DSC02697

FRONTIÈRE BULGARE

– Fameux, ces sandwichs au jambon ! remarqua Terry tout en versant un peu de lait de son thermos dans son gobelet.
Walt Roxton avala une bouchée du sandwich qu’il tenait à la main et approuva :
– Ils sont délicieux, en effet, mais malgré cela mon estomac ressent une sorte de malaise…
– A vrai dire, Walt, ce n’est pas tous les jours que nous distribuons des Bibles dans un pays où la liberté de rendre culte est supprimée. J’avoue que je suis aussi un peu tendu, mais nous prierons encore avant de partir d’ici.
Les deux jeunes gens continuèrent à manger leur pique-nique en silence. Du sommet de la colline où ils avaient laissé leurs bicyclettes, ils pouvaient voir le bâtiment menaçant du poste frontière. Ce n’était pas une tour de guet avec ses canons se profilant sur le ciel, mais une construction solitaire avec une barrière en travers de la route qui défiait les voyageurs à leur approche.
La littérature biblique et les Bibles n’étaient pas admises en Bulgarie. Pas plus tard que la semaine précédente, un voyageur passant la frontière avait été fouillé : dix Bibles avaient été confisquées !
Walt et Terry se demandaient si leurs propres efforts auraient plus de succès. Dissimulés dans leurs effets personnels et leurs sacs de couchage se cachaient deux cents évangiles de Jean et quarante Nouveaux Testaments en édition de poche, tous imprimés en langue bulgare.
Pendant leurs vacances d’été, ces étudiants d’un collège biblique américain s’étaient proposés de mettre à profit leur voyage à travers la Bulgarie pour distribuer des Bibles et rendre témoignage au nom du Seigneur. Toutes leurs heures de prières et de travail – sans parler des économies faites pour l’achat des Bibles – avaient eu pour but ce jour-là.
– Ce pourrait bien être notre dernier repas avant que nous soyons réduits au pain et à l’eau, déclara Walt en avalant le reste de son sandwich avec une gorgée de lait.
Penses-tu que nous allons être arrêtés et jetés en prison ? fit Terry.
Walt haussa les épaules et lança un coup d’œil en direction du poste de contrôle.
– Je veux bien admettre, continua Terry, que les chrétiens témoignant pour Christ dans les nations communistes, ont subi pire que l’emprisonnement… mais nous prierons encore à ce sujet, Walt.
Tout au long de l’année écoulée, ils avaient prié instamment pour ce projet et ils savaient que, à l’arrière, dans leur pays, des chrétiens en ce moment même demandaient à Dieu de les diriger.
Leur repas terminé, ils inclinèrent leur tête. « Seigneur, commença Walt, nous te demandons une fois encore de nous guider. Tu sais combien ce peuple captif a besoin de Ta sainte Parole ».
Après un instant de silence, Terry pria à son tour : « Notre Père ! protège-nous et aide-nous à passer les Écritures sans incidents au-delà de la frontière. Nous plaçons cette tâche entièrement entre Tes mains et te demandons de faire reposer Ta bénédiction sur elle. Au nom du Seigneur Jésus, Amen ».
Puis ils sautèrent sur leurs bicyclettes et commencèrent à descendre la colline en direction du poste frontalier. Une jeep militaire était parquée devant la construction de pierres cimentées.
– Terry, qu’allons-nous dire si les autorités ne fouillent pas nos affaires ? Je veux dire s’ils nous demandent seulement si nous transportons des Bibles ?
La route remontait maintenant et on voyait aisément un panneau avertisseur en langue bulgare sur l’un des deux côtés de la station.
Terry jeta un coup d’œil à Walt, puis regarda de nouveau le poste.
– Eh bien ! la volonté de Dieu est sûrement que nous passions ces Bibles. Si nous sommes questionnés, nous dirons « non », que nous ne transportons pas de Bibles. De toute façon, nous arriverons à les passer sans inconvénient.
Pendant quelques secondes, seul le bruit des bicyclettes contesta cette réponse.
Mais ce serait un mensonge, Terry ! Nous avons prié et remis cette affaire entre les mains du Seigneur. Si nous sommes questionnés et que nous mentons au sujet des Bibles, nous ne serons pas…
– Ne discute pas ! abrégea Terry en passant à une vitesse supérieure le changement de vitesses de sa bicyclette pour franchir les quelque trente mètres qui les séparaient du poste de douane.
– Je me charge de répondre au questionnaire. Quant à toi, reste tranquille ! ajouta-t-il d’un ton que la crainte rendait impatient.
Il haussa les épaules, soupira profondément, mais retint une excuse…
Un vif sentiment d’appréhension assombrissait cette journée pourtant radieuse.

Levant la main, l’agent en uniforme les arrêta devant le poste. A califourchon sur leurs bicyclettes, Terry et Walt tendirent leurs passeports en souriant.
– Ah !… des Américains ! s’exclama l’officier dans un mauvais anglais, tout en feuilletant bruyamment les documents.
– Je suis l’inspecteur Manoloff. Excusez, je vous prie, mon pauvre anglais. J’ai peu l’occasion de pratiquer votre langue, car, à vrai dire, peu d’Américains passent par là.
Il empocha les deux passeports en ricanant.
– J’ai l’obligation, bien sûr, de contrôler votre équipement de camping !
– Oui, monsieur, bien sûr ! dit Terry avec un sourire forcé.
– Il n’est pas nécessaire que vous entriez dans le bureau, continua le douanier tout en détachant le sac de couchage de Terry fixé sur l’arrière de sa bicyclette. Il fait un temps idéal pour voyager, pas vrai ? fit-il encore.
Terry approuva sans grand enthousiasme. Il joua à celui qui n’est pas concerné tandis que l’inspecteur dégageait le paquetage du vélo de Walt.
– Je suis sûr de ne pas avoir à vous retenir bien longtemps, et après cela vous pourrez continuer.
Terry répondit par un signe de tête et sourit en retour à l’agent.
La sueur commençait à tremper le col de la chemise de Walt. Le douanier Manoloff entrait à l’instant dans le poste chargé des bagages destinés à être fouillés.
– Ps-st ! souffla Terry. N’imagine pas le pire, mais observe-le plutôt par la fenêtre.
Sans répondre, Walt avança sa bicyclette de quelques centimètres et se posta en face de la fenêtre ouverte. De l’intérieur du bâtiment, sortait les notes gaies d’une musique populaire bulgare jouée à la radio ; mais cette chanson bruyante semblait narguer leur propre anxiété.
– Il regarde à l’intérieur d’un sac de couchage, dit Walt calmement, et… et maintenant…
– Seigneur ! pria Terry, permets qu’il ne voie pas les Évangiles !
Sans cesser de tourmenter nerveusement les poignées de son guidon, Walt continuait à jeter des coups d’œil nonchalants à l’agent debout derrière le comptoir de douane.
Soudain, le rythme d’un chant folklorique bulgare sembla accélérer les mouvements de l’inspecteur en train de replier les vêtements.
– Je… je ne puis le croire ! s’exclama Walt d’une voix contenue. Il ne va pas même fouiller mon paquetage !
Terry respira profondément :
– Merci, Seigneur !
Quelques secondes plus tard, l’inspecteur Manoloff fixait à nouveau leurs équipements sur les bicyclettes.
– Vos bagages paraissent réglementaires, dit-il, en sortant les passeports de sa poche ainsi qu’un timbre de caoutchouc et un tampon encreur.
– Toutefois, comme je n’ai examiné que la moitié de votre équipement, j’ai le devoir de vous poser une dernière question.
Balançant le tampon au-dessus du passeport ouvert de Terry, il demanda :
– Transportez-vous du matériel imprimé sous une forme quelconque ? Si c’est « non », je puis immédiatement vous donner libre entrée en Bulgarie.
Tandis que le timbre voltigeait au-dessus de son passeport, Terry sentit son estomac se retourner. Il ouvrit la bouche, hésita, s’attendant à ce qu’un vomissement spontané l’empêchât de parler.
– Eh bien ! dit l’inspecteur. Avez-vous compris ma question ?
– Hum… oui, monsieur… je veux dire… je…
Sentant le regard de Walt fixé sur lui, Terry s’humecta les lèvres, respira profondément et dit enfin :
Oui, monsieur. Nous avons quelques portions de la Bible.
– Des Bibles ? Vous avez l’intention d’apporter du matériel chrétien dans mon pays ? Des Bibles ?
Ces questions ainsi répétées firent trembler légèrement la voix de Terry lorsqu’il répondit :
– Oui, monsieur… dans notre paquetage et aussi dans nos sacs de couchage !
Fixant le passeport sur le guidon de Terry, les yeux de Manoloff allèrent de Walt à Terry.
– Des Bibles ! Eh bien ! Je vous soupçonne d’avoir l’intention de faire bon nombre de lectures au cours de votre visite en Bulgarie !

Dix minutes plus tard, les jeunes gens pédalaient sur la route de Bulgarie, encore tout émus de l’interrogatoire bref et serré du douanier.
– Peux-tu vraiment le croire ? demanda Terry, alors qu’ils pénétraient sous l’ombre fraîche et dense d’une forêt. Nous introduisons en ce moment des Bibles en Bulgarie. Par quel moyen, je ne le sais pas, mais le Seigneur a permis que les Écritures échappent aux regards de l’inspecteur alors qu’il fouillait mon sac de couchage.
– C’est vrai, admit Walt, mais le plus étonnant, c’est qu’il nous ait permis de les garder après que tu as déclaré avoir des Nouveaux Testaments et des Évangiles. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis au sujet du mensonge, Terry ?
Terry haussa les épaules et sourit en disant :
Dieu est intervenu, je pense. Mentir à propos de Bibles n’aurait vraiment pas honoré le Seigneur.
Les rayons du soleil pénétraient entre les arbres bordant la route et glissaient d’agréables espaces de chaleur au milieu de la fraîcheur des bois.
– Je n’aurais jamais pensé être honoré d’une telle mission, continua Walt. Ne pourrions-nous pas trouver un endroit tranquille ici, le long de la route, pour rendre grâces tout de suite à Celui qui nous a dirigés ?
– Eh ! Walt… peux-tu me pardonner la manière dont je t’ai apostrophé là-bas… juste avant d’atteindre la poste ?
– Bien sûr ! Terry. Laisse tomber ça et…

Hi-hon !… Hi-hon ! lança une sirène stridente, noyant les dernières paroles de Walt.
– C’est le douanier ! s’exclama Walt comme la sirène continuait. Ils s’arrêtèrent et attendirent que l’inspecteur fît halte à côté d’eux.
– Nous avons échoué ! murmura Terry. Il nous a juste laissé croire que nous étions libres. Et maintenant, il peut nous arrêter comme porteurs de Bibles sur le territoire bulgare.
Manoloff descendit de voiture et salua.
– Vous faites de l’avance sur vos bicyclettes ! J’ai cru un moment que vous aviez emprunté une route secondaire, ce qui aurait été illégal, bien sûr.
– Bien sûr ! admit Terry en rougissant.
– Il n’y a pas cinq minutes, j’ai découvert ceci, continua l’inspecteur en sortant deux Évangiles de sa poche et en les tendant à Terry. Ils étaient tombés sur le plancher tandis que je fouillais votre sac de couchage. Plusieurs exemplaires avaient glissé sur le comptoir d’inspection et je les avais remis à leur place. Mais je n’avais pas pris garde à ces exemplaires tombés par terre. Négligence de ma part ! Je viens de les trouver, il y a quelques minutes.
Il jeta un regard aux étudiants et sourit en voyant la confusion se lire sur leurs visages.
– Eh ! oui, je savais que vous cachiez du matériel religieux avant même que vous me l’ayez dit. Rien qu’en portant votre paquetage et votre sac de couchage, je savais qu’ils recelaient quelque chose. Leur poids ne parlait pas en leur faveur.
Il sourit de nouveau, attendant une réplique – réponse que ni Walt ni Terry ne réussissait à trouver.
– Mes devoirs officiels réclament des yeux lestes et des mains sensibles au toucher. Oui, en ouvrant votre sac de couchage, j’ai découvert une de ces petites Bibles. Je me suis dit alors à moi-même : Alexandre Manoloff, ces voyageurs doivent être des chrétiens ! Les croyants américains sont-ils comme le seul chrétien que je connaisse dans mon propre pays ? Sont-ils droits et honnêtes comme Vasil Avrahamoff ? Ou bien vont-ils me mentir en espérant glisser des Bibles sous mon nez ? Je vais le voir.
Terry et Walt avalèrent péniblement leur salive, mais ne détournèrent pas leurs yeux de Manoloff.
– C’est pourquoi j’ai fait comme si je n’avais pas découvert vos Bibles. Mais si vous aviez menti à ma question, je vous aurais confisqué toutes vos Bibles et renvoyés de l’autre côté de la frontière. De toute façon, vous avez admis en transporter et j’ai respecté votre honnêteté. Vous êtes encore libres d’en faire ce qu’il vous semble bon.
Comme Manoloff se tournait vers sa jeep, Terry lui tendit un évangile de Jean en disant :
– Aimeriez-vous en garder un, monsieur ?
– Non, non, merci. Je n’ai pas de temps pour la religion…
Puis, paraissant se raviser, il se retourna vers eux et s’arrêta en se caressant le menton d’un air embarrassé.
– Eh bien ! j’ai une faute à vous confesser. Il tapota sa poche, indiquant par ce geste qu’elle contenait quelque chose d’important.
– La vérité est que je ne vous rapporte que deux des trois Bibles qui sont tombées par terre. Je garde celle-ci… pour la lire et l’étudier. Vasil Avrahamoff dit que Dieu parle à travers cette Bible. Ainsi je pourrai voir par moi-même si cela est vrai.
– Faites-le ! dit Terry en esquissant un sourire, et peut-être qu’à notre retour dans une semaine, nous pourrons nous entretenir au sujet de ce que vous aurez appris ?
L’inspecteur Manoloff acquiesça d’un petit air entendu, en tapotant l’évangile de Jean caché dans sa poche.

Celui qui pratique la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres soient manifestées, qu’elles sont faites en Dieu. Jean 3. 21.

D’après la Bonne Nouvelle 1976