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FÉLIX NEFF 1797-1829

 

Né à Genève le 8 octobre 1797, Félix Neff passa sa première enfance à Paris. On lui reconnut de bonne heure une intelligence très ouverte. Il compléta par lui-même l’instruction des plus rudimentaires qu’il avait reçue et travailla, avec succès, comme ouvrier jardinier.
Après la mort de son père, il revint à Genève avec sa mère. La situation matérielle de sa famille étant fort précaire, il embrassa la carrière militaire dans la garnison de la ville.
Le Seigneur le mit en contact avec des chrétiens du Réveil. Sous leur influence, il lut attentivement la Bible et, après de vives luttes intérieures, il apprit à connaître Jésus comme Sauveur.
« Lorsqu’une longue lutte et une triste expérience m’eurent appris, écrit-il, à connaître ma faiblesse et mon indignité ; lorsque, après mille vœux inutiles et mille efforts infructueux, je sentis enfin qu’en moi il n’habite aucun bien… je m’estimai bien heureux de trouver un Livre qui, dépeignant avec la plus exacte vérité le misérable état de mon cœur, m’indiquait un remède gratuit et le seul efficace. Je le compris à la seconde lecture. Il me sembla que Dieu même l’avait dicté, tant il s’adaptait parfaitement à ma situation. Je reçus avec joie la bonne nouvelle qu’il annonçait, savoir que nous devions aller à Christ avec toutes nos souillures, toute notre incrédulité et notre endurcissement. Je me hâtai de suivre ce salutaire conseil et, dès la première fois, j’en éprouvai toute l’excellence ; dès ce moment je n’ai pas eu besoin de beaucoup de conseils ». C’était en 1818.
L’année suivante, Neff renonça au métier des armes et, tout en travaillant de ses mains pour gagner sa vie, il entreprit des tournées d’évangélisation en Suisse romande et jusque dans le Jura bernois. Il n’avait reçu, bien sûr, aucune investiture ecclésiastique, (c’est-à-dire qu’il n’était pas ordonné pasteur) et tenait des réunions sans formes extérieures, mais où régnait la plus grande liberté. Il ne voulait dépendre que du Seigneur seul :
« Quand on me demande où je serai demain et ce que je ferai, je réponds souvent que ce ne sont pas mes affaires et qu’il me faut demander au Maître… Je ne forme point de projets et ne désire rien, sinon de ne pas être, par mon infidélité, en opposition avec les desseins de mon Seigneur ».
La mondanité et ses inconséquences lui apparaissaient comme un mal qu’il fallait déraciner à tout prix.
« Dans un salon je fis tomber la conversation sur la folie du monde qui, tout en permettant de croire à la Bible, ne permet pas qu’on en soit pénétré, ni qu’on agisse d’après ses principes. Ce qui irrite les garçons de ces villages, c’est de voir se convertir les jeunes filles, qui sont alors perdues pour le bal et les soirées champêtres ».
Il revient sur le sujet, une fois établi en France : « J’ai refusé d’aller dans les sociétés où on joue, où il y a de la mondanité… je me suis mis à rassembler les jeunes gens et les jeunes filles alternativement deux fois par semaine dans ma chambre ; je leur fais apprendre par cœur des passages du Nouveau Testament relatifs aux principales vérités de l’Évangile…J’ai bien à lutter contre les cartes, les romans, le bal…Dans deux ou trois des principales maisons, on ne lit plus de romans et on a renvoyé les caisses de ces livres qu’on recevait de Grenoble. Comme ces maisons étaient à peu près les seules qui soient abonnées, il arrive que beaucoup d’autres personnes à qui on les faisait lire s’en trouve délivrées : petit à petit on se retire du monde ; on ne joue plus la comédie, on danse moins ; on se réunit pour chanter des cantiques ».
Félix Neff reçut un appel à Grenoble à la fin de 1821, pour y remplacer temporairement un évangéliste. Profondément pénétré du sentiment de tout ce qui lui manquait, il n’accepta qu’après avoir hésité longtemps.
« Si mes imperfections n’existaient que dans l’opinion des hommes, je m’en soucierais peu, mais quand je réfléchis aux innombrables imperfections de mon caractère, à mon peu de foi, à mon peu d’amour pour Christ, je suis tenté de maudire mon jour comme Jérémie, et de me retirer dans quelque caverne comme Élie, en attendant que l’Éternel prenne mon âme.
C’est une chose bien terrible qu’il faille des remèdes si amers pour guérir notre misérable orgueil et que le Seigneur soit, en quelque sorte, obligé de retarder, de suspendre notre sanctification, pour nous tenir dans l’humilité…
Nous devons prier ardemment le Seigneur qu’Il nous préserve de toutes les ruses de Satan et de notre propre cœur ; car nous sommes faits du même bois que ceux dont nous parlons ».
C’était pourtant bien le chemin que le Seigneur traçait pour lui car, de Grenoble, on l’invita à se rendre à Mens, où il trouva un terrain remarquable pour le préparer à l’œuvre qu’il allait accomplir dans les Hautes Alpes.
Il est vrai que le champ sembla, au premier abord, des plus arides à défricher. Mais, à cause de cela même, Neff y rencontra en abondance des occasions pour déployer en toute liberté les trésors d’énergie et de dévouement qui le distinguaient. Nul effort, nulle fatigue ne l’arrêtaient quand il s’agissait du service que le Seigneur lui avait confié :
« Le Seigneur m’a donné pour la prédication une facilité, une force, une hardiesse dont je suis moi-même étonné… Il m’arrive souvent de me rendre dans plusieurs lieux de suite et de faire cinq ou six services dans un jour, surtout le dimanche. Ici toutes les visites de malades sont autant d’assemblées ; tous les voisins y viennent, surtout les femmes, pour y profiter de l’enseignement de la Bible et de la prière.
Les enterrements sont aussi des occasions de prédication. Je suis souvent occupé à instruire et à converser depuis cinq heures du matin jusqu’à onze heures du soir ; et tout cela sans que j’aie plus aucune toux ni douleur de poitrine ».
Un de ses collègues s’exprime comme suit sur Félix Neff :
« Doué de très grands talents naturels, ayant une éloquence facile, une âme brûlante de l’amour du Sauveur, il prêchait plusieurs fois par jour sans répéter les mêmes discours ; c’était, au contraire, par des idées neuves, des peintures vives, des comparaisons frappantes qu’il commandait l’attention de son auditoire.
Il rendait la Parole de Dieu si claire qu’on était étonné de ne pas l’avoir comprise plus tôt… Tous ses instants étaient remplis. En hiver, il allait quelquefois visiter ses paroissiens par des temps affreux, ayant de la neige jusqu’aux genoux,. Si ceux à qui il voulait faire connaître l’Évangile ne savaient pas lire, il entreprenait aussitôt la tâche pénible de leur apprendre à lire ; et c’était avec une patience et une douceur admirables qu’il leur montrait les lettres et leur faisait épeler les syllabes.
Ses visites aux malades étaient fréquentes. Il les aidait de ses connaissances en botanique pour composer les remèdes ordonnés par le médecin ; il allait même quelquefois chercher les plantes ou arracher les racines indiquées ».
Le Seigneur lui donna aussi sa récompense : un réveil remarquable se produisit. Comme toujours, l’ennemi s’en prévalut pour susciter contre le courageux évangéliste toutes sortes de haines latentes. Des jaloux veillaient, nouaient des intrigues, cherchaient des prétextes pour entraver l’œuvre commencée. Neff était suisse ; il n’en fallut pas davantage pour que l’on crée un mouvement général contre le prédicateur non français, auquel on finit par interdire, sur ordre du Ministère de l’intérieur, toute activité officielle en France.
Neff dut donc quitter Mens. On lui avait indiqué un champ d’activité dans les Hautes Alpes, où il ne porterait pas le titre de pasteur et pourrait travailler librement sans enfreindre les prescriptions gouvernementales.
Çà et là, dans le Briançonnais, non loin de la frontière italienne, vivaient les descendants des Vaudois, devenus huguenots, persécutés et traqués depuis des siècles, libérés par la Révolution, mais abandonnés depuis lors à eux-mêmes parmi les rocailles, les ravines et les avalanches. Cette paroisse, ce diocèse plutôt – car, de col en col, il s’étend sur plus de cent kilomètres et comprend plus d’une annexe perchée à près de 2000 mètres d’altitude, là où jaillissent les sources, là où broutent les chamois et sifflent les marmottes – personne ne la disputait à Neff qui, armé d’un bâton ferré et sac au dos, se mit en route, un certain jour de novembre 1823, marchant en direction des cimes enneigées.
Il fit sa première halte au hameau du Chazelet, dans la vallée de la Romanche, hameau « probablement le plus élevé et le plus froid de toute la France ; on n’y voit aucun arbre, aucun buisson ; les habitants ne brûlent que des mottes de gazon et du crottin de brebis ».
De là il se rendit à Briançon, après avoir franchi le col du Lautaret où « la neige, portée par le vent, vous vient au visage et dans les yeux, comme du sable, et efface continuellement la légère trace que doit suivre le voyageur entre ces précipices ».
La contrée qu’il allait défricher était ingrate au plus haut degré du point de vue spirituel, hérissée aussi d’obstacles naturels.
Quelques extraits de ses lettres en donneront une idée :
« L’œuvre d’un évangéliste dans les Alpes ressemble beaucoup à celle d’un missionnaire dans les pays en voie de développement ; car le peu de civilisation qu’on trouve dans ces lieux est plutôt un obstacle qu’un secours. De toutes les vallées que je visite, celle de Freyssinières est, sous ce rapport, la plus reculée ; il faut tout y créer : architecture, agriculture, instruction ; tout est dans la première enfance.
Beaucoup de maisons sont sans cheminées et presque sans fenêtres. Toute la famille, pendant sept mois de l’hiver, croupit dans le fumier de l’étable, qu’on ne nettoie qu’une fois par an. Leurs vêtements, leurs aliments sont aussi malpropres que leur logement. Le pain, qu’on ne cuit qu’une fois par année, est de seigle pur, grossièrement moulu et non tamisé. Si ce pain dur vient à manquer à la fin de l’été, on cuit des gâteaux sous la cendre, comme les orientaux. Si quelqu’un tombe malade, on n’appelle point de médecin, on ne sait leur faire ni bouillon, ni tisane. Je leur ai vu donner à un malade dans l’ardeur de la fièvre, du vin et de l’eau de vie. C’est heureux si le malade peut obtenir une cruche d’eau près de son grabat.
Les femmes y sont traitées avec dureté ; elles ne s’asseyent presque jamais ; elles s’agenouillent ou s’accroupissent là où elles se trouvent ; elles ne se mettent point à table et ne mangent point avec les hommes ; ceux-ci leur donnent quelques morceaux de pain et de pitance par-dessus l’épaule sans se retourner ; elles reçoivent cette chétive portion en baisant la main et en faisant une profonde révérence. A mon arrivée, à la vue d’un étranger, fût-ce un paysan, les habitants se précipitaient dans leurs chaumières comme des marmottes.
Les jeunes gens, plus encore les jeunes filles, étaient inabordables.
Avec tout cela, ce peuple participait à la corruption générale, autant que sa pauvreté le lui permettait.
Le jeu, la danse, les jurements les plus grossiers, les querelles s’y rencontraient comme partout ailleurs ».
C’est à Dormillouse, hameau du val de Freyssinières, posé sur le bord d’un précipice en face d’un paysage tout bleu rayé par le trait blanc des cascades, que Neff choisit son pied-à-terre. L’étroit sentier pour y arriver est, en été, inondé par une belle chute d’eau, et en hiver, recouvert par la glace qui tapisse tous les rochers.
« Aussi, écrit Neff, je pris dès le matin (un jour où il devait prêcher) quelques hommes de bonne volonté, et nous allâmes ouvrir à coups de hache des degrés dans la glace aux endroits les plus dangereux, afin que les habitants des villages inférieurs puissent monter sans accidents ».
Si l’on veut pénétrer dans le Queyras, il faut se glisser par un passage difficile, dans une gorge sauvage et inaccessible aux voitures, et longue de quatre à cinq lieues, qu’a creusée le Guil. A l’endroit où le sentier longe le torrent, les muletiers étaient souvent obligés, en hiver, d’étendre, à cause de la glace, des toiles d’emballage ou des sortes de tapis grossiers sous les pieds de leurs bêtes, pour les empêcher de glisser. Quand les mulets avaient avancé de quelques pas, les muletiers allaient reprendre derrière eux la toile devenue libre pour la replacer devant eux.
Neff parcourait sans cesse la contrée, passant sans relâche d’une vallée à l’autre par des cols élevés et ardus. Et à peine arrivé dans la localité, avant même qu’il ne pût songer à prendre le moindre repos, il devait se mettre à prêcher, à reprendre, à encourager ; puis à donner des leçons de chant sans autre instrument que sa propre voix, et disséminant ses efforts d’un hameau à l’autre, faute de pouvoir établir une école centrale.
Qu’on songe enfin à la nourriture des plus grossières qu’il trouvait, et au lit qu’on lui donnait, simple paillasse, souvent habitée par la vermine et même par la gale.
Il y a plus de trente ans, un voyageur qui parcourait ces vallées rencontra un vieillard qui avait entendu prêcher Félix Neff à onze heures du soir, au cœur de l’hiver, dans un temple glacé.
« Comment donc faisiez-vous, lui demanda-t-il avec étonnement, pour résister au froid ? Oh !, répondit le vieillard avec simplicité, il ne faisait pas plus de quinze degrés au-dessous de zéro. Et puis, qui pensait à cela ? Annoncé par Félix Neff, l’Évangile, ça réchauffait ! »
Neff trouva une œuvre magnifique à accomplir. Le Seigneur le soutint avec puissance et bénit richement son travail.
Il y avait tout à faire, la population était dans une grande ignorance, les éléments les plus rudimentaires faisaient entièrement défaut. Aussi fallait-il commencer par instruire les enfants et même les adultes.
Neff se vit contraint de créer des écoles pour y former non seulement des élèves, mais encore des instituteurs. Le local approprié faisant défaut, il dut en faire construire un et n’y réussit qu’en payant de sa personne.
« J’allai d’abord au torrent voisin chercher les meilleures pierres ; puis, le plomb et la règle à la main, je me mis à la tête des ouvriers ; et en une semaine notre chambre fut murée et plafonnée. Pendant ce temps, je fis l’instruction religieuse tous les soirs, et un service au temple le jeudi à midi ».
Les leçons commencèrent aussitôt. A côté des branches indispensables à l’enseignement élémentaire, Neff donnait chaque jour une leçon biblique ; les habitants du village y assistaient nombreux : ils avaient tout à apprendre dans ce domaine.
En outre, Neff consacrait ses soirées alternativement aux jeunes gens et aux jeunes filles, trop occupés pendant la journée pour suivre des leçons : les jeunes gens travaillaient aux carrières d’ardoise et les filles gardaient les troupeaux de brebis entre quelques rochers où la neige avait déjà fondu.
On commençait tard et souvent il était onze heures avant qu’on pût se retirer. Ceux qui habitaient loin s’en retournaient chez eux en éclairant leur chemin avec des brandons de paille enflammée.
Il s’écoula plus d’une année avant que Neff pût constater quelque résultat de ses efforts, et ce résultat se produisit dans le hameau le plus reculé et le plus misérable du pays.
Plusieurs personnes y furent converties. Peu de jours après ce fut le tour de Dormillouse où Neff trouva, après une absence de quelque temps, un changement complet dans les âmes.
Chez un certain nombre, c’était la joie provenant du fait qu’on avait trouvé la paix en Jésus ; chez beaucoup d’autres, c’était au contraire des larmes provoquées par un profond sentiment de péché.
Neff passa plusieurs jours dans la localité et eut le bonheur de voir un réveil général et très sincère.
La place manque pour montrer encore un autre aspect de l’œuvre de Neff, ce que l’on pourrait appeler l’œuvre sociale. On le voit prendre la pioche, animer des équipes d’ouvriers, creuser des canaux depuis le pied des glaciers jusqu’aux prairies brûlées par l’ardeur du soleil.
Il introduit partout la culture de la pomme de terre, il enseigne l’hygiène, il apprend aux mères à soigner leur nouveaux-nés.
Pendant quatre ans, l’étranger devenu le grand ami, s’était dépensé sans compter, usant la lame et le fourreau. Brusquement ses forces le trahirent. Rentré à Genève, l’estomac complètement délabré, il fit, sans succès, une cure aux bains de Plombières et mourut dans sa ville natale le 12 avril 1829. Il n’avait pas trente-deux ans.

Les sources de ce résumé sont tirées de « Félix Neff, sa vie d’après sa correspondance » par S. Lortsch, ouvrage fort intéressant et dont on recommande vivement la lecture.

D’après Almanach Évangélique 1929