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JADE PRÉCIEUSE, LA PETITE CHINOISE

Il est important de noter que cette histoire se déroule en Chine au 19ème siècle !

La maison hantée

Cet après-midi-là, Jade Précieuse emmenait les enfants faire une promenade. D’après les normes chinoises, Jade Précieuse était une jolie fillette. Son petit visage rond avait la teinte délicate de l’ivoire, ses yeux obliques étaient comme des baies noires et ses cheveux noirs – soigneusement huilés – étaient lisses et luisants.
Les vêtements de Jade précieuse, comme ceux des quatre enfants qui l’accompagnaient, bien que rapiécés, étaient propres et convenables. Jade Précieuse elle-même avait lavé et raccommodé ses habits : elle était adroite et aidait beaucoup sa mère. Celle-ci n’avait jamais regretté d’avoir pu élever cette petite fille. Jade Précieuse était la troisième enfant de la famille ; l’un de ses frères aînés était parti chercher de l’ouvrage dans une ville lointaine, et le second était mort durant une période de terrible sécheresse où beaucoup de gens étaient tombés malades et avaient péri.
Après Jade Précieuse il y avait un garçon, Sinn-Tek, qui était son frère préféré. Au moment où commence cette histoire, il marchait à côté d’elle, puis derrière eux venaient encore deux frères plus jeunes, et une petite sœur qui s’appelait Joyeux Matin.
Jade Précieuse se tourna vers Sinn-Tek, et lui demanda :
– Où irons-nous nous promener ? Mais avant qu’il ait répondu, Sinn-Chang, petit bonhomme tout rond et fort bavard, s’écria :
– Ma sœur … mon frère … allons à la Maison Hantée !
Jade Précieuse eut un petit frisson.
– Je n’aime pas la Maison Hantée, dit-elle, sans refuser nettement la proposition de son frère.
Sinn-Chang, bien que très jeune, était un garçon, et en conséquence son opinion avait plus de poids que celle d’une sœur aînée.
– Oui, allons-y, dit Sinn-Tek.
– Oh ! Frère aîné … j’ai peur, dit Jade Précieuse en frissonnant de nouveau.
– Mais, s’écria Sinn-Wung, un autre des petits frères, le propriétaire n’y est pas aujourd’hui. Je l’ai vu partir pour la ville dans un rickshaw (petite voiture tirée par un homme). Il allait certainement voir son fils. Dans ce cas il sera absent toute la journée.
– Et puis, conclut Sinn-Wung, il ne vient pas souvent à sa Maison Hantée.
– D’ailleurs, ajouta Sinn-Chang de sa petite voix flûtée, il ne peut que nous chasser, et moi, je cours plus vite que lui.
Jade Précieuse ne répondit pas tout de suite. Bien que Wong fût un vieil homme avare, méchant et cruel, ce n’était pas autant lui qui l’effrayait, que les esprits dont on disait que la vieille maison délabrée était toute remplie. Jade Précieuse était très bien renseignée sur les esprits. Il y en avait des milliers et des milliers : on ne pouvait ni les voir ni les entendre, mais ils existaient quand même, et il fallait faire bien attention de ne pas les contrarier ou les offenser … mais ce qui était embarrassant, c’est qu’on ne savait jamais quand et comment on les mettait en colère ! Et une fois fâchés, ils pouvaient vous infliger des châtiments terribles, et non seulement à vous-même, mais aussi à votre famille.
Par exemple, il y avait eu cette grave maladie de Mère ; puis l’accident de Père qui, ayant glissé, s’était fait mal à la jambe et n’avait pas pu travailler pendant longtemps ; puis encore le jour si triste où le petit frère nouveau-né était mort ; et lorsqu’elle-même, Jade Précieuse, avait eu la fièvre … et aussi … oh ! Combien de malheurs étaient arrivés parce que l’un ou l’autre des membres de la famille avait offensé un esprit !
Mais après tout, peut-être que les esprits n’avaient pas même été offensés ; peut-être qu’ils avaient envoyé tous ces malheurs simplement parce que les esprits aiment vous tourmenter ? Il y avait eu des jours où Jade Précieuse s’était demandée – mais sans oser formuler en mots sa pensée – si cela servait vraiment à quelque chose d’essayer d’être bon et sage, et de se rendre ainsi les esprits propices ?
Mais jamais, jamais, il ne faudrait exprimer cette idée terrible, car de la penser même pouvait amener une catastrophe.
Sinn-Tek rendait à sa sœur toute l’affection qu’elle avait pour lui ; c’est peut-être pour cela que le petit Chinois pouvait lire dans le cœur de Jade Précieuse, et deviner ce qu’elle pensait. Il se serra contre elle.
– Sœur aînée, n’aie pas peur. Cela ne peut pas être mal pour des enfants, de jouer dans la Maison Hantée, et c’est si amusant. Nous ferons semblant que c’est notre maison et que c’est là que nous habitons. N’aie pas peur. Quand nous rentrerons chez nous, nous dirons une prière et nous brûlerons des bâtons d’encens devant le dieu …
Jade précieuse consentit enfin. Sinn-Tek, étant un garçon, devait savoir mieux qu’elle, bien qu’il fût son cadet de quelques années. Elle, elle n’était qu’une fille, et de peu d’importance. Si elle avait vécu de nos jours, elle serait allée à l’école, et on lui aurait appris qu’une fille, bien que toujours inférieure à un garçon – du point de vue chinois – a tout de même sa valeur, et peut avoir d’autres fonctions que celles d’épouse et de mère. Mais Jade Précieuse appartenait à la Chine d’il y a un siècle, et c’était une Chine bien triste et plongée dans d’épaisses ténèbres.
Ni Jade Précieuse ni sa petite sœur Joyeux Matin n’avaient eu leurs pieds déformés par des bandelettes, comme c’était la coutume pour les filles de gens riches ou haut placés. Leurs parents étaient trop pauvres pour se soucier beaucoup d’élégance et de mode, et en outre… qui sait … il y avait encore un avenir possible pour les deux fillettes. Des parents, trop pauvres pour arranger un mariage, c’est-à-dire pour donner une dot, avaient une autre ressource : vendre leur fille comme esclave !
Une enfant vendue ainsi pouvait être emmenée bien loin dans cet immense pays, et il était alors peu probable qu’elle revoie jamais sa famille.
Pour le moment, Jade Précieuse ne se faisait pas grand souci pour l’avenir ; elle savait que sa mère l’aimait, et son père était très bon pour elle. Oui, vraiment, il était bon. Ne lui donnait-il pas un petit cadeau de temps à autre, quelques perles de verre ou une jolie paire de chaussures, ou une poignée de bonbons ? Il lui caressait les cheveux, il l’appelait par son nom. Que son nom était charmant, prononcé par son père ! Elle savait combien le jade est précieux. C’est une pierre ravissante, d’une couleur délicate vert pâle parfois teinté de blanc, et Jade précieuse était reconnaissante à ses Honorables parents de l’avoir appelée ainsi.

La Maison hantée était hors de la ville dans un endroit solitaire. Personne n’y habitait depuis longtemps, et tous ceux qui y avaient vécu avaient eu de la malchance. Le père et les oncles de Jade Précieuse en avaient parlé devant elle ; même de pauvres « coolies » (travailleurs, journaliers chinois) ne se souciaient pas d’y passer la nuit. Les seuls êtres vivants qui semblaient s’y plaire étaient des rats – d’énormes vilains rats – mais même eux n’y restaient pas longtemps car ils n’y trouvaient rien à manger. La maison était située au milieu d’une cour comme c’est le cas pour presque toutes les demeures chinoises ; un mur entourait cette cour dans laquelle on pénétrait par une grille délabrée qui ne tenait plus sur ses gonds ; au-delà, la porte de la maison était grande ouverte ; y entrait qui voulait. On se trouvait alors dans une grande salle aux murs blanchis à la chaux ; au milieu il y avait l’âtre pour faire le feu. La fumée devait s’échapper par un trou du plafond : installation primitive commune à beaucoup d’habitations chinoises. Au bout de la chambre se dressait le lit familial et il consistait en une sorte d’estrade de briques ; chacun s’y allonge côte à côte, enveloppé dans des couvre-pieds ouatés qui servent à la fois de matelas et de couverture, et c’est vraiment confortable – d’après l’opinion chinoise ! – de se serrer les uns contre les autres, lorsque la chambre est bien chauffée par un bon feu, même si l’atmosphère est presque irrespirable !
Les enfants couraient de droite et de gauche, inspectant les lieux, faisant la chasse aux gros scorpions, seuls habitants de la maison, se pourchassant dans la cour et dans les réduits qui entouraient la grande salle, puis lorsqu’ils furent las de jouer, ils reprirent le chemin de la maison. Mais Jade Précieuse et Sinn-Tek se sentaient attirés irrésistiblement vers la maison abandonnée et le lendemain le jeune garçon dit à sa mère, avec la politesse de tout enfant chinois à l’égard de ses parents : « Honorable Mère, ma sœur Jade Précieuse et moi-même désirons aller au temple pour honorer les esprits de nos ancêtres et acquérir ainsi des bénédictions pour notre famille. Honorable Mère, permets-nous d’y aller ».
L’Honorable mère regarda ses enfants. En vérité, pensa-t-elle, ce sont de bons enfants. Les voilà qui accomplissent d’eux-mêmes leurs devoirs religieux, tandis que bien des parents doivent les imposer à leur progéniture. Les dieux et les ancêtres seront satisfaits sans doute et ne manqueront pas de bénir la maison. Et comme on avait besoin de bénédictions dans cette pauvre famille ! Les enfants étaient nombreux et l’argent bien rare… La mère accorda la permission et les deux enfants partirent, mais dans la direction opposée à celle du temple où ils étaient censés se rendre ! Ils avaient dit un mensonge, mais ces pauvres petits n’avaient pas la moindre idée que cela était mal, et au contraire ils se félicitaient de leur adresse.
Sur leur chemin, au bord de la rivière, s’élevait une pagode, sorte de tour très haute, avec une petite salle au rez-de-chaussée. Le fleuve débordait parfois, inondait tous les environs, remplissait l’étage inférieur du petit temple. On verra dans la suite de ce récit quelle était sa destination.
Arrivés à la maison hantée, Jade Précieuse et Sinn-Tek errèrent de nouveau de côté et d’autre, et après avoir terminé leur inspection, allaient repartir lorsqu’il arriva quelque chose. La grille de la cour avait été ouverte toute grande et trois personnes se tenaient sur le seuil. Toutes trois portaient des costumes chinois et les enfants virent qu’il y avait un homme et deux femmes, tous chargés de valises. Le rickshaw, arrêté sur le chemin, était rempli de paquets divers ; ces gens venaient donc vivre dans la Maison hantée.
Les deux enfants hésitaient, ne sachant que faire. Les nouveaux venus pouvaient être bons et aimables, mais s’ils ne l’étaient pas ? S’ils allaient se fâcher en trouvant deux petits vagabonds errants dans ce qui allait être leur demeure ? A ce moment précis, Jade Précieuse leva les yeux sur le visage de l’une des femmes et son frère regarda l’autre… Sinn-Tek poussa un hurlement de terreur et se précipita hors de la maison, hors de la cour, s’enfuyant à toute vitesse, fou de peur et abandonnant sa sœur à son sort.
Jade Précieuse, trop terrifiée pour faire un mouvement, resta sur place, immobile.

Les nouveaux venus

Les trois étrangers portaient des vêtements chinois, mais ce n’étaient pas des Chinois !
Jade Précieuse, comme un grand nombre de ses compatriotes, pourtant plus âgés et plus instruits qu’elle, n’avait jamais pensé, n’avait jamais entendu dire que le monde s’étendait au-delà de sa patrie. Pour elle, la Chine était l’univers entier.
Dans la province où elle vivait, il n’y avait pas d’étrangers, et maintenant la petite fille regardait, avec un profond étonnement et une crainte certaine, les personnes qui étaient devant elle.
Son regard ne pouvait se détacher de la femme qui s’avançait la première. C’était, aux yeux de Jade Précieuse, l’être le plus extraordinaire, le plus bizarre qu’elle ait jamais vu. Ses yeux étaient d’un bleu foncé – Jade Précieuse les compara à la couleur du ciel par un beau jour d’été ; ses cheveux étaient d’une couleur plus étrange encore … comme un rayon de soleil … ondulants, légers … comme de l’or pur. Et cette femme était grande, beaucoup plus grande et forte qu’une femme chinoise … Le regard de la petite fille s’arrêta ensuite sur le second personnage qui s’avançait : celui-ci, sans doute, était un homme. Il était grand et bien bâti, avec de larges épaules, ses cheveux étaient foncés, mais pas noirs et raides, et il fixait Jade Précieuse de ses yeux bruns … qui lui souriaient. Elle n’aurait pas pu dire pourquoi, mais ce sourire chassa toute crainte du cœur de la petite Chinoise ; il ne lui resta plus qu’une grande curiosité. Après un coup d’œil jeté à la troisième personne, une femme encore, Jade Précieuse regarda de nouveau l’homme. Il lui parla en chinois – mais bien qu’il l’ai saluée avec les paroles d’usage, sa voix n’avait pas le timbre d’une voix chinoise.
A ce moment, le coolie qui les avait accompagnés entrait dans la cour, chargé de paquets, et Jade Précieuse s’enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient la porter. A quelque distance de la Maison Hantée, elle vit Sinn-Tek sortir de derrière un buisson. Il saisit le bras de sa sœur d’un air effrayé.
– Où es-tu allée ? T’ont-ils parlé ? Qui sont-ils ? Que font-ils ?
Jade Précieuse répondit :
– Je suis restée un moment à les regarder. Oui, l’homme m’a parlé ; il m’a saluée, mais je n’ai pas répondu, j’étais trop effrayée. Je ne sais pas qui ils sont … mais je ne crois pas qu’ils puissent être … des esprits.
– Ils vont demeurer dans la Maison Hantée, j’en suis sûr, dit Sinn-Tek. Ce doit être de mauvaises gens.
Jade Précieuse revoyait le sourire de l’homme.
– Je ne crois pas qu’ils soient mauvais.
– Oh ! Ils sont certainement mauvais.
– Non … Je crois qu’ils sont seulement très extraordinaires. Frère aîné, ne disons à personne ce que nous avons vu, et demain nous y retournerons en cachette, et nous les épierons.
Sinn-Tek ne répondit pas. Sa curiosité s’éveillait, mais sa crainte, elle aussi, était forte. Il fut d’avis qu’il valait mieux ne pas parler de cette aventure à la maison, et les deux enfants rentrèrent en silence, plongé chacun dans ses pensées.
Lorsqu’ils arrivèrent chez eux, le sujet qui les préoccupait s’éclaira d’un peu de lumière. L’Honorable Père venait de rentrer ; très excité, il parlait à l’Honorable Grand-Père.
– Oui, oui, disait-il, en faisant claquer ses doigts avec nervosité, oui, je les ai vus de mes propres yeux. Ce sont des diables étrangers. Un homme et deux femmes. Ils étaient vêtus comme des Chinois. Une des femmes est vraiment terrible à voir : elle a des yeux pâles et des cheveux clairs ; elle marchait hardiment à côté de l’homme et lui parlait ; l’autre femme marchait à côté d’eux …
– Des diables étrangers ! Gémit l’Honorable Grand-Père. C’est terrible. Quel affreux malheur pour notre petite ville. Mon fils, tu vas voir ce qui arrivera : de grandes calamités, un vrai désastre va nous tomber dessus … Hélas ! Hélas !
Sinn-Tek et Jade Précieuse se regardèrent, terrifiés.

Ce jour-là, trois voyageurs fatigués et assez découragés s’étaient rendu dans le bureau du vieux Sinn-Wong ; les deux femmes se taisaient, l’homme avait pris la parole.
– Nous avons cherché en vain un logement dans toute la ville, dit-il ; nous n’avons rien pu trouver. Mais on nous a dit que vous avez une maison inhabitée. Voulez-vous nous la louer ? Nous payerons le loyer que vous voudrez.
Sinn-Wong, de ses petits yeux noirs et perçants, scrutait le visage de son interlocuteur. Sinn-Wong était un homme mauvais. Il était très vieux et très riche. Il avait gagné sa fortune en vendant de l’opium, cette terrible drogue que les Chinois fument ou mâchent et qui, peu à peu, leur devient si nécessaire qu’ils ne peuvent plus s’en passer. Telle est la passion d’un grand nombre de Chinois pour ce poison funeste, qu’ils sont prêts à payer n’importe quel prix – et c’est ainsi que Sinn-Wong avait fait sa fortune.
Il possédait beaucoup de maisons, et entre autres la Maison Hantée. Il était bien conscient que c’était un logement repoussant, peu fait pour abriter des humains. Mais, bah ! pensa-t-il, c’est assez bon pour des diables étrangers ; et il fixa, pour le loyer, une somme beaucoup trop élevée, mais que son interlocuteur accepta.
– Nous louerons la maison, Honorable Frère, dit le Diable étranger.
Sinn-Wong le regarda avec curiosité. Les mots : Honorable Frère étaient pour lui une formule polie, et cette courtoisie l’étonnait beaucoup.
Qui était donc ce Diable étranger ? C’était un jeune Anglais nommé Charles Studd. Bien des années auparavant, alors qu’il n’était encore qu’un joyeux écolier, il avait entendu l’appel de Dieu. Bien qu’il ait eu devant lui ce que le monde appelle un bel avenir : intelligence, fortune, succès, carrière brillante, il avait renoncé à tout cela pour suivre cet appel, et il avait remis à Dieu sa vie si pleine de brillantes promesses, parce qu’il y avait des hommes dépravés comme Sinn-Wong, des fillettes comme Jade Précieuse, des garçons comme Sinn-Tek … loin là-bas en Chine.
Sa femme, anglaise elle aussi, s’était consacrée, encore jeune, au service missionnaire ; ils s’étaient rencontrés en Chine, s’étaient mariés, et maintenant ils arrivaient dans cette pauvre petite ville plongée dans d’épaisses ténèbres – cette ville qui ne voulait rien savoir de la Vérité, et qui pourtant en avait un si grand besoin. Avec Monsieur et Madame Studd, il y avait leur amie, Mademoiselle Burroughs ; ils espéraient avoir plus tard d’autres compagnons, mais pour le moment ils n’étaient que les trois – seuls contre cette foule.
Ils allaient donc vivre dans la Maison Hantée, et ils allaient y introduire, à la place de toutes ces histoires tristes et mensongères de mauvais esprits, l’Esprit du Dieu vivant, qui est aussi l’Esprit du Dieu d’amour, du Père de tous.

Tandis que les nouveaux venus s’installaient dans leur pauvre demeure, la ville s’agitait, pleine de méfiance.
Les mots « Diables étrangers » étaient dans toutes les bouches, et cette expression, appliquée à tout ce qui n’était pas chinois, reflétait bien l’opinion de tous à l’égard de ce qu’ils ne connaissaient pas ; les enfants même étaient occupés de ce sujet. Seuls, Jade Précieuse et Sinn-Tek restaient silencieux et gardaient leur secret.
Quelques jours passèrent avant que le frère et la sœur puissent mettre leur projet à exécution et retourner à la Maison Hantée pour y voir les étranges habitants. En fait, Sinn-Tek avait peur.
– Qui sait ce qui nous arrivera s’ils nous découvrent ? disait-il à Jade Précieuse lorsqu’ils étaient seuls. As-tu entendu ce que l’Honorable Grand-Père disait hier soir à l’Honorable Oncle ? Il paraît que les Diables étrangers attirent les enfants chez eux, puis leur arrachent les yeux et leur coupent les doigts. Sœur Aînée … c’est dangereux d’aller là-bas.
– Ils ne nous attraperont pas ! répondit Jade Précieuse, puis, hésitant un peu, elle ajouta : L’homme semblait bon …
– Comment as-tu pu seulement le regarder ? observa le jeune garçon.
– C’est lui qui m’a regardée, et Jade Précieuse se rappelait le sourire bienveillant qui l’avait accueillie.
– Oh ! Oh ! fit Sinn-Tek, et il examinait sa sœur avec anxiété, craignant de découvrir sur elle quelque signe de magie ou d’un mauvais sort.
Au fond, Jade Précieuse était assez inquiète elle aussi, mais elle se força à sourire :
– Dans tous les cas, il ne m’a fait aucun mal, dit-elle.
Les deux enfants avaient été devancés dans leur projet de visite à la Maison Hantée. Des jeunes gens de la ville s’y étaient rendus en bande et, postés près de la grille, ils hurlaient des injures et des malédictions dès qu’un des habitants se montrait, réclamant leur départ à grands cris.
Mais les Diables étrangers ne manifestaient aucune intention de partir.

Un jour enfin, Jade Précieuse trouva l’occasion désirée ; l’Honorable Mère était allée chez une amie, emmenant Joyeux Matin avec elle, et les petits garçons jouaient dans la cour. Jade Précieuse chercha Sinn-Tek, très absorbé dans la confection d’un nouveau cerf-volant.
– Frère Aîné, dit-elle, je vais à la Maison Hantée. Viens-tu avec moi ?
Question difficile ! Sinn-Tek était toujours aussi curieux que sa sœur mais, tout garçon qu’il était, il était beaucoup moins courageux qu’elle ; il n’avait pas envie que Jade Précieuse s’en aperçoive, mais elle devinait vite les choses !
– C’est beaucoup trop dangereux pour toi, dit-il.
Jade Précieuse obéissait à son frère et à tous ses parents masculins, comme un jour elle devrait obéir à un mari et lui être soumise ; elle avait même de la déférence à l’occasion pour son frère aîné, mais en ce moment elle était bien décidée à agir à sa guise. Cela lui était assez indifférent que Sinn-Tek vienne ou ne vienne pas ; elle aimait bien sa compagnie, mais elle n’avait pas une haute idée de sa bravoure, et elle ne pouvait pas compter sur lui comme protecteur : si quelque danger menaçait, il se sauverait certainement à toutes jambes.
– C’est bon, dit-elle, j’y vais seule.
A ces mots, Sinn-Tek se sentit piqué dans son honneur.
– J’irai aussi, alors, répondit-il
Les deux enfants s’approchèrent doucement et prudemment de la Maison Hantée, qui leur parut différente de ce qu’ils avaient vu lors de leur première visite : la cour avait été nettoyée, balayée, mise en ordre. Une corde neuve se balançait au-dessus du puits, de la fumée s’échappait par le trou de la cheminée …
– Il y a une petite porte derrière la maison, souffla Jade Précieuse, faisons le tour et nous les épierons.
Les deux enfants se glissèrent le long du mur de la cour, Jade Précieuse la première, Sinn-Tek marchant sur ses talons.
C’était l’après-midi, à l’heure où bien des personnes font la sieste ; tout était tranquille, la cour était vide. S’enhardissant tout à fait, Jade Précieuse y pénétra, puis elle se tourna vers son frère :
– Je vais aller sans faire de bruit jusqu’à la porte de la maison, elle est grande ouverte, et je regarderai à l’intérieur !
Sinn-Tek la saisit par son vêtement.
– Non, non, supplia-t-il. Sœur aînée, ne fais pas cela.
Mais Jade Précieuse, comme l’auraient fait tant de fillettes européennes, se dégagea vivement et dit :
– Frère Aîné, tu n’as pas besoin de venir si tu as peur ; reste à l’abri jusqu’à ce que je revienne.
Ces mots décidèrent immédiatement Sinn-Tek, qui suivit sa sœur en silence. Sans bruit ils atteignirent la porte.
Monsieur Studd était allé en ville acheter quelques provisions, et les deux dames étaient seules ; Madame Studd se reposait sur le lit de briques, et Miss Burroughs, assise par terre sur une natte, étudiait dans un livre chinois.
Madame Studd, levant la tête, aperçut sur le seuil l’ombre des deux petits visiteurs ; Sinn-Tek recula, mais Jade Précieuse, poussée par une curiosité invincible, se pencha pour regarder … glissa … et tomba la tête la première sur le sol de la chambre.
Elle fut si effrayée de son audace qu’elle ne songea pas même à se relever ; mais Miss Burroughs s’élança à son secours, et de l’autre bout de la chambre, Madame Studd s’adressa à elle :
– Entre, petite fille, dit-elle en chinois, entre et fais-nous une visite dans notre nouvelle maison ; il n’y a que nous deux, et nous sommes tes amies.
Jamais Jade Précieuse ne put comprendre pourquoi elle était entrée – mais elle entra. Elle glissa même sa petite main dans la grande main de Miss Burroughs qui la conduisit près du lit.
Sinn-Tek se sauva hors de la cour, mais resta près de la grille, les yeux fixés sur la porte de la maison, et priant son dieu pour sa sœur.

Nouveaux amis

Ce ne fut qu’au bout d’un grand moment que Jade Précieuse revint. A la grille, elle trouva Sinn-Tek, toujours à l’affût. Elle lui tendit quelque chose qu’elle serrait dans sa main :
– Tiens, regarde, mange ça.
C’était un bonbon chinois. Sinn-Tek lui jeta un regard d’envie, car il raffolait des douceurs, et ses parents n’étaient pas assez riches pour en acheter souvent pour leurs enfants, mais il hésitait encore.
– C’est la Mem (titre d’une femme mariée) qui me l’a donné.
– Le Diable étranger ? Sœur Aînée, ne le mange pas, cela pourrait te tuer.
Mais Jade Précieuse voulait courir le risque.
– Les deux Mems en mangent bien, elles, et elles l’aiment beaucoup ; si tu n’en veux pas, je le mangerai bien toute seule.
Cela décida Sinn-Tek, qui tendit la main pour recevoir sa part.
– J’ai des choses extraordinaires à te raconter, dit Jade Précieuse, comme ils s’en retournaient lentement chez eux, en suçant leurs bonbons.
– Raconte, dit Sinn-Tek avidement, et Jade Précieuse commença.
Bien que les deux dames aient parlé en chinois, leur accent étranger rendait leur langage un peu difficile à comprendre, mais la petite Chinoise était intelligente, éveillée, et elle raconta à son frère ce qu’elle avait saisi.
Il semblait que ces étrangers étaient venus d’un pays lointain, situé au-delà des mers, et qu’on appelait l’Angleterre. Ils avaient été envoyés en Chine. Leur Dieu leur avait ordonné de venir. Leur Dieu avait un Fils nommé Jésus qui, Lui aussi, était un Dieu. Elles disaient que Dieu le Père aimait beaucoup les habitants de la Chine, mais Il savait bien qu’ils avaient commis de grands péchés, et il faut toujours un sacrifice pour le péché. Le Dieu étrange, dont parlaient les deux Mems, décida alors de donner Son propre Fils en sacrifice pour les péchés du peuple de Chine. Il ne leur demanda pas de se sacrifier eux-mêmes, ou de Lui sacrifier leurs fils. Il voulait qu’ils apprennent à Le connaître et à L’aimer …
– Aimer un dieu ! dit Sinn-Tek.
Il pensait à la petite idole, si laide, qui était le dieu de sa famille. On pouvait l’adorer, la craindre, lui offrir des sacrifices … mais l’aimer ! …
Ce récit était la base même de l’Évangile, non pas tel que les missionnaires l’avaient raconté, mais tel que la petite âme obscure de Jade Précieuse l’avait compris.
– Tout cela est bien étrange, dit-elle en terminant son récit ; mais il se peut que cela soit vrai, et que leur Dieu soit meilleur que les nôtres ? …
– Chut ! dit soudain Sinn-Tek, voilà un des Diables.
C’était Monsieur Studd qui revenait de la ville. Il était grand et fort, et marchait rapidement, d’une autre allure que les Chinois, qui ont souvent les pieds plats. Il vit les deux enfants qui s’avançaient à sa rencontre, et hésita un instant. Cet après-midi même, des enfants lui avaient jeté des pierres, et l’une d’elles l’avait même atteint et blessé à la joue. On l’avait abreuvé d’injures et de grossièretés – les gamins suivant ainsi l’exemple de leurs parents.
Jade Précieuse le regarda, et leurs regards se rencontrèrent … et la petite Chinoise salua poliment en esquissant un léger sourire.
C’était la première fois, depuis son arrivée dans cette petite ville, que quelqu’un souriait à l’étranger, ou le regardait de manière gracieuse.
Lorsqu’ils furent loin, Sinn-Tek dit à sa sœur :
– Il a l’air bizarre, mais pas méchant.
En arrivant chez eux, les deux enfants trouvèrent la maison sens dessus dessous : leur frère aîné était arrivé avec sa jeune femme.
– Si-Hiang est venue pour que son bébé naisse dans la maison du père de son mari, dit l’Honorable Mère.
Si-Hiang, la jeune femme, était une petite personne délicate, qui avait eu beaucoup d’épreuves. Elle avait déjà eu trois petits garçons, qui n’avaient vécu que quelques heures, et son mari et elle craignaient que leur dieu ne soit courroucé. Maintenant qu’un nouveau petit être était sur le point de naître, Frère Aîné avait consulté un diseur de bonne aventure très renommé, et lui avait payé une grosse somme d’argent. En échange, il avait appris qu’il serait bientôt le père d’un beau garçon ; et ainsi, Si-Hiang, qui avait été en disgrâce auprès de son mari et de sa belle-famille, était de nouveau considérée favorablement. Mais la pauvre Si-Hiang n’était pas très rassurée : si le devin se trompait ? Elle regarda tristement Jade Précieuse. Celle-ci était jolie et jeune, mais elle serait bientôt en âge d’être mariée. Il en était déjà question. Pour le moment, elle ne pensait, ni au mariage, ni à sa belle-sœur ; son esprit était plein de toutes les choses qu’elle avait vues et entendues dans l’après-midi.
Comme toutes les petites Chinoises, Jade Précieuse ne savait rien de la religion. Elle adorait le dieu de sa famille ; elle brûlait de l’encens devant des tablettes sur lesquelles étaient gravés les noms de ses ancêtres – et c’était tout. Mais cela ne représentait rien pour elle. Elle ne pouvait imaginer un Dieu avec lequel elle puisse avoir une relation personnelle – un Dieu qui s’était offert en sacrifice, et qui n’en demandait pas à ses disciples. Cela était inconcevable pour sa petite âme païenne.

De retour chez lui, Monsieur Studd s’entretint, avec sa femme et leur amie, des rencontres de l’après-midi. Jade Précieuse, de laquelle il ignorait tout, même le nom – ne pouvait deviner que les trois missionnaires l’avaient présentée au Seigneur dans leurs prières, qu’ils Lui avaient exposé sa misère et celle de toutes ses compatriotes dans cette immense et pauvre Chine païenne.
Jade Précieuse et Sinn-Tek ne parlaient entre eux que de la Maison Hantée ; leur curiosité était éveillée, et ce qui intriguait la petite Chinoise, plus encore que la personnalité de ces étrangers, était la raison qui les avait amenés dans leur petite ville. Lorsque le repas du soir rassemblait toute la famille, les hommes parlaient des missionnaires, et Jade Précieuse écoutait sans rien dire ; mais on n’en disait aucun bien.
– Ce sont de mauvaises gens, assurait l’Honorable Père ; ils sont venus pour ravir nos enfants et nous faire du mal.
– Oui, disait l’Honorable Oncle numéro Un, c’est bien vrai. Vous verrez que de grands malheurs vont nous arriver.
– Mais rien n’est encore arrivé, observait l’Honorable Oncle numéro Deux, qui était jeune et plus tolérant.
– Ah ! Attendez seulement, reprenait l’Honorable Grand-Père ; ils ne sont ici que depuis quelques semaines. Mais nous les chasserons bien, si quelque malheur nous arrive !
– Je hais les Diables étrangers, ajoutait l’Honorable Père avec colère.
L’Honorable Mère ne soufflait mot ; devant les hommes de la famille, elle devait se taire, mais sa curiosité, comme celle de sa fille, s’éveillait peu à peu. Si-Hiang écoutait aussi en silence. Elle venait d’une autre province, d’un endroit éloigné, elle aurait pu parler des Diables étrangers … et elle le fit, mais plus tard, comme nous le verrons dans la suite de ce récit.

– Si nous allions ensemble faire une visite aux Diables étrangers, suggéra un jour Jade Précieuse à Sinn-Tek ; et ce même soir, tandis que Monsieur Studd était occupé à construire un poulailler dans la cour de la Maison Hantée, il aperçut derrière la grille deux petites têtes rondes aux cheveux noirs, et deux paires d’yeux qui le surveillaient : c’étaient Jade Précieuse et son frère.
Monsieur Studd hésita en voyant les deux enfants. Que faire ? Les attirer ?
On l’accuserait peut-être de vouloir les voler ou leur jeter un sort ; mais d’un autre côté, s’il pouvait s’en faire des amis, ce serait peut-être la porte ouverte pour pénétrer dans une maison chinoise ?
Il sourit aux deux petits Chinois, et ce sourire donna confiance à Jade Précieuse ; elle rendit timidement ce sourire.
Monsieur Studd posa son outil, s’avança vers ses visiteurs et les salua amicalement. Malgré ses vêtements chinois, il semblait bien étrange aux enfants, bien vieux aussi.
– Aimeriez-vous entrer et voir notre maison ? leur dit-il, s’adressant à eux comme à de grandes personnes.
Jade Précieuse répondit pour eux deux :
– Nous vous remercions, Honorable Étranger, dit-elle, nous serions contents de voir votre honorable maison.
Une prière d’actions de grâces s’éleva du cœur du missionnaire : le bon grain pourrait peut-être porter du fruit s’il parvenait à le semer.
– Venez donc, dit-il, et il introduisit les deux petits Chinois dans la grande pièce où sa femme préparait le repas du soir. Elle faisait bouillir un quartier de porc avec du riz et des jeunes pousses de bambou – exactement comme l’Honorable Mère le fait chez nous – pensa Jade Précieuse, stupéfaite.
Ainsi, ces Diables étrangers mangeaient des nourritures chinoises ? Comme c’était bizarre ! Jade Précieuse s’était demandé s’ils mangeaient quoi que ce soit.
Les deux Mems et leurs jeunes hôtes se saluèrent cérémonieusement par les révérences d’usage. Jade Précieuse regardait autour d’elle avec étonnement. Cet intérieur avait l’air d’un intérieur chinois : sur le sol, des nattes ordinaires comme celles qu’on trouvait dans les bazars ; un grand couvre-pieds en coton recouvrait le lit ; sur un buffet, des bols et des cuillers pareils à ceux qu’on employait tous les jours ; des objets étrangers – que les enfants ne reconnurent pas pour des livres – étaient épars sur une table basse.
– Aimeriez-vous voir les autres chambres ? demanda la Mem aux extraordinaires yeux bleus. Certes, ils le désiraient vivement. Deux réduits étaient aménagés en chambres à coucher.
– Des amis viendront demeurer avec nous un jour, dit Monsieur Studd.
– Des Diables étrangers aussi ? s’informa Sinn-Tek, mais sa sœur, honteuse de cette impolitesse, le poussa du coude et s’empressa de corriger.
– Des Mems et des Tuans (Titre pour un étranger) comme vous-mêmes, Honorable Étranger ?
– Tout à fait comme nous.
Une chose manquait chez ces étrangers : l’image de leur Dieu ; on ne la voyait nulle part.
Le missionnaire s’adressa à sa femme en anglais :
– Je pense qu’il vaut mieux ne pas encore inviter nos jeunes amis à souper, dit-il ; et en secouant la tête, sa femme répondit :
– En effet, c’est encore un peu tôt.
Les enfants furent saisis en entendant cette langue inconnue qui leur rappela où et avec qui ils se trouvaient, et Jade Précieuse, en s’inclinant et en faisant sa plus belle révérence, dit :
– Il nous faut partir, maintenant, Honorable Étranger. Et Sinn-Tek s’inclina à son tour.
En prenant congé d’eux, Monsieur Studd les invita à revenir.
– Ils n’ont pas l’air méchant, dit Sinn-Tek sur le chemin du retour. Jade Précieuse lui répondit :
– Ils sont bons. Il ne faut plus les appeler Diables étrangers, c’est un vilain mot et très impoli. D’ailleurs je ne crois pas qu’ils soient des diables.
– Nos Honorables Père et Grand-Père disent qu’ils en sont, répéta encore Sinn-Tek, mais il en semblait peu sûr lui-même.
Leur mère les attendait sur le pas de la porte. Elle gronda Jade Précieuse : Où êtes-vous allés, paresseux ? J’ai besoin de toi. L’Honorable Oncle numéro Trois est malade, Si-Hiang aussi, et tu vas m’aider.
Jade Précieuse s’empressa d’obéir. Son oncle ne l’intéressait guère, elle savait bien ce qu’il avait : de nouveau cette fumerie d’opium ! Mais elle était bien peinée pour Si-Hiang. Jade Précieuse était toute triste, car elle était sûre que sa jeune belle-sœur était malheureuse et inquiète. Elle passait son temps en prière devant l’idole, elle l’avait même parée d’un joli collier que son mari lui avait donné.
Sur l’ordre de sa mère, Jade Précieuse porta un bol de lait sucré dans la chambre où Si-Hiang était couchée. Celle-ci, en voyant entrer la jeune fille, s’assit dans son lit et demanda soudain :
– Sœur de mon mari, avez-vous vu les Diables étrangers ?
Jade Précieuse, récemment, avait été trop occupée de ses propres affaires pour prêter grande attention à sa belle-sœur, mais cette question, et le regard avide qui l’accompagnait, éveillèrent à la fois son inquiétude et sa curiosité.
– Que voulez-vous dire, Femme de mon frère ? demanda-t-elle
– Seulement ceci : les avez-vous vus … leur avez-vous parlé ?
Jade Précieuse avait du bon sens. Elle comprit que Si-Hiang agissait ouvertement avec elle ; elle déposa donc son bol de lait et s’approcha du lit.
– Dites-moi …
– Peut-on nous entendre ? murmura Si-Hiang d’une voix craintive ?
– Non, si nous parlons à voix basse.
Et la jeune femme fit à Jade Précieuse le récit de sa vie.

Histoire de Si-Hiang

Si-Hiang avait toute une histoire. Son père, comme celui de Jade Précieuse, était très pauvre et avait beaucoup d’enfants, dont la plupart – à sa grande satisfaction – étaient des garçons.
Si-Hiang avait à peine sept ans lorsque son père décida qu’il était grand temps qu’elle « gagne son riz », autrement dit, qu’elle aille travailler. Il était employé lui-même à la fabrication de poteries : il tournait des théières, des tasses à thé sans anse – comme toutes les tasses chinoises – des bols et des cuillères ; on trouverait sans peine à occuper la petite fille dans cette industrie.
Mais Si-Hiang n’était pas douée pour ce métier-là. Ses petites mains étaient maladroites, et elle était très délicate – affamée aussi, la plupart du temps. Lorsqu’elle tombait évanouie de son siège, son père, avec ses compagnons, disaient : « Un mauvais esprit l’a touchée ». Mais en réalité, elle tombait d’inanition. Plus d’une fois elle dut rester étendue à la maison sur le lit familial. Il fallait pourtant qu’elle travaille ! Son gain était nécessaire, non seulement pour subvenir aux besoins de sa famille, mais aussi pour lui constituer une dot en vue de son futur mariage.
Son père, voyant qu’elle ne faisait pas grand ouvrage dans son métier, eut une autre idée : si elle ne valait rien pour travailler la poterie, elle pourrait du moins faire la cuisine, laver la vaisselle, et garder des enfants ; il résolut de la « louer » pour quelque temps dans une famille qui aurait besoin d’une petite aide.
Jadis, en Chine, on vendait souvent sa fille comme esclave, mais on pouvait aussi la louer pour une période déterminée, et le père de Si-Hiang, qui désirait la marier, s’arrêta à cette solution. Il toucherait une bonne somme d’argent, qu’il mettrait de côté pour la dot de la petite et, lorsqu’elle rentrerait à la maison, il serait possible de lui trouver un mari.
La vie, pour ces pauvres petites esclaves, était souvent bien triste, mais Si-Hiang eut un sort moins malheureux. La famille qui l’avait « louée » était une famille de braves gens ; toutefois, on emmena la fillette très loin, dans une ville inconnue. Si-Hiang dut travailler dur, mais elle aimait les enfants qu’on lui confiait, et sa maîtresse était bonne. Lors d’une promenade, elle avait rencontré des « Diables étrangers ». Un jour, dans la rue, elle avait vu un rassemblement ; elle s’était approchée et, au milieu de la foule se tenait un de ces « Diables ». Il était de haute taille, son visage et ses yeux n’étaient pas pareils à ceux des Chinois, mais pourtant il portait le costume chinois et parlait leur langue.
Cet homme racontait une histoire. Si-Hiang aimait beaucoup les histoires et elle s’était arrêtée pour écouter. Il parlait d’un Homme qui aimait tant les pauvres gens, qu’Il avait quitté une demeure magnifique pour venir vivre pauvre et solitaire dans un autre monde. Il avait vu que les habitants de ce monde étaient méchants et qu’un sacrifice devait être offert pour leurs péchés. Alors Il avait décidé d’être Lui-même ce sacrifice, et Il avait consenti à être cloué sur une croix de bois, où Il était mort ….
Si-Hiang avait écouté avidement ; c’était une histoire merveilleuse ! Mais elle n’était pas finie, et l’orateur continuait :
– L’Homme mourut et fut enterré. On mit son corps dans une caverne du rocher ; oui, Il était bien mort … mais trois jours plus tard, Il était sorti vivant de cette tombe, et Il était revenu dans ce monde qui L’avait maltraité.
D’une manière confuse, Si-Hiang avait compris que cet Homme avait fait cela pour le peuple de Chine. Leurs âmes étaient souillées pas le péché, mais le sang qui avait coulé de Son corps pour eux les blanchissait, les purifiait.
Les réactions de la foule qui écoutait le « Diable étranger » avaient été variées : les uns ricanaient et se moquaient, d’autres ne voulaient pas croire ses paroles, certains lui jetaient des pierres, d’autres encore craignaient le courroux de leurs dieux si on racontait cette histoire, mais quelques-uns enfin écoutaient et désiraient en savoir davantage.
Si-Hiang s’était attardée aussi longtemps que possible, les yeux fixés sur le Diable étranger. Ce dernier, debout sur une caisse, laissait son regard errer sur ses auditeurs ; il aperçut le petit visage maigre de Si-Hiang et sourit à la fillette – un sourire aussi amical que s’il la connaissait ! Si-Hiang en avait été confuse et ravie, mais il fallait qu’elle rentre à la maison, et elle était partie en courant.

Le soir, elle avait raconté sa rencontre à sa maîtresse.
– Ce doit être un des prédicateurs de Jésus, dit cette dernière.
– Oui, oui, c’est bien ce nom-là, maîtresse. Il a parlé de l’Homme Jésus ; il a dit qu’Il vivait encore, qu’Il était ici. Maîtresse, avez-vous jamais vu cet Homme merveilleux ?
La Chinoise soupira.
– Non, mais j’ai entendu parler de Lui, et en disant ces mots, elle jeta un regard vers le coin de la pièce où son mari, qui était fort dévot, avait placé un petit autel avec le dieu de la famille et des tablettes où étaient gravés les noms de ses ancêtres.
– Lorsque j’avais votre âge, avait ajouté la Chinoise, j’ai soigné l’enfant d’une « mem » blanche qui était une chrétienne. Elle aimait Jésus comme s’Il avait été son plus cher Ami. Tu sais, Si-Hiang, Jésus est le Fils de leur Dieu.
– Ce Dieu doit être bon et bienveillant, pour avoir donné un tel Fils, remarqua Si-Hiang.
– Sans doute, car Il a envoyé ce Fils mourir pour des hommes pécheurs, et aussi pour des femmes. Il semble qu’Il aime autant les uns que les autres.
La voix du maître de la maison s’étant fait entendre, la conversation s’était brusquement arrêtée, et la maîtresse avait jeté à sa petite servante un coup d’œil avertisseur que l’enfant comprit. Le maître haïssait les Diables étrangers et le Dieu qu’ils prêchaient ; il ne fallait pas qu’il sache jamais qu’on en parlait dans sa maison.
Mais sa femme n’avait jamais oublié ce qu’elle avait appris jadis ; elle avait, pour ainsi dire, « touché le bord de son vêtement », comme jadis la femme au milieu de la foule qui se pressait autour du Seigneur Jésus ; cela n’était-il pas déjà quelque chose ?
Si-Hiang non plus n’oublia pas. Mais elle ne savait pas que Monsieur Studd – car c’était lui-même qui avait annoncé l’Evangile dans cette ville lointaine – avait prié ardemment pour elle, pour cette petite inconnue aperçue un instant, il y avait des années de cela.
Peu de temps après cette rencontre, Si-Hiang était tombée malade, et elle n’avait plus jamais revu le missionnaire. D’ailleurs son maître, contrarié d’avoir une servante inutile, la renvoya à ses parents ; sa maîtresse la soignait bien, elle était bonne pour elle, mais il avait fallu partir. Et chez elle, ses parents n’avaient pas été fâchés de la revoir, car un prétendant s’était présenté pour l’épouser ; il n’était pas bien riche, mais par contre il se contentait aussi d’une petite dot, et c’est ainsi que Si-Hiang avait épousé Sinn-Hap, le frère aîné de Jade Précieuse. Sinn-Hap avait bon cœur et ne maltraitait pas sa jeune femme, mais lorsque leur premier enfant, un garçon, mourut sitôt après sa naissance, leur peine fut grande. Si-Hiang, désolée et en pleurs, s’excusa auprès de son mari – comme si c’était sa faute ! – et lui-même, craignant que ce ne soit un châtiment des dieux, multiplia les prières, brûla des bâtons d’encens dans les temples, offrit des sacrifices aux idoles, et put se croire exaucé lorsqu’ils attendirent un second enfant. Et cette fois, ce furent deux jumeaux – deux garçons ! Mais hélas, l’un d’eux ne respira que quelques minutes, et l’autre, après avoir reposé doucement toute une journée dans les bras de sa mère, s’en alla lui aussi rejoindre ses frères, échappant à une triste vie de misère, d’ignorance et de superstition. Mais quel malheur pour les jeunes parents, pour la pauvre Si-Hiang en particulier, que toute la famille rendait responsable de ces morts successives. Sa propre mère, son mari, étaient cruels envers la pauvre petite, prétendant qu’elle était ensorcelée, que les dieux la détestaient, qu’il la poursuivaient de leur haine, et qu’il n’y avait qu’une chose à faire : la battre et la battre encore … Et Si-Hiang, désespérée, plus morte que vive, se rappelait le Diable étranger, là-bas dans la ville lointaine, et tout ce qu’il avait dit d’un Dieu d’amour qui aimait d’un même amour les hommes et les femmes ; elle pensait au sang versé pour purifier les pécheurs, elle pensait à tout cela, et jetait des regards navrés vers l’affreuse idole dressée dans un coin de la chambre.
Lorsque, pour la troisième fois, elle attendit un enfant, Si-Hiang fut à la fois heureuse et terrifiée. Que lui ferait-on si celui-là aussi allait mourir ? Par bonheur, Sinn-Hap n’aimait pas sa belle-mère ; il la soupçonnait presque d’être la cause de tant de malchance, et il décida de retourner dans sa propre famille avec sa femme. Si-Hiang était trop soumise pour formuler la moindre objection ; d’ailleurs elle aimait sa belle-mère et Jade Précieuse ; c’est pourquoi, ayant confiance en sa jeune belle-sœur, elle lui raconta toute son histoire.

Jours sombres

Des jours sombres suivirent pour les habitants de la Maison Hantée, mais dans leurs cœurs tout était lumière.
Tous les hommes âgés de la ville avaient prédit que ces Diables étrangers amèneraient des malheurs et, en apparence, c’était le cas. Il y eut d’abord une épidémie qui fit de nombreuses victimes parmi les petits enfants, et les mères, très excitées, priaient leurs idoles de chasser les étrangers hors de la contrée.
Puis une grande maison fut incendiée sans qu’on puisse savoir comment le feu avait pris. Deux misérables vagabonds, qui avaient allumé quelques débris de bois dans un hangar pour cuire leur soupe, savaient bien qui étaient les coupables, mais ils se gardèrent bien de le dire, et on accusait les locataires de la Maison Hantée.
Le soir, à la nuit tombante, des gens se rassemblaient sans bruit autour de la vieille maison et écoutaient les bruits étranges qui en sortaient. Des voix chantaient en chinois, mais non pas comme on chante en Chine ; et les paroles aussi étaient bizarres : il était question d’un Agneau et de son sang qui purifie…
– Ils préparent des charmes, murmurait-on dans l’obscurité.
– Ou bien ils invoquent leurs esprits, suggérait un autre.
– Ils vont encore faire mourir un enfant, ajoutait un troisième.
– Le prochain bébé que nous aurons ne sera qu’une misérable fille, bien sûr, disait un homme en colère.
Mais les missionnaires continuèrent leur travail avec courage. Tout près de leur pauvre logis, il y avait un terrain sur lequel subsistaient encore les fondations d’une maison détruite, et là-dessus Monsieur Studd bâtissait une grande salle. Deux ou trois misérables coolies que personne n’employait et qui mouraient de faim vinrent lui aider, et peu à peu les murs s’élevaient, ce qui excitait la curiosité de la populace. A quoi pourrait bien servir cette construction ? Les Diables y demeureraient-ils ? Ils doivent être très riches, pensait-on.
Mais les richesses de Charles Studd seront les âmes qu’il gagna à Christ, un trésor dans le ciel.
Les jeunes missionnaires avaient maintenant fait quelques connaissances – on ne pouvait pas encore les appeler des amis. Il y avait le savetier qui raccommodait leurs chaussures, et qui travaillait assis sur les marches conduisant au perron, tandis que Monsieur Studd lui parlait ; ensuite il s’en allait en répétant ce qu’il avait entendu. Il y avait le petit garçon qui tournait autour du nouveau bâtiment, qui ne jetait pas des pierres, et qui s’appelait Sinn-Tek – mais qui se tenait prudemment à distance, car il craignait d’être battu si son père découvrait le but de ses promenades.
Il y avait encore la marchande de nattes, si vieille et misérable, toute heureuse de s’asseoir un moment et de boire une tasse de thé. Elle écoutait ce que la Mem lui racontait, l’histoire d’un Sauveur qui aimait les hommes et les femmes, même pauvres, et qui était mort pour eux. Et deux ou trois autres personnes encore, mais qui ne venaient que prudemment avec un reste de crainte. Ces pauvres gens n’en étaient pas moins les promesses de la moisson.
Jade Précieuse était trop occupée à la maison pour pouvoir renouveler fréquemment ses visites à la Maison Hantée. Si-Hiang et elle étaient devenues d’intimes amies, que leur secret commun avait encore rapprochées. Lorsqu’elles étaient seules, elles parlaient des habitants de la Maison Hantée, qu’elles appelaient « les prédicateurs de Jésus ». C’est leur vrai nom, disait Si-Hiang.
Cette dernière traversait des jours d’angoisse. Si l’enfant qui allait naître était encore un fils, et qu’il meure, que lui arriverait-il à elle-même ? La pauvre petite tremblait de frayeur en songeant aux mauvais traitements dont elle serait peut-être victime. Elle ne priait plus devant le dieu familial.
– A quoi cela sert-il ? disait-elle à Jade Précieuse : ce dieu, malgré mes supplications et mes offrandes, ne m’a donné que trois fils qui sont morts.
Une pensée traversa alors l’esprit de Jade Précieuse, pensée redoutable, inouïe, dont elle n’osa pas même faire part à sa belle-sœur : si nous priions le Dieu des Diables étrangers ? – Ce Dieu qui a envoyé Son Fils mourir pour des pécheurs … qu’arriverait-il ?
La haine contre les missionnaires croissait cependant de jour en jour, et comme c’était une époque de grande sécheresse, l’opinion publique s’exaspérait.
– N’avais-je pas bien dit que ces Diables étrangers n’apporteraient que du malheur chez nous ? déclara l’Honorable Père un soir pendant le repas de famille. Vous voyez, la rivière est presque à sec, il ne pleut pas, comment le riz pourra-t-il croître, et comment aurons-nous à manger ?
Personne ne pouvait répondre à cela. Soudain Sinn-Tek leva le nez et posa une question à son Honorable Père.
– Honorable père, dit-il, les Diables étrangers sont-ils donc si puissants ?
– Mon enfant, le mal est toujours puissant. C’est la plus grande puissance qui existe, dit le père – et en vérité, il ne savait rien d’autre, et ne connaissait pas la puissance du Dieu d’amour.

Le passage du dieu

Outre la pauvre vieille colporteuse, les missionnaires avaient maintenant encore un ami : le Professeur. C’était un homme âgé, très instruit. Dans la ville, on l’appelait « l’homme de lettres », ce qui signifiait un savant, et à cause de sa sagesse et de son savoir on le respectait beaucoup.
Monsieur Studd aurait bien voulu le voir plus souvent, mais le vieillard devait montrer de la prudence, car qui sait ce qui pourrait se passer lors d’un jour d’émeute ?
Un matin, en parcourant les rues, le Professeur vit de grandes affiches placardées partout et dont le texte le remplit d’appréhension, et même d’angoisse pour ses amis, et voici pourquoi. La sécheresse avait duré si longtemps que cela tournait au désastre. Sans eau, pas de récoltes, et comment vivre sans manger ?
– C’est leur faute, ce sont eux qui en sont la cause : ces Diables étrangers ont fait venir ce malheur sur nous ; tel était l’avis général, et cela signifiait un réel danger pour la famille missionnaire, et une menace pour leur vie.
En ville, on décidait déjà de faire quelque chose pour conjurer le fléau.
Dans une localité éloignée – il fallait bien cinq jours de marche pour l’atteindre – il y avait une idole renommée, à laquelle on attribuait un pouvoir extraordinaire. Elle était horrible à voir, mais impressionnait d’autant plus ses adorateurs ; car les dieux des païens sont presque toujours affreux ; ils doivent inspirer la crainte, la terreur ; même le sourire sculpté sur leur visage a quelque chose de sinistre et de cruel.
L’idole en question était supposée capable d’amener la pluie, et aussi d’anéantir le pouvoir des étrangers. Des hommes résolurent de se rendre au temple où le dieu était gardé, d’apporter la statue dans leur district et de le placer de telle manière que le soleil tombe avec force sur sa tête : cela, sans doute, amènerait le résultat souhaité, et en même temps donnerait aux fanatiques un prétexte pour attaquer les trois missionnaires.
Les affiches qui s’étalaient sur les murs de la ville portaient, écrit en grandes lettres : « Ordre officiel ! », et cet avis ordonnait que les grilles des cours soient fermées sur le passage du dieu, et qu’au-dehors, de l’encens brûle continuellement dans des brûle-parfums. Lorsque Monsieur Studd, qui avait lu une de ces affiches, vit arriver la vieille mendiante toute tremblante et le regard angoissé, il comprit la ruse mauvaise qui se cachait sous les mots de l’ordonnance : oui, il fermerait sa grille, mais aucun encens ne brûlerait devant sa porte ; et il comprenait bien que ce serait le prétexte pour la populace d’attaquer sa maison, de la piller, et de leur faire un mauvais parti.
Ce jour-là, Sinn-Tek rentra chez lui en courant, et raconta, très excité, ce qu’il avait vu et entendu. Si-Hiang, qui l’écoutait, frissonna de terreur. Depuis quelque temps elle pensait continuellement aux missionnaires : s’ils pouvaient lui venir en aide, à elle, un jour ? Car la pauvre Si-Hiang était souvent désespérée. Si l’enfant qui allait naître mourait comme ses frères ? Et si c’était une fille ? Ce serait presque pis, en vérité, et dans l’un ou l’autre cas, que lui arriverait-il, à elle, que lui ferait-on ? Il n’était pas impossible qu’on la chasse de la maison après tant d’insuccès répétés, et elle devrait errer à l’aventure, mourir de faim, ou être dévorée par les loups qui infestaient de nuit la contrée … La vie n’avait pas été douce pour la pauvre enfant, mais ces perspectives effrayantes la terrorisaient.

Et dans sa détresse, elle avait pensé que, si le pire arrivait, si on la jetait à la porte de la maison, peut-être … peut-être que ces « prédicateurs de Jésus » auraient pitié d’elle, et la recevraient. Ils lui parleraient de ce Dieu bon ; un Dieu qui avait donné Son Fils pour des gens qui ne se souciaient pas de Lui devait être bon – et alors ceux qui L’adoraient devaient être bons eux aussi.
Avec Jade Précieuse elle parla des nouvelles apportées par Sinn-Tek. Jade Précieuse était désolée, elle aussi. Elle savait que l’on en voulait aux étrangers, et que l’arrivée de l’idole, et l’encens à brûler faisaient partie d’un complot pour tuer les missionnaires, ou tout au moins pour les chasser de la ville.
Soudain, comme un éclair, une pensée traversa l’esprit de Si-Hiang.
Leur Dieu les protégera, dit-elle.
Jade Précieuse eut l’air étonnée :
– Ils n’ont pas d’image de leur dieu, dit-elle. Car, suivant ses notions, comment pouvait-on adorer un Dieu qu’on ne voyait pas ?
– Bien sûr, ils n’ont pas des idoles, expliqua Si-Hiang ; ma maîtresse m’a dit cela autrefois, et elle le savait bien puisqu’elle avait vécu dans la maison d’un étranger. Leur Dieu est toujours tout près d’eux bien qu’ils ne le voient pas. Ma maîtresse me disait aussi que, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et les protège, ainsi le Dieu de Jésus garde les siens et les protège jusqu’à ce que le danger soit passé.
– Oh ! Femme de mon frère, dit Jade Précieuse, tout émue de cette image, comme cela doit être bon d’être protégé ainsi !
La nuit suivante, Monsieur Studd priait ardemment pour ce pauvre peuple de Chine, sans se douter que, dans une petite chambre non loin de lui, une petite Chinoise terrifiée priait Dieu elle aussi pour lui et les siens.
– Seigneur, Dieu des prédicateurs de Jésus, murmurait Si-Hiang, garde et protège les tiens.
Le jour suivant, la procession arriva sous les murs de la ville. Elle devait passer près de la Maison hantée, et les missionnaires entendaient le bruit de la foule qui approchait, les clameurs, les tamtams, le son discordant des instruments de musique chinois. Le tapage augmentait de minute en minute, et soudain une pluie de pierres, de briques, de morceaux de verre, s’abattit dans la cour de la Maison Hantée. M. Studd, se haussant sur la pointe des pieds, vit la populace se précipiter vers la petite église presque achevée et s’acharner contre elle. L’idole hideuse et grimaçante s’avançait, portée sur les épaules de quelques hommes.
M. et Mme Studd pouvaient tout craindre de cette foule excitée ; ils le savaient, mais ils savaient aussi qu’ils n’étaient pas seuls, et que, bien qu’invisible, Celui en qui ils se confiaient veillait sur eux.
Et soudain les cris et les vociférations cessèrent, un silence relatif leur avait succédé. Que s’était-il passé ? Simplement ceci. Le Professeur, ayant lu les affiches, se hâtait, à travers les rues désertes, à la rencontre de la procession. Tout en cheminant il réfléchissait et s’efforçait de comprendre. Pourquoi un homme instruit qui aurait pu jouer un rôle dans son propre pays, y acquérir des honneurs, de la fortune, était-il venu en Chine, et en plus, dans ce coin perdu de la Chine immense ?
S’il vivait dans une de nos grandes villes, pensait-il, il aurait pu avoir des amis, voire des alliés, mais ici ! Les gens sont si ignorants, ont si peu de valeur…
Le vieux Chinois était un homme bon et juste, mais il ne pouvait comprendre que pour un chrétien il n’y a pas d’âme « sans valeur », une de ces âmes pour laquelle « Christ est mort ». Il était bien décidé à faire tout son possible pour sauver les missionnaires et c’est pourquoi il allait parler à ses compatriotes. Lorsque ceux-ci le virent arriver, ils s’écartèrent respectueusement et les hurlements cessèrent ; chacun aimait et estimait le vieillard et on l’écoutait volontiers.
– Que faites-vous ici ? demanda-t-il aux meneurs de la bande.
Ceux-ci ne savaient trop que répondre et il continua :
– Vous perdez votre temps par ici ; les heures passent et si vous ne vous hâtez pas, le soleil n’éclairera plus le dieu, ses rayons ne tomberont plus sur sa tête, et alors tout sera manqué. Emmenez-le jusqu’à un endroit plus favorable, vous pourrez revenir ici plus tard », et la foule docile, moutonnière, se remit tranquillement en marche et s’éloigna. Une autre idée occupait maintenant les organisateurs de cette manifestation mesquine : il fallait trouver de l’argent pour payer la visite du dieu emprunté, car le déplacement d’une idole coûtait cher et les émeutiers se dirigèrent vers le quartier riche de la ville. La nuit suivante des scènes de pillage, de vols, de brigandage eurent lieu dans plus d’une maison, mais autour de la Maison Hantée tout était calme et paisible, et au bout de quelques jours l’ordre fut rétabli.
M. Studd répara les brèches de sa petite chapelle, et tranquillement il continua son œuvre, parlant du Sauveur à ceux qui voulaient bien l’écouter, prêchant en plein air, jour après jour. Les Orientaux résistent rarement au plaisir d’écouter une histoire, et quelle histoire merveilleuse que celle de Jésus, et de son amour ? Quel message de foi et de bonheur, pour ceux qui n’avaient connu que des détresses, la misère, le désespoir d’une vie sans lendemain !
Jade Précieuse et Sinn-Tek s’échappaient souvent de leur maison et se joignaient aux auditeurs des missionnaires ; puis ils racontaient à Si-Hiang ce qu’ils avaient vu et entendu.
« Dans leur temple, disait Sinn-Tek, ils tombent sur leurs genoux et le Tuan parle à quelqu’un qu’on ne peut voir… »
« Ah ! pensait Si-Hiang, il parle à leur Dieu… ils ne Le voient pas… mais Il est là.

Les missionnaires ne revirent plus l’idole voyageuse, mais cette journée avait attiré plus que jamais l’attention sur la Maison Hantée et peu à peu des sentiments opposés divisaient la population à son égard. La majorité des gens lui était toujours hostile et lui attribuait tous les malheurs qui survenaient ; certes il y avait toujours beaucoup d’accidents, beaucoup de maladies surtout, causés la plupart du temps par l’ignorance, la superstition et la saleté ; on les mettait tous à la charge des chrétiens ! Mais il y avait aussi une petite minorité qui était de plus en plus attirée par les missionnaires. Le Professeur faisait partie de ce petit nombre bien disposé. C’était un homme juste et réfléchi, et il se rendait bien compte que les Etrangers n’avaient que de bonnes intentions. Lorsqu’il parlait d’eux avec ses amis, il disait : « Ce ne peut être des diables… lorsqu’on les frappe ils ne rendent pas les coups ; lorsqu’on les accable d’injures ils répondent par un sourire ou par une parole aimable ». Le vieillard était considéré pour sa sagesse et sa modération ; ses concitoyens – certains d’entre eux du moins – l’écoutaient avec respect. Les très pauvres gens aussi faisaient partie de cette petite minorité ; ils avouaient que les « diables » étaient bons. Chacun voyait qu’ils étaient pauvres, mais ils étaient toujours prêts à aider de plus pauvres qu’eux ; ils partageaient leurs simples repas avec ceux qui avaient faim, ils soignaient les malades ; même les misérables lépreux, objets de dégoût, que l’on chassait à coups de pierres, étaient reçus par eux. Et puis vraiment le Dieu de ces gens devait être très puissant : Il les protégeait, cela était évident ; on ne Le voyait pas, mais Il veillait sur eux. Ainsi peu à peu les promesses de la moisson germaient et de ce sol sec et ingrat sortaient déjà quelques petites pousses.

Une trouvaille.

Quelques jours plus tard, le cri d’un nouveau-né se faisait entendre dans la maison où se trouvait Si-Hiang ; celle-ci appela Jade Précieuse qui était entrée silencieusement dans la chambre : « Mon fils, donne-moi mon fils, Jade Précieuse ».
Des larmes ruisselaient sur le visage de la jeune Chinoise ; elle ramassa dans un coin un petit paquet enveloppé de chiffons et le mit dans les bras de sa belle-sœur.
« Si-Hiang, murmura Jade Précieuse doucement, c’est une fille, et elle a été marquée par un mauvais esprit’.
Sur une joue et un œil du pauvre petit être s’étalait une tâche rouge, marque qui ne s’effacerait jamais, parce qu’elle était de naissance, et pour des Chinois superstitieux, c’était un signe de malheur et un objet d’horreur ; les femmes qui, un moment auparavant avaient entouré Si-Hiang, avaient fui lorsqu’elles s’étaient aperçues de la « malédiction » du malheureux bébé. Mais Si-Hiang serra sa fille sur son cœur et pendant quelques heures fut heureuse avec son enfant dans ses bras ; puis elle s’endormit, vaincue par l’émotion et la faiblesse, car personne ne lui apportait aucune nourriture.
Le lendemain matin, lorsqu’elle s’éveilla, elle vit Jade Précieuse debout près de son lit, un bol de thé fumant dans les mains. Jade Précieuse regardait sa belle-sœur avec compassion.
– Ma fille : où est ma fille ? demandait Si-Hiang, elle était là auprès de moi lorsque je me suis endormie.
– Ils l’ont emportée, répondit Jade Précieuse.
– Où ? Dis-moi où ? Oh ! Pas à la rivière ?
– Non, pas à la rivière.
– Où alors ? Dis-moi vite.
Et Jade Précieuse murmura : « A la pagode ».
Alors Si-Hiang, désespérée, se rejeta en arrière et ferma les yeux.

Ce même soir, M. Studd alla faire une visite en ville, et s’en revenait chez lui par un beau clair de lune. Son chemin longeait la rivière, sur les bords de laquelle s’élevait la pagode sacrée. La haute tour à sept étages se détachait sur le ciel sombre, et M. Studd s’arrêta un instant pour admirer ce spectacle. Chaque étage était recouvert d’un toit dont les quatre angles se relevaient en une courbe gracieuse, des clochettes suspendues aux quatre coins tintaient doucement dans la brise du soir, et la lune éclairait les merveilleuses sculptures qui décoraient les murs extérieurs.
« Quelle beauté, songeait le missionnaire, et comme cette musique est exquise, mais ce pauvre pays sans Christ n’a que crainte et superstition dans sa foi ».
Soudain, comme il allait continuer sa route, il entendit un faible bruit, comme une plainte pitoyable. Au rez-de-chaussée de la pagode se trouvait une petite salle d’où semblaient partir les gémissements. M. Studd y pénétra en se courbant. Il y faisait très sombre et l’odeur était atroce. Quelqu’un pleurait là par terre, quelqu’un de très jeune, de très faible. M. Studd s’avançait avec précautions, ne sachant où il marchait, lorsque son pied rencontra un obstacle ; se baissant, il ramassa un petit corps tout nu, et à la clarté de la lune il vit une petite fille avec une vilaine tache rouge sur la figure, une pauvre petite Chinoise, abandonnée là pour périr. A ce moment précis un long hurlement se fit entendre et le missionnaire vit un loup, qui rôdait autour de la pagode, s’enfuir vers la rivière.
Le cœur de M. Studd se remplit de pitié, de tristesse et d’horreur, car il comprit de suite ce qui s’était passé : la pauvre enfant avait été exposée là pour qu’une bête sauvage en fasse sa proie ; la salle basse de la pagode, où l’on pénétrait sans peine, était destinée à ce lugubre emploi et on ne l’utilisait que trop souvent, hélas !
Enveloppant sa trouvaille dans son manteau, M. Studd partit à la course vers sa demeure et arriva chez lui tout haletant.
« Scilla, dit-il à sa femme, Dieu nous a envoyé un cadeau… une chère petite Chinoise ».
Pauvre Si-Hiang, désespérée, attendant avec angoisse l’arrivée de son mari qui allait décider de son sort, quelle joie elle aurait eue si elle avait vu l’accueil qu’on faisait à son enfant ! Celle-ci fut baignée, nourrie, vêtue et tendrement couchée dans le berceau que Mme Studd avait préparé pour le bébé qu’ils attendaient eux-mêmes.
« Il va sans dire que nous la garderons », dit-elle.
Son mari lui sourit.
« Naturellement », approuva-t-il.

Si-Hiang était bien faible et se sentait malade. Jour après jour elle restait couchée sur son lit, dans une attente terrifiée de la venue de son mari. Sa belle-mère ne venait pas près d’elle. En fait, l’Honorable Mère était meilleure que la propre mère de Si-Hiang, mais il lui semblait qu’une belle-fille dont les trois petits garçons n’avaient pas vécu, et dont la fille avait été marquée par les mauvais esprits, méritait un juste châtiment.
C’était l’Honorable Mère elle-même qui avait porté le bébé à la pagode, en se cachant pour que personne ne voie la malédiction sur le pauvre petit visage ….- C’est sans doute la faute des diables étrangers, pensait-elle, mais il ne lui venait pas à l’idée de plaindre sa belle-fille. Enfin, Sin-Hap allait bientôt arriver, et on verrait alors ce qu’il faudrait faire de sa misérable épouse.
Quelques jours plus tard, Jade Précieuse, qui avait bon cœur, entra dans la chambre de Si-Hiang. Elle lui apportait un bol de riz, qu’elle arrivait à soustraire des yeux de ses parents, comme elle le faisait chaque jour – et ce n’était encore que les restes du fond de la marmite.
– Si-Hiang, murmura-t-elle tout bas, Frère Aîné va bientôt revenir.
Si-Hiang ne répondit pas, son cœur battait violemment, dans une terreur inexprimable.

La fuite

La maison était silencieuse, les femmes et les enfants, Jade Précieuse elle-même, étaient tous couchés et endormis. Les hommes étaient allés en ville comme d’habitude passer la soirée dans les salles de jeu, et l’Oncle numéro Trois avait été à la fumerie d’opium où il fumait une pipe après l’autre jusqu’à ce qu’il tombe hébété et inconscient.
Si-Hiang s’assit sur son lit. Elle se sentait faible, affamée, malade, mais il fallait qu’elle parte. Tout dormait autour d’elle, tandis qu’elle traversait la chambre en chancelant, et ouvrait la porte de la rue. La nuit était douce et étoilée, mais la pauvre jeune femme avait été confinée depuis si longtemps dans une chambre fermée que cette bouffée d’air pur la fit presque s’évanouir. Elle traversa la cour, et se trouva sur la route.
Si-Hiang allait à la Maison Hantée, elle allait se mettre sous la protection des « Prédicateurs de Jésus ». Pour y arriver, elle devait passer près de la pagode, si belle extérieurement et pourtant sinistre, et elle frissonna, détournant la tête, songeant à sa pauvre petite fille qu’elle croyait bien morte. Arrivée devant la Maison Hantée, elle trouva la grille de la cour ouverte ; tout était silencieux à l’intérieur ; personne ne répondit lorsqu’elle frappa à la porte, qu’elle finit par ouvrir. Personne dans la salle vide : la literie, les nattes, que Jade Précieuse lui avait décrites, avaient disparu, et Si-Hiang comprit tout en un éclair : les missionnaires étaient partis !
La pauvre enfant se laissa tomber par terre. L’épuisement, la déception, la terreur l’accablaient. « On les a chassés » dit-elle tout haut ; est-ce qu’après tout les dieux de la Chine avaient été plus puissants que leur Jésus ? Et dans l’amertume de sa déception, elle éclata en sanglots. Mais il n’y avait personne pour la consoler, et elle finit par s’endormir de fatigue. A son réveil, elle eut quelque peine à se souvenir de ce qui s’était passé, puis peu à peu elle réalisa toute l’horreur de sa situation. Que faire ? Où aller, maintenant que son espoir avait été déçu ? Il fallait se cacher, il fallait manger … Elle se décida à aller de l’autre côté de la ville, où elle pourrait peut-être trouver quelque travail. Une miche de pain, oubliée dans un coin, et à demi-grignotée par les rats, fut tout son déjeuner ce jour-là.
Mais où se trouvaient les missionnaires ? – Dieu avait répondu à leurs prières, et depuis quelque temps ils étaient installés dans un autre quartier de la ville, et habitaient une grande maison, moins primitive que la Maison Hantée. Et un grand bonheur leur était advenu : une petite fille, accueillie avec joie et reconnaissance. Ils pouvaient témoigner ainsi qu’une fille était aussi bienvenue qu’un fils. Et des années plus tard, alors que quatre fillettes égayaient leur foyer, Monsieur Studd disait : – Si Dieu ne m’a donné que des filles, c’était sans doute à dessein, afin de montrer à ces pauvres Chinois que les filles ont autant de valeur que les garçons.
Quelques amis missionnaires s’étaient joints aux premiers pionniers, et peu à peu une petite congrégation chrétienne était sortie du paganisme et suivait l’enseignement des missionnaires, à tel point qu’on entrevoyait le moment où la petite chapelle près de la Maison Hantée serait trop exigüe.
Le jour où Si-Hiang avait trouvé vide leur ancienne demeure, Monsieur et Madame Studd et leurs amis étaient allés en ville pour une de leurs réunions habituelles en plein air. La petite Grace Studd et la pauvre petite Chinoise sauvée de l’affreuse pagode dormaient paisiblement côte à côte, dans leurs deux petits berceaux, sous un arbre, dans la cour de la maison.

Si-Hiang s’était mise en route, toute faible et épuisée qu’elle ait été, et se traînait le long des rues, à-demi morte de faim et de fatigue. Elle disputa un morceau de viande avariée à un chien vagabond et réussit à s’en emparer ; plus loin, elle vola un fruit à l’étalage d’une boutique, mais la marchande l’aperçut et la chassa avec des injures. Plus loin encore, des gamins lui jetèrent des pierres ; et chaque fois elle reprenait son chemin, plus chancelante. Elle se rendait compte maintenant qu’elle n’aurait jamais la force de travailler : qui voudrait l’engager ? – mais elle allait devant elle, sans but et sans espoir. Soudain elle arriva devant une grille ; elle jeta un coup d’œil entre les barreaux. Tout semblait calme et tranquille dans cette cour, et elle s’y glissa pour se reposer un moment à l’abri. Sous un arbre de la cour, il y avait deux espèces de caisses en bois, et de l’une d’elles sortaient des cris étranges.
Si-Hiang, curieuse, s’approcha doucement. La petite Grace Studd, toute rose et blonde, gigotant des bras et des jambes, s’époumonait pour réclamer son repas ! Si-Hiang se pencha vers elle, lui murmura doucement quelques mots, et le bébé se calma et lui sourit. Alors, de l’autre boîte sortit un gémissement plaintif : quoi, deux enfants ? Et dans le second berceau, que vit-elle ? – Une petite figure d’un jaune d’ivoire, marquée sur la joue d’une tache rouge … sa propre fille ! Tout tourna autour de Si-Hiang et, poussant un cri, elle tomba évanouie auprès des deux enfants.
A ce moment même, les missionnaires rentraient de la ville. Monsieur Studd, le premier, vit la forme sombre allongée sur le sol à côté des berceaux.
-Tiens, qui est venu nous voir ? dit-il. Madame Studd se hâta, angoissée : on volait parfois des enfants, et il y avait, encore – il y aurait toujours – des gens hostiles dans ce malheureux pays. Mais Monsieur Studd, penché sur Si-Hiang évanouie, dit :
– C’est une jeune femme ; non, elle n’est pas morte, mais elle a l’air bien mal, pauvre enfant – et ensemble ils la transportèrent sur un lit, réussirent à lui faire avaler quelques gorgées de lait, et lui prodiguèrent tous les soins nécessaires. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’elle ouvrit les yeux, les fixa sur les visages anxieux penchés vers elle, et murmura quelques mots.
– Que dit-elle ? demanda quelqu’un.
– Elle réclame son enfant, dit Madame Studd. Pauvre petite, son enfant est mort, sans doute, ou bien on le lui a pris. Apportons-lui notre Petite Fille numéro Deux … c’était le nom qu’ils avaient donné au pauvre bébé, en attendant qu’elle soit baptisée. Les missionnaires avaient espéré que, peut-être, une Chinoise chrétienne adopterait la petite – car qui, sinon une chrétienne, voudrait se charger d’une fille ? Et si personne n’en voulait, eh bien, ils l’élèveraient avec leur petite Grace.
Un moment plus tard, Si-Hiang, son bébé sur son cœur, s’endormait d’un profond sommeil. Lorsqu’elle se réveilla, elle vit le doux visage souriant de Madame Studd penché sur le sien. Elle n’avait pas peur, oh non ! Elle se sentait à l’abri, au chaud, en sécurité, et son enfant était dans ses bras ! Elle sourit timidement, et lorsqu’elle fut en état de parler, elle conta toute sa lamentable histoire : ses petits garçons morts l’un après l’autre, sa fille abandonnée aux bêtes sauvages ; quant à son mari … elle avait les yeux pleins d’angoisse en parlant de lui …
– Oh, Honorable Mem, supplia-t-elle, ne me chassez pas. Je travaillerai pour vous. Je sais faire la cuisine, la lessive, surveiller les enfants. Gardez-moi, je vous en prie. Madame Studd serra la petite main qui se tendait vers elle.
– Ne craignez rien, mon enfant. Vous resterez chez nous.
Au bout d’un moment Si-Hiang posa une question
– Honorable Mem, votre enfant est bien une fille ? Dans ce cas, votre mari n’est-il pas très en colère contre vous ?
– Oui, nous avons une petite fille, et mon mari en est aussi heureux que moi. Dieu aime autant cette petite fille que si elle avait été un garçon. Et si Dieu nous envoie d’autres filles, nous Le louerons et Le remercierons aussi.
Si-Hiang regardait la jeune femme sans comprendre.
– Dormez maintenant, reposez-vous, aimez votre enfant. Lorsque vous serez plus forte, nous vous parlerons du Seigneur Jésus qui vous aime tant, Si-Hiang. C’est Lui qui vous a conduite ici.
– Oui, Honorable Mem, je crois que c’est Lui, car je ne savais pas le chemin.
Le soir, Si-Hiang endormie, les missionnaires parlèrent d’elle et de son enfant. Monsieur Studd dit, plein de pitié :
– Comme elle a l’air malade et fragile. Et cette marque sur cette pauvre petite …
Dans une prière fervente, le serviteur de Dieu demanda que le sang de Christ lave cette petite âme païenne de toute tache, et que la marque sur son visage lui rappelle toujours que Jésus a effacé toutes les traces de nos péchés.

Retour de Sinn-Hap

Sinn-Hap revenait chez ses parents. Il marchait lentement, tête basse, car il était accablé par des soucis.
Son Honorable Mère lui avait fait savoir ce qui s’était passé. Une fois de plus, sa misérable femme l’avait déçu en lui donnant une fille. Et cela n’était pas même le tracas le plus grand. Sinn-Hap était pauvre : durant les derniers mois, il avait dépensé jusqu’à son dernier sou pour que le ciel lui accorde un fils. Mais les dieux étaient avides, et Sinn-Hap s’était lourdement endetté pour payer les offrandes, l’encens, les prières … Si celles-ci avaient été exaucées, il aurait volontiers travaillé jusqu’au bout de ses forces, mais maintenant …
Le jeune homme n’était pas pressé de voir son Honorable Mère. Il se doutait bien qu’elle l’engagerait à renvoyer Si-Hiang ; elle insisterait même et, en bon fils chinois, soumis et obéissant, il savait qu’il finirait par céder. Non pas qu’il ait beaucoup tenu à sa femme, bien qu’il l’ait trouvée douce et docile, mais que ferait-il sans quelqu’un pour lui cuire son riz, lui raccommoder ses vêtements, nettoyer sa maison ? Si-Hiang s’entendait à tous ces travaux.
Et avec cette terrible dette, je n’ai plus d’argent pour acheter une nouvelle femme, pensa-t-il. Il aurait mieux valu qu’elle meure.
Tout à coup, une voix amie le tira de ses sombres réflexions :
– Bonjour, Sinn-Hap !
Levant les yeux, il vit devant lui son ancien camarade d’enfance Fan-Tu.
– Comme je suis content de te revoir, dit Fan-Tu. J’ai des tas de choses à te dire. Tu arrives au bon moment. Es-tu pressé d’aller saluer tes Honorables Parents ?
Non, certes, Sinn-Hap n’en avait nulle hâte, et serait content de différer l’entrevue redoutée.
– J’ai bien le temps, répondit-il.
Regardant son ami avec plus d’attention, il le trouva changé ; qu’y avait-t-il ? Il semblait différent, comme plein de joie intérieure. S’était-il marié ? Avait-il un fils ? Mais non, Sinn-Hap l’aurait certainement appris. Fan-Tu se rapprocha de lui.
– As-tu entendu parler des prédicateurs de Jésus ? demanda-t-il.
– Bien sûr – et une espèce de colère froide remplit le cœur du jeune homme. Ne serait-ce pas ces Diables étrangers qui auraient jeté un sort à sa femme et qui auraient amené toutes ces misères ? – J’en ai entendu parler.
– Ils sont ici, tu sais ?
– Oui, je sais.
– Ils vont tenir une réunion tout à l’heure, sur la place du marché ; j’y vais justement et, Sinn-Hap, j’aimerais que tu y viennes avec moi.
– Non, non, dit Sinn-Hap ; mais au fond, il était très curieux de voir ces gens qui possédaient une telle puissance ; et Fan-Tu remarqua son hésitation.
– Viens, supplia-t-il ; oh ! mon Frère, je suis si heureux. Il faut que je te raconte. J’ai appris à connaître leur Dieu, qui n’est pas comme les dieux de la Chine ; un Dieu bon et compatissant, plein d’amour. Sinn-Hap, peux-tu croire cela ? Ce Dieu n’avait qu’un Fils, et Il L’a sacrifié pour des hommes pécheurs.
– Mais pourquoi ? demanda Sinn-Hap, qui trouvait que cela était une vraie folie.
– Parce qu’Il nous a aimés ; oui, tous les hommes, et les femmes aussi. Il est plein d’amour ; il n’y a plus aucune crainte à avoir. Viens avec moi, mon Frère, afin que toi aussi tu entendes les heureuses nouvelles.
Et prenant son ami par le bras, Fan-Tu l’entraîna vers la place du marché. Une foule y était déjà rassemblée, et à son grand étonnement, Sinn-Hap y trouva des visages connus : le Professeur avec sa vieille femme, quelques autres personnes aussi.
Monsieur Studd racontait avec simplicité la merveilleuse histoire de l’amour de Dieu qui a tant aimé le monde qu’Il a donné Son Fils unique, et regardant autour de lui, il voyait, sur toutes les figures attentives ou hostiles, les marques de la misère, du vice, de la crainte. Sinn-Hap écoutait avidement : jamais il n’avait imaginé une chose pareille, et soudain le jeune homme se vit tel qu’il était, un pauvre pécheur, et il vit Jésus tel qu’Il est, plein de grâce et d’amour. Se couvrant le visage de ses mains tremblantes, il rencontra vraiment son Sauveur, comme s’il Le connaissait depuis longtemps.
La réunion terminée, il alla s’asseoir dans un coin désert, et réfléchit longuement à ce qui venait de se passer, à cette révolution dans son âme, à la joie qui l’inondait, puis il se leva et se dirigea rapidement vers la maison paternelle.

C’était l’heure du repas. La famille était réunie autour du plat de riz lorsque Sinn-Hap ouvrit la porte. L’Honorable Mère poussa un cri de joie en voyant son fils chéri – mais qu’avait-il ? Elle le reconnaissait à peine ; il avait l’air si heureux … et pourtant il revenait pour n’apprendre que des choses tristes. Cette joie que la mère voyait sur ce jeune visage, qu’était-ce ? Et les premiers mots de Sinn-Hap furent un vrai choc :
– Honorable Mère, où est Si-Hiang, ma femme ?
Cette question incroyable frappa de stupeur la mère de Sinn-Hap ; elle se lança dans des explications confuses :
– Cette misérable créature, cette femme de rien, eh bien ! Elle est partie … quant à son enfant, une fille sans aucune valeur, il y a longtemps sans doute que les bêtes sauvages l’ont dévorée … et cela vaut mieux. Tu n’auras, mon fils, qu’à te chercher une autre femme. …
Sinn-Hap ne savait que répondre. La crainte de son créancier était bien forte : il pourrait, un jour, le jeter en prison.
– Mange ton riz, dit l’Honorable Père, et Sinn-Hap, soumis comme l’est tout fils chinois, se mit à table sans ajouter un mot.
Sinn-Tek et Jade précieuse, les yeux grands ouverts, l’observaient avec attention. Jade Précieuse pensait : il n’est pas fâché contre sa femme puisqu’il désire la retrouver. Qu’est-ce qui a bien pu lui arriver ? Quant à Sinn-Tek, il était complètement ébahi.
Après le repas, Sinn-Hap s’inclina devant son père et lui dit :
– Honorable Père, j’ai rencontré mon ami Fan-Tu et je désire aller lui faire une visite.
L’Honorable Père se sentit flatté : Fan-Tu était le fils d’un riche marchand, et son amitié pouvait être utile.
– Va, mon fils, et oublie ta misérable femme. Elle doit être morte à l’heure qu’il est, et c’est ce qui pouvait arriver de plus heureux.
L’Honorable Père n’était pas un homme méchant mais, comme ses compatriotes d’alors, il estimait qu’une femme était peu de chose.
Sinn-Hap désirait voir son ami, lui raconter les choses étranges et merveilleuses qu’il venait de vivre, lui demander conseil aussi.
Il le rencontra dans la rue.
– Quelle heureuse rencontre, s’écria Fan-Tu ; j’allais justement te chercher. J’aimerais que tu viennes à la chapelle avec moi, j’y vais maintenant.
Sinn-Hap hésita un instant : aller là-bas avec son ami, il en avait grande envie, mais il avait peur encore. Il ne se faisait pas d’illusions sur l’accueil que feraient ses parents au désir qu’il avait de se joindre aux « prédicateurs de Jésus » : devenir un chrétien était pour eux une affreuse disgrâce, et cela signifiait pour lui la persécution, le reniement des siens …
Fan-Tu le regardait avec compassion.
– Mon frère, dit-il, ce que Jésus nous donne lorsque nous Le suivons est mille fois meilleur que ce que nous abandonnons pour Lui. Mais moi, je suis favorisé, car mon Honorable Père a reçu lui aussi les Paroles de Vie, et je vois que bientôt tous les miens se tourneront vers le Seigneur Jésus, et l’aimeront comme j’ai appris à L’aimer.
Sinn-Hap suivit son compagnon, et en chemin, lui ouvrit son cœur, lui raconta toutes ses difficultés, ses dettes, sa femme disparue, ses malheurs avec ses enfants ; que faire ? dit-il en terminant.
– Dieu nous aidera. Il nous dirigera, et nous pourrons parler aux missionnaires.
Ce soir-là, après la réunion, Sinn-Hap n’avait plus que de la joie dans le cœur : soucis, tracas, chagrins, tout était oublié ; il avait trouvé son Sauveur, qui l’avait cherché et attiré à Lui.
– Viens chez moi si tu as des difficultés, lui dit Fan-Tu lorsqu’ils se séparèrent, et cela signifiait : – Ma maison sera la tienne si ton Honorable Famille te jette à la porte.

La maison était silencieuse lorsque Sinn-Hap rentra chez lui ; et il se glissa sans bruit dans le grand lit qu’il partageait avec ses jeunes frères. Mais une petite tête sortit de la couverture et une voix murmura : – Frère Aîné ! C’était Sinn-Tek.
– Pourquoi n’es-tu pas endormi, jeune Frère ?
– Je viens de me coucher, Sinn-Hap … Je t’ai vu !
– Tu m’as vu ? Où ça ?
– Je t’ai vu ; Jade Précieuse et moi, nous y étions aussi, à la chapelle. Nous y allons souvent.
Sinn-Hap, stupéfait, regarda son frère.
– Tu y vas souvent … à la chapelle ?
– Oui. Jade Précieuse et moi, nous avions parlé aux Mems, à celles qui ont des cheveux étranges …
– Notre Honorable Père le sait-il ? demanda tout doucement Sinn-Hap.
– Non, oh ! Non. Il serait furieux. Il déteste les prédicateurs de Jésus, il dit que ce sont des diables. Il dit – et là le jeune garçon baissa la voix et murmura – il dit que c’est à cause d’eux que ton enfant était une fille et avait une marque maudite sur la figure.
Sinn-Hap ne savait rien de tout cela.
– Une marque maudite, répéta-t-il.
– Oui, comme une tache de sang sur le visage du bébé.
On entendit les hommes rentrer. Sinn-Hap fit signe à son jeune frère de se tenir tranquille, et lui-même, ramassant la couverture piquée sur sa tête, demeura immobile – mais des pensées par milliers tourbillonnaient dans sa tête. Une tache de sang … cela avait causé la mort de son enfant, mais le précieux sang de Christ lui avait apporté la vie. Malgré toute sa misère, une grande joie remplissait son cœur de lumière.

Sinn-Hap se leva à l’aube, sortit dans la cour et s’assit dans un coin. Il sentait qu’une force nouvelle était en lui, un grand courage, et humblement il se mit à genoux et, comme la lumière de ce clair matin annonçait une nouvelle journée, Sinn-Hap commença une nouvelle vie.
A ce moment précis, Jade Précieuse sortit dans la cour et le vit agenouillé. Elle courut à lui. Jade Précieuse aimait tendrement son frère aîné. Sinn-Tek était son ami, son camarade, son compagnon, les autres garçons et Joyeux Matin n’étaient que des enfants, mais elle admirait Sinn-Hap. Et maintenant il était là, à genoux. Il avait du chagrin, c’était bien sûr ; peut-être priait-il son dieu de lui envoyer un fils ? Mais lorsqu’elle fut près de lui, elle s’arrêta, interdite. Son visage n’était pas triste, bien au contraire : il rayonnait. Il sourit à sa jeune sœur, et comme en réponse à son regard interrogateur, il lui dit :
– Sœur Aînée, je suis très, très heureux.
– Pourquoi, Frère Aîné, demanda-t-elle doucement, car en vérité il ne lui semblait pas que le sort de Sinn-Hap soit très enviable, sans femme, sans enfant et sans argent.
– Viens là, à côté de moi, Jade Précieuse. J’ai trouvé Jésus, le Sauveur du monde, et je suis si heureux. Mon cœur est plein de lumière, comme la lumière du soleil le matin.
Et il essaya de lui raconter son expérience, sa rencontre avec un Dieu d’amour, un Ami, si différent de leur dieu à la fois inconnu et terrible.
Lorsqu’il eut terminé, Jade Précieuse dit doucement :
– Je sais.
– Toi aussi, tu sais ? Comment cela ? demanda-t-il, surpris.
– Je sais qu’Il est bon et puissant et que ceux qui L’aiment ont la paix du cœur.
Et la petite Chinoise poussa un soupir. Oui, elle avait vu Jésus mais, pour ainsi dire, de loin.
– Jade Précieuse, dit son frère, est-Il aussi ton Sauveur ?
– Je le voudrais bien, mais je n’ose pas …
Sinn-Hap se tut. Dans sa joie nouvelle, il avait presque oublié le prix qu’il aurait certainement à payer, et oserait-il, lui aussi ?
Jade Précieuse lui raconta alors comment Sinn-Tek et elle assistaient parfois aux réunions à la chapelle ; elle lui parla de ses rares entretiens avec les missionnaires, et de ses visites à la Maison Hantée.
– S’ils y demeuraient encore, ajouta-t-elle, je pourrais les revoir, leur demander … Mais ils sont partis ; ils demeurent maintenant dans une grande maison près de la ville. Sinn-Tek a découvert cela, et si j’allais là-bas, quelqu’un pourrait me voir et le raconter à mes Honorables Parents. Oh ! Frère Aîné, tous, notre Père, notre Grand-Père, nos Oncles, haïssent les Diables étrangers. Ils voudraient les chasser, les tuer s’ils le pouvaient. Sinn-Hap, s’ils savaient que toi aussi …
Sinn-Hap ne répondit pas tout d’abord. Il savait que la colère, la persécution, la mort peut-être, l’attendaient. Puis il dit :
– Jade Précieuse, Jésus est tout pour moi !
– Vas-tu le dire à nos Honorables Parents ?
– Oui, bientôt ; il faut que je réfléchisse encore comment je le leur dirai. Mais, Sœur Aînée, parle-moi de ma femme.
– Elle est partie, elle s’est sauvée, Elle a eu trop peur lorsqu’elle a su que tu allais arriver.
– J’aimerais la retrouver. Tu ne sais pas où elle peut être ?
– Je n’en ai pas la moindre idée. Il y a déjà longtemps de cela. Mais tu ne pourrais pas la ramener à la maison. Notre Honorable Mère ne le permettrait jamais.
– Peut-être, mais il faut que je la trouve.
– Elle est sans doute morte. Son enfant est morte.
– En es-tu sûre ?
– On avait déposé la petite dans la pagode, pour que les bêtes sauvages l’emportent. L’Honorable Mère m’a dit un jour d’aller voir … J’y suis allée, il n’y avait personne. Mais il y a beaucoup de loups qui rôdent là autour, Sinn-Hap ! – Voilà notre Mère qui m’appelle. Il faut que j’aille vers elle.
– Garde mon secret quelques jours encore, dit son frère. Puis ils rentrèrent dans la maison.
L’Honorable Mère sourit à son fils. Elle l’aimait tendrement, son premier-né, son orgueil ! La famille – c’est-à-dire, les hommes, se mirent à table pour manger le riz – car les femmes les servaient. Après le repas, Sinn-Hap sortit pour aller voir son ami Fan-Tu.
Celui-ci était très occupé dans le grand magasin de son père.
– Reviens dans un moment, dit-il à son visiteur ; puis il ajouta à voix basse : Il y a une réunion sur la place du marché ; si tu y vas, je tâcherai de te rejoindre.
Sinn-Hap désirait aller à cette réunion et n’avait nulle envie de rentrer chez lui. Ce serait si difficile de ne pas se trahir, de tenir bon …Fan-Tu pourra m’aider, pensait-il tout en marchant, perdu dans ses pensées.
Soudain, il se sentit tiré par la manche de sa veste ; et se retournant, il vit le visage bouleversé de Jade Précieuse.
– Frère Aîné, oh ! Frère Aîné, et elle éclata en sanglots.
Une demi-heure plus tôt, la maison avait été comme secouée par un ouragan. Voici ce qui s’était passé.
L’Honorable Mère, Jade Précieuse et sa petite sœur étaient occupées au ménage, lorsque les hommes de la famille, l’Honorable Père, le Grand-Père et deux Oncles s’étaient précipités dans la salle. De leurs petits yeux noirs ils regardaient fixement, leurs mains tremblaient, ils étaient au comble de l’agitation.
– Où est Sinn-Hap ? crièrent-ils tous ensemble.
L’Honorable Mère, atterrée, chancela et se retint à un meuble.
– Je ne sais pas, Honorable Mari ; il est allé voir son ami Fan-Tu, c’est du moins ce qu’il a dit.
– Femme, ton fils nous a déshonorés et nous a mis dans un grand danger. Ton fils s’est joint aux Diables étrangers !
A cette nouvelle terrifiante, l’Honorable Mère poussa un cri de terreur : – Non, non, ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai !
– C’est vrai. C’est la rumeur de toute la ville. Mon fils, mon fils Aîné a été non seulement sur la place du marché, où ces démons débitent leurs paroles magiques, mais dans leur temple et il a adoré avec eux. Mon ami l’a vu …
L’Honorable Père étouffait presque de colère. L’Honorable Mère, pour excuser son enfant bien-aimé, cherchait un coupable :
– C’est la faute de cette misérable Si-Hiang. Elle est possédée, elle est cause de tout, et la pauvre femme se précipita dans le coin où se trouvait l’autel familial, où elle se prosterna devant le dieu, avec des prières et des supplications. Le visage de pierre de l’affreuse idole semblait ricaner.
– Voyez, voyez, le dieu est en colère ; oh ! Que va-t-il encore arriver ? Mais le visage de l’Honorable Père était encore plus sinistre que celui de l’idole.
– Je tuerai mon fils, dit-il, et l’Honorable Mère éclata en nouveaux gémissements, car elle savait que son mari avait réellement l’intention de faire cela.

Jours terribles

Jade Précieuse vit l’expression féroce de son père, et le cœur lui manqua. Elle se glissa sans bruit hors de la chambre, hors de la cour, et se mit à courir de toutes ses forces le long de la rue ; il fallait trouver Sinn-Hap, et avertir Fan-Tu qui pourrait peut-être intervenir. Car il ne fallait pas que Sinn-Hap rentre à la maison sans être prévenu du danger : l’Honorable Père portait toujours sur lui, caché sous sa jaquette, un grand couteau pour se défendre le soir contre des assaillants éventuels ; … s’il allait l’employer contre son fils ?
Et soudain la petite Chinoise eut la conviction profonde que seul le Dieu des chrétiens était assez bon, assez puissant pour l’aider. Tout en courant, Jade Précieuse offrit à Dieu sa première prière : « Jésus, toi qui es bon, je t’en prie, je t’en supplie, fais-moi trouver mon frère ! », et la réponse ne se fit pas attendre. Jade Précieuse vit le jeune homme qui s’approchait. C’est alors qu’elle l’avait saisi par sa manche, et arrêté.
– Qu’y a-t-il, Sœur Aînée, pourquoi pleures-tu ? dit-il affectueusement, et la pauvre enfant lui raconta entre deux sanglots les terribles nouvelles.
– Ne va pas à la maison, ils te tueront … ou du moins, demande à Fan-Tu de t’accompagner, il te protégera …
Mais Sinn-Hap secoua la tête ; c’était lui qui devait livrer cette bataille, et il savait Qui serait avec lui. Il avait espéré pouvoir parler tranquillement à ses parents ; il se doutait bien qu’ils seraient terriblement en colère, mais il croyait pouvoir compter sur leur tendresse … et maintenant il fallait prendre conscience que leur frayeur et leur rage seraient plus fortes que leur affection.
– Chère petite Sœur Aînée, n’aie pas peur. Dieu, à qui j’appartiens désormais, Lui m’aidera. Il sera avec moi. Rentre à la maison, ne dis pas que tu m’as cherché, on pourrait te le reprocher. Va en avant, je vais te suivre.
Le cœur bouleversé d’appréhension, Jade Précieuse obéit docilement. Elle n’avait pas été bien loin lorsqu’elle rencontra Sinn-Tek, qui tremblait de tous ses membres.
– Oh ! Jade Précieuse dit-il, je cherche Sinn-Hap ; l’Honorable Père m’a chargé de le trouver et de le ramener, mais ils l’attendent, ils sont furieux contre lui. Pourquoi, le sais-tu ?
– Oui, ils ont appris qu’il veut suivre Jésus, et aller chez les missionnaires.
– Oh ! Oh ! Gémit le jeune garçon, ils vont le tuer !
Lorsqu’ils rentrèrent à la maison, ils trouvèrent toute la famille assemblée, même les enfants réunis dans un coin, effrayés sans savoir pourquoi.
– Honorable Père, dit Sinn-Tek, Sinn-Hap arrive.
– Où était-il ? Où l’as-tu trouvé ?
– Dans la rue, près d’ici …
Un instant plus tard la porte s’ouvrit, et Sinn-Hap entra. Il s’arrêta sur le seuil et s’inclina profondément devant la famille assemblée. Son visage était calme, tout illuminé par la paix de son âme. Son père lui demanda :
– Est-ce vrai que tu as été chez les Diables étrangers ?
– Oui, Honorable Père, j’ai été avec les prédicateurs de Jésus. Ils m’ont appris que Jésus est le Fils du seul vrai Dieu ; dorénavant Il est mon Dieu, et je le suivrai jusqu’à la mort !
Un grand silence accueillit d’abord cette déclaration. Sinn-Hap avait parlé calmement et poliment, mais on sentait dans sa voix une résolution inflexible. Sinn-Tek se rapprocha de Jade Précieuse, et dans une émotion indescriptible, les deux enfants s’étreignirent ; l’Honorable Mère elle-même était trop effrayée pour parler.
Et soudain les cinq hommes de la famille, le vieux – le si vieux Grand-Père, l’Honorable Père, les trois oncles, même l’oncle numéro Trois – cette pauvre misérable épave de l’opium – se jetèrent tous ensemble sur Sinn-Hap. Celui-ci s’y attendait, mais il fit face d’un cœur ferme et courageux …
Un moment plus tard, l’Honorable Père jetait le corps ensanglanté et brisé de Sinn-Hap hors de la cour, dans la rue, puis tous les hommes partirent, chacun de son côté.
Dans la maison, ce n’était que pleurs et gémissements. L’Honorable Mère sanglotait comme si son cœur allait se briser : Sinn-Hap, son enfant bien-aimé, le voir assassiné sous ses yeux … Les jeunes enfants hurlaient de terreur et personne ne s’inquiétait d’eux ; dans un coin de la cour, Jade Précieuse et Sinn-Tek parlaient à voix basse. Lorsqu’ils l’avaient osé, ils avaient cherché leur frère et ne l’avaient plus trouvé ; il avait disparu.
– Où peut-il être ? demanda Jade Précieuse.
Sinn-Tek, tout rêveur, dit :
– Comme il doit aimer ce Jésus, pour souffrir ainsi à cause de Lui !
Jade Précieuse dit doucement :
– Moi aussi je veux L’aimer. Je voudrais mieux Le connaître.
Sinn-Tek la regarda, tout angoissé. Il savait bien que le fait d’être si jeune, de n’être qu’une simple fillette, ne la préserverait pas de la rage de leur père.
– Oh ! Sœur Aînée, murmura-t-il
– Oui, j’y suis décidée !
Après un long silence, le jeune garçon dit :
– Allons chez Fan-Tu, il pourra peut-être trouver Frère Aîné et le soigner si …
Il n’osa pas ajouter : s’il n’est pas déjà mort !
C’était l’heure du repas, et Fan-Tu et son père Fan-Si étaient ensemble dans leur arrière-boutique.
Qu’y a-t-il, mes amis ? Demanda le jeune homme en voyant les deux petits visiteurs s’avancer timidement dans le magasin.
Pour toute réponse Sinn-Tek éclata en sanglots, et ce fut Jade Précieuse qui dut raconter la triste histoire, qu’elle conclut en disant :
Nous n’avons plus de riz, l’Honorable Mère pleure tout le temps, les petits aussi. Oh ! Honorable Fan-Tu, pouvez-vous chercher notre Frère Aîné ?
Le jeune homme et son père étaient pleins de sympathie et de bonté. Fan-Si dit doucement :
– Approche, mon enfant. Moi aussi je connais et j’aime Jésus, le Fils du seul vrai Dieu. Toute la ville Le connaîtra un jour, mais peut-être que moi aussi j’aurai à souffrir pour Lui. Vous allez manger le riz avec nous, et ensuite nous demanderons à Dieu de nous faire trouver Sinn-Hap .
Le repas terminé, ils s’agenouillèrent tous les quatre, et les deux enfants sentirent que, tout près d’eux, il y avait une présence réelle, pleine d’amour, qui les aiderait certainement.
De retour chez eux, ils trouvèrent leurs frères et sœur en larmes, mais l’Honorable Mère avait disparu. Les enfants effrayés expliquèrent qu’elle était sortie, il y avait très, très longtemps.
– Elle sera allée à la recherche de Sinn-Hap, dit Jade Précieuse.
En effet, la malheureuse mère n’avait pu y tenir et était partie à l’aventure ; elle était sûre que son fils devait être mourant quelque part. N’avait-elle pas vu comment les cinq hommes l’avaient battu, lardé de coups de couteau, frappé de coups de pied, et finalement jeté dehors ? Mais il n’avait pas poussé un cri, et elle avait vu aussi son visage tout rayonnant.
Elle parcourut tous les alentours, regarda dans tous les fossés, sous toutes les haies ; il lui semblait certain qu’il ne pouvait être bien loin. Mais après des heures de courses vaines, l’Honorable Mère était rentrée à la maison. Elle chancelait, et Jade Précieuse dut l’aider à s’étendre sur le lit.
– Sinn-Hap, dit-elle, est-il en sûreté ?
Jade Précieuse hésita. Elle ne savait rien, et pourtant elle était sûre, absolument sûre, que tout irait bien pour son frère.
Et tout en vaquant aux soins du ménage, Jade Précieuse parlait avec « ce Jésus » et répandait tout son cœur dans cet entretien.

Comment Dieu répond

Ce jour-là, dans la maison des missionnaires, Madame Studd parlait avec Si-Hiang.
– Vous resterez avec nous, disait-elle, vous nous aiderez à soigner les enfants, notre petite Grâce et votre « petite Joie », et le cœur de la jeune Chinoise débordait de bonheur et de reconnaissance. Quelle paix elle connaissait maintenant, depuis qu’elle s’était donnée au Sauveur. Mais elle pensait à son mari, à Jade Précieuse, et elle aurait voulu faire quelque chose pour eux.
– Nous prierons pour eux, lui avait dit Monsieur Studd, Dieu peut faire des miracles.
– Il en a déjà fait pour moi, répondit la jeune femme ; Il m’a amenée ici, Il y a amené mon enfant, Il a rempli mon cœur de Son amour.
Et les yeux noirs de Si-Hiang brillaient de joie. Ce même soir, alors que Fan-Tu et son père parcouraient la ville à la recherche de leur ami, que Jade Précieuse s’adressait à ce Jésus qu’elle connaissait à peine, Dieu allait répondre à toutes les prières de la foi.
Un petit messager était venu demander à Monsieur Studd d’aller visiter une vieille Chinoise chrétienne qui se mourait. Laissant sa femme et leurs amis se rendre à la réunion annoncée, et Si-Hiang garder les bébés, Monsieur Studd se mit en route, muni de sa grosse lanterne, car les rues étaient noires et souvent pleines d’embûches. Il suivait une ruelle obscure où il marchait avec précaution sur le sol inégal, lorsqu’il vit un tas sombre au pied d’un mur. Il pensa tout d’abord que c’était un fumeur d’opium, tombé là ivre mort – spectacle hélas ! trop commun, et abaissant sa lanterne, il regarda, et vit un homme inconnu, étendu par terre.

Un Dieu qui fait des merveilles

Ce même soir, Si-Hiang, seule avec les bébés dans la maison missionnaire, avait entendu frapper doucement à la porte. Elle avait peur d’ouvrir, peut-être à des inconnus, mais le visiteur heurtait avec insistance, et à la fin Si-Hiang tira le verrou. La lumière de la chambre, qui laissait son visage dans l’ombre, tombait en plein sur le visiteur – ou plutôt la visiteuse – et Si-Hiang poussa un cri en la reconnaissant :
– Jade Précieuse !
Mais celle-ci, trop agitée pour faire attention à celle qui se tenait devant elle, demanda :
– Puis-je parler à la Mem ou au Tuan missionnaire ? Je vous en prie, oh ! je vous en prie.
Et alors, franchissant le seuil, elle vit à qui elle s’adressait :
– Oh ! Si-Hiang ! Femme de mon Frère Aîné … est-ce toi ? Que fais-tu ici ? Comment y es-tu arrivée ?
– Oui, c’est moi, et mon enfant est là, elle aussi. Mais pourquoi pleures-tu ?
Pour toute réponse, Jade Précieuse sanglota de plus belle ; mais peu à peu elle conta à sa belle-sœur toute la lamentable histoire.

Toute la journée, Sinn-Tek, Fan-tu, son père, et elle-même avaient en vain cherché Sinn-Hap – et ce n’était pas tout. L’Honorable Mère semblait hors de sens, elle ne bougeait pas, bien qu’elle soit éveillée, ne parlait pas, ne s’inquiétait plus de ce qui se passait autour d’elle. Jade Précieuse, absolument désespérée, avait pensé aux missionnaires ; eux étaient bons, ils sauraient quoi faire pour aider, ils trouveraient un moyen – et elle était venue.
– Assieds-toi là, dit Si-Hiang, repose-toi. Les missionnaires vont bientôt rentrer. Et en les attendant, nous pouvons faire quelque chose : nous pouvons prier. Le Seigneur Jésus nous écoutera si nous Lui parlons … Tu sais, Jade Précieuse, je Lui appartiens, moi aussi. Je Lui ai donné mon cœur, je suis une chrétienne. Je L’aime et je sais qu’Il m’aime, puisque Il a permis que Son sang soit versé pour moi. Je suis si heureuse, oh ! si heureuse.
Et le visage de la petite Chinoise, tout rayonnant de joie intérieure, attestait la vérité de ses paroles. Jade Précieuse dit doucement :
– Sinn-Hap était chrétien, lui aussi. Ce Dieu doit être merveilleux. Sinn-Hap était prêt à mourir pour Lui. Peut-être qu’il est mort.
– Dieu soit béni, répondit Si-Hiang. Il est bon. Mais viens voir ma fille. Elle s’appelle Joie, et voici Grâce ; elle est gentille aussi, malgré ses yeux clairs et ses cheveux blonds, mais pas jolie comme mon bébé. Et elle sera toujours joyeuse, car elle connaîtra depuis son enfance l’amour du Seigneur Jésus.
La voix de Monsieur Studd interrompit la conversation.
– Ouvre la porte, Si-Hiang, ouvre vite, – et Si-Hiang, s’empressant d’ouvrir, vit le missionnaire portant un blessé dans les bras.
– Fais bouillir de l’eau ; apporte du coton, tout ce que tu trouveras pour des pansements.
Et déposant son fardeau sur le sol, près du poêle, Monsieur Studd aperçut alors Jade Précieuse.
– Tuan, voilà Jade Précieuse …
– Nous nous sommes déjà vus quelquefois, dit-il avec bonté, mais je ne savais pas ton nom. Veux-tu nous aider ?
Mais la jeune fille l’interrompit par un cri :
– Frère Aîné ! C’est lui, Sinn-Hap ! Il est trouvé, enfin !
Et elle tomba à genoux près du corps inanimé de son frère. Si-Hiang qui arrivait avec son broc d’eau chaude, faillit le renverser.
– Tuan, Tuan, c’est Sinn-Hap l mon mari, et il est chrétien lui aussi. C’est pour le Seigneur Jésus qu’il est dans cet état.
– Dieu soit loué, dit Monsieur Studd ; mais faisons vite tout notre possible pour le soigner.
Le pauvre Sinn-Hap était dans un état si grave qu’on pouvait se demander s’il en réchapperait. On lava et pansa ses nombreuses blessures. Jusqu’à la fin de sa vie il porterait les traces de son martyre. On lui fit avaler quelques cuillerées de lait chaud puis, agenouillé près du pauvre blessé, Monsieur Studd rendit grâces pour la manière merveilleuse dont Dieu avait conduit et réuni ces jeunes chrétiens. Jade Précieuse sentait que Christ était là près d’eux, plein d’amour et de compassion. Qu’Il avait été bon d’amener Sinn-Hap dans cette maison amie ! A la pensée que cette bonne nouvelle allait guérir sa mère, elle se glissa dehors, et courut de toutes ses forces jusque chez elle. Tout y était encore dans le même état que lorsqu’elle était partie : les enfants dormant dans un coin, les hommes sortis, la mère, insensible à tout autour d’elle.
– Honorable Mère, écoutez-moi. Frère Aîné est retrouvé, et il est en sécurité.
– Mon fils ? Où est-il ?
– Il est blessé, mais il vit. Il est chez les prédicateurs de Jésus. Et Jésus est là aussi ; je ne L’ai pas vu, mais je sais qu’Il est là. Oh ! Honorable Mère, leur Dieu est bien plus puissant que tous nos dieux. Si-Hiang est aussi là-bas, et son enfant aussi.
La pauvre mère étendit la main pour faire une caresse à sa fille, geste inaccoutumé, car les Chinois ne sont pas démonstratifs ; le devoir et la docilité comptent plus pour eux que l’affection dans une famille chinoise, jusqu’à ce que l’amour de Dieu leur soit révélé.
Cette nuit-là, personne ne dormit beaucoup dans la maison des missionnaires. Sinn-Hap était si malade qu’on devait le veiller continuellement, mais vers le matin, il poussa un soupir, ouvrit les yeux et vit Monsieur Studd. Si-Hiang s’approcha doucement.
– Sinn-Hap, c’est moi, Si-Hiang, ta femme. Moi aussi je crois en Jésus.
A ce nom, sur le visage ravagé du jeune homme parut un sourire ; il murmura : « Jésus ! » et referma les yeux.
– Il va dormir, laissons-le tranquille, dit Madame Studd ; je crois maintenant qu’il vivra.
Le lendemain matin, l’Honorable Mère était sur pied et vaquait à ses occupations habituelles. Elle engagea Jade Précieuse à aller prendre des nouvelles du blessé, et Sinn-Tek partit avec sa sœur. Ils se dirigèrent vers la maison des Studd par des chemins détournés. Jade Précieuse y serait allée tout droit, car le courage lui venait d’heure en heure, mais Sinn-Tek était peureux et il ne pouvait oublier l’affreux spectacle auquel il avait assisté.
Sinn-Hap allait mieux, beaucoup mieux. Ses blessures le faisaient cruellement souffrir, mais il pouvait dire quelques mots, et ses visiteurs le trouvèrent paisiblement installé avec sa femme à côté de lui, échangeant quelques mots où il n’était question que de l’amour de Dieu et de Ses voies merveilleuses.
– Dites à mon Honorable Mère que je serai bientôt guéri et que je suis heureux, dit-il aux jeunes messagers.
Monsieur Studd raccompagna ses jeunes visiteurs jusqu’à la grille de la cour.
– Dites à votre Honorable Mère que nous serons heureux et honorés si elle veut bien venir dans notre maison pour voir son fils, dit-il.
Les deux jeunes Chinois s’inclinèrent poliment, mais lorsqu’ils se furent éloignés, Sinn-Tek dit à sa sœur : – Notre Honorable Père ne le permettra jamais. Il avait l’affreuse appréhension de voir sa mère traitée comme Sinn-Hap.
– Elle pourrait venir de nuit, suggéra Jade Précieuse.

Une visite

L’Honorable Mère avait passé par un dur combat, mais elle avait eu la victoire. Entre son amour pour son fils et sa crainte de son mari et de tous les démons étrangers, c’est l’amour qui l’avait emporté.
Et par une nuit noire, trois ombres s’étaient glissées jusqu’à la maison des missionnaires. Si-Hiang, qui ouvrit la porte, s’inclina profondément devant sa belle-mère, qui ne lui jeta pas un regard, mais se précipita vers la couche où reposait son fils. Madame Studd dit doucement :
– Votre fils est encore bien malade, mais revenez autant que vous voudrez.
Et elle laissa la visiteuse à la joie du revoir.
Lorsqu’ils s’en retournèrent, Jade Précieuse dit ;
– Honorable Mère, ils sont bons pour Frère Aîné.
– Oui, c’est vrai. Je n’ai rien vu de mauvais chez eux.
– Frère Aîné sera bientôt guéri, j’espère.
– Lorsque je reviendrai le voir, ajouta la mère, j’apporterai une offrande à leur Dieu : un peu de riz et de thé, et peut-être un peu d’argent.
Et en même temps, la pauvre femme se demandait comment elle pourrait se procurer ces choses.
Il se passa bien des jours avant qu’elle puisse répéter sa visite. Sinn-Tek revint un matin de la ville avec des nouvelles alarmantes : il était sûr d’avoir été suivi et reconnu alors qu’il assistait à une réunion ; un vieil ami de son père, adversaire acharné des missionnaires, l’avait vu et lui avait jeté un regard mauvais.
Jade Précieuse, plus brave que son frère, ne parut pas trop effrayée.
– Souviens-toi comment leur Dieu a secouru notre frère, dit-elle ; notre Honorable Père lui-même ne me ferait pas peur si Jésus était avec moi.
– Tu n’es qu’une fille, répondit Sinn-Tek, et par conséquent l’Honorable Père serait moins en colère.
Jade Précieuse avertit néanmoins sa mère du danger.
– Mais je veux voir mon fils, dit la pauvre femme. Et j’apporterai une offrande à son Dieu, ce n’est que juste !
Quelques jours plus tard, Jade Précieuse et sa mère se dirigeaient, de nuit, vers la demeure des Studd. Sinn-Tek n’était pas avec elles. Il avait grande envie d’aller aussi, mais la peur l’avait retenu. Si son Honorable Père allait le maltraiter comme Sinn-Hap ? Car maintenant que le frère aîné était exclu de la famille, c’était lui, Sinn-Tek, qui occupait le premier rang.
La maison des missionnaires était paisible et accueillante. Sinn-Hap avait de bonnes nouvelles à raconter. Le père de son ami Fan-Tu avait promis de lui procurer de l’ouvrage dès qu’il serait en état de travailler, et tout près des Studd on avait trouvé une petite maison où le jeune ménage pourrait s’installer avec leur petite Joie. Sinn-Hap avait l’âme en paix. Monsieur Studd avait fait un arrangement avec le créancier, et celui-ci avait consenti à attendre et à ne pas presser le jeune homme pour le remboursement de sa dette. Si-Hiang servirait de bonne dans la maison missionnaire, et gagnerait quelque chose, elle aussi.
L’Honorable Mère écouta ces nouvelles avec un cœur partagé. Elle était heureuse que son fils reste près d’elle, mais la colère de son mari, toujours aussi vive, resterait une source de dangers et de difficultés.
S’inclinant profondément devant Madame Studd, la pauvre femme lui présenta un petit paquet de riz et trois pièces de monnaie, et la pria de déposer cette offrande aux pieds de son Dieu.
Madame Studd lui expliqua, avec douceur et clarté, que « son » Dieu ne demandait pas de dons comme ceux-là.
Il s’est offert Lui-même en sacrifice pour nous, ma sœur, dit-elle.
– J’aimerais en savoir davantage sur Lui, dit lentement la Chinoise, mais il faut que je garde tout cela caché dans mon cœur, à cause de mon mari !
En rentrant chez elle, elle dit à Jade Précieuse :
– En vérité, leurs dieux ne sont pas comme les dieux de la Chine.
– Honorable Mère, dit Jade Précieuse, moi aussi je veux suivre leur Dieu.
La mère ne répondit pas, son cœur battait en approchant de sa demeure : si son mari avait découvert le but de sa sortie ! Elle aurait été plus effrayée encore si elle avait su qu’une forme sombre les avait suivies jusqu’à la maison des missionnaires.

 la suite mercredi prochain !

d’après la Bonne Nouvelle 1951 et 1952