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BARNARDO

LES ENFANTS ABANDONNÉS À LONDRES

 

En 1867, un étudiant en médecine à Londres, Thomas Barnardo, eut l’occasion de visiter un pauvre petit garçon malade dans un misérable taudis de l’East End, le quartier le plus pauvre de la ville. Barnardo jugea l’enfant si gravement atteint qu’il n’y avait moyen de le sauver qu’en le transportant immédiatement à l’hôpital. Mais à peine en eut-il fait part à la propriétaire, que celle-ci s’écria :
– L’enfant ne partira pas avant d’avoir payé son loyer !
– Mais vous voyez bien qu’il va mourir s’il reste ici.
– Qu’il paye !
– Eh bien, je l’emporterai malgré vous !
– Dans tous les cas, vous n’emporterez pas ses habits, dit l’impitoyable femme en s’emparant d’un petit tas de vêtements misérables.
– Qu’à cela ne tienne, dit Barnardo. Et enveloppant l’enfant dans son manteau, il l’emporta. Et l’enfant put guérir.
Ce fut le début de l’œuvre admirable que le Seigneur donna à Barnardo d’accomplir. Il ouvrit une école du soir, dans ce quartier si pauvre, pour les enfants, garçons et filles, de la plus pauvre classe ouvrière, et apprit ainsi à connaître les misères terribles de Londres.
Un soir, il avait terminé son école, tous les élèves étaient partis, lorsqu’il aperçut un petit garçon déguenillé qui avait écouté tranquillement toute la soirée et qui, après le départ des autres enfants, était resté auprès du feu.
– Allons, mon garçon, dit Barnardo, il est temps de retourner à la maison.
Pas de réponse.
– Allons, mon enfant, tu ferais mieux de partir tout de suite ; ta maman va être inquiète.
– Je vous en prie, Monsieur, permettez-moi de rester, dit l’enfant.
– Mais c’est impossible. Je vais éteindre le gaz et fermer la porte à clef. Il est temps pour un petit garçon comme toi de rentrer à la maison et d’aller se coucher. Pourquoi veux-tu rester ?
– Je vous en prie, Monsieur, laissez-moi rester ici. Je ne ferai pas de mal.
– Mais je ne peux pas te laisser ici. Ta mère s’étonnera de ne pas te voir rentrer.
– Je n’ai pas de mère.
– Eh bien, et ton père ?
– Je n’ai pas de père.
– Ne me raconte pas des histoires. N’as-tu donc pas d’amis ? Où demeures-tu ?
– Nulle part.
– Voyons, mon garçon, approche-toi et dis-moi la vérité. Où as-tu dormi la nuit dernière ?
L’enfant maigre et rabougri, pieds nus, n’ayant sur le corps que quelques haillons misérables, s’approcha et dit dans un murmure :
– J’ai dormi la nuit dernière dans un char de foin, au bas de White Chapel. Là j’ai rencontré un garçon qui m’a conseillé de venir me chauffer ici ce soir. Je ne ferai pas de mal, Monsieur, si vous me permettez de rester.
Pendant qu’il répétait ainsi sa plaintive requête, dehors un vent violent soufflait avec rage. Le cœur de Barnardo était fondu. Est-il possible, pensait-il, que dans cette grande ville chrétienne, avec tant de richesses, autant d’églises et d’écoles, il y ait des enfants abandonnés comme celui-ci, livrés à eux-mêmes, en proie au froid, à la faim et à la misère !
– Dis-moi, mon garçon, y a-t-il à Londres d’autres pauvres enfants comme toi, sans famille et sans amis ?
– Oh ! Oui, Monsieur, des quantités, plus que je ne pourrais compter.
Barnardo avait peine à en croire ses oreilles. Il voulut vérifier les dires de l’enfant, et lui dit :
– Si je te donne à manger, avec un café chaud, et un endroit pour dormir, me conduiras-tu vers les pauvres garçons dont tu parles ?
A cette mention d’un repas, le visage de l’enfant prit un air vorace comme d’un loup affamé. Il fit signe que oui, et suivit Barnardo.
Le repas délia la langue du petit vagabond. Il raconta qu’il s’appelait Jim, que sa mère était morte il y avait plus de cinq ans, et qu’alors il s’était enfui de la maison. Il avait erré çà et là, puis était entré au service d’un batelier qui le traitait très mal, le battait pour un rien, ne lui donnait pas toujours à manger, et s’en allait parfois pour plusieurs jours, le laissant seul dans le bateau.
– Pourquoi ne t’es-tu pas échappé alors ?
– J’aurais bien voulu le faire, dit Jim, mais Dick le batelier avait juré que, si je me sauvais, il me rattraperait et me tuerait. Et il avait à bord un chien qui me flairait, et si j’essayais de partir, le gros chien féroce me retrouverait. Quelquefois, quand Dick était ivre, il lançait le chien sur moi pour s’amuser. Et voyez ce qu’il m’a fait une fois. Et le pauvre garçon montra la cicatrice d’un coup de dent au bas de sa jambe.
– Je suis resté longtemps avec Dick, continua-t-il. Mais un jour, un homme est venu à bord et m’a raconté que Dick, étant ivre, s’était enrôlé et était parti comme soldat. Alors je lui ai dit :
– Monsieur, voulez-vous tenir le chien un moment ? Et puis je les ai fait descendre dans la cabine, j’ai fermé la porte sur eux, j’ai sauté sur le quai et je me suis enfui à toutes jambes. Mais j’avais toujours peur que le chien de Dick me retrouve.
Depuis cette fuite, les pérégrinations et les misères avaient recommencé jusqu’à sa rencontre avec M. Barnardo. Celui-ci essaya de lui parler de Jésus. Jim connaissait ce nom.
– Oh oui, dit-il, je le connais. Et il regardait d’un air inquiet tout autour de la chambre. C’est le pape de Rome. C’était tout ce que le pauvre garçon savait de Jésus, et cela dans un pays qui se dit chrétien !
Après lui avoir raconté en quelques mots le récit de la vie du Sauveur, et avoir prié avec lui, Barnardo lui rappela la tournée qu’ils devaient faire dans la ville. Il était minuit passé. Jim conduisit Barnardo à travers un dédale de ruelles infectes, dans une sorte de cour étroite qu’ils traversèrent, puis dans un hangar très long, vide.
– C’est ici, dit Jim.
Barnardo alluma quelques allumettes, s’attendant à voir autour de lui des enfants endormis, mais il n’y avait personne. Oh, dit Jim, ils n’oseraient pas se coucher ici, les agents de police les pinceraient. Et traversant le hangar, Jim se dirigea vers un mur élevé. C’est ici, dit-il. Vous en verrez des quantités, si nous ne les réveillons pas.
Barnardo regarda encore autour de lui : personne.
– Où sont-ils ? demanda-t-il.
– Là-haut, répondit Jim à voix basse, en montrant le toit de fer-blanc du hangar. Et par les pierres en saillie du mur, qui servaient aux garçons à monter et descendre, Jim escalada le mur et aida Barnardo à grimper. Un spectacle inattendu était devant ses yeux : sur le toit, les têtes vers la partie la plus élevée, et les pieds dans la large gouttière, étaient affalés une douzaine d’enfants de dix à quatorze ans, les uns repliés sur eux-mêmes, d’autres serrés les uns contre les autres. La lune vint à briller et éclaira les figures pâles de ces pauvres garçons, blanches de froid et de faim.
Ailleurs, dans une ruelle, sous une bâche, Barnardo ne découvrit pas moins de soixante-dix enfants, entassés les uns sur les autres, et comme il l’exprima, empilés comme des sardines, les grands dessous, les petits dessus.
En voyant cette misère et ces souffrances, Barnardo eut le cœur bouleversé, et cette nuit-là décida de toute sa vie. Sous le regard de Dieu, avec larmes et prières, il résolut de consacrer son temps et ses forces au sauvetage de ces enfants délaissés, et il demanda à Dieu de lui fournir les moyens de fonder un établissement pour les recevoir.
Il ne connaissait personne qui puisse l’aider. Il était inconnu à Londres et n’avait presque pas d’amis. Mais Dieu répondit à ses prières et ouvrit peu à peu le chemin devant lui. Il aménagea d’abord, dans une étroite ruelle, une petite maison pour vingt-cinq garçons. Il fit lui-même, avec Jim devenu son fidèle auxiliaire, les réparations indispensables, en blanchissant les murs et les plafonds, en frottant et nettoyant le pavé et les planchers. Quand la maison fut prête, Jim l’aida à la remplir. Ils partirent ensemble pour faire une tournée, avec cette fois la perspective encourageante de commencer à porter remède à cette misère.
Cette œuvre, de commencements si modestes, prospéra merveilleusement. Avec des fonds, résultant de collectes, il put créer des établissements, à Londres et dans d’autres villes, ainsi qu’à la campagne. Il y logeait, un peu avant 1900, plus de 5000 enfants, garçons et filles. On enseignait aux garçons différents métiers. Les filles étaient formées pour être employées de maison. Beaucoup partirent au Canada, où ils eurent une vie normale et heureuse.
Et on leur annonçait la bonne nouvelle du salut par le Seigneur Jésus.

« En tant que vous l’avez fait à l’un des plus petits de ceux-ci qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi » (Mat. 25. 40) dira le Seigneur Jésus.

 

D’après La Bonne Nouvelle 1901