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ÉRIC

 Chapitre 1er.

Une gentille figure un peu pâle, des cheveux blonds bouclés, des yeux bleus au regard pensif. Plus d’un passant jetait un regard de pitié à l’enfant étendu sur les coussins de sa petite voiture.
Mais Éric ne s’inquiétait, ni des passants, ni de l’impression qu’il pouvait produire.
Ses yeux étaient fixés sur la mer houleuse qui étendait son immensité à ses pieds. Même les cris joyeux des enfants occupés à construire leurs châteaux de sable sur la plage n’attiraient pas son attention. Sa bonne, habituée aux rêveries du petit malade, l’ayant installé à l’ombre de la falaise, s’était assise à quelque distance et n’avait pas tardé à s’absorber dans la lecture d’un roman.
– Je me demande si elle est aussi fatiguée que moi, dit l’enfant à haute voix, les yeux toujours tournés vers les vagues écumantes.
Un jeune homme, étendu sur le sable non loin de là, se retourna au son de sa voix.
– Je voudrais qu’elle soit assez fatiguée pour rester tranquille, continua le petit garçon. Elle essaye quelquefois de ne pas bouger, mais quand on est très, très fatigué, on n’y arrive pas.
– Nous n’avons pas en nous la force de résister à ce qui nous pousse ; tu as raison, mon petit homme.
L’enfant se tut une minute, puis il ajouta :
– Je l’ai vue endormie hier ; elle était si tranquille, elle respirait tout juste un peu et jouait sur le sable. Cela, elle ne pouvait s’empêcher de le faire.
Le jeune homme sourit : la confiance de l’enfant le touchait. Il s’approcha et la conversation s’engagea :
– C’est un monde bien ennuyeux, n’est-ce pas, disait l’enfant avec une gravité au-dessus de son âge. Ma bonne le dit souvent, et je le trouve aussi.
– On est souvent fatigué, remarqua le jeune homme avec un sourire amer.
– C’est toujours la même chose, n’est-ce pas ? Excepté quand il y a des surprises et je crois bien qu’il n’y en a plus pour moi.
– Depuis quand, mon petit homme ?
– Depuis que j’ai reçu mon dernier jouet de Paris. Mon père dit qu’il ne m’en apportera plus parce que ça n’a pas été une surprise pour moi ; je suppose que je suis trop grand à présent pour les surprises. Tout est toujours la même chose, n’est-ce pas ?
– Toujours, mon petit philosophe, quand on y est habitué.
– En réfléchissant aujourd’hui, je me suis demandé si je verrais jamais quelque chose de très, très étonnant. Le temps me paraît si long quand il n’arrive rien.
– Que voudrais-tu voir ?
– Oh ! Je ne sais pas. Quelque chose qui me rende différent. Je voudrais être heureux, content tout au fond de mon cœur. Vous aimeriez cela aussi, n’est-ce pas ?
– Ce bonheur n’existe pas dans ce monde, malheureusement.
– Moi, je crois qu’il ne se trouve que dans les livres et dans les rêves.
– Tu es un peu trop petit pour parler ainsi.
– J’ai été presque heureux une fois, et les yeux de l’enfant brillèrent. C’était quand j’étais un tout petit garçon. J’étais allé à la campagne dans une ferme et j’étais très fatigué. La fermière me prit dans ses bras et me porta dans une longue chambre basse bien chauffée, avec des assiettes et des plats tout le long des murs. La fermière me serrait contre elle, et elle disait : « Mon petit chéri ! On voit bien qu’il n’a point de mère ». Elle me racontait de si belles histoires ; je ne les ai jamais entendues depuis, et mon père m’a dit qu’elles n’étaient pas vraies.
– Le Chat botté, ou Cendrillon ?
– Oh non ! Elles étaient beaucoup plus jolies. Il était question d’un endroit, là-haut, et les petits doigts blancs indiquaient le ciel. J’ai oublié. Un pays où tout le monde est heureux. Et elle parlait aussi d’un Homme merveilleux qui en est descendu. Elle m’a dit qu’Il m’aimait, mais j’ai tout oublié maintenant, et mon père m’assure que ce sont des histoires inventées pour amuser les bébés.
Un sourire étrange erra sur les lèvres du jeune homme. On voyait sur son visage les traces d’une vie mal employée. Bien que relativement jeune quant aux années, il avait beaucoup vécu, et ayant épuisé tous les plaisirs du monde, il était arrivé à la conclusion que la vie est triste. Il regarda la petite figure innocente à côté de lui :
– Ton père a raison, il ne vaut pas la peine de s’en souvenir ; tâche d’oublier tout à fait ces choses, mon garçon.
Il y eut un silence, pendant lequel le petit malade examina attentivement celui dont il venait de faire la connaissance.
– Je vous aime, dit-il enfin avec une gravité bien au-dessus de son âge, parce que vous me parlez comme si vous compreniez. Ma bonne dit que je suis mécontent parce que je suis gâté et que j’ai tout ce que je veux, mais mon père assure que c’est à cause de ma maladie, et parce que je ne suis pas comme les autres garçons. Mais savez-vous que je n’ai aucune envie de leur ressembler : ils sont si bruyants, ils ne savent pas se tenir tranquilles et, s’ils viennent me parler, ils ne restent jamais auprès de moi. Ils disent que je suis original. Trouvez-vous que c’est vrai ?
– Toi et moi, nous sommes logés à la même enseigne, mon petit homme ! Nous sommes fatigués de la vie, et ceux qui peuvent encore en jouir ne le comprennent pas.
– Je voudrais être heureux, dit l’enfant, tout pensif, entièrement heureux. Croyez-vous que je ne le sois jamais ?
Le jeune homme ne répondit pas, et au même moment la bonne se rapprocha du petit garçon.
– C’est l’heure de rentrer, Éric, dit-elle, en lançant un coup d’œil inquisiteur sur l’étranger.
Le jeune homme se leva.
– Un enfant unique ? demanda-t-il.
– Oui, Monsieur, le fils unique de Sir Edmond Wallace à qui appartiennent presque toutes les terres du voisinage.
En parlant ainsi, la bonne se baissa pour arranger les coussins dans la petite voiture avant d’emmener l’enfant, et ajouta :
– Son père vient de partir pour l’étranger ; il sera absent pendant un ou deux mois ; aussi le pauvre enfant se sent bien seul.
Mais Éric secoua énergiquement la tête :
– Mon père m’écrit très souvent. J’aime les lettres, mais j’aime encore mieux causer. Serez-vous ici demain, Monsieur … je ne sais pas votre nom.
– Capitaine Grant, répondit le jeune homme. Oui, peut-être me trouverez-vous ici demain.
La petite voiture s’éloigna, et le jeune capitaine continua son chemin. Il se disait à part lui : Sir Edmond Wallace, le grand athée ! Après tout, peut-être a-t-il raison.

Chapitre 2

L’étrange paire d’amis se retrouva sur la plage. Presque malgré lui, le jeune homme, qui affichait l’indifférence pour tout ce qui l’entourait, était attiré par la douceur et l’originalité d’Éric Wallace.
– Il n’y a personne dans le monde qui puisse commander à la mer, n’est-ce pas ? disait le petit garçon en suivant des yeux les grosses vagues qui venaient se briser contre la jetée en projetant au loin leur écume blanche.
– Personne, répondit son ami. Ne connais-tu pas l’histoire du roi qui fit placer son trône sur le sable, à marée montante, et qui défendit aux vagues de s’en approcher ?
– Il était bien sot.
– Pas tant que cela. Il voulait donner une leçon à ses courtisans qui le croyaient divin.
– Qu’est-ce que cela, divin ?
Le jeune homme hésita.
– Divin, c’est être capable de tout faire.
– J’aimerais être divin.
– Pourquoi donc ?
– Je voudrais pouvoir monter là-haut, jusqu’à ce nuage blanc, loin de tout le monde, pour me reposer. J’y resterais jusqu’au coucher du soleil, et alors j’entrerais tout droit dans la gloire.
– Quelle gloire ?
– Vous l’avez vue, toutes ces traînées roses, rouges, dorées, si belles ! Il doit y avoir quelque chose derrière tout cela. Lisez-vous des contes, capitaine Grant ?
– Je crois que j’en ai lu autrefois.
– Mon père ne me permet pas de lire beaucoup. Il dit que c’est mauvais pour mon cerveau. Du reste, je suis un peu fatigué de ces petites histoires qui ne sont pas vraies. Quelle sorte de livres aimez-vous ? Ma bonne lit des romans, et mon père, des livres scientifiques …
A ce moment-là, le grand Terre-Neuve d’Éric, qui accompagnait toujours son petit maître sur la plage, parut à ses côtés, tout ruisselant d’eau de mer et tenant dans sa gueule quelques feuillets déchirés qu’il déposa dans la voiture de l’enfant.
– Bon Rex, dit l’enfant en les prenant. Rex m’apporte toujours ce qu’il trouve dans la mer, mais il sait maintenant que je n’aime pas les vieux souliers. Il avait l’habitude de m’en apporter, mais je lui ai appris à ne pas le faire. Ceci est une partie d’une histoire, regardez. Je sécherai ces feuillets et je les lirai. Seulement ne le dites pas à ma bonne, elle ne me permet pas de lire n’importe quoi pendant que mon père est absent.
Tout en parlant, Éric étendait soigneusement les feuilles mouillées. Le capitaine Grant les lui prit des mains, en disant :
– A ta place, je ne les garderais pas, mon garçon. Mais ayant regardé de plus près les lambeaux du livre, il les rendit à l’enfant avec un demi-sourire.
– Après tout, ceci ne peut pas te faire de mal, dit-il.
– Oh merci. J’aime lire quand ma bonne va goûter. Je suis fatigué de parler à Rex puisqu’il ne peut pas me répondre. Pourquoi les chiens ne parlent-ils pas comme nous, capitaine ?
– Nous appartenons à un degré plus élevé, répondit le jeune homme gravement.
– Je ne pense pas que les chiens se fatiguent autant que nous, n’est-ce-pas ? Ils paraissent toujours heureux. Cela me serait égal d’être un chien.
– Sans âme ?
Éric le regarda avec de grands yeux : – Qu’est-ce qu’une âme ? J’ai entendu ce mot une fois et j’ai demandé à mon père ce qu’il signifie. Il m’a répondu qu’il y avait des gens qui croyaient qu’ils en possédaient une, mais que la science a prouvé … j’oublie maintenant quoi. Mais vous, capitaine, qu’appelez-vous une âme ?
– Nous nous plongeons dans des mystères, changeons de sujet. Quand donc reviendra ton père ?
– Pas de longtemps. Capitaine Grant, qu’est-ce qu’une âme ?
– Vraiment, Éric, je l’ignore. On suppose que c’est quelque chose en nous qui nous rend supérieurs aux animaux. Ne te sens-tu pas beaucoup plus intelligent que Rex ?
– Non. La seule différence, c’est que je peux parler et lire, et Rex ne peut ni l’un ni l’autre. Mais il y a des enfants qui ne savent pas lire, et d’autres qui ne peuvent pas parler, ma bonne me l’a dit. Pourtant, nous ne nous ressemblons pas Rex et moi.
Le capitaine partit d’un grand éclat de rire.
– Assurément pas, mon enfant.
– J’ai entendu une fois la sœur de ma bonne qui disait, en parlant de moi, que sans doute je ne vivrais pas longtemps. Elle a jouté : – Pauvre petit ! Et dire que son père le laissera mourir comme un chien ! Comment donc meurt un chien, Capitaine ?
– Il vit un certain nombre d’années, puis s’éteint comme une bougie. On dit que nous ne mourons pas comme cela.
L’expression du visage d’Éric déconcerta le capitaine. La voix de l’enfant tremblait un peu en demandant :
– Que voulez-vous dire ? Comment mourrons-nous ?
– Qu’en dit ton père ?
– Il ne veut pas que je parle de mourir. Mais une fois, il m’a expliqué que mourir, c’était s’endormir et ne plus se réveiller. Est-ce qu’un chien fait cela ?
Ils se turent tous les deux. Ils regardaient l’Océan. Enfin Éric poussa un profond soupir.
– Quoi qu’il en soit, je suis bien fatigué. Le temps passe si lentement, et rien ne change.
– La vie n’est attrayante, ni pour toi, ni pour moi, mon petit homme.
Éric, sans répondre, étendait les feuillets mouillés du livre.
« L’Évangile selon Marc », lisait-il lentement à mi-voix. Quel drôle de nom. Qu’est-ce que l’Évangile, Capitaine Grant ?
– Je crois que cela veut dire « Bonne Nouvelle ».
– Croyez-vous que ce soit une histoire vraie ?
– Je crois que oui.
– L’avez-vous lue ?
– Oui, je l’ai lue quand j’étais un petit garçon.
– Est-ce une histoire seulement pour les petits garçons ?
– Il y a passablement de gens qui la lisent. Regarde donc la mer, ce matin, Éric. Comme elle est agitée !
L’enfant se tourna du côté de l’Océan.
– Ne croyez-vous pas qu’elle se fâche quelquefois ? Elle est furieuse ce matin. Personne ne peut la faire obéir. J’aimerais voir quelqu’un qui pourrait la maîtriser. Voyez ! Elle voudrait s’élever au-dessus du brise-lames, mais elle n’y arrive pas. Voilà une chose qui pourrait l’arrêter. Pourquoi les vagues font-elles tant de bruit ? J’aime mieux quand la mer est calme et tranquille, et que les petites vagues viennent jouer sur le sable …
Ainsi se terminèrent pour un temps les conversations d’Éric avec son nouvel ami. Le Capitaine Grant dut se rendre à Londres pour affaires, et ce ne fut qu’une semaine plus tard qu’il rencontra de nouveau le petit malade dans sa voiture.

Chapitre 3

Eh ! Bonjour, petit homme ! Tu as l’air tout à fait gai ce matin. Qu’est-ce que les médecins t’ont fait ?
En effet, Éric paraissait transformé. Son air apathique et un peu ennuyé avait fait place à une expression vive et gaie. Il porta un doigt devant sa bouche en regardant sa bonne, puis il tendit la main à son grand ami.
– M’aimez-vous, capitaine Grant ?
– Qui ne t’aimerait pas ?
– Mais, dites-moi, m’aimez-vous beaucoup ?
Le jeune homme se mit à rire de bon cœur.
– Que veux-tu dire, Éric ? Sais-tu bien que c’est tout exprès pour te voir que je suis venu sur la plage ce matin. Cela te suffit-il comme preuve d’affection ?
Éric le regarda sans bien comprendre, mais passant sa main menue sur celle du capitaine qu’il tenait encore, il dit timidement :
– Je voudrais vous demander de bien vouloir me sortir de ma voiture, et me porter sur ce rocher là-bas. Alors vous me permettrez peut-être, comme le fait mon père, de m’asseoir sur vos genoux. Seulement, dites un mot à ma bonne, sans cela elle nous suivra, et je voudrais vous raconter quelque chose qui est pour vous tout seul.
Il ne fallut pas longtemps au jeune homme pour mettre à exécution le désir de l’enfant. Tenant ce petit corps fragile dans ses bras vigoureux, il se sentit ému, mais il dit en riant :
– Éric, tu es si léger qu’un souffle t’emporterait !
– Alors, je ne vous fatigue pas, capitaine ? Tant mieux, car j’ai beaucoup de choses à vous dire. Maintenant, écoutez, s’il vous plaît. Mon cœur est si plein qu’il faut que je parle. Si vous n’étiez pas revenu me trouver, je ne sais ce que je serais devenu. Je n’ai rien laissé voir à ma bonne. Elle ne sait pas que j’ai ces feuillets. Mais vous et moi, nous comprenons les choses, n’est-ce-pas ? Vous ne m’appelez pas grognon et maussade parce que vous vous sentez comme cela vous-même. Vous savez ce que je veux dire. Vous êtes malheureux, fatigué, comme je le suis, moi, et nous voudrions tous deux que les choses soient nouvelles au lieu d’être vieilles.
– Précisément, mon vieux philosophe ! Continue, je t’écoute.
Les yeux d’Éric se mirent à briller d’un éclat étrange, ses joues se colorèrent tandis qu’il tirait de sa poche un petit paquet enveloppé de papier brun. L’ouvrant lentement, il montra à son grand ami les quelques pages du Nouveau Testament qu’il avait remportées chez lui.
– Vous m’avez dit que c’était vrai, et c’est merveilleux !
– Vraiment, mon petit homme, je suis bien aise de t’entendre.
– Mais, capitaine Grant, n’avez-vous jamais lu ce livre ? C’est l’histoire d’un Homme si bon ! Je l’aime ! J’ai pleuré en me couchant hier soir parce que je ne vivais pas de son temps. Oh ! Si seulement j’avais pu Le voir, L’écouter parler ! Il y a tellement de choses que je ne comprends pas et que je voudrais vous demander ! Il pouvait tout faire ! Figurez-vous qu’un jour où Il allait traverser la mer avec quelques hommes, Il était si fatigué qu’il se coucha dans le fond de la nacelle et s’endormit. Alors une tempête est survenue et l’eau est entrée dans le bateau, mais il dormait toujours, Il était si fatigué. Mais les autres étaient si effrayés qu’ils l’éveillèrent et lui demandèrent si cela ne lui faisait rien qu’ils se noient. Alors, que pensez-vous qu’Il fit ? Il se leva et vit les vagues qui menaçaient de faire chavirer le bateau. Alors Il a tout simplement dit à la mer d’être tranquille, et elle s’est calmée. N’auriez-vous pas aimé voir cela ? Mais ce n’est pas tout. Une autre fois, Il marcha sur les vagues quand les autres étaient tout seuls dans un bateau et qu’ils peinaient à ramer à cause du vent contraire. Il s’est approché d’eux et leur a dit de ne pas avoir peur !
Le visage de l’enfant était rouge d’émotion. Il regarda la mer et, étendant la main comme s’il parlait à l’océan, il continua :
– Personne ne peut te faire obéir maintenant, mais tu as dû te tenir tranquille, cette fois-là ! Oh ! C’est grand, cela ! J’aurais aimé te voir écrasée sous Ses pieds ! Capitaine Grant, pourquoi ne m’avez-vous jamais parlé de cet Homme merveilleux ?
– Ton père a raison, tu serais un petit enthousiaste si … le capitaine s’arrêta, mais Éric le regarda sérieusement.
– Qui est Dieu, capitaine Grant ?
– Mon enfant, tu te lances dans des choses trop profondes pour toi. Il vaut mieux que tu me donnes ce livre et que tu te dépêches de l’oublier.
Le capitaine paraissait mal à l’aise en caressant la petite tête bouclée reposant avec tant de confiance sur son épaule.
– Mais il faut que je sache ! L’oublier ! Comme si c’était possible ! Et je sens que c’est vrai, vous-même me l’avez dit ;
– Vrai ? Je ne crois pas t’avoir dit cela.
– Capitaine Grant, n’est-ce pas que c’est vrai ?
Quelque chose dans le regard anxieux de l’enfant arrêta les paroles de doute qu’il allait exprimer. Depuis longtemps il ne s’occupait plus de ces choses, mais il y avait tout au fond de son cœur le souvenir de la foi et des enseignements de sa mère, de ces jours, bien loin de lui maintenant, où il écoutait, lui aussi, l’antique histoire qui faisait battre si fort le cœur de l’enfant assis sur ses genoux.
– Ce sera intéressant de voir l’influence de cette lecture sur lui, pensa-t-il. Puis, à haute voix :
– Je ne veux pas dire que ce ne soit pas vrai, Éric, pour ceux qui peuvent l’accepter.
– Alors, qui est Dieu ? Car cet Homme était Son Fils
– Dieu créa le monde, dit le jeune homme en hésitant. Il a fait tout ce que tu vois et on dit que, quoique invisible aux yeux des hommes, Il dirige encore tout dans ce monde.
– Vit-Il quelque part, demanda l’enfant.
– Il ne peut jamais mourir.
– Où est-Il ?
– On dit qu’Il est présent partout.
Le petit garçon eut un regard perplexe
– Je ne comprends pas. Où est le ciel ? Là-haut ? Parce qu’il est dit : « Jésus fut élevé en haut dans le ciel, et s’assit à la droite de Dieu ». J’ai entendu quelqu’un dire un jour que c’était une bonne chose qu’il y ait un ciel. J’ai demandé à mon père ce que cela signifiait, mais il m’a répondu que le ciel, c’est ce que nous voyons au-dessus de nous. Oh ! Capitaine Grant, je voudrais savoir tant de choses ! La voix du petit garçon tremblait et il paraissait en proie à une profonde émotion.
– Pensez-vous que Jésus soit encore vivant ? Vit-Il aujourd’hui même ? Peut-être ne savez-vous pas qu’on L’a mis à mort. C’est une terrible histoire ! J’ai pleuré en la lisant. Mais jamais je n’aurais cru possible que la fin en soit si belle. Après qu’on l’eut enseveli, Il est revenu à la vie. N’est-ce pas merveilleux ? Alors je voudrais savoir s’Il vit maintenant ? Ou bien son histoire a-t-elle été écrite il y a bien, bien longtemps, et on ne peut plus rien savoir de Lui ?
– Tu devrais poser une seule question à la fois, mon enfant. Que tu es donc excité ! Tu trembles de la tête aux pieds ! Parlons d’autre chose. Dans ce pauvre monde il n’y a vraiment rien qui vaille la peine de causer une telle agitation !
– Mais il est question d’un autre monde. Comment pouvons-nous y arriver ? Est-ce là que se trouve Jésus maintenant ? Oh ! Capitaine, dites-le-moi, si vous le savez.
Éric se passa la main sur les yeux, mais son grand ami vit qu’ils étaient pleins de larmes, et il se rendit compte que l’âme de cet enfant avait été profondément touchée, et que tout ce qu’il venait de dire n’était pas à la légère. Et il prit une grande résolution.
– Éric, dit-il, mais pas sur son ton badin habituel, je te répéterai ce qu’on m’a dit autrefois.
Très lentement, en cherchant des mots simples pour être mieux compris, il raconta à Éric l’antique histoire que beaucoup connaissent : premièrement, celle de la création, puis l’entrée du péché dans le jardin d’Eden, le plan de la rédemption, et la vie éternelle promise à tout croyant.
Éric écoutait, retenant son souffle pour ne pas perdre un mot du merveilleux récit. De temps en temps il posait une question à laquelle le capitaine répondait de son mieux. Ainsi le temps passait rapidement, et la bonne d’Éric parut. Elle sembla quelque peu surprise de voir son petit maître sur les genoux du monsieur étranger, mais elle se borna à dire :
– Vous êtes trop aimable, Monsieur, de vous occuper d’Éric. C’est très rare qu’il se lie avec les étrangers. Il se tient toujours à l’écart.
– Capitaine Grant, serez-vous ici demain ?
– Peut-être.
– J’ai la tête tellement pleine qu’il faut que je réfléchisse à tout ce que vous m’avez dit, mais il y a encore bien des choses que je voudrais comprendre.
– Prends garde que cette petite tête n’éclate à force de penser. Je crains que ton cerveau ne soit vraiment trop fatigué maintenant.
La petite voiture s’éloigna et le capitaine la suivit des yeux en souriant.
– Que diraient mes amis s’ils me voyaient dans mon rôle de moniteur d’école du dimanche ? se dit-il. Vraiment, je n’aurais pas cru m’en tirer aussi bien. Mais cet enfant est extraordinaire.

Chapitre 4

Ce fut une petite figure bien inquiète qui accueillit le capitaine le lendemain. Éric paraissait très agité.
– J’ai quelque chose à vous remettre, capitaine Grant. Je voudrais que vous l’adressiez pour moi et que vous vous chargiez de la poster.
– Est-ce une lettre ?
– Oui, vous pouvez la lire. Peut-être que j’ai fait des fautes en l’écrivant.
Éric tira une enveloppe quelque peu froissée de sa poche et la tendit au capitaine. Plein d’anxiété, il ne quittait pas des yeux la figure de son ami pendant que celui-ci lisait. Le capitaine ne témoigna d’aucun étonnement. Seulement, en regardant l’adresse, il avait eu un étrange mouvement des sourcils, mais à mesure qu’il déchiffrait l’écriture un peu informe du petit garçon, une expression plus douce se répandait sur son visage, et ce fut presque avec respect qu’il replia la petite lettre et la remit dans l’enveloppe.
Elle était ainsi écrite :

A Jésus Christ, Fils de Dieu.
Cher Jésus,

J’ai pensé que j’aimerais vous écrire pour vous dire que je vous aime. Je voudrais bien vous avoir connu autrefois, mais je suis si heureux que vous soyez encore vivant. J’aurais voulu être un des enfants que vous avez pris dans vos bras, parce que vous êtes si bon. Je voudrais vous demander quelque chose. Voulez-vous me permettre de venir vous voir au ciel ? Je ne sais pas le chemin, mais peut-être pourrez-vous me faire chercher. Mon ami, le capitaine Grant, m’a dit que vous êtes mort pour sauver les pécheurs. Je ne sais pas ce que c’est qu’un pécheur, mais je lui demanderai de me l’expliquer. Je trouve que c’était très mal de vous mettre à mort, mais heureusement qu’ils n’ont pas pu vous empêcher d’être vivant maintenant. J’espère que vous répondrez à cette lettre, et que vous me direz si je puis vous voir bientôt.

Votre petit Éric Wallace

Est-ce que cela va, capitaine Grant ? Vous pourrez la lui envoyer, n’est-ce-pas ?
La voix d’Éric tremblait d’anxiété.
– Non, mon enfant, je ne le puis pas. A quoi as-tu donc pensé ? Comment pourrait-on l’envoyer ?
Les lèvres de l’enfant tremblaient.
– J’avais pensé …j’avais pensé … par télégraphe ou par avion … Je pensais que vous sauriez. Oh ! Capitaine, il doit y avoir un chemin pour aller au ciel. J’aimerais tant qu’Il reçoive ma lettre.
L’enfant réprima à grand-peine un gros sanglot. Le capitaine, qui le tenait sur ses genoux, attira la tête bouclée contre son épaule et dit tendrement :
– Ne pleure pas, Éric. Il n’y a pas besoin d’écrire une lettre. Si tu pries, cela ira beaucoup mieux.
– Qu’est-ce que prier ? Sanglota le pauvre enfant.
– Eh bien, c’est Lui parler comme tu me parles à moi. Il entend tout. Tu sais que Jésus est Dieu, et Dieu est Esprit. Il est tout près de nous à présent, quoique nous ne puissions pas le voir. Tu n’as qu’à Lui parler et Il entend immédiatement.
Éric le regardait avec une lueur d’espoir dans les yeux.
– Jésus peut-Il entendre ce que je Lui dis lorsque je Lui parle ? En êtes-vous tout à fait sûr ?
– Oui, je crois qu’Il le peut.
Éric se tut un instant, puis il regarda la lettre.
– Et cela ne sert à rien maintenant, dit-il tristement. J’ai fait deux brouillons pour que celle-ci soit bien propre, mais il vaut mieux la déchirer.
Le capitaine sortit la lettre de l’enveloppe et la relut, avec une émotion qu’il cherchait en vain à dissimuler. Puis subitement, un coup de vent s’empara de la feuille légère, la fit voler en tourbillonnant, puis l’emporta de l’autre côté de la falaise où elle disparut. Éric la suivait des yeux, les joues en feu. Puis, tout bas, il dit :
– Dieu a dit au vent de la Lui apporter, n’est-ce-pas ?
– Peut-être, dit le capitaine.
– Je suis si heureux. Il m’a fallu tellement de temps pour l’écrire. Et maintenant, capitaine Grant, qu’est-ce que c’est qu’un pécheur ?
– Celui qui fait le mal, pèche. Tout ce qui est mal est un péché.
– Ma bonne dit que c’est mal de dire des mensonges et de cacher les choses. Je pense que je suis un pécheur. J’ai caché à ma bonne cette histoire de Jésus. Etait-ce mal ?
– Je crois que oui.
– Êtes-vous un pécheur, capitaine ? Oh ! Pas maintenant, bien sûr. Vous êtes un homme et vous êtes si bon. Mais quand vous étiez un petit garçon comme moi ?
– Nous sommes tous pécheurs, Éric. Plus l’homme est âgé, plus il a de péchés sur sa conscience. Oui, je suis un assez grand pécheur.
– Quel bonheur ! s’exclama joyeusement l’enfant. Ainsi Jésus est mort pour vous et pour moi. Je ne sais pas exactement ce que cela signifie, mais c’est quelque chose de bon, n’est-ce pas ? Dites-moi encore pourquoi Il est mort.
– Vraiment, Éric, je ne puis pas te l’expliquer. Ton livre te le dira.
– C’est un peu difficile à comprendre, et hier, vous m’en avez parlé. Dites-m’en encore quelque chose, je vous en prie.
– Eh bien, je crois que s’Il n’était pas mort, personne n’aurait pu aller au ciel, tandis que maintenant nous le pouvons.
– Quand pourrons-nous y aller ?
– Quand nous mourrons.
– Mais j’ai entendu qu’on mettait les gens dans la terre ; comment peuvent-ils aller au ciel ?
– Ce n’est que le corps qui est mis dans la tombe. On dit que nous avons une âme, qui quitte le corps, et que cette partie de notre être peut aller au ciel.
– C’est beau ! s’écria l’enfant, les yeux brillants. Maintenant, dites-moi à quoi ressemble le ciel.
– Je n’en sais rien, fit le capitaine en riant, je n’y suis jamais allé.
– Mais hier vous m’en avez beaucoup parlé.
– Oh ! Je t’ai seulement répété ce que la Bible en dit.
– La Bible ? C’est justement ce livre que mon père m’a dit n’être pas pour les petits garçons. Continuez, parlez-moi du ciel.
– C’est … le jeune homme hésitait … c’est un monde bien loin du nôtre, où tout est bonté, bonheur et perfection. Il n’y a point de tourments, point de tristesse, point de trompeurs, rien de perfide ni d’hypocrite. La joie y est sans nuages.
Et Jésus est là, dit doucement l’enfant. Ce sera le meilleur de tout. S’Il me prenait dans Ses bras, je serais tout à fait heureux et pour toujours. Pensez-vous qu’Il le fera ?
– Je pense que oui, Éric.
– Mais pourquoi ne pouvons-nous pas aller au ciel sans que Jésus meure ? C’est cela que je ne comprends pas.
– Parce que Dieu ne peut pas laisser un pécheur entrer au ciel. Il a dit que nous devions être punis pour le péché, et cela voulait dire séparation d’avec Lui pour toujours. Alors, Jésus Christ, le Fils de Dieu, Lui qui n’était pas du tout un pécheur, a voulu subir la punition à notre place. C’est pour cela qu’Il est descendu du ciel et a vécu de manière sainte ici-bas, pour montrer aux hommes comment ils devaient vivre. Et à la fin, Il est mort en prenant tous nos péchés sur Lui, et ainsi Dieu peut nous pardonner.
– Alors, maintenant, vous et moi, nous irons au ciel ?
– Je n’en suis pas aussi sûr que cela.
– Mais vous avez dit que nous étions pécheurs : nous le sommes tous les deux, n’est-ce pas ?
– Un assez grand nombre de pécheurs seront exclus du ciel, Éric, d’après ce qu’on dit.
– Pourquoi ?
– Je ne suis pas bien au clair sur ce côté de la question, mon enfant. Ne penses-tu pas que nous avons assez parlé de ces choses, maintenant ?
– Mais, insista Éric d’une voix tremblante, je ne veux pas être exclu du ciel, capitaine Grant, et je ne vous comprends plus du tout. Vous changez d’idée d’une minute à l’autre. Vous me disiez tout à l’heure que Jésus est mort pour que nous puissions aller au ciel, et maintenant vous ne semblez plus sûr du tout. Pourquoi ne pourrions-nous pas y aller ?
– Tu le peux, Éric, tu es à peu près sûr d’y aller.
– Alors, vous y viendrez aussi, n’est-ce pas ?
– Si je le souhaitais, je suppose que je le pourrais.
– Mais, n’aimeriez-vous pas y aller ?
– Je n’y ai jamais pensé.
Éric était très embarrassé, mais il avait confiance en son capitaine. Il demeurait persuadé que si ses paroles étaient parfois difficiles à comprendre, c’était parce qu’il était un homme, et en savait beaucoup plus long que lui.
– Mon médecin vient me voir demain, reprit Éric après un long silence. Il vient de Londres tous les deux ou trois mois, de sorte que je ne serai pas ici demain matin. Il est très gentil, mon médecin ; il me palpe un peu partout, puis il s’en va en disant : – Il te faut prendre le dessus, mon garçon. Je ne sais pas ce que cela veut dire !
– Que pense-t-il pouvoir faire pour toi ?
– Il a dit une fois à mon père qu’il n’y avait rien qui m’empêche de vivre et de devenir un homme vigoureux. Il a expliqué qu’on devait me distraire et m’amuser. Alors mon père m’a fait faire le tour du monde dans son yacht, et je n’étais pas mieux après qu’avant. J’étais fatigué avant d’avoir fait la moitié du voyage.
– Tu es difficile à contenter, mon petit.
– Maintenant je ne le serai plus, capitaine Grant, ce sentiment de fatigue a presque disparu. Seulement je voudrais mieux comprendre ce qui est écrit dans ma Bonne Nouvelle.

Un temps assez long s’écoula avant qu’Éric et son ami se rencontrent de nouveau. Le temps devint orageux, et la plage fut abandonnée, sauf par ceux qui ne craignaient ni le vent ni la pluie. Le capitaine Grant trouvait le temps long. Il arpentait sa chambre en jetant un regard impatient sur la pluie qui tombait à torrents. Faute d’interlocuteur, il se parlait à lui-même à mi-voix :
– Je suis resté bien assez longtemps ici. Heureusement que mon congé tire à sa fin. N’importe quel travail vaudra mieux que cette inaction. Et pourtant, en ai-je assez de notre corps d’officiers. Si je vendais mon grade ? Mais alors, que faire de ma personne ? Somme toute, rien ne me retient ici, si ce n’est cet enfant. On devrait en écrire un livre, mais il faudrait le faire mourir à la fin. Pourtant il paraît destiné à vivre. Je puis m’imaginer la colère de son père quand il reviendra et qu’il découvrira le sujet qui absorbe les pensées de son enfant. M’en rendra-t-il responsable ? Ce serait par trop drôle !
Le capitaine se mit à rire, mais son rire n’était pas joyeux.

Chapitre 5

« Mon cher ami, j’aimerais beaucoup que vous veniez me voir. Ma bonne me dit que vous ne le ferez pas, mais moi je sais que vous viendrez. Je ne peux pas sortir parce qu’il pleut toujours. Je suis très heureux. J’ai écrit à mon père et lui ai tout raconté. Ma bonne a été très en colère, mais elle dit qu’elle est seulement fâchée parce que mon père le sera. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire, mais vous me l’expliquerez. Venez donc bientôt, je vous en prie. Le docteur Parker m’a dit beaucoup de choses.
Votre ami affectionné

Éric Wallace

Telle était la lettre qui fut remise au capitaine, et tôt après l’avoir lue, ce dernier, enveloppé dans son grand pardessus, se trouvait sur la route conduisant à la demeure d’Éric. Un sachet rempli de beaux raisins de serre sortait d’une de ses proches, et un paquet de bonbons de l’autre.
Il trouva Éric étendu sur une chaise-longue, dans une chambre meublée avec luxe, donnant sur le parc qui entourait la maison. La figure de l’enfant s’illumina en voyant entrer son visiteur.
– Je savais que vous viendriez ; vous m’avez beaucoup manqué ; j’ai une quantité de choses à vous raconter. Voilà le fauteuil de mon père, il est très confortable. Voulez-vous vous y asseoir ?
Le capitaine Grant s’installa en souriant, puis il sortit ses cadeaux ; de nouveau le visage d’Éric exprima la joie.
– Vous êtes un bon ami, dit-il en tendant les deux mains pour recevoir les paquets. Savez-vous que vous êtes la première visite que j’aie eue ici tout à moi. Nous serons comme deux messieurs ; tout d’abord nous causerons, et puis nous prendrons quelques rafraîchissements. J’ai demandé à Simmonds – c’est notre vieux domestique – d’acheter des cigares. Cela ne vous fera rien de fumer seul, n’est-ce pas ?
– Oh ! non, certainement, dit le capitaine gravement, mais en dépit de lui-même ses yeux riaient. Maintenant, dis-moi ce que tu as fait pendant ces jours de pluie ? Tu t’es bien ennuyé sans doute ?
– Oh ! Non ! Pensez donc, capitaine Grant, et Éric se souleva sur sa chaise-longue, ses yeux bleus rayonnant d’émotion. J’ai appris à connaître Jésus. Aimeriez-vous que je vous en parle ?
Le capitaine Grant, bien appuyé dans son fauteuil comme pour mieux écouter, répondit :
– Oui, beaucoup, Éric.
– Eh bien, c’est mon docteur qui m’a aidé. Quand il est venu me voir, je lui ai dit : – C’est dommage, Docteur, que Jésus ne soit pas ici pour me guérir. Le connaissez-vous ? Alors il m’a répondu que oui ; il s’est rassis et m’a dit beaucoup de choses, presque les mêmes que vous. Il m’a conseillé de parler à Jésus tout comme s’Il était debout à côté de ma chaise, parce que, vous savez, Il y est en réalité, seulement je ne peux pas Le voir. Puis le docteur s’est mis à genoux, juste à cette place, entre vous et moi, et il a parlé à Jésus Lui-même. Ensuite il m’a demandé si j’aimerais Lui parler aussi. Je l’ai fait au bout de quelques minutes, parce que, d’abord, je me sentais un peu embarrassé.
– Et qu’est-ce que tu Lui as dit ?
– J’ai dit à peu près ceci : Cher Jésus, j’espère que vous m’excuserez si je Vous parle, parce que je sais que Vous êtes une Personne merveilleuse. Mais ma Bonne Nouvelle me dit que Vous êtes si bon pour les enfants, ainsi je sais que Vous m’écouterez. Je voudrais Vous remercier beaucoup d’être mort pour moi : je suis si content d’avoir découvert que je suis un pécheur, parce que Vous aimez les pécheurs. Je ne Vous connais pas encore très bien, mais je Vous aime. Voulez-vous être mon ami et me parler quand je ne me sens pas très bien et que je suis tout seul ? Je Lui ai encore rappelé que je Lui avais envoyé une lettre, et je Lui ai demandé si elle Lui avait fait plaisir. Je crois que c’est tout.
– Et puis, qu’est-ce qui est arrivé ?
– Eh bien, après cela, mon docteur m’a dit beaucoup de choses. Figurez-vous que je puis demander au Seigneur Jésus n’importe quoi, et Il me le donnera si c’est bon pour moi. Vous savez cela, n’est-ce pas, capitaine Grant ?
– Oui, je crois en avoir entendu parler.
– Mais n’est-ce pas que c’est beau ? J’ai demandé plusieurs choses au Seigneur Jésus et Il a déjà répondu à quelques-unes. Je lui ai demandé de donner de l’ouvrage à la mère de Sara. Sara est une des femmes de chambre, et elle très gentille avec moi, et sa mère est si pauvre qu’elle ne peut presque jamais s’acheter de la viande ; et hier Il lui a envoyé une dame qui lui a apporté de l’ouvrage. Sara me l’a dit ce matin. Et je Lui ai demandé de nous faire retrouver notre petite chatte noire et de ne pas permettre que mon père soit fâché, comme ma bonne dit qu’il le serait. Et je lui ai demandé de vous faire venir aujourd’hui – ma bonne disait que cela vous ennuierait. Et puis je me suis souvenu du neveu de Simmonds, qui s’est cassé la jambe et qui a été obligé de quitter son métier de matelot. Alors j’ai demandé à Jésus de le guérir bien vite. Je ne puis pas tout vous dire. Je Lui parle, et je Lui parle, et ce qu’il y a de mieux, c’est qu’Il n’est jamais fatigué d’écouter, à ce que dit mon docteur, et puis Il est toujours tout près de moi.
– Et ton médecin, comment t’a-t-il trouvé, Éric ?
– Beaucoup mieux. Il a dit qu’enfin j’ai trouvé le remède qui pourrait me guérir. Je n’ai pas très bien compris ce qu’il entendait par là. Le savez-vous, capitaine Grant ?
– Je pense qu’il veut dire que tu as trouvé quelque chose qui t’intéresse, mon garçon.
– C’est bien vrai ! Et figurez-vous, capitaine, que je ne me sens plus jamais fatigué en dedans maintenant. C’est ce qui m’étonne le plus de tout. Oh ! Pourquoi personne ne m’avait-il parlé de Jésus avant vous ? Et puis, savez-vous ce que j’ai découvert ? C’est que je peux faire des choses qui font plaisir au Seigneur Jésus. Il aime que je sois patient et que je ne dise pas à ma bonne qu’elle est méchante, et que je ne jette pas loin mes remèdes quand ils sont très mauvais. Il désire que je lui ressemble autant que possible, mais vous pensez bien que cela me donne beaucoup à faire. Je suis obligé de m’arrêter très souvent et de réfléchir avant de faire les choses. Avant, j’essayais quelquefois d’être gentil parce que ma bonne me disait de l’être, mais je sais à présent que Lui désire que je sois sage et obéissant, et je veux Lui faire plaisir. Je l’aime tellement.
Éric s’arrêta pour reprendre haleine. Il se laissa retomber sur ses oreillers avec un soupir de bonheur. Le capitaine, de son côté, se taisait, mais son regard pensif errait sur les grands arbres du parc, et il évitait de rencontrer le clair regard du petit garçon. Il se décida enfin à parler, et il le fit d’un ton sérieux qui ne lui était pas habituel.
– Il me semble, Éric, que tu as appris tout ce que tu pouvais apprendre. Tu en sais maintenant plus que beaucoup de grandes personnes. Je pars dans une semaine pour rejoindre mon régiment, et j’ai voulu t’apporter quelque chose qui te fasse plaisir. J’ai pensé te donner un exemplaire complet de ta Bonne Nouvelle, comme tu l’appelles. Si cela ne plaît pas à ton père quand il reviendra, il te le reprendra. Tu as maintenant dans ta tête quelque chose qu’il ne pourra plus t’enlever, et si cela te rend la vie plus heureuse, ce serait cruel de t’en priver. Dis à ta bonne que je t’ai donné ce livre, et qu’au point où en sont les choses, elle fera mieux de te permettre de le garder.
En parlant ainsi, le capitaine mit un Nouveau Testament dans la main du petit garçon. C’était un beau volume, relié en cuir, et avec les tranches dorées. Le visage d’Éric s’illumina.
– Vous êtes si bon pour moi, capitaine Grant ; je ne sais pas ce que je ferai quand vous serez parti. Je voudrais que vous restiez toujours avec moi ! Vous connaissez toutes ces choses et nous pouvons en parler ensemble. Je n’aurai personne qui comprenne si vous vous en allez. Mon docteur ne reviendra pas me voir de longtemps. Seriez-vous très fâché si je demandais au Seigneur Jésus que vous restiez ici ?
– Je pense qu’il vaut mieux ne pas le faire, Éric. Regarde ! Je crois vraiment que le temps s’éclaircit. Voilà un rayon de soleil. Ne seras-tu pas content de retourner sur la plage demain matin ?
– Oui, dit Éric, sans insister davantage, et en couvant des yeux son nouveau trésor. J’espère que vous y serez aussi.
– Très probablement, mon petit ami. Mais je pense que je dois m’en aller maintenant.
– Attendez un instant, je vous prie. Voudriez-vous sonner, s’il vous plaît ? Je ne peux pas me lever.
Alors, lorsque le vieux domestique, correct et solennel, entra, apportant des liqueurs et des cigares, Éric, avec toute la gravité d’un homme d’âge mûr, les offrit à son ami. Le capitaine accepta avec la même gravité, bien qu’il ait de la peine à réprimer un sourire. Éric, le désignant d’un geste de la main, dit au vieux serviteur :
– Ce monsieur est mon ami, Simmonds. Vous ne l’aviez pas encore vu, parce que nous nous rencontrions sur la plage. C’est maintenant un très grand ami, et je l’aime de tout mon cœur. Je l’ai choisi moi-même, c’est-à-dire que nous avons arrangé les choses entre nous, n’est-ce-pas, capitaine Grant ?
– Certainement, Éric.
– Et pensez, Simmonds, le capitaine m’a apporté la plus belle Bonne Nouvelle que vous ayez jamais vue ; elle contient beaucoup plus de chapitres que la mienne. C’est le capitaine qui m’a rendu si heureux, et vous devriez l’en remercier avec moi. Vous disiez si souvent que vous aimeriez me voir plus heureux. C’est lui qui, le premier, m’a parlé de Jésus.
Le vieux serviteur regarda l’enfant avec des yeux humides, tout rempli d’affection.
– Vraiment, Monsieur, dit-il d’une voix qui tremblait un peu, il a l’air beaucoup mieux – et il quitta la pièce. Peu après, le capitaine prit congé.
Tandis qu’il regagnait son logis solitaire, ses pensées ne chômaient pas. – Ce sont des choses merveilleuses qui peuvent ainsi satisfaire une âme d’enfant, se disait-il. Cela durera-t-il ? Je me le demande. Et … serait-il possible que ces mêmes choses puissent aussi satisfaire mon âme à moi ? Ah ! Si je pouvais les accepter comme Éric !

Le temps redevint beau, et presque chaque matin on pouvait voir le jeune officier sur la plage, à côté de son petit ami. Tantôt Éric demandait au capitaine de lui faire la lecture d’un chapitre du Nouveau Testament, tantôt ils parlaient de ce qu’ils avaient lu.
Si l’empressement et l’intérêt ne venaient que du côté de l’enfant, du moins le capitaine n’en laissait rien voir. Les questions d’Éric le frappaient constamment par leur intelligence et leur à-propos.
Mais la dernière matinée arriva enfin. La gentille figure d’Éric s’était assombrie et ses lèvres tremblaient quand il fallut se séparer.
– Vous m’écrirez quelquefois, capitaine Grant, n’est-ce pas ? Je penserai si souvent à vous.
– Je te promets de t’envoyer quelques lignes de temps en temps, mon enfant.
– Et puis, capitaine, je voulais encore vous dire … Il y a quelque chose qui m’embarrasse depuis quelque temps … quelque chose que je ne comprends pas bien et… et je suis triste …
Éric hésitait, il semblait avoir perdu son assurance habituelle et regardait son ami avec une expression soucieuse que le jeune homme ne lui avait jamais vue.
– Qu’est-ce qu’il y a maintenant ? demanda le capitaine en essayant de rire.
Éric glissa sa petite main dans la forte main posée sur son bras.
– Je me demande pourquoi vous êtes si malheureux puisque vous connaissez Jésus. Je n’aurais jamais été triste autrefois si je L’avais connu, et pourtant vous étiez tout autant fatigué et aussi malheureux que moi quand nous nous sommes rencontrés.
– Toutes ces choses ne sont pas aussi nouvelles pour moi que pour toi, Éric.
La voix du capitaine était moins ferme que d’habitude. La pensée de perdre la confiance de l’enfant lui était insupportable, et pourtant il sentait qu’il devait lui dire la vérité.
– J’avais tout à fait oublié ces belles histoires, mon enfant. Elles ne me touchent pas comme toi. C’est ma propre faute, bien sûr. Tu en sais déjà infiniment plus long que je n’en ai jamais su.
Les grands yeux bleus d’Éric s’ouvrirent démesurément et il dit avec vivacité :
– Mais vous m’avez tout dit vous-même, et vous m’avez si bien expliqué toutes ces choses difficiles ! Oh ! Capitaine Grant, sans vous, je n’aurais jamais appris à connaître Jésus.
Le jeune homme se sentait à la fois honteux et ému. Mais il n’en continua pas moins :
– Ce n’est pas la connaissance qui manque, Éric. Tous ceux qui s’appellent chrétiens savent ces choses dans leur tête, mais le plus grand nombre n’en sont pas meilleurs pour autant. Ne te tracasse pas à cause de moi. Tu es un heureux petit homme ; reste ce que tu es, et quand tu prieras ton nouvel Ami, ne m’oublie pas.
Éric fit joyeusement un signe d’assentiment
– Il sait tout ce qui vous concerne, capitaine Grant. Je Lui ai tout dit. Je lui demanderai de vous rendre plus heureux, et sûrement Il le fera. Mais … devez-vous vraiment partir ? Oh ! Capitaine Grant !
Et bien que la plage fût loin d’être déserte, le jeune officier n’eut pas honte de se pencher pour se mettre à la portée de deux bras qui le serraient bien fort, tandis qu’Éric embrassait sa joue brunie.
– Adieu ! J’essayerai de ne pas être trop triste quand je ne vous aurai plus. Les chagrins me font moins mal maintenant, mais je ne vous oublierai jamais, jamais !
Les dernières paroles du petit garçon résonnaient encore dans le cœur du capitaine tandis qu’il s’éloignait à grands pas. – Je ne vous oublierai jamais, jamais ! Qu’auraient dit ses compagnons d’armes s’ils avaient vu avec qui il avait passé ses vacances – Je dois avouer, se disait-il, que j’envie la foi et le bonheur de cet enfant, et je me sens plus qu’à moitié tenté de suivre son exemple. Ce n’est pas une religion qu’il a trouvée, mais une Personne. Sans doute cela fait-il toute la différence !

Le capitaine Grant rejoignit son régiment et reprit son ancien genre de vie. Pourtant il attendait avec une étrange impatience les lettres d’Éric ; et d’un autre côté, il faisait de son mieux pour étouffer la voix de sa conscience et pour faire taire les aspirations nouvelles qu’il découvrait dans son propre cœur.
Un soir, après avoir reçu un des singuliers messages de son petit ami, le jeune homme se retira de bonne heure et s’enferma dans sa chambre. Il avait pris la résolution de se rendre compte une fois pour toutes s’il y avait quelque chose pour lui dans cette religion, ou si elle ne s’appliquait qu’à de petits enfants ou à des femmes ignorantes et crédules.
– Je ne puis supporter plus longtemps cette incertitude. Il faut que je sache pourquoi ces questions ont pris une telle importance pour moi. J’ai beau faire, je ne puis les oublier, elles me poursuivent sans cesse et je n’ai de repos ni jour ni nuit.
Il relut une fois de plus la lettre d’Éric.

Mon bien cher ami,

J’ai été très heureux de recevoir votre bonne lettre. J’aime beaucoup quand vous me parlez des clairons, des soldats, et de votre beau grand cheval. Je me rétablis si vite que mon docteur a écrit que peut-être je pourrais bientôt monter moi aussi à cheval au lieu d’être traîné dans ma petite voiture. Vous pensez si j’aimerais cela !
Mon cher père est très malade. Il n’a pas pu répondre à la lettre où je lui disais quelle Bonne Nouvelle j’avais trouvée. Il a seulement fait écrire à ma bonne de ne pas me gronder puisque je n’y penserai bientôt plus. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, et vous ? Il a pris la fièvre en Afrique. Je demande au Seigneur Jésus de le guérir pour qu’il puisse revenir bien vite à la maison. Mon cher capitaine, n’êtes-vous pas plus heureux maintenant ? Moi, je le suis davantage tous les jours. Je parle de vous à Jésus parce que je sais qu’Il aime que les gens soient heureux. Ma Bonne Nouvelle le dit. Lui avez-vous raconté ce qui vous fait de la peine ? Je pense que vous Lui avez tout dit, et il n’y a rien qu’Il ne puisse faire, n’est-ce pas ? Savez-vous une très grande chose qu’Il a faite pour moi dernièrement ? Figurez-vous que j’avais perdu mon canif, celui que mon père m’a donné, avec mon nom dessus. Il avait disparu depuis des mois et vous savez bien que je ne pouvais pas aller le chercher. Alors, quand j’ai su que Jésus voulait bien me donner tout ce dont j’ai besoin, je Lui ai parlé de mon canif, en Lui demandant de me le faire retrouver. Je l’ai raconté à ma bonne, mais elle s’est moquée de moi et a bien ri. Et hier, Rex ma l’a apporté dans sa gueule. Je l’avais vu gratter dans un tas de feuilles sèches dans le jardin, et c’était parce que Jésus voulait qu’il trouve mon canif. N’est-ce pas que Jésus est bon pour moi ? Rex était bien content, et moi aussi. Ma bonne dit que je ne dois pas écrire davantage.

Votre ami bien affectionné Éric

– Ai-je dit au Seigneur ce qui me trouble ? pensait le jeune homme. Assurément non. Je ne le sais pas moi-même. Si ce Livre dit vrai, je n’aurai pas de repos avant de Lui avoir tout confessé. Et je sais que la Bible est la vérité. Mais comment m’y prendre ? Voilà la difficulté. Éric saisit la vérité avec tellement de simplicité ! Si j’étais encore un enfant, tout serait facile, mais à mon âge, et avec mon passé …
Ici, le capitaine tressaillit. Il tenait à la main sa Bible ouverte et, distraitement, en tournait les pages, comme s’il espérait y trouver ce qu’il cherchait. Et en cet instant ses yeux se fixèrent sur les paroles suivantes, qui lui semblaient écrites en caractères de feu : « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. Quiconque donc s’abaissera comme ce petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux ».
Était-ce une voix du ciel qui lui parlait à lui directement ? Le capitaine relut trois le passage puis, la tête enfouie dans ses mains, il médita longtemps. Minuit sonnant au clocher voisin trouva le jeune homme à genoux. De son cœur oppressé s’échappait le cri qui ne reste jamais sans réponse :
– Seigneur, je crois. Viens en aide à mon incrédulité.

Mon cher ami,

Je suis dans la peine et j’ai pleuré toute la journée. Mon cher père est mort, et je ne le reverrai plus jusqu’à ce que j’aille au ciel. Ma bonne a appris la nouvelle hier. Mon docteur est venu me voir aujourd’hui, et ma tante aussi. Je ne le connaissais pas du tout. Elle m’a dit que mon père lui avait demandé autrefois de ne pas venir me voir, mais elle était avec lui quand il est mort. Il revenait auprès de moi, et il est mort en débarquant à Plymouth. Ma tante connaît Jésus et elle L’aime comme vous et moi. Je suis si content que vous soyez heureux maintenant. Ma tante m’a donné une partie d’une lettre que mon père avait commencé à m’écrire, mais qu’il n’a pas pu finir. Mon père lui a dit de me prendre chez elle, ou de venir habiter avec moi ; c’est ici qu’elle viendra demeurer, parce que je ne veux pas quitter la maison. Ma tante dit que je peux vous envoyer la lettre de mon cher père. Je lui ai dit que, après mon père, c’était vous que j’aimais le mieux dans ce monde. Elle a pensé que cela vous ferait plaisir de voir cette lettre et que vous la comprendriez mieux si j’y joignais encore celle que je lui avais écrite. Il l’avait gardée sous son oreiller et il l’a donnée à ma tante avant de mourir. Je ne comprends pas tout à fait, mais je vous envoie les deux lettres, et vous m’expliquerez. Vous viendrez me voir, n’est-ce pas ? Je suis vraiment bien triste, mais j’ai tout raconté au Seigneur Jésus. Je me tiens tranquille, et Il me console.

Votre ami bien affectionné Éric

Voici maintenant la lettre d’Éric à son père :

Mon bien cher papa, J’ai beaucoup de choses à te raconter aujourd’hui. Tu seras bien content de savoir qu’enfin je suis heureux. J’ai trouvé le livre le plus merveilleux qui soit au monde. Il s’appelle l’Évangile, ce qui veut dire Bonne Nouvelle. Tout ce qu’il contient est vrai. Rex l’a trouvé dans la mer et me l’a apporté dans sa gueule. Le capitaine Grant m’a expliqué une masse de choses, encore beaucoup plus que ce que j’ai lu sur les feuillets. Je voudrais pouvoir tout te dire, mais je ne peux pas l’écrire. Ce serait trop long. Il est question d’un Homme merveilleux : Il est si bon que je L’ai aimé dès que j’ai lu ce que mon livre disait de Lui. Il a réellement vécu il y a bien longtemps. Mais de méchants hommes l’ont mis à mort. Et alors, pense comme c’est beau ! Il est revenu à la vie parce que personne n’avait le droit de Le faire mourir. Il était Dieu, et Il est remonté dans le ciel sur les nuées. Mais malgré cela, Il est présent partout dans le monde, seulement nous ne pouvons pas Le voir. Il aime tout le monde. Il m’aime, et Il t’aime. Son nom est le Seigneur Jésus. N’as-tu donc jamais entendu parler de Lui, mon cher papa, puisque tu ne m’en as jamais rien dit ? Mon capitaine m’a tout expliqué : Jésus est mort parce qu’Il voulait nous avoir avec Lui dans le ciel qui est un très très bel endroit. Nous n’aurions jamais pu y entrer s’Il n’était pas mort pour nous. Il n’a pas reculé devant les souffrances, parce qu’Il voulait nous rendre heureux en souffrant Lui-même à notre place. Il aime que nous Lui parlions, et le Docteur Parker m’a dit qu’Il me donnerait tout ce que je Lui demanderais si c’était bon pour moi. Ma Bonne Nouvelle dit que Jésus aime les pécheurs, et j’ai trouvé que je suis un pécheur, et mon capitaine en est un aussi. Es-tu un pécheur, mon cher papa ? J’espère que oui, parce que Jésus est mort pour les pécheurs. C’est si bon de pouvoir parler à Jésus. Je lui raconte tout, et je ne me sens plus jamais seul. Il m’aime, je le sens. Ma bonne dit que tu seras fâché. Tu ne le seras pas, je t’en prie ! Elle ne m’explique jamais les choses.
Rex a tué un petit poussin hier. Robert l’a corrigé et il est venu vers moi en pleurant. J’espère que tu m’écriras une vraie longue lettre, et que tu reviendras bientôt.

Ton fils qui t’aime très fort Éric

Voici enfin la lettre du père :

Mon cher petit garçon,
Il y a bien longtemps que je renvoie de t’écrire. J’ai déchiré trois lettres, et ta tante a refusé d’en envoyer une autre, écrite hier. Ainsi je dois recommencer. Ton pauvre père est bien malade, Éric, et je crains que tu ne le revoies jamais. J’ai reçu ta dernière lettre et je l’ai relue bien des fois.
Je suis heureux d’apprendre par le Docteur Parker que mon fils est en meilleure santé et que maintenant il est toujours gai et heureux. J’espère qu’en grandissant tu deviendras un homme robuste, et surtout que tu auras un caractère fort. Ainsi tu seras capable de mieux faire ton chemin que ton père ne l’a fait car, Éric, je sens que j’ai gâché ma vie. C’est triste de se rendre compte d’une telle chose sur son lit de mort.
Oui, crois en qui tu voudras, Éric, pourvu que tu aies des convictions vraies et fermes, et que ces convictions te rendent plus heureux que les miennes ne l’ont fait pour moi. Je ne t’ai jamais parlé de ces choses parce que … Je ne puis te l’expliquer maintenant. Pense à moi avec tendresse, mon petit garçon, et s’il en est encore temps quand tu liras ces lignes, prie pour ton pauvre père. Je te recommande expressément de brûler, sans en laisser un seul, tous les livres de ma bibliothèque, tous mes manuscrits, toutes mes annotations. N’épargne rien, m’entends-tu bien, Éric ? Ces choses ne seraient que du poison pour toi.
Adieu, mon petit enfant. Ta tante …
Ici, une autre écriture : -Ton père est trop faible pour finir ceci, Éric. Moi, ta tante, je viendrai auprès de toi, et je te raconterai tout.

Florence Wallace

Le capitaine Grant lut ces lettres avec émotion. En les repliant, il se disait tout bas :
– Pauvre petit ! Dieu veuille que son père ait trouvé la lumière au dernier moment. Ah ! Éric, si tel est le cas, le Seigneur Jésus t’aura accordé la grâce d’avoir amené deux pauvres pécheurs aux pieds du Sauveur !

 

D’après Éditions Bibles et Traités chrétiens Vevey 1975