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DU CÔTÉ DU SEIGNEUR

 

Madame, voici une invitation pour le prochain bal des officiers, qui aura lieu samedi de cette semaine.
Mme E. hésitait à accepter la carte qu’on lui présentait ; son charmant visage dénotait une vive lutte intérieure.
– Qu’y a-t-il, ma chérie ? lui demanda affectueusement son mari, le capitaine E., attaché à un régiment d’infanterie aux Indes. Sa femme ne répondit rien.
– Qu’y a-t-il donc ? demanda de nouveau son mari. Ils étaient mariés depuis peu et c’était la première invitation qu’ils recevaient. Mme E. avait du reste déjà pu se rendre compte de la faute qu’elle avait commise en accordant sa main à un homme inconverti. Avant ses fiançailles, elle avait appris à connaître le Seigneur comme son Sauveur, mais elle n’avait pas compris l’importance capitale qu’aurait sa décision quant au choix du compagnon de sa vie. Et maintenant, elle voyait la position extraordinairement difficile de celui qui cherche à servir deux maîtres.
– Tu sais, dit-elle enfin à son mari, que je suis chrétienne. Avant notre mariage, j’avais complètement renoncé au bal et au théâtre. Je le sens plus que jamais : le moment est venu pour moi de prendre une décision ferme. Je dois refuser cette invitation.
– Comment ! s’écria son mari en éclatant de rire. Tu veux priver le bal de sa plus jolie danseuse ? Tu ne feras pourtant pas cela ! Sais-tu du reste, continua-t-il d’un ton plus sérieux, que le vieux missionnaire H. sera là aussi ?
– Mais non, répliqua la jeune femme, non, ce n’est pas possible. Le missionnaire H., cet homme de Dieu ! Tu plaisantes. C’est impossible.
– C’est pourtant l’exacte vérité. Le major J. a eu l’excellente idée de l’inviter. Il y a deux jours, au club, nous avons compté combien d’entre nous accepteraient les vues de M. H., et J. les tourna en ridicule, se moquant des disciples de H. et des chanteurs de cantiques. Il inscrivit tous leurs noms, sachant bien qu’ils refuseraient de prendre part au bal. Tout à coup il lui vint à l’esprit d’y convier le missionnaire lui-même. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il prend une carte et y trace une invitation en bonne et due forme. « Les officiers du 2ème bataillon prient M. H. de leur faire l’honneur d’assister à la soirée dansante qui aura lieu, etc ».
– Sans doute, dit Mme E., qu’il n’a pas accepté ?
– Au contraire, j’étais là quand sa réponse arriva. Tu aurais dû voir la joie de J. quand il constata que le missionnaire prendrait part au bal.
– Eh bien ! j’irai aussi dit Mme E. Elle connaissait le vieux missionnaire et savait bien qu’il ne perdait pas une occasion pour rendre témoignage au Seigneur Jésus.

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La salle de bal était magnifiquement décorée. Partout des drapeaux, des fleurs. La musique du régiment jouait ses mélodies les plus entraînantes et la danse ne tarda pas à commencer. On en était à la seconde valse, lorsqu’on vit entrer dans la salle un homme de haute taille, à la longue barbe grise et aux épaules puissantes. Il s’arrêta sur le seuil et jeta autour de lui un long regard interrogateur sur la scène brillante qui frappait ses yeux, inaccoutumés à un spectacle pareil. Officiers chamarrés d’écarlate et d’or, dames en toilettes claires, lumières, musique, parfums des fleurs, tout s’harmonisait de manière à présenter un ensemble vraiment merveilleux. Sur deux visages seulement on pouvait lire des sentiments qui ne s’accordaient nullement avec ceux des autres participants à la fête.
Enfin la musique se tut. La valse terminée, les danseurs reconduisirent leurs danseuses à leurs places. Le centre de la salle resta libre et le missionnaire s’y avança. Aussitôt toute l’agitation qui régnait dans la vaste pièce cessa comme par enchantement.
– Le voilà ! le voilà ! chuchotait-on. Mais personne n’osa articuler une parole de raillerie à l’égard de cet homme, dont le courage remplissait tous les cœurs, malgré eux, d’une secrète admiration.
Arrivé au milieu de la pièce, H. s’arrêta, leva sa main droite au-dessus de sa tête et demanda d’une voix forte :
– Qui veut se placer du côté du Seigneur ? Qui ?
Silence de mort ! Pour la seconde fois retentit la question pressante :
– Qui veut se placer du côté du Seigneur ? Qui ?
Les yeux perçants du serviteur de Dieu faisaient le tour de la salle, scrutant les cœurs et les consciences. Une puissance mystérieuse semblait tombée sur tous les danseurs et les maintenait immobiles. Personne ne bougeait, ni ne prononçait un seul mot en présence du courageux témoin du Seigneur. L’invitation avait été si subite, si inattendue, elle atteignait de façon si directe les consciences les plus endurcies, que les railleurs les plus mordants se voyaient cloués et, comme ils l’avouèrent eux-mêmes plus tard, incapables même de tourner en ridicule le missionnaire que, sans cela, ils avaient déjà maintes fois poursuivi de leurs moqueries.
Cependant, après la seconde question de H., un mouvement se produisit dans un des groupes de danseurs. A sa grande surprise, à sa terreur même, le capitaine E. vit sa femme se lever et, pâle comme la mort, traverser la salle pour aller prendre place auprès du missionnaire. Elle n’avait cependant plus l’air déprimé qu’elle portait quelques jours auparavant, lorsque l’invitation lui était parvenue. Au contraire, elle levait la tête bien haut et se tenait là, pleine de courage, le cœur rempli de joie de pouvoir rendre témoignage à son Seigneur, qu’elle avait déshonoré en se rendant dans cette salle. C’est ainsi que se tenaient là, aux yeux de tous, ces deux témoins de Christ : le missionnaire déjà âgé, à la carrure puissante, et la jeune femme toute frêle et gracieuse, dans sa robe claire.
Au bout de deux ou trois minutes de silence, H. reprit la parole et prononça quelques paroles brèves, mais incisives, pour rappeler à ses auditeurs la solennité et le sérieux de la vie, pour les exhorter à saisir le salut et le pardon en Christ. Puis il quitta la salle. Peu d’instants après Mme E. partait aussi, accompagnée de son mari profondément bouleversé.
Inutile d’ajouter que, pour la plupart des participants, le bal était tout « gâché ». Pour quelques-uns cependant, cette soirée fut l’aube d’une vie nouvelle. Ils virent l’importance des avertissements qu’ils avaient entendus et se tournèrent vers Christ qu’ils acceptèrent comme leur Sauveur. Pendant l’éternité entière, tous se rappelleront l’exhortation qu’ils ont reçue ce soir-là – plusieurs, hélas ! avec la conscience terrible de ne pas l’avoir reçue dans leurs cœurs à salut.
Quant à Mme E., elle avait vu combien il est impossible de servir deux maîtres aussi opposés l’un à l’autre que le sont Dieu et le monde. Elle prit désormais sa place d’une manière très décidée parmi les enfants de Dieu et accepta de porter avec eux l’opprobre de Christ. Avec eux, le cœur heureux, elle chercha à servir Dieu et son Fils Jésus-Christ, en l’attendant du ciel.
Pense-t-on que Mme E. ait regretté son mouvement, ce soir-là, lorsqu’elle prit place d’une manière aussi décidée aux côtés du missionnaire, pour rendre témoignage à son Sauveur ? Certainement pas. Mais chacun de nous aurait-il eu le même courage ? De quel côté nous rangeons-nous ? Et cela aujourd’hui même ? Du côté de Dieu, ou du côté du monde ? Où conduit le chemin que nous suivons, chacun de nous ? Possédons-nous comme notre Sauveur, Jésus-Christ, qui fut crucifié pour nos péchés, mais qui siège maintenant à la droite de Dieu, quoique rejeté du monde ? Si tel est le cas, rendons-Lui hommage en rompant avec le monde qui ne veut pas de Lui, et suivons-Le dans le chemin d’humilité et de renoncement qu’Il parcourut ici-bas, mais qui est à la gloire du Seigneur et qui conduit à la Maison du Père.

D’après Almanach Évangélique 1921