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JACQUES ET SES FRÈRES

 

1er samedi

1. Le crapaud

La nuit tombait déjà, bien qu’il fût encore de très bonne heure, et ses ombres envahissantes faisaient disparaître une à une, des cours et des allées de l’usine, les pâles lueurs d’un triste jour d’hiver.
Dans la petite maison des Arnaud, le feu de la cuisine mourait aussi sans que le jeune garçon, installé devant la cheminée, parût y prendre garde.
Jacques pouvait avoir quatorze ans ; il était très pâle, avec des yeux bleus et des cheveux blonds, ce qui ne l’empêchait pas d’être habituellement désigné sous le nom peu flatteur de crapaud, et par les membres de sa famille et par les ouvriers de l’usine.
Immobile et silencieux, il regardait, d’un air préoccupé, les charbons à demi-éteints ; mais sa rêverie ne semblait pas devoir être de longue durée, car l’enfant, assis sur une chaise basse à ses pieds, s’impatientait décidément des liens qui le retenaient captif, et le poupon, étendu sur ses genoux, commençait à se frotter les yeux de ses petits poings fermés.
Se levant alors, Jacques déposa le bébé dans son berceau. Il se redressa ensuite, avec un soupir, ses épaules fatiguées et, se penchant sur le petit fauteuil, il se mit en devoir de détacher la vieille ceinture de cuir qu’il avait solidement fixée aux deux bras du siège, pour forcer son jeune frère à rester tranquille.
– Là, fit-il d’une voix sourde et enrouée, je vais te délivrer, pauvre petit homme ! J’aime beaucoup mon Roby, bien que je ne sois qu’un vilain crapaud.
– Tu n’es pas un crapaud, déclara solennellement Robert.
– Que suis-je donc ?
– Tu es mon bon, mon cher Crap, et je t’aime de tout mon cœur, répondit l’enfant en appuyant la tête bouclée sur les genoux de son frère.
Une toux rauque et un brillant sourire furent la seule réponse de Jacques à ces paroles d’affection. Il prit l’enfant entre ses jambes et joua quelques minutes avec lui. Puis tout à coup il dit gravement :
– Crap, c’est la même chose au fond que Crapaud, Roby. Mon vrai nom est Jacques ; ne pourrais-tu pas t’habituer à m’appeler ainsi ? Tu me ferais tellement plaisir !
Pourquoi cet affreux surnom de Crapaud, que l’apparence du jeune Arnaud ne justifiait vraiment en rien ? Très petit pour son âge, il paraissait frêle et délicat ; ses membres étaient fluets, son visage amaigri et d’une pâleur étrange ; mais le regard profond de ses yeux limpides et l’expression de douceur de sa bouche sérieuse donnaient à sa physionomie un attrait tout particulier.
Pourtant, lorsque le pauvre garçon ouvrait la bouche, la chose s’expliquait plus ou moins, car les sons rauques et à peine intelligibles qui s’échappaient de ses lèvres ressemblaient assez à un coassement plaintif.
Deux ans auparavant, Jacques était un enfant joyeux et robuste comme son frère aîné qui gagnait déjà un petit salaire à l’usine d’aiguilles. Mais en un triste jour du mois de janvier, jour resté célèbre dans les souvenirs de tous par l’épouvantable tourmente de neige qui s’était subitement abattue sur la contrée, l’existence de l’enfant avait été, tout à coup, bouleversée et assombrie.
Le petit Robert, alors âgé de trois ans, passait la journée chez une tante à la campagne, et Jacques avait reçu l’ordre d’aller le chercher.
Lorsque les enfants s’étaient mis en route pour retourner chez eux, le temps était clair et beau. Mais au bout d’un moment, le vent s’était élevé en violentes rafales, amenant, avec une vitesse extraordinaire, les nuages amoncelés à l’horizon. Bientôt la neige commença à tomber, d’abord en légers flocons, si blancs et si menus que le petit Robert sautait de joie et ouvrait toutes grandes ses mains potelées pour essayer de retenir « les jolies plumes » ; puis elle descendit épaisse et serrée, toujours plus épaisse, jusqu’à ce que le chemin eût disparu derrière une muraille mouvante.
Quelques heures plus tard la tempête était calmée. Une bande d’ouvriers, conduits par le père de Jacques, trouvait le jeune garçon engourdi par le froid et à moitié évanoui, sous une grosse touffe de genêts. Il n’avait pas lâché son petit frère, il l’avait bien enveloppé de son propre manteau et le tenait serré contre sa poitrine ; mais les vêtements que lui-même avait gardés étaient gelés sur son dos, et la neige s’était amassée dans ses cheveux, sur sa figure et dans son cou.
Robert ne se ressentit pas de cette terrible aventure, mais Jacques, qui semblait n’avoir réchauffé son petit frère qu’aux dépens de sa propre vitalité, fut pris le soir même d’une fièvre violente. Une longue et pénible maladie s’en était suivie ; l’enfant avait été pendant des semaines entre la vie et la mort. Il s’était remis pourtant, mais ses joues rappelaient depuis lors la froide blancheur de la neige ; sa démarche était restée chancelante et sa douce voix fraîche avait fait place à une espèce de bégaiement rauque qui serrait le cœur de ses pauvres parents.
Les camarades de Jacques, au contraire, avaient trouvé une sorte d’amusement dans cette infirmité, et le surnom de Crapaud, inventé par Marc, le frère aîné, leur avait paru excellent. Ils l’employaient sans mauvaise intention, mais Jacques souffrait beaucoup, au-dedans de lui-même, de se voir appliqué ce sobriquet.
M. et Mme Arnaud, ainsi que leur fils aîné, travaillaient tous trois à la grande usine dont les hautes cheminées assombrissaient la petite cuisine et remplissaient l’air de leur fumée noire et épaisse. Jacques n’était plus assez fort pour le travail de l’usine. Il avait bien essayé d’y retourner depuis sa maladie, mais les perpétuels courants d’air auxquels il était exposé augmentaient sa toux, et l’on avait décidé qu’il resterait à la maison pour soigner les petits et faire le ménage.
Pauvre Jacques ! Sa tâche n’était pas toujours facile : le bébé était souvent grognon ; Robert, malgré son caractère affectueux, avait toutes sortes d’inspirations malheureuses, comme de jouer avec le feu ou de soulever des casseroles pleines d’eau bouillante. Quelquefois Jacques se voyait obligé, pour éviter les accidents, d’attacher sur sa chaise le turbulent petit homme. Il ne manquait guère alors de lui raconter une histoire pour le distraire.
Le soir dont nous parlons, le bébé avait été particulièrement agité, et Robert très désobéissant. Jacques avait perdu patience et grondé Roby, mais il le regrettait maintenant ; aussi lui prodiguait-il une double mesure de caresses et d’affection.
– Ainsi donc, Roby, tu ne trouves pas que je ressemble à un crapaud ?
– Non, pas du tout, je te trouve très gentil. Les crapauds ont d’affreuses têtes jaunes et de vilaines pattes brunes. Toi, tu as la figure toute blanche, et les mains aussi.
– Les mains blanches… répéta Jacques d’un air découragé. Ah ! Roby, je voudrais les avoir brunes et fortes comme celles du père ou de Marc ; je pourrais alors travailler pour maman et pour toi.
Puis il ajouta tout à coup, avec un soupir étouffé :
– Quel surnom préférerais-tu, Roby, celui de crapaud ou celui de vautour ?
– Je ne sais pas ce que c’est qu’un vautour.
– C’est un grand et vilain oiseau ; il est laid et cruel, il se nourrit de la chair des animaux morts qu’il déchire avec son gros bec corné.
– J’aimerais mieux être un crapaud, répondit Roby avec assurance.
– Marc et les autres appellent M. Absalon le vautour. Pourtant il est bon, au moins je le suppose, continua Jacques se parlant à lui-même, sans songer davantage à Robert. Dimanche dernier, au culte, il m’a fait suivre avec lui dans son livre de cantiques et m’a engagé à chanter.
– As-tu chanté, Crap… Jacques, je veux dire ?
– J’ai essayé, j’ai fait tous mes efforts, mais impossible… Alors je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer et mes larmes sont tombées sur le livre, mais M. Absalon les a essuyées sans se fâcher du tout.
– Et puis il est resté pendu à un arbre par les cheveux, ajouta à mi-voix Robert.
Cette remarque inattendue coupa court aux réflexions de Jacques. Il se mit à rire et dit gaiement :
– Quelle drôle d’idée, Roby ! Tu penses au fils de David dont je t’ai raconté l’histoire la semaine dernière, mais celui-là est mort il y a bien, bien longtemps (2 Sam. 18. 9). Le M. Absalon qui m’a prêté son cantique est un des employés de M. Valette ; il a son bureau à l’usine.
Roby répondit par un signe de tête muet. Il connaissait bien l’usine où son père travaillait, mais son esprit n’était pas au clair sur le fils du roi David.
– Je voudrais faire quelque chose, poursuivit Jacques, de nouveau absorbé dans ses pensées, je voudrais trouver un moyen de me rendre utile. Mais je veux en finir une bonne fois, ajouta-t-il avec énergie, je veux me secouer et devenir bon à quelque chose. Ce soir même, si maman le permet, j’irai chez M. Absalon pour lui demander conseil.
Cette décision prise, le jeune garçon posa Robert à terre, car l’heure du souper approchait, et il était grand temps de mettre la table et de tout préparer pour le repas du soir.

2ème samedi

2. Le nid du vautour

Il y avait bien quelques traits de ressemblance, nous devons l’avouer, entre M. Absalon et l’oiseau de proie mentionné par Jacques.
Long et maigre de sa personne, le caissier de M. Valette avait le nez crochu, le cou mince et flexible ; de plus, un cercle de cheveux gris, courts et épais, encadrait sa tête chauve et rappelait à s’y méprendre, disaient les mauvais plaisants, le collier de plumes du vautour.
Ce soir-là, le vieux caissier, assis seul au coin de sa cheminée, regardait avec mélancolie flamber les grosses bûches. La tristesse l’envahissait toujours le soir du 31 décembre, car c’était à cette date qu’il avait perdu son fils unique, son cher Jacques, bien des années auparavant.
Absorbé dans ses souvenirs, il n’entendit pas un léger coup frappé à la porte, ni ne remarqua que quelqu’un entrait doucement dans la pièce. Soudain il tressaillit en entendant une toux basse et rauque, tout près de lui.
– Qui est là ? demanda-t-il vivement, mais sans tourner la tête, sans doute pour ne pas laisser voir les larmes qui remplissaient ses yeux.
– C’est moi, Monsieur, répondit une voix enrouée et haletante.
– Qui, moi ?
– Jacques, Monsieur.
Cette fois le caissier se retourna, la figure encore bouleversée et les yeux tout humides. Était-ce une illusion, ou la figure pâle et effrayée que son regard rencontra avait-elle vraiment une ressemblance frappante avec celle de l’enfant qu’il avait perdu ?
Quoi qu’il en soit, à la vue du chagrin du vieillard, la main de Jacques s’étendit vers lui avec un mouvement de sympathie instinctive, et M. Absalon, en la serrant dans les siennes, revint au sentiment de la réalité.
– Ah ! fit-il après un moment de silence, et sa physionomie avait repris son expression habituelle de bonté calme et sereine, je crois savoir qui vous êtes. Vous étiez assis à côté de moi au culte, dimanche dernier, n’est-ce pas ? Je reconnais votre voix.
– Oui, Monsieur.
– Eh bien, je suis heureux de vous voir. Dites-moi ce que vous désirez et n’ayez pas peur. Vous ne devez pas manquer de courage, au reste, pour oser vous aventurer ainsi dans le nid même du vautour. Allons, allons, il n’y a pas besoin de rougir ; je connais les secrets des garçons de l’usine. Dites-moi ce que vous désirez et, si je puis vous être utile, je le ferai bien volontiers. Mais asseyez-vous tout d’abord, vous paraissez fatigué.
Jacques avait repris sa pâleur ordinaire, et, comme son embarras augmentait encore sa difficulté à s’exprimer, il fit de pénibles efforts avant de parvenir à articuler une syllabe.
– Je suis venu, dit-il enfin lentement et timidement, pour vous demander de m’indiquer un moyen de me rendre utile.
– Un moyen de vous rendre utile, mon ami ? Oh ! Il n’y a que l’embarras du choix. Vous voudriez arriver à gagner votre vie, je suppose, ou peut-être celle de quelqu’un d’autre ?
– Oui, Monsieur.
– Vous ne travaillez pas à l’usine ?
– Non, Monsieur, ma mère ne le veut pas ; j’ai une mauvaise toux depuis longtemps, et elle dit qu’elle a besoin de moi à la maison.
– Ah ! C’est déjà quelque chose. Et que faites-vous à la maison ?
– Je m’occupe du bébé et de Roby, je tiens la maison en ordre et je prépare le souper.
– Vous ne restez pas sans rien faire en tout cas ; mais que voudriez-vous de plus ? Expliquez-le-moi, je serai très content de vous venir en aide.
– J’aimerais apprendre quelque chose afin de gagner un peu d’argent, lorsque le père n’aura plus la force de travailler. Je ne puis pas garder éternellement le bébé ; il grandira et… quand ils seront tous grands et forts… ils n’auront plus besoin de moi.
– Comment s’appelle votre père ?
– Joseph Arnaud, Monsieur.
– Il travaille à la fabrique comme empointeur (celui qui fabrique la pointe des aiguilles), n’est-ce pas ?
– Oui, Monsieur.
– Je le connais. Il n’est pas fort, il a l’asthme du métier… Eh, Jacques, il me semble comprendre parfaitement ce que vous désirez, et je veux vous donner le conseil que ma mère m’adressait souvent lorsque j’étais jeune. Quand elle me voyait fainéanter ou perdre mon temps, elle me disait : « Si tu veux devenir un homme et faire jamais quelque chose de bon, il te faut apprendre à boucher les trous ». Boucher les trous, continua le vieillard, cela signifie mettre à profit toutes les minutes. Ainsi, mon ami, vous devez apprendre à employer les moments perdus que vous pouvez avoir dans la journée, même s’il ne s’agit que de quelques minutes ici et là, par exemple lorsque le bébé fait sa sieste. Par moments perdus, je veux dire : ceux qu’on passe à bailler, à regarder au plafond ou dans la rue, à traîner d’une chaise à l’autre. Me comprenez-vous, mon enfant ? Ce sont là des trous à boucher, des fentes à remplir dans l’édifice de notre vie.
– Je comprends, Monsieur, et je crois que je trouverai beaucoup de ces instants que je pourrai mettre à profit. Si je parviens à tenir Roby calme pendant que le bébé dormira, j’aurai au moins une heure à moi pour travailler.
– Cette toux ne vous fatigue-t-elle pas beaucoup ? demanda encore le caissier.
Jacques hésita. La réponse semblait s’arrêter dans son gosier et l’étouffer. Il finit pourtant par murmurer avec un sanglot :
– Oh ! Elle ne me fatigue pas, mais elle me gêne beaucoup, Monsieur. Ma voix est si rauque et si désagréable qu’on m’a surnommé le crapaud.
– Ah ! soupira le vieillard. Vous avez donc un sobriquet, vous aussi ? Eh bien, nous devons nous entendre : moi, je suis le vautour.
– Cela vous fait-il beaucoup de peine ? demanda Jacques. Cela m’en fait beaucoup à moi d’être appelé crapaud.
– Ah ! Mon garçon, le nom que nous donnent les hommes n’a pas grande importance, pourvu que notre nom soit inscrit dans les cieux.
Et le vieillard ajouta comme pour lui-même, mais d’un ton qui fit une impression profonde sur le jeune garçon :
« À celui qui vaincra, Je lui donnerai de la manne cachée, et Je lui donnerai un caillou blanc, et, sur le caillou, un nouveau nom écrit, que nul ne connaît, sinon celui qui le reçoit » (Apoc. 2. 17).
Après un moment de silence, M. Absalon reprit :
– Savez-vous lire, mon garçon ?
– Oui, Monsieur.
– Quels livres lisez-vous ?
– Je n’en possède que deux : une encyclopédie que mon père m’a donnée, et ma Bible.
– Très bien. L’encyclopédie est un bon livre, dans lequel vous trouverez beaucoup de choses utiles pour boucher les trous dont je vous ai parlé. Mais la Bible, oh ! la Bible… Elle vous enseignera à poser un solide fondement pour y construire l’édifice. Voyez-vous, mon ami, nous pouvons travailler nuit et jour à la bâtisse, n’épargner ni notre temps, ni notre peine, et croire même que nous avons réussi à élever une belle tour qui nous rapproche du ciel. Puis tout à coup le bâtiment s’écroule et n’est plus qu’un monceau de décombres. Or, pourquoi cela ? Parce que nous n’avions pas bâti sur le bon fondement, parce que les murailles ne reposaient pas sur le Roc… Mais je crains que vous ne me compreniez pas, je ne m’exprime pas assez simplement. Il y a si longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de causer avec un petit homme de votre âge… mais cela me fait du bien, et j’en reprendrai peu à peu l’habitude. Où demeurez-vous, mon ami ?
– Dans l’allée du Rémouleur, Monsieur, la première maison.
– Très bien, j’irai vous voir sous peu. Je ne vous oublierai pas ; je veux réfléchir à ce qui vous conviendrait le mieux.
– Merci, Monsieur.
Et Jacques se leva et prit sa casquette.
– Prenez garde à l’air du soir. Tenez, mettez ce cache-nez, cette toux doit absolument disparaître.
Et, en quittant l’enfant sur le seuil de la porte, M. Absalon ajouta d’une voix émue :
– Vous ressemblez à quelqu’un que j’ai beaucoup aimé, mon ami. Que le Seigneur vous bénisse ! C’est Lui qui console le vieillard solitaire et qui recueille les agneaux dans Sa bergerie ; c’est pour Lui qu’il faut travailler.

3ème samedi

3. Les taquineries de Marc

– Bravo ! Voilà le crapaud bien emmitouflé, s’écria Marc, comme Jacques entrait dans la cuisine. Où as-tu déniché cette belle écharpe ?
– On me l’a prêtée, répondit Jacques en se débarrassant à la hâte de son cache-nez.
– Ce n’est pourtant pas M. Absalon qui te l’a prêtée, enfant ? demanda la mère. C’est ce que j’appellerais de la bonté.
– Oui, maman.
– Comment ! s’exclama Marc, est-ce que le crapaud s’est aventuré jusque dans le nid du vautour ? J’ai bien pensé qu’il devait y avoir du nouveau quand je ne l’ai pas vu à la maison en rentrant. Eh bien, je te félicite pour ton nouvel ami !
– Ne te moque pas d’un homme respectable, Marc, interrompit Mme Arnaud avec une certaine sévérité. J’aimerais bien que tu fréquentes un ami aussi recommandable, au lieu de fainéanter dans les rues, comme tu le fais, avec de mauvais camarades.
– De mauvais camarades, vraiment ! Je voudrais savoir ce qu’il te faudrait de mieux qu’Alfred Bolton, le neveu de M. Valette ? Ce soir même je me promenais encore avec lui.
– Je n’ai pas bonne opinion de ce jeune homme, fit observer M. Arnaud de la chaise basse qu’il occupait près du berceau. Il perd son temps à flâner par la ville, la cigarette à la bouche, comme s’il n’avait rien d’autre à faire, et je ne crois pas que M. Valette le tienne en très haute estime non plus.
– Bolton n’est pas un imbécile, père, tu peux m’en croire. Il est habile pour la comptabilité, ce qui n’est pas une petite chose, et il gagne déjà une jolie somme dans les bureaux de son oncle. Mais avec tout cela, je ne sais pas encore ce qui a décidé le crapaud à sortir de sa cachette ce soir. Que pouvait-il bien avoir à faire avec le vautour ?
Cette fois, personne ne répondit, pour la simple raison que personne ne savait au juste ce que le jeune garçon était allé faire chez le caissier.
Quant à Jacques, ne se souciant pas de voir ses actions tournées en ridicule par son frère, il s’était assis devant son souper et mangeait en silence.
– Ah ! C’est un secret. Bon, gardez-le, cela m’est égal, à moi ! Mais ne vous étonnez pas que je n’aime pas rester à la maison.
Marc était devenu rouge de colère ; il prit sa casquette et sortit.
– Marc ! appela Jacques aussi fort qu’il put.
Mais Marc était déjà parti, après avoir fait claquer la porte derrière lui.
– Bon ! Le voilà furieux, et il aura réveillé le bébé, dit le père d’une voix haletante, suffoqué qu’il était par son asthme… Tout juste, ajouta-t-il en se penchant sur le berceau.
– Nous pourrons encore être heureux s’il n’a pas réveillé l’autre là-haut, dit Mme Arnaud. Quand Roby se met à crier à pareille heure, ce n’est pas une chose facile de le calmer.
Un appel véhément, parti de la mansarde, prouva à l’instant même que les craintes de la mère étaient justifiées.
– Je veux Crap, je le veux ! Jacques, Jacques ! Viens vers moi !
Jacques se leva et, malgré les supplications de sa mère pour lui faire achever son souper, il déclara qu’il n’avait pas faim et qu’il voulait monter auprès de l’enfant pour le consoler et se coucher lui-même ensuite. La vérité est qu’il s’estimait heureux d’échapper ainsi aux questions et aux remarques de ses parents, tant il redoutait de voir ses projets arriver à la connaissance de Marc dont les moqueries continuelles l’effrayaient et l’attristaient. Après avoir quitté M. Absalon, il lui avait semblé que les paroles du vieillard avaient illuminé sa route, mais à présent les plaisanteries de Marc avaient ramené les ténèbres.
Cependant, une fois assis dans sa mansarde, près du lit de son frère dont il tenait la petite main dans les siennes, le calme se fit peu à peu au-dedans de lui et la brillante lumière revint éclairer ses méditations. Il ne se préoccuperait plus d’être appelé crapaud, c’était une chose décidée ; son vrai nom n’était-il pas écrit dans les cieux ? Et à la pensée de l’amour infini que lui portait son Père céleste, une douce joie remplit son cœur. Désormais il aurait du courage pour lutter, travailler… travailler pour ceux qu’il aimait, pour son père, pour sa mère, pour Roby.
Et, comme il regardait avec tendresse la figure calme de l’enfant endormi sous les pâles rayons de la lune qui entraient par la petite fenêtre sans rideaux, il se rappela les dernières paroles de M. Absalon. Ce Sauveur qui aime et conduit les faibles agneaux, il Le pria de le guider et de lui donner la force de Le servir fidèlement.
Roby s’éveilla un peu tard le lendemain matin. Il se dépêcha d’appeler son compagnon de chambre.
– Crap, réveille-toi ! Jacques, je t’en prie, ouvre les yeux.
Jacques bâilla et se retourna sur son oreiller. Il avait mal dormi et avait de la peine à secouer le lourd sommeil dans lequel il était tombé vers le matin.
– Quelle heure peut-il bien être, Roby ?
– Huit heures viennent de sonner à l’horloge de l’usine ; je les ai comptées sur mes doigts.
– Huit heures ! s’écria Jacques en sautant hors du lit ; dans ce cas ils sont tous au travail, et moi qui n’ai rien entendu !… Et je voulais justement me lever de bonne heure et faire tant de choses ! Qu’est-ce que M. Absalon dirait de moi, ce matin ?
– Qu’est-ce qu’il t’a dit hier soir, Jacques ?
– Oh ! Il a été si bon, si bon pour moi, Roby. Il m’a donné des conseils, il a promis de m’aider et de venir me voir.
– De venir te voir ici, à la maison ? demanda Robert, les yeux démesurément ouverts et la voix un peu tremblante.
– Sans doute ; pourquoi pas ?
– Il ne me fera pas de mal ?
– Quelle bêtise ! Je t’ai dit qu’il ne ressemblait pas du tout à un vautour ; c’est une pure méchanceté de la part de Marc et des autres garçons de l’appeler ainsi.
– Mais pourquoi vient-il ? insista Robert encore hésitant.
– Pour m’expliquer comment je dois m’y prendre pour arriver à gagner un peu d’argent. Il m’a recommandé de mettre les minutes à profit, c’est-à-dire de ne jamais perdre mon temps, et tu pourras m’aider, Roby, en étant obéissant et en t’occupant gentiment de Riri. J’aimerais tant être utile ! Mais ne va pas colporter ce que je te dis par toute la maison, entends-tu, car si Marc le savait, il se moquerait joliment de moi.
Une espère de rire étouffé partit à ce moment de la chambre voisine.
– Qu’est-ce que c’est, Roby ?
Et Jacques ouvrit la porte pour écouter.
– Marc, Jacques, criait à ce moment le père du bas de l’escalier, viendrez-vous déjeuner aujourd’hui ? De belles heures pour le premier de l’an !
Jacques referma la porte, l’air consterné ; la voix de son père lui avait rappelé tout à coup que personne ne travaillait à l’usine le 1er janvier, et que, par conséquent, Marc était sans doute encore au lit, dans la pièce voisine, séparée par une simple cloison en planches de celle qu’il occupait avec Roby.
– Qu’y a-t-il, Jacques ?
– Rien, chut ! J’avais oublié que c’est jour de fête et que personne ne travaille à l’usine.
L’enfant poussa une exclamation de joie.
– Quel bonheur ! Nous aurons papa et maman toute la journée.
– Descends, Roby, je viendrai tout à l’heure, dit Jacques quand le petit garçon eut achevé sa rapide toilette. Mais attends, il ne faut pas commencer l’année en oubliant ta prière.
L’expression sérieuse et recueillie de Robert lorsqu’il s’agenouillait pour apporter à Dieu sa requête enfantine, touchait toujours profondément Jacques. À mesure que le petit garçon nommait l’un après l’autre, avec une ferveur sincère, tous les membres de la famille, l’envie lui prenait de l’enlever dans ses bras et de le serrer bien fort contre son cœur. Mais ce matin on devait se dépêcher.
Resté seul dans sa chambrette, Jacques s’agenouilla à son tour. Il se sentait triste et découragé. Pourtant les paroles du caissier sur le bon fondement et sur l’édifice à bâtir lui étant revenues à l’esprit, il demanda instamment la force et la patience, la patience surtout, car il sentait bien qu’elle lui serait nécessaire ce jour-là.
Toute la famille fut bientôt réunie autour de la table du déjeuner, que la figure radieuse de Roby éclairait comme un doux rayon de soleil.
L’enfant était plein de projets ; il voulait faire, l’après-midi, une longue promenade avec son père et rapporter des têtards, qu’il mettrait dans l’eau pour les voir se changer en grenouilles.
– Prends garde de ne pas accrocher un crapaud par erreur, murmura Marc.
Nous devons rendre cette justice à Marc qu’il était descendu bien décidé à ne pas tourmenter ses frères de ses taquineries, mais l’occasion était tentante, et Marc avait-il jamais su résister à l’attrait d’une plaisanterie ? Ce qui est certain, c’est que, pour cette fois encore, il se contenta de ses bonnes résolutions.
– Et toi, Crapaud, allons, un peu d’entrain ! poursuivit Marc en s’animant et en se tournant vers Jacques qui n’avait encore rien mangé. Si tu veux devenir un travailleur, tu ferais bien de commencer par engraisser un peu ; il me semble qu’en ce moment tu ne mets guère les minutes à profit !
– Je t’en prie, Marc !… balbutia Jacques avec un geste suppliant.
– Qui t’a dit le secret ? demanda Robert surpris.
– Il nous a entendus, expliqua Jacques d’une voix rauque, tandis que les larmes lui venaient aux yeux.
– Qu’y a-t-il donc, garçons ? interrompit le père, frappé de l’agitation de Jacques ; qu’avez-vous à vous disputer ?
– Oh ! Ce n’est qu’une plaisanterie, répondit négligemment Marc en se levant et en s’approchant de la fenêtre. Après avoir bâillé et s’être bien étiré, il se retourna vers sa mère :
– Nous allons chasser au furet, aujourd’hui, Alfred Bolton et moi. Si nous avons bonne chance, j’aurai, je suppose, quelque lapereau pour ma part et je te le rapporterai, maman.
– Merci, mon garçon, il ne sera pas de trop pour le souper.
– Et toi, Crap, écoute, reprit Marc, cesse de pleurnicher et je te laisserai tranquille. Je ne suis pas encore tout à fait aussi mauvais qu’il vous plaît de le croire, mais je ne peux pas supporter les mystères et les larmes à propos de rien.
– Allons, Jacques, mon ami, courage, ajouta le père avec bonté, il ne faut pas commencer l’année avec des pleurs.

4ème samedi

4. Deux visites

Pendant les jours qui suivirent, Marc tint parole et laissa son frère tranquille. Cela lui coûta moins qu’on ne pourrait le croire : il était trop occupé des faits et gestes d’Alfred Bolton pour avoir le loisir de songer à autre chose. Celui-ci avait proclamé Marc le meilleur boxeur de son âge qu’il eût jamais rencontré, et, malgré sa propre supériorité, il avait poussé la condescendance jusqu’à se mesurer quelquefois avec lui dans la cour de l’usine. Marc en avait été quitte pour un œil poché, mais il considérait comme un honneur d’avoir été battu par le champion qu’il admirait.
Le neveu de M. Valette était en général bien vu par les gens de l’usine, qui le disaient généreux et bon enfant, car le jeune élégant s’entendait à merveille à jouer le bon prince. Mais, paresseux incorrigible, il détestait le travail de bureau et ne s’y soumettait que dans la crainte d’être renvoyé, comme son oncle l’en menaçait. Il appartenait à une famille nombreuse et pauvre, dont le père, mort après avoir gaspillé sa fortune, avait, semblait-il, légué à son fils tous ses instincts de prodigalité et de folle dépense. M. Valette, afin de venir en aide à sa famille, avait pris l’orphelin chez lui avec l’intention de le former aux affaires, mais la nonchalance du jeune homme, son orgueil, son mépris pour le travail, le désolaient chaque jour davantage.
Quant à Jacques, tous les jours il espérait voir arriver M. Absalon, mais il n’avait pas attendu sa visite pour se mettre à l’œuvre. Semblables au grain de semence jeté dans une bonne terre, les paroles du vieillard commençaient à fructifier. Le jeune garçon cherchait à employer consciencieusement toutes les minutes dont il pouvait disposer, et chacun, lui le premier, s’en trouvait fort bien.
Durant sa longue convalescence, il avait appris à tricoter, mais il avait, depuis lors, abandonné cette occupation, qui excitait les rires et les moqueries de ses jeunes visiteurs, aussi bien que ceux de Marc. Il s’y remit courageusement, et c’était merveilleux de voir sa dextérité à manier les aiguilles avec ses longs doigts maigres. Une paire de bas en laine rouge ne tarda pas à être terminée et, en l’essayant à son Roby, le grand frère se sentit très satisfait de son œuvre.
Assis sur une chaise basse, près du berceau qu’il remuait doucement du pied, Jacques suivait de l’œil Robert, tout en commençant une nouvelle paire de bas. Il achevait de monter ses mailles lorsqu’un coup fut frappé à la porte. Le jeune garçon tressaillit ; était-ce le visiteur si impatiemment attendu ?
– Entrez, Monsieur, s’il vous plaît.
La voix de Jacques aurait dû exprimer la plus cordiale bienvenue, mais, hélas ! un murmure guttural sortit seul de ses lèvres.
– Roby, ouvre vite la porte.
– Qui est-ce ? demanda Robert sans laisser son jeu.
– J’espère que c’est M. Absalon. Vite, Roby.
L’enfant hésitait ; il n’avait pas du tout envie d’abandonner son jeu, et la frayeur qui se lisait sur son visage augmentait son obstination.
– Je ne veux pas le faire entrer, j’ai peur.
Un second coup plus vif força Jacques à se lever et à aller ouvrir lui-même.
– Est-ce ici que demeure Marc Arnaud ? cria, d’une voix impatiente, un jeune homme de haute taille et élégamment vêtu, qui entrait dans la cuisine en regardant de tous côtés.
– Oui, Monsieur. Jacques, surpris et interdit, se cachait à moitié derrière la porte, cherchant à dissimuler ses aiguilles et la laine rouge enroulée autour de son doigt.
– Rentrera-t-il bientôt ?
– Non, Monsieur. Il est à l’usine et ne reviendra pas à la maison avant ce soir.
– Où est-il ? Parle donc, petit, je ne comprends pas un mot de ce que tu dis.
– Il est à l’usine, Monsieur, reprit Jacques en faisant un grand effort pour rendre sa voix plus distincte.
– Qu’as-tu donc, mon pauvre garçon, tu as de la peine à parler ? demanda le visiteur d’un ton assez bienveillant. Es-tu le frère de Marc ?
– Oui, Monsieur.
– Tu ne lui ressembles guère, mais laisse-moi donc te voir.
Et, prenant Jacques par les épaules, il le poussa en pleine lumière.
– Comment donc, tu tricotes ? Mon pauvre ami, est-ce à cela que tu t’occupes ?
Le pauvre Jacques rougit jusqu’aux oreilles ; les moqueries dont son tricot avait jadis été l’objet lui revenaient toutes en mémoire, et ses yeux se remplirent de larmes.
– Allons, tu ne vas pas te mettre à larmoyer ? Ai-je dit quelque chose qui te fasse de la peine ? Je n’en avais certes pas l’intention.
Jacques secoua la tête.
– Bien, n’en parlons plus, j’ai dans ma poche un onguent qui guérit toutes les blessures.
Et le jeune Bolton sortit son porte-monnaie de sa poche.
– Voilà cinq francs pour t’acheter quelque chose. Et tu diras de ma part à Marc qu’on ne se moque pas ainsi des gens ; puisqu’il n’est pas venu au rendez-vous qu’il m’avait fixé, il ne me convient pas de l’attendre davantage. Adieu.
M. Bolton jeta la pièce d’argent sur la table et s’éloigna.
La visite du jeune homme n’avait interrompu qu’un instant la routine monotone des occupations journalières de Jacques, et cependant un voile épais s’était soudain étendu sur le joyeux espoir et les viriles résolutions de notre ami. Qu’est-ce qui avait donc pu l’impressionner à ce point ? Était-ce l’air de force et de santé du jeune homme, sa gaîté insouciante ? Était-ce plutôt sa pitié pour le faible enfant, ou le regard railleur jeté sur le tricot ? Sans doute il y avait un peu de tout cela. Mais, quoi qu’il en soit, la souffrance et la déception se peignaient sur le visage émacié du pauvre garçon ; jetant son ouvrage sur la table, il murmura avec amertume : « Ils ont bien raison, à quoi me sert d’essayer ? Je ne serai toute ma vie qu’un pauvre être inutile, un triste et misérable crapaud… Si j’avance un jour de quelques pas vers le sommet de la colline, je suis sûr de me retrouver tout au bas le lendemain ».
Roby, troublé de voir son frère malheureux, le considéra un instant en silence, puis, prenant la pièce d’argent, il alla la présenter à Jacques, sûr, comme M. Bolton, d’avoir trouvé le remède infaillible.
– Pose cela, Roby, dit Jacques en reposant doucement le petit garçon, je n’en veux pas, je n’en ai pas besoin.
– Tu n’en as pas besoin ? s’écria Roby stupéfait. Eh bien, moi, j’en ai besoin, je t’assure !
– Pourquoi faire ? demanda Jacques qui n’écoutait qu’à moitié.
– Pour acheter un de ces violons rouges qui crient si bien.
– Pose cela, Roby, je t’en prie, répéta Jacques un peu brusquement.
Robert devint grave et sa figure s’assombrit. Il remit la pièce sur la table et s’assit par terre, en face de son frère ; il voulait réfléchir. Qu’est-ce que son fidèle ami et protecteur pouvait bien avoir contre lui pour le traiter si durement ?
La solution du problème ne tarda pas à se présenter à son esprit.
– J’ouvrirai la porte une autre fois, Jacques, dit-il d’un air contrit, je l’ouvrirai, je te promets, bien que je n’aime pas les vautours.
La bonne volonté du petit garçon ne devait pas être mise à l’épreuve ce jour-là, car, au moment même, la porte mal fermée s’ouvrit toute grande, et une main se posa sur l’épaule de Jacques avant que le jeune garçon eût relevé la tête pour voir qui entrait.
– Eh bien, mon ami, est-ce de cette façon que tu mets tes minutes à profit ? Tu rêves, il me semble ?
Jacques tressaillit en entendant cette voix bien connue et si ardemment désirée.
– Non, Monsieur, seulement je… je pensais, dit-il d’un air découragé, en faisant pour se redresser un mouvement qui laissa voir à M. Absalon ses paupières gonflées et ses joues rougies par les larmes.
– Qu’est-ce qui t’arrive, mon garçon ? demanda le vieillard avec bonté. As-tu cru que je t’oubliais ?
– Il pleure parce que je n’ai pas voulu ouvrir la porte, cria Robert de l’encoignure où il s’était réfugié entre le buffet et la paroi.
– Qui est-ce ? dit le caissier en se tournant avec un sourire vers le coin d’où partait la voix.
– C’est moi, répondit Roby avec beaucoup d’assurance.
– Et pourquoi « moi » n’a-t-il pas voulu ouvrir la porte ?
– Parce que j’avais peur de voir quelque chose.
– De voir quoi ? insista le vieillard qui s’était assis près de Jacques.
– Quelque chose de très laid, d’affreux.
– Mais que craignais-tu donc de trouver derrière la porte, petit ?
– Un vautour avec un bec crochu.
– Chut, Roby, exclama Jacques cruellement embarrassé.
Mais M. Absalon ne fit que rire, et, se levant, il alla caresser la tête du petit garçon.
– Ah ! Tu sais mon nom, on dirait, dit-il gaiement.
Puis, reprenant sa chaise :
– À ton tour, Jacques, raconte-moi tes chagrins.
– Je pensais… commença Jacques en hésitant ; c’était, je crois, à propos de M. Bolton et de ce qu’il vient de me dire.

5ème samedi

Le jeune garçon ne trouvait pas facile de raconter ce qui l’avait attristé dans la visite qu’il venait de recevoir ; il eut beaucoup de peine à expliquer la cause de son abattement et, à mesure qu’il essayait, ses raisons lui paraissaient si égoïstes et si enfantines qu’il en était honteux. Mais M. Absalon semblait comprendre parfaitement ce dont il s’agissait ; lui aussi avait sous la main un remède tout prêt, bien que fort différent de celui de M. Bolton.
– Oui, dit-il, c’est toujours la vieille histoire, Jacques. Je ne pense pas qu’il y ait sur la terre un seul cœur qui ne doive, une fois ou l’autre, passer par la même lutte. Mais il s’agit de résister, mon enfant, et de ne pas se mettre en révolte contre Dieu, car c’est Lui, n’est-ce pas, qui nous a fait ce que nous sommes et qui nous a donné ce que nous avons ?
– Oui, Monsieur.
– Et tout ce que Dieu fait n’est-il pas bien fait ?
– Sans doute, répondit Jacques d’un air découragé.
– Tu t’imagines peut-être que M. Bolton est heureux et content de son sort ? Détrompe-toi : il déteste le travail de bureau, il voudrait posséder une grande fortune et ne rien faire que se promener ou s’amuser. Si cela lui était accordé, il ne serait pas longtemps satisfait ; il désirerait toujours obtenir davantage… quitte à soupirer, lorsqu’il connaîtrait les fatigues et les soucis d’une position élevée, quitte à soupirer avec regret en pensant à une tranquille cuisine où un jeune garçon de ma connaissance soigne ses petits frères et sœurs et leur tricote des bas, le cœur encore agité et craintif, sans doute, mais plein pourtant du désir de bien faire.
Jacques sourit.
– Rien ne creuse les trous et n’élargit les fentes, poursuivit le caissier, comme ces minutes données au murmure ou au mécontentement. Vois-tu, mon enfant, notre lot ici-bas, à l’un et à l’autre, se ressemble un peu ; et crois-tu que notre travail ne puisse pas être agréable au Seigneur parce que ta main est fragile et que la mienne commence à trembler ? Il ne Lui en est peut-être que plus précieux. Ma vieille figure ridée et tes joues pâles peuvent bien amuser les rieurs, mais penses-tu que Dieu nous aime moins parce qu’Il a mis sur nos fronts la marque de la souffrance ou le sceau de l’épreuve ? Je suis sûr du contraire, Jacques, j’en suis sûr, et toi ?
– Moi aussi, répondit Jacques d’une voix presque ferme.
– La Bible nous dit qu’Il a choisi les choses faibles de ce monde pour couvrir de honte les choses fortes. Elle nous dit encore… mais je vais te lire le passage, cela vaudra mieux.
Et tirant un Nouveau Testament de sa poche, le vieillard l’ouvrit et lut :
– « En ce temps-là, Jésus répondit et dit ». – En ce temps-là, Jacques, lorsque le Seigneur Jésus ne rencontrait que la contradiction et la haine, lorsque tout autre que Lui aurait pu être découragé – « En ce temps-là, Jésus répondit et dit : Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que Tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et que Tu les as révélées aux petits enfants. Oui, Père, car c’est ce que Tu as trouvé bon devant Toi ». Ah ! Jacques, lorsque tu seras tenté de murmurer contre ton sort, pense à Celui qui a dit : « Oui, Père, car c’est ce que Tu as trouvé bon devant Toi ». Et écoute encore : « Venez à Moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et Moi Je vous donnerai du repos. Prenez Mon joug sur vous, et apprenez de Moi, car Je suis débonnaire et humble de cœur ; et vous trouverez le repos de vos âmes ». Je ne t’en dis pas davantage, mon garçon, tu réfléchiras à ces paroles. Mais quand on possède des promesses comme celles qui sont contenues dans ce livre, ajouta le vieillard, on se met de tout son cœur à l’ouvrage au lieu de cacher sa tête dans ses mains et de se laisser aller au désespoir.
Jacques leva sur son vieil ami un regard plein de confiance.
– Eh bien, commençons, reprit gaiement le caissier. Je t’ai apporté des outils, il me reste à voir si tu sauras bien les employer. Tu m’as dit que tu savais lire ; écris-tu bien ?
– Pas très bien, Monsieur.
– Alors il faut t’exercer pour arriver à avoir une bonne écriture, bien lisible. J’ai réfléchi à ce qui te concerne. Puisque tu n’es pas assez fort pour le travail de l’usine, nous nous tournerons d’un autre côté. Voici une ardoise ; tu pourras t’en servir pour les exercices d’écriture et de calcul. Où en es-tu pour les mathématiques ? Sais-tu faire les quatre règles ?
– Oui, Monsieur, j’aime beaucoup le calcul.
– J’en suis enchanté, reprit le caissier avec un sourire de satisfaction. Il y a trois choses auxquelles tu dois travailler sans relâche, mon ami : l’écriture, l’orthographe et le calcul. Lorsque tu seras devenu très doué en cela et que les petits seront devenus grands, tu trouveras facilement une occupation qui te permettra de gagner de l’argent, même si ton corps reste frêle et ta voix rauque.
À ce moment la porte s’ouvrit brusquement et Marc se précipita dans la cuisine.
– Dis-moi, Crap, est-on venu me demander ? M. Bolton devait…
Apercevant le visiteur, il s’arrêta et rougit.
– M. Bolton est venu il y a une demi-heure, répondit Jacques ; il a dit qu’il ne pouvait pas attendre.
Marc fronça le sourcil en murmurant quelque chose sur des heures de travail à remplacer et sur la sévérité du règlement. Puis, d’un ton de mauvaise humeur :
– Crois-tu que je puisse le rattraper ? N’a-t-il laissé aucun message ?
– Il a laissé une pièce de cinq francs, cria Robert.
– Ah ! Pour moi ?
– Non, pas pour toi, pour Jacques.
Et Roby, voyant Marc s’avancer vers la table, sortit promptement du coin où il s’était blotti, pour venir, en toute hâte, poser ses deux mains sur la pièce d’argent.
– Bêtise ! C’était pour moi, cela va sans dire, puisqu’il avait promis de payer mes dépenses d’aujourd’hui.
Et Marc, retirant la pièce des doigts protecteurs de Roby, la glissa dans sa poche et sortit de la cuisine.
À ce moment un cri retentissant s’éleva du berceau et, comme Riri se montra insensible aux séductions de Roby qui cherchait à l’amuser par ses grimaces, toute conversation devint impossible. Voyant que sa visite avait été assez longue, M. Absalon remit à Jacques les livres qu’il lui avait apportés, et le quitta avec une chaleureuse poignée de mains et la promesse de revenir bientôt.

6ème samedi

5. Travail et progrès

L’existence de Jacques semblait transformée. Les jours se succédaient, il est vrai, avec leur fardeau habituel de soucis, de fatigues et de tentations ; les fumées noires de l’usine assombrissaient toujours l’atmosphère, et les dispositions moqueuses de Marc étaient toujours là, mais une nouvelle vie se développait peu à peu dans le cœur de notre ami.
Ce pauvre cœur, si longtemps inquiet et agité, avait enfin entendu la parole divine : « Que la lumière soit ! » Et la lumière s’était faite et produisait ses effets bienfaisants.
Lorsqu’un mot sarcastique ou une rude plaisanterie s’enfonçait dans son cœur comme une épée aiguë, lorsqu’un bégaiement rauque s’échappait seul de ses lèvres, ou que son corps affaibli pliait sous la tâche quotidienne, le jeune garçon sentait la réalité et le prix de cette vie nouvelle. Les paroles de M. Absalon : « Celui qui nous a faits nous aime-t-Il moins parce que nos fronts portent l’empreinte de la souffrance ? » lui revenaient en mémoire comme une force consolatrice. Sa Bible était devenue son trésor le plus précieux ; et, bien des fois dans la journée, tout en vaquant à ses occupations, il faisait monter vers Dieu une prière silencieuse pour demander la force et le secours dont il avait besoin.
La quantité de trous à remplir que Jacques découvrait chaque jour était vraiment surprenante ; lui-même n’en revenait pas du nombre de minutes gaspillées jadis et mises à profit maintenant.
Le tricot, rejeté dans un accès de fausse honte, était devenu pour lui une source de grand intérêt, car aiguilles et mailles lui servaient à des calculs de toutes sortes, et, tandis que le bas s’allongeait rapidement entre ses doigts agiles, les additions et les multiplications allaient grand train.
Cependant Robert n’apprécia pas d’abord cette nouvelle façon d’agir ; il avait toujours considéré son frère comme un esclave bénévole dont les moments de loisir lui appartenaient sans conteste, et il prit en haine le malheureux tricot. Aussi, un jour que Jacques était occupé à faire manger le bébé, Robert s’empara du bas qui avait heureusement franchi les difficultés du talon ; il tira les aiguilles, puis la laine, d’un air délibéré, et ne laissa subsister qu’un bout de côtes des plus modestes.
Cet acte de vandalisme avait été promptement accompli, mais le petit garçon n’oublia pas de sitôt le regard déçu et sévère de Jacques lorsqu’il vit son travail de plusieurs jours traîner sur le sol sous la forme attristante d’un fouillis de laine emmêlée.
– Oh ! Roby, j’avais presque fini… pourquoi l’as-tu défait ?
– Je n’aime pas ce bas.
– Tu ne l’aimes pas ! Il était pour toi.
– Cela m’est égal, j’en ai déjà trois.
– Mais trois bas ne servent à rien si l’on n’en a pas un quatrième. Ce n’est pas beau ce que tu as fait là, Roby. Je vais être obligé de tout recommencer.
– Si tu recommences, je tirerai encore les aiguilles.
– Mais pourquoi ? Que veux-tu donc ?
– Je veux que tu joues avec moi au lieu d’être toujours à compter et à parler tout seul.
Cette réponse rendit Jacques songeur. Où était son devoir ? Devait-il abandonner ses projets pour répondre favorablement aux plaintes de l’enfant ?
Perplexe et embarrassé, il gardait le silence. Robert, debout en face de lui, serrait les lèvres et n’attendait qu’un mot pour fondre en larmes. Mais Jacques se contenta de ramasser, avec un soupir, les restes informes du pauvre bas. Se tournant ensuite vers Roby, il l’installa sur ses genoux et d’un ton redevenu calme, presque gai, il lui dit :
– Je vois ce que c’est, mon petit homme : dans mon zèle à boucher les trous, je risque fort de calfeutrer les fenêtres elles-mêmes et d’empêcher le soleil de nous rendre visite. Qu’en dis-tu ?
– Je suis bien fâché…
Et un sanglot repentant vint confirmer la vérité de cette affirmation.
Les choses cependant finirent par s’arranger à l’amiable, grâce à l’ardoise de M. Absalon.
Jacques y traçait quelque dessin facile, ou des o et des i que l’enfant copiait avec délices, pendant que lui-même travaillait.
Mais le meilleur moment de la journée pour Jacques était celui qui suivait le souper, alors que ses parents étaient à la maison, Robert dans son lit, et Marc à ses plaisirs ou à ses affaires. Il profitait de cette heure de tranquillité pour perfectionner son écriture et appliquer des règles de calcul.
Une heure de travail journalier et attentif ne tarde jamais à donner un succès encourageant, aussi M. Absalon fut-il agréablement surpris, à sa visite suivante, de constater les progrès qu’avait fait son jeune protégé. Il lui apportait de nouveaux livres et lui donna quelques directives pour son travail. Le vieillard s’attachait toujours davantage au jeune garçon qui lui rappelait le fils qu’il avait perdu. En le quittant ce jour-là, il lui dit d’un air pensif :
– Le bon emploi du temps produit des merveilles ; toutefois il est dans la vie des brèches que nous n’arrivons pas à réparer, des vides qui ne se comblent jamais. Jacques, mon enfant,… voici trente ans que je cherche quelque chose à aimer, quelque chose qui remplace un peu ce que j’ai perdu. Je crois l’avoir enfin trouvé.
– Où, Monsieur ?
– Ici-même. Le petit crapaud a élu domicile dans le cœur du vieillard, ajouta-t-il avec tendresse ; il faut maintenant qu’il y reste pour l’égayer et le réchauffer. N’est-ce pas, Jacques, nous serons amis, amis jusqu’à la fin, qui ne peut plus être bien éloignée pour moi ?
– J’aimerais beaucoup être votre ami, répondit Jacques avec simplicité.
Et c’est ainsi que fut conclu un pacte d’amitié entre le vieillard et l’enfant.
Les mois qui suivirent furent pour Jacques des mois de travail courageux et de progrès réjouissants : son écriture devint nette, régulière, très lisible ; la rapidité avec laquelle il additionnait d’interminables colonnes de chiffres émerveillait son protecteur qui l’observait en silence et lui apportait fréquemment de nouveaux outils.
– Si seulement je pouvais t’initier à la tenue des livres de comptes, Jacques, lui dit-il en s’asseyant sur le banc devant la maisonnette. Voyons, mets-toi là, mon ami, en face de moi, et j’essaierai de t’expliquer les premiers principes de cette science.
Jacques s’assit et écouta avidement.
M. Absalon termina son exposition en remettant à son protégé le Manuel du teneur de livres.
Notre ami en commença aussitôt l’étude. Les séances de cinq minutes ne lui permettaient pas d’aller bien vite, mais au moins avançait-il sans arrêt, et un progrès incessant, quelque lent qu’il soit, donne toujours des résultats certains. D’ailleurs son imagination ne tarda pas à se mettre de la partie. Tout en s’occupant du ménage et du bébé, il élaborait de longues listes de créanciers et de débiteurs fictifs ou dressait l’inventaire de marchandises de toutes sortes. Puis, quand l’heure de liberté arrivait, il saisissait son stylo et inscrivait soigneusement, sur son livre de caisse, ce qui était déjà préparé dans sa tête.
Un jour, après avoir fait subir au jeune garçon une espèce d’examen, M. Absalon lui dit :
– Le moment est venu pour que tu me rendes un service, mon ami. Voici un registre : tu en parcourras les pages, et tu verras si les additions en sont justes ; tu copieras ensuite les chiffres et noms dans ce « grand livre » que j’ai acheté tout exprès. Ma main devient vacillante et mon écriture s’en ressent. De cette façon nous nous aiderons mutuellement, car il est grand temps que tu commences à gagner quelque chose.
– Voulez-vous dire que vous avez l’intention de me payer ce travail ?
– Certainement.
Jacques devint tout rouge.
– Oh ! Monsieur… c’est impossible…
– Comment, impossible ? Si j’ai essayé de t’apprendre à racheter le temps, ce n’est pas pour l’employer à mon profit. Du reste, mon enfant, songe aux petits, à ta pauvre mère qui se fatigue tout le jour à l’usine, à ton père qui ne devrait plus travailler ; tu n’as pas le droit de les sacrifier.
La cause était gagnée, et, à partir de ce jour, Jacques eut la satisfaction de voir les résultats matériels de ses efforts. Il faisait déjà des plans pour le jour où son pécule, suffisamment augmenté, lui permettrait de venir en aide à ses parents bien-aimés.
Les semaines et les mois s’écoulaient rapidement, sans diminuer l’entrain de Jacques et sans ralentir son labeur persévérant. Les affaires de Marc, au contraire, prenaient une mauvaise tournure ; bien loin de mettre de l’argent de côté, il en dé-pensait beaucoup plus qu’il n’en gagnait. Les relations du jeune homme avec M. Bolton lui donnaient un certain crédit auprès des marchands de la ville. Sur les recommandations de son ami, un compte lui avait été ouvert au café et au débit de tabac. Avec son goût pour le plaisir et les flâneries, croissait aussi sa haine pour le travail régulier et la vie sédentaire de l’usine ; et, comme il était payé à l’heure, ses fréquentes absences lui valaient des gages forts diminués.
Marc s’étonnait souvent du peu d’effet que ses moqueries produisaient sur son frère, comme aussi de la gaieté et de l’entrain qui se lisaient sur le visage de Jacques. C’est qu’il ignorait la source du contentement paisible de son frère qui non seulement trouvait de l’intérêt dans son travail, mais qui, avant tout, jouissait de ses relations avec son Sauveur qu’il apprenait à connaître et à aimer chaque jour davantage.

7ème samedi

Ce qui paraissait aussi étonnant à Marc, bien qu’il n’en parlât jamais, c’était la prodigieuse quantité de travail dont le pauvre Crap venait à bout.
Robert avait appris à lire sous la direction de Jacques et commençait à écrire sur l’ardoise. Par les soins de Jacques également, Marc était fourni de bonnes chaussettes bien chaudes et trouvait toujours ses vêtements en bon état. De plus, un ordre parfait régnait dans la maisonnette. Le frère aîné n’était pas insensible à ces avantages, mais la paresse dégradante à laquelle il se laissait aller peu à peu étouffait chez lui la reconnaissance. L’usage constant du tabac, l’abus de la bière, assombrissaient son humeur, et le montant toujours croissant de ses dettes l’accablait.
En somme, si nous en exceptons Jacques, l’horizon de la famille Arnaud s’assombrissait donc. L’asthme du père s’aggravait ; il avait de la peine à finir sa journée de labeur et l’oppression rendait ses nuits épuisantes.
Mme Arnaud n’était pas d’un caractère gai ; la vue des souffrances de son mari, loin de stimuler son courage, lui enlevait le peu d’énergie qu’elle possédait. La santé chancelante du père de famille n’était pas du reste la seule cause de ses inquiétudes. Elle avait toujours compté sur Marc pour qu’il soit le soutien de ses frères. Mais le changement survenu en lui était trop visible pour lui avoir échappé, et son instinct maternel lui faisait craindre de connaître la honte et la misère là où elle avait espéré trouver appui et consolation.
Un soir où la famille était réunie au coin du feu, sauf Marc qui était allé comme d’habitude rejoindre ses amis, Mme Arnaud se laissa aller à exprimer ce qu’elle avait sur le cœur depuis longtemps : ses inquiétudes au sujet de la conduite de son fils aîné et ses soucis pour l’avenir.
– Il m’est venu une idée, dit le père après un moment de silence. Je me disais que si je pouvais tenir bon jusqu’à l’automne et mettre de temps en temps un peu d’argent de côté, de façon à avoir une petite avance à ce moment-là, je quitterais alors l’usine, j’achèterais une petite charrette et je m’établirais comme laitier. Ces courses à la campagne pour aller chercher le lait que j’apporterais en ville chaque matin, pourraient me guérir tout en nous donnant du pain.
– Et comment épargnerions-nous quelque chose ? J’aimerais le savoir, objecta Mme Arnaud d’une voix plaintive ; à moins de nous passer de boire et de manger, je ne pense pas que nous ayons la possibilité d’y arriver.
– Ah ! Sans doute, ce serait difficile… il faudrait rogner encore ce qui est déjà trop court.
Et, croisant ses bras sur sa poitrine, le malade baissa la tête d’un air sombre et anxieux, sans rien ajouter.
Ce soir-là, Jacques, l’âme agitée et la main tremblante, tira de sa cachette dans la mansarde, la vieille boîte bien ficelée qui contenait ses économies. Après avoir rangé en piles régulières, sur la tablette de la fenêtre, les pièces d’argent qui composaient son trésor, il se disposa à les compter.
Il y avait plus de dix-huit mois que le premier franc avait été déposé dans la précieuse tirelire, plus de dix-huit mois que notre ami travaillait sans relâche à grossir sa petite épargne. Les longues journées de l’été précédent, en lui permettant de prolonger son travail, avaient surtout été fructueuses, et le jeune garçon se trouvait possesseur d’une somme assez considérable pour faire bondir son cœur de joie.
« Trois cent soixante-dix francs ! » murmura Jacques ravi. « Tout cela sera pour la charrette de papa, et ce que je gagnerai encore aussi. Qui sait si je ne pourrais pas compléter la somme à moi tout seul ?… M. Absalon a dit qu’un autre caissier serait disposé à me donner de l’ouvrage. Oh ! Si je pouvais, si je pouvais seulement… si Dieu voulait me donner la force et les moyens d’aller jusqu’au bout ! »
Le dialogue de la cuisine l’avait fortement impressionné ; son jeune cœur débordait de sympathie à la pensée du chagrin de sa mère et des souffrances de son père. Il se disait qu’aucun effort ne lui coûterait, qu’aucune fatigue ne l’effraierait, pourvu qu’il arrivât à les consoler et à les soulager.
En ce qui concernait les soucis matériels, il savait bien ce qu’il avait à faire, mais comment s’y prendre avec Marc ? Comment l’amener à changer de conduite ? Jusqu’alors toutes les avances de Jacques étaient restées sans effet. Marc devenait chaque jour plus renfermé et moins abordable ; son cœur paraissait fermé, il affectait une légèreté et une indifférence que son frère prenait pour de l’insensibilité.
Avec un soupir, Jacques prit sa Bible pour faire sa lecture habituelle avant de se coucher. Machinalement il en tournait les pages lorsque ses yeux tombèrent sur ce passage : « Toi, Tu es le Dieu qui fais des merveilles ». Ce fut comme un éclair de joie illuminant son âme. Oui, Dieu pouvait faire des merveilles, même dans le cœur si dur de Marc. Et le jeune garçon, se jetant à genoux, fit monter vers le Seigneur d’ardentes supplications en faveur de son frère.

8ème samedi

6. Les embarras de Marc

Trois ans se sont écoulés depuis que nous avons fait la connaissance de Jacques. Dans la maisonnette des Arnaud, les soucis n’ont fait qu’augmenter. Roby a été dangereusement malade pendant de longues semaines et il a beaucoup maigri. Ses belles couleurs et ses joues potelées ont disparu ; à le voir tranquillement assis au coin du feu, avec sa tête rasée, ses joues amaigries et ses mains transparentes, on ne reconnaîtrait certes pas le joyeux Roby. Quant à M. Arnaud, sa faiblesse a augmenté, et sa mauvaise santé ne lui permet plus de fournir un travail suivi. Lorsque la température est clémente, il se rend encore à son travail ; mais par les temps de pluie et de brouillard, il est obligé de rester à la maison et de passer la journée sur sa chaise basse, tout près du feu dont la chaleur lui procure seule quelque soulagement.
Durant ces longues heures d’inaction, le pauvre homme songeait à ses espérances détruites et aux difficultés toujours plus sérieuses de sa famille ; il regardait avec tristesse les vêtements usés, l’air morne et abattu de sa femme, et il poussait de longs soupirs douloureux mais étouffés, qu’il ne voulait pas laisser remarquer.
Mme Arnaud ne savait pas aussi bien cacher ses sentiments. Il lui arrivait de ne plus pouvoir supporter la vue de ces visages, transformés par la maladie ou le chagrin ; elle cachait alors la tête dans son tablier et pleurait amèrement.
Robert remarquait ces tristesses sans trop les comprendre ; la perplexité enfantine se lisait dans ses yeux abattus, pendant qu’il suivait, d’un regard silencieux, les moindres mouvements de son bien-aimé Jacques.
Celui-ci vaquait patiemment, comme par le passé, à ses occupations domestiques, donnant à ses livres chaque minute de liberté. Il était plus que jamais le favori de Robert, son ami et son confident. C’était lui encore qui cherchait maintenant à l’égayer et à raccourcir sa longue convalescence.
Quant à Marc, on ne le voyait plus guère, même aux repas. Des bruits inquiétants circulaient dans la ville sur la mésentente, toujours plus accentuée, entre M. Valette et son neveu ; aussi Marc sentait-il s’évanouir le peu de confiance qui lui restait dans les promesses du jeune Bolton. Tous les matins son réveil était obsédé par les frayeurs lâches du débiteur insolvable, et tous les soirs il se couchait plus pauvre que la veille, sans avoir eu le courage de mettre un terme aux dépenses qui devaient finir par l’écraser.
On peut se demander comment notre ami Jacques arrivait à tenir sa barque à flot sur cette mer houleuse et sombre. Ah ! Lui au moins savait où chercher la force au jour de l’épreuve ; il continuait courageusement sa tâche en pensant à l’heure tant désirée où son Maître Lui-même apporterait la paix et la consolation à ses parents affligés.
Ses économies avaient été entamées par la maladie de Robert : plus d’une friandise coûteuse, plus d’un fruit rafraîchissant avaient trouvé le chemin de la petite man-sarde, sans que personne ne s’informât de leur provenance. M. Absalon seul avait quelquefois dirigé le jeune garçon dans ses achats et obtenu, à force de supplications, la permission d’envoyer un petit cadeau au malade.
Toutefois Jacques, en s’occupant de Roby, n’avait pas perdu de vue son projet initial. L’ardent désir de son père de quitter l’usine avait pris possession de son cœur et l’avait ranimé chaque fois que sa lassitude menaçait de diminuer son zèle. Il se représentait la joie du pauvre asthmatique lorsque, tournant la tête au bruit des roues, il apercevrait le véhicule si longtemps désiré. Personne, excepté Roby, ne savait à quel point cette perspective occupait et réjouissait Jacques. M. Absalon lui-même, bien qu’il possédât tous les autres secrets de son protégé, ne connaissait celui-ci que depuis fort peu de temps ; le jeune garçon aurait craint, en lui exposant ses projets, de paraître réclamer son assistance.
D’ailleurs, il touchait au but et s’estimait heureux d’être venu à bout de son affaire sans aucun secours étranger. Grâce au patient travail de deux longues années, son rêve allait devenir une réalité. Les figures attristées de ses parents se détendraient, l’espérance rentrerait dans leur cœur, à mesure que le père, revenant à la santé, dans sa vie au grand air, pourrait de nouveau gagner le pain de chaque jour.
Cette après-midi-là, Jacques, seul avec ses petits frères, tient sur ses genoux une boîte remplie de pièces brillantes qu’il compte et aligne ensuite sur la table. Son regard est si vif, ses joues si animées, son maintien si triomphant qu’on le reconnaîtrait à peine. Riri, cramponné des deux mains à la veste de Jacques, le considère avec un sourire d’étonnement. Roby occupe à ses pieds la petite chaise de jadis. Il a conservé son expression de naïve confiance, et ses grands yeux limpides ont le même regard doux et franc.
– Cinq cents francs, et un bel écu par-dessus le marché ! s’écrie Jacques.
– Est-ce ce soir que la charrette arrivera à la porte ? demande Roby. Pourrai-je la voir avant de me coucher ?
– Non, pas ce soir. Mais, dès que maman rentrera, j’irai finir l’affaire avec le marchand, et demain matin, Roby, tu l’entendras arriver. Si seulement le soleil voulait se montrer à ce moment-là, ce serait grandiose !… les seaux brillent comme de l’argent. Et Roby, cette belle pièce de cinq francs sera pour toi…
Roby ouvrit de grands yeux. Et Jacques ajouta :
– Pour acheter un de ces violons rouges qui crient si bien ! Tu vois que je n’ai pas oublié ton désir.
L’exclamation de joie de l’enfant et son visage ravi donnèrent à Jacques un avant-goût du bonheur qui lui était réservé pour le lendemain.
– Mais Roby, continua-t-il avec un sourire presque aussi enchanté que celui de son petit frère, tout en remettant son argent dans la boîte, rappelle-toi que tout ceci est un secret, un grand secret. N’en parle absolument à personne avant demain matin. Alors tu iras avec le père à la recherche d’une ferme où il y ait du lait à vendre pour la ville. Vous ferez une longue promenade à travers champs ; ne sera-ce pas délicieux ?
Jacques ne pouvait s’arrêter, sa joie était si grande qu’elle avait absolument besoin de s’épancher. Ce fut Roby qui l’interrompit brusquement.
– Chut ! Voilà papa.
Jacques cacha précipitamment sa boîte sur un coin de l’étagère.
Mais ce ne fut pas le père qui entra, ce fut Marc. Il était affreusement pâle et se mit à parcourir la cuisine avec agitation.
– Je voudrais connaître la loi ! s’écria-t-il enfin avec colère.
– Qu’y a-t-il, Marc ? demanda timidement Jacques. Puis-je t’aider ?
– Toi ! répondit Marc avec mépris. J’ai besoin de savoir si l’aubergiste David a le droit de me faire mettre en prison comme il m’en a menacé.
– En prison !
– Eh ! oui, en prison ; Alfred Bolton est parti, en me laissant sur les bras trois cents francs de dettes qu’il avait promis de payer. Et voilà le vieux David et le marchand de tabac qui me tombent dessus : l’un veut me fourrer en prison, l’autre dit qu’il y fera mettre mon père, tous deux jurent d’aller voir M. Valette s’ils ne sont pas remboursés…
Jacques ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
– Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Robert en saisissant avec terreur le bras de Jacques. On ne va pas envoyer papa en prison, n’est-ce pas ?
– Chut ! Roby, chut !
– Je ne le veux pas, je ne le veux pas… Jacques, tu ne le laisseras pas emmener en prison ?
– Veux-tu bien te taire, petit ! cria avec colère Marc.
Mais les nerfs de Robert, encore ébranlés depuis sa maladie, avaient reçu un choc trop violent. Son gémissement devint un cri aigu qui retentit dans toute la maison.
– Là, Roby, sois sage, ne crie pas ainsi, dit Jacques en caressant doucement la tête rasée.
Ce fut en vain.
– Ne les laisse pas faire, Jacques, ne les laisse pas faire, répétait-il toujours plus haut et toujours avec plus d’angoisse.
Marc était hors de lui.
– Si tu n’en finis pas tout de suite avec ces hurlements, je saurai bien t’y forcer.
Et sa main menaçante se leva sur l’enfant. Mais Jacques s’interposa :
– Arrête, Marc, arrête. Ce n’est pas sa faute.
– C’est la tienne, alors ! Pourquoi n’élèves-tu pas mieux ces petits, toi qui n’as rien à faire du matin jusqu’au soir qu’à te dorloter au coin du feu ? C’est toi, misérable crapaud, qui lui as appris à me haïr ? Tu n’es qu’un lâche et un hypocrite !
La colère, la souffrance et l’angoisse se peignaient tour à tour sur le visage de Jacques qui faisait un grand effort pour conserver son calme. Marc s’était arrêté devant le feu. Il remuait les cendres avec le tisonnier qu’il jeta tout à coup violemment sur la plaque de l’âtre. Ce bruit réveilla les terreurs de Robert, ses cris recommencèrent, et Marc qui ne se possédait plus, le souleva par le bras en le secouant rudement.
– Comment oses-tu ? s’écria Jacques, je te défends de le toucher.
– Comment j’ose ?… Attrape cela, Crapaud, attrape !… Voilà comment j’ose !
Et la main levée de Marc retomba lourdement sur celui qui essayait de défendre sa victime.
Jacques avait poussé un cri et étendu les mains vers son petit frère, comme pour le protéger. Un éclair passa devant ses yeux, ses bras retombèrent, puis ce qui l’entourait s’obscurcit et il ne distingua plus rien.

9ème samedi

7. Une conversation

Cette après-midi-là, M. Valette était venu voir M. Absalon dans son bureau, au grand étonnement de celui-ci.
– Je suis venu vous demander un conseil, dit-il au caissier. Vous savez déjà ce qui m’arrive avec mon neveu ?
– Oui, Monsieur, et j’en suis bien fâché, répondit simplement le vieillard.
– Je ne peux pas précisément dire que j’aie été surpris, poursuivit M. Valette. Vous ne l’aurez pas été non plus, car on m’a raconté comment vous étiez venu à son aide, en essayant de mettre de l’ordre dans ses comptes et en lui donnant de bons conseils. Ah ! Si seulement il les avait suivis !
– Le jeune homme me faisait pitié, Monsieur, et je crois que c’est la paresse plutôt que le vice qui est la cause de tout le mal.
– La paresse est la mère du vice, reprit gravement M. Valette. J’ai fait élever ce garçon comme s’il eût été mon propre fils, je lui ai ouvert mon cœur et ma maison, je lui ai donné un emploi qui pouvait le conduire rapidement à l’indépendance. Eh bien ! Tous ces avantages, il les a sacrifiés au plaisir de flâner dans les rues, de fumer et de boire avec des compagnons qui ne valaient pas mieux que lui. Il laisse cinq mille francs de dettes ! Mais ce n’est pas tant la question d’argent qui me préoccupe. J’avais compté sur ce jeune homme pour prendre la place du fils que je n’ai pas eu ; toutes mes espérances terrestres reposaient sur sa tête, et me voici plus seul que jamais. Vous me comprenez certainement, vous qui avez déjà tant souffert.
– Je vous comprends, Monsieur, répondit le caissier d’une voix tremblante. Mais vous n’allez pas abandonner le pauvre garçon à lui-même, n’est-ce pas ?
– Non, certainement ; seulement je suis toujours plus convaincu qu’un caractère comme le sien doit passer par les difficultés et les épreuves pour apprendre à se conduire. Comme je ne renonce pas encore à l’espoir de le voir s’amender et revenir au bien, je lui offre une chance de se réhabiliter. Je l’envoie en Algérie, où il pourra gagner son pain en travaillant. Mais le principal but de ma visite était de vous parler de son successeur. Je suis bien décidé, cette fois, à ne pas accorder la place par faveur ou par protection. Je veux la donner à quelqu’un qui soit capable et digne de l’occuper. J’avais songé d’abord à ouvrir un concours pour les fils de mes ouvriers et à choisir le plus habile ; mais je tiens surtout à un caractère droit et sérieux. Donnez-moi votre avis. Vous connaissez à peu près tous nos jeunes gens et vous pouvez m’aider à choisir.
– Qu’exigeriez-vous, Monsieur, comme position sociale, comme âge et comme instruction ? demanda M. Absalon.
– Peu m’importe la position. Quant à l’âge, eh bien ! peu m’importe aussi, à partir de seize ans. Je voudrais trouver un jeune homme posé et consciencieux qui se mettrait sérieusement au travail et dont le mobile ne serait pas seulement de faire son chemin dans le monde, mais bien encore de remplir son devoir sous le regard de Dieu.
– Je connais bien quelqu’un qui répondrait à vos exigences, dit M. Absalon évidemment ému et embarrassé, un de ces travailleurs sérieux et honnêtes comme vous les aimez, seulement…
– Seulement quoi ? Ne craignez pas de tout dire, je serai bien content de connaître les défauts qui peuvent contrebalancer d’aussi précieuses qualités.
– Je ne songeais pas à des défauts, Monsieur, je ne sais pas pourquoi j’ai hésité. Peut-être parce que le jeune homme dont il s’agit occupe une grande place dans mon cœur : ma tendresse de vieillard pourrait me faire exagérer ses mérites. Il vaudra mieux que vous le voyiez et que vous jugiez par vous-même de ses capacités. Quant à son caractère, je peux vous affirmer que sa patience, sa droiture et son ardeur au travail sont au-dessus de tout éloge.
– Comment s’appelle-t-il ?
– Jacques Arnaud.
– Arnaud ? Mais c’est le nom de ce mauvais garçon qui a eu une grande part dans toutes les sottises d’Alfred et que je vais renvoyer de la fabrique. J’espère que le jeune homme dont vous parlez n’est pas de la même famille.
– Pardon, Monsieur, c’est son frère.
M. Valette secoua la tête et garda le silence.

10ème samedi

– Depuis quand le connaissez-vous ? reprit-il enfin.
– Depuis bientôt trois ans. Il est venu me trouver un soir pour me demander comment il pourrait se rendre utile à sa famille. Il m’a tellement rappelé mon Jacques que je me suis senti attiré vers lui par une sympathie irrésistible. Nos rapports sont devenus toujours plus intimes et plus affectueux pendant ces trois années. Je l’ai aidé de mes conseils ; de son côté il s’est mis à l’étude avec tant d’ardeur et de persévérance, malgré de nombreuses occupations domestiques – son père et sa mère travaillent l’un et l’autre à l’usine – qu’il est actuellement très doué pour le calcul et la tenue des livres. D’ailleurs je peux vous montrer ce qu’il sait faire, car il travaille pour moi depuis longtemps.
M. Valette regarda les registres que le vieillard lui montrait ; il se déclara aussi satisfait et aussi surpris que pouvait le souhaiter M. Absalon. Puis, son intérêt étant excité par ce que le caissier ajouta sur la tendresse dévouée de Jacques pour les siens, et sur son ardent désir de soustraire son père au travail qui lui ruinait la santé, il demanda à voir le jeune garçon le soir même.
– Je vais le chercher, dit M. Absalon en saisissant son chapeau d’une main que l’agitation rendait plus tremblante encore que d’habitude.
Arrivé à la porte de la petite maison habitée par les parents de Jacques, il frappa vivement.
– Puis-je entrer ? demanda-t-il.
Pas de réponse. On n’entendait aucun bruit à l’intérieur. M. Absalon frappa de nouveau.
Enfin la porte s’entrebâilla lentement et un petit visage pâle montra deux grands yeux effrayés.
– Ah ! C’est toi, maître Roby ! Eh bien, ouvre la porte un peu plus grande pour me laisser entrer.
– Jacques m’a dit de ne laisser entrer personne que papa et maman, répondit l’enfant avec un peu d’hésitation.
– Jacques est là ?
– Oui, il est assis près du feu.
– Dis-lui que je suis là et que je désire lui parler.
Plus prudent que poli, Robert referma la porte et alla s’acquitter de sa commission.
Il revint avec la même lenteur désespérante et annonça d’un ton peu engageant, que M. Absalon pouvait entrer s’il le voulait. Plein de l’importance de sa mission, le vieillard se hâta d’entrer dans la cuisine.
– Eh bien, Jacques, qu’y a-t-il ? demanda-t-il, surpris de voir le jeune garçon rester assis sur sa chaise au lieu d’accourir à sa rencontre comme de coutume. Es-tu malade, mon enfant ?
Jacques ne répondit pas ; il regardait vaguement le feu, passant et repassant ses mains sur ses genoux avec un geste mécanique.
La manière d’être presque revêche de son protégé étonnait et peinait M. Absalon.
– Quelque chose va mal, c’est évident, fit-il d’un ton à moitié vexé, à moitié sympathique. J’étais venu pour te parler affaires, mais je suppose que c’est inutile.
Jacques leva un peu la tête, posa sa main sur celle de son vieil ami et le regarda d’un air suppliant, comme s’il désirait expliquer ou excuser sa conduite.
– M. Valette te demande ; il a quelque chose à te dire, mon garçon, reprit le caissier d’un ton encourageant. Ne veux-tu pas aller le trouver à son bureau ?
– M. Valette me demande, moi ? Est-ce à cause de Marc ?
La question était presque un sanglot.
– Pas du tout ; j’ai parlé de toi à M. Valette, je lui ai dit combien je t’aimais, et il a manifesté le désir de te voir.
Jacques se leva, regarda autour de lui et hésita.
– Je ne peux pas laisser les enfants seuls, il faut que j’attende mes parents.
M. Absalon était peiné, et des façons d’agir de Jacques, et des obstacles qui s’opposaient à l’exécution de ses projets. Il considéra un instant les enfants.
– Peut-être que… je crois que je pourrais prendre soin d’eux pendant ton absence.
Jacques avait remarqué la déception du vieillard, aussi fit-il un grand effort sur lui-même et se dirigea vers la porte.
– Je me sens tout drôle ce soir, balbutia-t-il en manière d’excuse, un tour au grand air me fera du bien.
Mais M. Absalon s’aperçut, lorsque la faible lumière de la lampe tomba sur son visage, qu’il était inondé de larmes.
– Qu’a-t-il donc ? demanda le caissier au petit Robert, dès que la porte se fut refermée sur Jacques. Qui lui a fait de la peine ?
Roby ne se sentait jamais tout à fait rassuré en présence de M. Absalon. Il se réfugia dans un coin, d’où il répondit lentement :
– Je ne vous le dirai pas, Jacques me l’a défendu. Il est resté longtemps étendu là, par terre, sans bouger. C’est Riri qui l’a réveillé en lui égratignant la figure avec sa cuiller.
« Mon pauvre Jacques, mon pauvre cher enfant ! Que s’est-il donc passé ? Comment n’ai-je pas mieux deviné quand je l’ai vu si différent de lui-même et si bouleversé ? » murmurait M. Absalon avec angoisse.
– Riri mange votre habit, fit observer Roby ; si vous ne le lui enlevez pas, il y fera un trou ; ses dents sont très pointues ; hier il m’a mordu le doigt.
Le caissier retira le pan de son habit de la dangereuse petite bouche, et s’efforça de distraire le petit garçon, mais il n’avait pas l’habitude de s’occuper d’enfants, et ce fut avec un grand soulagement qu’il vit entrer Mme Arnaud, suivie de son mari. Il murmura une explication à peine intelligible et se hâta de s’éloigner.

A SUIVRE !