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LA BIBLE DÉCHIRÉE

 

Un évangéliste se trouvait dans la ville de A… lorsqu’un régiment partant pour la guerre, y fit halte. Sa sollicitude chrétienne fut vivement excitée à la pensée de tous les dangers qu’allaient affronter ces hommes, et il obtint la permission de s’entretenir avec eux.
Tandis que, dans la cour de la caserne, il était entouré d’un groupe de soldats auxquels il parlait avec ferveur des consolations qu’ils trouveraient dans le Nouveau Testament aux jours de danger, un jeune homme sortit des rangs et, s’avançant tout près de l’évangéliste, lui dit qu’il avait été profondément touché de ses exhortations si sérieuses et si affectueuses.
– Elles m’ont convaincu, ajouta-t-il, de la nécessité de me munir de votre livre ; mais hélas ! Continua-t-il en poussant un soupir, je n’ai pas d’argent pour faire ce précieux achat !
– Qu’à cela ne tienne, répliqua aussitôt l’évangéliste ; puisque vous avez un tel désir de posséder l’évangile, il ne sera pas dit qu’un chrétien vous laissera partir sans vous en avoir donné un exemplaire.
Et sortant de son sac un Nouveau Testament, il le remit entre les mains du soldat.
Mais, ô surprise ! Ô douleur ! À peine le jeune homme fut-il en possession du livre qu’il partit d’un grand éclat de rire et qu’il s’écria :
– Mon brave homme, je vous ai eu ! Je suis le farceur numéro 1 du régiment demandez plutôt aux camarades ! Je me moque pas mal de vos bêtises, et mon évangile à moi, c’est de rire et de bien m’amuser tant que je suis en vie ! Après la mort, voyez-vous, mon cher…
Ici, l’évangéliste interrompit ces paroles légères en s’écriant, avec un accent qui fit tressaillir plusieurs de ses auditeurs :
– Après la mort, pauvre malheureux, suit le jugement ! Et quel jugement ! Je frémis d’y penser ; « Là seront les pleurs et les grincements de dents ».
Un moment le jeune soldat ne rit plus et parut tout interdit ; mais sa légèreté reprenant le dessus, il se tourna vers ses camarades et chercha à les faire rire en exerçant sa verve railleuse aux dépens de l’évangéliste.
– Rendez-moi mon livre, dit avec autorité celui-ci.
– Nenni, nenni, mon vieux, répondit le soldat. Que penseraient les camarades, je vous prie, s’ils vous voyaient reprendre de la main gauche le cadeau que votre main droite m’a offert ? D’ailleurs, votre livre me sera utile, c’est là ce que vous souhaitez, n’est-ce pas ? En campagne on n’a pas toujours sous la main les ingrédients nécessaires pour allumer sa pipe. Les voilà tout trouvés. Merci donc, mon vieux.
Sur ce, le jeune homme s’éloigna d’un pas accéléré, pas assez vite toutefois pour ne pas entendre ce sérieux avertissement donné d’une manière solennelle :
– Prenez garde, « c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ! » (Héb. 10. 31).
Le pauvre évangéliste se retira peu après, le cœur débordant d’une profonde tristesse. Ce qui dominait en lui, c’était une immense compassion qui le portait à s’écrier en s’adressant à Dieu : « Pardonne-lui, Seigneur, car il ne sait ce qu’il fait ; ô mon Dieu ! Dis-lui, toi, la parole qui peut changer son cœur. Seigneur ! Eclaire-le ! Touche-le ; convertis-le ; sauve-le ». Telle était son ardente prière.
Quinze mois plus tard notre évangéliste se trouvait dans un petit village situé à plus de trois cent kilomètres de la ville de A… Il se fit désigner une auberge où il pourrait se reposer des fatigues d’une journée très activement employée. Dès qu’il fut entré dans la maison, il remarqua qu’un événement malheureux avait dû s’y passer. Dans la salle une dizaine de personnes prenaient leur repas du soir, mais tout, dans leur attitude, indiquait qu’elles étaient sous le poids de pensées tristes. Lorsque l’évangéliste entra dans la cuisine il vit les gens de la maison vaquer à leurs différents travaux en silence et d’un air abattu. Près de la cheminée une femme d’un certain âge, la tête penchée sur la poitrine, paraissait en proie à la plus profonde douleur, car de temps en temps elle laissait échapper de sourds gémissements qui fendaient le cœur.
L’évangéliste, ému, s’approcha d’elle et lui adressa quelques paroles de sympathie qui gagnèrent sa confiance.
– Oui, j’ai un grand chagrin, dit-elle en pleurant. Il y a quelques heures seulement qu’on a porté au cimetière celui qui était le bonheur de ma vie, mon fils ! Et quel fils !
Ici la voix manqua tout à fait à la pauvre femme.
– Calmez-vous, chère Madame, lui dit l’évangéliste avec une vive émotion et permettez-moi de vous lire quelques lignes d’un livre que je n’ouvre jamais sans y trouver exactement ce qu’il me faut pour toutes les circonstances heureuses ou malheureuses que j’ai à traverser.
Il sortit alors de sa poche un Nouveau Testament et y lut quelques versets de consolation et d’encouragement.
En entendant cette lecture, la femme parut très agitée, puis elle se leva brusquement et arracha le livre des mains de l’évangéliste, en s’écriant :
– Malheureux ! Vous m’avez pris ce qui me reste de plus précieux de lui ! … Le trésor auquel je tiens le plus ! …
Puis, jetant un coup d’œil sur le livre dont elle s’était emparée, elle dit d’une voix plus basse :
– Non, ce n’est pas mon précieux livre ; le mien est déchiré, le vôtre est entier … Pardon.
– Votre livre ressemble donc au mien, et c’est l’héritage de votre fils ! Dieu en soit béni ! Repris l’évangéliste.
La femme passa avec rapidité dans une pièce voisine et en revint aussitôt avec un Nouveau Testament à la main, de la même version et du même format que celui dont s’était servi l’évangéliste ; mais incomplet ; bien des pages en avaient été déchirées. L’évangéliste le prenant, l’ouvrit, et ses yeux s’arrêtèrent sur les lignes suivantes, écrites en assez gros caractères : « Reçu à A…, le…, d’abord méprisé, outragé ; ensuite lu, cru et devenu l’instrument de mon salut. Signé J. L…, fusilier à la …compagnie du … régiment de ligne ».
A la vue de cette inscription, l’évangéliste porta la main à son front, comme un homme qui cherche à se rappeler un souvenir. Bientôt la lumière se fit pour lui ; l’événement qu’il reconstruisait dans sa mémoire lui apparut aussi clairement que s’il s’était passé la veille : l’endroit où il s’était passé, sa date, ce mépris du livre ouvertement confessé, tout cela lui rappela le jeune moqueur, dont il s’était séparé en lui faisant connaître les terribles jugements auxquels il s’exposait. Puis il se souvint de la fervente prière qui de son cœur était montée vers le trône de grâce. « O mon Dieu », dit-il en élevant son cœur en haut, « Tu es admirable dans toutes tes voies ! Tu es véritablement le Dieu qui fait des merveilles ! »

 

D’après la Bonne Nouvelle 1955