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AMOUR D’UNE ÉPOUSE

 

Lorsque je fus parvenu au bout de mes efforts et que je fus nommé mécanicien de locomotive, je me mariai. Quelques temps après ma femme montra de la piété. Qu’elle fût pieuse, cela ne m’intéressait guère, car, à l’exercice de devoirs spirituels, je préférais de beaucoup la compagnie de gais camarades avec lesquels je pouvais me rendre au café. C’est en vain que ma femme essayait de me persuader que la bière me faisait plus de mal que de bien, en vain qu’elle me préparait le soir un excellent repas accompagné de thé ou de café, tout cela ne servait à rien, je voulais de la bière. Lorsque, rentrant ivre, je trouvais ma femme en larmes, je promettais de ne plus recommencer, mais le lendemain, la compagnie aidant, j’étais de nouveau l’esclave de la bière.
Le jour de l’anniversaire de ma femme, mon service se terminant le soir, je promis de rentrer directement ; toute la journée je me réjouis de cette perspective. Sur le chemin du retour je rencontrai un camarade.
– Conrad, dit-il, viens avec nous.
– Je ne peux pas aujourd’hui, répondis-je ; Hélène m’attend, nous avons quelque chose ce soir.
– Bêtises, répliqua-t-il, dans une demi-heure tu seras prêt à partir.
Ce n’était pas une demi-heure, mais la moitié de la nuit que je passai là. Lorsqu’enfin je rentrai à la maison, j’étais rempli de honte. Minuit sonnait, sur la table joliment garnie de fleurs il restait un gros morceau du gâteau que nous nous étions réjouis de manger en famille. Je n’y touchai pas, pénétrai directement dans la chambre et me mis au lit sans bruit. Bien qu’ayant mauvaise conscience, j’étais résolu à ne pas supporter le moindre reproche. Incapable de dormir,  bien qu’exténué de fatigue, je m’accusais et me faisais des blâmes amers, si bien que, malgré tous mes efforts, les larmes jaillirent et que je poussai un gros soupir.
Je sentis alors une main douce sur mon épaule et Hélène me dit tendrement :
– Conrad, qu’as-tu ? Es-tu malade ?
Pas de reproche, pas de plainte, une telle douceur me subjugua.
– Oui, Hélène, tout m’abandonne, mon honneur, ton estime que je ne mérite plus ; je suis un misérable.
Après avoir fait ma confession, je promis de devenir un autre homme.
Que le Dieu tout-puissant te soit en aide ! s’écria ma femme, pleine de reconnaissance.
Le matin, en me levant, je me sentis un autre homme, tout en éprouvant à quel point  le secours de Dieu m’était indispensable, secours acquis par des appels incessants adressés à Celui qui peut tout, surtout par ma fidèle compagne, à celui qui peut tout.
Les moqueries et les persécutions des camarades chaque jour au-dehors, la terrible soif au-dedans furent des ennemis acharnés ; le combat fut dur, mais chaque victoire accroissait mon courage et ma joie. Avec quel contentement j’apaisais ma soif avec le thé ou le café que ma femme me préparait chaque matin ; avec quelle tête claire je conduisais ma locomotive, tandis qu’autrefois c’était souvent par hasard que je la ramenais en bon état. En y repensant, je remercie Dieu de ce miracle.
Je dois le dire : après Dieu, c’est à ma femme que je le dois. Sa piété, sa crainte de Dieu, son humilité, sa patience inépuisable, ont remporté la victoire.

 

D’après Almanach Évangélique 1972