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JESSICA

 

La première prière de Jessica.

Sous une arche du chemin de fer passant par-dessus les rues de Londres on voyait, il y a longtemps, de 5 heures à 8 heures du matin, un petit café en plein air bien avenant. Quelques planches posées sur deux chevalets servaient de table, où deux grands pots de café étaient posés sur des réchauds. L’endroit, abrité de la pluie et à l’écart du passage, était très fréquenté par les ouvriers se rendant au travail. Le tenancier, un homme grand et d’allure digne, était taciturne et réservé. A huit heures et demie, il pliait son installation simple et la rangeait dans le café voisin, puis disparaissait du quartier. Personne ne connaissait ni son nom ni son adresse, sauf peut-être l’agent de police qui passait et repassait toutes les demi-heures, et le saluait parfois d’un signe de tête. On appréciait son excellent café, mais on ne se souciait pas de savoir comment il gagnait sa vie le reste de la journée.
Un matin, le marchand aperçut tout à coup, près de sa table, une petite fille à l’aspect misérable et au visage maigre et pâle, avec deux grands yeux noirs qui regardaient avec envie les tranches de pain beurrées empilées sur un plat et le café fumant qui remplissait les tasses de chaque client.
Au bout d’un moment, le commerçant lui dit de s’en aller, parce qu’il ne donnait jamais aux mendiants, mais quand l’enfant lui dit qu’elle n’avait pas un autre endroit pour s’abriter de la pluie battante, parce que sa maman était partie en emportant la clé de leur logement – et qu’il comprit bien qu’elle n’avait rien eu à manger, il lui permit de se glisser près d’un réchaud, et lui donna le reste de café et quelques tranches de pain, qu’elle mangea avec un plaisir évident.
Au moment où elle partait à regret, l’homme lui demanda son nom, sans paraître pourtant s’y intéresser, et la petite Jessica lui raconta en quelques mots la vie dure qu’elle menait, les multiples commissions qu’on lui faisait faire mais aussi les nombreux coups qu’elle recevait. Et après l’avoir fermement congédiée, il lui permit toutefois de revenir, mais pas avant une semaine.

Jessica, bien obéissante, ne revint que le mercredi suivant, alors que le tenancier du petit café s’était attendu à la revoir plus tôt. Elle paraissait encore plus pitoyable, et il lui donna un gros morceau de pain avec son café. Tout en se régalant, elle demanda au cafetier comment il s’appelait. Il hésita, puis lui dit : mon prénom, c’est Daniel. Elle continua à lui poser des questions, ce qui le fâcha, mais elle lui dit en toute simplicité qu’elle s’intéressait à lui comme à un homme aussi bon ! – mais lui ne se voyait pourtant pas ainsi… Il voulut pourtant la mettre à l’épreuve, et laissa tomber un sou par terre ; la fillette, qui n’avait jamais possédé un centime, mit d’abord son pied nu dessus pour le cacher, mais l’instant d’après, sa conscience la reprit, et elle ramassa la pièce et la tendit au cafetier. Après une franche explication, celui-ci offrit à Jessica de revenir tous les mercredis, ce qui, pour elle, était un rayon de lumière dans sa vie misérable. Mais cet homme, lui, avait été touché dans sa propre conscience.

Un vieil ami dans un nouvel habit.

L’automne se passa ainsi : Jessica avait chaque semaine sa tartine et son café, et Daniel lui permettait ensuite de l’aider à mettre son matériel à l’abri, mais il s’assurait qu’elle s’était éloignée avant de retourner lui-même à son logement dans un autre quartier de la ville. Jessica, au contraire, lui racontait tout de sa vie misérable : elle logeait avec sa mère dans une mansarde sans aucun confort, et quasiment vide, et cette femme sans cœur ne s’occupait guère de sa fille, qui devait faire des travaux au-dessus de ses forces pour des voisins qui la rétribuaient à peine, ou mendier pour avoir quelque chose à manger.

Puis l’hiver arriva, et un après-midi, alors qu’il faisait déjà sombre, Jessica, qui était sortie de chez elle pour échapper à un accès de colère de sa mère ivre, marchait à l’aventure dans la ville, quand elle reconnut devant elle la silhouette de son nouvel ami, tout vêtu de noir, qu’elle suivit sans se faire remarquer. L’homme, après avoir parcouru plusieurs rues bien éclairées, s’arrêta devant un portail qu’il ouvrit, et pénétra… dans une chapelle. Jessica le suivit sans bruit, et se cachant dans un angle obscur, elle vit Daniel allumer toutes les lampes, ce qui permit à la fillette d’admirer les beaux bancs de bois et l’orgue avec ses tuyaux. Mais tout à coup Daniel l’aperçut et lui dit assez durement de s’en aller, parce que le lieu n’était pas pour elle, mais seulement pour des messieurs et des dames convenables. Jessica ne protesta pas, mais voulut savoir ce que faisaient ces gens dans cet endroit.
– Ils viennent prier, fut la réponse.
– Mais qu’est-ce que prier ? demanda Jessica.
– Eh bien, dit Daniel, bien embarrassé, ils se mettent à genoux ou restent assis bien tranquilles, et le pasteur demande à Dieu qu’Il leur donne les choses dont ils ont besoin.
Jessica était complètement désemparée. Elle questionna :
– Qu’est-ce qu’un pasteur ? Et qu’est-ce que Dieu ? Et est-ce que les messieurs et les dames n’ont pas tout ce qu’il leur faut ?
Daniel s’impatienta, et après lui avoir encore expliqué à quoi servaient la chaire et l’orgue, il la pressa de sortir, et de ne pas revenir là, où il n’y avait pas de place pour une enfant déguenillée comme elle.
Jessica se dirigea lentement vers la porte, mais une personne entrait justement, et elle n’eut que le temps, par la porte entr’ouverte, de voir passer dans la rue un agent de police, qui était pour elle le pire ennemi. Aussi elle se blottit dans un coin sombre du vestibule où elle put se cacher un moment pendant qu’entraient des messieurs et des dames élégants.
Quand l’orgue commença à jouer, Jessica l’écouta avec ravissement, mais avec une telle émotion qu’elle se mit à pleurer sans pouvoir s’arrêter. Elle n’entendit ensuite que le son confus d’une voix, et profita de sortir sans être vue, après s’être assurée que l’agent de police n’était plus là. Elle reprit alors le chemin, par les rues glacées, de sa pauvre chambre.

Mais ensuite, elle retourna presque chaque dimanche à la chapelle, se blottir dans sa cachette derrière une porte, d’où elle apercevait Daniel préparant la salle, puis le pasteur entrer, suivi de deux fillettes à peu près de son âge à elle, l’une brune, l’autre blonde, toutes deux bien habillées, et qui s’asseyaient sur un long banc où elle aurait bien voulu se trouver aussi …
Pendant tout l’hiver aussi, Jessica continuait à aller le mercredi profiter de son déjeuner, sans être inquiétée par Daniel, qui ne s’était pas rendu compte que la fillette retournait régulièrement à la chapelle. Mais quand arriva le printemps et que la lumière du jour se prolongea le soir, Jessica comprit qu’il lui serait bien difficile de passer inaperçue pour se rendre à la chapelle, et elle craignait surtout que Daniel soit très mécontent de la revoir là – même s’il y avait peu de chances qu’on la gronde sévèrement si on la découvrait dans sa cachette.

Mais un dimanche soir, alors que Jessica montait rapidement les marches de la chapelle, les deux sœurs, qui arrivaient plus tôt qu’à l’ordinaire, l’aperçurent qui entrait et allait se cacher derrière une porte. Elles furent d’abord effrayées, mais Jessica étant venue vers elles, et les suppliant de ne pas la renvoyer, elles furent bien embarrassées pour savoir comment agir. L’aînée, Jane, ne pensait pas que Jessica puisse rester avec elles, déguenillée et misérable comme elle l’était, mais sa sœur, Winnie lui rappela les versets de l’épître de Jacques (2. 1, 2 à 4) qui adresse des reproches à ceux qui font « acception de personnes », en honorant les riches et en méprisant les pauvres. Dans leur perplexité, elles allèrent demander conseil à leur père, le pasteur, qui était dans la pièce voisine, avant le service.

Un monde nouveau.

M. Wilson parla à Jessica avec tellement d’affection qu’elle reprit courage ; il la questionna avec bonté, et fut touché par son ignorance complète des choses divines. Il lui permit alors de s’asseoir sous la chaire, d’où elle pourrait le voir et l’entendre sans être vue. Et pour la première fois de sa vie, Jessica entendit parler de Dieu, le Créateur de toutes choses, qui aimait les hommes, même méchants, et avait envoyé Son Fils sur la terre, au milieu d’eux. Mais les hommes avaient mis à mort ce Fils de Dieu – et pourtant, Dieu le leur pardonnait s’ils venaient à Lui au nom de ce Fils, Jésus Christ. Le pasteur lui dit encore que Dieu l’aimait, elle, plus même que lui n’aimait ses petites filles, mais le soupir de Jessica lui fit comprendre que l’enfant n’avait jamais connu l’amour d’un père. Aussi. M. Wilson lui répéta que Dieu l’aimait, elle, et qu’elle pouvait Lui demander tout ce dont elle avait besoin, que c’était cela, prier. Et Jessica prononça sa première prière :
– O Dieu, je désire apprendre à te connaître, et, s’il te plaît, paie à Monsieur Daniel tout le café qu’il m’a donné, au nom de Jésus Christ.
Jane et Winnie étaient tout à fait étonnées, mais leur père, très ému, dit amen à la première prière de Jessica.

Questions difficiles.

Quand Daniel eut fini son service à la chapelle, il vit que Jessica était déjà partie, et il se promit, le mercredi suivant, de lui dire de ne pas retourner à la chapelle. Mais le mercredi, Jessica, dès son arrivée, lui demanda :
– Monsieur Daniel, est-ce que Dieu vous a déjà payé mes tasses de café ?
– Me payer ? répéta-t-il, Dieu ? Non.
– Eh bien, Il vous paiera sûrement. Je l’ai demandé à Dieu plusieurs fois, et le pasteur a dit qu’Il le fera.
– Jessica, dit Daniel sévèrement, as-tu parlé au pasteur de ma boutique de café ?
– Non, dit-elle joyeusement, mais j’en ai parlé à Dieu plusieurs fois, et je suis sûre qu’Il le fera.
– Jessica, dit Daniel sérieusement, tu ne dois jamais parler de ma boutique de café, parce que les gens qui vont à la chapelle penseraient sans doute que c’est honteux pour moi de faire ce commerce, et je ne pourrais peut-être plus faire mon service à la chapelle, où je suis bien payé.
– Mais alors, pourquoi gardez-vous votre boutique de café ?
– Parce que cela me fait un bon revenu, comme tu le vois.
Et que faites-vous de tout cet argent ? Est-ce que vous le donnez à Dieu ?
Daniel ne répondit rien, mais cette question perça sa conscience comme une épée. Il pensa à sa chambre, modeste, mais où se trouvait un coffre-fort contenant un livret de Caisse d’épargne avec une somme bien rondelette, et un sac de pièces de monnaie.
Il ne se rappelait pas avoir jamais rien donné à personne – sauf les restes de café et les petits pains rassis à Jessica …
Il voulut donner un sou à la petite fille, qui se récria :
– Mais non, je veux que Dieu vous paie !
– Ah, Il me paiera bien un jour, quand Il fera à chacun son compte …
– Est-ce qu’il y a des jours où Dieu fait les comptes ? Moi, j’aimais bien les jours de compte quand je jouais la fée au théâtre avec ma mère.
– Pourtant, il y a peu de gens qui aiment les jours de compte de Dieu.
– Mais vous, vous serez bien content ?
Daniel ne répondit pas, perdu dans des pensées peu réjouissantes.
Jessica, voyant le sou encore sur la table, demanda la permission de l’employer le lendemain à payer un café comme une cliente, en promettant de ne pas parler au pasteur du commerce de café.

Un visiteur inattendu.

Quand Jessica arriva près de chez elle, elle vit un attroupement autour d’un monsieur grand et bien vêtu, qu’elle reconnut tout de suite comme étant le pasteur de la chapelle. Il était venu voir où elle demeurait, et il la suivit à travers une cour et une écurie, et en haut d’une échelle jusqu’au misérable grenier qui servait d’habitation à la fillette et sa mère. Il s’assit sur un siège branlant et expliqua à Jessica qu’il aurait voulu demander à sa mère qu’elle lui permette d’aller dans une jolie école d’un village proche.
Jessica répondit que sa mère ne voudrait pas, qu’elle pensait qu’étudier rendrait sa fille fainéante. En fait, elle ne savait pas même que sa fille allait à la chapelle le dimanche, jour où elle était toujours ivre – et Jessica ajouta que si on lui donnait de jolis vêtements, sa mère les mettrait en gage…
M. Wilson, déçu et attristé, demanda encore à Jessica :
– Qui est Daniel ?
Jessica répondit adroitement :
– C’est un ami à moi, qui me donne du café.
– Et quel est le prix d’une tasse de café ?
– Un sou, et il y aussi des petits pains d’un sou.
– Eh bien, dis à ton ami qu’il te donne chaque matin une tasse de café et un petit pain, et que je le paierai quand il viendra chercher son argent.
Jessica parut d’abord ravie de cette offre, mais aussitôt après, en pensant qu’elle avait promis de ne pas parler du commerce de Daniel, elle la refusa, prétextant la grande distance à travers la ville.
M. Wilson trouva alors la solution :
– Voici ce que je vais faire : je te donnerai chaque dimanche de quoi payer ton déjeuner pour chaque jour de la semaine, si tu me promets de le donner à ton ami Daniel le lundi. Mais je voudrais faire plus pour toi.
– Eh bien, parlez-moi de Dieu.
Le pasteur, bien volontiers, lui expliqua que Dieu, au commencement, avait créé l’homme innocent et pur. Mais l’homme avait désobéi à Dieu, et en conséquence il devait mourir et être toujours loin de Dieu. Mais Dieu, qui aimait tous les hommes, avait envoyé Son Fils parmi les hommes sur la terre, mais ceux-ci n’avaient pas voulu le recevoir et l’avaient cloué sur une croix, où Il avait beaucoup souffert de leur méchanceté, et aussi de terribles douleurs parce que Dieu Lui avait fait porter la punition que méritaient tous les hommes. Et à cause de cela, Dieu peut pardonner aux hommes tous leurs péchés s’ils croient que le Seigneur Jésus, le Fils de Dieu, a été puni à leur place. Et alors ils deviennent des enfants de Dieu, qui leur promet de les prendre avec Lui au ciel quand ils mourront. As-tu compris cela, Jessica, et veux-tu croire au Seigneur Jésus comme en ton Sauveur ?
– Oui, Monsieur le pasteur, répondit-elle sérieusement.
– Que Dieu te bénisse, mon enfant, ajouta le pasteur, avant de redescendre du grenier, suivi par Jessica qui l’accompagna à travers le dédale des ruelles du quartier jusqu’à une grande rue de la ville.
Le lendemain, Jessica alla manger son déjeuner comme une cliente de Daniel, en lui donnant le prix convenu pour toute la semaine. Daniel était perplexe, mais il lui en coûtait de renoncer au profit de son petit commerce – auquel il devrait peut-être renoncer s’il déplaisait aux responsables de la chapelle.

Réponse à la prière de Jessica.

Chaque dimanche soir, Jessica retournait à la chapelle, où elle trouvait, pour être mieux habillée, un manteau et un bonnet que les filles du pasteur lui avaient donnés, et elle écoutait attentivement toutes les paroles du pasteur.
Et chaque dimanche aussi, après que le pasteur ait parlé un moment amicalement avec elle, elle recevait la pièce de monnaie qu’elle remettait à Daniel le lendemain pour payer son déjeuner de chaque jour.
Mais un dimanche soir, Jessica n’était pas là, et le sacristain, tout comme le pasteur et ses petites filles, en furent bien en souci. Abandonnant sa prudence, Daniel demanda au pasteur l’adresse de Jessica, sachant qu’il était déjà allé voir la petite fille chez elle. La nuit tombait et il hésitait encore à remettre cette course au lendemain, mais finalement il se rendit à travers le dédale des rues jusqu’à l’adresse indiquée. Quand il fut dans la cour intérieure sombre, il entendit au-dessus de lui, à travers les lattes du plafond, une voix faible priant :
– Mon Père, s’il te plaît, envoie-moi quelqu’un, au nom de ton Fils Jésus-Christ. Amen !
Daniel en reçut un choc, et dès qu’il eut repéré l’échelle, il la monta rapidement jusqu’au grenier où Jessica était couchée, à peine couverte, et sans lumière. Daniel alluma le bout de bougie qu’il gardait sur lui pour allumer les lampes de la chapelle, et Jessica, en le voyant, eut un sourire joyeux. Et elle questionna :
– Ah ! Monsieur Daniel, est-ce que Dieu vous a dit de venir me voir ici ?
– Oui, dit Daniel, mais Il m’a aussi dit que j’étais un grand pécheur, que j’avais plus d’affection pour un peu de méchant argent que pour une petite fille abandonnée, alors que j’aurais pu lui faire un peu de bien par amour pour Lui. Dieu m’a dit : « Insensé ! cette nuit-même ton âme te sera redemandée ; et ces choses que tu as préparées, à qui seront-elles ? » (Luc 12. 20). Et je n’avais rien à répondre à Dieu.
– Mais n’êtes-vous pas bon, Monsieur Daniel ? murmura l’enfant.
– Non, je suis un misérable pécheur – et Daniel pleurait. J’étais occupé tous les jours dans la chapelle, mais ce n’était que pour gagner de l’argent. J’en ai honte.
– Pourquoi ne demandez-vous pas à Dieu de vous rendre bon pour l’amour de Jésus-Christ ? demanda Jessica.
– Je ne peux pas. Je n’ai aimé que l’argent, et j’ai failli te laisser mourir plutôt que de perdre un peu de mes gains. Oh ! quel pécheur je suis !
– Mais vous savez ce que le pasteur a répété souvent : « En ceci est l’amour, non en ce que nous, nous ayons aimé Dieu, mais en ce que lui nous aima et qu’il envoya son Fils pour être la propitiation pour nos péchés » (1 Jean 4. 10).
– J’ai entendu cela tellement de fois sans m’y arrêter, que mon cœur est endurci.
Jessica le regarda tristement, puis elle ferma les yeux, et Daniel l’entendit prier : – Mon Dieu, s’il te plaît, change le cœur de M. Daniel, pour l’amour de Jésus. Amen.
Ils ne dirent rien de plus, mais Daniel ôta son pardessus et en couvrit Jessica. Le cœur fondu, il se tourna vers le Sauveur et, la tête dans ses mains, il s’écria, du plus profond de son âme : « O Dieu ! Sois apaisé envers moi, pécheur ! » (Luc 18. 13).

L’ombre de la mort.

Le lendemain matin, les habitués du petit café furent bien étonnés de n’y trouver personne – ils auraient été encore plus étonnés s’ils avaient su que Daniel avait veillé toute la nuit Jessica qui, dans son délire, priait souvent Dieu pour lui. Le matin, une voisine serviable, qui s’était un peu occupée de la fillette, dit à Daniel que la mère sans cœur était partie, craignant la contagion. Aussi il demanda à la brave femme d’appeler une voiture, et il emporta Jessica dans son propre logement.
Dans l’après-midi, M. Wilson, le pasteur, reçut la lettre suivante :

Monsieur le pasteur,
Si vous voulez bien venir chez moi, vous trouverez la petite Jessica, presque mourante à moins que Dieu n’intervienne dans Sa grâce. Je me permets de vous écrire, car je ne peux quitter l’enfant.
Avec mes salutations respectueuses.

D. Standring

P.S. Jessica vous prie de saluer vos chères filles.

Le pasteur se rendit aussitôt chez Daniel, où il trouva Jessica couchée, sans mouvement, les traits pâles et les yeux éteints.
Mais quand elle aperçut le pasteur, ses yeux brillèrent, et elle s’écria :
– Dieu m’a donné tout ce dont j’avais besoin, sauf de payer Monsieur Daniel pour son café.
– Mais Dieu m’a donné bien au-delà, dit Daniel au pasteur. – Il m’a donné mon âme en échange.
– Mais permettez-moi de vous dire ceci, seulement une fois : Vous êtes un très bon pasteur et un très grand prédicateur, et les gens viennent nombreux pour vous écouter. Et pourtant, vous ne m’avez jamais demandé : Êtes-vous sauvé ?
– Mais je n’avais jamais pensé que vous ne l’étiez pas, répondit le pasteur d’un ton peiné et humilié.
– Ah ! continua Daniel, mais Dieu voulait que quelqu’un se mit en peine de cela, et c’est pourquoi il m’a envoyé cette pauvre petite fille. Et je vais vous avouer – même si je dois perdre mon occupation à la chapelle – que je tiens un petit café tous les matins, où je gagne de jolies sommes. Mais je n’étais pas sûr que cela plaise à la chapelle, et je n’en parlais pas. C’est moi qui vendais à Jessica le café que vous payiez pour elle.
– Mais il n’y avait rien de mal à cela, mon pauvre ami, dit le pasteur, vous n’aviez pas besoin de vous en cacher.
– Eh bien, continua Daniel, Jessica, elle, me posait des questions. Elle me demandait :
– Monsieur Daniel, n’aimez-vous pas Jésus ? N’êtes-vous pas bien content de pouvoir aller à Dieu par Lui ? Est-ce que nous ne sommes pas tous les jours plus près du ciel ? Et un jour :
– Est-ce que vous allez donner tout votre argent à Dieu ? A cette question, je n’ai pas encore trouvé de réponse. Mais en vous attendant aujourd’hui, j’ai fait mes comptes, et j’ai dit :
Seigneur, tout cela est à toi, et je donnerais jusqu’au dernier sou, si c’est Ta volonté de conserver l’enfant en vie.
Daniel était assis à côté du lit où Jessica était couchée, et on entendit l’enfant murmurer :
– Mon Dieu, je t’avais demandé de me prendre près de toi dans le ciel, mais si Monsieur Daniel a besoin de moi, veuille me laisser ici encore un peu de temps, pour l’amour de Jésus. Amen.
Les deux hommes restèrent silencieux un moment. Jessica avait les yeux fermés, et ils pensèrent qu’elle approchait de sa fin. Mais non, elle dormait, le sang lui revenait aux joues, elle était encore bien vivante.
Jessica fut longue à retrouver une bonne santé, mais déjà Daniel louait une petite maison pour s’occuper de sa fille adoptive, sa mère n’ayant plus donné de nouvelles malgré les recherches. Quand Jessica fut assez forte, ils retournèrent à leur petit café, et Jessica apprenait aussi à servir les clients. A la chapelle, elle pouvait aider Daniel à nettoyer et mettre en ordre. Et tous les dimanches, le pasteur, comme ses petites filles, se réjouissaient de voir la figure sérieuse, animée et heureuse de Jessica, se rappelant avec émotion du jour où elle avait fait monter à Dieu sa première prière.

D’après La Bonne Nouvelle 1868