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AUX ÎLES FIDJI

 

Aborder aux îles Fidji était autrefois chose dangereuse ; le capitaine Bertram ne s’y aventurait qu’en cas de nécessité absolue ; ce jour-là, il ne pouvait hésiter : la provision d’eau douce était épuisée, les vivres même venaient à manquer.

Navigateur expérimenté, le capitaine en savait long sur la population des îles Fidji. Ces îles de corail étaient habitées par de cruels cannibales qui avaient déjà réservé une mort effroyable à maints étrangers. Aussi n’était-il pas en humeur de plaisanter lorsque, accompagné de quelques hommes armés, il quitta son navire et monta dans le canot qui l’amena jusqu’à la rive.

Les indigènes avaient promptement aperçu l’embarcation et nombreux furent ceux qui vinrent accueillir le canot. Le capitaine sauta à terre. Un homme d’apparence étrange s’approcha de lui, un homme de haute taille et vêtu presque à l’européenne. C’était le chef de la tribu. Le capitaine fut encore plus surpris lorsque cet homme lui tendit la main et lui cria en anglais : « Sois le bienvenu, mon frère ». Le capitaine ébahi ne put prononcer un seul mot, tandis que l’homme, se tournant vers ses gens, leur criait : « Un homme qui arrive du pays des chrétiens ».

Bertram comprit alors que ces insulaires, si redoutables autrefois, étaient devenus chrétiens, si bien qu’un homme venant « du pays des chrétiens » était pour eux « un frère bienvenu ».

– Maintenant, dit l’indigène, c’est l’heure à laquelle nous prononçons la prière du soir. Rassemblez-vous ; aujourd’hui c’est notre frère du pays des chrétiens qui fera la prière du soir.
A ces mots, le capitaine fut effrayé.
– Je ne peux pas, répondit-il.
L’indigène le regarda avec surprise :
– Crains-tu que mes gens ne te comprennent pas ? Bien sûr, ils ne savent pas l’anglais, mais je traduirai.
Bertram devenait de plus en plus embarrassé. Les choses de la mer, il les connaissait à fond, mais de la Bible, il ne savait rien, il ne s’était jamais occupé des choses de Dieu. Comment ferait-il la prière du soir ?
Il restait honteux devant le chef qui ne comprenait pas ce qui le gênait. Il ne pouvait dire un mensonge à un si honnête homme, seule une confession franche et ouverte s’avérait utile et nécessaire.
– Ma mère priait avec moi, finit-il par dire, lorsque j’étais enfant. Puis elle est morte, je me suis embarqué sur mer et j’ai oublié la Parole de Dieu.
– Oublier la Parole de Dieu ? répéta l’indigène qui n’en croyait pas ses oreilles. Peut-on posséder un pareil trésor et l’oublier ? Les Blancs sont vraiment des hommes étranges.
– Tu crois pourtant à notre Seigneur Jésus-Christ ? poursuivit l’insulaire, les yeux fixés sur le marin.
Le capitaine, à cet instant, eut l’impression d’être en face d’un tribunal et ressentait soudain le vide qui était en lui. Il eut honte en présence de ces indigènes encore jeunes dans leur foi ; il était pourtant incapable d’un détour et, secouant la tête, il murmura un « non » confus.
Une profonde douleur se répandit aussitôt sur les traits du chef et une sincère compassion s’exprima sur son visage lorsqu’il s’écria :
Un homme des pays chrétiens, et il ne croit pas en notre Seigneur Jésus-Christ !
Puis il fit signe à ses hommes et ceux-ci le suivirent sur une colline ombragée de superbes palmiers d’où la vue s’étendait au loin sur la pleine mer. Comme chaque soir, le chef pria mais cette fois il pria en anglais par égard pour son hôte étranger. Jamais le capitaine Bertram n’avait assisté à une cérémonie aussi impressionnante ; il ne pouvait détourner ses yeux de ces hommes sauvages qui se recommandaient pour la nuit à la protection divine avec un pareil sérieux. Quelle onction dans la prière de ce chef ! Il parlait comme avec un ami présent, invoquant la protection et la bénédiction de Dieu sur tout son peuple ; il pria aussi pour l’étranger blanc, si misérable au point de vue spirituel, et demanda à Dieu de secourir ce frère qui, bien qu’élevé dans un pays chrétien, ne croyait pas en Jésus-Christ.
– Seigneur Jésus, dit-il, ne le laisse pas s’éloigner de notre île sans t’avoir trouvé.

Ainsi se termina la prière du soir et tout redevint tranquille sous les palmiers. Les insulaires fidèles prièrent peut-être encore silencieusement, tandis que le capitaine priait aussi… pour la première fois depuis longtemps.

Le lendemain, lorsqu’il tendit la main au chef indigène, il put lui dire, d’un cœur ému et reconnaissant :
– Ta foi est la mienne.

D’après Almanach évangélique 1978