il à vendre ?
– Une dizaine déjà.
– C’est une jolie quantité, dit le fermier. Toi et Cor, vous pourrez me les apporter ce soir, si vous voulez. Je les paierai de suite, et Pierre aura ainsi le plaisir de donner l’argent à sa mère ; je sais que moi aussi j’aimais à le faire quand j’étais gamin. Ainsi c’est toi qui fais ses commissions, hein ?
En entendant M. Jones me parler si gentiment j’ai regretté plus que jamais ma mauvaise humeur et mon peu de gentillesse. Et quand il m’a donné une petite tape sur la tête, en me disant que je serais une consolation pour maman et une bonne fille comme Marie, j’aurais presque préféré n’être jamais montée sur le char, sentant combien peu je méritais ses éloges.
Tout en parlant nous étions entrés dans la cour, et M. Jones m’a aidé à descendre. Puis il m’a dit d’aller à la cuisine pour voir si Marie y était. Cette cuisine était si propre et si gaie, avec son grand feu qui se reflétait sur les plats d’étain rangés sur les rayons contre le mur, et sur les tables de sapin ! Le carrelage, orné d’un dessin géométrique de couleur vive, était, comme d’habitude, fraîchement lavé. Mme Jones allait et venait, préparant le dîner pour son mari et les ouvriers de la ferme, car il était près de midi.
On m’a installée moi aussi devant une assiette ; Mme Jones, tout en maniant les casseroles et en faisant égoutter les pommes de terre, trouvait le temps de me questionner sur ma mère et sur mes frères.
– Tu rapporteras un peu de lait à ta mère, n’est-ce pas Gwen ? m’a dit la brave fermière avec un sourire, au moment où je me préparais à partir.
Elle en a rempli un petit seau et je suis retournée toute contente à la maison en le portant avec précaution.
Je me suis arrêtée près de Pierre pour lui raconter le succès de ma visite et lui promettre que Cor et moi nous irions le soir même porter les paniers ; puis je me suis approchée de la maison. J’ai posé le lait devant la porte avant d’entrer.
– Maman, ai-je dit, j’ai été méchante et de mauvaise humeur ce matin, mais si tu veux me donner quelque chose à faire, je tâcherai d’être sage maintenant.
Maman s’est tournée vers moi et m’a regardée ; tout à coup elle m’a prise dans ses bras et m’a embrassée. Elle ne m’embrassait pas souvent, de sorte que cela m’a fait d’autant plus plaisir.
– J’étais moi aussi de mauvaise humeur, a-t-elle répondu ; il est sûr qu’il y a de quoi, à toujours travailler et m’exténuer, sans jamais un moment de repos, ni pour le corps, ni pour le cœur. Ah ! Gwen, c’est du repos qu’il me faudrait, mais je ne pense pas en trouver avant d’être enterrée.
– Tu ne seras pas fâchée, maman, si je te récite un verset de ma Bible ?
– Non, Gwen, tu peux dire ce qui te plaît.
Et je lui ai récité un beau verset que Madame Loyd m’avait appris : « Venez à Moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et Moi Je vous donnerai du repos ».
J’ai été consternée en voyant maman s’asseoir soudain et pleurer. Je ne me rappelais pas l’avoir vue pleurer, depuis que papa était mort. Ne sachant que faire, j’ai été sur le point d’appeler Cor, mais maman s’est calmée et s’est essuyée les yeux avec son tablier.
– Tu es étonnée de me voir ainsi, Gwen, a-t-elle dit ; c’est que j’ai déjà entendu ces paroles. Je les répétais quand j’étais plus jeune, et sans doute meilleure que je ne suis maintenant. Dis-les moi encore une fois, mon enfant.
J’ai répété le verset et j’ai ajouté :
C’est le Seigneur Jésus qui le dit, maman ; c’est donc certainement vrai.
– Oui, c’est bien vrai, mais je doute que ce soit pour moi. J’ai suivi un chemin bien différent de celui de ma mère qui m’avait appris ces paroles ; et il est clair que ces deux chemins ne conduisent pas au même but. Mais, Gwen, je suis sûre que tu seras une bonne fille. Ne fais pas attention si je te bouscule un peu. À présent ne me parle plus, j’ai trop à faire.
Je suis sortie pour prendre le lait. Maman a été bien touchée de l’attention de Mme Jones ; et, comme d’habitude, je me suis mise à mes petits travaux dans la maison.
Cor et moi nous devions aller à la ville avec des crevettes, et ce n’a été que tard dans l’après-midi que nous sommes partis, bien chargés de paniers, pour la ferme de M. Jones. Nous avons rapporté soixante francs, bien plus que nous n’avions espéré, et nous nous réjouissions autant du plaisir qu’aurait Pierre que de la surprise de maman, quand il lui donnerait cet argent.
Cor a compté les pièces une à une dans la main de son frère qui pouvait à peine en croire ses yeux. C’était le premier argent gagné de toute sa vie.
– Il faut tout raconter à maman, a-t-il dit ; viens, Cor, et toi, Gwen.
Mais maman n’était pas là ; et nous nous sommes assis sur le sable en attendant qu’elle revienne. C’était la première soirée que je passais, depuis longtemps, sans aller lire chez ma chère Madame Loyd, et je ne savais pas trop que faire, mais Cor m’a proposé d’aller avec lui chercher des moules sur la plage pour notre souper. Pierre nous a promis de ne pas donner l’argent à maman avant notre retour. En revenant, une heure plus tard, nous avons entendu de loin la voix de Pierre ; il semblait avoir du chagrin. Hugo était là, parlant fort et ayant l’air en colère.
– Cor ! s’est écrié Pierre, Hugo m’a pris l’argent !
– Stupide que tu es, s’est écrié Hugo, est-ce que ce n’est pas un bon service que je vais te rendre ? Dans quelques jours je te donnerai cent francs pour tes misérables soixante francs, et tu seras bien plus riche.
– Cor ! Empêche-le de me les prendre, sanglotait Pierre impuissant ; je ne reverrai jamais mon argent, et je voulais tellement le donner à maman.
– Ton argent est en sûreté ici, dit Hugo en frappant sur sa poche ; j’aimerais bien voir que Cor y touche ; je le jetterais par terre en un instant.
Cor regardait Pierre tout bouleversé ; il a serré les poings ; et bien qu’il n’ait été que moitié aussi grand que Hugo, il était prêt à foncer sur lui pour reprendre l’argent.
– Approche ! disait Hugo en ricanant.
Mais j’ai entouré Cor de mes bras pour le retenir.
– Comment peux-tu faire une chose pareille, Hugo ? lui ai-je dit. Tu ne seras pas assez lâche pour voler Pierre et pour te battre contre un garçon plus petit que toi ?
– Voler ! Je n’ai pas volé, a crié Hugo en pâlissant ; je n’appelle pas cela voler quand j’emprunte seulement de l’argent à mon frère.
– Eh bien, c’est voler et rien d’autre, je te le dis. Pierre ne veut pas que tu prennes son argent, et si tu ne le lui rends pas, je le dirai à maman. La voilà qui vient.
D’habitude Hugo ne faisait pas grande attention à sa mère, mais cette fois il n’avait visiblement pas envie qu’elle sache ce qu’il venait de faire. Tirant brusquement l’argent de sa poche, il l’a jeté à Pierre.
– Tiens, idiot, voilà ton argent ; je te dis que je plaisantais. Quelle histoire tu fais ! Je voulais voir ce que Cor allait faire.
Et Hugo s’éloigna en prenant un air indifférent.
– Qu’est-ce qui se passe ? a dit maman en arrivant auprès de nous. Où est Hugo ? Il est parti sans me donner son salaire.
– Il était ici tout à l’heure, dit Pierre, mais écoute, maman, et regarde ce que j’ai gagné pour toi, à moi tout seul. Et Pierre lui a joyeusement tendu les soixante francs.
– Gagné ! Que veux-tu dire, mon enfant ?
– Oui, gagné, en faisant des paniers. Gwen m’a appris à tresser le jonc, et je peux le faire très vite ; M. Jones a donné soixante francs pour dix paniers. Je vais en faire beaucoup plus et gagner beaucoup d’argent.
– Tu es un brave garçon, Pierre, a dit maman en l’embrassant ; ce sera une très bonne activité pour toi et un secours pour moi. C’était donc à cela que tu travaillais si secrètement ? Je ne l’aurais jamais deviné.
– Oui, c’était à cela, dit Pierre en se frottant les mains ; et je deviendrais riche, maman, tu verras ; je te bâtirai une grande maison et tu n’auras plus jamais besoin de travailler, mais tu seras assise toute la journée à tricoter, habillée d’une belle robe rouge. Cor et Gwen seront là aussi ; et Hugo, s’il veut être gentil ; et nous serons tous si heureux !
Pierre était ravi en imaginant cet heureux tableau de famille, et maman était tout émue.
– Cela aurait fait tant plaisir à ton père, de te voir capable de faire quelque chose, a-t-elle dit doucement.
– Maman, a dit Pierre en la regardant en face, tu ne diras plus maintenant que je suis bon à rien, n’est-ce pas ? Tu ne sais pas combien je désirais me rendre utile, mais je ne voyais pas comment y parvenir, jusqu’à ce que Gwen pense à m’apprendre cet ouvrage.
– Ce n’est pas moi, ai-je dit, c’est Madame Loyd qui a eu cette idée ; et c’est elle qui m’a appris à faire la vannerie.
– Ah ! C’est Madame Loyd ? a dit maman.
J’espérais qu’elle allait me donner la permission d’aller chez elle pour ma lecture, mais elle ne m’a rien dit de plus et a continué à causer avec Pierre.
– Je dois rentrer pour surveiller le souper, a-t-elle dit au bout d’un moment ; écoute, Pierre, tu vas garder dix francs pour toi, puisque c’est le premier argent que tu gagnes, et lorsque Cor ira à la ville il t’achètera ce que tu voudras.
Mais Pierre a eu l’air déçu.
– Tout l’argent était pour toi, maman, a-t-il dit, mais j’aimerais bien te demander quelque chose d’autre.
– Qu’est-ce c’est, mon garçon ? Dépêche-toi de me le dire ; sans cela les pommes de terre vont brûler.
– Est-ce que tu permets à Gwen de reprendre sa Bible, et aussi d’aller chez Madame Loyd ?
En entendant Pierre j’ai eu très peur que maman en soit fâchée, mais elle s’est tournée vers moi :
– Oui, je lui permets d’aller, pourvu que je la trouve sous la main quand j’aurai besoin d’elle ; et écoute, Gwen, je n’aime pas faire les choses à moitié ; si tu apprends à lire, tu peux aussi bien aller à l’école du dimanche. J’y allais aussi quand j’étais petite, mais j’ai à peu près tout oublié.
Et maman s’est dépêchée de rentrer à la maison.
Je ne pensais pas que mes difficultés s’aplaniraient si facilement, et j’aurais été tout à fait heureuse si le souvenir de la mauvaise action d’Hugo ne m’avait pas tourmentée.

9ème samedi

8. La récolte du varech

J’aimais tellement l’école du dimanche, et j’en parlais si souvent à Cor, qu’il a commencé à avoir envie d’y aller avec moi ; ensemble nous avons demandé son avis à Madame Loyd.
– J’ai un grand désir d’y aller, a dit Cor, mais quelque chose me retient.
– Qu’est-ce que c’est, mon garçon ? Tu n’as pas honte, j’espère, d’être là avec des enfants plus jeunes que toi, n’est-ce pas ?
– Ce n’est pas cela, a répondu Cor d’un air embarrassé. Mais c’est mon chandail, Madame, et mon pantalon si usés… Ils sont encore utilisables pour aller sur la plage, et je ne voudrais pas demander d’autres habits à maman, elle travaille tant pour nous ; mais ils ne sont guère présentables pour aller à l’école, n’est-ce pas, Madame ? Qu’en pensez-vous ?
– Mais, Cor, ai-je interrompu, tes habits valent bien les miens.
– Je ne saurais trop lesquels choisir, a dit Madame Loyd amusée. Même depuis que toi, Gwen, tu as raccommodé ta robe, car tes reprises se voient presque autant que les trous qui s’y trouvaient.
– Personne ne m’a jamais montré comment faire. Si vous vouliez bien m’apprendre à coudre, peut-être que je pourrais raccommoder aussi les habits de Cor, et il pourrait venir avec moi à l’école.
La vieille dame a hoché la tête.
– Le meilleur raccommodage serait des habits neufs. Il me semble, Cor, que tu saurais bien gagner de quoi t’en acheter.
– Je ne sais qu’aller à la pêche aux crevettes, Madame, et je donne à maman tout l’argent que je gagne.
– Je comprends, mais tu ne pêches pas des crevettes pendant la journée entière ?
– Je pourrais disposer de temps à autre d’un après-midi, si je savais comment l’employer ; mais qui accepterait de faire travailler un garçon de mon âge ?
– Il me vient une idée. Assieds-toi là, Cor, et je vais te dire ce que c’est. Tu connais Georges Richard qui demeure là-bas près de la mer ?
– Celui qui est infirme, comme Pierre ?
– C’est lui ; il boîte, mais il n’est pas aussi handicapé que Pierre. Georges est mon neveu, a continué Madame Loyd ; c’est le meilleur garçon du monde, et il aime beaucoup sa vieille tante. La semaine dernière il est venu me voir et il m’a dit : « Tante, le varech est presque mûr, et depuis des années il n’a pas été aussi abondant. Si je pouvais grimper j’irai en faire la récolte avant que les touristes viennent, et je vous assure que cela me ferait une jolie somme d’argent pour papa ». Tu sais, Cor, que le père de Georges est malade, et que Georges fait pour lui tout ce qu’il peut.
Nous savions, Cor et moi, que le varech croissait contre les rochers, juste au-dessus du niveau de la marée haute. Nous en avions cueilli quelquefois pour nous amuser, mais nous n’aurions jamais pensé qu’on pouvait le vendre.
– Eh bien, mes enfants, dit Madame Loyd, j’ai pensé que Cor et Georges pourraient aller à la récolte ensemble. Georges a un âne, et son père prêterait sa petite charrette ; Georges vous montrerait où se trouve le meilleur varech, et Cor cueillerait sur les rochers jusqu’à ce que la charrette soit pleine. Puis Georges irait le vendre à la ville, et vous partageriez l’argent ; je serais bien étonnée, Cor, si ta part ne suffisait pas pour t’acheter un costume.
Cor était ravi de l’idée.
– C’est cela ! C’est cela ! s’est-il écrié. Dites à Georges que je suis prêt à aller avec lui. Grimper sur les rochers est tout à fait mon affaire.
– Georges est un brave garçon, dit la veuve, sans cela je ne t’engagerais pas à sortir avec lui ; et inversement, Cor, je pense que tu seras un bon compagnon pour lui.
Cor eut l’air très content, bien qu’il n’ait pas pensé mériter cet éloge ; mais à mon avis il était tout à fait digne de l’opinion que Madame Loyd avait de lui, car il n’y a jamais eu de meilleur et de plus honnête garçon que mon frère Cor.
Madame Loyd a tout arrangé avec Georges, et un après-midi qu’il faisait beau, nous nous sommes mis en route, Cor et moi, car j’avais supplié qu’on me laisse aller pour aider à ramasser le varech. À la porte de la maison de Georges la charrette était déjà prête ; elle était grande et pouvait contenir de quoi faire une bonne charge pour l’âne, qui passait pour être le plus fort de tout le village.
Bientôt nous étions installés sur le banc ; Georges conduisait, et Cor me tenait solidement, car la charrette faisait de grands bonds dans les ornières du chemin qui montait vers la falaise.
– De quel côté faudra-t-il aller ? a demandé Cor. Devons-nous grimper de la plage jusqu’en haut, ou descendre du sommet du rocher ?
– Il est impossible d’aller par la plage, qui n’a qu’un mètre de large, même à marée basse, et nous ne pourrions pas y arriver avec la charrette. J’y ai bien réfléchi ; je crois que le mieux sera de suivre la route jusqu’en haut, aussi loin que la charrette pourra aller ; si tu veux m’aider, nous porterons les paniers au bord de la falaise. C’est toi qui devras descendre, Cor, pour remplir un panier de varech, puis Gwen et moi nous le tirerons à nous et le viderons dans la charrette, pendant que tu rempliras un autre panier.
– Voilà qui est bien, a dit Cor. Quelle charge nous allons ramasser, n’est-ce pas, Gwen !
Les falaises qui, comme Georges le disait, descendaient jusqu’à la mer, touchaient aux collines où se trouvait la mine dans laquelle travaillait Hugo. Entre les deux montait une route par laquelle Georges voulait conduire la charrette aussi haut que possible. Mais bientôt le chemin est devenu très escarpé. Cor et moi nous avons mis pied à terre, et peu après Georges a déclaré que la charrette ne pouvait plus avancer. Alors on a ôté le mors de la bouche de l’âne, pour qu’il broute l’herbe fraîche et les chardons qui croissaient tout à l’entour ; puis, chargés des paniers et de la corde, nous sommes montés lentement, tous trois jusqu’au sommet. Le sentier était raide ; toutefois ce n’était rien en comparaison de celui qui courait le long de la falaise pour aboutir à la plage. Georges n’osait pas s’y aventurer, il était même dangereux pour quelqu’un qui n’en avait pas l’habitude ; mais Cor a ôté sa veste et se préparait à descendre, lorsque je l’ai supplié de me permettre de l’accompagner.
– Tu sais que je grimpe et descends les sentiers presque aussi bien que toi, et je n’ai jamais le vertige ; à nous deux, nous ferons deux fois plus de travail ; d’ailleurs il faut laver le varech dans la mer, et qui est-ce qui le fera si je reste ici en haut ?
À la fin Cor a accepté de me laisser venir, à condition de bien tenir la corde en descendant, et de rester à l’endroit qu’il me montrerait pour laver le varech, pendant qu’il ferait la récolte le long des parois du rocher.
Devant nous, aussi loin que le regard pouvait atteindre, s’étendait la grande mer bleue, couverte d’une multitude de petites barques de pêcheurs et de bateaux plus grands qu’on voyait disparaître à l’horizon. Derrière nous étaient les collines sur lesquelles des roches crayeuses apparaissaient à travers la fougère et les noyers nains qui les couvraient. Ici ou là, des cheminées de la mine s’élevaient des colonnes de fumée. À droite, à une grande distance on apercevait la ville ; et plus près, de petits groupes de cabanes.
Quelques maisons isolées suivaient la ligne du rivage, et à gauche dans l’intérieur des terres, on voyait des champs de blé mûr, et de longues rangées de gerbes déjà récoltées. Mais, à peine avions-nous fait deux pas pour descendre, que l’aspect a changé ; nous n’avons plus vu que la mer, nous n’avons plus entendu que le bruit des vagues au pied de la falaise ; le silence autour de nous était si impressionnant qu’un sentiment de terreur et de solitude s’est emparé de tout mon être, et j’ai appelé Cor, qui était déjà descendu bien plus bas, pour qu’il revienne et m’aide à avancer.
À peu près à mi-chemin de la descente, le sentier passait devant une petite caverne creusée dans le rocher. Cor s’est arrêté pour y jeter un regard, mais il m’a semblé entendre bouger quelque chose, et comme un bruit de respiration ; j’ai tiré Cor par sa manche. En me voyant toute pâle, il a souri.
– Tu crois qu’il y a un lion là-dedans ? Eh bien, s’il y en a un, je le tuerai.
Il me rassura tout en se moquant un peu de moi pendant que nous continuions à descendre, si bien que toute ma frayeur s’est dissipée, et que je n’ai plus pensé qu’à notre travail.
Nous avions trouvé l’endroit où poussait le varech ; la partie inférieure de la falaise était couverte de ses cours rameaux verts, et la récolte en était aussi facile qu’abondante. Cor chercha une place où le sable était bien sec, tout au bord de la mer ; j’y lavais le varech qu’il empilait à côté de moi, et que je posais ensuite tout humide et luisant dans le panier. Puis, quand celui-ci était plein, nous faisions un signe à Georges qui lançait sa corde avec un crochet ; nous y fixions le panier et il tirait la corde à lui, pendant que nous suivions des yeux la charge se balançant au-dessus de nos têtes le long de la roche escarpée. Nous nous mettions alors à remplir le second panier, que Georges montait de même, et nous avons travaillé ainsi jusqu’à ce que Georges nous ait crié que la charrette était toute pleine.

10ème samedi

Il s’était fait tard ; la nuit tombait, de sorte qu’il a fallu grimper le long de la falaise avec beaucoup de précautions, car nous ne savions pas trop où nous mettions le pied. Arrivés près de la petite caverne, Cor a dit :
– Attends un instant, Gwen, je vais un peu regarder là-dedans, je reviens tout de suite.
– Il fait trop sombre pour distinguer quelque chose, lui ai-je répondu.
Et j’aurais bien voulu qu’il n’y entre pas, mais j’avais honte de le lui dire, et je me tenais là, tremblante, les yeux fixés sur la silhouette de Georges Richard, qui se dessinait sur le fond bleu du ciel, tout au haut de la falaise.
Il y avait à peine une minute que Cor m’avait quittée quand des pas précipités se sont fait entendre ; j’ai tourné la tête et j’ai vu une forme sombre qui sortait rapidement de la caverne et gravissait le sentier en toute hâte. Quoique terrifiée j’étais sûre de savoir qui c’était ; j’avais reconnu la silhouette et la façon de courir de Hugo. Cor a suivi bientôt et m’a rejointe ; et malgré l’obscurité j’ai bien vu qu’il était bouleversé.
– As-tu vu, Gwen ? a-t-il dit en respirant à peine.
– C’était Hugo, ai-je répondu.
– Oui, dit Cor. Que pouvait-il faire là ? Et il était si effrayé en me voyant ; il tâchait de se cacher la figure pour que je ne le reconnaisse pas. Je crains qu’il ne fasse là quelque chose de mal.
– Allons-nous en, ai-je dit, sinon il fera trop nuit pour remonter ; nous parlerons de Hugo plus tard.
– Pas un mot à Georges, entends-tu ? m’a recommandé Cor ; et ne dis rien à maman non plus ; peut-être que nous l’inquièterions pour rien.
Et je lui ai promis le silence.

9. Les malheurs de Cor

Nous nous sommes séparés de Georges Richard, après avoir convenu avec lui que le lendemain, de bonne heure, il irait à la ville vendre le varech ; Cor et moi nous avons pris le chemin de la maison en causant du succès de notre récolte, puis nous en sommes venus à parler de Hugo.
– Je pense qu’il n’y avait rien, dit Cor ; peut-être qu’il se trouvait là-haut seulement pour le plaisir de la promenade.
– Mais alors, pourquoi avait-il l’air si effrayé, et s’est-il enfui si vite ?
– Probablement qu’il ne m’a pas reconnu ; je t’assure que j’étais bien effrayé aussi.
– Le raconteras-tu à maman ?
– Qu’y a-t-il à raconter ? Hugo en parlera peut-être lui-même, sinon je n’en dirai rien non plus. Il ne faut pas y penser davantage, Gwen.
Et nous n’en avons plus parlé.
Le lendemain, en effet, Georges a vendu notre récolte qui a rapporté même plus d’argent que nous n’avions espéré, de sorte que Cor a eu pour sa part une somme suffisante pour acheter le tissu nécessaire pour faire un costume neuf. Maman était toute contente et elle a promis de le lui confectionner. Comme le samedi suivant était jour de marché au village, on a décidé d’aller tous ensemble choisir et acheter l’étoffe. Nous sommes partis ce jour-là à six heures ; Hugo n’était pas encore rentré de son travail de nuit, mais maman a caché la clef dans un endroit où il saurait la trouver. Nous avions emprunté un âne pour porter Pierre, et Cor tenait la bride ; maman et moi nous suivions. Nous étions tous heureux, car en plus du tissu, maman voulait acheter de la vaisselle pour la famille et un châle pour elle ; de plus elle m’avait promis une pelote de laine rouge avec lequel Madame Loyd devait m’apprendre à tricoter.

La foire se tenait sur une grande place au milieu du village ; c’était le jour où les mineurs touchaient leur paie du mois, et beaucoup d’entre eux étaient là avec leur femme et leurs enfants, entourant les boutiques. Il y avait des manèges et des spectacles de toutes sortes qui amusaient les enfants pendant que les mères circulaient au milieu des étalages d’ustensiles, d’étoffes et de chaussures. Ailleurs on vendait de la faïence de toutes les couleurs, et c’est là que maman a acheté les assiettes, ainsi qu’un bol pour Pierre portant son nom en lettres dorées.
Toutefois l’achat du tissu était notre principale affaire, et je n’ai fait attention à rien avant que nous ayons tourné et retourné toutes les pièces qui se trouvaient au marché et choisi le tissu le plus beau et le plus solide. Jamais Cor n’avait eu d’aussi bons habits, et je sautais de joie en tâtant l’étoffe chaude et épaisse ; elle était en tweed de toute première qualité et devait durer des années. Mais quand maman a demandé le prix, il s’est trouvé qu’il dépassait un peu la somme dont Cor disposait, et nous allions partir tout déçus, lorsque maman, après avoir réfléchi un moment, a déclaré que Cor aurait son tissu, qu’il méritait des habits neufs, et que l’étoffe valait bien la somme en question. Ce n’a été que plus tard que nous avons découvert que maman s’était privée, à cause de cela, jusqu’au marché suivant, du châle qu’elle voulait s’acheter. Le tissu a donc été coupé et emballé, puis nous avons choisi la laine rouge, et après nous être fatigués à faire le tour de la foire et à regarder tout ce qu’il y avait à voir, nous avons repris le chemin de la maison. En plus de Pierre, l’âne portait le tissu et la pelote de laine, mais, pour ne rien casser, maman avait tenu à porter les assiettes.
À mi-chemin, Hugo nous a rejoint, et a fait signe à Cor qu’il voulait lui parler. Comme j’étais avec Cor, je suis restée également, tandis que maman et Pierre continuaient leur route.
– Écoute, Cor, a dit Hugo, je sais que tu ne veux pas m’attirer des ennuis, tu ne diras rien à maman de l’autre soir, n’est-ce pas, comme un bon garçon que tu es ?
– Qu’est-ce que tu faisais dans cette caverne, Hugo ?
– Je n’ai pas de compte à te rendre, a répondu Hugo. Je suis aussi libre que toi d’aller dans les rochers, je pense. Qu’est-ce que tu y faisais, toi ? Prends garde que je ne le dise à maman.
Et Hugo essayait de sourire.
– Je cherchais du varech, tu le sais bien.
– Eh bien, qui te dit que je ne cherchais pas aussi du varech ?
– Écoute, Hugo, si tu ne faisais aucun mal, que t’importe que maman le sache ? Je ne suis pas tranquille quand tu as cet air, et que tu parles de cette manière ; tu n’as qu’à me dire la vérité, et Gwen et moi nous n’aurons pas besoin d’en parler.
– Tu vois, Cor, il y a un tas de choses que tu es trop jeune pour savoir. Or, j’ai une raison à moi pour que maman ne sache pas où je suis allé l’autre soir ; et je suis sûr que tu ne seras pas assez lâche pour le lui dire.
Cor n’a pas répondu, il réfléchissait.
– Voyons, Cor, je suis ton frère et je t’aime beaucoup, bien que je sois quelquefois brusque ; quant à Gwen, elle fera tout ce que tu lui diras.
Hugo parlait si amicalement que j’ai vu Cor sur le point de lui promettre tout ce qu’il voulait ; j’ai pincé le bras de Cor, car je croyais qu’il ne devait pas s’engager ainsi. Avant qu’il ait dit un mot, Hugo a tiré de sa poche deux pièces de cinq francs et nous les a montrées.
– Regarde, Cor, a-t-il dit, toi et Gwen vous les aurez si vous me promettez de ne rien dire.

11ème samedi

Cor a repoussé la main d’Hugo.
– Je ne veux pas de ton argent, a-t-il dit, il faut que je réfléchisse. La pensée que tu faisais du mal ne m’était pas venue, c’est toi qui me la donnes. Il est bien sûr que je ne désire pas t’attirer des ennuis, mais je crois que je ne dois rien te promettre.
– Ah ! C’est comme ça, tu ne peux pas promettre ; eh bien, nous allons voir, a dit Hugo sur un autre ton ; tu parleras autrement tout à l’heure. Nous allons voir qui de nous deux est le plus fort !
Il a pris Cor par les épaules et l’a secoué jusqu’à ce que le pauvre garçon ait à peine pu se tenir sur ses jambes. J’avais beau regarder tout autour de nous, je n’apercevais personne.
– Viens, Cor, me suis-je écriée en saisissant son bras, allons vite à la maison.
– Ah ! bien oui, dit Hugo, ni toi ni Cor, vous ne partirez d’ici avant de m’avoir promis, ou bien je lui donnerai une raclée comme jamais de sa vie il n’en a reçu une.
– Je t’ai dit que je ne pouvais rien promettre, a répondu Cor doucement, quoiqu’il ait tremblé de la tête aux pieds. Alors Hugo s’est mis à le battre violemment ; et moi j’ai poussé des cris perçants, mais personne n’était là pour m’entendre.
– Tais-toi, Gwen, a dit Cor, ne fais pas tout ce bruit ; qu’il me batte s’il veut.
Et Hugo le frappait avec rage ; mais Cor n’a pas proféré une plainte, il est demeuré immobile, les poings fermés, les dents serrées.
– Là, dit Hugo en s’arrêtant pour reprendre haleine, veux-tu promettre maintenant ?
Cor a fait « non » de la tête, fermement résolu à tenir bon, mais il n’a pu empêcher ses larmes de jaillir, et il s’est tourné pour que Hugo ne le voie pas.
– À présent, dit Hugo, tu penses peut-être que c’est fini comme cela, mais je te préviens d’une chose : si tu dis un mot de ce qui s’est passé à maman ou à qui que ce soit, tu t’en repentiras, tu peux y compter. Tu as vu de quoi je suis capable, mais ce n’est rien en comparaison de ce que je ferai alors ; ainsi je t’avertis, et toi aussi, sale gamine. Et après avoir donné à Cor un dernier coup de pied, Hugo s’est éloigné.
Alors j’ai fait asseoir le pauvre Cor, et j’ai essuyé ses larmes et son nez qui saignait. Il était tout meurtri.
– Si j’étais un homme, ai-je dit, je rendrais bien la pareille à ce méchant Hugo !
– Gwen, ne dis pas ça. Pauvre Hugo ! Il est plus malheureux que moi. En tout cas je ne veux pas me venger.
– Comment as-tu fait pour rester si calme ?
– Eh bien, Gwen, a-t-il répondu, en hésitant, je pensais tout le temps à ce que Madame Loyd nous a lu dans la Bible, tu sais.
J’ai compris ce qu’il voulait dire, et j’ai fait un signe affirmatif.
Lui n’a pas élevé Sa voix pour se défendre, tu sais ; Lui s’est laissé faire par eux tout ce qu’ils voulaient. Crois-tu que c’était mal de penser à cela ?
Je l’ai embrassé, j’ai essuyé ses joues humides et nous nous sommes serrés l’un contre l’autre. À la fin, Cor m’a dit :
– Il faut rentrer, maman s’inquiéterait.
– Est-ce que tu le diras à maman ce soir ? lui ai-je demandé.
– Je ne sais pas. Non, pas ce soir. Je voudrais savoir ce qui vaut le mieux, Gwen.
– Ne pourrais-tu pas le demander à Madame Loyd ? Elle sait toujours si bien ce qu’il faut faire !
– Demain c’est dimanche. N’en parlons plus maintenant, et faisons le tour du côté de la mer ; nous nous laverons le visage, pour que maman ne voie pas que nous avons pleuré.
Cor avait peine à marcher et semblait si endolori que, j’en étais sûre, maman s’apercevrait de quelque chose ; mais à notre retour elle était très occupée, de sorte qu’elle a fait peu attention à nous, et Cor est allé se coucher presque aussitôt.
Hugo n’était pas encore là quand, à mon tour, je me suis couchée dans mon petit lit, et ce n’a été que tard dans la soirée que je l’ai entendu rentrer.

10. Accident dans la mine

– Gwen, m’a dit Cor le lendemain, pendant que nous étions assis au bord de la mer, Gwen, il y a tant de choses qui ne sont pas comme je voudrais.
– Lesquelles, Cor ? ai-je demandé.
– D’abord, je voudrais être meilleur ; hier soir, par exemple, je suis resté calme, et tu as cru que c’était du courage ; mais si tu savais combien j’étais en colère intérieurement, jusqu’au moment où je me suis souvenu de ce que je t’ai dit, tu sais ?
– Oui, ai-je répondu.
– Je désire tellement savoir mieux comment plaire au Seigneur Jésus, Gwen. Il a tout fait pour moi, et je ne trouve rien à faire pour Lui.
– Madame Loyd dit que cela fait plaisir au Seigneur que nous L’aimions, même si nous ne sommes que des enfants qui ne savent pas grand-chose.
– Je L’aime, a dit Cor lentement ; et une expression de ravissement a illuminé son visage ; je L’aime certainement, mais qu’est-ce à côté de Son amour à Lui ? Ne m’a-t-Il pas aimé, moi si indigne ? Ne s’est-Il pas intéressé à moi, alors que je n’avais encore jamais entendu parler de Lui ? Je voudrais faire ce qui Lui plaît, faire quelque chose pour Lui, parce qu’Il a été si bon pour moi.
Je me disais qu’il n’était guère possible que Cor soit meilleur, mais je gardais le silence, car je comprenais un peu ce qu’il voulait dire.
– Ensuite, a dit Cor après un moment, ensuite il y a maman qui se tourmente toujours, s’inquiète, s’agite ; et je pense quelquefois : si seulement elle pouvait savoir combien Jésus l’aime, elle ne prendrait pas ainsi les choses au tragique. Et pourtant c’est pour nous qu’elle travaille, qu’elle se donne tant de peine. Mais si elle connaissait Jésus, comme elle serait heureuse !
– Quand tu penses à tout cela, tu le dis au Seigneur Jésus, n’est-ce pas ?
– Oui, je le Lui ai dit souvent et c’est un grand bonheur que nous soyons assurés qu’Il nous voit, qu’Il s’occupe de nous.
– Tu te rappelles, Cor, ce passage où il est parlé de deux ou trois qui prient ensemble ? Tu crois que nous pourrions prier maintenant, toi et moi ? ai-je demandé timidement.
Cor m’a pris la main, et nous nous sommes agenouillés, puis il a parlé de tout à Jésus et lui a demandé de nous apprendre comment nous pourrions Lui plaire et L’aimer davantage. C’est toujours en nous tenant par la main que nous sommes retournés à la maison, sans plus échanger un mot.

Le lundi matin, au moment de partir, Hugo a dit à maman :
– Il y a du gaz dans la mine. On nous a dit de faire attention ; la moindre étincelle pourrait provoquer une explosion.
– Je me demande ce qui est arrivé à ce garçon, a dit maman après qu’il se soit éloigné ; il a été gentil et doux ces deux derniers jours comme il ne l’a jamais été auparavant ; et quand il est ainsi il me rappelle son père. Peut-être qu’un changement va se faire en lui. Il est resté avec moi pendant tout le dimanche et m’a raconté toutes sortes de choses ; il était si serviable et si affectueux ce jour-là.
Cor et moi, nous nous sommes regardés, comprenant trop bien pourquoi Hugo n’avait pas quitté maman ; mais Cor n’a rien dit, il ne voulait pas la décevoir.
Tout à coup on a entendu au loin un grondement sourd et prolongé. Maman a poussé un cri, est devenue toute pâle.
– C’est la mine qui a sauté. Hugo l’avait laissé prévoir. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !
Un moment après nous avons vu un homme qui courait, des gens qui sortaient de leurs maisons et se rassemblaient en petits groupes, tandis que d’autres se précipitaient vers la mine.

12ème samedi

– Gwen, a dit maman, va vite demander ce qui se passe, je crains qu’il ne soit arrivé un malheur.
J’ai couru à la maison la plus voisine, où l’on m’a dit que l’explosion avait produit un éboulement ; plusieurs hommes étaient blessés et d’autres morts, d’autres étaient ensevelis sous les décombres, sans qu’on puisse parvenir jusqu’à eux. J’ai répété tout cela à maman avec autant de ménagements que possible, et nous avons couru avec tout le monde à l’entrée du puits ; mais Cor nous a devancés de beaucoup, pour arriver un des premiers, de sorte que nous l’avions perdu de vue. Une foule de gens étaient rassemblés et leur nombre augmentait à chaque instant ; il y avait aussi des mineurs rescapés, le visage et les habits couverts de poussière. Leurs femmes, leurs enfants, leurs mères les entouraient ; on s’embrassait, heureux de se retrouver sains et saufs, et sans blessures ; tandis que d’autres femmes et enfants, qui ne retrouvaient pas ceux qu’ils cherchaient, se jetaient à genoux en pleurant, et en priant Dieu, ou allaient de l’un à l’autre en s’informant de celui qui manquait.
– Où est Hugo ? Est-ce que quelqu’un a vu mon Hugo ? criait maman, en courant d’un groupe à l’autre ; et tous gardaient un silence inquiétant.
À la fin nous avons aperçu un vieux contremaître que nous connaissions très bien, car il travaillait dans la mine depuis près de quarante ans ; c’était un ami de mon père, et maman s’est adressée à lui :
– Jacob, vous savez où est mon fils, dites-moi tout de suite ce que vous savez. Je veux tout savoir. Est-il dans la mine ? Est-il mort ? Jacob, vous me le direz, vous !
Le vieux mineur l’a prise par les épaules :
– Il est inutile de vous cacher quelque chose, ma pauvre Suzanne, a-t-il dit. Ce qu’il en est exactement de votre fils, Dieu seul le sait. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’Hugo était dans la galerie tout près de l’endroit où a eu lieu l’explosion.
Jacob avait suivi ma mère, et tâchait de lui parler ; mais elle était trop bouleversée pour prêter attention au vieux mineur.
– Votre fils est peut-être en vie, lui disait-il, mais si on l’apporte blessé et que vous soyez dans une telle agitation, comment pourrez-vous vous en occuper ? Vous voyez qu’il faut vous calmer, et être prête à tout, ma pauvre amie ; votre fils est entre les mains de Dieu, a-t-il ajouté, en ôtant respectueusement son chapeau.
– C’est bien dur pour moi, c’est bien dur, répétait maman un peu plus calmement ; je suis veuve. Mon pauvre garçon ; mon pauvre Hugo ! Il me parlait si gentiment ce matin, comme s’il avait su ce qui devait arriver ; et peut-être que je ne le reverrai jamais…
Et maman s’est mise à sangloter.
Quand Jacob a vu la grande peine de maman il m’a dit :
– Petite, tu vas conduire ta mère là-bas sur l’herbe ; vous vous assiérez l’une à côté de l’autre, et vous tâcherez d’être bien calmes toutes les deux ; c’est le seul moyen de se rendre utiles plus tard. Je vous promets de vous apporter des nouvelles de Hugo dès qu’il y en aura, bonnes ou mauvaises ; et qui sait si le garçon ne viendra pas lui-même vous en donner. Courage, voisine, et regardez en haut !
Et Jacob a levé sa main vers le ciel bleu au-dessus de nos têtes.
– Est-ce qu’on va descendre dans la mine, à sa recherche, Jacob ? a demandé maman.
– Je vais voir ce qu’on pourra faire, a répondu Jacob ; car il ne voulait pas dire à maman que, par crainte d’une seconde explosion, tous les mineurs avaient refusé de continuer les recherches pour trouver les trois hommes qui manquaient.
– « Bien sûr qu’ils sont morts, disaient-ils ; pourquoi risquer notre vie inutilement ? »
Nous étions assises, maman et moi, sur le gazon, à quelque distance du puits, et personne n’était près de nous. J’ai passé mon bras autour du cou de ma mère, et tâché de l’encourager, mais elle ne semblait ni me voir, ni m’entendre.
– Mon pauvre garçon, mon pauvre Hugo ! répétait-elle sans cesse en gémissant ; il n’y a personne qui vienne à ton secours, ils vont te laisser mourir tout seul. Ô mon fils ! Mon fils !
– Maman, lui ai-je dit tout bas, Jacob disait que Dieu serait avec Hugo.
– Je n’en sais rien, a-t-elle dit en se tournant brusquement vers moi. Dieu n’est pas avec moi, et je n’ai pas appris à Hugo quel est le chemin qui conduit à Lui ; ceux qui vivent sans Dieu doivent mourir sans Dieu.
Mais Dieu nous aime tant, maman ; je suis sûre qu’Il aime Hugo ; prions-Le et demandons-Lui de ne pas le laisser mourir.
– Prie, Gwen, si tu le peux ; mon cœur est comme desséché ; je ne peux pas prier, j’ai oublié comment on prie. Où est Cor ? s’est-elle écriée au bout d’un moment en regardant autour d’elle avec une nouvelle inquiétude. Est-ce qu’il n’était pas avec nous tout à l’heure ?
– Je ne l’ai pas vu depuis que nous avons quitté la maison, ai-je répondu. Il courait en avant. Ne t’effraie pas, maman, il est certainement avec tous ces hommes là-bas.
Et je lui indiquais les groupes rassemblés près de l’entrée de la mine. Mais elle n’a pas voulu m’écouter.
– Je vais perdre les deux à la fois, s’écriait-elle, les deux à la fois ! Et personne ne sait combien j’étais fière de Cor ; il était ma joie et mon orgueil. J’ai été souvent brusque envers lui, pauvre garçon ; il ne se doute pas combien je l’aime.
– Il n’est pas probable qu’il arrive du malheur à Cor, lui ai-je dit enfin, car la Bible dit que toutes choses travaillent ensemble pour le bien de ceux qui aiment Dieu ; et Cor aime Dieu.
Je me rappelais ses paroles et l’expression de son visage.
– Je te dis qu’ils sont tous les deux au fond de la mine, assurait maman en étendant la main vers le puits.
Elle s’est couvert le visage de son tablier, comme pour échapper à quelque spectacle horrible ; puis se levant tout d’un coup, elle s’est élancée vers la mine ; mais ses forces l’ont trahie, et elle a perdu connaissance.
Quelques femmes sont accourues à mon secours, elles ont desserré sa robe et lui ont frappé dans les mains, en lui disant de prendre courage, que ses fils lui seraient rendus. Mais maman, revenue à elle, voyait bien, et moi aussi, que ces femmes ne croyaient pas ce qu’elles disaient ; elles voulaient tranquilliser maman, voilà tout. Mais soudain s’est élevé un grand bruit dans la foule.
– Va vite, Gwen, cours voir ce que c’est, s’est écrié maman.
J’ai couru aussi vite que je le pouvais. En passant près des groupes des mineurs, je les ai entendus murmurer :
– C’est son frère.
– Non, ce n’est pas lui.
– Je te dis que je le connais.
– Il n’est jamais descendu dans la mine ; s’il y est entré c’est pour mourir.
– Un si beau garçon ! a dit un autre.
– C’est bien dommage, car il est clair que son frère est mort.
Dans ma précipitation j’ai à peine compris leurs paroles, et je suis arrivée à l’entrée de la mine, long passage incliné, au fond duquel les mineurs descendaient par longues échelles [Le récit se situe à une époque où les mines n’étaient pas encore équipées en bennes ou ascenseurs], pour se rendre à leur travail.
-Où est Hugo ? ai-je demandé à ces hommes.
À la fin l’un d’eux a secoué la tête et a répondu lentement :
– Il a sûrement été tué par l’explosion ; il n’y a pas d’espoir ; et ce brave enfant s’en est aussi allé à la mort.
– De qui parlez-vous ? me suis-je écriée.
– Son frère est descendu à sa recherche, il a absolument voulu y aller.
– Cor est descendu ? En bas ? Dans la mine ? me suis-je écriée terrifiée.
– Oui, en bas, sans doute mort ou vivant, dit un autre.
Avant qu’on ait pu m’arrêter, je m’étais élancée dans le passage, et je me cramponnais à la première échelle, descendant toujours dans les ténèbres, en me tenant des pieds et des mains.
– Cor ! Cor ! criais-je, où es-tu ? Je viens, c’est moi, c’est Gwen !
Mais personne ne répondait.
Je ne sais combien de temps j’ai mis à arriver en bas ; on m’a dit depuis que les échelles ont ensemble une longueur de plus de cent mètres. Mais je n’avais alors aucune idée du temps ou de la distance ; une seule pensée m’occupait, une seule image était devant mes yeux – c’était Cor, mon frère Cor, que j’imaginais étendu mort au fond de la mine affreuse et déserte. À la fin je me suis trouvée, je ne sais comment, saine et sauve sur le sol ; autour de moi tout était noir, et bien que jusqu’à ce moment je n’aie pas eu peur, que je n’aie pas même pensé à moi, un frisson de terreur m’a saisie lorsque je me suis trouvée là, dans l’obscurité qui semblait devenir palpable et dans le silence le plus profond. Un écho long et discordant répétait mes cris étouffés et le bruit de mes pas timides. J’avançais lentement, en étendant les mains pour tâcher de me rendre compte des lieux, et mon effroi augmentait de plus en plus. Je n’osais pas remonter les échelles, car j’étais sûre de tomber, et aucun son ne venait me révéler la présence de quelque créature vivante dans ce terrible lieu. Tout à coup je vis une lueur, j’entendis des pas. Quelqu’un arrivait avec une lampe, venant du fond de la mine. J’ai appelé de nouveau aussi fort que possible : « Cor ! Cor ! »
Une voix connue a répondu :
– Comment, Gwen, c’est toi ici ? Attends-moi, j’arrive. Et Hugo est encore vivant.
L’instant d’après, j’étais dans les bras de mon cher frère.

13ème samedi

11. Sauvetage

Cor m’a raconté plus tard ce qui lui était arrivé dans la mine. Il nous avait devancées, maman et moi, comme on le sait ; et à l’entrée du passage, il a demandé aux mineurs qui se tenaient là s’ils savaient quelque chose d’Hugo.
– Il est dans la mine, lui ont-ils dit, probablement tué ! Il n’a guère de chance d’avoir échappé, pas plus que ses deux camarades.
– Est-ce que personne ne descend ? a demandé Cor tout angoissé. Essayons de les sauver. Tentons au moins un effort !
– Écoute, a répondu un des mineurs, j’ai une femme et quatre enfants ; je ne veux pas risquer ma vie, en pure perte. Il n’est pas possible qu’aucun des trois ait survécu. Il ne te reste qu’à l’apprendre à ta mère, et à tâcher de la consoler. Tu ne peux rien faire de plus.
Les autres ont confirmé tristement cette déclaration. Ce n’était pas de l’indifférence ou de l’insensibilité. Tout simplement ils n’avaient aucun espoir. S’ils en avaient conservé tant soit peu ils auraient tout risqué ; mais maintenant à quoi bon ?
Cependant Cor ne pouvait pas en prendre si facilement son parti ; il ne voulait pas abandonner Hugo, le laisser mourir seul, ni non plus aller dire à sa mère que tout était fini, et qu’il n’y avait pas d’espoir pour son fils. Qu’il y ait eu grand danger à descendre, il le savait ; car, au moment de l’explosion, chacun s’était enfui en abandonnant son matériel, y compris les explosifs ; chacun n’avait songé qu’à sauver sa vie. Ceux qui entouraient l’entrée de la mine s’attendaient même à tout instant à entendre le bruit de la roche qui saute et s’écroule, ce bruit sinistre et sourd qui fait frémir le mineur, même lorsqu’il est à l’abri et hors d’atteinte.
Mais rien n’aurait pu arrêter Cor. Sans rien dire de plus, il s’est engagé dans le passage et s’est mis à descendre les échelles. Il est arrivé en bas lestement et sans encombre. Alors il a vu à terre une lampe ; l’ayant ramassée, il s’est dirigé du côté où l’explosion avait eu lieu, et où il savait qu’Hugo travaillait habituellement.
La galerie était jonchée d’éclats de rocs et de débris, mais Cor avançait toujours, bien qu’il ait eu les pieds déchirés et les mains écorchées. Le temps lui paraissait long, en pensant que, tout près de lui, Hugo rendait peut-être le dernier soupir, sans secours. Et il ne cessait de demander à Dieu de le conduire là où était son frère. Il avait la conviction que sa prière était entendue, car il lui semblait sentir, à côté de lui, Jésus qui lui faisait prendre la bonne direction quand il était incertain. Aussi n’éprouvait-il aucun effroi. Il a enfin entendu un faible gémissement, un appel peut-être, ou une prière inarticulée, sortant de dessous un tas de pierres qui encombrait le souterrain à quelque distance devant lui.
Cor s’est approché. Il a mieux distingué les gémissements qui semblaient s’affaiblir à mesure qu’il enlevait les lourds blocs de pierre, et qu’il se frayait un passage jusqu’auprès de la victime, son frère peut-être. À la fin sa main a touché un pied, puis un habit déchiré, et ses yeux étant mieux habitués à l’obscurité, il a pu se rendre compte de la manière dont était couché Hugo, car c’était bien lui qu’il avait découvert. Deux grandes pierres avaient, en tombant, formé comme une voûte au-dessus de sa tête et de ses épaules, le garantissant du choc des éboulis sous lesquels il était enseveli ; bien que fortement meurtri et blessé, sa vie avait été ainsi épargnée, là où tout espoir semblait perdu.
Cor n’avait pas la force de soulever le corps presque inanimé de son frère, mais il a tâché de faire arriver de l’air jusqu’à lui ; découvrant une flaque d’eau, il a rafraîchi les lèvres desséchées du blessé, et a lavé le sang qui souillait sa figure meurtrie. Hugo a fait un mouvement et a soupiré, puis il est demeuré tranquille comme s’il se sentait soulagé. Cor s’est assis près de lui en réfléchissant à ce qu’il fallait faire ; bientôt il s’est dit que le seul moyen de secourir son frère était de remonter le long des échelles et de demander l’aide des mineurs ; il était sûr qu’ils viendraient dès qu’ils sauraient qu’Hugo était vivant.
C’est alors qu’il a entendu mes appels et, la minute d’après, nous nous sommes retrouvés. C’était un bonheur presque trop grand que de retrouver mon frère. Il m’a expliqué que le pauvre Hugo gisait tout près de là, vivant, mais bien mal en point.
– Il faut aller te tenir près de lui, Gwen, pendant que je remonterai…
Mais à l’idée de voir Cor me quitter, et de me trouver seule avec Hugo qui pouvait mourir pendant ce temps, j’ai été si épouvantée que j’ai supplié Cor de rester avec moi, ou de me laisser monter avec lui.
– Gwen, a-t-il dit sérieusement, je ne pensais pas que tu parlerais ainsi. Pense au pauvre Hugo.
– C’est que j’ai peur ! me suis-je écriée, j’ai tellement peur !
– Comment, Gwen, et le Seigneur Jésus qui est dans la mine !
Je n’y avais pas pensé ; dans ma terreur je ne m’étais pas souvenue que Jésus notre Sauveur devait être là, précisément parce qu’il y faisait si noir et si affreux ; nous ne pouvions rien sans Lui, et Il le savait et nous aimait trop pour nous abandonner. Les paroles de Cor m’ont rappelé tout cela et j’ai répondu :
– Va, Cor, va vite ; montre-moi le chemin pour aller près de Hugo et je resterai avec lui jusqu’à ce que tu reviennes.
J’ai pris la lampe et me suis dirigée vers l’endroit où Hugo était couché en me répétant : Jésus est dans la mine. Cette assurance m’enlevait toute crainte. J’ai demandé au Seigneur d’être avec Cor pendant qu’il remontait les échelles, et avec Hugo qui souffrait tant, et de permettre que le secours arrive avant qu’il ne soit trop tard.
J’avais à peine trouvé Hugo, et j’essayais d’introduire quelques gouttes d’eau entre ses lèvres serrées, quand j’ai entendu le bruit de pas et de voix qui s’approchaient ; puis Cor qui criait :
– Gwen, Gwen, nous voilà !
En effet, il n’avait encore gravi que la première échelle, lorsqu’il a vu au-dessus de lui des lumières, et un groupe de mineurs descendant avec Jacob à leur tête ; ils ont bientôt été tous en bas, écoutant le récit de Cor, pendant que le vieux Jacob disait :
– En apprenant que ces enfants étaient descendus, je me suis dit : Honte à moi et aux autres, qui sommes des hommes et qui nous laissons retenir par la peur. Et j’ai décidé de descendre tout de suite. À peine avais-je pris une lampe que plusieurs camarades ont demandé à m’accompagner. Ils avaient besoin d’être encouragés, c’est tout ; il fallait quelqu’un qui leur donne l’exemple et cet exemple, c’est toi qui nous l’as donné, Cor.
Ils faisaient cercle autour de Cor, admirant son courage et me félicitant aussi. Mais nous les avons suppliés de s’occuper tout d’abord d’Hugo. Il était si pâle que nous craignions que maman ne le revoie pas vivant. Ils l’ont donc enveloppé d’une couverture qu’ils avaient prise avec eux, et l’ont porté délicatement en haut, au jour et au grand air. Ils m’ont porté, moi aussi, et ils se sont montrés tous si gentils que j’en étais vraiment gênée.
Maman nous attendait à la sortie de la mine. La nouvelle s’était vite répandue que Hugo vivait encore, tandis que ses deux compagnons avaient été tués ; mais maman ne pouvait pas croire ce qu’on lui disait, et restait inconsolable. Quand elle a vu Hugo, qu’on déposait livide et sans mouvement sur le gazon, elle s’est écriée qu’il était mort. Mais s’étant agenouillée auprès de lui, et ayant posé sa main sur le cœur, elle a senti qu’il battait encore.
– Je peux prier maintenant, s’est-elle écriée en joignant les mains, tandis que ses larmes coulaient.
Et elle a rendu grâces à Dieu pour Sa miséricorde envers elle et envers nous tous. La plupart des femmes, Jacob, et quelques-uns des mineurs, se sont agenouillés avec elle.
Peu après le médecin est arrivé. Il a fait boire à Hugo un petit verre d’alcool pour le ranimer ; Hugo a ouvert les yeux et a souri à maman : mais il a perdu de nouveau connaissance, de sorte que, sur l’ordre du docteur, quelques hommes l’ont transporté à la maison où maman les a précédés pour préparer un lit.

14ème samedi

– Gwen, m’a dit Cor, quand nous sommes retournés la main dans la main, je ne voudrais le dire à personne qu’à toi, mais tu sais combien je désirais faire quelque chose pour plaire à Jésus ; je pense que c’est Lui qui a permis que je vienne au secours d’Hugo. Je n’aurais jamais rien pu faire, si Jésus n’avait été avec moi, tu le sais, Gwen ; c’est pourquoi j’aime tant Jésus.
Il a fallu un certain temps avant qu’Hugo se rétablisse ; pendant plusieurs jours il a été entre la vie et la mort, car il avait été gravement blessé ; le docteur a dit qu’il avait surtout souffert de l’émotion et du manque d’air, lorsqu’il s’était trouvé enseveli sous les pierres.
Maman l’a veillé nuit et jour, à ce que j’ai appris plus tard, et le médecin venait le voir souvent ; mais je ne sais que peu de chose de ce qui s’est passé alors, car moi aussi je suis tombée malade. J’ai eu la fièvre pendant bien des jours, ne reprenant mes idées que rarement, et c’est seulement par ce qu’on m’a raconté que j’ai su ce qui s’était passé pendant ce temps.

12. Commencement de choses meilleures

Le soleil brillait gaiement à travers la petite fenêtre de notre cabane quand, un matin, j’ai ouvert les yeux ; la fièvre était enfin tombée. Je n’oublierai jamais les beaux rayons si chauds de ce soleil. J’ai même été obligée de refermer les yeux ; mais déjà Cor avait vu mon regard et s’était approché de mon lit.
– Gwen, murmurait-il en me prenant la main, te voilà enfin réveillée !
J’étais trop faible pour lui répondre, mais je lui ai tendu tant bien que mal le bout de mes doigts, et ses deux fortes mains brunes se sont refermées sur eux.
Puis je l’ai entendu traverser la chambre doucement, et parler tout bas à maman.
– Dieu soit béni, elle a repris connaissance ! a-t-elle répondu. C’est bien la meilleure nouvelle que j’ai entendue depuis longtemps !
Et je l’ai vue sortir ses mains de l’eau savonneuse et les essuyer à son tablier en s’approchant de moi. Comme je faisais l’effort de me tourner vers elle :
– Tiens-toi bien, bien tranquille, mon enfant, m’a-t-elle dit, et bois cette tisane que Cor t’apporte ; c’est lui qui va prendre soin de toi. C’est à peine s’il t’a quittée un instant depuis deux semaines.
– Deux semaines ! ai-je répété. Mais tout me semblait si confus et si éloigné, que je n’ai pas même fait l’effort de me souvenir. J’ai refermé les yeux, et suis restée tranquille, ma main dans celle de Cor.
Peu à peu, j’ai pris des forces ; j’ai pu supporter la lumière, et suivre des yeux maman allant et venant. Je regardais Pierre tordant ses joncs, assis sur le seuil de la porte, et Cor raccommodant et faisant sécher le filet, ou partant seul avec le panier rempli de crevettes. Puis le jour est venu où je me suis sentie capable de m’asseoir dans mon lit, soutenue par les deux oreillers de maman, et son vieux châle roulé derrière moi. Alors j’ai demandé qu’on me donne ma Bible, et j’ai demandé à Cor d’épeler quelques-uns des beaux versets, me sentant encore trop faible pour distinguer les lettres. Et le soir, quand le travail de la journée était terminé, Cor s’asseyait près de moi, ma Bible sur les genoux, et lisait à haute voix aussi bien qu’il le pouvait. Alors maman faisait son travail doucement, comme si elle aussi voulait écouter ; Pierre se rapprochait avec ses joncs, et Hugo – vraiment je ne saurais dire si Hugo aimait notre lecture ou si elle l’ennuyait – mais il restait assis, le visage tourné de côté, et il ne s’en allait pas, bien que ses forces soient suffisamment revenues pour lui permettre de se promener sur la plage.

Car Hugo était en pleine convalescence maintenant. Il avait été bien près de la mort, et la pensée d’entrer dans cet avenir inconnu sans guide, sans ami, l’avait épouvanté. Cor ne m’a pas tout raconté ; mais je sais que pendant trois jours Hugo est passé par de terribles angoisses causées par la honte et le remords ; il pleurait sur son passé, mais il n’avait devant lui aucune espérance. Un chrétien pieux venait s’asseoir près de lui, lui parlait du Sauveur mort pour effacer ses péchés, de l’amour de Dieu qui a donné Son Fils unique pour sauver les hommes perdus, et il priait pour le malheureux jeune homme. Mais aucune parole, aucune prière ne lui apportait de consolation. Pourtant Dieu avait déjà eu pitié de lui et de nous, en ne permettant pas qu’il meure au milieu de ses ténèbres. Physiquement Hugo reprenait le dessus jour après jour.
Mais quand le danger a été passé, Hugo a cessé de parler de ses inquiétudes. Il écoutait avec attention ce que lui disait son visiteur chrétien chaque fois qu’il venait, mais sans lui poser aucune question ni répondre à celles qui lui étaient adressées. Il était devenu patient, bien différent du Hugo d’autrefois ; pourtant personne n’aurait pu dire si son cœur était en paix, s’il avait prêté l’oreille à la voix de Jésus qui l’appelait, et s’il avait cru dans son cœur au sacrifice qui abolit nos péchés.
Voilà ce que m’a raconté Cor, un dimanche soir que nous étions seuls. C’était le premier dimanche où je m’étais levée et assise dans le fauteuil. À l’heure de la réunion j’avais été bien étonnée de voir maman prendre dans la chambre à côté son meilleur châle et se préparer à sortir.
– Qui d’entre vous m’accompagne à la réunion ? a-t-elle demandé.
Pierre était dehors sur la plage, et Hugo n’a pas répondu.
– C’est à moi à rester avec Gwen, n’est-ce pas, maman ? a dit Cor.
– Certainement, nous n’allons pas laisser Gwen toute seule. Et toi, Hugo, tu viens ?
À mon grand étonnement Hugo s’est levé, mais sans empressement, et a suivi maman. Je les ai vus s’en aller le long des dunes. J’ai regardé Cor qui a vu mon air surpris.
– Maman va à la réunion tous les dimanches, a-t-il dit, et bien plus que cela, Gwen, maman a sa Bible à elle maintenant.
– Qu’est-ce que tu dis, Cor ? Une Bible comme la mienne ?
– Pas vraiment, elle ressemble plutôt à la grosse Bible de Madame Loyd, avec une couverture brune. Elle appartenait à notre grand-mère et était toujours au fond du coffre.

15ème samedi

– Et maman la lit ?
– Oui, et elle nous a tout raconté. Elle lisait la Bible quand elle était jeune fille. Puis elle avait négligé cette lecture durant de longues années, mais elle n’avait jamais été heureuse tant que le Livre avait été fermé et oublié dans un coin. À présent elle désirait mieux faire. « Je ne sais que bien peu de chose, mes enfants, nous a-t-elle dit, mais ce que je sais, c’est que Dieu ne nous repoussera pas, tout ignorants et pécheurs que nous sommes, si nous allons à Lui au nom de Jésus, notre Sauveur ».
– Cor ! Que je suis contente ! ai-je répondu.
Et j’ai vu qu’il souriait, bien que ses yeux aient été remplis de larmes.
– Que je suis contente ! Et dire que j’étais couchée là, et que je ne savais rien de tout cela.
– Oui, le temps m’a paru bien long en te voyant malade, a dit Cor ; et tu ne reconnaissais aucun de nous.
– As-tu demandé à Dieu de me rétablir, Cor ?
– Je ne sais pas, Gwen, je ne le pense pas.
– Comment ! Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Je parlais toujours de toi à Jésus. Je Lui disais que ma petite Gwen était malade, que peut-être elle allait mourir, et que si elle mourait je serais bien seul. Mais, vois-tu, il me semblait que Dieu savait mieux que moi ce qu’il te fallait, rester ou t’en aller, alors je voulais Le laisser décider.
– Mais, Cor ! Je pensais que tu aurais tellement prié Dieu de me guérir ?
Cor a pris ma main et l’a caressée doucement.
– Je désirais beaucoup te garder, a-t-il dit, mais je pensais que le Seigneur Jésus savait ce qui était bon pour toi, et qu’aussi Il t’aimait bien mieux que moi.
– Si toi tu étais malade, Cor, je demanderais à Dieu tout le temps de te laisser avec nous.
– Mais, Gwen, a-t-il répondu avec un sourire heureux, tu ne penses donc pas à cette belle demeure où le Seigneur Jésus habite. Sans doute j’aime à être sur la terre, où il y a maman, et toi, et une foule de choses ; mais le meilleur de tout, Gwen, sera quand Dieu nous appellera à venir auprès de Lui.

Ça a été le jeudi soir de cette même semaine, quand maman, Cor et moi nous étions assis ensemble à discuter, que Hugo est rentré d’une course qu’il avait faite ce jour-là. Cor cherchait dans la Bible l’endroit où nous en étions restés ; maman venait de s’asseoir et de prendre son raccommodage, tandis que moi, bien installée dans le fauteuil et entourée d’oreillers, j’essayais de tricoter ma laine rouge. Hugo a paru ne rien voir, et s’approchant il s’est tenu droit devant maman, les mains dans les poches et la figure pâle et troublée.
– Maman, a-t-il dit, et toi, Cor, je viens vous dire une chose qu’il faut que vous sachiez. Cor et Gwen ont pu se douter de quelque chose ; mais toi, maman, tu n’en as jamais rien su. Je vais te faire une immense peine et tu ne pourras jamais me pardonner.
Maman consternée ne disait rien, attendant ce qu’allait dire Hugo. Au bout d’un instant celui-ci a continué d’une voix tremblante.
– J’ai volé, a-t-il dit ; j’ai aidé à voler le plomb de la mine.
Maman se taisait toujours, les mots n’entrant que lentement dans son esprit.
– Je ne cherche pas à m’excuser, dit Hugo. J’ai été un vaurien et un mauvais fils ; cependant je n’ai jamais eu l’intention d’en venir là. Les autres m’avaient prêté de l’argent, et alors ils m’ont forcé à les aider à voler. Eux prenaient le plomb, et moi je devais le cacher dans les rochers, jusqu’à ce qu’il y en ait assez pour charger une barque.
Nous comprenions maintenant, Cor et moi, ce que Hugo faisait là-haut et pourquoi il avait été si effrayé en se voyant découvert.
Hugo s’est tu, attendant que quelqu’un lui réponde, mais personne ne disait rien.
– À présent, je vous ai tout avoué, et je m’attendais bien à ce que vous ne me pardonniez pas.
Il s’est dirigé vers la porte. Mais maman s’est levée et l’a entouré de ses bras comme elle ne l’avait pas fait depuis bien des années, en s’écriant :
– Hugo ! Mon pauvre cher Hugo !
– Pourquoi me plains-tu ? Je ne le mérite pas.
– Ce n’est pas à moi de te pardonner, dit maman, c’est à ceux à qui tu as fait du tort. Tu dois tout avouer au patron.
– Le patron sait tout, a répondu Hugo. Tout a été découvert pendant que j’étais malade, sauf ma participation à l’affaire ; aujourd’hui même je suis allé le trouver, et je lui ai tout dit. Depuis le moment où l’on m’a ramené à la maison je sentais que je devais avouer ma faute, mais il me semblait que j’aimerais mieux mourir ; et personne ne pourrait comprendre combien j’ai été tourmenté.
– On t’a renvoyé, je pense ? a encore dit maman. Mais ce n’est pas grave ; si tu recommences à nouveau, en changeant de conduite, nous oublierons le passé.
– Non, je ne suis pas renvoyé ; le patron veut me prendre encore à l’essai en souvenir de papa.
– Que Dieu le bénisse ! Ne lui donne jamais l’occasion de regretter sa bonté pour toi, mon garçon.
– Je ne le désire pas non plus. Mais je croyais que ni vous, ni le patron ne voudriez me pardonner ; et maintenant j’espère que Dieu me pardonnera aussi un jour.
– Hugo, a dit maman solennellement, je ne me sens guère capable de parler de ces choses, car je ne sais ma leçon que depuis hier, pour ainsi dire. Mais ce dont je suis sûre, c’est que si tu t’adresses à Dieu de tout ton cœur, ce pardon ne se fera pas attendre. Comment peux-tu croire que le Dieu de bonté, qui t’aime, te repoussera, quand une pauvre femme coupable comme moi pleure de joie rien qu’en entendant ta confession ?
– Tout cela est nouveau pour moi, étonnant et nouveau ; mais je veux y réfléchir ; et toi, maman, et Cor, priez pour moi tous les deux.
Et, sans ajouter une parole, Hugo est sorti.

16ème samedi

13. Le verset de Cor

Un matin, en m’éveillant d’un long sommeil réconfortant, j’ai trouvé sur mon édredon une superbe rose.
– Oh ! Cor, est-ce toi qui l’as mise là ? ai-je demandé.
– Où est-ce que tu crois que j’aurais pu trouver une pareille fleur ? Non, Gwen, devine qui l’a apportée.
– Peut-être le docteur ?
– Tu te trompes encore, a dit Cor en riant ; cherche encore une fois, puis il faudra donner ta langue au chat.
Quelque chose sur son visage m’a tout d’un coup révélé le secret.
– Cor, ai-je murmuré, est-ce que c’est elle ?
– Juste, a répondu Cor ; ta bonne dame et Édith sont de retour, et pensent rester jusqu’à l’hiver. Jeudi dernier, elles m’ont vu en train de vendre mes crevettes. « C’est toi, Cor ? m’a dit la dame ; et où est la petite Gwen ? » Alors je lui ai raconté que tu étais malade, au lit, et que tu ne serais pas capable pendant un moment de m’accompagner pour vendre des crevettes ; la dame m’a demandé où nous habitions et je le lui ai expliqué. Puis elle a ajouté : « Ne dis pas à Gwen que je suis ici, je veux aller lui faire la surprise ». Elle est venue aujourd’hui même, et elle a posé cette rose devant toi.
– Et je n’ai pas vu ma bonne dame !
Oh ! Comme j’avais envie de pleurer ! J’avais tellement langui de la voir ; et voilà qu’elle avait été là, dans la chambre même, et je ne l’avais pas su !
– Elle n’a pas permis qu’on te réveille, a dit Cor, bien que maman lui ait dit que tu serais bien déçue. Mais écoute, elle a promis de revenir demain ; sois sage en l’attendant.
Le lendemain elle est en effet venue, ma chère bonne dame ; elle s’est assise près de mon lit, et a passé sa main sur mes cheveux, exactement comme elle l’avait déjà fait une fois ; elle m’a fait raconter tout ce qui s’était passé depuis son départ. Ensuite elle a vu ma Bible rouge ; et quoique la reliure ait perdu toute sa fraîcheur et que la dorure ait à peu près disparu, la dame n’avait pas du tout l’air fâchée ; au contraire, elle paraissait contente d’apprendre que je savais un peu ce qu’il y avait dans ce livre, et que j’avais quelquefois essayé (oh, bien faiblement), de faire ce que la Bible me disait. Elle m’a fait lire un des chapitres que j’avais lus avec Madame Loyd, et elle m’a expliqué à ce sujet beaucoup de choses en me faisant bien comprendre tous les mots. Depuis ce moment elle est venue me voir tous les jours. Je m’asseyais près d’elle avec maman ; Cor, lui aussi, aimait ses visites presque autant que moi. Il nous semblait qu’elle apportait avec elle quelque chose de Celui dont elle nous parlait.
Ça a été là de beaux jours ; et mes forces sont rapidement revenues, maintenant que j’étais si heureuse. Bientôt j’ai pu me promener autour de la maison, et m’asseoir sur le sable à côté de Pierre ; ensuite aller jusque sur la plage, tremper mes pieds dans les vagues.
Un jour, au commencement du mois de novembre, la dame m’a dit :
– Gwen, je vais bientôt partir et retourner chez moi, car voilà l’hiver qui vient. J’ai encore deux petites filles plus jeunes qu’Édith, et j’aimerais leur faire connaître ton histoire. Je vais donc l’écrire comme je te l’ai entendu raconter, et ce sera comme si tu la leur disais toi-même.
Voilà comment il se fait que ce récit se trouve sur le papier. Il ne renferme rien de bien intéressant ; mais je suis contente d’une chose, c’est que de cette manière on saura ce que Jésus a fait pour nous ; et aussi combien Cor a été modeste et dévoué, en pensant beaucoup plus aux autres qu’à lui-même.
Quand la dame a eu fini d’écrire, elle m’a demandé comment je voulais que mon histoire se termine. Je lui ai répondu que j’aimerais que le verset de Cor soit mis tout à la fin.
– Et quel est le verset de Cor ? a-t-elle demandé.
Alors je lui ai répété ce que Cor et moi avions lu ensemble dans la grande Bible de Madame Loyd :
« Or nous devons, nous les forts, porter les infirmités des faibles, et non pas nous plaire à nous-mêmes. Que chacun de nous cherche à plaire à son prochain… Car aussi le Christ n’a point cherché à plaire à Lui-même » (Rom. 15. 1 à 3).

D’après la Bonne Nouvelle 1871 et 1872

 

 

LA PROCHAINE FOIS, TU TROUVERAS UNE NOUVELLE HISTOIRE ! AU PAYS DU SOLEIL.