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AU PAYS DU SOLEIL

 

L’auteur de ces pages dirigea un petit orphelinat en Slovaquie, d’où le parfum d’authenticité qui se dégage de ses récits.
Le lecteur curieux de s’orienter et de voir sur la carte dans quelle contrée se sont passés ces faits, trouvera sans peine, à l’est de la Moravie, la région montagneuse et la vallée sinueuse qu’arrose la Waag et où se parle le slovaque, un des quatre dialectes de la famille des langues slaves occidentales.

1er samedi

Chapitre 1

Après un hiver long et rigoureux, abondant en neige et en frimas, le printemps radieux était enfin revenu dans toute sa beauté. Nul n’était plus ravi que le petit Palko (petit Paul) Juriga. Comme un oiseau qui s’échappe de sa cage et prend joyeusement son vol, il était sorti du village et s’en allait d’un pas léger vers les montagnes, ses chères montagnes. Ah ! C’est qu’il s’était senti le cœur bien à l’étroit dans la vieille chaumière dont les petites fenêtres étaient restées depuis l’automne jusqu’au printemps, non seulement fermées, mais à demi bouchées avec du foin.
Le vieux Paul Juriga, dont on donnait le nom à Palko, n’était pourtant ni son père ni son grand-père. Cela ne les empêchait pas de s’aimer tendrement. Le vieillard gagnait sa vie en confectionnant des tamis dans ces montagnes. C’est là qu’il avait sa cabane qui, remise en état chaque année, lui servait d’abri depuis trente ans déjà. Jadis ses fils l’avaient occupée avec lui, mais il y avait longtemps qu’ils s’étaient envolés comme de jeunes aiglons loin du nid paternel, et dès lors le vieillard se choisissait d’ordinaire un compagnon parmi les gens qui venaient s’approvisionner en bois pour fabriquer toutes sortes d’outils.
Deux ans auparavant, un homme âgé, nommé Razga, venu de la vallée de la Waag, avait partagé la demeure de Juriga. Il était accompagné d’un petit garçon. Mais sa santé avait bientôt souffert de ce rude travail, ou peut-être aussi de l’âpre climat de ces montagnes ; il toussait constamment et ne pouvait travailler que fort peu. Son garçon le servait comme un petit animal bien dressé ; il lui faisait sa soupe, allait à la cueillette des champignons, portait ses fagots. Finalement le pauvre Razga dut garder le lit.
Il dit alors à Juriga :
– Écoute-moi, Paul, tu n’as plus personne au monde, pas plus que mon garçon. Il va falloir que je m’en aille mourir chez moi. Mais je ne veux pas emmener cet enfant, j’ai peur qu’après ma mort on ne prenne pas soin de lui. Garde le ici, il pourra t’être utile. Fais-le pour l’amour de Dieu, Il t’en récompensera.
Quant à moi, – et Paul se passait la main dans ses cheveux gris qui lui descendaient en touffes épaisses jusque sur les épaules, – je veux bien le garder, mais que diront ses parents ?
– C’est que, Paul, vois-tu, cet enfant n’est pas mon petit-fils. J’ignore même s’il a encore ses parents. Il est tombé d’une étrange manière entre les mains de ma fille, morte depuis. Il faut que je te raconte cette histoire. Laisse un instant ton ouvrage et écoute-moi.
Le vieillard acquiesça, et le récit que lui fit Razga se grava dans sa mémoire d’une façon indélébile.
– Un jour que ma fille Anna cherchait des champignons, il lui sembla soudain entendre pleurer un enfant. Tu sais comme les femmes sont peureuses. Elles s’imaginent toujours que le Malin leur tend un piège. De sorte qu’elle ne se détourna pas pour aller voir. Mais l’enfant pleurait toujours plus fort. Elle en avait deux à la maison, aussi elle finit par se décider à pénétrer dans le fourré, au nom de Dieu. Et que vit-elle ? Un petit garçon d’un an et demi, deux ans au plus, en petite chemise, tête nue, qui venait de son côté, pieds nus, demandant à boire en pleurant. Comment se trouvait-il dans cet endroit solitaire ? Qui l’avait perdu ? Impossible pour lui de le dire. « Maman ! » c’est tout ce qu’il savait dire. Anna le prit dans ses bras, essuya ses larmes. Par bonheur elle trouva dans une poche une croûte de pain : le pauvre petit mangea et but avidement. Après quoi il s’endormit dans les bras de ma fille. Sa chemise et ses cheveux étaient humides ; il avait donc passé la nuit dehors. Plus d’une fois je me suis demandé : Qui a bien pu veiller sur lui ? Le protéger contre les bêtes de la forêt ? Il y a tant de sangliers chez nous…
– Les enfants ont leurs anges gardiens, remarqua Paul en essuyant à la dérobée les larmes qui mouillaient ses joues ridées.
Pendant quelques instants les vieillards restèrent tous deux silencieux, se représentant ce petit être abandonné errant dans la montagne, et, dans la nuit, s’endormant en pleurant, sa tête bouclée appuyée sur un coussin de mousse, tout seul loin de sa mère…
– Qu’est-il arrivé après ?
– Anna l’a ramené à la maison. Alors nous l’avons fait savoir aux autorités pour le cas où l’on chercherait l’enfant, mais ce fut peine perdue. Comme Anna avait enterré un peu auparavant un petit Palko, elle donna ce nom à l’enfant trouvé.
Mon gendre ne fit pas d’objection à cette adoption ; il était alors un homme sérieux. Mais Anna mourut comme l’enfant avait environ cinq ans et celle qui prit sa place n’est pas même une bonne mère pour mes petits-enfants. Aussi le petit étranger lui faisait-il l’effet d’une épine dans le pied. C’est pourquoi je l’ai en quelque sorte adopté. Je l’ai même envoyé à l’école, surtout pour l’éloigner de la maison, mais c’était plaisir de voir comme il apprenait. Il savait déjà lire à la fin de l’hiver. Il doit avoir quelque part dans le monde des parents bien doués.
Mais maintenant, si je venais à mourir, on ne manquerait pas de le placer n’importe où comme gardeur d’oies, et il aurait bientôt tout oublié.
Garde le donc Juriga, il te sera utile une fois ou l’autre, plus tard. Je ne peux d’ailleurs m’empêcher de croire que le jour viendra où on retrouvera ses parents. Tu pourras leur dire alors qu’il a été bien soigné chez nous. Nous avons toujours partagé avec lui. Et quand mes petits-enfants avaient à souffrir de la part de leur belle-mère, quand mon gendre s’est mis à boire et à maltraiter tout le monde, j’ai toujours pris Palko sous ma protection. Juriga, tu veux bien le garder, n’est-ce pas ?
– Oui, Razga, pour l’amour de Dieu ! Et je l’enverrai aussi à l’école. Il passera l’été avec moi et fera son apprentissage. Je laisserai pour le moment la confection des tamis jusqu’à ce qu’il puisse m’aider, et je sculpterai des cuillers et des louches.
Razga s’en alla donc pour ne jamais revenir, tandis que le jeune garçon restait. Il pleura d’abord amèrement son grand-papa ; mais ce dernier étant bien remplacé, il ne tarda pas à retrouver son entrain. Et maintenant, au bout d’un an et demi, il semblait à l’enfant comme au vieillard qu’ils avaient toujours vécu ensemble.

2ème samedi

Pour le moment, Palko gravit d’un pied alerte la pente de la montagne : il doit balayer la cabane et la mettre en ordre de son mieux. Il est chargé cependant ! Dans le paquet qu’il porte sur le dos on trouve un peu de linge, un pain, des oignons, une petite tranche de viande fumée et un peu de sel dans du papier. Il y a aussi quelques pommes de terre ; le grand-père apportera le reste dans un sac. De plus, il porte, suspendus à l’épaule, les outils du grand-père et à la main une cruche. Muni de ces richesses, il marche d’un pas joyeux, comme un prince. Un chapeau tout déformé coiffe ses boucles blondes. Un petit manteau jadis blanc, bordé de bleu, lui couvre les épaules ; un pantalon de toile grossière, une chemise aux manches bouffantes, de petites sandales soigneusement lacées (Bockori) , une ceinture de cuir noir à boucles dorées (costume national des slovaques) complètent la tenue du petit prince dont les grands yeux bleu foncé rayonnent d’une joie royale. « O liberté, liberté, liberté ! Combien tu nous es chère ! » chanterait-il sûrement s’il connaissait ce chant slovaque, car tout en lui chante et danse d’allégresse.
– Ohé ! crie-t-il aux montagnes, et l’écho de répondre : ohé ! ohé ! ohé !
– Youhou ! – Youhou !
Et Palko de rire si gaiement qu’on dirait qu’il a une clochette dans la gorge, et l’écho de rire à son tour… La montagne semble lui souhaiter la bienvenue.
– Hé ! Bonjour mon garçon ! Déjà là ? fit une voix d’homme ; c’était le bûcheron Vacek qui le rattrapait.
– Bonjour petit oncle ! (façon de parler slovaque)  répondit l’enfant en tendant la main à ce vieil ami. J’ai pris les devants pour préparer la cabane.
– C’est miracle que la neige ne l’ait pas renversée ; il faut qu’elle soit solide. Allons, Dieu t’accompagne, mon garçon ! Je vais chez le forestier !
– Id’e zdravi ! (Portez-vous bien !)
À mesure que l’enfant s’élevait, les cabanes de bûcherons apparaissaient plus nombreuses. De quelques-unes s’échappait de la fumée, signalant la présence d’occupants. D’autres étaient encore inhabitées, quelques-unes même gisaient renversées et en partie recouvertes de neige.
Il fallait traverser des ruisseaux enflés par la fonte des neiges. La seule verdure était celle des sapins et des pins. Les arbres à feuilles bourgeonnaient à peine.
Notre petit pèlerin finit pourtant par arriver. À un tournant du chemin entre deux pins verts, voici la cabane, leur cabane. Les yeux du petit garçon brillèrent. Bâti seulement de poutres et d’argile, ce palais lui semblait splendide. N’était-ce pas son « home » ? Il retrouvait tout tel qu’on l’avait laissé en automne.
S’emparant d’un balai de bouleau, il nettoya le sol et remit en état le foyer au milieu de la cabane. Puis il fit une petite provision de bois et de brindilles, et mit en place ce qu’il avait apporté de la plaine. Enfin il courut à la source cristalline qui se trouvait près de là et remplit sa cruche.
– Très bien, mon garçon ! Dieu nous bénisse ! Me voici arrivé ! s’écria le grand-père.
Après avoir pelé ensemble les pommes de terre, ils mirent sur le feu la marmite à trois pieds.
– Fais la soupe, toi ! J’ai vu près d’ici un beau tas de feuilles sèches, je vais en chercher ; ça nous fera un bon lit.
Les brindilles pétillaient gaiement, éclairant le visage affairé du petit cuisinier. Déjà l’eau bout dans la marmite ; l’enfant y jette du sel, un peu de graisse, du cumin, des oignons, quelques tranches de pain sec, et quand tout est bien cuit, il retire la marmite.
– Grand-père, grand-père, la soupe est prête !
– Je viens, mon garçon ! Et l’instant d’après, le vieillard rentrait essoufflé, avec une lourde charge de feuilles sèches qu’il déposait dans l’angle de la cabane tandis que la sueur perlait sur son front ridé.
– C’est atrocement lourd, dit-il avec un gros juron. Puis il tire de son manteau deux cuillers, se signe, et se met à manger de bon appétit ainsi que son jeune compagnon. La recette de cette soupe-là ne figure dans aucun livre de cuisine. Ils n’en firent pas moins un festin de rois.
Après quoi, ils s’aménagent une paillasse confortable et tendre, en étendant sur le tas de feuilles sèches un drap grossier. Le soleil se trouvait droit au-dessus de la montagne, annonçant qu’il était midi. Ils s’étendent pour prendre un peu de repos. L’enfant jette sur le grand-père une vieille peau d’agneau, il s’enveloppe lui-même de son manteau, et, avant qu’on ait pu compter jusqu’à cinq, les voilà endormis.
Le feu brillait toujours au milieu de la cabane. Semblable à l’encens d’un sacrifice, la fumée montait droit vers le ciel en passant par le faîte du toit, mélangée au parfum des sapins.
On sentait partout le printemps. C’est une fraîche senteur qui embaume tout : le sol, l’eau, l’herbe, les arbres, en un mot tout. La nature ressemble à un enfant que sa mère plonge à son réveil dans un bain parfumé pour le bercer ensuite dans ses bras.
Mais tandis que le ciel et la terre parlent de joyeux réveil et de résurrection, seuls ces deux êtres humains dorment profondément, l’âme et l’esprit comme le corps. Qui saura les réveiller ?

Chapitre 2

Bientôt tout commença à s’animer dans la montagne. De grand matin jusqu’à la nuit retentissaient les coups des cognées, entremêlés au sinistre fracas des arbres qui tombaient, au grincement des scies, au craquement des branches qui se cassaient ou au choc des bûches qu’on empilait ; ajoutez-y les voix humaines…
Ah ! Si seulement on ne les avait pas entendues ! Que de paroles grossières, malséantes, que de jurons, propos légers ou courroucés !
Toutes les cabanes ne tardèrent pas à être occupées. Leurs habitants, ignorants, grossiers, ou même pervers, travaillaient comme des bêtes de somme. Il leur arrivait de s’enivrer abominablement. Vivant d’ailleurs comme des êtres privés d’âme, ils commettaient souvent des actes qui les mettaient au-dessous de la brute. Il y avait cependant, parmi ces malheureux, des gens convenables et estimables, tels que Juriga et Vacek. Sans doute ils étaient quelque peu adonnés à la boisson ; que deviendrait un pauvre homme, disaient-ils, s’il ne pouvait pas même boire un coup de temps en temps ? Du moins ils ne s’enivraient pas. Il leur échappait parfois aussi un juron : n’étaient-ils pas bûcherons ? On les estimait malgré tout meilleurs que les autres, et c’était bien aussi leur avis.
Mais le seul qui inspirait une sorte de respect à ces gens grossiers, c’était Palko. Unique enfant au milieu de tout ce monde, il était considéré comme une sorte de trésor commun qu’il fallait ménager. Ne rendait-il pas mille petits services ? Porteur d’eau, il allait à la cueillette des champignons et les partageait entre tous, il cuisait la soupe tantôt pour l’un, tantôt pour l’autre. Le grand-père n’avait pas à se mettre en souci pour l’entretien de son Palko ; on lui donnait toujours tout ce dont il avait besoin.
Juriga était heureux de voir chez l’enfant cette nature si confiante, et répétait à son propos le proverbe slovaque : « Les gens sont faits pour les gens, comme les monts pour les monts ».
Il avait bénéficié lui-même dès sa jeunesse de la faveur générale, grâce à son caractère ouvert et communicatif. Ici même, il était en bons termes avec chacun. « On ne peut pas se plaindre de moi, se disait-il. Je ne fais de tort à personne, je dis bonjour à chacun ; je suis poli et serviable ; s’il manque à quelqu’un du tabac, des allumettes, du sel, ou même de la graisse, je lui en prête. Et de plus, cet enfant, c’est pour l’amour de Dieu que je le garde ». Ainsi raisonnait-il, et il n’était pas peu satisfait de lui-même. En dépit de son âge il n’avait encore jamais rencontré quelqu’un de meilleur.

3ème samedi

Chapitre 3

Un certain dimanche de mai, une partie de ces montagnards étaient descendus au village, les uns pour aller à l’église, d’autres pour demander du travail aux autorités communales ; d’autres encore, en grand nombre, s’étaient rendus à l’auberge tenue par un juif, pour faire des emplettes ou simplement pour y boire l’argent gagné pendant la semaine. Ceux qui étaient restés à la montagne dormaient dans leurs cabanes ou cherchaient des champignons.
Assis au soleil devant sa porte, le vieux Paul Juriga se reposait en fumant sa pipe, lorsqu’il entendit soudain des pas et des aboiements. C’était sans doute un chasseur ? Mais non, c’était un jeune homme, venu d’ailleurs, qui avait l’air d’un ouvrier endimanché.
– Bonjour, fit-il.
Juriga répondit poliment à la salutation :
– Oncle, continua le nouveau venu, êtes-vous seul dans cette cabane ?
– Oui, avec mon petit-fils, pourquoi ?
– J’ai du travail ici pour quelques semaines, voulez-vous me loger ?
– Hum, je veux bien. Mais que fais-tu ? Ton métier ?
– Tourneur, oncle. Puis-je donc m’installer et laisser mon sac ici ?
– Oui. Tu descends encore au village ?
– Non, seulement chez le forestier, c’est là que sont mes affaires. J’y passerai la nuit, et je serai ici demain au lever du soleil.
– C’est bon, tu arrives à propos. Assieds-toi un instant. Il est à toi, ce chien ?
– Oui. – Ici, Dunaj ! Le chien tout blanc vint, d’un bond, se coucher aux pieds de son maître. Je l’avais enfermé à la maison mais il a réussi à s’échapper et à me retrouver. Une bête pareille vaut quelquefois mieux qu’un homme.
– Et comment t’appelles-tu ?
– Martin Lesina.
Tout content d’avoir quelqu’un avec qui causer, Juriga posa une foule de questions sur la petite ville d’où il venait, sur le genre de vie de ces gens-là, sur l’état des cultures.
De son côté, Lesina fut mis au courant de ce qui se passait à la montagne, de façon à n’être trompé par personne.
– J’ai besoin d’argent, c’est pourquoi je suis venu couper mon bois moi-même, au lieu de l’acheter comme d’habitude. Je vous serai reconnaissant de vos bons conseils.
– Il a bonne allure, se dit Juriga, seul de nouveau devant sa cabane ; il se tient droit comme un sapin. On voit qu’il a été soldat. Il a l’air intelligent aussi. Mais, tout jeune qu’il est, il a le regard mélancolique de quelqu’un qui n’espère plus rien de la vie. Mais où peut bien être Palko ? C’est lui qui va être content, surtout à cause du magnifique chien. Où donc peut-il se cacher ?
Parti de bon matin en quête de champignons, il s’était passablement éloigné pour découvrir les bons endroits. Aussi avait-il rempli sa sacoche de beaux échantillons. Au moment de rentrer, la pensée lui était venue que c’était dimanche. Puisque le travail ne l’appelle pas, s’il allait voir une fois ce qui peut bien se trouver derrière ce roc énorme ? Cela l’a toujours intrigué. Comment est fait le monde qui se cache là derrière ? Autrefois, il y a longtemps de cela, sa petite mère Anna lui racontait beaucoup de belles histoires, presque chaque soir. Il y en avait une que Palko réclamait souvent. C’était l’histoire d’un petit garçon, le fils d’un roi disparu qui s’en allait dans le vaste monde à la recherche de son père. Voilà qu’un jour, arrivé dans les montagnes, il aperçoit un rocher énorme ; un petit oiseau doré s’approche, il l’invite à escalader le rocher, lui assurant que derrière était le Pays du soleil, où se trouvait le roi son père. L’enfant part, mais toutes sortes de monstres lui barrent la route : un serpent, un lion, un ours, et quoi d’autre encore ? Par bonheur, voici qu’un vaillant chevalier monté sur un coursier de feu vient à sa rencontre, triomphe des monstres, délivre le petit prince, le prend en croupe et va le déposer au château royal où il retrouve son père.
À l’école, Palko avait demandé à son maître où était situé le Pays du soleil qu’il n’avait pu découvrir sur la carte de l’Europe. Le maître avait répondu en riant : « Mon enfant, ce pays est situé dans le royaume des contes qui ne figure pas sur les cartes de géographie ».
Que de fois dès lors, Palko avait désiré voir ce royaume des contes ! Et s’il se trouvait là, derrière cette pointe de rocher qu’une brume épaisse encapuchonnait chaque matin ! Et si, comme dans l’histoire de Cendrillon il disait, lui Palko : « Du brouillard par-derrière et du brouillard par-devant… » le royaume des contes s’ouvrirait peut-être pour lui, au moins en partie, au moins le Pays du soleil…
Que de fois, le matin, de la source où il allait chercher l’eau, il avait contemplé cette pointe et souhaité pouvoir y aller un jour !
J’ai le temps aujourd’hui, j’y vais ! Après avoir déposé le sac aux champignons dans un endroit facile à retrouver, il se met à gravir le sentier escarpé qui mène au roc.
C’est sûrement là, se dit-il, impatient d’y arriver. Puisque le soleil ne se couche jamais dans ce Pays du soleil et qu’il n’y a point de nuit, il doit y faire très chaud. Ainsi rien d’étonnant à ce qu’il sente la chaleur.
Encore un dernier bloc à escalader, et voici à ses pieds un petit vallon fermé, tout encadré de montagnes et inondé des gais rayons du soleil de mai. Le rocher sur lequel il se tenait s’abaissait en gradins escarpés. Au-dessous, comme un tapis vert, s’étendait une prairie émaillée de violettes et de muguets. Du rocher s’échappait une source qui descendait vers la vallée comme un serpent argenté. Tout autour fleurissaient des prunelliers et des églantiers.
Et il n’y avait pas là ce grand silence de la forêt. Les merles chantaient, pinsons et grives leur répondaient, on entendait le travail du pic, les écureuils sautaient de branche en branche. Quelle animation ! Quelle vie ! Oui, se disait Palko, c’est sans aucun doute le Pays du soleil ! Tout en s’émerveillant, il posa le pied avec précaution sur un bloc de rocher au-dessous de lui. Mais qu’est-ce qu’il y avait là ? Non loin de la source se trouvait une sorte de porte dans le rocher. Si l’on pouvait y pénétrer en rampant ? Un rayon s’y glisse par une fente et permet de voir à l’intérieur. On dirait une chambre ; il y a au milieu une table et un banc ; aux parois, des toiles d’araignées ; à terre, de la mousse apportée par le vent.
C’est tout à fait habitable, se dit Palko. Peut-être que quelqu’un y demeure.

4ème samedi

Non sans émotion, il s’avance. Qu’est-ce qu’il y a sur la table ? Un livre. L’enfant l’ouvre et épelle les mots qu’il trouve inscrits sur la première page :
« Qui que tu sois, qui prends en main ce saint livre, lis-le avec persévérance et avec attention, ligne après ligne. Il te montrera le chemin qui conduit de cette vallée de larmes dans le pays où il n’y a plus de nuit, où le soleil ne se couche jamais, dans le pays de la lumière et de la félicité éternelles ». C’est donc bien vrai ! Il ne s’était pas trompé ! Et ce mystérieux petit volume noir lui montrerait le chemin du Pays du soleil ! Ce pays existait donc bel et bien, même s’il ne se trouvait pas sur la carte. Palko s’assied, et sa tête blonde dans ses mains, les coudes sur la table, il se met à lire. Il avait bien envie de sauter la première page qui ne contenait que des noms, mais il était écrit : « Ligne après ligne !»
C’étaient sans doute les noms des habitants du pays, ces noms étrangers qui s’harmonisaient si bien avec la contrée. Puis venaient des noms connus : Joseph et Marie ; ensuite un nom très beau : Emmanuel, Dieu avec nous, un saint très probablement, puisque Dieu était avec lui…, et l’enfant regardait autour de lui anxieusement. Finalement il était dit qu’il était né un enfant et qu’on lui avait donné le nom de Jésus. Quel beau nom, encore plus beau qu’Emmanuel ! Palko avait déjà entendu fréquemment la phrase : « Loué soit Jésus-Christ » Et aussi en cas de peur soudaine : « Jésus, Marie, Joseph ! » Étaient-ce bien les mêmes dont parlait le livre ? « Seigneur Dieu, aide-moi » comme disait le grand-père dans les moments critiques. Et il reprit sa lecture.
La suite était moins difficile à comprendre. Le livre raconte comment, à l’époque de la naissance de Jésus à Bethléem, c’était un certain Hérode qui était roi du Pays du soleil ; et comment des sages, – ces mages étaient sûrement des sages, – vinrent vers ce roi, désireux de voir le petit enfant. Que pouvait bien être cette étoile qu’ils avaient aperçue en Orient ? Donc ils désiraient voir l’enfant, mais comme personne ne pouvait le leur montrer, on finit par les envoyer à Bethléem, et ce fut l’étoile qui fut leur guide : elle marchait au ciel, devant eux, ils la suivaient sur la terre, et tout à coup elle s’arrêta, et là, dans la maison, ils trouvèrent l’enfant Jésus. Ce devait être un prince merveilleux puisqu’ils tombèrent à genoux devant lui, remplis de respect, et lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Ces deux derniers cadeaux étaient probablement des aliments ! Après quoi ils s’en retournèrent chez eux par un autre chemin : c’était Dieu qui le leur avait ordonné.
Que c’est beau ! fit-il en battant des mains. Cet Hérode voulait dévorer l’enfant Jésus. Mais il en fut empêché. Un ange vint de nuit les faire tous partir, Marie, Joseph et le petit enfant. C’était un vrai chevalier que ce Joseph. Ils ont eu sûrement un très long trajet à faire. Mais comme ce dut être affreux quand ce méchant dragon fit périr tous les petits enfants et que leurs mamans pleuraient sans qu’on puisse les consoler ! C’est bien fait qu’il ait dû mourir ; au moins Joseph a pu ramener l’enfant Jésus dans le Pays du soleil, à Nazareth où ils ont habité.
Ah ! Que de choses j’ai apprises aujourd’hui déjà sur ce Pays du soleil. Mais il faut que je m’arrête là maintenant, sinon le grand-père sera inquiet. Ce n’est pas si loin, après tout ; je vais revenir tous les jours, ou au moins tous les dimanches. Il faut absolument que je sache ce qui est arrivé à ce prince merveilleux et que je découvre aussi pour moi-même le chemin de ce Pays du soleil.

Chapitre 4

On se fait vite les uns aux autres. Il y avait à peine cinq semaines que Martin Lesina demeurait chez Juriga qu’il leur semblait déjà avoir toujours vécu ensemble. Paul ne s’était pas trompé en annonçant que Palko serait heureux de la présence du chien. Ils aimaient beaucoup à être ensemble ; partout où se voyaient dans la rosée les traces des petites sandales, on était sûr de trouver aussi celles des pattes du chien.
Depuis l’arrivée de Lesina, le vieillard n’était pas retourné à l’auberge avec les autres. Lesina, lui, ne buvait ni ne fumait.
– Il m’est arrivé une fois, alors que j’étais ivre, de commettre une mauvaise action ; on ne m’y reprendra pas, avait-il dit à Juriga qui cherchait à le forcer. Vous-même vous feriez mieux aussi de ne plus boire. Avec ce qu’on économisera ainsi, on pourra avoir du lait tous les jours, et de la viande le dimanche.
L’idée avait souri à Juriga. Il ne tenait guère à la viande, mais il aimait bien le lait et n’avait pu jusqu’alors s’en accorder que rarement ; maintenant il pouvait avoir autant qu’il voulait du lait frais et du lait caillé. Quant à sa vieille pipe, il ne pouvait s’en passer, et Lesina lui rapportait lui-même du tabac à l’occasion. Ils couchaient à deux comme un père avec son fils, tandis que Palko avait sa paillasse dans un autre angle de la cabane et y dormait royalement en compagnie de Dunaj.
Il n’y avait qu’une chose qui paraissait surprenante à Juriga, c’est que Lesina, si amical avec chacun – car il avait de l’éducation, c’était évident – avait à peine un regard pour l’enfant. Et pourtant celui-ci, selon ses capacités, lui rendait toutes sortes de services.
Le vieillard ne remarquait pas d’ailleurs que Palko parlait moins qu’auparavant. Son plus grand plaisir était d’aller chercher le lait. Il rentrait alors assez tard et tout essoufflé ; et l’on voyait bien aussi que Dunaj avait couru. Juriga s’en serait certainement aperçu s’il avait été seul ; mais avec Lesina il faisait moins attention à l’enfant. Trois dimanches de suite, les deux hommes allèrent à l’église et ne rentrèrent que le soir. Comme le lait était prêt, ils ne demandèrent pas à Palko ce qu’il avait fait tout seul pendant toute la journée.
Ah ! Ce n’est pas peu de chose pour un enfant qu’un premier secret. Pourquoi il ne disait rien de son précieux trésor, Palko n’aurait guère su l’expliquer. Il se rappelait que dans certains contes on assurait que tout avait disparu aussitôt qu’on en avait parlé. S’il s’était mis à raconter qu’il avait découvert un coin du Pays du soleil, et cette mystérieuse grotte, et ce saint livre, et qu’il fallait tous les jours un moment, et le dimanche du matin au soir, lire ligne après ligne pour trouver le chemin qui mène au vrai Pays du soleil, – qui sait si la grotte n’aurait pas disparu avec tout le reste ? Et alors il n’aurait jamais pu apprendre ce qu’il désirait tant savoir.
Il gardait donc le silence au risque de se faire gronder pour avoir mis trop de temps à cueillir des fraises le dimanche. Quand un jour il saurait tout ce qu’il voulait savoir, il en ferait part au grand-père, et alors ils s’en iraient ensemble dans ce Pays du soleil où demeurait Jésus.

5ème samedi

Cependant, plus Palko avançait dans sa lecture, moins il pensait au royaume des contes. Sans qu’il s’en rende compte, c’était maintenant pour en savoir davantage sur Jésus qu’il retournait toujours à la grotte. Ah ! Ce Jésus ! Quelle bonté que la sienne ! Et quelle puissance ! Il pouvait faire tout ce qu’Il voulait, sans doute parce qu’Il était le Fils de Dieu.
Palko ne comprenait guère ce qui se passait sur les bords du Jourdain entre Jésus et Jean, cet homme étrange qui ne vivait que de sauterelles et de miel sauvage. Il comprit seulement qu’une voix se fit entendre du ciel. Puisque le ciel était la demeure de Dieu, c’était Dieu qui faisait savoir que Jésus était son Fils bien-aimé et qu’on devait lui obéir (En Slovaque, le même mot signifie écouter et obéir).
– Mais comment cela était-il possible ? Est-ce que Joseph n’était pas son vrai père ? – Ah ! Je comprends ; c’est comme le grand-père Juriga qui n’est pas non plus mon vrai grand-père. Mais comme il prend soin de moi on s’imagine que je suis son petit-fils…
Palko se disait encore qu’il lui fallait aussi obéir au Seigneur Jésus puisque Dieu l’avait ordonné.
– Quand je serai bien au clair sur ce qu’Il disait aux gens, je le ferai et je Lui obéirai sans Le voir. Ah ! Qu’Il était puissant, et comme Il a su repousser le diable quand il a voulu Le tenter ! Voilà encore qui était bien : appeler à Lui les pécheurs et guérir tous les malades. Et Il donnait aux gens tout ce dont ils avaient besoin ; jusqu’à du pain pour en nourrir des milliers. Ah ! Tout ce qu’il y a dans ce livre ! Mais que va-t-il arriver maintenant que les gens commencent à se tourner si méchamment contre Jésus ?
Mais quelles choses pénibles il eut à lire ! Il n’en dormait plus, tellement ces scènes lui apparaissaient vivantes ; cette nuit terrible, ce jardin où Jésus priait et luttait, si triste, au point qu’une sueur de sang apparut sur son front… Et ses disciples qui pouvaient dormir !
Si je m’étais trouvé là, je Lui aurais passé les bras autour du cou, et je Lui aurais dit : N’aie pas peur, Dieu te délivrera ! Mais non, Il ne L’a pas délivré ! Mais pourquoi, oh ! pourquoi n’a-t-Il pas délivré Jésus ? Ils sont venus, ils L’ont attaché, et puis… Mais les larmes empêchaient presque l’enfant de lire comment on avait fouetté Jésus, comment on s’était moqué de Lui, comment enfin on L’avait cloué à la croix. – Ah ! Je n’avais pas la moindre idée que le Christ qui est devant la chapelle sur une croix de bois était justement le Seigneur Jésus ! Ce n’est pas vraiment Lui, ce n’est qu’une image en bois. Mais au moins à présent je sais comment on L’a crucifié. Si seulement je pouvais savoir pourquoi, oh ! pourquoi Dieu ne L’a pas délivré quand Il a crié : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Tandis qu’Il L’a laissé mourir, et on L’a enterré…
Palko referma le livre et s’en retourna tout déprimé.
Le soleil était encore haut au-dessus de l’horizon. La montagne était dans toute sa beauté, parée de fleurs et de verdure. Dunaj bondissait joyeux, donnant la chasse aux écureuils et aux oiseaux. Mais Palko ne pouvait se réjouir de rien.
– À quoi bon ces jolies fleurs ? Comment les oiseaux peuvent-ils chanter puisque Jésus est mort ? se demandait-il. Puisqu’Il n’est plus en vie je ne Le verrai jamais, jamais je ne pourrai Lui dire combien je L’aime, et que j’étais décidé à Lui obéir…
Le lendemain il ne retourna même pas à la grotte. Cependant l’idée lui vint qu’il lui fallait lire le saint livre ligne après ligne s’il voulait connaître le chemin du Pays du soleil. D’ailleurs il fallait aussi savoir ce qu’avaient fait Marie et les disciples maintenant qu’ils n’avaient plus Jésus.
Voici le dimanche revenu, le troisième que Juriga et Lesina passent au village. Assis dans la grotte, la tête dans ses mains, Palko est plongé dans sa lecture. Tout à coup il se lève en sautant de joie :
Il est vivant ! Il est vivant ! s’écrie-t-il, et l’écho joyeux répéta : Il est vivant ! Il est vivant !
Toujours prêt à partager peines et joies avec son jeune maître, le chien s’élance sur lui en agitant la queue.
– Dunaj, Jésus est vivant ! Tu sais, c’est le Fils de Dieu ! On a roulé la pierre et Il est ressuscité. Mais laisse-moi lire la suite, couche-toi ! Il faut que je sache ce qui est arrivé après, je te le raconterai ensuite.
Le chien obéit ; Palko se rassied et s’absorbe à nouveau dans son livre, la tête soyeuse de Dunaj sur les genoux. Celui-ci regarde son maître et camarade d’un air si intelligent qu’on le dirait vraiment impatient d’en savoir davantage sur Jésus. Mais au bout d’une heure passée ensemble ainsi dans la mystérieuse grotte, Palko était si préoccupé de ce qu’il avait lu qu’il ne faisait même plus attention à son chien.
Les disciples s’étaient prosternés devant Jésus et Il leur avait déclaré qu’Il serait tous les jours avec eux jusqu’à la jusqu’à la fin du temps assigné, que tout pouvoir Lui avait été donné dans ciel et sur la terre, et qu’ils devaient enseigner aux hommes à garder tout ce qu’Il leur avait commandé.
Ainsi, Jésus vivant, ressuscité des morts, était aussi auprès de lui, Palko ; joignant les mains sur sa poitrine, il s’inclina profondément : « Ô Jésus, Fils de Dieu, dit-il, puisque Tu as tout pouvoir dans le ciel et sur la terre, tu me vois donc aussi, même si je ne peux pas Te voir. J’aimerais tant Te dire que je T’aime beaucoup, beaucoup, plus encore que le grand-père, et que je veux T’obéir. Aide-moi à trouver le chemin pour aller à Toi ».
Ce jour-là, Palko revint plus tôt que d’habitude. Il rapportait des fraises ; il fit le feu et la soupe pour le grand-père, sans s’apercevoir qu’il n’avait lui-même rien mangé de tout le jour excepté quelques fraises à peine mûres. Il était heureux de tout, tant la joie inondait son âme ; il lui semblait que Jésus était entré avec lui dans la cabane et qu’ils étaient maintenant amis.
– Tu vois, je fais la cuisine pour le grand-père, disait-il en s’adressant à son Ami invisible. Il faut que j’aille chercher de l’eau à présent, mais je Te prie, ne T’en va pas avant mon retour, je T’aime tant !
Mais il lui semblait que Jésus était aussi venu avec lui à la source. – Je le sens là – et l’enfant mettait la main sur son cœur. Oh ! Que c’est beau !
Tout fut bientôt prêt, et Palko commença à soupirer après le retour du grand-père. C’est qu’il avait d’abord très faim, ensuite il se proposait de tout dire au grand-père, oui, tout, parce que lui aussi faisait des choses qui ne plaisaient sûrement pas au Seigneur Jésus. En fumant, il crachait, et c’était vilain !
Il jurait aussi quelquefois et faisait des imprécations, et Jésus l’avait défendu.
Il arriva enfin, seul et quelque peu ivre. Il était de mauvaise humeur, grondant à propos de tout. Il ne voulut point de soupe et se jeta tout habillé et endimanché sur sa paillasse, et quand Palko lui fit observer timidement qu’il froissait ses beaux habits, il lui lança une telle gifle qu’il en eut un long moment la joue rouge et endolorie.
– Il ne faut pas lui en vouloir, Seigneur Jésus, de ce qu’il jure si horriblement – priait l’enfant en chuchotant, il ne sait pas que Tu es ici, et il est ivre.
Quand Juriga se fut endormi, l’enfant put enfin sans crainte manger la soupe presque froide, et même s’il avait oublié le sel, elle lui parut exquise.
– Tu reviendras, Seigneur Jésus, disait-il à moitié endormi. Je suis si fatigué à présent qu’il me faut dormir mais j’aimerais mieux que Tu ne T’en ailles pas du tout.

6ème samedi

Chapitre 5

Le lendemain matin, le vieillard se réveilla un peu tard, la tête pesante et vide, le cœur lourd. En ouvrant les yeux, il aperçut d’abord le feu, avec Palko, assis à côté, les jambes croisées à la mode tzigane, le bras autour du cou de Dunaj. Les boucles blondes de l’enfant se mêlaient au pelage doux et blanc du chien. Leurs yeux contemplaient avec un égal plaisir le feu qui pétillait gaiement.
Le tout formait un si charmant tableau que le cœur du vieillard en fut attendri. Il se rappela tout à coup qu’il avait frappé Palko la veille, et pourquoi ? Qu’avait-il fait de mal, ce pauvre petit garçon ? Pourquoi m’enivrer ainsi ? Je n’avais pourtant pas bu grand-chose, mais ça m’est monté à la tête. C’est heureux que Lesina ne soit pas ici aujourd’hui ! S’il n’était pas parti hier, je serais remonté ici tout droit, en sortant de l’église ; mais, me trouvant seul, dès qu’on m’a appelé, j’ai cédé.
Le pauvre vieux se grattait la tête, fort ennuyé. Il aurait bien donné n’importe quoi pour ne pas être obligé d’adresser la parole à Palko ! Il se sentait honteux d’être rentré ivre et d’avoir frappé l’enfant. Qu’en aurait dit Razga ?
Mais il fallait parler ; il se décida donc à ouvrir la bouche.
– Fouille un peu mon manteau, Palko, et prends seulement pour toi le petit paquet que tu trouveras. On m’a invité hier à un dîner de noce et on m’a forcé à accepter ça.
L’enfant se lève d’un bond, salue joyeusement le grand-père et dénoue rapidement le mouchoir. Quels trésors il contenait : des friandises du pays, entre autres du biscuit à la cannelle et du gâteau.
– C’est tout pour moi, grand-père ? demande-t-il ravi et ses petites dents s’enfoncent déjà dans le biscuit.
– Tout, mon garçon, puisque je t’ai battu hier parce que j’avais bu. Cette vilaine eau-de-vie vous fait faire ce que vous ne voudriez pas. D’abord je ne voulais pas en boire, mais que faire quand on vous presse tant ?
– Voyez-vous, grand-père, dit l’enfant en hochant sa tête blonde, que vous m’ayez battu, ça ne me faisait pas grand-chose. Mais j’avais peur qu’Il s’en aille, Lui, Jésus, en vous entendant jurer ; et je ne sais pas s’Il peut rester là où les gens sont ivres.
Le vieillard regarda l’enfant d’un air abasourdi. Qu’est-ce qu’il disait-là ? De qui parlait-il ?
– Tu parles de Lesina ? Il n’est pas ici, il ne reviendra pas cette semaine. C’est vrai qu’il n’aime pas les gens ivres, ni le tapage, lui.
Sa toilette terminée, Juriga se mit à table pour déjeuner.
– Non, je ne parle pas de l’oncle Martin, reprit Palko. Vous n’avez jamais lu le saint livre qui décrit le Pays où le soleil ne se couche jamais ?
– Non, mon garçon, je n’ai jamais lu un livre de ce genre. Qui t’a dit qu’il en existait un ?
– Oui, il y en a un, répliqua Palko avec le geste de quelqu’un qui en sait long, et on y apprend tout ce qui concerne Jésus.
Sur quoi l’enfant se mit à raconter comment Jésus était né, comment un méchant homme avait voulu le tuer, et ce qu’Il avait fait ensuite, après son retour d’un pays lointain.
– Mais c’est l’Évangile de Jésus-Christ que tu racontes-là. Tu en sais plus long que moi qui suis âgé. Comment as-tu fait ? Palko se mettait en devoir de commencer son récit avec beaucoup de détails quand entra le bûcheron Vacek, ce qui fit taire le petit narrateur. Juriga et Vacek partirent pour la forêt pour s’attaquer à de nouveaux arbres. Ils étaient déjà à quelque distance quand Palko les rattrapa au pas de course.
– Que veux-tu, mon garçon ? demanda Juriga.
– Je vous en prie, grand-père, ses grands yeux bleus étaient suppliants et son regard limpide comme le lac quand le soleil s’y reflète, je vous en prie, ne retournez pas boire au lieu de travailler ! J’ai tellement peur que Jésus ne consente plus à rester avec nous si vous rentrez encore ivre et si vous jurez.
– Laisse-moi tranquille, toi ! répliqua rudement Juriga. Mais Palko était convaincu que le grand-père ne boirait pas, et son attente ne fut pas déçue.
Plusieurs jours s’écoulèrent sans qu’il ait l’occasion de raconter au grand-père comment il avait fait sa trouvaille. C’est que Juriga travaillait avec Vacek à abattre des arbres et à préparer du bois à sculpter. À son retour le soir, il était si fatigué qu’il ne pouvait rien faire d’autre que souper et se laisser tomber aussitôt sur son lit de feuilles.
Lesina ne revint que le samedi, et Palko lui trouva l’air tout triste. Il aurait bien voulu lui demander ce qu’il avait ; il savait ce que c’était que le chagrin depuis qu’il avait pleuré sur la mort de Jésus. Mais comme Lesina ne s’occupait jamais de lui, il n’osa pas le questionner.

Chapitre 6

Le temps manqua à Palko pour aller au Pays du soleil cette semaine-là. Le grand-père avait promis à la cure et au magasin du village que l’enfant y apporterait chaque jour des fraises et des champignons, et il lui fallait pas mal de temps pour remplir les deux cruches et pour faire le trajet de la montagne à la vallée.
À la cure il y avait des visites, la sœur de M. le curé avec son mari et ses enfants. Chaque fois on donnait à Palko un morceau de pain avec de la viande ou du gâteau, et, une fois qu’il était venu à midi, on le fit dîner comme il n’avait jamais dîné de sa vie. En le voyant mettre de côté un peu de viande pour son grand-père, la cuisinière en ajouta encore une belle tranche. Dunaj avait eu si bien part à ses largesses qu’il trouvait à peine son souffle en regagnant les hauteurs. Juriga vit avec plaisir que son garçon avait pensé à lui.
– Tu peux compter que je m’en souviendrai Palko, lui dit-il en recomptant l’argent des fraises. Je mettrai cet argent de côté pour toi. Fais seulement de belles cueillettes de petits fruits tant qu’il y en a. On pourra t’acheter des souliers et des bottes montantes pour l’hiver.

7ème samedi

Ainsi Palko continuait diligemment sa cueillette et faisait de bonnes affaires. Toutefois, il aurait bien volontiers renoncé à la bonne nourriture pour pouvoir aller plus souvent se pencher sur les pages sacrées. Ah ! Si seulement la grotte avait été moins loin ! Ou s’il avait eu le livre à la maison, il aurait bien su trouver un peu de temps. Mais puisqu’il n’était pas à lui, il n’osait pas l’emporter.
Aussi voyait-il avec d’autant plus de bonheur arriver le dimanche. Il avait découvert la veille un bon coin de fraises. Il y courut dès l’aube avec Dunaj qui poursuivait lièvres et lézards pendant que son ami cueillait les fraises. Mais pourquoi donc, se demandait-il, la même histoire se trouvait-elle racontée à nouveau dans le livre ? Pour qu’on y fasse plus attention, sans doute. D’ailleurs il y avait aussi des détails nouveaux, comme dans l’histoire du paralysé qu’on a dévalé par le toit aux pieds de Jésus pour qu’Il le guérisse. Les gens de là-bas ne voulaient pas accepter qu’Il lui pardonne ses péchés.
Qu’est-ce que c’est qu’un « péché » ? Hier, M. le curé avait expliqué aux fils de sa sœur que c’était un péché d’aller voler des fruits dans les jardins. Ce malade-là était peut-être allé voler des pommes et il était tombé d’un arbre ; voilà pourquoi il était malade, mais alors pourquoi est-ce Jésus qui lui donne son pardon ? Ce devait être celui qui avait été volé ? Si je fais quelque chose de mal, il faut alors aussi que Jésus me pardonne ? Sans doute, puisqu’il est écrit qu’Il a sur la terre le pouvoir de pardonner les péchés.
Interrompant alors un instant sa cueillette, Palko joignit les mains et leva les yeux vers le ciel radieux.
– J’ai déjà bien souvent péché, dit-il, et je ne T’ai encore jamais demandé pardon, Seigneur Jésus ! Puisque Tu en as le pouvoir, je T’en prie, pardonne-moi aussi ! Je Te remercie, ajouta-t-il au bout d’un moment, après s’être remis au travail, car Tu m’as réellement pardonné, même si j’ai déjà fait bien du mal. Auparavant je n’avais aucune idée de ce que j’étais méchant. N’ai-je pas cassé la canne de mon grand-père Razga pour qu’il ne puisse plus me battre ? J’ai volé à l’oncle son fouet, et à la tante des œufs. C’est vrai qu’ils m’ont bien puni pour ça, mais aussi c’était vraiment mal. Mais que peut bien signifier cette parole du Seigneur Jésus : « Les gens en bonne santé n’ont pas besoin du médecin » et « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs à la repentance » ? Qu’est-ce que c’est que la repentance ? Les gens qui venaient vers Jean montraient leur repentance en confessant leurs péchés. Chacun disait sans doute ce qu’il avait fait de mal, et alors Jésus lui pardonnait. Alors tous les gens qui sont sur la terre doivent tout dire à Jésus pour qu’il leur pardonne. Et ils le font sûrement. Et il n’y a que moi, pauvre enfant ignorant, qui n’en ai rien su, parce que je suis encore petit. Je m’en vais tout de suite demander au grand-père, aujourd’hui même, si Jésus lui a déjà tout pardonné.
Palko ne mit pas longtemps à remplir ses deux cruches de fraises et à faire une belle récolte de champignons.
– Viens, Dunaj, il faut nous dépêcher ! Laisse les oiseaux tranquilles ! Qui sait si ce n’est pas aussi un péché de les épouvanter ainsi ! Comme ils s’envolent éperdus, les pauvres petits ! Si c’était moi qui les effrayais ainsi, ce serait sûrement un péché. À toi qui n’es qu’un chien, on peut encore te le passer…
Peu ému de ce sermon, Dunaj poursuivit sa route en trottinant devant son petit camarade…

* * *

À la sortie de la forêt, ils furent rejoints par Vacek. Le village était déjà devant eux au pied des monts.
– Hé ! Où allez-vous, tous deux, de si bon matin ?
– Je vais porter des fraises à la cure, petit oncle.
– Brave garçon, va, tu auras bientôt gagné tes bottes.
– Et vous, petit oncle, où allez-vous ?
– Moi ? Je vais à confesse. Il y a longtemps que je n’y suis pas allé : il faut bien pourtant, de temps en temps, mettre en règle ses péchés.
– Vous avez raison ; et les yeux bleus de l’enfant rayonnaient ; – ainsi vous avez déjà réglé vos péchés ? Avez-vous aussi dit à Jésus tout ce que vous avez fait de mal, et alors Il vous a pardonné comme au paralysé de là-bas, n’est-ce pas ?
– Que veux-tu dire, mon garçon ? Je viens de te dire que je vais seulement à confesse.
– Qu’est-ce que c’est que ça, « à confesse »?
– Eh bien je vais à l’église, et le curé me donne l’absolution ; il me pardonne mes péchés.
– Le curé ? En a-t-il le droit et le pouvoir ?
– Quel drôle de garçon ! Comment puis-je le savoir, moi ? Je ne m’en inquiète pas. Je suis pécheur, et il convient d’aller à confesse deux ou trois fois par an ; j’espère que Dieu me fera grâce.
– Ainsi vous ne savez pas sûrement s’il a ce pouvoir ? Et alors, quand vous serez sorti de l’église, est-ce que vous saurez si vos péchés vous sont pardonnés ?
– Qui peut le savoir avant sa mort ? Quand nous serons morts, nous saurons à quoi nous en tenir.
– Savez-vous petit oncle, si vous alliez à Jésus, Il vous pardonnerait aussi certainement qu’à ce paralysé qu’on avait dévalé par le toit avec des cordes.
– Tu veux dire le Christ ? Mais, mon garçon, pour nous autres, simples gens ignorants, le curé est comme le Seigneur Dieu sur la terre. Il met tout en règle pour nous. Je n’ai qu’à m’adresser à lui.
– Est-ce que Dieu a aussi dit au curé : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-Le ! »?
– Que t’est-il arrivé, mon garçon ? Tu nous mets sens dessus dessous avec tes questions.
– Ne m’en voulez pas, oncle ! Et les yeux bleus et limpides de l’enfant fixèrent ceux de l’adulte. – Je vous assure, quand j’ai demandé aujourd’hui au Seigneur Jésus de me pardonner mes péchés, Il l’a fait. Si vous saviez comme je suis heureux ! Mais vous allez dans le haut du village, ainsi donc allez avec Dieu ! (Salutation Slovaque).
Quelques instants encore, Vacek suivit du regard le jeune garçon en hochant la tête. Comment ? Christ lui avait pardonné ses péchés ? Mais quels péchés ? Il n’en a pas encore commis, ce brave enfant. Si je pouvais avoir cette certitude ! C’est que notre Seigneur Dieu aurait bien quelque chose à me pardonner, à moi ; un homme comme moi L’a bien offensé quelquefois. Mais que peut-on savoir de certain sur ce sujet ? Nous allons à confesse parce que nos ancêtres l’ont fait avant nous ; et ça nous paraît convenable et à propos. Mais voilà ce garçon qui demande si le curé a les pouvoirs nécessaires pour nous donner l’absolution. Il l’affirme pourtant devant l’autel : « Moi, comme serviteur de Dieu, je vous déclare, en vertu de mes saintes fonctions, que vos péchés vous sont pardonnés ». Il faut bien qu’il en ait le droit, du moins de par l’Église. Quoi qu’il en soit, les choses sont ainsi, il faut croire qu’elles sont bien comme elles doivent être. Pourquoi me mettre en peine des propos d’un enfant ? En relevant la tête, Vacek reprit le chemin de l’église qui s’emplissait de fidèles, tous venus dans la même intention, mais ils n’en savaient pas plus que lui.

8ème samedi

Pendant ce temps Palko était arrivé à la cure ; trouvant la porte du fond du jardin ouverte, il en profita pour gagner du temps. Il rencontra ainsi M. le curé qui se promenait parmi les arbres fruitiers. Bien qu’encore jeune il avait les cheveux déjà grisonnants et le visage pâle et décharné.
Palko lui baisa la main, selon la recommandation du grand-père.
– Voilà les fraises promises, n’est-ce pas ? C’est hier soir que tu les as cueillies, je suppose.
– Non, Monsieur, elles sont toutes fraîches, je les ai cueillies ce matin. Je me suis levé avant le soleil.
– On fera de toi quelque chose, le travail ne t’effraie pas. Va les porter à la cuisine et fais-toi donner un bon déjeuner. Dis seulement que c’est moi qui l’ai commandé. Seulement laisse ton chien ici pour qu’il ne chasse pas mon chat à des kilomètres d’ici…
Ce jour-là, vraiment, tout réussissait royalement à Palko. D’abord il avait trouvé des fraises en masse, puis monsieur le curé avait été si gentil avec lui, enfin, on lui avait donné à la cuisine un déjeuner tel qu’il ne pourrait plus rien manger de la journée. On lui avait même fourré dans sa sacoche les restes du souper de la veille avec un morceau de pain. En outre, on lui avait bien payé ses fraises et ses champignons.
– Attends seulement, Dunaj, dit-il à son compagnon pour le consoler en revenant au jardin. Dès que nous serons sur la montagne, tu auras ton déjeuner. J’ai une bonne ration pour toi.
Et Dunaj flairait la sacoche, peu satisfait d’avoir été gardé au jardin par M. le curé.
– Eh bien, mon garçon, tu as déjeuné ?
– Oui Monsieur, je vous remercie beaucoup.
– Est-ce qu’on t’a payé ? Montre-moi combien on t’a donné. N’est-ce pas un peu beaucoup pour ces quelques fraises ?
Effrayé l’enfant regarda anxieusement le curé pour voir s’il parlait sérieusement ; mais sa physionomie était indéchiffrable.
– Je ne sais pas, répondit-il embarrassé. C’est le grand-père qui m’a dit de demander cela. Il y avait aussi des champignons.
– Alors cet argent est au grand-père ?
– Non, Monsieur, il est bien à moi. Le grand-père le met de côté pour m’acheter des souliers fourrés et des bottes. Si je pouvais gagner assez d’argent pour m’acheter une chemise neuve ( Il s’agit d’une chemise brodée à manches bouffantes, pièce essentielle du costume national Slovaque ), je serais bien content. Mais ça coûte sûrement très cher.
– C’est évident, répliqua M. le curé d’un ton impressionnant. Mais je vais t’aider à y arriver plus vite en te donnant un premier petit capital. Et quelques pièces de nickel vinrent s’ajouter aux sous de cuivre dans la petite bourse de Palko.
– Et puisque tu nous apportes toujours des fraises, je veux aussi te faire goûter de nos fruits.
Il donna deux poires à l’enfant. Dès qu’il en eut goûté, il la trouva si savoureuse qu’il se dit qu’il en porterait une au grand-père. Remerciant donc poliment, il fit deux pas pour partir. Mais soudain il se ravisa.
– Qu’y a-t-il mon garçon ? As-tu oublié quelque chose ? demanda le curé d’un ton bienveillant.
– Non Monsieur, mais vous êtes un curé, n’est-ce pas ? Et les gens viennent à confesse auprès de vous. Est-ce bien vrai que vous avez le pouvoir de pardonner les péchés ?
À cette question inattendue, M. le curé parut un peu interloqué.
– Aimerais-tu me confesser quelque chose, mon enfant ?
– Moi ? Pas du tout, et les yeux de l’enfant étaient rayonnants. Voyez-vous, j’ai fait comme les gens faisaient là-bas, au Jourdain ; j’ai tout confessé à Jésus, et Il m’a pardonné, Lui, j’en suis tout à fait sûr. C’est donc seulement pour les autres personnes que je voudrais savoir ce qui en est, parce qu’elles n’ont pas encore entendu dire que Jésus était prêt à leur pardonner aussi tous leurs péchés, si seulement elles venaient à Lui. Est-ce que vous pouvez leur pardonner, vous, Monsieur le curé ? En avez-vous le pouvoir ? Est-ce que Dieu vous a aussi dit : « C’est ici mon Fils bien-aimé, écoutez-Le ?»
La main sur la tête blonde de l’enfant, le curé sondait du regard ses yeux bleus si limpides. Grand ami du peuple, appartenant lui-même aux gens de condition modeste, il aimait surtout les enfants. Il répétait volontiers que les gens du peuple formaient le noyau de la nation et que les enfants en étaient l’avenir. En ce pauvre enfant de paysan il sentait palpiter une âme royale.
– Non, mon enfant, le bon Dieu ne m’a pas parlé ainsi, Il n’aurait pas pu le faire ; Jésus Christ seul est le Fils unique de Dieu. C’est Lui que nous devons écouter. Le pouvoir qu’Il possédait, je ne l’ai point. Je ne peux que promettre aux gens que le bon Dieu leur pardonnera leurs péchés s’ils sont décidés à faire beaucoup de bonnes œuvres.
– Ainsi le curé ne peut pas tout régler comme Dieu pour les gens ?
– Certainement pas ! Qui t’a dit pareille absurdité !
– C’est l’oncle Vacek. Mais à vous-même le bon Dieu va donc sûrement vous pardonner, si vous le Lui demandez puisque vous faites tant de bonnes œuvres. Vous m’avez donné à déjeuner, et même de l’argent pour une chemise. Vous obéissez, j’en suis sûr, au bon Dieu et au Seigneur Jésus.
– Voici la cloche, Palko, il me faut aller.
Déjà le curé se hâtait vers la maison. Il fit encore un signe amical à l’enfant qui prenait avec Dunaj le chemin de la montagne.
« Vous obéissez, j’en suis sûr, au Seigneur Jésus ».
Le curé officiait déjà qu’il entendait encore retentir ce mot au fond de son âme. C’est le soupir de mon cœur depuis ma jeunesse que cet enfant a exprimé là. J’ai beau faire du bien, beaucoup de bien, je sais pourtant que je ne T’obéis pas, ô Fils de Dieu ! Mes péchés ne sont pas pardonnés, et je sais que les malheureux que je confesserai aujourd’hui ne trouveront ni le pardon ni la paix. Et je dois pourtant agir ainsi comme fonctionnaire de l’Église. Où cet enfant a-t-il puisé cette certitude précise, cette confiance en Christ qui lui fait dire : « Il m’a pardonné »? Plongé dans ses méditations, le curé prit son bréviaire qui s’ouvrit précisément à ce passage de l’Évangile de Matthieu dans lequel l’ange dit à Joseph : « Tu l’appelleras du nom de Jésus, car c’est Lui qui sauvera son peuple de leurs péchés ». Ces mots s’emparèrent de lui avec une telle force qu’il en aurait presque oublié que ses paroissiens l’attendaient.
La rédemption, la délivrance du péché, voilà après quoi je soupire sans pouvoir l’obtenir ! Jésus-Christ l’a apportée au monde, mais comment faire pour aller à Lui ?
Tandis que le cœur tourmenté et l’esprit distrait, et comme absent, le curé Malina officiait dans l’Église, le petit Palko était plongé de nouveau dans sa lecture habituelle. Les heures passaient. Un orage se préparait. Le soleil éclairait encore un des flancs de la montagne, alors que déjà les éclairs brillaient et que le tonnerre grondait sur l’autre versant. Tandis que le soleil inondait encore de rayons le « Pays du soleil », Palko poursuivait sa captivante lecture.

9ème samedi

Sur le sentier solitaire quelqu’un s’avançait, la tête basse : c’était Lesina. Marchant d’un pas rapide, et tout en cherchant un abri contre la pluie qui s’annonçait, il accordait peu d’attention au paysage. Le nuage de tristesse qui assombrissait son front semblait plus noir que ceux qui s’amassaient à l’horizon.
C’était aussi par un jour d’orage qu’il avait, il y a bien des années, commis une faute qu’il ne pourrait jamais réparer, même par toute une vie irréprochable. Il ne pouvait pas en chasser le souvenir de son esprit ; il le poursuivait le jour à son travail, la nuit il l’empêchait de dormir. En ce moment même il était contraint d’y penser, et le roulement du tonnerre lui faisait l’effet d’un glas funèbre accompagnant au tombeau son trésor le plus précieux.
De larges gouttes commençaient à tomber, présage d’une forte averse. Lesina regarda de tous côtés pour essayer de trouver un abri protecteur, non pas pour sa personne accoutumée à la pluie, mais pour ses habits du dimanche. À vingt pas voici un rocher, peut-être y aurait-il moyen de s’y mettre à couvert. Il s’approche et se trouve soudain à l’entrée de la caverne, en présence d’un spectacle aussi charmant qu’inattendu qu’il contemple à la lueur des éclairs. Assis sur le sol, un bras autour du cou de Dunaj, Palko était là, plongé dans la lecture d’un livre placé devant lui sur un banc de rocher.
Lesina n’aimait guère ce garçon qu’il ne pouvait jamais voir sans un douloureux serrement de cœur. C’est qu’il avait jadis été responsable d’un petit garçon, et c’était par sa propre faute qu’il l’avait perdu. Il avait eu beau pleurer toutes les larmes de ses yeux, cela ne lui avait pas rendu son doux petit trésor… Appuyé au rocher, il ne pouvait détacher son regard de Palko.
« Tout juste grand comme son Mischko, si… hélas ! » Le cœur labouré, il se couvrit le visage de ses mains calleuses. Il se sentait pris d’un mystérieux attrait pour cet enfant ; il lui semblait qu’il devait le presser sur son cœur…
Un éclair resplendit soudain, suivi presque aussitôt d’un coup de tonnerre qui réveilla Dunaj. Levant la tête, dressant les oreilles, il flaira son maître et s’élança vers lui en agitant la queue.
– Oncle Lesina ! s’écria Palko en se redressant joyeux. Comment donc avez-vous fait pour venir ici ?
Quand l’orage gronde, on n’aime pas être seul. Aussi Palko avait-il oublié sa timidité.
– Je suis venu m’abriter ; mais vous deux, que faites-vous là ?
C’était bien la première fois que Lesina parlait amicalement à cet enfant.
– Je vais vous dire, petit oncle, mais d’abord approchez-vous un peu. Voilà ; ainsi vous serez bien au sec. Asseyez-vous ; voici mon banc, voici ma table.
– Cela ressemble bien à une chambre. Mais tu ne m’as pas encore dit ce que vous y faites. Et le grand-père qui te croit à la recherche des fraises et des champignons !
– C’est fait depuis longtemps, je suis de retour du village.
– Mais as-tu quelque chose à manger ?
– Oh ! Oui, on nous a donné un fameux déjeuner à la cure. Qu’en dis-tu, Dunaj ?
Dans son excitation et son contentement, le chien remuait la queue et se pourléchait les babines.
– Admettons. Mais il est maintenant quatre heures de l’après-midi. Pourquoi rester ici tout le jour au lieu de rentrer à la maison ?
– Je n’en ai pas eu le temps. Comme c’est dimanche, le grand-père n’a pas besoin de moi, et il faut que je me dépêche pour arriver le plus vite possible à la fin de ce saint livre. Quel tonnerre ! Autrefois j’avais une peur affreuse des orages, mais depuis que je sais que le Seigneur Jésus est toujours avec moi, je n’ai plus la moindre crainte… Paix, Dunaj ! C’est tout simplement comme si le bon Dieu nous parlait.
Lesina ne pouvait quitter Palko du regard. « Quel aimable enfant ! Je n’avais pas su le voir jusqu’à aujourd’hui ».
– Qu’as-tu là ? Montre-moi ça. Un Nouveau Testament ! D’où l’as-tu ? Vous ne l’aviez pas dans la cabane.
– Non, mais je vais tout vous raconter, depuis le commencement si vous désirez.
– Eh bien, je t’écoute.
S’asseyant à la mode tzigane avec Dunaj à ses côtés, Palko entama son récit que Lesina suivit avec le plus vif intérêt ; comme quoi il avait découvert à la fois le Pays du soleil et ce saint livre, et comme quoi il cherchait maintenant dans ce livre le chemin qui mène au vrai Pays du soleil.
Ouvrant le livre à la première page, Lesina en considéra longuement l’inscription.
– Qu’as-tu lu aujourd’hui ? interrompit-il.
– Un assez long bout, jusqu’à l’endroit où l’on raconte comment on L’a tellement torturé qu’Il en est mort.
Ensuite il y aura sans doute quelque chose de sa résurrection. J’aimerais arriver encore aujourd’hui à la fin de ce livre qui s’appelle l’Évangile de saint Marc.
– Dès que les nuages se seront suffisamment dissipés pour qu’on y voie je te lirai le reste. Ce n’est plus bien long, assura Lesina.
On aurait dit que le soleil avait entendu ces derniers mots, car un rayon perça les nuages, malgré la pluie qui tombait encore.
– Quel bonheur ! s’écria Palko. Tu vois, Dunaj, je te l’avais bien dit que nous saurions la fin.
Lesina ne put s’empêcher de sourire.
– Eh bien, puisqu’il fait jour de nouveau, assieds-toi et écoute-moi. Non, attends, – la pluie ne nous gênera pas, – mettons-nous à l’entrée de la porte.

10ème samedi

Les voici installés, Lesina dans un angle, Palko dans l’autre, et Dunaj entre eux, comme si sa présence était indispensable. À leurs pieds s’étendait le Pays du soleil, au-dessus de leurs têtes se croisaient les éclairs ; à l’occident le ciel étincelait ; à l’orient un splendide arc-en-ciel figurait la porte du ciel. L’ondée bienfaisante s’apaisait peu à peu. Des gouttelettes, vrais diamants suspendus aux herbes, brillaient par milliers sur la prairie, et Lesina lisait la description de cette merveilleuse matinée de Pâques où les trois femmes trouvèrent, non pas le cadavre de leur Maître bien-aimé, mais la lourde pierre roulée, le tombeau vide, et l’ange qui leur transmit ce glorieux message : Le Crucifié est vivant et va attendre les siens en Galilée. Il lut encore comment le Sauveur ressuscité apparut aux siens, d’abord à Marie de Magdala qu’Il envoya vers les disciples, mais ils ne la crurent point ; puis aux deux pèlerins, puis aux onze disciples, en leur reprochant de n’avoir pas cru ceux qui L’avaient vu ; comment ensuite Il leur ordonna d’aller par tout le monde pour prêcher l’Évangile, et ensuite, ah ! ensuite Lesina lut quelque chose qui émerveilla Palko : c’est que Jésus fut élevé au ciel où Il s’assit à la droite de Dieu.
Palko contempla le ciel. Cette fois enfin il savait où Jésus s’en était allé et pourquoi Il n’était plus sur la terre, bien qu’Il soit vivant. Il était là-haut, derrière cette belle porte. Là-haut, le Père céleste avait un trône glorieux, et Jésus y était assis à ses côtés.
– Cette fois, j’y suis, s’écria-t-il triomphant. C’est là-haut, derrière cette porte que se trouve le vrai Pays du soleil ; ceci n’en est en quelque sorte que la lisière, ou les abords, n’est-ce pas, petit oncle ?
– Lesina ne répondit rien, pourtant il pressentait que l’enfant avait raison. La Parole de Dieu ne lui était point étrangère. Il avait été le meilleur élève de l’école et le meilleur catéchumène. Il avait su où Jésus s’en était allé, seulement il n’y avait jamais porté attention. Christ lui était aussi indifférent et étranger qu’Il l’est pour des milliers et des milliers d’autres protestants qui savent tout ce qui Le concerne, mais qui ne pensent jamais à Lui, pendant toute leur vie.
– Ah ! soupirait Palko, si seulement je pouvais bientôt arriver au bout de mon livre ! Mais il faut le lire ligne après ligne, mot après mot, ça ne va pas vite, et je n’ose rien sauter ne sachant pas à quelle page se trouve décrit le chemin.
– « Je suis le chemin, et la vérité, et la vie », se rappela Lesina, et il prononça ces mots.
– Oui, j’ai lu ça, mais je ne sais pas ce qu’Il veut dire par là. Veut-Il dire qu’Il viendra me montrer le chemin et qu’Il me prendra par la main pour que je sois sûr de ne pas le manquer ?
– C’est bien possible. Mais pourtant, s’Il est si loin là-haut… Nous venons de lire qu’Il est assis à la droite de Dieu.
L’enfant leva des yeux effrayés vers cette belle porte des cieux. Elle était en effet si loin là-haut, au ciel, et lui ici-bas sur la terre ; à quelle distance devait être Jésus ?
– N’en croyez rien, petit oncle, s’écria-t-il tout à coup, le regard brillant. Il n’est pas seulement là-haut, n’avons-nous pas lu ce qu’Il promettait à ses disciples : « Voici Je suis avec vous jusqu’à l’achèvement du siècle » ! Sa demeure est bien là-haut, mais Il vit auprès de nous, et en ce moment même Il est ici avec nous !
– Avec nous ? Où donc ? rétorqua Lesina d’un ton incrédule.
– Ah ! Ne parlez pas ainsi petit oncle, je vous en supplie, fit doucement Palko. J’ai peur que ça Lui fasse de la peine. Vous avez vu comme Il a grondé ceux qui ne croyaient pas, « leur reprochant leur incrédulité ». Puisqu’Il l’a dit, je le crois. Puisque même le roi des lutins n’avait qu’à dire : « Du brouillard par-devant, du brouillard par-derrière » pour devenir aussitôt invisible, pourquoi Lui ne pourrait-Il pas le dire ? Moi, j’ai foi en Lui.
Dans le lointain retentit un roulement de tonnerre ; on aurait dit un amen solennel.
– Eh bien, veux-tu que nous poursuivions notre lecture pour arriver bientôt à la fin du livre ?
– Oh ! oui, cher oncle, je vous en prie ! Vous lisez si bien, si clairement que je comprends beaucoup mieux chaque mot.
Deux heures, trois heures s’écoulèrent ; ils s’en aperçurent à peine.
Quand enfin Lesina ferma le livre, il y avait longtemps que la pluie avait cessé, et déjà les chemins étaient secs.
Palko avait été de surprise en surprise. Quelles magnifiques histoires racontait l’Évangile de Luc dont les deux premiers n’avaient pas dit un mot ! La naissance de Jean, celle de Jésus, les anges apparaissant dans les champs aux bergers, et comment ceux-ci trouvèrent l’enfant dans la crèche. Palko en avait presque des larmes de joie, tellement c’était beau. Et puis comment à douze ans Jésus avait fait le pèlerinage à Jérusalem.
– Je ne m’étais jamais figuré qu’Il avait été un petit garçon comme moi, dit-il à Lesina. Il devait être sans doute très obéissant et devait savoir se faire aimer de chacun.
L’émerveillement de Palko agissait sur Lesina. Il lui semblait lire ces choses pour la première fois et son cœur en était tout réchauffé.
– Pourquoi laisser ce livre ici ? fit-il au moment de partir. Emportons-le. Nous en lirons tous les jours quelques pages et le grand-père en profitera aussi. Le dimanche tu pourras le prendre avec toi ici, et quand nous l’aurons fini nous le rapporterons.
Palko fut entièrement d’accord.
– Je n’avais pas osé emporter ce saint livre, disait-il en cheminant. Mais si vous croyez que le Sauveur n’en sera pas fâché, moi j’en serai très content.
Il était tard quand ils arrivèrent enfin à la cabane. Mais comme il était avec Lesina, Palko ne fut pas grondé. Le grand-père lui donna à souper, et fut tout réjoui à la vue de l’argent des fraises et de la superbe poire.
Cette nuit-là, Palko rêva qu’il voyait un beau petit garçon lui faire signe et l’appeler : « Suis-moi, lui disait-il, je vais te mener au Pays du soleil ». Après avoir gravi derrière son guide les flancs escarpés d’une montagne, il découvrit au sommet trois croix. Sur l’une d’elles, cloué par les mains et les pieds, le bel Enfant Lui-même. C’était Jésus. Palko se mit à pleurer si bruyamment que Lesina crut devoir le réveiller.
– Pourquoi pleures-tu ? Qu’as-tu ?
– Ah ! Petit oncle, ça a dû lui faire mal, horriblement mal ! Je n’ose pas y penser.
Il rêve, se dit Lesina.
– Ô mon Jésus, mon bon Jésus, mon bon Jésus, disait l’enfant à mi-voix, comment a-t-on pu Te faire tant souffrir ? Puisque Tu peux tout, je T’en prie, fais-moi comprendre pourquoi Ton Père céleste ne T’a pas délivré, Lui qui T’aimait tant !
Palko s’était depuis longtemps rendormi mais Lesina restait encore les yeux ouverts, tourmenté par ce qu’avait dit l’enfant. Oui, pourquoi Christ avait-Il dû souffrir et mourir ? Pourquoi Dieu l’avait-Il abandonné ? À la fin il se rappela l’inscription de la première page : « Lis avec attention ligne après ligne, il te montrera le chemin… »
Ne pourrait-il pas répondre aussi aux questions qui venaient malgré lui troubler son âme ?

* * *

11ème samedi

À partir de ce jour-là on lut chaque jour quelque fragment du saint livre dans la cabane de Juriga. On commença là où on en était resté ce certain dimanche, sacrifiant de bon cœur pour cette lecture l’heure qui suivait le repas de midi et qu’on avait jusqu’alors employée à faire une petite sieste.
Le vieux Juriga écoutait avec une vive admiration ce Lesina qui lisait presque aussi bien qu’un curé. Il parla à Vacek de ce livre découvert par Palko avec une étrange inscription sur la première page. Cela éveilla sa curiosité, il vint aussi écouter la lecture et n’y manqua plus dès lors. Au début, les deux vieux fumaient leur pipe, mais bientôt la Parole de Dieu remplit leur cœur d’un saint respect, si bien qu’ils cessèrent de fumer et se découvrirent même pour écouter la lecture. Sans doute, c’étaient de vieilles vérités qu’ils avaient connues jadis en partie, mais lues ainsi mot après mot, ligne après ligne, elles leur semblaient toutes nouvelles et d’un prix infini. Peut-être que si quelqu’un leur avait fait cadeau de ce volume, ils n’y auraient pas accordé le même intérêt ; mais dans le mystère de cette trouvaille, et dans la foi si vivante et convaincue de l’enfant, il y avait quelque chose qui les contraignait en quelque sorte à croire aussi. Leur travail achevé, Vacek et Juriga s’entretenaient encore des saintes vérités.
– Depuis que votre garçon m’a demandé si le curé a vraiment le droit de pardonner les péchés, je ne puis faire autrement que d’y penser. Il ne saurait être pour nous autres, simples paysans, le Seigneur Dieu, comme je me le figurais. Je sens bien que je ne suis pas pardonné, réconcilié avec Dieu, et je ne peux m’empêcher de me demander à quoi cela sert d’aller à confesse.
– Peut-être que nous découvrirons ce qu’il en est au moyen de ce livre, suggéra Juriga en inclinant d’un air pensif sa tête grise.
– Voyez-vous, oncle, quand Lesina nous a lu l’autre jour l’histoire du paralysé, j’aurais voulu être cet homme, pour qu’on m’apporte de même à Jésus et pour qu’Il me pardonne. J’irais bien jusqu’au bout du monde pour Le rencontrer.
Après la lecture du dixième chapitre, Palko demanda :
– Grand-père, le coin où je dors, c’est bien un peu ma maison et ma chambre, n’est-ce pas ?
– Sans doute, fit en riant le vieillard, c’est ton palais et le palais de Dunaj.
– Oh ! Merci ! répondit l’enfant tout joyeux, entièrement satisfait.
Mais le soir, à leur retour, les deux hommes ne furent pas peu surpris de découvrir ce que Palko avait fait de son palais. L’emplacement était soigneusement balayé, la paillasse bien rangée dans un angle ; dans l’autre angle, on voyait briller une cruche ébréchée pleine de fleurs fraîchement cueillies, tandis que des rameaux verts ornaient la porte comme à Pentecôte.
– Hé ! Hé ! Tu attends une visite, lui dit gentiment Lesina.
– Oui petit oncle, Il va venir demeurer avec nous puisque je L’ai reçu dans ma maison, comme Marthe.
Un sourire accueillit cette réponse. Toutefois le contraste était si choquant entre le désordre du reste de la cabane et la jolie petite chambre aménagée par Palko que les deux hommes se mirent aussi à faire du rangement, et que Juriga ordonna à Palko de balayer soigneusement toute la cabane.
Palko croyait avec une foi enfantine que le Seigneur était réellement venu. Il ne pouvait pas Le voir, mais il sentait Sa présence, et, en allant cueillir les fraises, les framboises et les champignons, ou en se rendant au village pour les vendre, il priait sans cesse : « Seigneur Jésus, viens avec moi, je ne peux pas aller sans Toi !»

Chapitre 7

Quelques semaines se sont encore écoulées. C’est dimanche. Lesina se prépare à retourner chez lui. Les camionneurs viendront demain chercher son bois. Mais il reviendra bientôt lui-même pour quelques semaines.
– Je préférerais ne pas m’en aller, disait-il, il fait si bon dans la paix de la montagne.
– Mon fils, répondit Juriga d’un air pensif, il me semble que c’est seulement depuis que nous lisons la Parole de Dieu qu’il fait si bon ici. N’as-tu pas dit que tu possèdes chez toi toute la Bible ? Tu pourrais nous l’apporter.
– Je veux bien ; personne ne s’en sert chez nous.
– Il n’y a que toi qui saches lire ?
– Ma mère sait à peine épeler.
– Et ta femme ? Il y a longtemps que Juriga avait envie de lui parler de sa femme et qu’il guettait une occasion. N’en as-tu point ? reprit-il, comme Lesina tardait à répondre.
– Oui, fit-il d’une voix qui laissait penser que la question avait touché un point douloureux.
Ils s’étaient installés dans la forêt. Lesina se prit la tête dans les mains.
– Est-ce qu’elle ne sait pas lire ? reprit Juriga. Vous autres jeunes gens, vous avez pourtant dû tous aller à l’école ; ce n’est plus comme de notre temps.
– Elle savait bien lire, répliqua-t-il tristement. Tout était silencieux dans la forêt. On aurait cru que toute la nature s’associait au deuil qui se lisait sur les traits du malheureux.
– Comment ? Elle savait lire ? Et elle ne sait plus ?
– Non elle ne sait plus, elle ne sait plus rien, hélas ! Oh ! Je vous en supplie, ne m’en demandez pas davantage ; c’est trop affreux…

12ème samedi

Juriga sentait qu’il disait vrai, et Lesina lui faisait bien pitié. Il l’aimait d’ailleurs comme un fils. Mais même s’ils avaient vécu ensemble pendant plusieurs semaines, le vieillard n’avait jamais deviné que son jeune ami lui cachait une si amère douleur.
– Vois-tu, mon fils, lui dit-il affectueusement, il est souvent bon de vider son cœur. Ton fardeau serait peut-être moins lourd si tu n’étais pas seul à le porter.
– Hélas ! Il n’y a aucun moyen d’alléger mon fardeau. Ce qui est fait ne peut être défait.
Il y eut une pause douloureuse que le vieillard interrompit :
– Où peut bien être mon garçon ?
– Palko ? Lesina semblait sortir d’un rêve pénible. Il y a un instant je l’ai vu prendre le chemin de son Pays du soleil, son Nouveau Testament à la main et Dunaj à ses trousses.
– Il ne pense plus qu’à une chose : l’Écriture sainte. C’est admirable comme il la saisit.
– C’est vrai, confirma Lesina, la tête encore dans les mains. Il me fait penser à cet enfant que le Seigneur Jésus donnait en exemple aux disciples. Il croit chaque mot des Écritures.
– Mais nous aussi, j’imagine.
– Hélas ; non, oncle, répondit le jeune homme en hochant la tête. Notre vie serait tout autre si nous croyions vraiment. Ainsi croyez-vous de toute votre âme que vos péchés vous sont pardonnés pour l’amour de Jésus-Christ ?
– Eh bien, voilà, – le vieux Paul se grattait la tête, – ça ne m’est pas bien clair, mon fils. Le Seigneur Dieu est saint, moi je suis pécheur ; cela m’est devenu clair depuis que ce saint livre est venu chez nous et que mon garçon est transformé. Lui du moins, il a cette foi.
– S’il le croit, oncle, c’est qu’il l’a réellement reçu, ce pardon.
– Et toi, mon fils ?
– Moi ? – Lesina baissa encore plus la tête. – Non, je n’ai pas le pardon de mes péchés ; ils pèsent sur mon âme comme si on avait roulé cette montagne sur ma poitrine. Ici, avec vous, cela va encore ; mais dès que je rentre chez moi et que j’ai sous les yeux les conséquences de mon péché, je dirais volontiers comme Job :
« Périsse le jour où je suis né !»
– Mais quel crime as-tu donc commis ? Toi, un si brave homme qu’on trouverait difficilement ton pareil ! Et Juriga lui serra la main avec sympathie.
– Ce que j’ai fait, oncle, ce que j’ai fait ? D’un geste impétueux, Lesina cacha de nouveau son visage dans ses mains. J’ai fait perdre la raison à ma femme !
– Mais que dis-tu, malheureux ? Comment est-ce arrivé ? Est-ce que tu ne l’aimais pas ? Est-ce que tu la battais, comme tant d’hommes le font ?
– Je la chérissais, au contraire, je n’avais rien au monde de plus cher, gémit Lesina. Elle était tout pour moi.
– Mais alors comment as-tu pu lui faire perdre la raison ?
– J’avais des soupçons jaloux ; je me figurais toujours qu’un autre voulait me la ravir. Je sais bien aujourd’hui qu’elle m’était fidèle et que son cœur m’appartenait tout entier. Mais dans ce temps-là je n’avais pas confiance en elle, et je ne supportais pas qu’elle parle aimablement avec quelqu’un. C’était une obsession maladive qui me dominait au point que je n’étais plus maître de moi, et il y avait encore des gens pour me pousser à bout… Ah ! Si au moins j’avais connu alors le Seigneur comme je le connais depuis que nous lisons les Écritures, j’aurais cherché le secours auprès de Lui. Tandis que ma mère allait demander conseil à toutes les vieilles femmes du pays… ; et je finis par m’adonner à la boisson… Lesina gémit encore, incapable de poursuivre.
– Puisque tu as commencé mon fils, va jusqu’au bout, dit le vieillard d’un ton encourageant ; cela te soulagera.
– Quand Dieu nous eut donné un fils, il y eut du mieux pendant quelque temps. Mais bientôt, même la présence de ce charmant petit garçon ne pouvait me tranquilliser. Chose incroyable, j’étais jaloux de mon enfant, jaloux de la tendresse que sa mère lui témoignait. Quand d’autres enfants venaient à mourir, j’étais près de souhaiter aussi sa mort pour qu’elle ne puisse plus lui faire de caresses.
Impossible de décrire à personne ce qui se passait en moi ! Je n’ignorais pas que le diable rôde autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer ; mais au lieu de le fuir, de fuir la tentation, je me livrais complètement à son pouvoir.
Quand nous lisions l’autre jour comment le Seigneur Jésus a guéri ce possédé, je reconnus bien que j’avais été aussi lié par une puissance satanique qui me poussait à la ruine.
Il ne m’est plus possible de dire exactement ce qui s’est passé. Je me rappelle seulement que pendant une semaine je ne cessais pas de boire ; alors, ivre comme je l’étais, j’ai dérobé l’enfant à sa mère et l’ai emporté Dieu sait où. Tout ce que je sais, c’est qu’on me retrouva bien loin dans la montagne, étendu sans connaissance, et que l’enfant avait disparu.
Je restai ainsi sans reprendre mes sens deux semaines, dans une cabane hospitalière. J’avais la fièvre, à ce qu’on m’a dit ensuite. Quand enfin, au bout de trois semaines, je pus me traîner jusque chez moi, et que, désespérée, ma femme me demanda où était l’enfant, je ne savais plus si je l’avais emmené, ni où je l’avais laissé.

13ème samedi

Ah ! Comme nous l’avons cherché ! Mais en vain… Ma femme et ma mère allèrent jusqu’à supposer que je l’avais tué, mais, de peur qu’on me mette en prison, elles dirent simplement que l’enfant s’était égaré. Comme j’avais été absent, personne ne soupçonna la vérité. Nous jouissions de l’estime générale, même si tout le monde savait que j’étais adonné à la boisson ; mais qui fait attention à cela, chez nous ?
Le coup fut trop rude pour ma femme ; quand elle vit qu’on ne retrouvait pas l’enfant, elle devint folle. Oh ! C’est affreux de la voir dans cet état, elle si jeune et si charmante encore ! Par moments, elle s’occupe de tout comme si elle était encore dans son bon sens ; puis soudain, elle s’enveloppe d’un châle et disparaît, courant à la recherche de son enfant. Plus d’une fois, de braves gens nous l’ont ramenée à bout de forces. Tout le monde me plaint pour mon malheureux sort, mais personne n’en connaît la vraie cause. Que de fois, la nuit, en la voyant errer dans la chambre et border le berceau vide, j’aurais voulu aller me livrer à la justice et me déclarer coupable ! Mais ma mère m’a retenu, suppliante, me demandant ce qu’il adviendrait d’elles si je me faisais enfermer. D’ailleurs cela ne me rendrait pas mon enfant, ni ne guérirait ma femme.
Voilà, je vous ai tout dit ; à présent vous savez avec qui vous avez partagé votre logis pendant des semaines. Libre à vous de me chasser.
– Mais que dis-tu là, mon fils ? Renvoyer un pauvre malheureux ?… Puis, essuyant ses larmes :
– Tu ne sais vraiment pas ce qui est advenu de l’enfant, ou comment tu l’as fait disparaître ?
– Ce qui a pu advenir de lui, je n’en ai aucune idée ; mais je suis parfaitement certain de n’avoir pas mis la main sur lui. Une sueur froide mouillait son front, il l’essuya.
– Pauvre ami, mais pourquoi donc l’avais-tu emmené ? Quelles étaient tes intentions ?
– Je n’en sais rien. Je vous ai déjà dit que j’étais ivre. Il n’y a qu’un détail dont je me rappelle, c’est que je lui ai donné un morceau de pain comme il pleurait dans la montagne. Il me semble le voir encore là, devant moi, si mignon, si bien habillé. Des larmes brillaient encore à ses joues qu’il me souriait déjà. J’avais la tête lourde, je dus m’étendre à terre. À partir de ce moment, je ne me souviens de rien. Puisqu’on ne l’a pas retrouvé, je suis presque obligé d’admettre qu’un sanglier l’aura dévoré…
Mais voici Vacek, parlons d’autre chose ; j’aimerais mieux qu’il ne me voie pas. Si je ne veux pas tomber dans les mains de la justice, il ne faut pas que je raconte cette histoire à tout le monde.
Et se levant prestement, Lesina disparut dans le fourré avant l’arrivée de Vacek.
De son côté, Juriga s’étendit de nouveau à terre, ferma les yeux. « Il dort » pensa Vacek qui approchait. En fait, Juriga n’avait aucune envie de converser, préoccupé qu’il était de l’histoire douloureuse de Lesina. Il le plaignait vivement et ne s’étonnait plus maintenant de l’air mélancolique de ce jeune homme. De quoi aurait-il pu se réjouir, le malheureux ! Ah ! Cette maudite habitude de boire, que de maux elle a déjà causés sur notre terre ! Pauvre, pauvre Lesina ! À son âge, quel fardeau qu’une pareille existence ! Son enfant est évidemment perdu pour toujours et il est peu probable que sa femme guérisse.
– Oncle, vous faites un mauvais rêve, – c’était Vacek qui lui posait la main sur l’épaule, – pour soupirer de cette façon.
– En effet, voisin, c’était un vilain rêve, répondit Juriga en se levant. Vous avez bien fait de me réveiller.
– Comment se fait-il que vous soyez seul ? Où sont Lesina et votre garçon ?
– Lesina vient de partir, et Palko est sans doute au « Pays du soleil » avec son livre.
– Ah ! N’allez pas lui en vouloir ! Il a toujours l’air d’être au Pays du soleil, même quand il est auprès de nous. Il me fait toujours l’effet d’être lui-même un petit rayon de soleil. Hier, comme il remontait du village, je fis route avec lui. Tout joyeux, il chantait une petite chanson. Mais tout à coup il aperçoit au bord de la route une fleur blanche. Il la contemple, il s’agenouille pour l’examiner de plus près.
– Que cherches-tu ? demandai-je. Il eut l’air un peu embarrassé !
– Oh ! Rien petit oncle, fit-il, je voulais seulement voir si peut-être on pouvait apercevoir quelque trace.
– Quelque trace ! De quoi ?
– Eh bien, de Lui !
Je compris aussitôt de qui il parlait.
– Crois-tu donc que le Sauveur soit encore sur la terre ? Ne sais-tu pas qu’Il est remonté au ciel, où Il s’est assis à la droite de Dieu ?
– Et vous, ne savez-vous pas, oncle, ce qu’Il nous a promis : « Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à l’achèvement du siècle ? » Je le sais et j’en suis sûr, Il est avec moi, Il marche devant moi. Nous l’avons lu : quand Il a fait sortir ses brebis, Il marche devant elles. Il est mon Berger, et je suis son agneau. Voilà comment je suis sûr qu’Il marche devant moi. J’aimerais tant savoir s’Il a donné un regard à cette petite fleur ; mais je le crois sûrement puisqu’Il aime les fleurs.
– Qu’en sais-tu ? demandai-je.
– Il doit bien les avoir aimées puisqu’Il dit que Salomon même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’une d’elles. Et ne nous a-t-Il pas ordonné de regarder les lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent ?
Voyez-vous, oncle, cet enfant me paraît trop bien doué pour être un simple bûcheron comme nous.
– D’accord, mon fils, mais qu’y faire ? Je veux bien partager de grand cœur mon dernier morceau de pain avec lui et lui enseigner tout ce que je sais, mais c’est tout ce que je peux faire.
– Je le sais. Quel dommage pour cet enfant ! Si seulement il était ici et nous racontait quelque chose ! Qui sait à qui il parle en ce moment ! Dès que quelqu’un passe, il l’entretient de ce qu’il a lu.

14ème samedi

Chapitre 8

Lesina ne s’était pas trompé en supposant Palko au Pays du soleil. Seulement ce jour-là il n’était pas assis sur son petit banc dans la caverne ; il allait et venait parmi les fleurs qui, par milliers, émaillaient la prairie. Ce n’était pas pour les cueillir, il se bornait à bavarder avec elles et avec les papillons qu’il rencontrait. Ensuite, il a pris un bain de pieds dans le ruisseau, plaisir peu envié de Dunaj qui n’aimait guère l’eau.
– Mais Dunaj, pourquoi abîmer les fleurs ? Est-ce pour qu’on les gâte qu’elles fleurissent ? Et les oiseaux, pourquoi toujours leur faire peur ? Regarde comme ils s’envolent éperdus ! Une autre fois je ne te prendrai pas avec moi !
N’aie pas peur, petit oiseau, il ne veut pas te faire de mal, disait-il à un pinson qui le considérait curieusement. Dunaj n’est pas méchant, il est seulement fier. Il ne sait pas que c’est un péché, parce qu’il n’est qu’un chien.
L’oiseau sembla fort bien comprendre, il s’envola tout joyeux et alla se percher sur son rameau.
– Mais c’est assez pour aujourd’hui, dit enfin l’enfant aux fleurs, aux oiseaux, aux papillons et aux scarabées. Laissez-moi lire tranquillement.
Même un prince n’aurait pu souhaiter un sofa plus moelleux et somptueux à la fois que celui sur lequel reposait la tête de Palko : c’était un roc capitonné d’une mousse épaisse couleur d’émeraude et encadré de buissons en fleurs, dont la verdure et les corolles rose pâle formaient comme une draperie aux tons harmonieux. De tous côtés, on ne voyait que des fleurs. Une brise légère les faisait onduler, gracieuses, et on aurait dit que, pour ne pas déranger le petit lecteur, elles n’osaient parler entre elles qu’à voix basse.
Ce jour-là il lui arriva de faire ce que certaines grandes personnes se permettent aussi parfois : quand la patience leur manque, elles regardent vite la fin du livre ou le feuillettent curieusement.
– Nous le lirons bien en entier avec l’oncle et le père, dit-il pour s’excuser, le coude sur la mousse, le menton dans la main ; je veux seulement vite donner un coup d’œil à la fin, j’y ai entrevu quelque chose de tellement beau.
« Et il me montra un fleuve d’eau vive, éclatant comme du cristal, sortant du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de sa place, et du fleuve, de çà et de là, était l’arbre de vie, portant douze fruits, rendant son fruit chaque mois ; et les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations. Et il n’y aura plus de malédiction ; et le trône de Dieu et de l’Agneau sera dans la cité ; et ses serviteurs le serviront, et ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts ».
– Oh ! Magnifique ! Voilà bien le vrai Pays du soleil, – mon petit cœur le sentait, – avec ce fleuve majestueux qui sort du royaume de Dieu et de l’Agneau !
Seulement qu’est-ce que c’est que cet agneau qui a un trône au ciel ? L’enfant lève les yeux au ciel. L’Agneau ? Ah ! « Voici l’Agneau de Dieu », c’était le nom donné à Jésus par Jean-Baptiste. C’est donc ainsi qu’Il s’appelle au ciel ! L’Agneau, l’Agneau de Dieu… Il y a aussi des arbres toujours en fleurs et qui portent des fruits. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Il n’y a point de malédiction ! » Ça signifie sûrement qu’on n’y trouve pas ceux qui prononcent des malédictions, conclut-il plein d’effroi. Il faudra que je dise tout de suite aux voisins de ne plus jurer. Ça fait déjà assez de peine au Seigneur Jésus d’avoir à les entendre ici-bas, sans qu’ils aillent encore Lui écorcher les oreilles là-haut ! Ensuite il est de nouveau question du trône de l’Agneau à propos de ses serviteurs. Oh ! Que j’aimerais Le servir, si seulement Il voulait me prendre à son service ! Oui, mais, réfléchit-il, j’ai souvent bien de la peine à me lever, même quand je sais que je dois aller chercher l’eau pour le grand-père ; et souvent aussi, quand je dois porter le bois, j’aime mieux m’amuser avec Dunaj. En prenant congé de moi, le grand-père Razga m’avait dit : « Mon petit, sers bien le grand-père Juriga, puisqu’il te prend pour l’amour de Dieu ; tâche de deviner ses moindres désirs pour les satisfaire. »
Oh Seigneur Jésus, je T’en prie, – et, les mains jointes, il regardait vers le ciel, – pardonne-moi de n’avoir pas mieux servi le grand-père. À présent je veux le servir autrement, pour apprendre et me former, pour que Tu puisses me prendre pour un de Tes serviteurs quand j’irai au Pays du soleil. J’aimerais tant aller jusqu’à Ton trône !
Puis l’enfant reprit sa lecture :
« Ils verront sa face, et son nom sera sur leurs fronts ». Je Le verrai donc aussi, fit-il avec un mouvement joyeux de la tête. Je me demande s’Il écrira aussi son nom sur mon front. Ce serait un bien grand honneur pour moi qui ne suis qu’un petit nigaud.
Palko ne se doutait pas qu’il faisait à haute voix ses remarques comme sa lecture, pas plus qu’il ne se doutait de la présence d’un nouveau venu, en dépit des aboiements joyeux de Dunaj. Aussi eut-il un sursaut en entendant tout à coup derrière lui :
– Pourquoi t’appelles-tu un petit nigaud, Palko ?
Il eut à peine levé les yeux qu’il se trouva debout, au comble de la surprise. C’est qu’il n’aurait jamais pensé, même en rêve, voir M. le curé dans son Pays du soleil.
– Mais comment vous trouvez-vous par là, Monsieur ?
– Est-ce que tu te figures que la montagne est tout entière à toi, et qu’il ne m’est pas permis d’aller respirer un peu de bon air hors du jardin de la cure ?
– Oh ! Non, je n’ai pas voulu dire cela, répondit l’enfant en rougissant. Mais c’est si loin, et c’est dimanche aujourd’hui. Qui donc fait le prêche aux gens à l’église ?
– Voyez un peu ce petit inquisiteur ! J’ai encore prêché ce matin, et maintenant, sur l’ordre du médecin je suis venu ici pour y passer quelques jours parce que je ne suis pas bien.
– Ici, sur la montagne ? Où demeurez-vous donc ?
– Chez le forestier.
– Ce n’est pas loin. Mais si je vous pose encore une question, vous ne m’en voudrez pas, s’il vous plaît !
L’enfant s’était installé aux pieds du curé qui avait pris sa place sur le rocher.
– Qui donc vous a parlé du Pays du soleil ?
– Du Pays du soleil ? fit le curé étonné. Est-ce le nom de ce vallon ?
– Oui, c’est-à-dire, je ne sais pas, répondit Palko un peu troublé. Comme il y a ici la porte des cieux, et derrière, le pays où le soleil ne se couche jamais, j’ai supposé que c’était le Pays du soleil.
– Ah ! C’est ici qu’est la porte des cieux ? Le prêtre contemplait les cimes neigeuses des montagnes et les vertes forêts. – C’est vrai que l’on respire ici quelque chose de la paix du ciel. Mais mon garçon, ce n’est pas de toi-même que tu as imaginé ce nom ? Sa main caressait le front pur de l’enfant. Tu dois avoir entendu parler d’un Pays du soleil.
– Eh bien, si vous le permettez, je vais tout vous raconter dit-il, les yeux rayonnants.
– Parfaitement, raconte-moi ça !

15ème samedi

Confortablement installé sur la mousse, et sans quitter l’enfant du regard, le curé apprit comment il avait été à la recherche du Pays du soleil du royaume des contes, comment il l’avait découvert en cet endroit, en même temps que le livre qui lui tenait tant à cœur, combien il avait déjà appris de choses au sujet du vrai Pays du soleil, et comment il avait vu dans l’orage la magnifique porte resplendir de ses sept couleurs, plus haut que les montagnes. Sans remarquer les larmes qui mouillaient les yeux du curé attendri, Palko raconta encore sa lecture de tout à l’heure, et comment il avait demandé au Seigneur Jésus de le prendre à son service.
– Laisse-moi voir ce livre ! Ne veux-tu pas le laisser ici dans la grotte ? Je pourrais y venir de temps en temps et lire comme toi, ligne après ligne. J’y chercherai avec toi le chemin de ce vrai Pays du soleil qui n’a besoin ni du soleil, ni de la lune, parce que l’Agneau en est la lampe.
L’enfant réfléchissait : un combat se livrait dans son cœur. Au bout d’un instant il redressa la tête d’un air décidé :
– Oui, Monsieur. L’oncle Lesina nous quitte demain, et moi je ne lis pas encore assez couramment pour pouvoir, comme lui, lire à haute voix pour d’autres ; et puis je peux venir lire ici moi-même. Et si vous y êtes justement vous lirez aussi pour moi, n’est-ce pas, Monsieur ?
– C’est entendu, et si tu veux, je t’en lirai tout de suite quelque chose. Montre-moi seulement d’abord cette grotte merveilleuse.
Ils se levèrent tous deux. Le curé avait peine à suivre son jeune guide. Ils furent bientôt arrivés.
– Que c’est beau, en effet ! fit le curé surpris. Tu as raison, on dirait une chambre, et c’est mieux qu’un banc, c’est un vrai canapé. Et quelles belles fleurs tu as apportées ! On voit que tu aimes ce qui est joli. L’hôte de Palko contemplait avec un plaisir évident son palais si bien balayé et orné de verdure et de fleurs.
– C’est qu’Il m’a promis, le Seigneur Jésus, de demeurer avec moi, alors je me suis dit qu’Il aura plus de plaisir si tout est agréable.
– Et tu crois vraiment qu’Il est toujours et partout avec toi, Palko ?
Le ton du curé était tout autre que celui de l’oncle Lesina ou du grand-père. Aussi Palko n’eut aucune peine à répondre à sa question.
– Oui, Monsieur, je suis sûr qu’Il est toujours avec moi, et maintenant aussi.
– Sancta simplicitas (Ô sainte simplicité !) soupira le curé en s’asseyant sur le banc de pierre, et, accoudé à la table, il demeura quelques instants immobile et comme en prière.
Palko, qui n’osait pas le déranger, se souvint tout à coup qu’il avait laissé dans le fourré voisin de belles framboises destinées au grand-père. Mais quand il raconterait à qui il les avait données, il s’en réjouirait certainement. Il avait aussi une cuiller de bois dont il se servait pour vider la grande cruche dans la petite. Il n’avait rien comme vaisselle, mais il avait remarqué près de là de larges feuilles qui pouvaient servir d’assiettes. Il alla chercher les deux cruches. Après avoir lavé la petite, il la remplit d’eau fraîche, l’autre était pleine de framboises parfumées. Ayant aussi rincé la cuillère, il l’essuya soigneusement ; après quoi il revint à la grotte, transporté de bonheur à la pensée de pouvoir héberger un hôte pareil.
Le curé lisait, Palko déposa doucement devant lui la grande feuille et la cuillère, et à côté la cruche.
Le curé leva la tête, et son pâle visage s’éclaira.
Il prit la main de l’enfant.
– Tu veux donc m’offrir quelque chose ?
– Oh ! Je vous en prie, servez-vous ! Vous m’avez si souvent donné à dîner ou à déjeuner ; j’aimerais bien aussi vous donner une fois ce que je peux avoir.
– Je te remercie bien cordialement. Et pour te faire voir que j’apprécie ton hospitalité, tiens, donne-moi un peu de ces belles framboises sur cette superbe assiette verte.
Quelle joie pour Palko ! Le curé se servit même une seconde fois, et goûta aussi son eau. Il avait tiré de sa poche un morceau de pain blanc, il le partagea avec Palko et même avec Dunaj.

16ème samedi

– Je t’avais promis de te lire quelque chose, dit-il ensuite ; assieds-toi, je n’ai plus beaucoup de temps. Reviendras-tu, demain ?
– Je ne pense pas. Il faudra que j’accompagne l’oncle Lesina pour l’aider à porter ses affaires.
– Dans ce cas, je vais emporter ton livre, et je te le rapporterai après-demain dans la matinée ou l’après-midi.
Puis le curé lut à Palko comment le Seigneur Jésus fut élevé au ciel, et comment les anges annoncèrent son retour ; mais Il promit d’envoyer auparavant le Saint Esprit.
– S’il vous plaît, Monsieur, qu’est-ce que c’est que le Saint Esprit ? demanda Palko en sortant de la grotte.
– C’est l’Esprit de notre Seigneur Jésus-Christ, répondit pensivement le curé. Tout chrétien doit l’avoir : car il est écrit dans ce livre : « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, celui-là n’est pas à Lui ».
– Alors vous l’avez, n’est-ce pas ? Le regard limpide de l’enfant se fixait sans aucune crainte sur le visage du prêtre.
– Vous lui appartenez, vous ?
À n’importe qui d’autre, le curé n’aurait pas hésité à répondre. N’avait-il pas été baptisé ? N’appartenait-il pas à l’Église catholique, l’unique dispensatrice du salut ? Le sceau de la prêtrise n’était-il pas imprimé sur sa tête ?
– Écoute-moi Palko, avant de répondre à cette question, j’aimerais encore consulter ce livre, pour mieux voir où j’en suis. Pendant quelques instants ils cheminèrent sans mot dire.
– À quoi penses-tu ? demanda tout à coup le curé à l’enfant en lui prenant la main.
– Que dois-je faire pour que le Seigneur Jésus me donne son Saint Esprit ? demanda-t-il anxieusement.
– Il est écrit dans ce livre que ceux qui ont cru reçoivent le Saint Esprit.
– Alors c’est vrai, j’en suis sûr. Il donnait à tous ceux qui s’adressaient à Lui ; à moi-même Il m’a toujours donné tout ce que je Lui ai demandé. Mais peut-on recevoir le Saint Esprit comme on reçoit le Seigneur Jésus ?
– Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire, Palko.
– Eh bien ! Marthe a reçu le Seigneur Jésus dans sa maison. Et moi, même si je ne Le vois pas, je L’ai aussi reçu chez nous dans la cabane, dans mon coin, et ici aussi dans la grotte, et je sais qu’Il est venu et qu’Il demeure avec moi.
Le curé s’arrêta, ferma les yeux comme ébloui. Puis au bout d’un moment il répondit comme se parlant à lui-même :
– Non, ce n’est pas dans ta maison seulement, c’est dans ton cœur qu’il te faut recevoir l’Esprit de Christ.
– Mais est-ce que cet Esprit peut s’introduire dans mon cœur ?
– Sans doute, mon enfant. Regarde le soleil comme il s’avance dans les cieux, si immense, si brillant, si majestueux ! Et maintenant considère cette goutte de rosée, si petite, si menue ! Et pourtant qu’y vois-tu, quand tu l’examines ?
– Le soleil. Elle l’a donc reçu, elle aussi, n’est-ce pas, Monsieur ?
– Eh oui, mon enfant. À présent, bonne nuit ! Et avant qu’il s’en rende compte, Palko était déjà seul.
Alors s’agenouillant avec gravité il dit tout bas :
– Seigneur Jésus, veuille me donner aussi ton Esprit, puisque Tu sais que je veux T’appartenir. Je veux le recevoir, Lui aussi, comme la goutte de rosée a reçu le soleil. Et à M. le curé aussi, donne-le lui, mais sans faute ! Amen.

Chapitre 9

Le lendemain matin, accompagné de Palko, Lesina quittait les montagnes, une lourde charge sur l’épaule. Palko lui portait ses vieux habits.
– Reviendrez-vous bientôt, oncle ?
– Je n’en sais rien, Palko, répondit-il ; puis, chassant ses idées noires : qu’est-ce que je pourrais bien te rapporter, pour te faire plaisir ?
– Oh ! Si ce n’est pas une trop grosse dépense pour vous, petit oncle, rapportez-moi je vous prie, un crayon et un carnet, où je puisse écrire quelque chose.
– Bon ! Je veux bien te rapporter cela ; tu m’as rendu assez de services. Le grand-père m’a remis ton argent pour que je te rapporte un costume ; j’y ajouterai moi-même un chapeau. Tu as déjà demandé des souliers neufs. Ainsi tu pourras aller à l’école cet hiver, et apprendre ce que tu ignores encore.
– Vous voulez m’acheter un chapeau ? Ça me fera bien plaisir ; il y a si longtemps que je porte le mien qu’il est tout troué. Oui, je coûte cher au grand-père ! Si seulement je savais mieux le lui rendre !
– Eh bien, quand tu seras grand, tu seras son soutien, et un précieux soutien. Et déjà maintenant tu lui rends bien des services. Il m’a dit que ses fils étaient en Amérique et que ses filles étaient aussi mariées au loin. Où sont donc tes parents ? Es-tu l’enfant d’un fils ou d’une fille du vieux Juriga ?
– Mes parents, petit oncle ? Le grand-père ne m’a recueilli que pour l’amour de Dieu parce que je n’avais plus personne. Mon grand-père s’appelait Razga ; il y a deux ans qu’il est mort. Nous étions venus à la montagne, il est tombé malade, et je suis resté chez le grand-père Juriga.
– Ainsi tu es orphelin ? Alors tu devrais venir chez nous, nous n’avons pas d’enfants ! Il tendait la main à l’enfant.
– Comment ? Vous n’avez pas d’enfants chez vous ?
– Non. Quel dommage que je n’aie pas pu parler au grand-père d’abord ! Mais voici l’oncle Vacek, il pourrait bien lui faire la commission.
L’enfant trouva d’abord l’offre des plus séduisantes. Aller voir une contrée toute nouvelle pour lui, de nouveaux horizons ! Mais tout à coup, secouant la tête :
– Que dirait le Seigneur Jésus si j’abandonnais ainsi le grand-père ? Qui lui porterait son eau ? Qui lui ferait sa soupe ? Non, oncle, que Dieu vous garde ! Mais revenez bientôt, vous allez nous manquer !
Et à moi donc ! se disait Lesina, ne me manquerait-il rien ? Mais il n’insista pas. Palko avait raison ! Il ne pouvait pas planter là Juriga.
– Il faut t’en retourner mon garçon, si tu ne veux pas que la nuit te surprenne ; je pourrai bien porter encore ce paquet. Mais Palko ne cédait pas.
– Votre charge est déjà assez lourde, oncle. Je pourrai courir pour rentrer.
– Oui, mais de nuit tu risques de manquer le chemin. Il n’y aura pas de lune ce soir.
– Oh ! Je suis sûr du chemin, j’y suis passé si souvent. Le grand-père Razga disait que les enfants trouvés à la montagne ne pouvaient jamais se perdre à la montagne.
– Eh bien, j’ai fini par vous rattraper ! C’était la voix de Vacek : donne-moi ton paquet, garçon, et pars au galop si tu veux arriver avant la nuit.
– Puisqu’il le faut, allez avec Dieu, oncle Lesina, et vous aussi, oncle ! Et il les quitta en leur serrant la main.
– Nos salutations au grand-père ! lui crièrent-ils encore, en voyant disparaître leur petit rayon de soleil.

17ème samedi

Chapitre 10

– C’est étrange, disait Vacek le lendemain à son vieil ami Juriga, ce Lesina est un homme particulier. À peine a-t-il prononcé une parole hier tout le long de la route. Il avait l’air accablé sous le poids de quelque chagrin.
Le pauvre homme a de quoi être accablé, se disait Juriga. Répondant à Vacek, il lui parla seulement des soucis que lui causait la maladie de sa femme.
– Dieu veuille bientôt la rétablir, et qu’il puisse aussi bientôt nous revenir ! Il va beaucoup nous manquer.
Il ne se trompait pas. La cabane leur paraissait bien vide sans Lesina, d’autant plus que Palko était aussi absent. Le forestier l’avait fait demander pour rendre des services à M. le curé et l’accompagner dans ses promenades. Comme guide, en effet, il n’avait pas son pareil dans ces montagnes.
– Il faut le laisser venir, avait insisté le garde envoyé par le forestier. M. le curé saura vous récompenser. Et puis il aime beaucoup les enfants, et Palko sera très heureux là.
Juriga se demandait ce qu’en dirait Palko, et il fut surpris de voir la gaîté de l’enfant que cette nouvelle fit sauter de joie.
– C’est un si bon monsieur, disait-il au grand-père, et je l’aime énormément.
Jamais Palko n’avait rêvé une existence telle que celle qui commença alors pour lui.
Il couchait sur un canapé, dans la chambre même de M. Malina. Et comme il faisait beau là-bas ! Le matin, après avoir pris une bonne ration de lait, on partait les poches remplies de provisions, grâce aux bons soins de Madame. Palko faisait passer M. le curé par de sombres gorges, ou bien il lui faisait enjamber des ruisseaux ou escalader des rocs ; mais l’excellent homme ne s’en plaignait pas. Il collectionnait les plantes, les fleurs, les mousses, et appréciait que son petit guide lui fasse découvrir les endroits les plus pittoresques.
Quand il était fatigué, il s’étendait sur une couverture de voyage que portait Palko ; puis il lui apprenait les noms des plantes et bien d’autres choses utiles.
Lorsqu’il put constater que l’enfant savait lire convenablement, il se mit à lui apprendre à écrire et à calculer. Et Palko trouvait l’étude plus facile qu’à l’école.
Parfois il arrivait à M. le curé de faire une sieste ; Palko en profitait pour aller cueillir des champignons ; il n’aimait pas rentrer sans rapporter quelque chose à Madame.
Par bonheur, Dunaj n’était pas reparti avec l’oncle Lesina.
– Je te le laisse, avait-il dit, il te manquerait trop je crois.
De sorte que Dunaj les accompagnait. Il arrivait chaque matin, ne restant pas la nuit chez le forestier à cause des autres chiens qu’il ne pouvait pas supporter. M. le curé assurait qu’en cela les chiens ressemblaient à bien des gens. Il aimait d’ailleurs Dunaj, et riait de bon cœur en le voyant arriver souvent tout crotté le matin déjà, avec une ponctualité étonnante.
Pour Palko, les meilleurs moments étaient ceux où M. le curé tirait de sa poche son Nouveau Testament et faisait une lecture. Il y avait, il est vrai, bien des choses que l’enfant ne pouvait comprendre. Mais il écouta avec grand plaisir l’histoire des apôtres. Ils n’auraient certainement pas pu faire pareils miracles si le Saint Esprit n’avait pas été sur la terre. Ensuite venait une lettre intitulée aux Romains. Cette fois Palko n’y comprit à peu près rien, tandis que M. le curé, au contraire, ne pouvait s’en rassasier. Il la lisait, la relisait, et restait plongé dans des méditations sans fin, surtout quand il arriva à ces mots : « Mais Dieu met en évidence Son amour à Lui envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, Christ est mort pour nous ».
– Oh ! Monsieur, j’aimerais bien comprendre cela ; ça me semble si bon !
– Tu as raison, mon enfant ; c’est bien ce qu’il peut y avoir de meilleur : « Christ est mort pour nous !»
– Pour nous ? Mais comment ? Je croyais qu’Il était mort parce que les méchants Juifs l’avaient crucifié. Comment donc est-ce pour nous qu’Il est mort, et pourquoi ?
Ouvrant alors l’Évangile de Jean, le curé relut ce qui est dit de Moïse et du serpent, et raconta à Palko ce qui arriva aux Israélites lorsqu’ils sortirent d’Égypte.
Comme en route ils avaient été très méchants, des serpents les mordirent et les firent périr, c’était affreux… Mais dès que les malheureux qui avaient été mordus regardaient le serpent d’airain avec foi en Dieu, ils étaient guéris.
Ces serpents brûlants, expliquait le curé, nous amènent à prendre conscience de nos péchés. Et de même que ce serpent fut élevé sur une perche là-bas au désert, de même il fallut que le Fils de Dieu soit élevé sur la croix à cause de nos péchés.
Comme Palko avait de la peine à bien comprendre, il lui raconta comment les enfants d’Israël habitaient l’Égypte, comment Dieu envoya Moïse pour les en faire sortir ; comment Pharaon, ce méchant, refusa de les laisser partir ; comment Dieu, alors irrité, ordonna à son ange de tuer tous les premiers-nés des Égyptiens, depuis le premier-né de Pharaon jusqu’à celui du dernier des mendiants. Il aurait dû aussi tuer tous les premiers-nés des Israélites ; mais l’Éternel avait commandé d’immoler un agneau sans défaut dans chaque famille israélite et de faire une marque à la porte avec son sang, pour que l’ange passe sans faire aucun mal partout où il verrait la tache de sang.
– Tu comprends, Palko, nous aussi nous aurions dû périr à cause de nos péchés, et Satan ne nous aurait pas non plus laissés échapper. Mais c’est ici que Dieu a prouvé Son amour pour nous, car, lorsque nous étions pécheurs, Christ est mort pour nous. Il a subi la mort à notre place ; c’est ainsi qu’il est l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde.
Palko cacha son visage dans ses mains :
– Ô Seigneur Jésus, s’écria-t-il tout en larmes, mon bon cher Seigneur Jésus, cette fois je comprends pourquoi Ton Père céleste ne T’a pas exaucé quand Tu Lui as demandé pourquoi Il ne Te délivrait pas ; c’est que Tu devais mourir pour mes péchés, comme l’agneau là-bas pour les Juifs. Voilà pourquoi Tu as maintenant le pouvoir de pardonner aux hommes leurs péchés ; c’est nous qui sommes la cause de Ta mort.
L’enfant cessa de parler ; il s’était jeté dans l’herbe le visage contre terre, sans plus faire attention à son bienveillant ami. Lorsqu’il se releva, il était seul. À la place qu’avait occupée le curé se trouvait le livre encore ouvert, avec des gouttes de rosée sur la page.

18ème samedi

À partir de ce jour, M. le curé parut encore plus absorbé dans ses méditations ; il priait beaucoup. Palko aimait le voir prier ainsi tantôt dans la montagne, tantôt chez lui. La nuit, s’il lui arrivait de s’éveiller, il le voyait souvent à genoux devant une petite croix de bois.
Alors, Palko s’entretenait aussi avec son Sauveur, ce qui lui faisait toujours tellement de bien.
Le samedi, à la fin de la seconde semaine, Palko entendit la femme du forestier dire à son mari :
– Bien loin de se remettre, M. le curé a chaque jour plus mauvaise mine. Il a l’air écrasé par quelque souci. Il compte prêcher demain, mais il ferait mieux d’y renoncer.
– Vois-tu, ma chère, il ne peut pas plus se passer de son prêche que moi de mon fusil et toi de ta casserole. À sa place, il y en a bien qui ne se feraient pas tant de mauvais sang ; mais il est si consciencieux, lui.
Une fois dans la forêt avec le curé, Palko lui demanda à brûle-pourpoint :
– Est-ce vrai, Monsieur, que vous avez tant de soucis ?
– Qui t’a dit ça, mon enfant ?
– On en a parlé chez le forestier. Madame est inquiète de vous voir si pâle ; elle vous croit malade.
– Elle ne se trompe pas, mon enfant ; je suis très gravement atteint, et d’un mal sans remède ici-bas.
– Pas même pour le Seigneur Jésus ? dit l’enfant plein d’effroi en saisissant de ses petites mains brunies la main pâle du curé.
– Pas même pour le Seigneur Jésus ! répéta le curé, regardant les yeux pleins de sympathie et d’inquiétude de son petit ami. Sans doute, Il pourrait, Lui, mais…
– Oh ! Alors, il faut Le prier. Vous vous rappelez comment Il les guérissait tous, même le paralysé qui, pourtant, ne le Lui avait pas demandé lui-même. Si nous Le priions tout de suite ?
– Tu voudrais m’aider à prier ?
– Oh ! Oui, comme les messagers du centurion de Capernaüm qui disaient : « Il mérite que Tu lui accordes cela ».
– Non, pas ainsi, Palko, je ne mérite rien de Sa grâce.
– Ah ! Que pourrais-je donc faire pour vous ?… Si vous Le priiez alors comme cet homme qui se tenait debout près de la porte du temple, à distance, vous vous rappelez, et qu’un autre regardait avec dédain en s’admirant lui-même ?
– Tu as raison, mon enfant ; cette prière du collecteur d’impôts est la seule qui me convienne. (La prière du collecteur d’impôts était celle-ci : ô Dieu, soit apaisé envers moi, pécheur !)
Le curé ne dit plus rien, et ce matin-là ils rentrèrent de bonne heure chez le forestier.
L’après-midi, Palko devait accompagner son maître à la cure et y passer la nuit puis il irait le dimanche chez le grand-père.
« Mais avec mes vieux habits tout défraîchis, comment pourrais-je aller avec lui au village ?» se demandait Palko non sans souci. « Si seulement j’avais déjà mon costume neuf et mon chapeau neuf !»
Il fit part de sa peine à la femme du forestier, tout en lavant pour elle la vaisselle à la cuisine, après le dîner, comme d’habitude.
– Sois tranquille, Palko ; j’y ai déjà pensé et je t’ai arrangé à ta taille un costume de mon garçon, pour te récompenser d’avoir si bien servi M. le curé et de m’avoir aussi rendu bien des services.
Elle lui donna en effet une belle chemise blanche comme la neige et un pantalon bleu ; à son insu elle lui avait lavé sa jaquette, ce qui l’avait bien un peu rétrécie, mais il se la jeta seulement sur les épaules. C’est à peine s’il se reconnut quand il se contempla dans le ruisseau. Il avait raccommodé lui-même ses souliers, les avait soigneusement cirés en même temps que ceux du curé, et y avait mis des lacets neufs qu’on lui avait donnés. Aussi son petit cœur était-il débordant de bonheur, quand il se mit en route avec son petit paquet. Son maître, d’ailleurs, partageait sa joie.
– Que Dieu vous garde, et grand merci ! cria-t-il encore de loin à la femme du forestier qui les regardait s’éloigner.
– Prends le chemin le plus direct Palko, comme quand tu viens avec Dunaj, dit au bout d’un instant M. le curé.
– Nous serons ainsi bientôt au village, même si vous ne pouvez pas marcher aussi vite que moi ! répondit l’enfant gaiement. Mais ne craignez rien, le chemin est bon. Autrement je ne vous y ferais pas passer, parce que le forestier m’a bien recommandé de ne pas vous mener par des chemins impossibles.
– Ah ! S’il savait par quels passages dangereux j’ai dû grimper pour te suivre ! répondit le curé en riant. Mais n’aie pas peur, je ne te trahirai pas. C’est dans les pires coins que croissent les plus belles fleurs. Si tu me racontais encore quelque chose avant d’arriver au village, comme le jour où je t’ai déniché dans ton Pays du soleil. Dis-moi quelque chose de ta famille.
Tout heureux de voir M. le curé moins mélancolique, Palko s’empressa de lui raconter comment, il y avait de cela deux ans, il était venu dans ces montagnes avec le grand-père Razga, et comment ce dernier, étant tombé malade, s’en était allé mourir chez lui après l’avoir remis au grand-père Juriga pour qu’il prenne soin de lui pour l’amour de Dieu.
Le curé ayant exprimé son étonnement de ce que les parents de Palko aient consenti à cet arrangement, l’enfant lui raconta comment la petite mère Anna l’avait trouvé dans la forêt et avait fini par le garder, personne ne venant le réclamer.
Le curé écoutait ce récit avec le plus vif intérêt.
– Et si le grand-père Juriga venait à mourir, que ferais-tu ? Où irais-tu ?
L’enfant s’arrêta court, regardant avec effarement de tous côtés, pris par surprise et presque effrayé.
– Je suppose que le Seigneur Jésus viendrait encore à mon aide, puisqu’Il a déjà envoyé à mon secours la petite mère Anna quand j’étais perdu. Et quand elle est morte, Il m’a donné au grand-père Razga, et quand il est mort à son tour, au grand-père Juriga. La cabane de la montagne ne sera à nous que jusqu’à la mort du grand-père, et sa chaumière du village – je vous la montrerai quand nous y passerons – appartient à ses enfants. Ainsi, je ne pourrai pas y rester. Mais comme je suis déjà un peu grand, il y aurait bien quelqu’un qui consentirait à me prendre à son service. Si vous, par exemple, Monsieur, vous aviez besoin d’un petit berger, c’est bien chez vous que j’aimerais le mieux aller.
– Chez moi ? C’est une bonne idée. Si ton grand-père vient à mourir avant moi, ne va chez personne d’autre que chez moi. Promets-le-moi.
Tout heureux, Palko mit sa petite main dans la main fine du curé, en signe d’alliance.

19ème samedi

L’entretien fut interrompu par l’arrivée de quelques femmes qui firent route avec eux jusqu’à la cure. Là, Palko fit un bon souper, et le curé le prit de nouveau dans sa chambre pour la nuit.
Ils purent aussi prendre tous deux un bon bain chaud qui leur fit grand bien après leur longue marche.
L’enfant tombait de sommeil ; à peine put-il faire sa prière. Il sentit seulement encore que le curé bordait son lit, lui donnait sur le front une caresse, un baiser… et le voilà profondément endormi !
Réveillé comme d’habitude avec le soleil, Palko s’assit sur son lit, se demandant où il était. Il allait se lever sans bruit et s’habiller quand il aperçut, assis près de la fenêtre, le curé tout habillé, le saint Livre sur les genoux. Il ne lisait pas toutefois ; les yeux fermés, il souriait comme dans l’extase d’un beau rêve ; son visage, d’ordinaire si pâle, était illuminé des feux de l’aurore. L’enfant se glissa tout doucement hors de la chambre pour aller se laver à la fontaine ; après s’être essuyé et s’être brossé les cheveux, il revint sur la pointe des pieds.
Toujours assis à la même place, le curé avait ouvert les yeux et contemplait le lever du soleil.
L’enfant s’approcha furtivement, et, d’un geste inconscient, s’agenouilla à ses pieds.
– Déjà levé, Palko ? dit le curé en lui posant la main sur la tête.
– C’est le matin.
– En effet, un magnifique dimanche matin, comme celui où Marie vit le Ressuscité.
– Vous n’êtes pas triste, ce matin, n’est-ce pas, Monsieur ?
– Non mon enfant, aujourd’hui je suis très, très heureux. Je puis bien te le dire, à toi ; tu me comprendras et tu te réjouiras avec moi. J’ai trouvé à mon tour, cette nuit, le chemin du Pays du soleil. Je peux enfin répondre à la question que tu m’as posée une fois. Comme Marthe, j’ai reçu le Seigneur, comme la goutte de rosée reçoit le soleil. Remercie avec moi le Seigneur de ce qu’Il m’a pardonné et m’a accepté. Mais il faut à présent que je me repose un peu ; je n’ai pas dormi de toute la nuit. Mais qu’importe, c’était la plus belle nuit de ma vie. Après qu’ils eurent prié ensemble, le curé se coucha tout habillé sur le canapé. Palko lui apporta un oreiller et lui dit avec sollicitude :
– Reposez-vous à fond, sinon vous ne pourrez pas faire votre prêche.
– Mon prêche ? répliqua le curé en serrant l’enfant sur son cœur. Je prêcherai aujourd’hui comme je ne l’ai encore jamais fait : pour la première fois de ma vie je parlerai en témoin de Jésus.
Dès que son maître se fut endormit, Palko se glissa sans bruit hors de la chambre. Il voulait s’en aller sans déjeuner. Mais la vieille servante l’aperçut et ne le laissa partir qu’après lui avoir donné un morceau de pain et une tasse de lait. Il avait hâte de revoir son grand-père, qu’il n’avait aperçu que deux fois dans ces quinze jours, une fois chez lui, l’autre fois dans la forêt.
– Tu me manques beaucoup, lui avait-il dit ; mais fais seulement bien ton service : qui sait quel avantage tu en retireras un jour !

Chapitre 11

Entre-temps, il était arrivé à la cabane un événement inouï ; le vieux Paul avait reçu une lettre, non pas de ses enfants d’Amérique, mais de Lesina. Heureusement qu’il avait déjà parlé à Vacek de la pauvre femme de Lesina, car ce fut lui qui lut la lettre, et il y était question d’elle. Il dut encore expliquer qu’elle était malade de la tête, Lesina ayant écrit ce qui suit :
« J’ai trouvé ma femme assez bien portante. Mais ma mère dit qu’il ne faut plus que je m’absente parce que la vie devient alors intenable pour elle. Je suis pourtant bien obligé de retourner à la montagne ; comme vous le savez, j’ai besoin de faire des économies. Je pense donc prendre ma femme avec moi et je viens vous prier instamment de nous laisser alors un peu votre petit garçon. Il est si gentil qu’elle aura sûrement du plaisir à l’avoir auprès d’elle. Il devrait alors lui tenir compagnie dehors comme dedans et éviter de la laisser seule. Je vous paierai ses services, mais, de grâce ne refusez pas cette faveur à deux malheureux.
« Palko nous cédera sa petite chambre et partagera de nouveau votre paillasse. Ma femme fera la cuisine pour nous tous ainsi que les autres travaux du ménage. Si Palko peut rester auprès d’elle, ce sera pour moi comme si le Seigneur Jésus m’avait envoyé Lui-même un ange gardien pour elle. En lisant hier dans le prophète Ésaïe ces mots : « Et un petit enfant les conduira », il me semblait voir Palko. N’est-il pas le petit enfant qui nous conduit à Dieu ? Ah ! Si nous savions croire comme lui !
Tout en lisant, Vacek s’essuya les yeux plus d’une fois.
– Oui, c’est bien ça : « Un petit enfant les conduira ».

20ème samedi

Juriga fut tout heureux de pouvoir rendre un service à Lesina. Ce n’était pas la place qui manquait, elle n’avait qu’à venir, la pauvre, et que notre miséricordieux Sauveur donne à Palko de lui faire du bien !
Mais qu’aurait dit Palko s’il avait su ce qui l’attendait à son arrivée ? Il se serait attendu à tout sauf à s’entendre dire qu’il ne pourrait pas retourner vers son cher maître.
Quand le grand-père refusa absolument de le laisser repartir le lundi matin, il sentit alors combien il lui était attaché. L’oncle Lesina devait arriver dans l’après-midi avec sa femme. Lui, Palko, aurait à prendre soin d’elle pendant que le grand-père et l’oncle seraient au travail ; il se tiendrait auprès d’elle dans la cabane pour lui rendre toute espèce de services, et il l’accompagnerait au cas où elle irait chercher des champignons.
Il eut beau supplier, expliquer que M. le curé avait besoin de lui, qu’il était malade, qu’il ne retournerait sans doute que pour quelques jours chez le forestier et qu’il lui fallait un guide… le grand-père ne voulut rien entendre !
– Laisse-moi tranquille avec ton curé ! s’écria-t-il irrité. Il n’est qu’un étranger, un catholique, tandis que Lesina est des nôtres ; c’est notre premier devoir de lui venir en aide. Toi qui dis toujours que le Sauveur reste avec toi et entend tout ce que tu dis, je ne sais trop ce qu’Il va penser de toi si tu ne veux rien faire pour un homme qui est dans la peine. Tu iras lundi matin chez le forestier pour prendre congé, et pas un mot de plus !
Palko prit la cruche et s’en fut à la source. Mais arrivé là, il se jeta à terre pour pleurer et sangloter comme si son cœur allait se briser. Après quoi, s’accoudant, le menton dans les mains, il monologua :
– Est-ce bien mon devoir d’être au service de tout le monde ? L’oncle n’avait qu’à laisser sa femme à la maison. Pourquoi donc fallait-il l’amener ? Maintenant, je ne pourrai plus du tout Te recevoir chez moi, Seigneur Jésus. Marthe non plus n’aurait pas pu si on lui avait pris sa maison. On me prend ma petite chambre pour l’oncle et la tante et je dois retourner vers le grand-père ! Oh ! Non, impossible, j’aime encore mieux dormir à la belle étoile avec Dunaj ! Et le grand-père dit que M. le curé est pour moi un étranger ! Ce n’est pas vrai. Et l’oncle Lesina nous est-il parent ? Pas le moins du monde ; seulement il demeure avec nous et va au bois avec grand-père. Mais le grand-père n’est pas non plus mon grand-père ; tous ces gens sont pour moi des étrangers…
Et des larmes amères de couler de plus belle…
– Mais mon garçon, que fais-tu donc là ? demanda tout à coup le grand-père.
– C’est que je ne suis pas du tout à vous, répondit Palko, nullement à court d’arguments ; c’est que je n’ai personne, rien que des étrangers, fit-il en sanglotant.
Le cœur de Juriga s’attendrit.
– Écoute-moi, lui dit-il avec bonté ; assieds-toi là, je veux te dire quelque chose.
Ces quelques mots d’affection suffirent pour apaiser la tempête levée dans ce cœur bouleversé. L’enfant s’assit et le vieillard poursuivit :
– Pourquoi te désoler pareillement de ce que je ne te laisse pas retourner chez le curé ? Il est riche, il peut facilement se payer un autre garçon ; tandis que Lesina, qui est des nôtres, est pauvre comme nous, et il est très malheureux. Nous avons lu dans le saint Livre comment le Sauveur avait compassion des malheureux, comment Il leur venait en aide, et toi, tu refuses d’aider Lesina ? Je n’aurais pas attendu cela de toi !
– Pourquoi dites-vous qu’il est malheureux ? Il ne manque de rien ! répliqua Palko timidement. Il savait qu’il avait eu tort puisqu’il n’avait pas voulu agir comme Jésus.
– Si tu me promets solennellement de ne le redire à personne, ni à Vacek, ni à Lesina, je te le raconterai.
– Je vous promets de n’en rien dire, grand-père, fit-il en mettant sa main fluette dans la main calleuse du vieillard.
– Eh bien ! Écoute-moi. L’oncle Lesina avait aussi un petit garçon, et cet enfant a disparu. Sa femme en a eu tant de chagrin qu’elle en a presque perdu la tête ; elle veut toujours aller à sa recherche. Voilà pourquoi l’oncle Lesina l’amène ici, pour qu’elle ne se perde pas elle-même en cherchant son fils. Elle ira peut-être aussi le chercher d’ici, et tu devras toujours l’accompagner.
– Et l’aider dans ses recherches ? s’écria l’enfant en se dressant d’un bond. Déjà son petit visage rayonnait d’un joyeux empressement, en dépit des larmes qui mouillaient encore ses yeux et ses joues.
Juriga se réjouit d’avoir réussi à gagner l’adhésion de Palko. Enfants et fous se ressemblent plus ou moins, se disait-il ; ils pourront chercher ensemble, en effet. En tout cas, il se sentait tranquille : Palko ne s’évaderait pas pour retourner vers son curé.
– Seulement n’oublie pas ta promesse ! Ne va pas parler de cet enfant perdu à Lesina ou à quelqu’un d’autre !
– Mais je pourrai bien en parler à la tante ?
– Oui.
– Ainsi, c’était un petit garçon ? Comment était-il grand ? C’est pour pouvoir le reconnaître si nous venions à le rencontrer.
– Il était encore tout petit ; il marchait seulement.
– Pauvre petit !
Tout en causant, ils étaient revenus à la cabane, le grand-père portant la cruche sans que Palko s’en aperçoive, tant il était captivé par ce qui se disait. Cela ne lui faisait plus rien maintenant de devoir céder son coin. Il aida même à agrandir le lit de feuilles.
– Tu es d’accord, grand-père, après tout, toute la cabane Lui appartient. Oh ! Que je suis content !

21ème samedi

Le lendemain matin, quand Palko dut aller annoncer qu’il ne viendrait pas chez le forestier, cela lui parut bien dur, surtout parce qu’il pensait qu’il ne pourrait pas même prendre congé de M. le curé.
Mais quelle joyeuse surprise ! Le curé était là, debout devant la maison du forestier, admirant la belle vue. Il aperçut aussitôt Palko.
– Sois le bienvenu, mon enfant ! Je me suis levé plus tôt que toi, ce matin ; tu viens un peu tard pour notre promenade.
– Je ne peux plus du tout venir pour la promenade, répondit-il en fondant en larmes. Je suis chargé de vous apporter de bonnes salutations de la part du grand-père et il vous fait dire de chercher quelqu’un d’autre. Il a besoin de moi. Il dit qu’un riche monsieur comme vous peut facilement trouver quelqu’un d’autre, avec de l’argent.
– Ce n’est pas mon argent qui me donnera un second Palko, répondit-il à l’enfant en le caressant. Mais pourquoi a-t-il besoin de toi ? Peut-être consentirait-il à te laisser revenir si j’allais moi-même lui parler ; je ne peux rester ici que jusqu’à mercredi.
– Hélas ! Non, ça ne servirait à rien, soupira Palko. Puis, s’essuyant les yeux, il expliqua brièvement pourquoi il devait rester à la cabane et au service de qui il serait, ajoutant quel immense chagrin il en avait.
– Mais à présent je veux contenter le grand-père ; seulement, je me demande si le Sauveur n’a pas été fâché.
Le curé s’assit sur un arbre renversé ; Palko s’agenouilla près de lui, reposant la tête sur les genoux de son ami.
– Fâché ? Pas précisément ; mais bien surpris, je suppose.
– Et de quoi ?
– Voyons ; ne t’étais-tu pas offert pour Son service il y a quelques jours à peine ? Il t’a pris au mot et t’a accepté comme un de Ses petits serviteurs. Si tu étais à mon service, tu devrais aller tout simplement où je t’enverrais et faire ce que je t’ordonnerais.
– Oh ! Comme je ferais de bon cœur tout ce que vous m’ordonneriez, et surtout ce qu’Il m’ordonnerait !
– Eh bien ! Palko, c’est Lui qui t’ordonne comme à moi : « Prends ta croix, chaque jour, et suis-Moi ! » Penses-tu qu’Il n’aurait pas aussi mieux aimé rester auprès de Ses disciples qu’Il aimait tant ? Mais quand Son Père Lui a dit : Prends cette lourde croix, porte-la sur tes épaules meurtries jusqu’à Golgotha, et laisse-toi clouer à ce bois ! Qu’a-t-Il fait ? Il a obéi !…
– Alors vous croyez, Monsieur, demanda l’enfant en rougissant, que c’est le Seigneur Jésus qui m’ordonne de vous quitter pour me mettre au service de la tante ? Est-ce là la volonté de Dieu ?
– Sans doute, mon enfant, je le crois. Il faut donc que tu te soumettes et que tu l’acceptes de bon cœur. Dieu sait pourquoi Il place cette âme sur ton chemin, de même qu’Il savait pourquoi Il t’envoyait vers moi pour m’être utile.
– Alors, je resterai encore à Son service ?
– Certainement, tu seras Son petit serviteur.
– Oh ! Peut-être qu’Il m’accordera la joie de lui retrouver son petit garçon, s’écria Palko tout heureux.
– Son petit garçon ? Que veux-tu dire ?
– Ah ! Je ne peux en parler à personne, ni à Vacek ni à Lesina, le grand-père me l’a défendu. Mais puisqu’il n’a rien dit de vous, je peux bien vous le raconter.
Et Palko fit son récit à M. le curé ; celui-ci se bornait à regarder d’un air étrange le petit narrateur qui était fort surpris de son silence.
– Quel âge pouvais-tu bien avoir, Palko, quand ta petite mère t’a trouvé, demanda-t-il enfin.
– Environ un an et demi, à ce qu’on dit.
– Et l’enfant de Lesina était aussi un petit garçon ?
– Oui, et encore tout petit, marchant à peine.
– Les voies de Dieu sont parfois merveilleuses. Eh bien ! Je crois en effet que le Seigneur Jésus t’accordera la joie de retrouver le petit garçon de cette pauvre femme. Sois seulement un bon petit serviteur pour elle, et le jour viendra où tu remercieras le Sauveur d’avoir pu la servir !
Un sentiment étrange et solennel envahit le cœur de Palko. Il resta un moment silencieux, le visage caché dans ses mains. Puis, soudain, se tournant vers son ancien maître :
– Ah ! Que je suis triste !
– Triste ? Pourquoi donc ?
– Parce que je n’ai pas su comprendre que c’était Lui qui m’appelait, et parce que j’ai refusé de Le suivre.
– Tu as fait comme nous faisons souvent, nous autres grandes personnes. Nous commençons par nous offrir au Seigneur pour Son service, et quand Il nous envoie quelque chose qui contrarie nos désirs, nous refusons de nous soumettre. Nous oublions ce qu’Il nous a dit : « Renonce à toi-même et suis-Moi ! » Mais ne te décourage pas mon enfant, prie plutôt ; confesse ta faute, Il te pardonnera, et ensuite, sers-Le aussi fidèlement chez tante Lesina que tu L’aurais servi chez moi !
Sans se le faire dire deux fois, Palko vida le trop-plein de son cœur devant le Seigneur Jésus, Lui promettant avec larmes de Le servir désormais fidèlement. Puis le curé pria aussi pour lui, demandant que Palko soit pour les Lesina le « petit enfant qui les conduirait » à Jésus, comme il l’avait été pour lui-même.
Embrassant ensuite Palko, il lui essuya les larmes : « Ne crains rien, lui dit-il ; nous resterons bons amis puisque nous sommes tous deux au service du même Maître. Quand tu viendras au village, ne manque pas de me faire visite ; je te rends ton Nouveau Testament ; tu en auras besoin. J’ai chez moi la Bible entière et je vais en faire venir de nombreux exemplaires ».
Tirant de sa poche le saint Livre, il le pressa sur ses lèvres et le tendit à son petit propriétaire :
– Puisse-t-il être pour beaucoup d’autres ce qu’il a été pour moi-même ! dit-il les larmes aux yeux.
Ils retournèrent ensemble à la maison du forestier, et Palko prit congé de ses hôtes.

22ème samedi

Ils n’étaient pas contents de la décision du grand-père. Mais le curé les tranquillisa :
– Je commence à connaître les chemins, je saurai bien me tirer d’affaire pendant trois jours. Le forestier fit cadeau à Palko d’un sifflet pour appeler Dunaj et d’une couronne (pièce de monnaie slovaque) toute neuve ; et sa femme y joignit, empaquetés dans un foulard, tant d’objets utiles que l’enfant pouvait à peine emporter son bagage.
– Quand tu passeras par-là, viens nous dire bonjour, dit encore la femme du forestier.
Palko le promit de bon cœur.
Le curé l’accompagna jusqu’à la cabane et voulut voir le grand-père pour le remercier. Il lui remit une belle pièce d’or toute neuve.
Le grand-père comprit l’attachement de Palko pour le curé en voyant quel digne homme c’était. Il pourrait bien, s’était-il dit, donner deux couronnes à Palko puisqu’il le comble ainsi d’éloges, – mais ce ne fut pas deux, ce fut dix couronnes qu’il lui remit ; avec dix autres pour lui, Juriga, pour l’aider à élever Palko, puisqu’il l’avait recueilli pour l’amour de Dieu.
Après le départ du curé, Juriga ouvrit le paquet rapporté par l’enfant de chez le forestier.
– Eh bien ! Mon petit, dit-il en riant, tu n’as pas servi pour rien… Que Dieu bénisse cette brave dame qui a pensé à nous avec tant de bonté.
– N’est-ce pas ? Grand-père, vous n’avez plus seul toute la peine à présent : je peux aussi gagner enfin quelque chose pour vous aider.
– Bien sûr, mon enfant ! Avec ces dix couronnes, je vais pouvoir me procurer des souliers neufs pour cet hiver ; je me suis déjà fait assez de souci à ce propos, ne sachant où prendre l’argent nécessaire pour cet achat. Et à présent, le voilà ! Comme c’est vrai ce qui est écrit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et Sa justice, et toutes [les autres] choses vous seront données par-dessus ! » C’est comme si Dieu Lui-même l’avait fait tomber du ciel pour moi. Maintenant nous ne manquerons de rien cet hiver. Et tu rapportes là des provisions pour quinze jours. Ah ! Ce n’est pas pour rien que la Bible dit que Dieu est amour !

Chapitre 12

Le vieux Juriga ne s’était pas imaginé que la vie en commun avec la femme malade de son jeune ami serait précisément facile ; il s’était préparé à endurer bien des désagréments pour alléger un peu le fardeau du pauvre Lesina. Il ne se doutait pas que tout allait marcher au mieux. Lesina et sa femme arrivèrent vers le soir, fatigués, et tout heureux de trouver la soupe déjà prête. Ils firent ensuite leur lit avec les draps, les oreillers, et les couvertures qu’ils avaient apportés. Ce ne fut donc que le lendemain matin que Juriga put dévisager cette jeune femme.
« Pauvre enfant, pensait-il plein de compassion, si jeune, vingt-six ans au plus, si charmante, si belle même ! Mais à qui donc ressemble-t-elle ? Je voudrais bien savoir comment ça ira ici avec elle ! »
Pour le moment, c’est à peine si l’on s’apercevait de sa présence, sinon pour s’en réjouir. Dès le matin, elle avait fait une bonne soupe que Juriga et Palko, voire même Dunaj qui l’avait accueillie bruyamment, mangèrent avec plaisir, ainsi qu’un gâteau qu’elle avait apporté. Elle avait aussi apporté des noix à Palko. Quand Lesina lui remit son costume neuf, avec le chapeau promis, elle aida l’enfant à s’en parer. D’emblée elle fut très affectueuse avec lui ; elle qui restait à peu près bouche close avec les grandes personnes, elle se mettait à bavarder dès qu’elle était seule avec l’enfant, de sa voix si sympathique, doucement mélancolique qui faisait penser au bruissement des bouleaux.
Quand Vacek arriva, il y eut aussi un gâteau pour lui. Elle répondit aimablement à ses questions. Plus d’une fois il dut s’essuyer les yeux à la dérobée, car l’émotion le gagnait chaque fois qu’il la regardait.
– Tu as bien fait de l’amener, mon fils, dit Juriga au bout d’une semaine. Tu ne te trompais pas en pensant qu’elle aurait du plaisir avec Palko.
– Qui pourrait résister au charme de cet enfant ? répondit Lesina avec un soupir.
Ils pouvaient ainsi aller tranquillement à leur ouvrage, sûrs que la jeune femme ne trouverait pas le temps long. Au contraire, il était trop court pour ce qu’elle voulait faire. Elle se mit à laver tout le linge qu’il y avait dans la cabane, y compris celui de Juriga et de Palko ; elle faisait la cuisine, lavait la vaisselle, épluchait et séchait les champignons qu’elle récoltait en compagnie de Palko, ainsi que d’autres plantes. Et quand elle n’avait rien d’autre à faire, elle cousait et raccommodait ; elle rapiéça même une chemise de Vacek et y mit des manches neuves.
Il faut d’ailleurs rendre à Palko cette justice qu’il l’entourait de beaucoup de sollicitude. Il lui raconta toute l’histoire de son Pays du soleil et l’y mena dès le lendemain. Il lui fit voir son livre et lui en fit comprendre le contenu. Elle prenait plaisir à l’écouter, même si parfois elle se laissait aller à ses rêveries mélancoliques.
Palko comprenait bien qu’elle pensait à son petit garçon. Il l’aimait beaucoup, et de jour en jour davantage. Quand ils sortaient ensemble, ils allaient toujours la main dans la main, comme deux enfants.

23ème samedi

Un jour qu’elle était occupée à coudre, plongée dans ses réflexions, Palko appuya tout à coup sa petite tête blonde contre son épaule en lui disant :
– C’est à cause de votre enfant que vous êtes triste, n’est-ce pas, petite tante ? Mais n’ayez pas peur, vous verrez que nous le retrouverons, à nous deux. Je l’ai demandé au Seigneur Jésus, Il me l’accordera.
Elle tressaillit, le regarda et l’entoura de ses bras. Son châle ayant glissé à terre, un rayon de soleil éclaira deux visages roses encadrés tous deux de cheveux blonds, et qui se ressemblaient étonnamment.
– Tu crois que tu le retrouveras, Palko ?
– J’en suis sûr, mais il faut que vous me disiez comment il était.
– Savait-il déjà marcher ? questionna Palko en enlaçant le cou de la tante de ses deux petits bras. Ah ! Qu’il y avait longtemps qu’une main de mère ne l’avait caressé !
– Oh oui ! Quand je le tenais par la main, il pouvait faire déjà un bout de chemin et il s’aventurait même à faire seul quelques pas.
– Comment s’appelait-il ?
– Mischko.
– Eh bien ! Quand nous irons à sa recherche, nous appellerons : Mischko ! Mischko ! Ou plutôt non, c’est vous qui devrez l’appeler ; ma voix lui ferait peur puisqu’il est encore si petit. Petite tante, demanda-t-il encore en se dégageant de l’étreinte de la jeune femme, depuis quand l’avez-vous perdu votre Mischko ?
– Depuis quand ? Elle le regarda comme égarée. Je ne sais pas, Palko. Ma tête est dans un état étrange ; elle me fait souvent très mal, ou alors je ne me souviens plus de rien. Cela va mieux depuis que je suis ici à la montagne. Je n’ai plus ce même poids sur le cœur qui m’oppresse constamment quand nous sommes chez nous.
– Savez-vous quoi ? Restez toujours ici avec nous. En hiver nous irons au village, ce n’est pas la place qui manque dans notre chaumière : nous avons une grande chambre, une cuisine et une petite chambre, et nous nous entendrons bien.
– Je resterais bien volontiers toujours avec toi.
Palko sentit ses yeux s’humecter ; il y avait tant de tendresse dans ces simples mots.
– Moi aussi, je vous aime beaucoup, croyez-moi, assura l’enfant d’un ton convaincu, même si je ne voulais pas du tout vous avoir ici, ni me mettre à votre service, parce que cela m’obligeait à quitter M. le curé. C’est qu’il m’a appris tant de choses et j’aimerais beaucoup être avec lui. Mais je vous sers aussi fidèlement, n’est-ce pas ? Et le Sauveur sera content de moi. Et si c’est là sa volonté, je l’accepte bien volontiers. Mais nous parlions de votre enfant.
– Ah oui ! On prétend là-bas chez nous qu’un sanglier l’aurait dévoré. Mais je ne peux pas le croire, dit-elle en secouant la tête d’un air décidé. Je suis sûre qu’il est en vie, et il faut que je le retrouve. Non, je ne le crois pas mort.
– Non, ne le croyez pas, répéta Palko d’un ton rassurant ; ce ne sont que des « on-dit ». Quand j’étais petit, j’ai aussi été trouvé par ma petite mère dans la montagne sur l’autre rive de la Waag où je m’étais perdu. Le Seigneur Jésus qui n’a pas permis aux bêtes sauvages de me dévorer, aura aussi protégé votre petit garçon. Lui-même, il s’en est fallu d’un rien que le méchant Hérode le fasse mourir, mais heureusement Joseph et Marie ont réussi à l’emporter.
– Ta mère t’a aussi trouvé ? s’écria-t-elle ravie. Raconte-moi ça !
– Si vous voulez, je vais vous raconter toute l’histoire en détail. Petite mère cherchait des champignons. Tout à coup elle entend pleurer un enfant. Elle regarde et trouve sur le sentier un petit garçon pieds nus, vêtu d’une petite chemise et qui demandait à boire. Elle lui donne de l’eau et du pain ; puis, ne sachant pas à qui il était, elle l’a ramené à la maison. Ensuite, elle a fait publier qu’elle avait trouvé un enfant ; mais personne n’est venu le réclamer. De sorte qu’elle m’a gardé pour l’amour de Dieu, de même que plus tard le grand-père Juriga. Mais tante, s’interrompit-il, peut-être que quelqu’un a aussi trouvé votre Mischko et l’a aussi gardé ; alors, à quoi bon le chercher dans la montagne ? Qui sait où il se cache ?
Debout, le front pressé dans ses mains, le regard fixe, la pauvre femme répétait à mi-voix :
– Qui sait où il se cache ?
– Ne craignez rien, répondit Palko d’un ton consolateur, le Sauveur sait certainement où il est. Nous Lui demanderons de nous le faire trouver. On rencontre tant de femmes dans la montagne maintenant. Nous demanderons à chacune de celles que nous verrons si elle n’a pas trouvé un petit garçon. Peut-être que nous tomberons juste sur celle qui l’a.
À partir de ce jour, la pauvre femme s’entretint chaque jour de son Mischko avec Palko. Celui-ci lui apprenait à prier Jésus pour qu’Il lui dise où était son enfant. Elle continuait à croire fermement qu’il vivait encore et qu’elle le retrouverait. Dès lors, elle devint moins taciturne et ses joues pâlies retrouvèrent quelques couleurs. Juriga ne pouvait s’empêcher de se demander constamment qui son visage lui rappelait. Tous étaient heureux de sa présence et cherchaient à lire dans ses yeux ce qu’ils pouvaient faire pour lui être agréables.
Lesina ne savait qu’imaginer pour la contenter. Les premiers jours, elle avait l’air de l’éviter, comme intimidée ; mais plus maintenant. Quand, devant la cabane, il sculptait des cuillers dans une pièce de bois, elle allait s’asseoir à ses côtés avec son tricotage, et parfois elle le contemplait avec tant de tendresse qu’il devait se contenir pour ne pas lui crier son bonheur.
Quand il faisait la lecture du Nouveau Testament, elle s’asseyait tout près de lui et l’écoutait attentivement.
Lesina apprit alors à croire à l’amour gratuit de Dieu pour le pécheur ; il apprit aussi à demander avec foi au Seigneur Jésus de guérir sa femme. Palko lui avait, en effet, répété les explications si lumineuses de M. le curé, et raconté comment il avait, lui aussi, cherché et trouvé le chemin du vrai Pays du soleil.
À son tour, Lesina désirait ardemment le trouver. Cependant, il n’aurait pas voulu y parvenir sans sa femme. Mais dans l’état où elle était, pouvait-elle arriver à la foi ?
Ils lisaient le livre non seulement ligne après ligne, mais depuis le commencement, pour rattraper le temps perdu, et ils comprenaient mieux de jour en jour. Le retour de la pluie les ayant retenus quelques jours à la maison, ils en profitèrent pour avancer dans leur lecture, et le temps passa rapidement.
Vacek restait constamment avec eux, il ne rentrait chez lui guère qu’à la nuit. Plus d’une fois même, il emmena Palko pour s’entretenir encore avec lui de ce qu’ils avaient lu, le gardant tard dans la soirée.
Le désir de Lesina de trouver le chemin du salut devenait de plus en plus fort. Il priait Dieu d’éclairer aussi sa femme ; il ne croyait pas, lui, que leur enfant soit encore en vie. Il se le représentait caché quelque part dans le Pays du soleil éternel, et il soupirait après le revoir.

24ème samedi

Chapitre 13

Si douce et paisible que soit cette vie commune, Palko avait pourtant le sentiment qu’il lui manquait quelque chose. Par moments, il éprouvait un désir si intense de servir M. le curé qu’il ne pouvait que répéter : « Seigneur Jésus, je veux bien être soumis, mais ce renoncement est difficile pour moi ».
Cette jeune âme se sentait incomprise, et M. le curé le comprendrait sûrement, lui.
Aucune occasion ne s’était présentée d’aller au village.
Le premier dimanche, c’était la pluie qui l’avait retenu ; le dimanche suivant, le grand-père alla à l’église avec l’oncle Vacek et l’oncle Lesina.
À leur retour, l’après-midi, Palko demanda la permission d’aller jusqu’à la maison du forestier pour aller porter quelques champignons à Madame en reconnaissance de ses beaux cadeaux. Prenant avec lui Dunaj, il le défia de courir plus vite que lui.
C’est qu’il se sentait comme un oiseau échappé de sa cage, et, de son côté, Dunaj était ravi d’être une nouvelle fois seul avec son jeune maître.
– Cette fois enfin ! Je pourrai savoir comment va M. le curé, se disait Palko, et dans sa joie, il faisait retentir les échos de ses « Hourra ! Ohé ! » Puis il chanta une petite chanson que tante Lesina lui avait apprise. En moins de rien il fut à la maison du forestier.
Madame était seule à la maison.
– Le grand-père vous fait bien saluer ! commença-t-il tout joyeux. Je rapporte le foulard qui enveloppait le paquet, avec quelques champignons en guise de remerciements.
– Oh ! Les superbes champignons ! Où les as-tu trouvés ? Tu diras à ton grand-père que je le salue bien aussi, et que je le fais chaudement remercier. Assieds-toi donc, il faut que tu aies un peu de café. Puisque je suis toute seule, tu me tiendras compagnie ; tu n’es pas si pressé ?
– Oh ! non, répondit Palko enchanté. Ainsi, pensait-il, il aurait sûrement des nouvelles de M. le curé.
Après un moment de conversation, il lui demanda soudain d’un ton suppliant :
– S’il vous plaît, ne pourriez-vous pas me dire comment va M. le curé ?
– Notre curé ? Il ne va pas mal ; seulement il a quelque chose d’extraordinaire ! fit-elle en hochant la tête.
– Comment, d’extraordinaire ?
– Eh bien, voici deux dimanches qu’il a prêché comme jamais auparavant. La brave dame oubliait qu’elle s’adressait à un enfant, tant Palko l’écoutait avec intérêt et attention.
– C’est bien ça, dit-il en approuvant de la tête ; ce certain matin où j’étais à la cure, il m’a bien dit qu’il prêcherait comme jamais il n’avait prêché. C’est seulement parce qu’il a trouvé le chemin du pays où le soleil ne se couche jamais.
– Il te l’a donc aussi dit, à toi ? C’est ce qu’il nous a expliqué du haut de la chaire en employant ces curieuses expressions. Si tu n’avais pas été avec lui jour et nuit pendant deux semaines, je ne t’en parlerais pas… tu n’es qu’un enfant. Il nous a dit encore que jusqu’ici il n’avait pas été pour nous un bon berger, qu’il n’était pas né de Dieu et n’avait pas la certitude de Son pardon. Il nous avait bien prêché, nous a-t-il dit aussi, ce qu’il savait du Seigneur Jésus, mais qu’il ne Le possédait pas alors personnellement. Enfin il a ajouté que nous ne Le possédions pas encore non plus, mais qu’il nous montrerait le chemin qui mène à Lui et qu’il nous conduirait à Lui, parce que Dieu lui avait fait grâce et l’avait adopté pour un de Ses enfants.
Je ne sais pas bien répéter cela, mon garçon, mais je ne pourrai jamais oublier ce prêche, non plus que celui d’aujourd’hui. À peine si je pouvais attendre le dimanche, tant je désirais savoir comment il nous montrerait le chemin. Il nous a fait voir comment Dieu est saint et bon et quels grands pécheurs nous sommes, ajoutant que nous serions perdus à jamais si nous ne voulions pas nous convertir et aller au Seigneur Jésus.
On aurait entendu voler une mouche, tellement on était immobile dans l’église, et personne ne dormait. Je ne saurais pas te décrire nos impressions ; mais on aurait dit que ce n’était pas lui qui était en chaire, tellement ce qu’il disait était extraordinaire.
À la sortie de l’église, tout le monde s’attardait dans le cimetière qui est à côté ; nous étions tous comme frappés de stupeur, comme si le jour du jugement dont il venait de parler était arrivé. Il a raconté aussi dans son prêche qu’il avait trouvé le chemin qui mène à Dieu et à Christ en lisant un livre. Mais je n’ai pas bien compris ce qui y était écrit, sinon qu’on devait le lire ligne après ligne.
– Le voici, le livre ! Palko se lève et tire de sa poche son cher trésor.
– Tu as ce livre ? s’écria la dame au comble de l’étonnement ; et mettant fiévreusement ses lunettes, elle lut la première page du livre que Palko venait d’ouvrir :
« Lis avec attention, ligne après ligne ». D’où as-tu donc ce livre, mon garçon ? Est-ce lui qui te l’a donné ?
– Non, c’est moi qui le lui ai donné…
Palko dut raconter une fois de plus comment il avait fait sa trouvaille, récit qui fit l’émerveillement de la brave dame. Puis il raconta comment M. le curé et lui-même avaient lu le livre ensemble, et ensemble avaient reçu le Seigneur Jésus comme Marthe, et le Saint Esprit comme la goutte de rosée reçoit le soleil.
– Mais mon enfant, tu parles comme un saint, ou comme l’enfant Jésus au temple à douze ans ! s’écria-t-elle, montrant toute son admiration. Ne veux-tu pas me prêter ce livre ?
Il hésita un peu.
– J’aimerais bien, seulement je ne l’ai pas encore tout lu. L’oncle Lesina a bien rapporté de chez lui la Bible entière, et il nous la lit. Mais je lis aussi seul, quand je vais au Pays du soleil, et quand je vais cueillir des petits fruits avec tante Lesina je lui fais aussi la lecture. Je ne pourrais pas emporter la Bible, elle est trop grosse, et je ne m’y retrouve pas facilement.
Le jeune garçon regardait droit devant lui à la recherche d’une solution.
– Ah ! Je sais, s’écria-t-il soudain. En me rendant mon livre, M. le curé m’a dit qu’il allait en faire venir d’autres. Il doit donc y en avoir d’autres au monde.
– Il a dit ça ? s’écria-t-elle tout heureuse. Écoute Palko ; le grand-père ne sera pas fâché si tu rentres un peu plus tard ce soir ; c’est dimanche, il peut bien se passer de toi. J’ai là différentes choses que je voudrais envoyer à M. le curé, voudrais-tu les lui porter de ma part et lui demander de bien vouloir me procurer un de ces livres ? Je le payerai de bon cœur, quel qu’en soit le prix.
– Quel bonheur ! Ainsi je pourrai revoir M. le curé !
Il eut le plaisir d’assister à l’emballage, dans un panier, de deux pigeons sauvages, d’œufs, des champignons qu’il venait d’apporter, d’un peu de fromage de brebis et de beurre frais.
– Tiens, va lui porter ça avec mes compliments. Et dis-lui que je ne peux oublier son prêche ; qu’il veuille bien prier pour moi, pour que je trouve aussi le chemin qui mène à Dieu. Je suis prête à faire tout ce qu’il m’ordonnera, à aller n’importe où en pèlerinage, ou à faire dire autant de messes qu’il lui plaira, pourvu que je ne sois pas perdue à jamais.
Ces mots plongèrent Palko dans des réflexions sans fin, tout le long du chemin.
– Qu’est-ce qu’elle pouvait bien vouloir dire ? Le Seigneur Jésus a dit tout simplement : « Venez à moi ! » Et Marthe n’est jamais allée nulle part en pèlerinage ni n’a eu à payer quoi que ce soit : elle a seulement reçu le Seigneur Jésus. Je suis sûr que la femme du forestier ne connaît pas l’histoire du serpent d’airain, tout comme moi autrefois ; ni l’histoire des Israélites en Égypte, qui ont échappé à la mort parce que l’agneau était mort pour eux. Et Toi, Seigneur Jésus, Tu es l’Agneau de Dieu mort pour nous sur la croix. Oh ! Pourquoi ne lui ai-je pas dit ça ? Je le lui dirai au retour, si je n’oublie pas. Et quand elle aura le livre, elle le comprendra bien alors. Déjà je lui ai laissé le mien, elle peut en lire quelque chose. Mais quel dommage que cela ne se trouve pas au commencement ! Mais en lisant ligne après ligne, comme on doit, on finit par y arriver.

25ème samedi

En moins de rien Palko fut à la cure. Il trouva la servante au vestibule.
– Monsieur le curé se repose un moment, fit-elle ; aussi ne laisserai-je entrer personne d’autre, mais il m’a donné l’ordre de ne jamais te renvoyer. Ainsi va montrer à Monsieur ce qu’il y a dans ton panier avant de le remettre à la dame. Se glissant tout doucement dans la chambre, Palko jeta d’abord un regard sur le lit, puis sur le canapé. M. le curé avait les yeux fermés mais il les ouvrit aussitôt.
– Sois le bienvenu, Palko ! Enfin, te voilà ! Il lui tendit les deux mains. Je me demandais déjà si tu m’oubliais. Mais ne pleure pas, je sais bien que tu n’aurais pas demandé mieux que de venir.
– Ah ! Soyez-en sûr !
Essuyant ses larmes, Palko pose son panier sur la table ; il s’agenouille devant le canapé et embrasse M. le curé – ce qu’il n’avait jamais fait – comme il embrassait tante Lesina, en appuyant sa joue fraîche contre le visage amaigri du prêtre.
Cette marque inattendue et spontanée de tendresse enfantine fut quelque chose de délicieux pour le cœur du solitaire. Il attira l’enfant tout contre lui et déposa un tendre baiser sur son front pur et blanc.
– Pourquoi êtes-vous couché ? demanda Palko avec sollicitude. Vous êtes fatigué ? Ou souffrant ?
– Je suis un peu fatigué, Palko, et j’ai des points au côté ; ils m’empêchent un peu de respirer dès que je veux marcher. Je n’ai rien dit à personne, je ne le dis qu’à toi, uniquement pour que tu demandes avec moi au Sauveur de me guérir.
– Oh ! Demandons-le tout de suite. Seigneur Jésus, mon bon cher Seigneur Jésus, Tu es ici, avec nous, n’est-ce pas ? Eh bien, je T’en prie, guéris Monsieur le curé ! Tu sais qu’il ne peut pas prêcher quand il est malade, ni rien faire d’autre, et il faut pourtant qu’il montre encore le chemin aux gens et à la femme du forestier.
– Oui, Fils de Dieu, ajouta le curé lui-même ; Toi qui as promis d’accorder tout ce que te demanderaient ensemble deux d’entre nous, oh ! je T’en prie, éloigne cette maladie ! J’aimerais tant Te servir encore, éclairer au moyen de cette lumière que Tu m’as donnée Ton peuple qui languit dans les ténèbres. Pendant tant d’années, je n’ai été pour ces aveugles qu’un conducteur aveugle, un mercenaire, je ne marchais pas devant les brebis. Oh ! Laisse-moi réparer au moins un peu mes négligences ! Je suis jeune encore, j’ai encore toute la vie devant moi. Si Tu me guéris, je fais le vœu de me dévouer tout entier à Ton service ! Amen !
Dans la chambre régnait un silence solennel, comme dans une église. Palko finit par le rompre en s’écriant :
– Il nous a entendus, et je suis sûr qu’Il fera ce que je Lui ai demandé !
– Je le crois aussi, Palko ; prie seulement encore pour moi ! Nous sommes au service du même Maître, tu le sais, il faut nous aider l’un l’autre.
– Vous vous sentez déjà un peu mieux, n’est-ce pas ?
– Oui, je suis mieux. Dès que tu es entré, j’ai été soulagé. Vois-tu, Palko, personne ne t’a remplacé pour moi. Et en me sentant si solitaire avec ce poids sur la poitrine, j’étais bien abattu.
– N’avez-vous comme moi ni père ni mère ?
– Il y a longtemps qu’ils sont morts.
– Et point de grand-père, point de frères ou de sœurs ?
– J’en ai eu ; mais ils sont presque tous morts très jeunes de la tuberculose.
– Mais cette dame qui était ici en visite était bien votre sœur ?
– Oui, celle-là est encore en vie. Mais elle demeure bien loin, et comme elle a une famille, elle ne pourrait pas venir me soigner si je tombais malade.
– Qui donc est cette dame âgée qui demeure ici ?
– C’est la sœur aînée de mon père décédé. Un instant avant ton arrivée, je me trouvais aussi seul que le Seigneur Jésus à Gethsémané. Et voici qu’Il t’a envoyé vers moi ! Qu’Il en soit béni ! Et tu m’as encore apporté quelque chose ?
– Eh ! Oui, j’allais l’oublier, s’écria Palko. C’est la femme du forestier qui vous envoie toutes ces bonnes choses ; cela va bientôt vous rétablir. Regardez un peu : des pigeons sauvages, – les pauvres oiseaux, c’est bien dommage pour eux qu’on les ait tués, – des œufs, du fromage, de celui que vous préférez ; là, de ce bon pain de seigle qui sent si bon, et du beurre, du vrai beurre !
– Que de bonnes choses ! À peine ai-je eu le temps de manger quelque chose aujourd’hui. J’avais à prêcher deux fois, à faire un enterrement et beaucoup d’autres choses. Mais je commence à sentir la faim. Il y a un couteau sur la table, coupe-nous un peu de pain pour chacun, nous allons goûter ce beurre et ce fromage.
Ils se mirent à table. Mais le curé ne fit guère honneur à ces bonnes choses. Il obligea en revanche Palko à en profiter d’autant plus. Dunaj en eut sa part.
Palko dut ensuite porter le panier à la cuisine pour qu’on le vide. Puis il eut le plaisir d’apporter au curé un verre d’eau qu’il but d’un trait pour calmer un peu sa fièvre.
Palko, enfin, transmit au curé le message de la femme du forestier, lui rapportant tout ce qu’elle lui avait dit. Il n’avait pas pensé que M. le curé en aurait autant de joie. Se levant du canapé, le malade alla vers une petite table, tout en appuyant la main sur son côté. Il y avait là des livres emballés dans du papier. Il en défit un.
– Dieu soit béni ! J’en avais d’emblée commandé une bonne quantité, mais je ne pensais pas en avoir besoin si tôt.
Assis à la table, il transcrivit mot pour mot sur la première page du livre ce qu’il y avait dans celui de Palko et y ajouta encore quelques lignes. Puis joignant les mains sur le livre, il se mit à prier. Là-dessus la vieille dame Malina rapporta le panier, mais non pas vide.
– J’y ai mis quelque chose pour Palko et pour le grand-père, fit-elle. Mais que tu as mauvaise mine ! Tu ferais mieux de te coucher tout à fait, conseilla-t-elle, soucieuse, en découvrant le lit.
– Un peu plus tard, ma tante. Je veux encore aller au jardin pour accompagner Palko. Il ne faut plus le retenir, il a encore une longue route devant lui.

26ème samedi

Ah ! Jamais Palko n’avait eu autant de peine à se séparer de son ami ; il aurait voulu pleurer.
– Si vous me le permettiez, disait-il, je resterais même au jardin, vous êtes si seul, mon pauvre Monsieur.
– C’est impossible. Ton grand-père ignore complètement où tu es ; il serait bien inquiet, et la femme du forestier aussi. Va seulement chez toi, sans rien regretter, mais sans courir pour ne pas t’échauffer et prendre froid ensuite. Tu m’as déjà fait du bien ; et, comme tu sais, j’ai aussi reçu le Seigneur Jésus dans mon cœur ; Il est ici avec moi. Si je me trouvais seul, c’est que je n’aurais pas pensé à Lui tout de suite ; mais je ne L’oublierai plus. Sais-tu quoi, Palko ? Demande au grand-père de bien vouloir venir chez moi demain ; j’ai quelque chose d’important à lui dire, ajouta le curé au moment où ils allaient se quitter. Mais auparavant, il demanda à Palko comment il s’en tirait avec sa tante, s’il la servait bien, et cela donna lieu à de nouveaux longs récits. Le curé l’avait ensuite accompagné jusqu’au pied de la montagne où ils s’étaient encore assis un moment l’un à côté de l’autre. Aussi faisait-il déjà nuit quand enfin Palko arriva à la cabane. Le grand-père et Lesina étaient même partis à sa recherche. Il expliqua qu’il avait dû passer à la maison du forestier pour remettre le livre, et que même s’il ne s’y était arrêté que le temps de reprendre le sien et de voir la joie de la dame, cela l’avait mis en retard. Mais quand il eut tout raconté, on ne lui fit aucun reproche, on voyait bien qu’il était fatigué et qu’il avait sommeil.
– Qu’est-ce que le curé peut bien avoir à me dire ? marmonnait Juriga une fois Palko endormi. Qu’en penses-tu, Martin ?
– Il va sûrement vous persuader de lui rendre Palko, répondit Lesina d’un air sombre. Les messieurs comme lui ont souvent de ces caprices… Palko m’a raconté qu’il lui avait fait promettre solennellement de n’aller servir chez personne d’autre que chez lui, au cas où Dieu vous retirerait de ce monde. Il va peut-être vous demander de le lui céder dès maintenant, parce qu’on trouverait difficilement son pareil. Mais, je vous en prie, n’allez pas le céder ! Cet enfant ne m’est rien et je ne lui suis rien non plus ; mais je sens que je tomberais malade si vous alliez le donner et si je devais penser qu’il va nous quitter pour toujours. Il me semble parfois que je ne pourrais pas mieux aimer mon propre petit garçon perdu.
– N’aie pas peur, répondit Juriga en s’essuyant les yeux, je ne le céderai certainement pas. Qu’est-ce que je deviendrais sans lui ? Pour moi aussi, je me le dis souvent, il est le « petit enfant » qui doit me conduire à Dieu. Ce sera la récompense que m’avait promise Razga.
Lesina aurait encore voulu demander plus de détails sur ce que Palko lui avait raconté de lui-même ce certain jour où il l’avait accompagné au village ; il avait souvent pensé chez lui à ce récit, puis il avait oublié d’en reparler jusqu’à ce soir. Mais sa femme et Palko s’agitaient.
– Il faut nous coucher, dit Juriga à voix basse, nous les empêchons de dormir.
Ainsi dit, ainsi fait.

Chapitre 14

Le lendemain, de grand matin, les autres étaient à peine debout que Juriga se mettait en route. D’ailleurs, il avait à faire au village ; il voulait donner un coup d’œil à sa chaumière. Mais avant tout il voulait aller à la cure et dire une bonne fois au curé le fond de sa pensée, si les choses étaient vraiment comme Lesina les supposait.
Il trouva la servante du curé en pleurs, et lui demanda ce qu’elle avait.
– Ah ! M. le curé a eu une si mauvaise nuit.
– Que dis-tu là ? Mon petit-fils l’a encore vu hier soir.
– Vous êtes le grand-père de Palko ? Notre monsieur l’aime tant. Il l’a encore accompagné hier soir jusqu’au pied de la montagne. Quand je l’ai rencontré ensuite au jardin, il m’a dit qu’il vous attendrait ce matin, et il m’a enjoint de vous faire entrer immédiatement. Mais je ne sais pas trop s’il peut vous recevoir. Je vais m’informer. Le docteur sort d’ici.
– Que lui est-il donc arrivé si subitement ?
– Il a eu cette nuit une forte hémorragie. La pauvre vieille tante est toute en larmes. Elle dit que c’est dans la famille. Tous ses frères et sœurs en sont morts, excepté l’aînée. Ils tiennent cela de leur mère.
Juriga attendait dans la chambre des domestiques de savoir si on lui permettrait d’entrer vers le malade. Enfin la servante revint, disant qu’il pouvait entrer puisque M. le curé tenait tant à le voir ; mais qu’il ne devait pas rester longtemps.
– Que peut-il bien vouloir de moi pour m’appeler, malade comme il est ? se demandait Juriga non sans émotion ; il s’approcha du lit et serra dans sa rude main la main fiévreuse du curé.
– Je suis heureux que vous soyez venu, dit tout bas M. le curé, non sans effort. Palko m’a raconté qu’il a été trouvé jadis dans la montagne par la fille de Razga et que, de son côté, la femme de Lesina est à la recherche de son petit garçon. Demandez à Lesina quand il a perdu son enfant, et racontez-lui ce que vous savez de Palko. J’ai fortement dans l’idée qu’ils sont un seul et même enfant. Ne laissez pas cette pauvre mère continuer ainsi ses recherches !

27ème samedi

Le curé dut s’interrompre pour reprendre haleine. Il ferma les yeux, fatigué, mais bientôt il reprit :
– Voilà ce que je tenais à vous dire ; je ne peux pas parler davantage. Comme vous le voyez, je suis gravement malade. À moins d’une intervention miraculeuse du Seigneur Jésus, je n’en ai plus pour longtemps. Laissez-moi Palko pour ces quelques instants qui me restent. Nous nous aimons beaucoup : c’est lui qui m’a amené au Sauveur. Hier, dès qu’il est venu, je me suis trouvé mieux. Vous pourrez encore longtemps être avec lui le reste de votre vie ; laissez-moi profiter de sa présence sur mon lit de mort !
– Je vais vous l’envoyer tout de suite, Monsieur le curé, répondit Juriga, luttant pour retenir ses larmes. Il était comme frappé de stupeur en quittant la cure, et, en traversant le village, c’est à peine s’il s’apercevait qu’on le saluait et qu’on le suivait d’un regard étonné. Il croyait sans cesse voir devant lui ce noble visage pâle et souffrant, aux traits tirés, et entendre cette voix douce et suppliante qui lui disait : « Laissez-moi profiter de sa présence sur mon lit de mort !»
« Ah ! Lesina, se disait-il en s’approchant de la montagne, tout malade qu’il est, c’est à Palko et à nous qu’il pense. C’est pour nous venir en aide, à toi surtout, qu’il tenait à me voir. À peine pouvait-il encore parler, et il m’a pourtant fait venir auprès de son lit, et nous qui lui refusions l’enfant…
« Mais comment n’ai-je pas tout de suite pensé à Palko quand il m’a parlé de ces montagnes là-bas ? Il est vrai que je m’imaginais qu’il n’y avait qu’un an au plus qu’ils avaient perdu leur enfant. Pourquoi ne lui ai-je jamais dit que Palko n’est pas à moi ? Il m’a pourtant demandé une fois s’il était l’enfant d’un de mes fils ou d’une de mes filles. Sans M. Malina, je n’aurais jamais pensé à faire ce rapprochement. Et pourtant, ce n’est certainement pas pour rien que Dieu nous a ainsi mis ensemble. Il faut que Lesina sache sans un jour de retard qu’il n’a pas fait périr son enfant. Et moi qui me cassais toujours la tête pour découvrir à qui ressemble la pauvre femme, surtout quand elle brosse ses beaux cheveux dorés ! L’enfant a été comme sculpté sur ce modèle ».

* * *

Le chemin du retour n’avait jamais paru si court à Juriga. Il lui semblait avoir rajeuni, tellement il était heureux d’avoir à apporter à Lesina cette nouvelle inattendue.
– Mais comment lui en faire part ? se demandait-il à l’approche de la cabane.
On n’entendait pas un son.
L’enfant sera allé à la recherche de plantes médicinales avec sa tante, pensa-t-il. Mais qu’est-ce que je dis ? Sa tante ? Avec sa mère.
C’était heureux qu’elle ne soit pas là ; il n’aurait pas pu contenir son émotion.
Il trouva Lesina près de la cabane, occupé à ébrancher un pin renversé.
– Déjà de retour, oncle ? fit-il. Eh bien, qu’est-ce qu’il voulait ce curé de malheur ?
– Ah ! Mon fils, répondit le vieillard d’une voix tremblante, tu devrais te découvrir en parlant de cet homme. Je l’ai trouvé très gravement malade ; il a eu cette nuit une très violente hémorragie. Il m’a dit que c’est Palko qui l’a amené au Sauveur, que nous aurons toute la vie pour être avec cet enfant et que nous pourrions bien lui permettre d’en profiter sur son lit de mort.
– Et vous y avez consenti ? demanda vivement Lesina.
– Oui, mon fils, et je ne me raviserai pas. Nous lui devons une immense reconnaissance, et nous ne pouvons acquitter qu’une bien faible part de notre dette.
– Tant d’affaires pour ces pauvres dix couronnes qu’il vous a données ! répliqua amèrement Lesina, en donnant avec rage un coup de hache sur l’arbre.
– Quitte un moment le travail, et assieds-toi, mon fils. J’ai quelque chose à te demander.
Lesina obéit, méfiant et mécontent. Enfonçant sa hache dans le bois, il s’étendit dans l’herbe aux côtés de Juriga. Qu’était-il arrivé au vieillard pour qu’il ne soit pas allé travailler un lundi ?
Juriga avait un air si étrange, en effet, que Lesina avait une question sur la langue :
« Qu’avez-vous à me regarder ainsi ?»
– Dis-moi, Martin, quand, en quelle année exactement, votre enfant a-t-il disparu ?
Le jeune homme sursauta, ne s’attendant pas à ce langage.
– Pourquoi cette question ?
– Oh ! C’est seulement comme ça, fit Juriga en toussant, parce que je me demande si ta femme qui cherche toujours l’enfant dans la montagne, le reconnaîtrait si elle venait à le rencontrer.
– Sûrement pas, comment voudriez-vous qu’elle le reconnaisse ? s’écria Lesina en gémissant, oubliant toute autre chose, comme toujours quand il pensait à cela. Elle cherche toujours son bébé d’un an et demi dans sa petite chemise ; et il aurait tout près de neuf ans maintenant.
Juriga s’éclaircit de nouveau la voix ; il avait manifestement quelque chose à la gorge.
– Tu m’avais demandé un jour si Palko était l’enfant d’un fils ou d’une fille, et nous avions été interrompus. Je vais donc te raconter comment je me trouve avoir cet enfant.
Juriga entama le récit des aventures de Palko, récit aussi captivant qu’un conte de fées. Il ne lui fit grâce d’aucun détail, décrivant mot pour mot la trouvaille, faite dans la forêt par Anna Razga, de cet enfant mignon, pieds nus, tête nue, vêtu seulement d’une petite chemise. Lesina ouvrait de grands yeux, de plus en plus intéressé, étreint, tandis que Juriga poursuivait.

28ème samedi

Quand il eut fini, Lesina s’élança vers lui, lui saisissant les mains avec passion.
– Pourquoi me raconter tout cela ? demanda-t-il d’une voix haletante qui trahissait une vive émotion.
– Tu me le demandes encore, mon fils ? Tu ne devines pas qui est ton enfant, et où il faut que tu le cherches ?
– Palko ? Impossible ! cria Lesina en se laissant tomber à terre près du tronc coupé. Il riait et pleurait en même temps. Il semblait avoir perdu la raison.
Après l’avoir considéré un moment sans rien dire, Juriga se découvrit, priant Dieu de venir en aide au pauvre homme, puis il se mit à la recherche de Palko pour l’envoyer chez M. le curé. Il se rappelait sa promesse et n’ignorait pas qu’une promesse faite à un mourant est sacrée. À sa grande joie, il trouva Dunaj ; il ne tarderait pas ainsi à trouver l’enfant. Il ne se trompait pas.
– Ma fille, dit-il amicalement à la jeune femme, laisse à présent tes plantes à tisanes, et viens nous faire le dîner ; il faut que j’envoie Palko au village.
Ils rentrèrent aussitôt, et une demi-heure plus tard à peine, Palko était prêt à partir.
– Grand-père, êtes-vous déjà allé chez M. le curé ? demanda-t-il timidement.
– Oui mon enfant ; il désire beaucoup te voir, il est bien malade, et je lui ai promis que tu pourrais rester un peu auprès de lui. Nous nous tirerons bien d’affaire sans toi.
– Ah ! Cher bon grand-père, fit-il en embrassant joyeusement le vieillard qui, cette fois, le pressa tendrement sur son cœur.
– Eh ! bien ! Va, et soigne-le bien !
Il allait s’éloigner quand tante Lesina l’arrêta.
– Où vas-tu ? Où est-ce que vous l’envoyez ? demanda-t-elle anxieuse.
– Ne le retiens pas ma fille ; il reviendra.
– Palko, tu me quittes ?
– Oh ! Petite tante ! fit-il, ses yeux bleus pleins de larmes.
– Tu es déjà allé je ne sais où hier, et tu me manquais tellement. J’avais peur que tu ne reviennes plus, comme mon Mischko !
– Mais je reviendrai. Laissez-moi seulement retourner encore cette fois chez M. le curé, il a besoin de moi. Ensuite je resterai toujours avec vous.
– Dépêche-toi, Palko, fit Juriga, troublé à la vue du combat qui se livrait dans l’âme de l’enfant.
Il ne lui paraissait pas souhaitable que Lesina le rencontre en ce moment. Il devait d’abord se familiariser avec ce fait incroyable que son enfant était en vie et que c’était précisément celui qu’il chérissait de toute son âme.
– Prépare maintenant le dîner de ton mari, ma fille ; il va arriver.
– Pourquoi avez-vous fait partir Palko ? gémissait en soupirant la pauvre femme, comme égarée. Ne savez-vous donc pas que je ne puis plus vivre sans lui ?
– Pourquoi le garder ici puisque tu n’as pas d’affection pour lui ?
– Moi, pas d’affection pour lui ? Qui vous a dit cela ?
– Si tu l’aimais vraiment, tu ne chercherais plus sans cesse ton petit Mischko. En somme Palko est à moi, tu peux chercher ton Mischko, toi !
– Ah, donnez-le-moi, je vous en prie !
– Eh bien ! Je te le donnerai, mais à la condition que tu le prennes comme le remplaçant de Mischko, perdu une fois pour toutes. Si je te donne Palko, cesseras-tu enfin tes vaines recherches ?
– Eh bien ! Oui, grand-père. Depuis que j’ai votre Palko, je ne pleure plus autant Mischko.
– Voici Lesina. Donne-lui son dîner.
« Pauvre ami ! » se disait Juriga avec sympathie, à la vue de ce visage pâle où les larmes avaient laissé leurs traces.
– Martin, lui cria-t-elle de loin, pense un peu, le grand-père nous donne Palko ! Seulement il vient de l’envoyer en mission.
Lesina embrassa tendrement sa femme.
– Il a bien fait de l’envoyer, ma petite Eva ; il reviendra et alors il sera à nous, et nous le garderons toujours. Mais nous devons une immense reconnaissance à cet homme chez qui il va en ce moment ; nous ne pourrons jamais nous acquitter de cette dette. Puisse l’enfant du moins le faire pour nous !
La jeune femme était allée chercher de l’eau ; les deux hommes tombèrent dans les deux bras l’un de l’autre.
– Puisque Razga n’est plus de ce monde, il faut du moins que je vous remercie mille fois, grand-père, pour tout ce que vous avez fait pour mon cher enfant et pour moi dans mon malheur ! Et merci aussi de l’avoir envoyé là-bas en ce moment ! Je crois que je n’aurais pas été en état de le voir là devant moi, sachant que c’est l’enfant contre qui j’ai si gravement péché.

29ème samedi

Chapitre 15

L’ardent désir de Palko était satisfait ; il était auprès de son précieux ami. Mais combien c’était différent de ce qu’il avait rêvé ! Plus d’équipées par monts et par vaux, plus d’escalades de rochers ! Pendant deux jours, pas même une minute de causette ! Et pourtant l’enfant éprouvait une joie profonde et une vive gratitude envers le Sauveur comme envers le grand-père de ce qu’il lui était permis de rester auprès de ce lit de souffrances.
Le médecin avait voulu d’abord l’éloigner comme un intrus, encombrant et inutile, mais le curé ne le voulut pas.
– Laissez-moi Palko ; c’est mon petit camarade. Montrez-lui ce qu’il peut faire pour moi ; il fera tout ce que vous voudrez. Les autres personnes sont toutes si bruyantes, tandis que lui, on l’entend à peine.
Ainsi on lui permit de rester. Et, plus tard, le docteur reconnut qu’on avait bien fait. Palko savait vraiment tout faire. Mais il n’y avait pas grand ouvrage ; il s’agissait simplement de donner de temps à autre au malade un peu de glace, ou bien d’ouvrir la fenêtre et de la refermer. S’il s’agissait de quelque chose de plus compliqué, il n’avait qu’à s’adresser à la cuisine.
L’enfant ne faisait pas plus de bruit qu’une mouche en allant et venant dans la chambre ; il savait ouvrir et fermer les portes sans qu’on l’entende.
Il préférait ne pas s’éloigner du lit. Quand il voyait que M. le curé souffrait beaucoup, il joignait les mains et priait sans discontinuer.
Le curé priait aussi, suppliant toujours avec instance le Sauveur de le guérir, pour qu’il puisse encore Le servir.
– Pourquoi donc ne vous exauce-t-Il pas ? murmurait Palko, sa tête blonde dans ses mains. Pourquoi fait-Il semblant de ne pas nous entendre ? Je suis pourtant sûr qu’Il nous entend.
Le curé lui demanda de lui lire quelque chose des Écritures. Le passage lui parut étonnant.
– J’ai bâti sur ce fondement de la paille, du foin et du chaume, dit ensuite lentement le malade ; tout cela sera consumé ! Ah ! Valait-il la peine de vivre pour ne faire que du travail inutile ! Moi-même je serai sauvé, mais comme au travers du feu. Point de couronne pour moi ! Oh ! Si je pouvais encore vivre et travailler ! Mais mourir à présent ! Qu’est-ce que le Seigneur fera de moi, serviteur inutile ?
De ses yeux clos, deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues enfiévrées.
Palko pleurait aussi. « Mais comme au travers du feu… lui-même sera sauvé… mais comme au travers du feu ». Si c’est cette maladie si douloureuse qui est le feu, c’est un terriblement grand feu…
– Ah ! Palko, dit-il un soir, je me sens bien mal.
Cette nuit-là, tandis que Palko dormait, le curé eut deux hémorragies. Le docteur ne quitta pas son chevet de la nuit. Au matin, le visage du malade était aussi blanc qu’un oreiller. Sa faiblesse était extrême. Il sourit néanmoins tendrement à l’approche de l’enfant.
– Ne sois pas en peine pour moi, mon enfant. Je vais mieux, le poids qui m’oppressait a disparu, ainsi que le point au côté ; je puis parler sans souffrance.
– Vous ne souffrez plus ? Alors le Seigneur Jésus nous exauce, et tout ira bien.
– Oui, Palko, Il nous exauce. Cette nuit, la mort était là déjà, et Il ne m’a pas laissé mourir. Et, ce matin, Il m’a montré quelque chose de si beau dans Sa Parole ! Lis dans la seconde épître de Paul à Timothée, chapitre 4, verset 8 :
« Désormais m’est réservée la couronne de justice, que le Seigneur juste juge me donnera dans ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui aiment Son apparition ! ». J’ai compris par cette parole que la vie éternelle, la couronne de vie, est donnée gratuitement, par les mérites de Christ, à ceux qui L’ont aimé et Lui sont demeurés fidèles. S’Il m’avait guéri, j’aurais été très heureux de Le servir. Mais j’aurais peut-être, tellement c’est naturel chez moi, cherché mon salut dans les œuvres ou donné trop d’importance aux œuvres. Tandis qu’ainsi, appelé à comparaître devant le Dieu saint les mains vides, je suis obligé de ne les remplir que de Ses mérites.
Le curé parlait si bas que Palko devait se pencher pour le comprendre.
Il se fit encore lire les huit premiers versets du Psaume 62 : « Sur Dieu seul mon âme se repose paisiblement. De Lui vient mon salut », répétait-il tout bas, « Lui seul est mon rocher et mon salut, ma haute retraite ; je ne serai pas beaucoup ébranlé ».
– Oh ! Quel bonheur de pouvoir l’affirmer, Palko !
Là-dessus, il s’endormit tout doucement.
À partir de ce jour, en dépit de toutes les recommandations et les avertissements du médecin, le curé tint à recevoir tous ceux de ses paroissiens qui vinrent lui rendre visite. Ils se le dirent les uns aux autres, si bien qu’il en vint jusqu’à dix à la fois.
– Ils vont le tuer à force de le faire parler, disait le médecin.
À ces mots, le curé lui prit la main :
– Parlez-moi ouvertement, Docteur, combien de temps pourrai-je vivre encore en restant bouche fermée ?
– C’est difficile à dire, répondit évasivement le médecin.
– Disons peut-être quelques semaines au plus, avec des ménagements minutieux.
– Oui, tandis qu’ainsi, quelques jours à peine.
– Comme Dieu voudra ! Raison de plus pour me préparer de mon mieux.
Ah ! Les heures solennelles qu’on vécut alors à cette cure de Stará Turá… Jamais encore on n’en avait connu de pareilles, et elles sont restées inoubliables.
– Prie pour moi, Palko, que le Seigneur me donne de pouvoir leur montrer à tous l’unique vrai chemin de la vie éternelle, répéta-t-il par trois fois.
Ainsi Palko pria ; et le Seigneur exauça l’ardent désir de Son serviteur mourant.
– C’est un mourant qui vous parle, c’est votre curé, vous pouvez le croire ; les œuvres ne peuvent vous racheter ; les saints n’ont aucun pouvoir au ciel pour vous. C’est Christ qui a payé votre rançon à Golgotha, en mourant pour vous ! C’est Dieu qui a payé Lui-même votre rançon, en donnant Son Fils pour vous ! Il est l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. Il a ôté mes péchés. Il ôtera aussi les vôtres ; vous n’avez qu’à venir à Lui !
C’est ainsi et par d’autres paroles de ce genre qu’il rendait son témoignage devant ses paroissiens.

30ème samedi

La deuxième semaine, il y eut un nouvel arrivage considérable de Bibles qu’il leur distribua.
– N’allez pas vous la laisser prendre par qui que ce soit ! ajoutait-il anxieusement. C’est la parole éternelle du Dieu vivant. Lisez-la ligne après ligne, avec foi, et vivez-la ! Elle vous montrera le chemin de la vie éternelle, comme elle me l’a montré à moi-même ! J’ai reçu Jésus dans mon cœur et dans ma maison. Je meurs à la moitié de mes jours ; mais si vous saviez combien je suis heureux !
On le voyait d’ailleurs, et cela ne frappait pas peu ses paroissiens qui n’avaient jamais vu un malade si heureux.
Mais c’était Palko surtout qui était le bienheureux témoin de ce bonheur. Une fois seul avec son digne ami, il aérait la chambre et s’asseyait sans rien dire près du lit. Quand le malade ne dormait pas, il tenait la main de l’enfant dans la sienne et restait ainsi immobile, le visage rayonnant.
– Palko, j’ai de la peine à me mettre dans l’esprit que je vais si prochainement voir Celui que nous aimons tous deux sans L’avoir encore vu !
– Ah ! soupirait l’enfant, si je pouvais y aller avec vous !
– Non, sers-Le sur la terre fidèlement aussi longtemps que tu le pourras ! Que ne donnerais-je pas pour L’avoir servi toute ma vie ? Un jour tu me rejoindras et tu me diras alors si mes gens ont lu la Parole de Dieu et l’ont acceptée. Reste seulement fidèle à notre Seigneur jusqu’à la fin !

Chapitre 16

Pour la seconde fois depuis que Palko soignait son précieux ami, le samedi était revenu. La cure avait des hôtes ; d’abord la sœur du curé qui pleurait beaucoup, ne pouvant se consoler de la maladie de l’unique frère qui lui restait ; puis le jeune chapelain du village voisin, venu pour remplacer le curé dans ses fonctions.
– À présent que je ne suis plus tout seul, il te faut aller respirer un peu le bon air des monts et réjouir tes bien-aimés là-haut, dit le curé à Palko. Tu reviendras lundi. Porte à tous mes bonnes salutations chez le forestier et chez ton grand-père ! Et salue aussi de ma part nos belles montagnes que mes yeux ne reverront plus jamais ! Et si tu vas au Pays du Soleil, pense à la porte des cieux, et rappelle-toi que je la franchirai bientôt, pour entrer, bien au-dessus des nuages, dans notre vrai Pays du Soleil.
Tout le monde pleurait dans la chambre en entendant ces paroles, sauf Palko.
Mais il n’en pleura que plus fort quand, vers trois heures, il parvint, en passant par la prairie déjà fauchée, à l’endroit où il avait pour la première fois raconté au curé, assis à ses côtés, ce qui concernait le saint Livre.
Jamais, jamais plus il ne reviendra ici ! Jamais plus il ne pourra, lui Palko, s’asseoir à ses pieds ! Comme tout lui semblait morne aujourd’hui dans ces montagnes ! Les fleurs fauchées avaient disparu dans la mort ; il n’en restait plus une. Les oiseaux étaient muets ; plus de papillons voltigeant de fleur en fleur ! Le soleil lui-même était voilé par de sombres nuages. Un orage se préparait de nouveau sans que Palko y prenne garde. Il ne pouvait que pleurer et encore pleurer ; ses larmes ne s’interrompirent qu’à l’instant où, à la même place que jadis, seulement un peu plus haut, il aperçut un splendide arc-en-ciel qui semblait vraiment être la porte des cieux.
L’enfant leva vers cette porte ses yeux encore humides. Ah ! Quelle magnificence ! Et que ce devait être beau de l’autre côté ! Mais qu’elle se dressait haut !
Palko sentit qu’une fois cette porte refermée derrière son cher et vénéré curé, celui-ci ne pourrait plus jamais revenir ici-bas. Il faudrait que le Sauveur vienne alors le chercher, lui, et l’emporter là-haut. Mais il ne manquerait pas de venir le prendre à Lui, afin que là où Il est, Son serviteur y soit aussi et contemple Sa gloire. Ils l’avaient lu encore hier dans l’Évangile de Jean.
– Oh ! Seigneur Jésus, prends-moi aussi auprès de Toi ! demanda l’enfant, les mains jointes, pressées sur son cœur, Que vais-je devenir tout seul, quand il sera mort comme le grand-père Razga ; qu’est-ce que je deviendrai ! Le curé m’avait promis de me prendre alors chez lui, et il l’aurait certainement fait. Où est-ce qu’il me faudra aller ? Crois-moi, cher Sauveur, je ne pourrai plus du tout rester ici-bas une fois qu’il sera mort. D’autres pourront encore profiter de la vie comme il leur plaira, moi je n’aurai plus de plaisir à rien. Quand je ferai quelque nouvelle découverte dans le saint Livre, à qui pourrai-je en parler ? Il pourra tout Te demander là-haut, et Tu pourras tout lui expliquer. Mais qui m’expliquera ce que je ne comprendrai pas quand il ne sera plus là ?
Les éclairs s’entrecroisaient au-dessus du pauvre petit abandonné ; le tonnerre grondait.
Le curé lui avait une fois raconté l’histoire du prophète Élie que l’Éternel avait tant aimé qu’Il lui avait envoyé du ciel un char de feu et des chevaux de feu pour le transporter là-haut, et maintenant Palko croyait entendre le fracas des roues du char… il allait voir s’ouvrir la porte pour l’attelage céleste chargé d’emporter là-haut son curé bien-aimé. Mais voici que le soleil triomphe des nuages, la porte s’évanouit peu à peu, et les brillants rayons inondent de nouveau de lumière le Pays du Soleil. Il tombait seulement encore d’un léger petit nuage de larges gouttes de pluie.
Comme il était vêtu de son costume neuf qu’il avait constamment porté à la cure, Palko courut à la grotte pour s’abriter. Mais il n’y entra pas. Il s’y trouvait en effet quelqu’un qu’il ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais vu, et qui allait et venait en furetant dans chaque recoin.

31ème samedi

À cette vue, Palko oublia pour un instant son chagrin, tellement son intérêt était éveillé.
– Que cherchez-vous, oncle ? demanda-t-il enfin.
L’inconnu se retourna aussitôt et rendit amicalement à Palko son salut.
– Tu me demandes ce que je cherche ? Mais dis-moi d’abord, si tu le sais, qui vient habituellement dans cette grotte. On la dirait presque habitée.
– Qui vient ici ? répéta Palko surpris. L’oncle Lesina est venu une fois et le curé trois fois, – mais il n’y reviendra plus jamais, ajouta-t-il tristement, – et moi : c’est ma grotte.
– Ta grotte ? répliqua l’étranger en riant.
Palko l’examinait. C’était un jeune homme habillé comme un ouvrier en quête de travail.
– Depuis quand est-elle à toi ? Et qui te l’a donnée ?
L’enfant resta un moment sans savoir que répondre. Mais bientôt il releva sa tête aux boucles d’or.
– Il est écrit dans le saint Livre : « Toutes choses sont à vous ». Monsieur le curé dit que cela signifie que Dieu a donné aux hommes toute la terre. Je lui ai demandé cette grotte et Il me l’a donnée.
– Tu n’es pas bête, dit le jeune homme en riant. Il y a quatre ans, nous avons aussi occupé cette grotte, mon maître et moi, pendant bien des semaines, mais sans l’avoir demandée à Dieu.
– Vous avez habité ici ? s’écria Palko en s’avançant d’un pas. Qu’y faisiez-vous ?
– Mon maître était malade et les médecins l’avaient envoyé à la montagne. Il voulait être seul avec son Dieu. Il m’a pris avec lui. Je faisais alors ma dernière année d’apprentissage chez une de mes connaissances ; et nous demeurions ici. J’allais chercher dans les environs ce qu’il nous fallait. Personne ne se doutait de notre présence ici. Nous ne faisions pas de feu, ne vivant que de lait, de pain, de beurre et de fruits. Nous nous étions fait un lit de mousse, avec quelques couvertures, et nous ne nous trouvions pas mal du tout. Mon maître se rétablit même très rapidement. S’il n’avait pas été obligé de retourner à la ville et dans ses bouquins, je crois qu’il serait encore en vie, tandis qu’il repose maintenant dans la fraîcheur de la terre quelque part dans la Basse-Hongrie.
Quant à moi, je suis ouvrier à présent, je voyage, et l’envie m’a pris de passer par ici pour voir ce qu’il était advenu du Livre que mon maître avait laissé comme souvenir de son séjour dans cet endroit. Il a disparu ; quelqu’un l’aura trouvé et se le sera approprié. L’aura-t-il lu ligne après ligne, comme mon maître l’avait recommandé à la première page ?
Palko eut un saisissement.
– Le voilà ! s’écria-t-il en tirant le livre de sa poche. Ainsi c’est exprès que ton maître l’avait laissé ici !
– Montre-le-moi ! Oui, c’est bien ça, et comme il est usagé ! C’est bien là que tu l’as trouvé ?
Palko se mit à raconter son histoire, assis avec l’étranger à l’entrée de la grotte.
– Tu vois, conclut-il sans crainte, nous l’avons lu ligne après ligne, nous avons mis notre confiance en Jésus-Christ, et nous avons trouvé le chemin du vrai Pays du Soleil. Ton maître le connaissait aussi, n’est-ce pas ?
– Ah ! On trouverait difficilement quelqu’un qui le connaisse comme lui, répondit le jeune homme avec un soupir.
– Et il est mort. Alors en te quittant, il est aussi monté au ciel dans un char de feu et il a vu déjà le Seigneur Jésus et le beau Pays ? Et maintenant, quand Monsieur le curé mourra, ils se rencontreront. Je m’en vais lui demander de lui porter mes compliments et mille remerciements pour nous avoir laissé ce livre et nous avoir appris la façon de le lire.
Le jeune homme s’essuya furtivement les yeux.
– Tu connais aussi le chemin, n’est-ce pas ? demanda Palko.
– Moi ? Non, mon garçon. Si j’avais obéi comme toi, si j’avais lu et cru, – car mon maître m’avait aussi donné un petit livre semblable, j’aurais pu le trouver. Mais j’ai cessé de lire et de croire, fit-il avec un haussement d’épaules.
– Comment as-tu pu faire cela ! Mais tu le regrettes, n’est-ce pas ? Et tu vas recommencer à chercher le chemin. Pense seulement à ceci : que serait-il advenu de ton maître, et que ferait Monsieur le curé, maintenant qu’il va mourir, s’ils n’avaient pas connu le chemin qui mène au Seigneur Jésus ? Mais maintenant il faut que j’aille vers le grand-père. Je demanderai à l’oncle Vacek de te faire une petite place. Il est tout seul dans sa cabane, et j’y ai dormi aussi plus d’une fois. Tu pourras ainsi raconter à tous l’histoire de ton maître. Le grand-père et l’oncle Vacek se sont souvent cassé la tête pour découvrir qui pouvait bien nous avoir fait cadeau de ce livre. C’est pourtant vrai ce qui est écrit, qu’il n’y a rien de caché qui ne vienne au jour.
– Ou plutôt, répondit pensivement le jeune homme, c’est vrai ce que mon maître disait de la Parole de Dieu, et c’est Dieu Lui-même qui le déclare : « Ma parole qui sort de ma bouche ne reviendra pas à Moi sans effet, mais elle fera ce qui est mon plaisir, et accomplira ce pourquoi Je l’ai envoyée ».
Tout en causant ils étaient arrivés à la cabane de Juriga. Palko l’aurait même dépassée si Dunaj ne s’était précipité sur son petit camarade en saluant par des aboiements joyeux son retour, attendu depuis si longtemps.
– C’est bon, c’est bon, Dunaj ! Je sais bien que tu m’aimes ; moi aussi je t’aime ; mais tu m’as assez léché à présent ; tu vas tout salir mon beau costume neuf. Enfin on ne te changera jamais. Dunaj se le tint pour dit et entra en courant dans la cabane pour annoncer à sa maîtresse l’arrivée de Palko. Ah ! Quels transports de joie ! L’enfant lui-même se sentit tout réconforté en se voyant accueilli par chacun avec autant de bonheur.

32ème samedi

Lesina n’était pas là ; il n’y avait dans la cabane que le grand-père, Vacek et tante Lesina. Il ne s’était pas trompé ; les deux hommes ne furent pas peu émerveillés en apprenant qui il avait trouvé au Pays du soleil.
Mme Lesina invita l’étranger à souper, Vacek l’emmena chez lui pour la nuit. Mais d’abord il lui fallut raconter de nouveau comment il avait habité la grotte avec son maître, et dire tout ce qu’il savait de cet homme pieux. Tout cela excita au plus haut point leur intérêt, et le saint Livre ne leur fut que plus précieux.
On finissait de souper quand Juriga dit tout à coup :
– Palko, l’oncle Lesina rentre avec une lourde charge, tu pourrais aller à sa rencontre jusqu’à la cabane de l’oncle Vacek et lui porter au moins sa hache.
L’enfant fut aussitôt debout. Il aurait fait n’importe quoi pour le grand-père, qui ce jour-là lui témoignait tant d’affection et de tendresse, comme s’il jouissait d’un immense bonheur. Et l’oncle Vacek de même. Palko ne pouvait pas se l’expliquer, mais son cœur en était bien réconforté. Il sentait qu’il lui resterait encore quelqu’un même si le curé mourrait. Le grand-père avait dit qu’il devait encore leur parler de lui dès que l’oncle Lesina serait de retour.
– Oui, répéta Vacek, en essuyant vite une larme, va à sa rencontre.
Palko s’élança dehors, mais il était à peine à la moitié du chemin qu’il aperçut près de la cascade Lesina qui s’avançait, plongé dans une profonde méditation.
– Bonsoir, petit oncle !
– Tu es par ici, Palko ? dit-il en laissant tomber sa hache. Il ne portait d’ailleurs rien d’autre.
– Oui, je suis là, répondit-il en mettant sa main dans celle que Lesina lui tendait. Je venais vous aider, mais je vois que vous n’avez rien à porter.
– C’était si lourd que je l’ai laissé à la cabane de l’oncle. Lesina reprit sa marche sans lâcher la main de l’enfant.
– Oncle, fit soudain ce dernier, à qui le silence de l’homme pesait, qu’avez-vous ? Êtes-vous malade ? Avez-vous un chagrin ?
– Pourquoi, Palko ?
– Parce que vous ne dites rien. Ne soyez pas fâché, mais je vous trouve si étrange aujourd’hui. Et tous les autres aussi.
– Sais-tu quoi, Palko, reprit Lesina en s’asseyant sur un bloc de rocher moussu et en attirant à lui l’enfant, asseyons-nous un peu, je suis fatigué. Et tout en nous reposant, je te raconterai ce qui nous est arrivé en ton absence. Sa voix tremblait un peu.
– Il vous est arrivé quelque chose ? Je l’ai bien pensé tout de suite.
– Oui, mon enfant, qu’en dis-tu ? J’ai retrouvé mon Mischko !
– Que dites-vous ? s’écria Palko au comble de la surprise et de la joie. Où ça ? Comment ? Je vous en prie, racontez-moi ça depuis le commencement, implora-t-il en se rapprochant.
L’homme eut quelque peine à se défendre de le presser sur son cœur. Il poussa un profond soupir.
– Oui, je vais tout te raconter depuis le commencement. Si tu n’avais pas raconté à M. Malina que tante Razga t’avait trouvé et que ma femme cherchait son petit garçon, je ne saurais pas encore où est mon cher enfant. Comme tu t’en souviens, M. le curé a fait appeler auprès de lui le grand-père. Alors il l’a dit au grand-père, qui me l’a redit, et c’est ainsi qu’enfin, après sept ans de recherches, j’ai trouvé mon Mischko. Mais tu as raison, il faut que je te raconte depuis le commencement comment j’avais perdu mon enfant.
Palko aurait mieux aimé ne pas entendre cette douloureuse histoire. L’oncle Lesina avoua de si vilaines choses sur son compte, et il en était si affligé…
Pauvre, pauvre tante Lesina ! Voilà pourquoi elle était si étrange ! C’est simplement que son cœur souffrait trop ! Mais la suite est bien plus agréable à entendre ; une tante avait trouvé le petit Mischko dans la montagne et l’avait adopté.
« Tout juste comme moi », se dit-il. Et voilà que ce garçon passe ainsi d’un grand-père à l’autre. Ces braves gens l’adoptent pour l’amour de Dieu.
Tout à coup l’oncle s’arrête, comme s’il ne savait plus la suite, il appuie sa tête sur sa main. On n’entendait pas un bruit dans le grand silence des monts. À la fin Palko s’enhardit et pose une question :
– Oncle, votre garçon est-il encore chez le second grand-père ?
– Oui, Palko, répondit Lesina avec un gros soupir.
– Alors pourquoi ne pas le prendre chez vous, pour que la pauvre tante n’ait plus à le chercher ?
– C’est que je ne suis pas sûr qu’il veuille avoir pour père un grand pécheur tel que moi ; peut-être aura-t-il peur de moi, même si je suis bien sûr de ne jamais lui faire de mal. Depuis ce jour-là, je n’ai plus touché aux boissons enivrantes. Et ici j’ai trouvé la vérité divine et le Seigneur Jésus. Il m’a pardonné comme au collecteur d’impôts qui se tenait dans le temple, mais… pour mon fils je resterai toujours celui qui l’a obligé à vivre chez des étrangers comme orphelin, loin de sa petite mère, moi qui l’ai emporté dans la montagne. S’il avait peur de moi, et s’il se sentait bien malheureux près de moi, qu’arriverait-il ? Chez son grand-père il est heureux parce qu’il est habitué à lui. Tandis que moi, j’ai beau l’aimer beaucoup, beaucoup, Dieu seul sait combien je l’aime, – je ne suis pour lui qu’un étranger.
– Mais ne dites pas cela, fit Palko en lui prenant les mains. Prenez-le seulement chez vous ! Le Seigneur Jésus saura bien faire qu’il vous aime, et qu’il aille de bon cœur chez vous et qu’il n’ait pas peur de vous. Tante et moi, nous avons tellement prié pour qu’Il nous le fasse trouver. J’étais sûr qu’il devait avoir été recueilli par des gens. Puisqu’Il nous a exaucés, Il fera aussi le reste, soyez sans inquiétude, oncle !

33ème samedi

– Et si c’était toi, Palko, tu n’aurais pas peur de moi ? Quitterais-tu le grand-père pour moi ? L’enfant rougit jusqu’à la racine des cheveux.
Respirant profondément, il appuya sa tête sur sa main et réfléchit.
– Est-ce que tu n’aurais pas peur de moi ? Pourrais-tu m’aimer un peu, si peu que ce soit ? demanda Lesina en l’attirant à lui.
– Oh ! Non, petit oncle, je n’aurais pas peur de vous, je vous aime.
– Tu m’aimes, Palko ? Vraiment tu m’aimes un peu, même en sachant combien je suis mauvais ?
– Ne parle pas ainsi petit oncle, ça me fait trop de peine ! dit-il d’un ton suppliant en mettant sa main menue sur les lèvres de l’homme. Dans une épître que j’ai dû lire à M. le curé, et où il est question de toute espèce d’hommes mauvais, il est dit : « Et vous étiez tels, quelques-uns d’entre vous. Mais maintenant, vous n’êtes plus mauvais ». M. le curé a dit aussi que le Seigneur a tout pardonné au collecteur d’impôts quand il est venu à Lui, et qu’à partir de ce jour, le collecteur d’impôts est devenu un homme nouveau.
– Mais crois-tu que si tu étais mon enfant, tu pourrais tout me pardonner ? Réfléchis.
– Vous pardonner ? Et quoi ? demanda l’enfant ébahi.
– Mais n’est-ce pas ma faute si tu es orphelin, sans père, ni mère, élevé par des étrangers ? N’est-ce pas à cause de mon péché ?
– Moi, je pourrais vous pardonner, mais pourquoi me dites-vous tout cela ? continua-t-il en s’arrachant à l’étreinte de Lesina et en se dressant devant lui, les bras croisés. Je ne suis pourtant pas par hasard votre Mischko, moi ?
Il y eut de nouveau un profond silence.
Lesina se jeta à terre, le visage caché dans ses mains.
– Petit oncle, fit Palko, à genoux à ses côtés, en mettant avec sympathie sa petite tête sur les bras de Lesina, est-ce moi qui suis votre enfant ?
– Oui, c’est toi mon enfant ! Oh ! Que c’est dur d’être obligé de me faire reconnaître ainsi !…
Se levant alors soudainement, il entoura l’enfant de ses bras et couvrit de baisers son front, ses yeux, ses joues, sa bouche… « Mon fils, mon enfant bien-aimé »…
– Ne pleurez pas, petit oncle ! implora l’enfant en se serrant contre lui.
Ah ! Qui dira ce qui se passait dans ce jeune cœur ?
– Ne m’appelle plus ainsi, je ne suis pas ton oncle, appelle-moi ton père, que j’entende une fois enfin ce nom-là !
– Mon père, mon cher, cher papa ! s’écria l’enfant en fondant en larmes à son tour.
Ainsi il n’avait plus à se mettre en peine de savoir où il irait quand le grand-père viendrait à mourir ; il avait un père et une mère. Oh ! Que le Seigneur Jésus était bon !
Dans la cabane, on trouvait qu’il leur fallait bien du temps pour arriver, tous les deux. Mais quand, à la clarté du foyer, le vieux Juriga les vit entrer la main dans la main, il comprit aussitôt que c’était un père avec son fils, et son vieux cœur tressaillit d’allégresse.
Le jeune étranger ne tarissait pas dans ses récits sur son vieux maître décédé. Les auditeurs captivés ne pourront les oublier ; et lui-même oubliera-t-il jamais ce que Juriga et Vacek lui racontèrent de l’enfant perdu et retrouvé ?
– Tu vois, Palko, lui dit-il gaiement, c’est tout juste comme dans ce conte de fées que tu m’as raconté : en entrant dans la grotte, le jeune prince y trouva à la fois le Pays du Soleil et son propre père.

Chapitre 17

L’automne était arrivé plus tôt qu’on ne l’avait attendu.
Une gelée prématurée avait donné le coup de mort aux dernières fleurs. Les oiseaux avaient cessé leurs chansons. Les hirondelles étaient parties pour des contrées plus chaudes, emportant l’été avec elles. Les oies sauvages les avaient imitées. On n’entendait plus dans la montagne, dépouillée de sa verte parure, que le croassement des corbeaux attroupés par grands essaims. Si beaucoup d’arbres étaient encore couverts de feuilles dorées ou brunies, d’autres montraient déjà leurs branches nues, tandis qu’à leur pied s’étendait un tapis cossu de feuilles aux riches couleurs.
Comme en ce jour de printemps par lequel s’ouvrait notre récit, nous retrouvons dans la morne solitude de ces montagnes le petit Palko Juriga, comme on l’appelle encore, bien qu’on sache maintenant son vrai nom.
À l’arrivée soudaine du froid, ils étaient descendus au village la semaine précédente, et en déménageant, le grand-père avait perdu ou oublié son grand perçoir. Palko était donc venu chercher l’outil et l’avait bientôt retrouvé.
Mais quel silence dans ces montagnes ! Plus une cabane habitée, pas un être humain aux environs ! Seuls les lièvres couraient çà et là et les écureuils gambadaient n’ayant plus rien à craindre.
L’enfant, aujourd’hui, ne les regardait pas ; il n’appelait pas l’écho « Ohé !» ; il ne riait pas. Son petit visage rose encadré de boucles dorées était si pensif, qu’un peintre aurait bien pu faire de lui l’enfant qui, pendant le millénium, conduit ensemble au pâturage des ours, des lions et des léopards avec des brebis et des bœufs. Car alors régnera le Prince de Paix, et toutes les nations Le béniront. Sous Sa domination, on ne s’exercera plus à la guerre, les peuples feront enfin de leurs épées des outils pour cultiver la terre, la terre nouvelle. Comme elle ne sera plus abreuvée de sang humain, le blé y croîtra plus beau, et les champs regorgeront d’épis dorés et retentiront de chants d’allégresse. C’est qu’alors la terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel.

D’après Christine Roy
Récit slovaque
Texte original en slovaque :
V slnečnej krajine de Kristína Royová
Traduit en français, avec l’autorisation de l’auteur, par Charles Rochedieu

A SUIVRE !