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DANS L’ATELIER DU PEINTRE

 

Il y a bien longtemps de cela, un peintre était debout dans son atelier, sa palette à la main, saluant un imposant prélat, le père Hugo, vicaire de la riche église de Saint Jérôme.
L’artiste était encore jeune. Il était déjà fameux dans Düsseldorf, en Allemagne, sa ville natale, et certains prétendaient même qu’avec le temps sa renommée deviendrait universelle.
Mais Stenburg lui-même n’en croyait rien. « Si jamais ce jour-là doit arriver, disait-il, je n’aurai depuis longtemps plus besoin de richesse ! »
Pourtant il jouissait de la vie à sa manière. Il aimait son art et quelquefois il s’absorbait à tel point dans son travail que pour lui rien n’existait plus en dehors du tableau posé sur le chevalet.
Cependant, bien qu’il eût déjà fait de beaux ouvrages, il n’avait jamais réussi encore à se satisfaire lui-même ni à atteindre son propre idéal.
Il aspirait à atteindre toujours plus haut. Ainsi Stenburg n’était pas un homme heureux. Mais pour le monde il paraissait être un artiste joyeux et prospère, doué d’un sens pratique très développé, et fort en éveil pour ce qui concernait ses propres intérêts.
C’est lui qui parle maintenant :
– Non, révérend père, la somme que vous offrez ne serait qu’une bien maigre rétribution pour un tableau de dimensions si considérables. Il doit contenir de nombreuses figures, qui toutes demandent une étude spéciale. La crucifixion n’est point un sujet facile, il a été traité trop souvent, et il sera difficile pour moi de composer une toile différente de toutes celles qui l’ont précédée.
– Je ne limiterai pas le prix. Vous êtes un honnête homme, et après tout, ce n’est pas l’église de St Jérôme qui paiera le tableau, il sera le don d’un pénitent.
– Dans ce cas, je considérerai la chose. Revenez dans un mois, et je vous soumettrai mes études pour l’œuvre que vous me proposez.
Les deux hommes se séparèrent très satisfaits l’un de l’autre et, durant les semaines qui suivirent, Stenburg hanta le quartier juif en quête de modèles pour sa toile.
Le père Hugo se montra content. Selon lui, la croix du Rédempteur devait occuper le centre du tableau ; quant aux accessoires, il laissait toute latitude au peintre. Ses visites à l’atelier étaient fréquentes et il ne ménageait pas ses éloges.
Le printemps arriva. La sève montante faisait éclater les bourgeons et la jeune verdure s’étalait triomphante dans les parcs et les promenades de la ville.
Le peintre sentait, lui aussi, l’influence du renouveau ; son atelier l’ennuyait ; il avait besoin d’air libre et d’espace.
Sa boite à couleurs à la main, il s’en alla errer dans la campagne aux environs de Düsseldorf.
Un jour, à la lisière d’une forêt, il trouva une jeune bohémienne occupée à tresser des paniers. Elle était remarquablement belle, sa chevelure d’un noir de jais tombait librement jusqu’à sa ceinture. Mais ce qui fascina surtout le peintre, ce fut ses yeux, des yeux sombres et pourtant limpides, dont l’expression changeait continuellement : la douleur, la joie, l’amusement, l’espièglerie s’y reflétaient tour à tour aussi rapidement que les ombres des nuages se chassant sur la surface d’un lac.
« Quel tableau cela donnerait ! », pensait Stenburg.
La jeune fille remarqua l’artiste et, jetant loin d’elle les osiers qu’elle tressait, elle se leva d’un bond, étendit ses bras au dessus de sa tête et, marquant la mesure d’un mouvement des doigts, elle se mit à danser avec une grâce inouïe, en riant de la stupéfaction du peintre.
– Reste ainsi !, cria-t-il, et saisissant son crayon, il fixa sur le papier l’attitude de la jeune fille. Il dessinait rapidement, car ce n’était pas aisé pour la danseuse de maintenir sa position. Elle le fit cependant sans broncher.
« Elle n’est pas seulement belle, mais mieux que cela, elle ferait un modèle parfait. Je la prendrai comme une danseuse bohémienne ».
Le marché fut bientôt conclu. Pépita s’engagea à venir trois fois par semaine à l’atelier de Stenburg.
Le lendemain, elle arriva à l’heure dite. Grand fut son étonnement. Dans l’atelier, tout excitait son intérêt : les armes, les sculptures, les poteries. Puis elle se mit à examiner les tableaux, et bientôt elle s’arrêta devant la grande toile, presque achevée, de la crucifixion.
Ses regards ne pouvaient s’en détacher. Enfin elle demanda d’une voix étouffée et tremblante en montrant la figure centrale :
– Qui est-ce donc ?
– Le Christ, répondit Stenburg avec indifférence.
– Que lui fait-on ?
– On le crucifie, fit l’artiste avec impatience. Tourne-toi à droite ! Là, cela va bien.
Lorsque Stenburg travaillait, il était avare en paroles.
– Qui sont ces gens qui l’entourent…, ceux qui ont des visages si méchants ?
– Une fois pour toutes, s’écria le peintre, je ne puis te parler. Tu n’as rien à faire ici qu’à te taire et à te tenir tranquille.
La pauvre fille n’osa répliquer ; elle se contenta de dévorer le tableau des yeux et d’essayer de comprendre.
Chaque fois qu’elle revenait dans l’atelier, son attention grandissait. De temps en temps, sa curiosité était si forte qu’elle hasardait une question.
– Pourquoi l’ont-ils crucifié, était-il très mauvais ?
– Au contraire, il était très bon.
C’était tout ce qu’elle apprenait en une séance, mais chaque parole lui était précieuse.
Alors s’il était bon, pourquoi l’ont-ils traité ainsi ? Ou bien n’était ce que pour un moment et l’ont-ils relâché ensuite ?
– C’était parce que…, l’artiste s’arrêta, cligna de l’œil puis changea le pli d’une draperie.
– Parce que…, répéta Pépita, haletante.
Stenburg la regarda ; son regard anxieux l’émut de pitié.
– Et bien ! écoute. Je te dirai toute l’histoire, mais à condition qu’à l’avenir tu ne m’ennuies plus par tes éternelles questions.
Il lui raconta l’histoire de la croix, une histoire toute nouvelle pour Pépita – pour lui, si vieille qu’elle ne le touchait plus depuis longtemps.
Il pouvait décrire l’agonie du Sauveur mourant sans qu’un muscle de son visage de peintre ne s’altère. Mais pour la jeune fille, il n’en était pas ainsi. Son cœur semblait se briser de douleur et de ses grands yeux noirs s’échappaient de grosses larmes.
Le tableau religieux et la Danseuse bohémienne furent achevés en même temps. C’était la dernière visite de Pépita à l’atelier. Elle regarda sans la moindre émotion sa gracieuse image, mais se tourna bien vite pour contempler l’autre toile dont elle ne pouvait détacher les yeux.
– Allons, fit l’artiste, voici ton argent et une pièce d’or par-dessus le marché. Tu m’as porté bonheur ; ma danseuse est déjà vendue.
Pépita se tourna lentement.
– Merci, Signore, répondit-elle, et son regard était singulièrement sérieux. Vous devez beaucoup l’aimer, n’est-ce pas, puisqu’il a fait tout cela pour vous ?
L’artiste se sentit rougir. La honte l’accablait.
Pépita sortit de l’atelier, mais l’écho de sa question plaintive résonnait encore dans le cœur de l’homme du monde.
Il essaya d’oublier ; inutile !
Il se hâta de faire porter la toile à sa destination, mais toujours il entendait ces mots : il a fait tout cela pour vous.
Enfin, son angoisse devint trop forte. Il fallait agir, se débarrasser de cette obsession. Il alla se confesser. Le père Hugo questionna Stenburg. Il acceptait toutes les doctrines de l’Église, aussi le vicaire lui donna-t-il l’absolution, avec l’assurance que tout était en règle.
Pendant une semaine ou deux, l’artiste se sentit mieux. Mais bientôt la question obsédante se posa à lui de nouveau : Vous devez beaucoup l’aimer, n’est-ce pas, puisqu’il a tant fait pour vous ? Il fallait répondre ; mais comment ?
Stenburg ne pouvait plus travailler. Il errait dans les rues de la ville sans but défini, cherchant seulement à se distraire, à oublier.
Un jour, il remarqua un groupe de personnes qui paraissaient se diriger vers une maison située près des remparts ; la maison était de très pauvre apparence et pourtant un second groupe venant d’une direction opposée s’y dirigeait également.
Il s’informa de ce qui pouvait bien se passer là, mais l’homme auquel il s’adressa ne put lui fournir aucun renseignement. Sa curiosité s’en accrut.
Quelques jours plus tard il apprit que cette maison appartenait à un réformé, un de ces hommes méprisés de tous, qu’il n’était pas respectable de fréquenter.
Cependant Stenburg se dit qu’il trouverait peut-être là une réponse à son angoisse.
Qui sait ? Ces gens possédaient peut-être le secret de la paix.
Il se rendit à la maison pour observer, sans nulle intention de se joindre à la secte haïe.
Mais un homme ne peut toucher au feu sans en ressentir les atteintes.
Le prédicateur réformé parlait comme quelqu’un qui aurait marché avec Christ ici-bas, pour lequel Christ serait tout.
Stenburg trouvait là ce dont son cœur avait besoin : une foi vivante.
Son nouvel ami lui prêta un exemplaire du Nouveau Testament, volume rare et précieux à cette époque ; mais bientôt, chassé de Düsseldorf par la persécution, il dut partir et emporta le livre.
Cependant la semence fructifia dans le cœur de Stenburg.
Plus de question maintenant ! Son cœur brûlait d’un ardent amour.
« Il a tout fait pour moi ! Comment faire pour parler aux hommes de cet amour, de cet amour sans bornes qui peut illuminer leur vie comme il a illuminé la mienne ?
Il est là pour eux aussi, mais ils ne le voient pas, pas plus que je ne le voyais moi-même.
Comment le leur annoncer ? Je ne puis faire de discours, je suis un homme de peu de paroles. Même si j’essayais, je ne saurais pas m’exprimer.
Oh ! Mon cœur brûle au-dedans de moi quand je pense à l’amour de Christ, et cependant je ne puis rien dire ! »
En pensant ainsi, l’artiste avait distraitement pris entre ses doigts un morceau de fusain et, presque sans en avoir conscience, il dessinait une tête ceinte d’une couronne d’épines. Ses yeux se remplirent de larmes.
Tout à coup il tressaillit.
« Je suis peintre, s’écria-t-il, mon pinceau proclamera ce que ma bouche ne sait pas dire.
Ah ! dans mon dernier tableau, son visage n’exprimait que l’angoisse. Mais ce n’est pas la vérité. Ce que je veux montrer, c’est son amour merveilleux, ses compassions infinies, son sacrifice volontaire ! »
L’artiste tomba à genoux, suppliant le Seigneur de lui donner le talent nécessaire pour peindre un tableau qui parlerait.
Alors il se mit à l’œuvre. Le feu du génie l’emportait. Il monta plus haut qu’il n’était jamais monté auparavant, jusqu’aux sommets les plus élevés de l’art.
Son nouveau tableau fut une merveille.
Il refusa de le vendre, mais en fit don à sa ville natale. Le tableau fut exposé dans le musée de peinture et les citoyens de Düsseldorf venaient en foule pour le voir.
Tandis qu’ils regardaient, les voix se faisaient émues et les cœurs se fondaient, et les bons bourgeois rentraient chez eux en ayant ressenti quelque chose de l’amour divin et en répétant tout bas les mots qu’on lisait au bord du cadre :

J’ai fait tout cela pour toi ;
Et toi, qu’as-tu donc fait pour moi ?

Stenburg se rendait aussi souvent dans la salle et, d’un recoin écarté, il regardait les foules qu’attirait son œuvre. De son cœur s’élevait une ardente prière, suppliant Dieu de bénir ce qu’il avait fait.
Un jour, lorsque le gros des visiteurs se fut éloigné, il remarqua une jeune fille qui pleurait amèrement en regardant le tableau. L’artiste s’approcha d’elle.
– D’où vient ton chagrin, mon enfant ? demanda t-il.
La jeune fille se retourna. C’était Pépita.
– Oh ! Si seulement il m’avait aimée ainsi, et son doigt montrait le visage plein de tendresse qui semblait les regarder tous les deux.
– Je ne suis qu’une pauvre bohémienne. Son amour est pour vous, non pas pour des gens comme moi ! et ses pleurs recommencèrent.
– Pépita, c’était aussi pour toi !
Et alors l’artiste lui raconta tout. Jusqu’à l’heure de la clôture, ils restèrent à parler. Le peintre ne se lassait pas maintenant de répondre à ses questions, car il s’agissait de ce qui était le plus cher à son cœur à lui. Il dit la vie du Sauveur, Sa mort expiatoire, Sa résurrection en puissance, l’œuvre merveilleuse qui fait, de pauvres pécheurs perdus, des enfants de Dieu. Pépita écouta et crut. « J’ai fait tout cela pour toi ! »

Depuis bien des années, l’artiste et la pauvre bohémienne se sont retrouvés dans la céleste patrie. Un jeune noble élégant et gai traversait Düsseldorf dans son fringant équipage. Tandis qu’on changeait de chevaux, il alla visiter le musée de peinture. Il était riche, jeune, intelligent ; tous les trésors que ce monde peut offrir se trouvaient à sa portée. Le tableau de Stenburg l’arrêta. Il lut et relut les mots imprimés sur le cadre. Une force invincible le retenait là. Son cœur fut touché. L’amour de Christ étreignit son âme. Les heures s’écoulèrent. La lumière déclina. Le gardien chargé de fermer les portes toucha l’épaule du jeune homme qui pleurait. Il fallait quitter le musée. La nuit était là – non, bien plutôt pour lui s’était levée l’aurore de la vie éternelle. Ce gentilhomme était le comte Zinzendorf. Il retourna à l’hôtel, fit faire volte-face à son équipage et, au lieu de poursuivre sa route vers Paris, il s’en retourna chez lui. Dès cette heure-là il consacra sa vie, sa fortune, ses talents à Celui qui lui avait dit :

J’ai fait tout cela pour toi ;
Et toi, qu’as-tu donc fait pour moi ?

Zinzendorf ; le père des missions moraves, répondit à cette question par une vie de dévouement et une mort triomphante.
Le tableau de Stenburg ne se trouve plus au musée de Düsseldorf. Il fut détruit dans un incendie. Mais jusque-là, il proclama le grand message de l’amour de Celui dont Paul disait : « Le Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est donné lui-même pour moi ».
Lecteur, pouvez-vous dire : Aussi pour moi ?

D’après Almanach Évangélique 1914