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JETTE TON PAIN SUR LA FACE DES EAUX

 

Septembre 1854, au commencement de la guerre de Crimée. Le port de Toulon est en grande animation. Les drapeaux flottent en haut des mâts. La musique militaire retentit. Des soldats sont en train d’embarquer pour l’Orient. Certains plaisantent pour se distraire et refouler le regret de quitter leur pays et leurs familles. Au milieu du tumulte, un humble colporteur offre des Bibles et des Nouveaux Testaments aux soldats. Certains refusent poliment, d’autres se moquent, ou le repoussent.
Mais il a la satisfaction de trouver quelques soldats mieux disposés. Parmi eux, un jeune homme paraissait très désireux de posséder une Bible, et, comme il se déclarait pauvre, le colporteur lui offrit un bel exemplaire à moitié prix. Hélas ! Il n’avait pas un centime à y mettre et pourtant il désirait tellement cette Bible ! Le colporteur hésitait, car les instructions de sa société biblique l’obligeaient à vendre les Bibles, ne serait-ce que pour un prix minime, pour éviter qu’elles ne soient gaspillées, si elles étaient données gratuitement. Les supplications du jeune homme l’emportèrent. Le colporteur lui donna la Bible. A sa stupéfaction, il vit aussitôt le soldat et ses camarades éclater de rire:
– Votre Bible ne m’intéresse pas ! dit-il. J’avais fait le pari de l’obtenir sans payer un centime. En fait, elle me rendra quand même service ; elle me servira à allumer ma pipe, et je vais tout de suite en fumer une en votre honneur, continua le soldat en déchirant la première page.
Le pauvre colporteur, ridiculisé, eut un instant de découragement. Mais la parole de l’Écriture lui revint : « Jette ton pain sur la face des eaux, car tu le trouveras après bien des jours » (Eccl. 11. 1).
Il reprit sa tâche en continuant à proposer ses Bibles. Un peu plus tard, dans un endroit solitaire, il demanda instamment à Dieu de pardonner à ce jeune homme et de bénir cet exemplaire de sa Parole.

Dix-huit mois plus tard. Beaucoup de soldats partis de Toulon étaient tombés autour de Sébastopol ou avaient été victimes de terribles épidémies… Notre colporteur venait d’arriver dans un petit village de France. Il demanda une chambre à l’aubergiste. Au lieu de trouver les hôtes empressés à le recevoir, il les vit profondément tristes, car ce jour même avait eu lieu l’enterrement de leur fils unique. Ce fils était parti tout joyeux pour la Crimée, mais des nuits passées dans les tranchées humides, les fatigues et les privations avaient miné sa santé ; il était revenu au pays mais était mort quelques semaines après.
– Nous voyions bien qu’il allait mourir, dirent ses parents. Lui-même nous en avertissait souvent ; mais à notre grand étonnement, tandis que nous étions inconsolables, et que tout le village s’affligeait avec nous, il était heureux et ne craignait pas de mourir !
– Sûrement, dit le colporteur que ce récit intéressait visiblement, il avait une raison pour ne pas craindre la mort ?
– Ah, il possédait un livre qui s’appelle la Bible. Il le lisait sans cesse et nous disait qu’il avait trouvé là le secret pour mourir en paix.
– Voulez-vous me monter cette Bible ? demanda le colporteur.
On la lui apporta ; en l’ouvrant il vit que les vingt-cinq premières pages avaient été déchirées. Sur le revers de la couverture il trouva écrit ces paroles : « J’ai reçu cette Bible sur le port de Toulon ; je m’en suis d’abord moqué, mais le… j’ai commencé à la lire ; j’ai cru, et le … j’ai trouvé la paix avec Dieu ».
Ce soir-là, le colporteur, assis devant son maigre souper, repassait dans son cœur les paroles qui quelques mois auparavant avaient été pour lui une mise à l’épreuve de sa foi et qu’il voyait maintenant accomplies : « Jette ton pain sur la face des eaux, car tu le trouveras après bien des jours ». Il rendit grâces à Dieu tout en écrivant précieusement ce récit dans son journal personnel.

D’après Almanach évangélique 1979