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DIEU LES GARDE

 

Le docteur Barnardo, fondateur d’établissements pour enfants malheureux et pour orphelins, fait le récit suivant.
Je sortais d’une séance de comité, c’était la fin d’une journée de septembre, triste et sombre, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber.
Tout en marchant, je réfléchissais aux décisions qui venaient d’être prises. Très absorbé par mes pensées, je ne fis tout d’abord pas attention à une voix faible et timide qui s’efforçait de se faire entendre. « Des allumettes, monsieur ! » Je continuai ma route. « Des allumettes, monsieur ! Deux pour un demi-penny ! Achetez-en, monsieur, s’il vous plaît ! » Une pause. « Trois, en voulez-vous trois pour ce prix ? » Cette plainte continuelle et la souffrance qu’elle trahissait m’arrêtèrent brusquement. Ce que je vis n’avait rien de nouveau, c’était même très courant dans les rues de Londres : un petit marchand d’allumettes, nu-pieds, sali de boue, à peine couvert par un pantalon déguenillé et une veste en lambeaux ; en apparence, le gamin pouvait avoir huit ans.
– Bonne vente, aujourd’hui ? Dis-je.
L’enfant hocha la tête.
– Six boîtes, ce n’est pas beaucoup ; quatre pence pour le tout.
– Qui t’envoie ?
– Ma mère ; elle est malade, il n’y a qu’elle, à la maison, et la petite Bessie.
– Gagnes-tu suffisamment ?
– Quelquefois, quand j’ai de la chance. Hier j’en ai eu une fameuse ; un monsieur m’a donné un shilling parce que, m’a-t-il dit, « tu es un pauvre petit garçon ».
– Pourquoi ne rentres-tu pas à la maison maintenant ?
– Inutile, il me faut au moins six pence.
– Où habite ta mère ?
– 13, Plough Connt, Banner Street.
Je connaissais cette rue, pas très loin de l’endroit où nous nous trouvions.
– Viens avec moi, je veux voir ta mère. Je suis docteur, peut-être pourrai-je faire quelque chose pour elle.
Sans répliquer, le petit bonhomme se mit à trotter à côté de moi, et, heureux de cette diversion, il parlait de toutes sortes de sujets. À Banner Street, nous nous trouvâmes à l’entrée d’une cour misérable, entre deux maisons presque en ruine. Le bruit y était discordant, et tout respirait la saleté et la misère ; un escalier branlant nous conduisit jusqu’aux combles. La chambre dans laquelle je pénétrai était totalement dépourvue de meubles, pas de chaise pour s’asseoir, pas de table ; le mobilier consistait en un fourneau et quelques ustensiles, le tout parfaitement propre. J’aperçus une femme couchée sur une paillasse ; quelques mots de sympathie la mirent en confiance, et elle me raconta son histoire.
Veuve, âgée de quarante-cinq ans, elle s’était blessée à une jambe ; elle avait pu se rendre deux fois au dispensaire de l’hôpital, mais la plaie s’était infectée, et elle dut y renoncer, ainsi qu’à son travail, car elle était femme de ménage. Depuis lors, la famille connaissait la misère ; seul Billy, le petit garçon, apportait de la nourriture à cette pauvre famille et, courageusement, faisait tout pour nourrir sa mère et sa petite sœur de six ans.
– Pourquoi n’êtes-vous pas entrée à l’hôpital ? Demandai-je à la femme.
– Que seraient devenus les enfants ? répondit-elle.
– Pourquoi ne pas demander pour eux l’admission dans un établissement où ils seraient soignés pendant votre maladie ?
– C’est bien là mon désir, mais je ne sais comment m’y prendre.
Puis elle ajouta tout simplement :
– Depuis que je suis couchée, je prie le Seigneur de prendre soin de mes enfants et de garder Billy des dangers de la rue.
Une émotion m’étreignit : dans cette misérable chambre, privée des choses les plus nécessaires, dépendant entièrement d’un enfant de neuf ans pour la nourriture et le chauffage, une pauvre femme ne se laissait pas abattre par la souffrance et regardait à Dieu dans un esprit de foi et d’espérance.
– Voyez, monsieur, reprit-elle ; et elle tira de dessous son oreiller la feuille d’un journal hebdomadaire qui contenait un article sur mon œuvre pour les enfants abandonnés. Ce qui l’avait le plus frappée, c’était l’affirmation du docteur Barnardo qui n’avait jamais repoussé une seule demande d’admission pour des enfants pauvres.
– C’est pourquoi, monsieur, je n’ai cessé de prier et d’espérer dans la bonté de Dieu pour qu’il conduise mes enfants au docteur Barnardo. Je sais que, chez lui, ils seraient dans un lieu sûr, et je pourrais aller à l’hôpital.
J’attendis un instant avant de lui répondre.
– Je suis le docteur Barnardo, dis-je, c’est pourquoi j’ai demandé à Billy de me conduire ici. Si je peux vous venir en aide, je prendrai volontiers vos enfants dans notre maison pendant le temps nécessaire.
Impossible de décrire l’émotion de la pauvre femme. De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
– Billy ! s’écria-t-elle. Bessie, ma chérie ! Ce monsieur est celui qui reçoit les pauvres enfants. Je vous le disais bien que Dieu m’exaucerait. Il a envoyé ici ce monsieur pour prendre soin de vous en attendant que je sois guérie.

Le malheureux s’abandonne à Toi, Tu es le secours de l’orphelin (Ps. 10. 14).
Il délivrera le pauvre qui crie à lui, et l’affligé qui n’a pas de secours. Il aura compassion du misérable et du pauvre, et il sauvera les âmes des pauvres (Ps. 72. 12 et 13).

 

D’après Almanach Évangélique 1969