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AU PAYS DU SOLEIL

 

L’auteur de ces pages dirigea un petit orphelinat en Slovaquie, d’où le parfum d’authenticité qui se dégage de ses récits.
Le lecteur curieux de s’orienter et de voir sur la carte dans quelle contrée ce sont passés ces faits, trouvera sans peine, à l’est de la Moravie, la région montagneuse et la vallée sinueuse qu’arrose la Waag et où se parle le slovaque, un des quatre dialectes de la famille des langues slaves occidentales.

1er samedi

Chapitre 1

Après un hiver long et rigoureux, abondant en neige et en frimas, le printemps radieux était enfin revenu dans toute sa beauté. Nul n’était plus ravi que le petit Palko (petit Paul) Juriga. Comme un oiseau qui s’échappe de sa cage et prend joyeusement son vol, il était sorti du village et s’en allait d’un pas léger vers les montagnes, ses chères montagnes. Ah ! C’est qu’il s’était senti le cœur bien à l’étroit dans la vieille chaumière dont les petites fenêtres étaient restées depuis l’automne jusqu’au printemps, non seulement fermées, mais à demi bouchées avec du foin.
Le vieux Paul Juriga, dont on donnait le nom à Palko, n’était pourtant ni son père ni son grand-père. Cela ne les empêchait pas de s’aimer tendrement. Le vieillard gagnait sa vie en confectionnant des tamis dans ces montagnes. C’est là qu’il avait sa cabane qui, remise en état chaque année, lui servait d’abri depuis trente ans déjà. Jadis ses fils l’avaient occupée avec lui, mais il y avait longtemps qu’ils s’étaient envolés comme de jeunes aiglons loin du nid paternel, et dès lors le vieillard se choisissait d’ordinaire un compagnon parmi les gens qui venaient s’approvisionner en bois pour fabriquer toutes sortes d’outils.
Deux ans auparavant, un homme âgé, nommé Razga, venu de la vallée de la Waag, avait partagé la demeure de Juriga. Il était accompagné d’un petit garçon. Mais sa santé avait bientôt souffert de ce rude travail, ou peut-être aussi de l’âpre climat de ces montagnes ; il toussait constamment et ne pouvait travailler que fort peu. Son garçon le servait comme un petit animal bien dressé ; il lui faisait sa soupe, allait à la cueillette des champignons, portait ses fagots. Finalement le pauvre Razga dut garder le lit.
Il dit alors à Juriga :
– Écoute-moi, Paul, tu n’as plus personne au monde, pas plus que mon garçon. Il va falloir que je m’en aille mourir chez moi. Mais je ne veux pas emmener cet enfant, j’ai peur qu’après ma mort on ne prenne pas soin de lui. Garde le ici, il pourra t’être utile. Fais-le pour l’amour de Dieu, Il t’en récompensera.
Quant à moi, – et Paul se passait la main dans ses cheveux gris qui lui descendaient en touffes épaisses jusque sur les épaules, – je veux bien le garder, mais que diront ses parents ?
– C’est que, Paul, vois-tu, cet enfant n’est pas mon petit-fils. J’ignore même s’il a encore ses parents. Il est tombé d’une étrange manière entre les mains de ma fille, morte depuis. Il faut que je te raconte cette histoire. Laisse un instant ton ouvrage et écoute-moi.
Le vieillard acquiesça, et le récit que lui fit Razga se grava dans sa mémoire d’une façon indélébile.
– Un jour que ma fille Anna cherchait des champignons, il lui sembla soudain entendre pleurer un enfant. Tu sais comme les femmes sont peureuses. Elles s’imaginent toujours que le Malin leur tend un piège. De sorte qu’elle ne se détourna pas pour aller voir. Mais l’enfant pleurait toujours plus fort. Elle en avait deux à la maison, aussi elle finit par se décider à pénétrer dans le fourré, au nom de Dieu. Et que vit-elle ? Un petit garçon d’un an et demi, deux ans au plus, en petite chemise, tête nue, qui venait de son côté, pieds nus, demandant à boire en pleurant. Comment se trouvait-il dans cet endroit solitaire ? Qui l’avait perdu ? Impossible pour lui de le dire. « Maman ! » c’est tout ce qu’il savait dire. Anna le prit dans ses bras, essuya ses larmes. Par bonheur elle trouva dans une poche une croûte de pain : le pauvre petit mangea et but avidement. Après quoi il s’endormit dans les bras de ma fille. Sa chemise et ses cheveux étaient humides ; il avait donc passé la nuit dehors. Plus d’une fois je me suis demandé : Qui a bien pu veiller sur lui ? Le protéger contre les bêtes de la forêt ? Il y a tant de sangliers chez nous…
– Les enfants ont leurs anges gardiens, remarqua Paul en essuyant à la dérobée les larmes qui mouillaient ses joues ridées.
Pendant quelques instants les vieillards restèrent tous deux silencieux, se représentant ce petit être abandonné errant dans la montagne, et, dans la nuit, s’endormant en pleurant, sa tête bouclée appuyée sur un coussin de mousse, tout seul loin de sa mère…
– Qu’est-il arrivé après ?
– Anna l’a ramené à la maison. Alors nous l’avons fait savoir aux autorités pour le cas où l’on chercherait l’enfant, mais ce fut peine perdue. Comme Anna avait enterré un peu auparavant un petit Palko, elle donna ce nom à l’enfant trouvé.
Mon gendre ne fit pas d’objection à cette adoption ; il était alors un homme sérieux. Mais Anna mourut comme l’enfant avait environ cinq ans et celle qui prit sa place n’est pas même une bonne mère pour mes petits-enfants. Aussi le petit étranger lui faisait-il l’effet d’une épine dans le pied. C’est pourquoi je l’ai en quelque sorte adopté. Je l’ai même envoyé à l’école, surtout pour l’éloigner de la maison, mais c’était plaisir de voir comme il apprenait. Il savait déjà lire à la fin de l’hiver. Il doit avoir quelque part dans le monde des parents bien doués.
Mais maintenant, si je venais à mourir, on ne manquerait pas de le placer n’importe où comme gardeur d’oies, et il aurait bientôt tout oublié.
Garde le donc Juriga, il te sera utile une fois ou l’autre, plus tard. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de croire que le jour viendra où on retrouvera ses parents. Tu pourras leur dire alors qu’il a été bien soigné chez nous. Nous avons toujours partagé avec lui. Et quand mes petits-enfants avaient à souffrir de la part de leur belle-mère, quand mon gendre s’est mis à boire et à maltraiter tout le monde, j’ai toujours pris Palko sous ma protection. Juriga, tu veux bien le garder, n’est-ce pas ?
– Oui, Razga, pour l’amour de Dieu ! Et je l’enverrai aussi à l’école. Il passera l’été avec moi et fera son apprentissage. Je laisserai pour le moment la confection des tamis jusqu’à ce qu’il puisse m’aider, et je sculpterai des cuillers et des louches.
Razga s’en alla donc pour ne jamais revenir, tandis que le jeune garçon restait. Il pleura d’abord amèrement son grand-papa ; mais ce dernier étant bien remplacé, il ne tarda pas à retrouver son entrain. Et maintenant, au bout d’un an et demi, il semblait à l’enfant comme au vieillard qu’ils avaient toujours vécu ensemble.

2ème samedi

Pour le moment, Palko gravit d’un pied alerte la pente de la montagne : il doit balayer la cabane et la mettre en ordre de son mieux. Il est chargé cependant ! Dans le paquet qu’il porte sur le dos on trouve un peu de linge, un pain, des oignons, une petite tranche de viande fumée et un peu de sel dans du papier. Il y a aussi quelques pommes de terre ; le grand-père apportera le reste dans un sac. De plus, il porte, suspendus à l’épaule, les outils du grand-père et à la main une cruche. Muni de ces richesses, il marche d’un pas joyeux, comme un prince. Un chapeau tout déformé coiffe ses boucles blondes. Un petit manteau jadis blanc, bordé de bleu, lui couvre les épaules ; un pantalon de toile grossière, une chemise aux manches bouffantes, de petites sandales soigneusement lacées (Bockori) , une ceinture de cuir noir à boucles dorées (costume national des slovaques) complètent la tenue du petit prince dont les grands yeux bleu foncé rayonnent d’une joie royale. « O liberté, liberté, liberté ! Combien tu nous es chère ! » chanterait-il sûrement s’il connaissait ce chant slovaque, car tout en lui chante et danse d’allégresse.
– Ohé ! crie-t-il aux montagnes, et l’écho de répondre : ohé ! ohé ! ohé !
– Youhou ! – Youhou !
Et Palko de rire si gaiement qu’on dirait qu’il a une clochette dans la gorge, et l’écho de rire à son tour… La montagne semble lui souhaiter la bienvenue.
– Hé ! Bonjour mon garçon ! Déjà là ? fit une voix d’homme ; c’était le bûcheron Vacek qui le rattrapait.
– Bonjour petit oncle ! (façon de parler slovaque)  répondit l’enfant en tendant la main à ce vieil ami. J’ai pris les devants pour préparer la cabane.
– C’est miracle que la neige ne l’ait pas renversée ; il faut qu’elle soit solide. Allons, Dieu t’accompagne, mon garçon ! Je vais chez le forestier !
– Id’e zdravi ! (Portez-vous bien !)
À mesure que l’enfant s’élevait, les cabanes de bûcherons apparaissaient plus nombreuses. De quelques-unes s’échappait de la fumée, signalant la présence d’occupants. D’autres étaient encore inhabitées, quelques-unes même gisaient renversées et en partie recouvertes de neige.
Il fallait traverser des ruisseaux enflés par la fonte des neiges. La seule verdure était celle des sapins et des pins. Les arbres à feuilles bourgeonnaient à peine.
Notre petit pèlerin finit pourtant par arriver. À un tournant du chemin entre deux pins verts, voici la cabane, leur cabane. Les yeux du petit garçon brillèrent. Bâti seulement de poutres et d’argile, ce palais lui semblait splendide. N’était-ce pas son « home » ? Il retrouvait tout tel qu’on l’avait laissé en automne.
S’emparant d’un balai de bouleau, il nettoya le sol et remit en état le foyer au milieu de la cabane. Puis il fit une petite provision de bois et de brindilles, et mit en place ce qu’il avait apporté de la plaine. Enfin il courut à la source cristalline qui se trouvait près de là et remplit sa cruche.
– Très bien, mon garçon ! Dieu nous bénisse ! Me voici arrivé ! s’écria le grand-père.
Après avoir pelé ensemble les pommes de terre, ils mirent sur le feu la marmite à trois pieds.
– Fais la soupe, toi ! J’ai vu près d’ici un beau tas de feuilles sèches, je vais en chercher ; ça nous fera un bon lit.
Les brindilles pétillaient gaiement, éclairant le visage affairé du petit cuisinier. Déjà l’eau bout dans la marmite ; l’enfant y jette du sel, un peu de graisse, du cumin, des oignons, quelques tranches de pain sec, et quand tout est bien cuit, il retire la marmite.
– Grand-père, grand-père, la soupe est prête !
– Je viens, mon garçon ! Et l’instant d’après, le vieillard rentrait essoufflé, avec une lourde charge de feuilles sèches qu’il déposait dans l’angle de la cabane tandis que la sueur perlait sur son front ridé.
– C’est atrocement lourd, dit-il avec un gros juron. Puis il tire de son manteau deux cuillers, se signe, et se met à manger de bon appétit ainsi que son jeune compagnon. La recette de cette soupe-là ne figure dans aucun livre de cuisine. Ils n’en firent pas moins un festin de rois.
Après quoi, ils s’aménagent une paillasse confortable et tendre, en étendant sur le tas de feuilles sèches un drap grossier. Le soleil se trouvait droit au-dessus de la montagne, annonçant qu’il était midi. Ils s’étendent pour prendre un peu de repos. L’enfant jette sur le grand-père une vieille peau d’agneau, il s’enveloppe lui-même de son manteau, et, avant qu’on ait pu compter jusqu’à cinq, les voilà endormis.
Le feu brillait toujours au milieu de la cabane. Semblable à l’encens d’un sacrifice, la fumée montait droit vers le ciel en passant par le faîte du toit, mélangée au parfum des sapins.
On sentait partout le printemps. C’est une fraîche senteur qui embaume tout : le sol, l’eau, l’herbe, les arbres, en un mot tout. La nature ressemble à un enfant que sa mère plonge à son réveil dans un bain parfumé pour le bercer ensuite dans ses bras.
Mais tandis que le ciel et la terre parlent de joyeux réveil et de résurrection, seuls ces deux êtres humains dorment profondément, l’âme et l’esprit comme le corps. Qui saura les réveiller ?

Chapitre 2

Bientôt tout commença à s’animer dans la montagne. De grand matin jusqu’à la nuit retentissaient les coups des cognées, entremêlés au sinistre fracas des arbres qui tombaient, au grincement des scies, au craquement des branches qui se cassaient ou au choc des bûches qu’on empilait ; ajoutez-y les voix humaines…
Ah ! Si seulement on ne les avait pas entendues ! Que de paroles grossières, malséantes, que de jurons, propos légers ou courroucés !
Toutes les cabanes ne tardèrent pas à être occupées. Leurs habitants, ignorants, grossiers, ou même pervers, travaillaient comme des bêtes de somme. Il leur arrivait de s’enivrer abominablement. Vivant d’ailleurs comme des êtres privés d’âme, ils commettaient souvent des actes qui les mettaient au-dessous de la brute. Il y avait cependant, parmi ces malheureux, des gens convenables et estimables, tels que Juriga et Vacek. Sans doute ils étaient quelque peu adonnés à la boisson ; que deviendrait un pauvre homme, disaient-ils, s’il ne pouvait pas même boire un coup de temps en temps ? Du moins ils ne s’enivraient pas. Il leur échappait parfois aussi un juron : n’étaient-ils pas bûcherons ? On les estimait malgré tout meilleurs que les autres, et c’était bien aussi leur avis.
Mais le seul qui inspirait une sorte de respect à ces gens grossiers, c’était Palko. Unique enfant au milieu de tout ce monde, il était considéré comme une sorte de trésor commun qu’il fallait ménager. Ne rendait-il pas mille petits services ? Porteur d’eau, il allait à la cueillette des champignons et les partageait entre tous, il cuisait la soupe tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre. Le grand-père n’avait pas à se mettre en souci pour l’entretien de son Palko ; on lui donnait toujours tout ce dont il avait besoin.
Juriga était heureux de voir chez l’enfant cette nature si confiante, et répétait à son propos le proverbe slovaque : « Les gens sont faits pour les gens, comme les monts pour les monts ».
Il avait bénéficié lui-même dès sa jeunesse de la faveur générale, grâce à son caractère ouvert et communicatif. Ici même, il était en bons termes avec chacun. « On ne peut pas se plaindre de moi, se disait-il. Je ne fais de tort à personne, je dis bonjour à chacun ; je suis poli et serviable ; s’il manque à quelqu’un du tabac, des allumettes, du sel, ou même de la graisse, je lui en prête. Et de plus, cet enfant, c’est pour l’amour de Dieu que je le garde ». Ainsi raisonnait-il, et il n’était pas peu satisfait de lui-même. En dépit de son âge il n’avait encore jamais rencontré quelqu’un de meilleur.

3ème samedi

Chapitre 3

Un certain dimanche de mai, une partie de ces montagnards étaient descendus au village, les uns pour aller à l’église, d’autres pour demander du travail aux autorités communales ; d’autres encore, en grand nombre, s’étaient rendus à l’auberge tenue par un juif, pour faire des emplettes ou simplement pour y boire l’argent gagné pendant la semaine. Ceux qui étaient restés à la montagne dormaient dans leurs cabanes ou cherchaient des champignons.
Assis au soleil devant sa porte, le vieux Paul Juriga se reposait en fumant sa pipe, lorsqu’il entendit soudain des pas et des aboiements. C’était sans doute un chasseur ? Mais non, c’était un jeune homme, venu d’ailleurs, qui avait l’air d’un ouvrier endimanché.
– Bonjour, fit-il.
Juriga répondit poliment à la salutation :
– Oncle, continua le nouveau venu, êtes-vous seul dans cette cabane ?
– Oui, avec mon petit-fils, pourquoi ?
– J’ai du travail ici pour quelques semaines, voulez-vous me loger ?
– Hum, je veux bien. Mais que fais-tu ? Ton métier ?
– Tourneur, oncle. Puis-je donc m’installer et laisser mon sac ici ?
– Oui. Tu descends encore au village ?
– Non, seulement chez le forestier, c’est là que sont mes affaires. J’y passerai la nuit, et je serai ici demain au lever du soleil.
– C’est bon, tu arrives à propos. Assieds-toi un instant. Il est à toi, ce chien ?
– Oui. – Ici, Dunaj ! Le chien tout blanc vint, d’un bond, se coucher aux pieds de son maître. Je l’avais enfermé à la maison mais il a réussi à s’échapper et à me retrouver. Une bête pareille vaut quelquefois mieux qu’un homme.
– Et comment t’appelles-tu ?
– Martin Lesina.
Tout content d’avoir quelqu’un avec qui causer, Juriga posa une foule de questions sur la petite ville d’où il venait, sur le genre de vie de ces gens-là, sur l’état des cultures.
De son côté, Lesina fut mis au courant de ce qui se passait à la montagne, de façon à n’être trompé par personne.
– J’ai besoin d’argent, c’est pourquoi je suis venu couper mon bois moi-même, au lieu de l’acheter comme d’habitude. Je vous serai reconnaissant de vos bons conseils.
– Il a bonne allure, se dit Juriga, seul de nouveau devant sa cabane ; il se tient droit comme un sapin. On voit qu’il a été soldat. Il a l’air intelligent aussi. Mais, tout jeune qu’il est, il a le regard mélancolique de quelqu’un qui n’espère plus rien de la vie. Mais où peut bien être Palko ? C’est lui qui va être content, surtout à cause du magnifique chien. Où donc peut-il se cacher ?
Parti de bon matin en quête de champignons, il s’était passablement éloigné pour découvrir les bons endroits. Aussi avait-il rempli sa sacoche de beaux échantillons. Au moment de rentrer, la pensée lui était venue que c’était dimanche. Puisque le travail ne l’appelle pas, s’il allait voir une fois ce qui peut bien se trouver derrière ce roc énorme ? Cela l’a toujours intrigué. Comment est fait le monde qui se cache là derrière ? Autrefois, il y a longtemps de cela, sa petite mère Anna lui racontait beaucoup de belles histoires, presque chaque soir. Il y en avait une que Palko réclamait souvent. C’était l’histoire d’un petit garçon, le fils d’un roi disparu qui s’en allait dans le vaste monde à la recherche de son père. Voilà qu’un jour, arrivé dans les montagnes, il aperçoit un rocher énorme ; un petit oiseau doré s’approche, il l’invite à escalader le rocher, lui assurant que derrière était le Pays du soleil, où se trouvait le roi son père. L’enfant part, mais toutes sortes de monstres lui barrent la route : un serpent, un lion, un ours, et quoi d’autre encore ? Par bonheur, voici qu’un vaillant chevalier monté sur un coursier de feu vient à sa rencontre, triomphe des monstres, délivre le petit prince, le prend en croupe et va le déposer au château royal où il retrouve son père.
À l’école, Palko avait demandé à son maître où était situé le Pays du soleil qu’il n’avait pu découvrir sur la carte de l’Europe. Le maître avait répondu en riant : « Mon enfant, ce pays est situé dans le royaume des contes qui ne figure pas sur les cartes de géographie ».
Que de fois dès lors, Palko avait désiré voir ce royaume des contes ! Et s’il se trouvait là, derrière cette pointe de rocher qu’une brume épaisse encapuchonnait chaque matin ! Et si, comme dans l’histoire de Cendrillon il disait, lui Palko : « Du brouillard par-derrière et du brouillard par-devant… » le royaume des contes s’ouvrirait peut-être pour lui, au moins en partie, au moins le Pays du soleil…
Que de fois, le matin, de la source où il allait chercher l’eau, il avait contemplé cette pointe et souhaité pouvoir y aller un jour !
J’ai le temps aujourd’hui, j’y vais ! Après avoir déposé le sac aux champignons dans un endroit facile à retrouver, il se met à gravir le sentier escarpé qui mène au roc.
C’est sûrement là, se dit-il, impatient d’y arriver. Puisque le soleil ne se couche jamais dans ce Pays du soleil et qu’il n’y a point de nuit, il doit y faire très chaud. Ainsi rien d’étonnant à ce qu’il sente la chaleur.
Encore un dernier bloc à escalader, et voici à ses pieds un petit vallon fermé, tout encadré de montagnes et inondé des gais rayons du soleil de mai. Le rocher sur lequel il se tenait s’abaissait en gradins escarpés. Au-dessous, comme un tapis vert, s’étendait une prairie émaillée de violettes et de muguets. Du rocher s’échappait une source qui descendait vers la vallée comme un serpent argenté. Tout autour fleurissaient des prunelliers et des églantiers.
Et il n’y avait pas là ce grand silence de la forêt. Les merles chantaient, pinsons et grives leur répondaient, on entendait le travail du pic, les écureuils sautaient de branche en branche. Quelle animation ! Quelle vie ! Oui, se disait Palko, c’est sans aucun doute le Pays du soleil ! Tout en s’émerveillant, il posa le pied avec précaution sur un bloc de rocher au-dessous de lui. Mais qu’est-ce qu’il y avait là ? Non loin de la source se trouvait une sorte de porte dans le rocher. Si l’on pouvait y pénétrer en rampant ? Un rayon s’y glisse par une fente et permet de voir à l’intérieur. On dirait une chambre ; il y a au milieu une table et un banc ; aux parois, des toiles d’araignées ; à terre, de la mousse apportée par le vent.
C’est tout à fait habitable, se dit Palko. Peut-être que quelqu’un y demeure.

4ème samedi

Non sans émotion, il s’avance. Qu’est-ce qu’il y a sur la table ? Un livre. L’enfant l’ouvre et épelle les mots qu’il trouve inscrits sur la première page :
« Qui que tu sois, qui prends en main ce saint livre, lis-le avec persévérance et avec attention, ligne après ligne. Il te montrera le chemin qui conduit de cette vallée de larmes dans le pays où il n’y a plus de nuit, où le soleil ne se couche jamais, dans le pays de la lumière et de la félicité éternelles ». C’est donc bien vrai ! Il ne s’était pas trompé ! Et ce mystérieux petit volume noir lui montrerait le chemin du Pays du soleil ! Ce pays existait donc bel et bien, même s’il ne se trouvait pas sur la carte. Palko s’assied, et sa tête blonde dans ses mains, les coudes sur la table, il se met à lire. Il avait bien envie de sauter la première page qui ne contenait que des noms, mais il était écrit : « Ligne après ligne !»
C’étaient sans doute les noms des habitants du pays, ces noms étrangers qui s’harmonisaient si bien avec la contrée. Puis venaient des noms connus : Joseph et Marie ; ensuite un nom très beau : Emmanuel, Dieu avec nous, un saint très probablement, puisque Dieu était avec lui…, et l’enfant regardait autour de lui anxieusement. Finalement il était dit qu’il était né un enfant et qu’on lui avait donné le nom de Jésus. Quel beau nom, encore plus beau qu’Emmanuel ! Palko avait déjà entendu fréquemment la phrase : « Loué soit Jésus-Christ » Et aussi en cas de peur soudaine : « Jésus, Marie, Joseph ! » Étaient-ce bien les mêmes dont parlait le livre ? « Seigneur Dieu, aide-moi » comme disait le grand-père dans les moments critiques. Et il reprit sa lecture.
La suite était moins difficile à comprendre. Le livre raconte comment, à l’époque de la naissance de Jésus à Bethléem, c’était un certain Hérode qui était roi du Pays du soleil ; et comment des sages, – ces mages étaient sûrement des sages, – vinrent vers ce roi, désireux de voir le petit enfant. Que pouvait bien être cette étoile qu’ils avaient aperçue en Orient ? Donc ils désiraient voir l’enfant, mais comme personne ne pouvait le leur montrer, on finit par les envoyer à Bethléem, et ce fut l’étoile qui fut leur guide : elle marchait au ciel, devant eux, ils la suivaient sur la terre, et tout à coup elle s’arrêta, et là, dans la maison, ils trouvèrent l’enfant Jésus. Ce devait être un prince merveilleux puisqu’ils tombèrent à genoux devant lui, remplis de respect, et lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ces deux derniers cadeaux étaient probablement des aliments ! Après quoi ils s’en retournèrent chez eux par un autre chemin : c’était Dieu qui le leur avait ordonné.
Que c’est beau ! fit-il en battant des mains. Cet Hérode voulait dévorer l’enfant Jésus. Mais il en fut empêché. Un ange vint de nuit les faire tous partir, Marie, Joseph et le petit enfant. C’était un vrai chevalier que ce Joseph. Ils ont eu sûrement un très long trajet à faire. Mais comme ce dut être affreux quand ce méchant dragon fit périr tous les petits enfants et que leurs mamans pleuraient sans qu’on puisse les consoler ! C’est bien fait qu’il ait dû mourir ; au moins Joseph a pu ramener l’enfant Jésus dans le Pays du soleil, à Nazareth où ils ont habité.
Ah ! Que de choses j’ai apprises aujourd’hui déjà sur ce Pays du soleil. Mais il faut que je m’arrête là maintenant, sinon le grand-père sera inquiet. Ce n’est pas si loin, après tout ; je vais revenir tous les jours, ou au moins tous les dimanches. Il faut absolument que je sache ce qui est arrivé à ce prince merveilleux et que je découvre aussi pour moi-même le chemin de ce Pays du soleil.

Chapitre 4

On se fait vite les uns aux autres. Il y avait à peine cinq semaines que Martin Lesina demeurait chez Juriga qu’il leur semblait déjà avoir toujours vécu ensemble. Paul ne s’était pas trompé en annonçant que Palko serait heureux de la présence du chien. Ils aimaient beaucoup à être ensemble ; partout où se voyaient dans la rosée les traces des petites sandales, on était sûr de trouver aussi celles des pattes du chien.
Depuis l’arrivée de Lesina, le vieillard n’était pas retourné à l’auberge avec les autres. Lesina, lui, ne buvait ni ne fumait.
– Il m’est arrivé une fois, alors que j’étais ivre, de commettre une mauvaise action ; on ne m’y reprendra pas, avait-il dit à Juriga qui cherchait à le forcer. Vous-même vous feriez mieux aussi de ne plus boire. Avec ce qu’on économisera ainsi, on pourra avoir du lait tous les jours, et de la viande le dimanche.
L’idée avait souri à Juriga. Il ne tenait guère à la viande, mais il aimait bien le lait et n’avait pu jusqu’alors s’en accorder que rarement ; maintenant il pouvait avoir autant qu’il voulait du lait frais et du lait caillé. Quant à sa vieille pipe, il ne pouvait s’en passer, et Lesina lui rapportait lui-même du tabac à l’occasion. Ils couchaient à deux comme un père avec son fils, tandis que Palko avait sa paillasse dans un autre angle de la cabane et y dormait royalement en compagnie de Dunaj.
Il n’y avait qu’une chose qui paraissait surprenante à Juriga, c’est que Lesina, si amical avec chacun – car il avait de l’éducation, c’était évident – avait à peine un regard pour l’enfant. Et pourtant celui-ci, selon ses capacités, lui rendait toutes sortes de services.
Le vieillard ne remarquait pas d’ailleurs que Palko parlait moins qu’auparavant. Son plus grand plaisir était d’aller chercher le lait. Il rentrait alors assez tard et tout essoufflé ; et l’on voyait bien aussi que Dunaj avait couru. Juriga s’en serait certainement aperçu s’il avait été seul ; mais avec Lesina il faisait moins attention à l’enfant. Trois dimanches de suite, les deux hommes allèrent à l’église et ne rentrèrent que le soir. Comme le lait était prêt, ils ne demandèrent pas à Palko ce qu’il avait fait tout seul pendant toute la journée.
Ah ! Ce n’est pas peu de chose pour un enfant qu’un premier secret. Pourquoi il ne disait rien de son précieux trésor, Palko n’aurait guère su l’expliquer. Il se rappelait que dans certains contes on assurait que tout avait disparu aussitôt qu’on en avait parlé. S’il s’était mis à raconter qu’il avait découvert un coin du Pays du soleil, et cette mystérieuse grotte, et ce saint livre, et qu’il fallait tous les jours un moment, et le dimanche du matin au soir, lire ligne après ligne pour trouver le chemin qui mène au vrai Pays du soleil, – qui sait si la grotte n’aurait pas disparu avec tout le reste ? Et alors il n’aurait jamais pu apprendre ce qu’il désirait tant savoir.
Il gardait donc le silence au risque de se faire gronder pour avoir mis trop de temps à cueillir des fraises le dimanche. Quand un jour il saurait tout ce qu’il voulait savoir, il en ferait part au grand-père, et alors ils s’en iraient ensemble dans ce Pays du soleil où demeurait Jésus.

5ème samedi

Cependant, plus Palko avançait dans sa lecture, moins il pensait au royaume des contes. Sans qu’il s’en rende compte, c’était maintenant pour en savoir davantage sur Jésus qu’il retournait toujours à la grotte. Ah ! Ce Jésus ! Quelle bonté que la sienne ! Et quelle puissance ! Il pouvait faire tout ce qu’Il voulait, sans doute parce qu’Il était le Fils de Dieu.
Palko ne comprenait guère ce qui se passait sur les bords du Jourdain entre Jésus et Jean, cet homme étrange qui ne vivait que de sauterelles et de miel sauvage. Il comprit seulement qu’une voix se fit entendre du ciel. Puisque le ciel était la demeure de Dieu, c’était Dieu qui faisait savoir que Jésus était son Fils bien-aimé et qu’on devait lui obéir (En Slovaque, le même mot signifie écouter et obéir).
– Mais comment cela était-il possible ? Est-ce que Joseph n’était pas son vrai père ? – Ah ! Je comprends ; c’est comme le grand-père Juriga qui n’est pas non plus mon vrai grand-père. Mais comme il prend soin de moi on s’imagine que je suis son petit-fils…
Palko se disait encore qu’il lui fallait aussi obéir au Seigneur Jésus puisque Dieu l’avait ordonné.
– Quand je serai bien au clair sur ce qu’Il disait aux gens, je le ferai et je Lui obéirai sans Le voir. Ah ! Qu’Il était puissant, et comme Il a su repousser le diable quand il a voulu Le tenter ! Voilà encore qui était bien : appeler à Lui les pécheurs et guérir tous les malades. Et Il donnait aux gens tout ce dont ils avaient besoin ; jusqu’à du pain pour en nourrir des milliers. Ah ! Tout ce qu’il y a dans ce livre ! Mais que va-t-il arriver maintenant que les gens commencent à se tourner si méchamment contre Jésus ?
Mais quelles choses pénibles il eut à lire ! Il n’en dormait plus, tellement ces scènes lui apparaissaient vivantes ; cette nuit terrible, ce jardin où Jésus priait et luttait, si triste, au point qu’une sueur de sang apparut sur son front… Et ses disciples qui pouvaient dormir !
Si je m’étais trouvé là, je Lui aurais passé les bras autour du cou, et je Lui aurais dit : N’aie pas peur, Dieu te délivrera ! Mais non, Il ne L’a pas délivré ! Mais pourquoi, oh ! pourquoi n’a-t-Il pas délivré Jésus ? Ils sont venus, ils L’ont attaché, et puis… Mais les larmes empêchaient presque l’enfant de lire comment on avait fouetté Jésus, comment on s’était moqué de Lui, comment enfin on L’avait cloué à la croix. – Ah ! Je n’avais pas la moindre idée que le Christ qui est devant la chapelle sur une croix de bois était justement le Seigneur Jésus ! Ce n’est pas vraiment Lui, ce n’est qu’une image en bois. Mais au moins à présent je sais comment on L’a crucifié. Si seulement je pouvais savoir pourquoi, oh ! pourquoi Dieu ne L’a pas délivré quand Il a crié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Tandis qu’Il L’a laissé mourir, et on L’a enterré…
Palko referma le livre et s’en retourna tout déprimé.
Le soleil était encore haut au-dessus de l’horizon. La montagne était dans toute sa beauté, parée de fleurs et de verdure. Dunaj bondissait joyeux, donnant la chasse aux écureuils et aux oiseaux. Mais Palko ne pouvait se réjouir de rien.
– À quoi bon ces jolies fleurs ? Comment les oiseaux peuvent-ils chanter puisque Jésus est mort ? se demandait-il. Puisqu’Il n’est plus en vie je ne Le verrai jamais, jamais je ne pourrai Lui dire combien je L’aime, et que j’étais décidé à Lui obéir…
Le lendemain il ne retourna même pas à la grotte. Cependant l’idée lui vint qu’il lui fallait lire le saint livre ligne après ligne s’il voulait connaître le chemin du Pays du soleil. D’ailleurs il fallait aussi savoir ce qu’avaient fait Marie et les disciples maintenant qu’ils n’avaient plus Jésus.
Voici le dimanche revenu, le troisième que Juriga et Lesina passent au village. Assis dans la grotte, la tête dans ses mains, Palko est plongé dans sa lecture. Tout à coup il se lève en sautant de joie :
Il est vivant ! Il est vivant ! s’écrie-t-il, et l’écho joyeux répéta : Il est vivant ! Il est vivant !
Toujours prêt à partager peines et joies avec son jeune maître, le chien s’élance sur lui en agitant la queue.
– Dunaj, Jésus est vivant ! Tu sais, c’est le Fils de Dieu ! On a roulé la pierre et Il est ressuscité. Mais laisse-moi lire la suite, couche-toi ! Il faut que je sache ce qui est arrivé après, je te le raconterai ensuite.
Le chien obéit ; Palko se rassied et s’absorbe à nouveau dans son livre, la tête soyeuse de Dunaj sur les genoux. Celui-ci regarde son maître et camarade d’un air si intelligent qu’on le dirait vraiment impatient d’en savoir davantage sur Jésus. Mais au bout d’une heure passée ensemble ainsi dans la mystérieuse grotte, Palko était si préoccupé de ce qu’il avait lu qu’il ne faisait même plus attention à son chien.
Les disciples s’étaient prosternés devant Jésus et Il leur avait déclaré qu’Il serait tous les jours avec eux jusqu’à la jusqu’à la fin du temps assigné, que tout pouvoir Lui avait été donné dans ciel et sur la terre, et qu’ils devaient enseigner aux hommes à garder tout ce qu’Il leur avait commandé.
Ainsi, Jésus vivant, ressuscité des morts, était aussi auprès de lui, Palko ; joignant les mains sur sa poitrine, il s’inclina profondément : « Ô Jésus, Fils de Dieu, dit-il, puisque Tu as tout pouvoir dans le ciel et sur la terre, tu me vois donc aussi, même si je ne peux pas Te voir. J’aimerais tant Te dire que je T’aime beaucoup, beaucoup, plus encore que le grand-père, et que je veux T’obéir. Aide-moi à trouver le chemin pour aller à Toi ».
Ce jour-là, Palko revint plus tôt que d’habitude. Il rapportait des fraises ; il fit le feu et la soupe pour le grand-père, sans s’apercevoir qu’il n’avait lui-même rien mangé de tout le jour excepté quelques fraises à peine mûres. Il était heureux de tout, tant la joie inondait son âme ; il lui semblait que Jésus était entré avec lui dans la cabane et qu’ils étaient maintenant amis.
– Tu vois, je fais la cuisine pour le grand-père, disait-il en s’adressant à son Ami invisible. Il faut que j’aille chercher de l’eau à présent, mais je Te prie, ne T’en va pas avant mon retour, je T’aime tant !
Mais il lui semblait que Jésus était aussi venu avec lui à la source. – Je le sens là – et l’enfant mettait la main sur son cœur. Oh ! Que c’est beau !
Tout fut bientôt prêt, et Palko commença à soupirer après le retour du grand-père. C’est qu’il avait d’abord très faim, ensuite il se proposait de tout dire au grand-père, oui, tout, parce que lui aussi faisait des choses qui ne plaisaient sûrement pas au Seigneur Jésus. En fumant, il crachait, et c’était vilain !
Il jurait aussi quelquefois et faisait des imprécations, et Jésus l’avait défendu.
Il arriva enfin, seul et quelque peu ivre. Il était de mauvaise humeur, grondant à propos de tout. Il ne voulut point de soupe et se jeta tout habillé et endimanché sur sa paillasse, et quand Palko lui fit observer timidement qu’il froissait ses beaux habits, il lui lança une telle gifle qu’il en eut un long moment la joue rouge et endolorie.
– Il ne faut pas lui en vouloir, Seigneur Jésus, de ce qu’il jure si horriblement – priait l’enfant en chuchotant, il ne sait pas que Tu es ici, et il est ivre.
Quand Juriga se fut endormi, l’enfant put enfin sans crainte manger la soupe presque froide, et même s’il avait oublié le sel, elle lui parut exquise.
– Tu reviendras, Seigneur Jésus, disait-il à moitié endormi. Je suis si fatigué à présent qu’il me faut dormir mais j’aimerais mieux que Tu ne T’en ailles pas du tout.

6ème samedi

Chapitre 5

Le lendemain matin, le vieillard se réveilla un peu tard, la tête pesante et vide, le cœur lourd. En ouvrant les yeux, il aperçut d’abord le feu, avec Palko, assis à côté, les jambes croisées à la mode tzigane, le bras autour du cou de Dunaj. Les boucles blondes de l’enfant se mêlaient au pelage doux et blanc du chien. Leurs yeux contemplaient avec un égal plaisir le feu qui pétillait gaiement.
Le tout formait un si charmant tableau que le cœur du vieillard en fut attendri. Il se rappela tout à coup qu’il avait frappé Palko la veille, et pourquoi ? Qu’avait-il fait de mal, ce pauvre petit garçon ? Pourquoi m’enivrer ainsi ? Je n’avais pourtant pas bu grand-chose, mais ça m’est monté à la tête. C’est heureux que Lesina ne soit pas ici aujourd’hui ! S’il n’était pas parti hier, je serais remonté ici tout droit, en sortant de l’église ; mais, me trouvant seul, dès qu’on m’a appelé, j’ai cédé.
Le pauvre vieux se grattait la tête, fort ennuyé. Il aurait bien donné n’importe quoi pour ne pas être obligé d’adresser la parole à Palko ! Il se sentait honteux d’être rentré ivre et d’avoir frappé l’enfant. Qu’en aurait dit Razga ?
Mais il fallait parler ; il se décida donc à ouvrir la bouche.
– Fouille un peu mon manteau, Palko, et prends seulement pour toi le petit paquet que tu trouveras. On m’a invité hier à un dîner de noce et on m’a forcé à accepter ça.
L’enfant se lève d’un bond, salue joyeusement le grand-père et dénoue rapidement le mouchoir. Quels trésors il contenait : des friandises du pays, entre autres du biscuit à la cannelle et du gâteau.
– C’est tout pour moi, grand-père ? demande-t-il ravi et ses petites dents s’enfoncent déjà dans le biscuit.
– Tout, mon garçon, puisque je t’ai battu hier parce que j’avais bu. Cette vilaine eau-de-vie vous fait faire ce que vous ne voudriez pas. D’abord je ne voulais pas en boire, mais que faire quand on vous presse tant ?
– Voyez-vous, grand-père, dit l’enfant en hochant sa tête blonde, que vous m’ayez battu, ça ne me faisait pas grand-chose. Mais j’avais peur qu’Il s’en aille, Lui, Jésus, en vous entendant jurer ; et je ne sais pas s’Il peut rester là où les gens sont ivres.
Le vieillard regarda l’enfant d’un air abasourdi. Qu’est-ce qu’il disait-là ? De qui parlait-il ?
– Tu parles de Lesina ? Il n’est pas ici, il ne reviendra pas cette semaine. C’est vrai qu’il n’aime pas les gens ivres, ni le tapage, lui.
Sa toilette terminée, Juriga se mit à table pour déjeuner.
– Non, je ne parle pas de l’oncle Martin, reprit Palko. Vous n’avez jamais lu le saint livre qui décrit le Pays où le soleil ne se couche jamais ?
– Non, mon garçon, je n’ai jamais lu un livre de ce genre. Qui t’a dit qu’il en existait un ?
– Oui, il y en a un, répliqua Palko avec le geste de quelqu’un qui en sait long, et on y apprend tout ce qui concerne Jésus.
Sur quoi l’enfant se mit à raconter comment Jésus était né, comment un méchant homme avait voulu le tuer, et ce qu’Il avait fait ensuite, après son retour d’un pays lointain.
– Mais c’est l’Évangile de Jésus-Christ que tu racontes-là. Tu en sais plus long que moi qui suis âgé. Comment as-tu fait ? Palko se mettait en devoir de commencer son récit avec beaucoup de détails quand entra le bûcheron Vacek, ce qui fit taire le petit narrateur. Juriga et Vacek partirent pour la forêt pour s’attaquer à de nouveaux arbres. Ils étaient déjà à quelque distance quand Palko les rattrapa au pas de course.
– Que veux-tu, mon garçon ? demanda Juriga.
– Je vous en prie, grand-père, ses grands yeux bleus étaient suppliants et son regard limpide comme le lac quand le soleil s’y reflète, je vous en prie, ne retournez pas boire au lieu de travailler ! J’ai tellement peur que Jésus ne consente plus à rester avec nous si vous rentrez encore ivre et si vous jurez.
– Laisse-moi tranquille, toi ! répliqua rudement Juriga. Mais Palko était convaincu que le grand-père ne boirait pas, et son attente ne fut pas déçue.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’il ait l’occasion de raconter au grand-père comment il avait fait sa trouvaille. C’est que Juriga travaillait avec Vacek à abattre des arbres et à préparer du bois à sculpter. À son retour le soir, il était si fatigué qu’il ne pouvait rien faire d’autre que souper et se laisser tomber aussitôt sur son lit de feuilles.
Lesina ne revint que le samedi, et Palko lui trouva l’air tout triste. Il aurait bien voulu lui demander ce qu’il avait ; il savait ce que c’était que le chagrin depuis qu’il avait pleuré sur la mort de Jésus. Mais comme Lesina ne s’occupait jamais de lui, il n’osa pas le questionner.

Chapitre 6

Le temps manqua à Palko pour aller au Pays du soleil cette semaine-là. Le grand-père avait promis à la cure et au magasin du village que l’enfant y apporterait chaque jour des fraises et des champignons, et il lui fallait pas mal de temps pour remplir les deux cruches et pour faire le trajet de la montagne à la vallée.
À la cure il y avait des visites, la sœur de M. le curé avec son mari et ses enfants. Chaque fois on donnait à Palko un morceau de pain avec de la viande ou du gâteau, et, une fois qu’il était venu à midi, on le fit dîner comme il n’avait jamais dîné de sa vie. En le voyant mettre de côté un peu de viande pour son grand-père, la cuisinière en ajouta encore une belle tranche. Dunaj avait eu si bien part à ses largesses qu’il trouvait à peine son souffle en regagnant les hauteurs. Juriga vit avec plaisir que son garçon avait pensé à lui.
– Tu peux compter que je m’en souviendrai Palko, lui dit-il en recomptant l’argent des fraises. Je mettrai cet argent de côté pour toi. Fais seulement de belles cueillettes de petits fruits tant qu’il y en a. On pourra t’acheter des souliers et des bottes montantes pour l’hiver.

7ème samedi

Ainsi Palko continuait diligemment sa cueillette et faisait de bonnes affaires. Toutefois, il aurait bien volontiers renoncé à la bonne nourriture pour pouvoir aller plus souvent se pencher sur les pages sacrées. Ah ! Si seulement la grotte avait été moins loin ! Ou s’il avait eu le livre à la maison, il aurait bien su trouver un peu de temps. Mais puisqu’il n’était pas à lui, il n’osait pas l’emporter.
Aussi voyait-il avec d’autant plus de bonheur arriver le dimanche. Il avait découvert la veille un bon coin de fraises. Il y courut dès l’aube avec Dunaj qui poursuivait lièvres et lézards pendant que son ami cueillait les fraises. Mais pourquoi donc, se demandait-il, la même histoire se trouvait-elle racontée à nouveau dans le livre ? Pour qu’on y fasse plus attention, sans doute. D’ailleurs il y avait aussi des détails nouveaux, comme dans l’histoire du paralysé qu’on a dévalé par le toit aux pieds de Jésus pour qu’Il le guérisse. Les gens de là-bas ne voulaient pas accepter qu’Il lui pardonne ses péchés.
Qu’est-ce que c’est qu’un « péché » ? Hier, M. le curé avait expliqué aux fils de sa sœur que c’était un péché d’aller voler des fruits dans les jardins. Ce malade-là était peut-être allé voler des pommes et il était tombé d’un arbre ; voilà pourquoi il était malade, mais alors pourquoi est-ce Jésus qui lui donne son pardon ? Ce devait être celui qui avait été volé ? Si je fais quelque chose de mal, il faut alors aussi que Jésus me pardonne ? Sans doute, puisqu’il est écrit qu’Il a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés.
Interrompant alors un instant sa cueillette, Palko joignit les mains et leva les yeux vers le ciel radieux.
– J’ai déjà bien souvent péché, dit-il, et je ne T’ai encore jamais demandé pardon, Seigneur Jésus ! Puisque Tu en as le pouvoir, je T’en prie, pardonne-moi aussi ! Je Te remercie, ajouta-t-il au bout d’un moment, après s’être remis au travail, car Tu m’as réellement pardonné, même si j’ai déjà fait bien du mal. Auparavant je n’avais aucune idée de ce que j’étais méchant. N’ai-je pas cassé la canne de mon grand-père Razga pour qu’il ne puisse plus me battre ? J’ai volé à l’oncle son fouet, et à la tante des œufs. C’est vrai qu’ils m’ont bien puni pour ça, mais aussi c’était vraiment mal. Mais que peut bien signifier cette parole du Seigneur Jésus : « Les gens en bonne santé n’ont pas besoin du médecin » et « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs à la repentance » ? Qu’est-ce que c’est que la repentance ? Les gens qui venaient vers Jean montraient leur repentance en confessant leurs péchés. Chacun disait sans doute ce qu’il avait fait de mal, et alors Jésus lui pardonnait. Alors tous les gens qui sont sur la terre doivent tout dire à Jésus pour qu’il leur pardonne. Et ils le font sûrement. Et il n’y a que moi, pauvre enfant ignorant, qui n’en ai rien su, parce que je suis encore petit. Je m’en vais tout de suite demander au grand-père, aujourd’hui même, si Jésus lui a déjà tout pardonné.
Palko ne mit pas longtemps à remplir ses deux cruches de fraises et à faire une belle récolte de champignons.
– Viens, Dunaj, il faut nous dépêcher ! Laisse les oiseaux tranquilles ! Qui sait si ce n’est pas aussi un péché de les épouvanter ainsi ! Comme ils s’envolent éperdus, les pauvres petits ! Si c’était moi qui les effrayais ainsi, ce serait sûrement un péché. À toi qui n’es qu’un chien, on peut encore te le passer…
Peu ému de ce sermon, Dunaj poursuivit sa route en trottinant devant son petit camarade…

* * *

À la sortie de la forêt, ils furent rejoints par Vacek. Le village était déjà devant eux au pied des monts.
– Hé ! Où allez-vous, tous deux, de si bon matin ?
– Je vais porter des fraises à la cure, petit oncle.
– Brave garçon, va, tu auras bientôt gagné tes bottes.
– Et vous, petit oncle, où allez-vous ?
– Moi ? Je vais à confesse. Il y a longtemps que je n’y suis pas allé : il faut bien pourtant, de temps en temps, mettre en règle ses péchés.
– Vous avez raison ; et les yeux bleus de l’enfant rayonnaient ; – ainsi vous avez déjà réglé vos péchés ? Avez-vous aussi dit à Jésus tout ce que vous avez fait de mal, et alors Il vous a pardonné comme au paralysé de là-bas, n’est-ce pas ?
– Que veux-tu dire, mon garçon ? Je viens de te dire que je vais seulement à confesse.
– Qu’est-ce que c’est que ça, « à confesse »?
– Eh bien je vais à l’église, et le curé me donne l’absolution ; il me pardonne mes péchés.
– Le curé ? En a-t-il le droit et le pouvoir ?
– Quel drôle de garçon ! Comment puis-je le savoir, moi ? Je ne m’en inquiète pas. Je suis pécheur, et il convient d’aller à confesse deux ou trois fois par an ; j’espère que Dieu me fera grâce.
– Ainsi vous ne savez pas sûrement s’il a ce pouvoir ? Et alors, quand vous serez sorti de l’église, est-ce que vous saurez si vos péchés vous sont pardonnés ?
– Qui peut le savoir avant sa mort ? Quand nous serons morts, nous saurons à quoi nous en tenir.
– Savez-vous petit oncle, si vous alliez à Jésus, Il vous pardonnerait aussi certainement qu’à ce paralysé qu’on avait dévalé par le toit avec des cordes.
– Tu veux dire le Christ ? Mais, mon garçon, pour nous autres, simples gens ignorants, le curé est comme le Seigneur Dieu sur la terre. Il met tout en règle pour nous. Je n’ai qu’à m’adresser à lui.
– Est-ce que Dieu a aussi dit au curé : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-Le ! »?
– Que t’est-il arrivé, mon garçon ? Tu nous mets sens dessus dessous avec tes questions.
– Ne m’en voulez pas, oncle ! Et les yeux bleus et limpides de l’enfant fixèrent ceux de l’adulte. – Je vous assure, quand j’ai demandé aujourd’hui au Seigneur Jésus de me pardonner mes péchés, Il l’a fait. Si vous saviez comme je suis heureux ! Mais vous allez dans le haut du village, ainsi donc allez avec Dieu ! (Salutation Slovaque).
Quelques instants encore, Vacek suivit du regard le jeune garçon en hochant la tête. Comment ? Christ lui avait pardonné ses péchés ? Mais quels péchés ? Il n’en a pas encore commis, ce brave enfant. Si je pouvais avoir cette certitude ! C’est que notre Seigneur Dieu aurait bien quelque chose à me pardonner, à moi ; un homme comme moi L’a bien offensé quelquefois. Mais que peut-on savoir de certain sur ce sujet ? Nous allons à confesse parce que nos ancêtres l’ont fait avant nous ; et ça nous paraît convenable et à propos. Mais voilà ce garçon qui demande si le curé a les pouvoirs nécessaires pour nous donner l’absolution. Il l’affirme pourtant devant l’autel : « Moi, comme serviteur de Dieu, je vous déclare, en vertu de mes saintes fonctions, que vos péchés vous sont pardonnés ». Il faut bien qu’il en ait le droit, du moins de par l’Église. Quoi qu’il en soit, les choses sont ainsi, il faut croire qu’elles sont bien comme elles doivent être. Pourquoi me mettre en peine des propos d’un enfant ? En relevant la tête, Vacek reprit le chemin de l’église qui s’emplissait de fidèles, tous venus dans la même intention, mais ils n’en savaient pas plus que lui.

8ème samedi

Pendant ce temps Palko était arrivé à la cure ; trouvant la porte du fond du jardin ouverte, il en profita pour gagner du temps. Il rencontra ainsi M. le curé qui se promenait parmi les arbres fruitiers. Bien qu’encore jeune il avait les cheveux déjà grisonnants et le visage pâle et décharné.
Palko lui baisa la main, selon la recommandation du grand-père.
– Voilà les fraises promises, n’est-ce pas ? C’est hier soir que tu les as cueillies, je suppose.
– Non, Monsieur, elles sont toutes fraîches, je les ai cueillies ce matin. Je me suis levé avant le soleil.
– On fera de toi quelque chose, le travail ne t’effraie pas. Va les porter à la cuisine et fais-toi donner un bon déjeuner. Dis seulement que c’est moi qui l’ai commandé. Seulement laisse ton chien ici pour qu’il ne chasse pas mon chat à des kilomètres d’ici…
Ce jour-là, vraiment, tout réussissait royalement à Palko. D’abord il avait trouvé des fraises en masse, puis monsieur le curé avait été si gentil avec lui, enfin, on lui avait donné à la cuisine un déjeuner tel qu’il ne pourrait plus rien manger de la journée. On lui avait même fourré dans sa sacoche les restes du souper de la veille avec un morceau de pain. En outre, on lui avait bien payé ses fraises et ses champignons.
– Attends seulement, Dunaj, dit-il à son compagnon pour le consoler en revenant au jardin. Dès que nous serons sur la montagne, tu auras ton déjeuner. J’ai une bonne ration pour toi.
Et Dunaj flairait la sacoche, peu satisfait d’avoir été gardé au jardin par M. le curé.
– Eh bien, mon garçon, tu as déjeuné ?
– Oui Monsieur, je vous remercie beaucoup.
– Est-ce qu’on t’a payé ? Montre-moi combien on t’a donné. N’est-ce pas un peu beaucoup pour ces quelques fraises ?
Effrayé l’enfant regarda anxieusement le curé pour voir s’il parlait sérieusement ; mais sa physionomie était indéchiffrable.
– Je ne sais pas, répondit-il embarrassé. C’est le grand-père qui m’a dit de demander cela. Il y avait aussi des champignons.
– Alors cet argent est au grand-père ?
– Non, Monsieur, il est bien à moi. Le grand-père le met de côté pour m’acheter des souliers fourrés et des bottes. Si je pouvais gagner assez d’argent pour m’acheter une chemise neuve ( Il s’agit d’une chemise brodée à manches bouffantes, pièce essentielle du costume national Slovaque ), je serais bien content. Mais ça coûte sûrement très cher.
– C’est évident, répliqua M. le curé d’un ton impressionnant. Mais je vais t’aider à y arriver plus vite en te donnant un premier petit capital. Et quelques pièces de nickel vinrent s’ajouter aux sous de cuivre dans la petite bourse de Palko.
– Et puisque tu nous apportes toujours des fraises, je veux aussi te faire goûter de nos fruits.
Il donna deux poires à l’enfant. Dès qu’il en eut goûté, il la trouva si savoureuse qu’il se dit qu’il en porterait une au grand-père. Remerciant donc poliment, il fit deux pas pour partir. Mais soudain il se ravisa.
– Qu’y a-t-il mon garçon ? As-tu oublié quelque chose ? demanda le curé d’un ton bienveillant.
– Non Monsieur, mais vous êtes un curé, n’est-ce pas ? Et les gens viennent à confesse auprès de vous. Est-ce bien vrai que vous avez le pouvoir de pardonner les péchés ?
À cette question inattendue, M. le curé parut un peu interloqué.
– Aimerais-tu me confesser quelque chose, mon enfant ?
– Moi ? Pas du tout, et les yeux de l’enfant étaient rayonnants. Voyez-vous, j’ai fait comme les gens faisaient là-bas, au Jourdain ; j’ai tout confessé à Jésus, et Il m’a pardonné, Lui, j’en suis tout à fait sûr. C’est donc seulement pour les autres personnes que je voudrais savoir ce qui en est, parce qu’elles n’ont pas encore entendu dire que Jésus était prêt à leur pardonner aussi tous leurs péchés, si seulement elles venaient à Lui. Est-ce que vous pouvez leur pardonner, vous, Monsieur le curé ? En avez-vous le pouvoir ? Est-ce que Dieu vous a aussi dit : « C’est ici mon Fils bien-aimé, écoutez-Le ?»
La main sur la tête blonde de l’enfant, le curé sondait du regard ses yeux bleus si limpides. Grand ami du peuple, appartenant lui-même aux gens de condition modeste, il aimait surtout les enfants. Il répétait volontiers que les gens du peuple formaient le noyau de la nation et que les enfants en étaient l’avenir. En ce pauvre enfant de paysan il sentait palpiter une âme royale.
– Non, mon enfant, le bon Dieu ne m’a pas parlé ainsi, Il n’aurait pas pu le faire ; Jésus Christ seul est le Fils unique de Dieu. C’est Lui que nous devons écouter. Le pouvoir qu’Il possédait, je ne l’ai point. Je ne peux que promettre aux gens que le bon Dieu leur pardonnera leurs péchés s’ils sont décidés à faire beaucoup de bonnes œuvres.
– Ainsi le curé ne peut pas tout régler comme Dieu pour les gens ?
– Certainement pas ! Qui t’a dit pareille absurdité !
– C’est l’oncle Vacek. Mais à vous-même le bon Dieu va donc sûrement vous pardonner, si vous le Lui demandez puisque vous faites tant de bonnes œuvres. Vous m’avez donné à déjeuner, et même de l’argent pour une chemise. Vous obéissez, j’en suis sûr, au bon Dieu et au Seigneur Jésus.
– Voici la cloche, Palko, il me faut aller.
Déjà le curé se hâtait vers la maison. Il fit encore un signe amical à l’enfant qui prenait avec Dunaj le chemin de la montagne.
« Vous obéissez, j’en suis sûr, au Seigneur Jésus ».
Le curé officiait déjà qu’il entendait encore retentir ce mot au fond de son âme. C’est le soupir de mon cœur depuis ma jeunesse que cet enfant a exprimé là. J’ai beau faire du bien, beaucoup de bien, je sais pourtant que je ne T’obéis pas, ô Fils de Dieu ! Mes péchés ne sont pas pardonnés, et je sais que les malheureux que je confesserai aujourd’hui ne trouveront ni le pardon ni la paix. Et je dois pourtant agir ainsi comme fonctionnaire de l’Église. Où cet enfant a-t-il puisé cette certitude précise, cette confiance en Christ qui lui fait dire : « Il m’a pardonné »? Plongé dans ses méditations, le curé prit son bréviaire qui s’ouvrit précisément à ce passage de l’Évangile de Matthieu dans lequel l’ange dit à Joseph : « Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est Lui qui sauvera son peuple de leurs péchés ». Ces mots s’emparèrent de lui avec une telle force qu’il en aurait presque oublié que ses paroissiens l’attendaient.
La rédemption, la délivrance du péché, voilà après quoi je soupire sans pouvoir l’obtenir ! Jésus-Christ l’a apportée au monde, mais comment faire pour aller à Lui ?
Tandis que le cœur tourmenté et l’esprit distrait, et comme absent, le curé Malina officiait dans l’Église, le petit Palko était plongé de nouveau dans sa lecture habituelle. Les heures passaient. Un orage se préparait. Le soleil éclairait encore un des flancs de la montagne, alors que déjà les éclairs brillaient et que le tonnerre grondait sur l’autre versant. Tandis que le soleil inondait encore de rayons le « Pays du soleil », Palko poursuivait sa captivante lecture.

9ème samedi

Sur le sentier solitaire quelqu’un s’avançait, la tête basse : c’était Lesina. Marchant d’un pas rapide, et tout en cherchant un abri contre la pluie qui s’annonçait, il accordait peu d’attention au paysage. Le nuage de tristesse qui assombrissait son front semblait plus noir que ceux qui s’amassaient à l’horizon.
C’était aussi par un jour d’orage qu’il avait, il y a bien des années, commis une faute qu’il ne pourrait jamais réparer, même par toute une vie irréprochable. Il ne pouvait pas en chasser le souvenir de son esprit ; il le poursuivait le jour à son travail, la nuit il l’empêchait de dormir. En ce moment même il était contraint d’y penser, et le roulement du tonnerre lui faisait l’effet d’un glas funèbre accompagnant au tombeau son trésor le plus précieux.
De larges gouttes commençaient à tomber, présage d’une forte averse. Lesina regarda de tous côtés pour essayer de trouver un abri protecteur, non pas pour sa personne accoutumée à la pluie, mais pour ses habits du dimanche. À vingt pas voici un rocher, peut-être y aurait-il moyen de s’y mettre à couvert. Il s’approche et se trouve soudain à l’entrée de la caverne, en présence d’un spectacle aussi charmant qu’inattendu qu’il contemple à la lueur des éclairs. Assis sur le sol, un bras autour du cou de Dunaj, Palko était là, plongé dans la lecture d’un livre placé devant lui sur un banc de rocher.
Lesina n’aimait guère ce garçon qu’il ne pouvait jamais voir sans un douloureux serrement de cœur. C’est qu’il avait jadis été responsable d’un petit garçon, et c’était par sa propre faute qu’il l’avait perdu. Il avait eu beau pleurer toutes les larmes de ses yeux, cela ne lui avait pas rendu son doux petit trésor… Appuyé au rocher, il ne pouvait détacher son regard de Palko.
« Tout juste grand comme son Mischko, si… hélas ! » Le cœur labouré, il se couvrit le visage de ses mains calleuses. Il se sentait pris d’un mystérieux attrait pour cet enfant ; il lui semblait qu’il devait le presser sur son cœur…
Un éclair resplendit soudain, suivi presque aussitôt d’un coup de tonnerre qui réveilla Dunaj. Levant la tête, dressant les oreilles, il flaira son maître et s’élança vers lui en agitant la queue.
– Oncle Lesina ! s’écria Palko en se redressant joyeux. Comment donc avez-vous fait pour venir ici ?
Quand l’orage gronde, on n’aime pas être seul. Aussi Palko avait-il oublié sa timidité.
– Je suis venu m’abriter ; mais vous deux, que faites-vous là ?
C’était bien la première fois que Lesina parlait amicalement à cet enfant.
– Je vais vous dire, petit oncle, mais d’abord approchez-vous un peu. Voilà ; ainsi vous serez bien au sec. Asseyez-vous ; voici mon banc, voici ma table.
– Cela ressemble bien à une chambre. Mais tu ne m’as pas encore dit ce que vous y faites. Et le grand-père qui te croit à la recherche des fraises et des champignons !
– C’est fait depuis longtemps, je suis de retour du village.
– Mais as-tu quelque chose à manger ?
– Oh ! Oui, on nous a donné un fameux déjeuner à la cure. Qu’en dis-tu, Dunaj ?
Dans son excitation et son contentement, le chien remuait la queue et se pourléchait les babines.
– Admettons. Mais il est maintenant quatre heures de l’après-midi. Pourquoi rester ici tout le jour au lieu de rentrer à la maison ?
– Je n’en ai pas eu le temps. Comme c’est dimanche, le grand-père n’a pas besoin de moi, et il faut que je me dépêche pour arriver le plus vite possible à la fin de ce saint livre. Quel tonnerre ! Autrefois j’avais une peur affreuse des orages, mais depuis que je sais que le Seigneur Jésus est toujours avec moi, je n’ai plus la moindre crainte… Paix, Dunaj ! C’est tout simplement comme si le bon Dieu nous parlait.
Lesina ne pouvait quitter Palko du regard. « Quel aimable enfant ! Je n’avais pas su le voir jusqu’à aujourd’hui ».
– Qu’as-tu là ? Montre-moi ça. Un Nouveau Testament ! D’où l’as-tu ? Vous ne l’aviez pas dans la cabane.
– Non, mais je vais tout vous raconter, depuis le commencement si vous désirez.
– Eh bien, je t’écoute.
S’asseyant à la mode tzigane avec Dunaj à ses côtés, Palko entama son récit que Lesina suivit avec le plus vif intérêt ; comme quoi il avait découvert à la fois le Pays du soleil et ce saint livre, et comme quoi il cherchait maintenant dans ce livre le chemin qui mène au vrai Pays du soleil.
Ouvrant le livre à la première page, Lesina en considéra longuement l’inscription.
– Qu’as-tu lu aujourd’hui ? interrompit-il.
– Un assez long bout, jusqu’à l’endroit où l’on raconte comment on L’a tellement torturé qu’Il en est mort.
Ensuite il y aura sans doute quelque chose de sa résurrection. J’aimerais arriver encore aujourd’hui à la fin de ce livre qui s’appelle l’Évangile de saint Marc.
– Dès que les nuages se seront suffisamment dissipés pour qu’on y voie je te lirai le reste. Ce n’est plus bien long, assura Lesina.
On aurait dit que le soleil avait entendu ces derniers mots, car un rayon perça les nuages, malgré la pluie qui tombait encore.
– Quel bonheur ! s’écria Palko. Tu vois, Dunaj, je te l’avais bien dit que nous saurions la fin.
Lesina ne put s’empêcher de sourire.
– Eh bien, puisqu’il fait jour de nouveau, assieds-toi et écoute-moi. Non, attends, – la pluie ne nous gênera pas, – mettons-nous à l’entrée de la porte.

10ème samedi

Les voici installés, Lesina dans un angle, Palko dans l’autre, et Dunaj entre eux, comme si sa présence était indispensable. À leurs pieds s’étendait le Pays du soleil, au-dessus de leurs têtes se croisaient les éclairs ; à l’occident le ciel étincelait ; à l’orient un splendide arc-en-ciel figurait la porte du ciel. L’ondée bienfaisante s’apaisait peu à peu. Des gouttelettes, vrais diamants suspendus aux herbes, brillaient par milliers sur la prairie, et Lesina lisait la description de cette merveilleuse matinée de Pâques où les trois femmes trouvèrent, non pas le cadavre de leur Maître bien-aimé, mais la lourde pierre roulée, le tombeau vide, et l’ange qui leur transmit ce glorieux message : Le Crucifié est vivant et va attendre les siens en Galilée. Il lut encore comment le Sauveur ressuscité apparut aux siens, d’abord à Marie de Magdala qu’Il envoya vers les disciples, mais ils ne la crurent point ; puis aux deux pèlerins, puis aux onze disciples, en leur reprochant de n’avoir pas cru ceux qui L’avaient vu ; comment ensuite Il leur ordonna d’aller par tout le monde pour prêcher l’Évangile, et ensuite, ah ! ensuite Lesina lut quelque chose qui émerveilla Palko : c’est que Jésus fut élevé au ciel où Il s’assit à la droite de Dieu.
Palko contempla le ciel. Cette fois enfin il savait où Jésus s’en était allé et pourquoi Il n’était plus sur la terre, bien qu’Il soit vivant. Il était là-haut, derrière cette belle porte. Là-haut, le Père céleste avait un trône glorieux, et Jésus y était assis à ses côtés.
– Cette fois, j’y suis, s’écria-t-il triomphant. C’est là-haut, derrière cette porte que se trouve le vrai Pays du soleil ; ceci n’en est en quelque sorte que la lisière, ou les abords, n’est-ce pas, petit oncle ?
– Lesina ne répondit rien, pourtant il pressentait que l’enfant avait raison. La Parole de Dieu ne lui était point étrangère. Il avait été le meilleur élève de l’école et le meilleur catéchumène. Il avait su où Jésus s’en était allé, seulement il n’y avait jamais porté attention. Christ lui était aussi indifférent et étranger qu’Il l’est pour des milliers et des milliers d’autres protestants qui savent tout ce qui Le concerne, mais qui ne pensent jamais à Lui, pendant toute leur vie.
– Ah ! soupirait Palko, si seulement je pouvais bientôt arriver au bout de mon livre ! Mais il faut le lire ligne après ligne, mot après mot, ça ne va pas vite, et je n’ose rien sauter ne sachant pas à quelle page se trouve décrit le chemin.
– « Je suis le chemin, et la vérité, et la vie », se rappela Lesina, et il prononça ces mots.
– Oui, j’ai lu ça, mais je ne sais pas ce qu’Il veut dire par là. Veut-Il dire qu’Il viendra me montrer le chemin et qu’Il me prendra par la main pour que je sois sûr de ne pas le manquer ?
– C’est bien possible. Mais pourtant, s’Il est si loin là-haut… Nous venons de lire qu’Il est assis à la droite de Dieu.
L’enfant leva des yeux effrayés vers cette belle porte des cieux. Elle était en effet si loin là-haut, au ciel, et lui ici-bas sur la terre ; à quelle distance devait être Jésus ?
– N’en croyez rien, petit oncle, s’écria-t-il tout à coup, le regard brillant. Il n’est pas seulement là-haut, n’avons-nous pas lu ce qu’Il promettait à ses disciples : « Voici Je suis avec vous jusqu’à l’achèvement du siècle » ! Sa demeure est bien là-haut, mais Il vit auprès de nous, et en ce moment même Il est ici avec nous !
– Avec nous ? Où donc ? rétorqua Lesina d’un ton incrédule.
– Ah ! Ne parlez pas ainsi petit oncle, je vous en supplie, fit doucement Palko. J’ai peur que ça Lui fasse de la peine. Vous avez vu comme Il a grondé ceux qui ne croyaient pas, « leur reprochant leur incrédulité ». Puisqu’Il l’a dit, je le crois. Puisque même le roi des lutins n’avait qu’à dire : « Du brouillard par-devant, du brouillard par-derrière » pour devenir aussitôt invisible, pourquoi Lui ne pourrait-Il pas le dire ? Moi, j’ai foi en Lui.
Dans le lointain retentit un roulement de tonnerre ; on aurait dit un amen solennel.
– Eh bien, veux-tu que nous poursuivions notre lecture pour arriver bientôt à la fin du livre ?
– Oh ! oui, cher oncle, je vous en prie ! Vous lisez si bien, si clairement que je comprends beaucoup mieux chaque mot.
Deux heures, trois heures s’écoulèrent ; ils s’en aperçurent à peine.
Quand enfin Lesina ferma le livre, il y avait longtemps que la pluie avait cessé, et déjà les chemins étaient secs.
Palko avait été de surprise en surprise. Quelles magnifiques histoires racontait l’Évangile de Luc dont les deux premiers n’avaient pas dit un mot ! La naissance de Jean, celle de Jésus, les anges apparaissant dans les champs aux bergers, et comment ceux-ci trouvèrent l’enfant dans la crèche. Palko en avait presque des larmes de joie, tellement c’était beau. Et puis comment à douze ans Jésus avait fait le pèlerinage à Jérusalem.
– Je ne m’étais jamais figuré qu’Il avait été un petit garçon comme moi, dit-il à Lesina. Il devait être sans doute très obéissant et devait savoir se faire aimer de chacun.
L’émerveillement de Palko agissait sur Lesina. Il lui semblait lire ces choses pour la première fois et son cœur en était tout réchauffé.
– Pourquoi laisser ce livre ici ? fit-il au moment de partir. Emportons-le. Nous en lirons tous les jours quelques pages et le grand-père en profitera aussi. Le dimanche tu pourras le prendre avec toi ici, et quand nous l’aurons fini nous le rapporterons.
Palko fut entièrement d’accord.
– Je n’avais pas osé emporter ce saint livre, disait-il en cheminant. Mais si vous croyez que le Sauveur n’en sera pas fâché, moi j’en serai très content.
Il était tard quand ils arrivèrent enfin à la cabane. Mais comme il était avec Lesina, Palko ne fut pas grondé. Le grand-père lui donna à souper, et fut tout réjoui à la vue de l’argent des fraises et de la superbe poire.
Cette nuit-là, Palko rêva qu’il voyait un beau petit garçon lui faire signe et l’appeler : « Suis-moi, lui disait-il, je vais te mener au Pays du soleil ». Après avoir gravi derrière son guide les flancs escarpés d’une montagne, il découvrit au sommet trois croix. Sur l’une d’elles, cloué par les mains et les pieds, le bel Enfant Lui-même. C’était Jésus. Palko se mit à pleurer si bruyamment que Lesina crut devoir le réveiller.
– Pourquoi pleures-tu ? Qu’as-tu ?
– Ah ! Petit oncle, ça a dû lui faire mal, horriblement mal ! Je n’ose pas y penser.
Il rêve, se dit Lesina.
– Ô mon Jésus, mon bon Jésus, mon bon Jésus, disait l’enfant à mi-voix, comment a-t-on pu Te faire tant souffrir ? Puisque Tu peux tout, je T’en prie, fais-moi comprendre pourquoi Ton Père céleste ne T’a pas délivré, Lui qui T’aimait tant !
Palko s’était depuis longtemps rendormi mais Lesina restait encore les yeux ouverts, tourmenté par ce qu’avait dit l’enfant. Oui, pourquoi Christ avait-Il dû souffrir et mourir ? Pourquoi Dieu l’avait-Il abandonné ? À la fin il se rappela l’inscription de la première page : « Lis avec attention ligne après ligne, il te montrera le chemin… »
Ne pourrait-il pas répondre aussi aux questions qui venaient malgré lui troubler son âme ?

* * *

11ème samedi

À partir de ce jour-là on lut chaque jour quelque fragment du saint livre dans la cabane de Juriga. On commença là où on en était resté ce certain dimanche, sacrifiant de bon cœur pour cette lecture l’heure qui suivait le repas de midi et qu’on avait jusqu’alors employée à faire une petite sieste.
Le vieux Juriga écoutait avec une vive admiration ce Lesina qui lisait presque aussi bien qu’un curé. Il parla à Vacek de ce livre découvert par Palko avec une étrange inscription sur la première page. Cela éveilla sa curiosité, il vint aussi écouter la lecture et n’y manqua plus dès lors. Au début, les deux vieux fumaient leur pipe, mais bientôt la Parole de Dieu remplit leur cœur d’un saint respect, si bien qu’ils cessèrent de fumer et se découvrirent même pour écouter la lecture. Sans doute, c’étaient de vieilles vérités qu’ils avaient connues jadis en partie, mais lues ainsi mot après mot, ligne après ligne, elles leur semblaient toutes nouvelles et d’un prix infini. Peut-être que si quelqu’un leur avait fait cadeau de ce volume, ils n’y auraient pas accordé le même intérêt ; mais dans le mystère de cette trouvaille, et dans la foi si vivante et convaincue de l’enfant, il y avait quelque chose qui les contraignait en quelque sorte à croire aussi. Leur travail achevé, Vacek et Juriga s’entretenaient encore des saintes vérités.
– Depuis que votre garçon m’a demandé si le curé a vraiment le droit de pardonner les péchés, je ne puis faire autrement que d’y penser. Il ne saurait être pour nous autres, simples paysans, le Seigneur Dieu, comme je me le figurais. Je sens bien que je ne suis pas pardonné, réconcilié avec Dieu, et je ne peux m’empêcher de me demander à quoi cela sert d’aller à confesse.
– Peut-être que nous découvrirons ce qu’il en est au moyen de ce livre, suggéra Juriga en inclinant d’un air pensif sa tête grise.
– Voyez-vous, oncle, quand Lesina nous a lu l’autre jour l’histoire du paralysé, j’aurais voulu être cet homme, pour qu’on m’apporte de même à Jésus et pour qu’Il me pardonne. J’irais bien jusqu’au bout du monde pour Le rencontrer.
Après la lecture du dixième chapitre, Palko demanda :
– Grand-père, le coin où je dors, c’est bien un peu ma maison et ma chambre, n’est-ce pas ?
– Sans doute, fit en riant le vieillard, c’est ton palais et le palais de Dunaj.
– Oh ! Merci ! répondit l’enfant tout joyeux, entièrement satisfait.
Mais le soir, à leur retour, les deux hommes ne furent pas peu surpris de découvrir ce que Palko avait fait de son palais. L’emplacement était soigneusement balayé, la paillasse bien rangée dans un angle ; dans l’autre angle, on voyait briller une cruche ébréchée pleine de fleurs fraîchement cueillies, tandis que des rameaux verts ornaient la porte comme à Pentecôte.
– Hé ! Hé ! Tu attends une visite, lui dit gentiment Lesina.
– Oui petit oncle, Il va venir demeurer avec nous puisque je L’ai reçu dans ma maison, comme Marthe.
Un sourire accueillit cette réponse. Toutefois le contraste était si choquant entre le désordre du reste de la cabane et la jolie petite chambre aménagée par Palko que les deux hommes se mirent aussi à faire du rangement, et que Juriga ordonna à Palko de balayer soigneusement toute la cabane.
Palko croyait avec une foi enfantine que le Seigneur était réellement venu. Il ne pouvait pas Le voir, mais il sentait Sa présence, et, en allant cueillir les fraises, les framboises et les champignons, ou en se rendant au village pour les vendre, il priait sans cesse : « Seigneur Jésus, viens avec moi, je ne peux pas aller sans Toi !»

Chapitre 7

Quelques semaines se sont encore écoulées. C’est dimanche. Lesina se prépare à retourner chez lui. Les camionneurs viendront demain chercher son bois. Mais il reviendra bientôt lui-même pour quelques semaines.
– Je préférerais ne pas m’en aller, disait-il, il fait si bon dans la paix de la montagne.
– Mon fils, répondit Juriga d’un air pensif, il me semble que c’est seulement depuis que nous lisons la Parole de Dieu qu’il fait si bon ici. N’as-tu pas dit que tu possèdes chez toi toute la Bible ? Tu pourrais nous l’apporter.
– Je veux bien ; personne ne s’en sert chez nous.
– Il n’y a que toi qui saches lire ?
– Ma mère sait à peine épeler.
– Et ta femme ? Il y a longtemps que Juriga avait envie de lui parler de sa femme et qu’il guettait une occasion. N’en as-tu point ? reprit-il, comme Lesina tardait à répondre.
– Oui, fit-il d’une voix qui laissait penser que la question avait touché un point douloureux.
Ils s’étaient installés dans la forêt. Lesina se prit la tête dans les mains.
– Est-ce qu’elle ne sait pas lire ? reprit Juriga. Vous autres jeunes gens, vous avez pourtant dû tous aller à l’école ; ce n’est plus comme de notre temps.
– Elle savait bien lire, répliqua-t-il tristement. Tout était silencieux dans la forêt. On aurait cru que toute la nature s’associait au deuil qui se lisait sur les traits du malheureux.
– Comment ? Elle savait lire ? Et elle ne sait plus ?
– Non elle ne sait plus, elle ne sait plus rien, hélas ! Oh ! Je vous en supplie, ne m’en demandez pas davantage ; c’est trop affreux…

12ème samedi

Juriga sentait qu’il disait vrai, et Lesina lui faisait bien pitié. Il l’aimait d’ailleurs comme un fils. Mais même s’ils avaient vécu ensemble pendant plusieurs semaines, le vieillard n’avait jamais deviné que son jeune ami lui cachait une si amère douleur.
– Vois-tu, mon fils, lui dit-il affectueusement, il est souvent bon de vider son cœur. Ton fardeau serait peut-être moins lourd si tu n’étais pas seul à le porter.
– Hélas ! Il n’y a aucun moyen d’alléger mon fardeau. Ce qui est fait ne peut être défait.
Il y eut une pause douloureuse que le vieillard interrompit :
– Où peut bien être mon garçon ?
– Palko ? Lesina semblait sortir d’un rêve pénible. Il y a un instant je l’ai vu prendre le chemin de son Pays du soleil, son Nouveau Testament à la main et Dunaj à ses trousses.
– Il ne pense plus qu’à une chose : l’Écriture sainte. C’est admirable comme il la saisit.
– C’est vrai, confirma Lesina, la tête encore dans les mains. Il me fait penser à cet enfant que le Seigneur Jésus donnait en exemple aux disciples. Il croit chaque mot des Écritures.
– Mais nous aussi, j’imagine.
– Hélas ; non, oncle, répondit le jeune homme en hochant la tête. Notre vie serait tout autre si nous croyions vraiment. Ainsi croyez-vous de toute votre âme que vos péchés vous sont pardonnés pour l’amour de Jésus-Christ ?
– Eh bien, voilà, – le vieux Paul se grattait la tête, – ça ne m’est pas bien clair, mon fils. Le Seigneur Dieu est saint, moi je suis pécheur ; cela m’est devenu clair depuis que ce saint livre est venu chez nous et que mon garçon est transformé. Lui du moins, il a cette foi.
– S’il le croit, oncle, c’est qu’il l’a réellement reçu, ce pardon.
– Et toi, mon fils ?
– Moi ? – Lesina baissa encore plus la tête. – Non, je n’ai pas le pardon de mes péchés ; ils pèsent sur mon âme comme si on avait roulé cette montagne sur ma poitrine. Ici, avec vous, cela va encore ; mais dès que je rentre chez moi et que j’ai sous les yeux les conséquences de mon péché, je dirais volontiers comme Job :
« Périsse le jour où je suis né !»
– Mais quel crime as-tu donc commis ? Toi, un si brave homme qu’on trouverait difficilement ton pareil ! Et Juriga lui serra la main avec sympathie.
– Ce que j’ai fait, oncle, ce que j’ai fait ? D’un geste impétueux, Lesina cacha de nouveau son visage dans ses mains. J’ai fait perdre la raison à ma femme !
– Mais que dis-tu, malheureux ? Comment est-ce arrivé ? Est-ce que tu ne l’aimais pas ? Est-ce que tu la battais, comme tant d’hommes le font ?
– Je la chérissais, au contraire, je n’avais rien au monde de plus cher, gémit Lesina. Elle était tout pour moi.
– Mais alors comment as-tu pu lui faire perdre la raison ?
– J’avais des soupçons jaloux ; je me figurais toujours qu’un autre voulait me la ravir. Je sais bien aujourd’hui qu’elle m’était fidèle et que son cœur m’appartenait tout entier. Mais dans ce temps-là je n’avais pas confiance en elle, et je ne supportais pas qu’elle parle aimablement avec quelqu’un. C’était une obsession maladive qui me dominait au point que je n’étais plus maître de moi, et il y avait encore des gens pour me pousser à bout… Ah ! Si au moins j’avais connu alors le Seigneur comme je le connais depuis que nous lisons les Écritures, j’aurais cherché le secours auprès de Lui. Tandis que ma mère allait demander conseil à toutes les vieilles femmes du pays… ; et je finis par m’adonner à la boisson… Lesina gémit encore, incapable de poursuivre.
– Puisque tu as commencé mon fils, va jusqu’au bout, dit le vieillard d’un ton encourageant ; cela te soulagera.
– Quand Dieu nous eut donné un fils, il y eut du mieux pendant quelque temps. Mais bientôt, même la présence de ce charmant petit garçon ne pouvait me tranquilliser. Chose incroyable, j’étais jaloux de mon enfant, jaloux de la tendresse que sa mère lui témoignait. Quand d’autres enfants venaient à mourir, j’étais près de souhaiter aussi sa mort pour qu’elle ne puisse plus lui faire de caresses.
Impossible de décrire à personne ce qui se passait en moi ! Je n’ignorais pas que le diable rôde autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer ; mais au lieu de le fuir, de fuir la tentation, je me livrais complètement à son pouvoir.
Quand nous lisions l’autre jour comment le Seigneur Jésus a guéri ce possédé, je reconnus bien que j’avais été aussi lié par une puissance satanique qui me poussait à la ruine.
Il ne m’est plus possible de dire exactement ce qui s’est passé. Je me rappelle seulement que pendant une semaine je ne cessais pas de boire ; alors, ivre comme je l’étais, j’ai dérobé l’enfant à sa mère et l’ai emporté Dieu sait où. Tout ce que je sais, c’est qu’on me retrouva bien loin dans la montagne, étendu sans connaissance, et que l’enfant avait disparu.
Je restai ainsi sans reprendre mes sens deux semaines, dans une cabane hospitalière. J’avais la fièvre, à ce qu’on m’a dit ensuite. Quand enfin, au bout de trois semaines, je pus me traîner jusque chez moi, et que, désespérée, ma femme me demanda où était l’enfant, je ne savais plus si je l’avais emmené, ni où je l’avais laissé.

13ème samedi

Ah ! Comme nous l’avons cherché ! Mais en vain… Ma femme et ma mère allèrent jusqu’à supposer que je l’avais tué, mais, de peur qu’on me mette en prison, elles dirent simplement que l’enfant s’était égaré. Comme j’avais été absent, personne ne soupçonna la vérité. Nous jouissions de l’estime générale, même si tout le monde savait que j’étais adonné à la boisson ; mais qui fait attention à cela, chez nous ?
Le coup fut trop rude pour ma femme ; quand elle vit qu’on ne retrouvait pas l’enfant, elle devint folle. Oh ! C’est affreux de la voir dans cet état, elle si jeune et si charmante encore ! Par moments, elle s’occupe de tout comme si elle était encore dans son bon sens ; puis soudain, elle s’enveloppe d’un châle et disparaît, courant à la recherche de son enfant. Plus d’une fois, de braves gens nous l’ont ramenée à bout de forces. Tout le monde me plaint pour mon malheureux sort, mais personne n’en connaît la vraie cause. Que de fois, la nuit, en la voyant errer dans la chambre et border le berceau vide, j’aurais voulu aller me livrer à la justice et me déclarer coupable ! Mais ma mère m’a retenu, suppliante, me demandant ce qu’il adviendrait d’elles si je me faisais enfermer. D’ailleurs cela ne me rendrait pas mon enfant, ni ne guérirait ma femme.
Voilà, je vous ai tout dit ; à présent vous savez avec qui vous avez partagé votre logis pendant des semaines. Libre à vous de me chasser.
– Mais que dis-tu là, mon fils ? Renvoyer un pauvre malheureux ?… Puis, essuyant ses larmes :
– Tu ne sais vraiment pas ce qui est advenu de l’enfant, ou comment tu l’as fait disparaître ?
– Ce qui a pu advenir de lui, je n’en ai aucune idée ; mais je suis parfaitement certain de n’avoir pas mis la main sur lui. Une sueur froide mouillait son front, il l’essuya.
– Pauvre ami, mais pourquoi donc l’avais-tu emmené ? Quelles étaient tes intentions ?
– Je n’en sais rien. Je vous ai déjà dit que j’étais ivre. Il n’y a qu’un détail dont je me rappelle, c’est que je lui ai donné un morceau de pain comme il pleurait dans la montagne. Il me semble le voir encore là, devant moi, si mignon, si bien habillé. Des larmes brillaient encore à ses joues qu’il me souriait déjà. J’avais la tête lourde, je dus m’étendre à terre. À partir de ce moment, je ne me souviens de rien. Puisqu’on ne l’a pas retrouvé, je suis presque obligé d’admettre qu’un sanglier l’aura dévoré…
Mais voici Vacek, parlons d’autre chose ; j’aimerais mieux qu’il ne me voie pas. Si je ne veux pas tomber dans les mains de la justice, il ne faut pas que je raconte cette histoire à tout le monde.
Et se levant prestement, Lesina disparut dans le fourré avant l’arrivée de Vacek.
De son côté, Juriga s’étendit de nouveau à terre, ferma les yeux. « Il dort » pensa Vacek qui approchait. En fait, Juriga n’avait aucune envie de converser, préoccupé qu’il était de l’histoire douloureuse de Lesina. Il le plaignait vivement et ne s’étonnait plus maintenant de l’air mélancolique de ce jeune homme. De quoi aurait-il pu se réjouir, le malheureux ! Ah ! Cette maudite habitude de boire, que de maux elle a déjà causés sur notre terre ! Pauvre, pauvre Lesina ! À son âge, quel fardeau qu’une pareille existence ! Son enfant est évidemment perdu pour toujours et il est peu probable que sa femme guérisse.
– Oncle, vous faites un mauvais rêve, – c’était Vacek qui lui posait la main sur l’épaule, – pour soupirer de cette façon.
– En effet, voisin, c’était un vilain rêve, répondit Juriga en se levant. Vous avez bien fait de me réveiller.
– Comment se fait-il que vous soyez seul ? Où sont Lesina et votre garçon ?
– Lesina vient de partir, et Palko est sans doute au « Pays du soleil » avec son livre.
– Ah ! N’allez pas lui en vouloir ! Il a toujours l’air d’être au Pays du soleil, même quand il est auprès de nous. Il me fait toujours l’effet d’être lui-même un petit rayon de soleil. Hier, comme il remontait du village, je fis route avec lui. Tout joyeux, il chantait une petite chanson. Mais tout à coup il aperçoit au bord de la route une fleur blanche. Il la contemple, il s’agenouille pour l’examiner de plus près.
– Que cherches-tu ? demandai-je. Il eut l’air un peu embarrassé !
– Oh ! Rien petit oncle, fit-il, je voulais seulement voir si peut-être on pouvait apercevoir quelque trace.
– Quelque trace ! De quoi ?
– Eh bien, de Lui !
Je compris aussitôt de qui il parlait.
– Crois-tu donc que le Sauveur soit encore sur la terre ? Ne sais-tu pas qu’Il est remonté au ciel, où Il s’est assis à la droite de Dieu ?
– Et vous, ne savez-vous pas, oncle, ce qu’Il nous a promis : « Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à l’achèvement du siècle ? » Je le sais et j’en suis sûr, Il est avec moi, Il marche devant moi. Nous l’avons lu : quand Il a fait sortir ses brebis, Il marche devant elles. Il est mon Berger, et je suis son agneau. Voilà comment je suis sûr qu’Il marche devant moi. J’aimerais tant savoir s’Il a donné un regard à cette petite fleur ; mais je le crois sûrement puisqu’Il aime les fleurs.
– Qu’en sais-tu ? demandai-je.
– Il doit bien les avoir aimées puisqu’Il dit que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’une d’elles. Et ne nous a-t-Il pas ordonné de regarder les lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent ?
Voyez-vous, oncle, cet enfant me paraît trop bien doué pour être un simple bûcheron comme nous.
– D’accord, mon fils, mais qu’y faire ? Je veux bien partager de grand cœur mon dernier morceau de pain avec lui et lui enseigner tout ce que je sais, mais c’est tout ce que je peux faire.
– Je le sais. Quel dommage pour cet enfant ! Si seulement il était ici et nous racontait quelque chose ! Qui sait à qui il parle en ce moment ! Dès que quelqu’un passe, il l’entretient de ce qu’il a lu.

14ème samedi

Chapitre 8

Lesina ne s’était pas trompé en supposant Palko au Pays du soleil. Seulement ce jour-là il n’était pas assis sur son petit banc dans la caverne ; il allait et venait parmi les fleurs qui, par milliers, émaillaient la prairie. Ce n’était pas pour les cueillir, il se bornait à bavarder avec elles et avec les papillons qu’il rencontrait. Ensuite, il a pris un bain de pieds dans le ruisseau, plaisir peu envié de Dunaj qui n’aimait guère l’eau.
– Mais Dunaj, pourquoi abîmer les fleurs ? Est-ce pour qu’on les gâte qu’elles fleurissent ? Et les oiseaux, pourquoi toujours leur faire peur ? Regarde comme ils s’envolent éperdus ! Une autre fois je ne te prendrai pas avec moi !
N’aie pas peur, petit oiseau, il ne veut pas te faire de mal, disait-il à un pinson qui le considérait curieusement. Dunaj n’est pas méchant, il est seulement fier. Il ne sait pas que c’est un péché, parce qu’il n’est qu’un chien.
L’oiseau sembla fort bien comprendre, il s’envola tout joyeux et alla se percher sur son rameau.
– Mais c’est assez pour aujourd’hui, dit enfin l’enfant aux fleurs, aux oiseaux, aux papillons et aux scarabées. Laissez-moi lire tranquillement.
Même un prince n’aurait pu souhaiter un sofa plus moelleux et somptueux à la fois que celui sur lequel reposait la tête de Palko : c’était un roc capitonné d’une mousse épaisse couleur d’émeraude et encadré de buissons en fleurs, dont la verdure et les corolles rose pâle formaient comme une draperie aux tons harmonieux. De tous côtés, on ne voyait que des fleurs. Une brise légère les faisait onduler, gracieuses, et on aurait dit que, pour ne pas déranger le petit lecteur, elles n’osaient parler entre elles qu’à voix basse.
Ce jour-là il lui arriva de faire ce que certaines grandes personnes se permettent aussi parfois : quand la patience leur manque, elles regardent vite la fin du livre ou le feuillettent curieusement.
– Nous le lirons bien en entier avec l’oncle et le père, dit-il pour s’excuser, le coude sur la mousse, le menton dans la main ; je veux seulement vite donner un coup d’œil à la fin, j’y ai entrevu quelque chose de tellement beau.
« Et il me montra un fleuve d’eau vive, éclatant comme du cristal, sortant du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de sa place, et du fleuve, de çà et de là, était l’arbre de vie, portant douze fruits, rendant son fruit chaque mois ; et les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations. Et il n’y aura plus de malédiction ; et le trône de Dieu et de l’Agneau sera dans la cité ; et ses serviteurs le serviront, et ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts ».
– Oh ! Magnifique ! Voilà bien le vrai Pays du soleil, – mon petit cœur le sentait, – avec ce fleuve majestueux qui sort du royaume de Dieu et de l’Agneau !
Seulement qu’est-ce que c’est que cet agneau qui a un trône au ciel ? L’enfant lève les yeux au ciel. L’Agneau ? Ah ! « Voici l’Agneau de Dieu », c’était le nom donné à Jésus par Jean-Baptiste. C’est donc ainsi qu’Il s’appelle au ciel ! L’Agneau, l’Agneau de Dieu… Il y a aussi des arbres toujours en fleurs et qui portent des fruits. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Il n’y a point de malédiction ! » Ça signifie sûrement qu’on n’y trouve pas ceux qui prononcent des malédictions, conclut-il plein d’effroi. Il faudra que je dise tout de suite aux voisins de ne plus jurer. Ça fait déjà assez de peine au Seigneur Jésus d’avoir à les entendre ici-bas, sans qu’ils aillent encore Lui écorcher les oreilles là-haut ! Ensuite il est de nouveau question du trône de l’Agneau à propos de ses serviteurs. Oh ! Que j’aimerais Le servir, si seulement Il voulait me prendre à son service ! Oui, mais, réfléchit-il, j’ai souvent bien de la peine à me lever, même quand je sais que je dois aller chercher l’eau pour le grand-père ; et souvent aussi, quand je dois porter le bois, j’aime mieux m’amuser avec Dunaj. En prenant congé de moi, le grand-père Razga m’avait dit : « Mon petit, sers bien le grand-père Juriga, puisqu’il te prend pour l’amour de Dieu ; tâche de deviner ses moindres désirs pour les satisfaire. »
Oh Seigneur Jésus, je T’en prie, – et, les mains jointes, il regardait vers le ciel, – pardonne-moi de n’avoir pas mieux servi le grand-père. À présent je veux le servir autrement, pour apprendre et me former, pour que Tu puisses me prendre pour un de Tes serviteurs quand j’irai au Pays du soleil. J’aimerais tant aller jusqu’à Ton trône !
Puis l’enfant reprit sa lecture :
« Ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts ». Je Le verrai donc aussi, fit-il avec un mouvement joyeux de la tête. Je me demande s’Il écrira aussi son nom sur mon front. Ce serait un bien grand honneur pour moi qui ne suis qu’un petit nigaud.
Palko ne se doutait pas qu’il faisait à haute voix ses remarques comme sa lecture, pas plus qu’il ne se doutait de la présence d’un nouveau venu, en dépit des aboiements joyeux de Dunaj. Aussi eut-il un sursaut en entendant tout à coup derrière lui :
– Pourquoi t’appelles-tu un petit nigaud, Palko ?
Il eut à peine levé les yeux qu’il se trouva debout, au comble de la surprise. C’est qu’il n’aurait jamais pensé, même en rêve, voir M. le curé dans son Pays du soleil.
– Mais comment vous trouvez-vous par là, Monsieur ?
– Est-ce que tu te figures que la montagne est tout entière à toi, et qu’il ne m’est pas permis d’aller respirer un peu de bon air hors du jardin de la cure ?
– Oh ! Non, je n’ai pas voulu dire cela, répondit l’enfant en rougissant. Mais c’est si loin, et c’est dimanche aujourd’hui. Qui donc fait le prêche aux gens à l’église ?
– Voyez un peu ce petit inquisiteur ! J’ai encore prêché ce matin, et maintenant, sur l’ordre du médecin je suis venu ici pour y passer quelques jours parce que je ne suis pas bien.
– Ici, sur la montagne ? Où demeurez-vous donc ?
– Chez le forestier.
– Ce n’est pas loin. Mais si je vous pose encore une question, vous ne m’en voudrez pas, s’il vous plaît !
L’enfant s’était installé aux pieds du curé qui avait pris sa place sur le rocher.
– Qui donc vous a parlé du Pays du soleil ?
– Du Pays du soleil ? fit le curé étonné. Est-ce le nom de ce vallon ?
– Oui, c’est-à-dire, je ne sais pas, répondit Palko un peu troublé. Comme il y a ici la porte des cieux, et derrière, le pays où le soleil ne se couche jamais, j’ai supposé que c’était le Pays du soleil.
– Ah ! C’est ici qu’est la porte des cieux ? Le prêtre contemplait les cimes neigeuses des montagnes et les vertes forêts. – C’est vrai que l’on respire ici quelque chose de la paix du ciel. Mais mon garçon, ce n’est pas de toi-même que tu as imaginé ce nom ? Sa main caressait le front pur de l’enfant. Tu dois avoir entendu parler d’un Pays du soleil.
– Eh bien, si vous le permettez, je vais tout vous raconter dit-il, les yeux rayonnants.
– Parfaitement, raconte-moi ça !

D’après Christine Roy
Récit slovaque
Texte original en slovaque :
V slnečnej krajine de Kristína Royová
Traduit en français, avec l’autorisation de l’auteur, par Charles Rochedieu

A SUIVRE !