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Bonjour ! Après les aventures de Tina et Tim voici :

Mary Jones et sa Bible

1er samedi

1. Au pied de la montagne

Il serait difficile de trouver un coin de terre plus séduisant et plus pittoresque que la vallée qui s’étend au pied du mont Cader-Idris, et dans laquelle se trouve le petit village de Llanfihangel-y-Pennant.
Elle est dominée par les majestueux sommets du Cader-Idris, avec ses rochers, ses précipices, ses sentiers à pic ; au loin, à l’ouest, miroitent les eaux de la baie de Cardigan, où l’œil est fasciné par le spectacle des vagues luttant entre elles pour se briser et se reformer sans cesse.
La montagne, la baie, la vallée sont restées telles qu’elles étaient il y a cent ans. Le voyageur d’aujourd’hui, comme ceux des temps passés, s’arrête pour admirer. Mais pendant que la nature demeure toujours la même, ou du moins ne subit que d’imperceptibles transformations, l’homme, ce tenancier de la terre qui est à l’Éternel, naît, vit et meurt, laissant à peine après lui un souvenir.
Perdus dans la contemplation de ce magnifique paysage, nous cherchons à faire revivre par la pensée les gens qui habitaient autrefois ces rustiques chaumières du village de Llanfihangel ; nous aimerions à connaître leur histoire, leurs habitudes, leurs travaux et leurs luttes, leurs peines et leurs joies.
C’est à ceux que de telles questions intéressent que nous voudrions raconter à quoi Llanfihangel doit d’être célèbre, et pourquoi ce petit village est tenu en grand honneur dans le Royaume-Uni. De son sol est sortie une plante qui, avec le temps, est devenue un grand arbre étendant ses branches sur toute la terre, arbre de vie dont les feuilles sont pour la guérison des nations.
Nous sommes en 1792 ; les ombres du soir enveloppent Llanfihangel ; la saison est avancée ; un vent glacial siffle dans les arbres et les dépouille de leurs feuilles, auparavant si vertes et si fraîches, et qui, desséchées, s’amoncellent maintenant dans le fond du vallon. La lune, voilée, entourée de nuages épais qui font l’effet d’un second Cader-Idris fantastique, s’est levée et projette un pâle rayon sur une ligne de rochers dont les ténèbres environnantes font ressortir la blancheur.
La fenêtre d’une des plus pauvres chaumières du village est seule éclairée ; un feu de broussailles sèches achève de se consumer dans l’âtre, pendant qu’une chandelle de résine jette sa clarté vacillante sur un métier derrière lequel un tisserand est assis. Un banc, deux ou trois chaises, un buffet grossier et une table de cuisine forment, avec le métier, tout l’ameublement de la pièce. Une femme de quarante à cinquante ans est debout, enveloppée d’un manteau et coiffée du grand chapeau à forme conique, encore en usage dans le pays de Galles.
– Je regrette beaucoup que tu ne puisses pas venir, Jacob, dit-elle ; on aura de la peine à se passer de toi. Mais le Seigneur qui nous accorde ces réunions pour faire du bien à nos âmes est aussi Celui qui t’a envoyé cette indisposition ; prenons donc patience en attendant qu’Il lui plaise de te guérir.
– Tu as raison, femme, et je n’ai pas à me plaindre, puisque je ne suis pas réduit à la paresse, répondit Jacob Jones. Il y a bien des gens plus malheureux que moi. Mais qu’attends-tu, Molly ? Tu seras en retard ; il doit être plus de six heures !
– J’attends cette enfant qui est allée chercher la lanterne, dit Mary Jones, que son mari appelait familièrement « Molly », pour la distinguer de leur fille, dont le nom était aussi Mary.
Jacob sourit.
– Au fait, la lanterne ! Elle ne sera pas de trop par cette nuit si noire. Tu as bien fait d’habituer Mary à s’en servir ; car, sans cela, elle ne pourrait pas aller aux réunions, et elle prend un tel intérêt à toutes les choses de ce genre.
– C’est vrai ; et nous n’avons plus grand-chose à lui enseigner au sujet de ce que raconte la Bible. Que Dieu la bénisse ! Mais la voilà !
– Tu as été bien longue à trouver cette lanterne, petite, et nous ferons bien de nous dépêcher si nous ne voulons pas être en retard.
La petite Mary regarda sa mère d’un air joyeux :
– Oui, mère, j’ai été longue, parce qu’il m’a fallu courir jusque chez le voisin William pour lui emprunter sa lanterne. La nôtre ne ferme plus bien et se serait certainement éteinte avec le vent terrible qui souffle ce soir.
– Mais il fait clair de lune, dit Mme Jones, et j’aurais pu me passer de la lanterne.
– Peut-être bien, maman ! Mais alors il m’aurait fallu rester à la maison, et j’aime tant aller à ces réunions !
– Je le sais bien, fillette. Allons, en route ! Adieu, Jacob.
– Adieu, père bien-aimé ! Je voudrais que tu pusses venir aussi ! S’écria Mary courant à son père pour lui donner un baiser.
– Dépêche-toi, petite, et aie soin de bien écouter pour pouvoir tout raconter à ton vieux père quand tu reviendras.
La porte s’ouvrit ; une bouffée d’un vent glacial s’engouffra dans la chambre, et Mary et sa mère s’élancèrent bravement dehors.
La lune venait de disparaître derrière un gros nuage. Mary tenait la lanterne de façon à éclairer la route, sur laquelle il eût été téméraire de s’engager sans ce secours dans une pareille obscurité.
– «Ta parole est une lampe à mon pied et une lumière à mon sentier », disait Mme Jones en tenant serrée la main de sa fille.
– C’est justement à quoi je pensais, reprit l’enfant. Je voudrais connaître beaucoup de passages comme celui-là !
– Nous t’en apprendrions volontiers davantage, ton père et moi ; mais voilà bien des années que nous les avons appris nous-mêmes ; nous n’avons pas de Bible, et notre mémoire n’est plus ce qu’elle était autrefois.
Après une assez longue marche par de mauvais chemins, elles atteignirent enfin la petite maison où les membres de l’église méthodiste avaient l’habitude de se réunir.
Le service était commencé ; mais le bon fermier Evans leur fit place sur son banc, et leur indiqua le numéro du psaume qu’on chantait. Mary était la seule enfant présente ; mais elle avait une tenue si sérieuse, un air si recueilli et si respectueux, que personne, en la regardant, n’eût pu avoir l’idée qu’elle n’était pas là à sa place. Les membres de l’église, habitués à ces réunions, avaient fini par considérer cette petite fille comme étant des leurs et l’accueillaient avec plaisir.
La réunion terminée, Mary, après avoir rallumé sa lanterne, se disposait à partir avec sa mère, lorsque le fermier Evans posa sa large main sur l’épaule de l’enfant en disant :
– Eh bien, petite personne, tu es bien un peu jeune pour des réunions de ce genre ; mais le Seigneur a besoin d’agneaux autant que de brebis, et il est heureux quand les agneaux entendent sa voix de bonne heure, même dès leurs plus jeunes années !
Le brave homme caressa tendrement l’enfant, et, après son départ, il eut longtemps devant les yeux cette figure sérieuse, calme et douce, dont tous les traits semblaient présager un avenir béni.
– Mère, pourquoi n’avons-nous pas une Bible à nous ? Demanda la petite Mary en trottinant sa lanterne à la main.
– Parce que les Bibles sont rares, enfant, et que nous sommes trop pauvres pour en acheter. C’est un honnête métier que celui de tisserand, mais on n’y fait pas fortune ; nous sommes déjà bien heureux quand nous gagnons de quoi nous procurer le nécessaire. Et puis, rappelle-toi qu’il y a une chose beaucoup plus précieuse encore que de posséder ce livre : c’est d’en avoir les enseignements et les préceptes gravés dans le cœur. Ceux qui connaissent l’amour de Dieu et qui le sentent ont appris la plus grande vérité que la Bible puisse leur enseigner, et ceux qui se confient en leur Sauveur pour obtenir le pardon et la paix, et s’assurer, au bout du voyage, la vie éternelle, ceux-là peuvent être certains que le Maître ne cessera jamais de leur faire connaître sa volonté, et doivent attendre patiemment qu’il la leur révèle.
– Tu as attendu si longtemps, mère, que tu en as pris l’habitude ; mais, pour moi, c’est plus difficile. Chaque fois que j’entends lire quelque portion de la Bible, j’ai envie d’en savoir davantage, et je le désirerai bien plus encore quand je saurai lire.
Mme Jones allait répondre lorsqu’elle trébucha contre une grosse pierre et tomba, heureusement sans se faire de mal. Mary avait été si absorbée dans la conversation qu’elle avait oublié de tenir la lanterne de façon à éclairer la route, et sa mère n’avait pas vu la pierre.
– Ma chère enfant, dit Molly en se relevant avec quelque peine, ce qui doit nous préoccuper avant tout, c’est l’accomplissement de notre devoir présent et immédiat. Une chute, tu vois, peut nous donner une bonne leçon. La Parole de Dieu elle-même, lampe à nos pieds et lumière à notre sentier, ne nous empêchera pas de tomber souvent, si l’usage que nous en faisons n’est pas judicieux, et si elle ne dirige et n’inspire, jusque dans ses moindres détails, notre vie de tous les jours. Rappelle-toi bien cela, ma petite Mary.
Et la petite Mary s’en souvint. Elle prouva dans la suite qu’elle avait compris la leçon, leçon bien élémentaire et donnée par une servante du Seigneur bien simple et peu cultivée, mais leçon que l’enfant conserva et repassa dans son cœur.

2ème samedi

2. « La seule chose nécessaire »

Chez les pauvres gens, il faut que chacun travaille pour gagner le pain de tous ; aussi le temps est-il précieux et les enfants apprennent-ils de bonne heure à se rendre utiles.
Nous avons connu bien des fillettes de six ans déjà chargées du soin d’un frère ou d’une sœur plus jeune encore : beaucoup d’enfants de cet âge font des commissions, de petites emplettes, et rendent par là de réels services.
Il en était ainsi dans la famille de Jacob Jones. Jacob et Molly étaient tisseurs de laine, industrie très répandue dans le pays de Galles. Une grande partie des soins du ménage retombait donc sur Mary. À l’âge où les enfants de parents riches s’amusent avec des poupées et des images, notre fillette balayait, époussetait, nettoyait, bêchait, ce qui ne l’empêchait pas de tisser aussi à l’occasion.
C’était elle qui donnait à manger aux poules ; elle avait aussi la charge des œufs, et les rangeait avec soin, après les avoir plus souvent trouvés dans des endroits bizarres que dans les paniers préparés pour les recevoir.
C’était elle encore qui s’occupait de la ruche, sans jamais avoir peur des abeilles. Puis, quand elle avait terminé le travail le plus pressé, elle s’asseyait sur un petit tabouret, près du foyer en hiver, sur le pas de la porte en été, et là elle s’appliquait à confectionner ou à réparer quelque vêtement, en fredonnant un vieil air gallois, ou en répétant les textes qui l’avaient frappée et qui s’étaient gravés dans sa bonne petite mémoire.
Pendant les chaudes et paisibles soirées d’été, l’enfant allait s’asseoir dans un endroit d’où elle pouvait contempler la masse imposante du Cader-Idris ; elle aimait à voir, sur les flancs de la montagne, les jeux de la lumière et de l’ombre à mesure que le soleil descendait à l’horizon. Le spectacle de la nature l’impressionnait vivement ; elle évoquait dans son imagination enfantine le souvenir des vieux récits de la Bible que ses parents lui avaient racontés ou qu’elle avait entendu lire à la chapelle.
Tantôt le Cader-Idris était cette montagne du pays de Morija sur laquelle le patriarche se rendit pour obéir à l’ordre douloureux qu’il avait reçu de l’Éternel. Mary, alors, fixant ses grands yeux noirs sur les masses rocheuses, croyait voir le vénérable Abraham et son fils, chargé du bois pour l’holocauste et gravissant péniblement la pente escarpée.
Puis, l’impression de la réalité devenait plus vive, et, dans la brise qui caressait sa joue, l’enfant surprenait l’écho de la voix du vieillard répondant à Isaac : « Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste ».
Une autre fois, la scène changeait. C’était le soir, et le Cader-Idris, noyé dans la brume, apparaissait comme la montagne sur laquelle le Sauveur se retirait pour prier. Loin des foules que sa parole avait captivées, loin des disciples mêmes qu’il aimait si tendrement, Jésus était là, seul, en présence du Père, priant après les luttes et les tristesses de la journée.
« Oh ! Si seulement j’avais vécu dans ce temps-là », pensait en soupirant la petite Mary, « combien je l’aurais aimé, Lui ! Et peut-être qu’Il m’aurait instruite comme Il instruisait ceux qui Le suivaient de lieu en lieu, sans savoir qu’Il était le Christ ; mais je crois que moi je l’aurais su, parce que je L’aurais aimé ».
Ce n’était pas seulement sur la montagne que Mary plaçait les scènes de l’histoire sainte ou les récits évangéliques. La longue et étroite vallée que domine Llanfihangel descend vers la mer, et l’atteint à un endroit nommé Towyn. Parfois l’enfant se dirigeait de ce côté ; assise sur le rivage, elle promenait ses regards sur les eaux bleues de la baie de Cardigan, et son esprit s’envolait vers le lac de Tibériade. Elle voyait le Sauveur marcher sur les flots ou les apaiser d’une parole ; ou bien encore monter dans une barque et parler aux multitudes anxieuses qui se pressaient sur le rivage pour recueillir ses enseignements.
On voit que les impressions reçues par Mary étaient profondes et durables. Encore enfant, elle donnait déjà des preuves évidentes que son caractère était sérieux et énergique, son esprit ouvert, son cœur chaud et aimant. Or, de même qu’aux premières pousses on reconnaît la famille et le nom d’une plante, de même on discerne dans l’enfant le caractère et les tendances de l’homme fait.
Un après-midi, pendant que Jacob et sa femme étaient assis à leurs métiers et que Mary raccommodait un vieux vêtement, un léger coup se fit entendre à la porte et Mme Evans entra. C’était la femme du bon fermier, femme aimable, bonne, distinguée ; presque tous les villageois de Llanfihangel la respectaient et l’aimaient.
– Bonjour, mes amis, dit-elle gaiement. Comment allez-vous, Jacob ? Pas trop bien, je le crains, puisqu’on ne vous a pas vu ces derniers temps… Vous avez bonne mine, Molly, et vous aussi, ma petite Mary-Trotte-Menu, comme je vous appelais quand vous étiez encore bébé et que vous couriez sur vos petites jambes aussi vite que beaucoup d’enfants plus âgés que vous. Je vous vois encore ! Une vraie petite souris ! Mais vous ne faisiez plus ni mouvement ni bruit lorsqu’il s’agissait d’écouter votre père racontant une histoire, surtout une histoire de la Bible. Daniel et les lions, David et Goliath, Pierre dans la prison : c’étaient vos récits préférés. Et Joseph et ses frères, donc ! Seulement, vous pleuriez lorsque ces méchants jetaient Joseph dans la fosse et venaient faire à Jacob l’odieux mensonge qui lui brisa le cœur.
– Elle aime toujours autant ces histoires-là, Madame, dit Jacob Jones en arrêtant son métier, ou plutôt elle les aime encore davantage. Il est bien regrettable que je n’aie pas les moyens de la faire instruire. Figurez-vous qu’elle ne sait pas encore lire, et elle a huit ans.
– Oh ! Si je pouvais apprendre ! S’écria Mary, rouge de confusion et les yeux pleins de larmes. C’est vraiment affreux de ne pas savoir lire ! Si je savais, je lirais toute seule toutes ces histoires, et je n’ennuierais personne pour me les faire raconter.
– Tu oublies, Mary, que nous n’avons pas de Bible, dit Molly, et que nous ne pouvons pas en acheter une aussi longtemps qu’elles sont si rares et si chères.
– C’est, en effet, bien fâcheux, reprit Mme Evans. Mon mari me disait précisément l’autre jour que tout le monde est frappé de ce manque de Bibles en langue galloise. Les personnes mêmes qui pourraient les payer n’en trouvent qu’à grand-peine et sont obligées de les faire venir de loin. Nous espérons pourtant que, si on l’en presse, la Société de Londres pour la propagation des connaissances chrétiennes en imprimera bientôt.
– Avec tout cela, ma bonne madame Jones, j’oublie, en causant, le but de ma visite, qui était de vous demander si vous aviez des œufs frais. J’ai reçu une commande considérable, et mes poules pondent si peu en ce moment que je n’arrive pas au nombre voulu. J’en ramasse bien quelques-uns par ci, par là, mais je n’en ai pas assez.
– C’est l’affaire de Mary, dit Molly ; elle s’occupe plus que moi des poules et des œufs.
Mary n’avait pas fait un point à son ouvrage depuis qu’on parlait Bibles auprès d’elle ; ses joues en feu, ses yeux brillants disaient assez combien la conversation l’intéressait. Quand elle s’entendit interpeller par sa mère, elle tressaillit comme prise en faute et courut hors de la chambre. Elle revint avec une douzaine d’œufs. Mme Evans les paya, les mit dans son panier, caressa amicalement la joue de Mary et se disposa à partir.
– Petite, dit-elle à Mary, comme celle-ci l’accompagnait jusqu’à la porte, écoute bien ceci : lorsque tu sauras lire, si tu n’as pas encore de Bible, tu pourras venir à la ferme aussi souvent que tu voudras pour lire dans la nôtre ; – si du moins le trajet n’est pas trop long pour toi.
– Mais il n’y a que trois kilomètres deux cents, ce n’est rien ! répondit la vaillante petite fille en jetant un coup d’œil sur ses pieds nus. J’irais plus loin que cela pour avoir un si grand plaisir, Madame.
Puis elle ajouta avec un léger tremblement dans la voix :
– C’est-à-dire que je serai bien contente de le faire, si jamais je puis apprendre à lire.
– Bon courage, ma fille. Les gens de ton caractère ne sont pas faits pour rester ignorants, reprit Mme Evans d’un ton gai et encourageant. Le Seigneur qui produit en toi ce désir, le satisfera, sois-en sûre. Quand les foules qui suivaient Jésus avaient faim, il ne les renvoyait pas à vide, bien que personne n’eût pu prédire comment il les nourrirait. Il prendra soin que tu reçoives aussi le pain de vie, en dépit des difficultés présentes. Adieu, et que Dieu te bénisse, enfant !
Et la bonne Mme Evans, faisant un signe amical au tisserand et à sa femme, embrassa Mary et monta dans la petite voiture attelée d’un poney qui l’attendait sur la route.
Mary, debout sur le seuil, suivit des yeux la visiteuse jusqu’à ce qu’elle fut hors de vue. Puis, avant de refermer la porte, elle se recueillit un instant et fit monter au ciel cette prière :
« Ô Seigneur ! Toi qui donnais du pain aux multitudes qui avaient faim, toi qui instruisais et bénissais les plus ignorants, fais que je puisse m’instruire moi aussi ! »
Puis elle rentra et reprit son ouvrage, résolue, si Dieu exauçait sa prière et la mettait en état de lire sa Parole, à faire tout ce qu’elle pourrait pendant tout le cours de sa vie, pour aider les autres comme elle-même aurait été aidée.
La suite de cette histoire nous montrera comment la petite Mary tint sa résolution.

3ème samedi

3. Des ténèbres à la lumière

Deux ans s’étaient écoulés depuis la visite de Mme Evans, et l’exaucement de la prière de Mary semblait plus éloigné que jamais.
L’enfant vaquait à ses devoirs journaliers avec un savoir-faire et une persévérance au-dessus de son âge, et sa mère pouvait se décharger sur elle de bien des occupations qui, en général, ne sont pas du ressort des enfants. Mary avait moins de temps à consacrer à la rêverie ; son imagination continuait bien à transporter sur le Cader-Idris les scènes et les récits bibliques, mais ses loisirs étaient plus rares. Elle accompagnait toujours sa mère aux réunions, et ce contact habituel avec des personnes âgées, joint à l’absence de compagnes de son âge, avait donné à cette enfant un extérieur si sérieux et des manières si graves, qu’elle eût fait l’effet d’appartenir encore à l’ancien régime, si les habitants de Llanfihangel avaient su ce que c’était que l’ancien régime, et en quoi il différait des temps modernes.
Jacob Jones revint un soir d’Abergynolwyn, petit village à deux milles de Llanfihangel, où il était allé vendre le drap que Molly et lui avaient fabriqué pendant les derniers mois.
Jacob avait marché presque toute la journée, mais il ne paraissait pas fatigué. La joie brillait dans ses yeux, et c’est avec le sourire sur les lèvres qu’il entra et prit sa place accoutumée près du foyer.
Mary, dont le regard scrutateur saisissait toujours le moindre changement sur les traits ou dans la manière d’être de son père, s’élança vers lui et le regarda fixement.
– Qu’y a-t-il, père ? Demanda-t-elle, – et ses beaux yeux profonds semblaient vouloir lire dans les yeux du tisserand. Tu as quelque bonne nouvelle à nous annoncer, sans quoi tu n’aurais pas cet air-là.
– Voyez donc la petite maligne ! Dit tendrement Jacob, en attirant vers lui sa fille et en l’asseyant sur ses genoux. Elle est assez futée pour deviner que son père a quelque chose à dire.
– Est-ce que cela me concerne ? Demanda Mary, en caressant la figure de son père.
– Cela te concerne plus que personne, ma fillette, et ta mère et moi ensuite.
– Qu’est-ce que ce peut bien être ? Dit Mary à voix basse, sa curiosité étant tout à fait éveillée.
– Mais tu nous fais griller d’impatience ! Ajouta Mme Jones ; qu’est-ce donc ?
– Eh bien ! Que dirais-tu, ma femme, si notre fille, ici présente, devenait une personne instruite, sachant lire, écrire, compter, et bien d’autres choses encore que ses parents n’ont jamais sues ?
– Oh ! Père !
Et la petite Mary qui, dans son agitation, avait glissé à terre, se trouvait debout devant Jacob, muette, tremblante, les mains jointes.
Son père la regarda quelque temps sans parler, et reprit :
– Oui, petite, on ouvre une école à Abergynolwyn ; le maître est déjà désigné, et puisque ma petite Mary n’a pas peur de faire trois kilomètres deux cents à pied, elle ira à l’école, où elle s’instruira le plus possible.
– Oh ! Père !
– Ah ça ! Combien de « Oh ! Père ! » Allons-nous entendre ? Fit Jacob en éclatant de rire. Je pensais bien que tu serais contente, ma fille, et je ne me trompais pas. Qu’en dis-tu ?
Il y eut un silence, puis la réponse arriva, prononcée d’une voix étranglée, mais vibrante de joie :
– Si je suis contente, père ! Ah ! Oui, certainement, puisque je pourrai enfin apprendre à lire la Bible.
Soudain une pensée lui vint, qui fit passer comme un nuage sur sa figure rayonnante.
– Mais, murmura-t-elle, maman ne pourra peut-être pas se passer de moi ?
– Me passer de toi ? Dit Mme Jones. Oui, ma chérie, je le ferai. J’aurai de la peine, je l’avoue, à me tirer d’affaire sans l’aide de mon bras droit. Mais pour ton bien, ma fille, j’accepterais de plus dures nécessités que celle-là.
– Chère, bonne mère ! S’écria Mary, en l’entourant de ses bras et en la couvrant de baisers. Je ne veux pourtant pas que tu travailles trop et que tu te fatigues. Je me lèverai une ou deux heures plus tôt, et je ferai pour toi tout ce que je pourrai, avant de partir pour l’école.
Et l’enfant reprit son ouvrage, le cœur débordant de joie, et remerciant le Seigneur qui exauçait sa prière et allait lui permettre de ne pas grandir dans l’ignorance.
– Je suis allé voir la salle où se tiendra l’école, dit Jacob, et devinez qui j’y ai rencontré ? Ni plus ni moins que M. Charles, de Bala, en personne. J’avais souvent entendu parler de lui, mais je ne l’avais jamais vu, et j’ai été bien content de faire enfin sa connaissance.
– Quelle sorte d’homme est-ce ? Demanda Molly.
– Eh bien, il doit avoir de quarante à cinquante ans ; il a un grand front qui dénote une haute intelligence et une grande puissance de travail. Son sourire est comme un rayon de soleil ; cela vous va au cœur et vous réchauffe. Maintenant que je l’ai vu et entendu parler, je comprends qu’il fasse tant de bien. Il paraît qu’il va de tous les côtés afin d’établir partout des écoles pour les enfants pauvres qui, sans cela, n’auraient aucun moyen de s’instruire.
– Comme moi, murmura Mary.
– Et qui est le maître qui doit diriger l’école d’Abergynolwyn ? Demanda Molly.
– Il s’appelle John Ellis, à ce que j’ai entendu dire, répondit Jacob. On ajoute que c’est un homme excellent et admirablement qualifié pour sa tâche. J’espère qu’on ne se trompe pas.
– Et quand l’école doit-elle s’ouvrir ?
– J’ai cru comprendre que ce serait dans trois semaines environ. Et maintenant, Mary, si tu peux, après cette grande nouvelle, donner encore une pensée aux choses matérielles, tu feras bien de t’occuper du souper, car je suis à jeun depuis midi.
Les trois semaines qui suivirent ce mémorable entretien parurent plus longues à Mary Jones que les trois plus longs mois qu’elle n’eût jamais traversés. Dévorée d’impatience, l’enfant n’accomplissait plus aussi légèrement et aussi régulièrement qu’autrefois ses devoirs de ménagère ; sa pensée était ailleurs, et son cœur s’abandonnait en entier à son ardent désir, si près d’être réalisé.
Un soir, Molly dit à son mari :
– Si les choses devaient continuer ainsi, Jacob, j’aimerais presque mieux qu’il n’eût jamais été question d’école. Cette enfant en a perdu la tête et vit comme dans un rêve. Que sera-ce quand l’école sera ouverte ? Je n’ose y penser.
– Ne te tourmente pas, ma bonne femme, répliqua Jacob en souriant. Cela s’arrangera. Ne vois-tu pas que cette active petite cervelle avait besoin d’aliment, et que la perspective qui s’ouvre devant elle la met à l’envers ? Mais, lorsqu’elle aura trouvé sa voie, tout ira bien, à la maison comme à l’école. Elle n’a que dix ans, après tout, et je ne suis pas fâché, pour ma part, de constater qu’elle est encore enfant sous bien des rapports, cette petite vieille personne !
Enfin, ces trois longues semaines passèrent ; et l’ouverture de l’école marqua une ère nouvelle dans l’existence de Mary.
Ayant faim et soif d’instruction, l’enfant trouva dans ses leçons une exquise jouissance. Ce qui pour d’autres constituait un ennui était son seul plaisir ; elle y mettait une telle ardeur qu’elle était presque toujours à la tête de sa classe, et qu’en très peu de temps elle sut lire et écrire.
Le maître, qui discernait vite le caractère et les aptitudes de ses élèves, fut frappé des dispositions de Mary, et l’encouragea de son mieux à profiter des ressources que lui offrait l’école. La petite fille répondit à ses bontés par un travail et une attention que rien ne décourageait.
Pendant que l’intelligence se développait, le cœur et le sens pratique ne restaient pas en arrière. Molly Jones n’avait rien à reprocher à sa fille dans l’accomplissement de ses devoirs de ménagère. L’enfant se levait de bonne heure, faisant l’ouvrage de la maison avant le déjeuner, et aidait encore sa mère après son retour de l’école, ne se réservant que le temps nécessaire à la préparation des leçons du lendemain.
À l’école, tout le monde l’aimait, grâce à son bon caractère et à l’empressement qu’elle mettait à rendre service en toute occasion. Aucune de ses camarades n’était jalouse de son succès.
Un matin, une petite fille arriva à l’école toute en larmes. Un gros chien lui avait arraché le petit sac dans lequel elle portait son repas, et elle se voyait réduite à ne rien manger tout le jour. Quelques-unes des élèves se mirent à rire :
– C’est bien fait ! C’est ta faute. Il fallait faire attention.
D’autres lui dirent :
– Petite peureuse ! Tu aurais dû courir après le chien, et rattraper ton déjeuner.
Mary s’approcha de la petite, lui dit quelques mots à l’oreille, essuya ses yeux, embrassa ses joues mouillées de larmes, et voilà l’enfant souriante et heureuse comme si rien de fâcheux ne fût arrivé. À midi, Mary et sa petite amie s’assirent ensemble dans un coin, et plus de la moitié des provisions de Mary prit le chemin de la bouche de son amie. Les camarades regardaient, un peu honteuses sans doute de ce que Mary Jones, seule, avait pensé à une chose si simple et ne demandant qu’un peu de renoncement. Mais la leçon ne fut pas perdue, et à partir de ce jour, l’influence de Mary se fit sentir dans l’école. Les progrès rapides qu’elle faisait dans ses études lui fournissaient l’occasion de développer les précieuses qualités du cœur qui s’étaient manifestées chez elle dès sa plus tendre enfance. Ainsi, un jour, au moment de quitter l’école, elle aperçut dans un coin de la salle déjà vide un petit garçon qui avait un livre ouvert sur les genoux, une ardoise et un crayon à côté de lui. Les larmes du pauvre petit coulaient sur son devoir inachevé, et il était évidemment plongé dans un profond désespoir. Faute d’avoir travaillé pendant la classe ou d’avoir écouté l’explication, il lui fallait rester après les autres pour faire le devoir négligé.
Ce jour-là, Mary avait mal à la tête, et il lui tardait de rentrer chez elle ; mais la vue de cette petite figure baignée de larmes chassa à l’instant toute pensée personnelle. Comme les voix des autres enfants s’éloignaient, elle traversa la salle, et se pencha par-dessus l’épaule du petit.
– Eh bien ! Mon pauvre Robbie, qu’y a-t-il ? Demanda-t-elle de sa voix douce et tendre. Oh ! C’est cette addition qui t’embarrasse ! Je ne puis pas la faire à ta place, tu sais ; ce serait tromper le maître ; mais je vais t’expliquer comment il faut s’y prendre, et je suis sûre que tu en viendras à bout.
En disant cela, Mary prenait un petit morceau de chiffon, nettoyait l’ardoise et taillait le crayon.
– Maintenant, regarde bien. Je vais copier les chiffres comme ils sont dans le livre.
Encouragé de la sorte, Robbie fut très attentif, et, avec un peu d’aide, il eut bientôt terminé son devoir.
Mary partit, la tête fatiguée, mais le cœur léger, heureuse d’avoir déjà pu se rendre utile avec le peu qu’elle savait.
L’ouverture d’une école du dimanche suivit de près celle de l’école de semaine. Dès le premier jour, Mary y prenait place, et son regard brillant, son air attentif témoignaient de l’intérêt que la leçon avait pour elle et de son désir de s’instruire.
Ce même soir, après la réunion, au moment où la femme du fermier, la bonne Mme Evans, se disposait à partir, elle sentit une main se poser sur son bras, et une voix bien connue lui dit :
– Pardon, Madame, pourrais-je vous demander quelque chose ?
– Certainement, fillette ; de quoi s’agit-il ?
– Il y a deux ans, Madame, vous avez eu la bonté de me dire que, lorsque je saurais lire, vous me permettriez d’aller à la ferme pour lire dans votre Bible.
– Je me le rappelle parfaitement. Eh bien ! Mon enfant, est-ce que tu sais lire maintenant ?
– Oui, Madame, et je suis élève de l’école du dimanche, où l’on me donne des leçons à apprendre ; et si vous vouliez être assez bonne pour me permettre de venir à la ferme une fois par semaine, – peut-être le samedi, qui est jour de congé, – je ne pourrais jamais assez vous remercier.
– Pas besoin de remerciements, ma petite ; viens, et tu seras la bienvenue. Je t’attendrai samedi prochain, et que le Seigneur te fasse trouver dans l’étude de sa Parole une grande bénédiction !
Mme Evans tint un moment la main de Mary dans la sienne, puis elle monta dans sa voiture, et le petit cheval partit à fond de train, comme s’il eût deviné que le vieux fermier Evans, cloué dans son lit par des rhumatismes, était impatient de voir rentrer sa femme.

4ème samedi

4. Obstacle surmonté

La ferme de M. Evans était une vraie curiosité archéologique. La maison d’habitation débordait un peu de tous les côtés ; on ne voyait que saillies et enfoncements bizarres, ouvertures invraisemblables aux endroits où on les eût le moins attendues. Et pourtant, l’ensemble de cette singulière construction vous laissait une impression de confortable que ne donnent pas toujours au même degré des édifices beaucoup plus élégants et des résidences bien plus correctement agencées. Derrière la maison étaient les hangars, les étables, la basse-cour, les écuries et le parc à cochons ; plus loin, l’enclos pour les daims, l’aire et un petit champ fermé qu’on appelait la « prairie-hôpital », parce qu’on y laissait brouter librement les animaux malades.
Quant au fermier, nous avons fait sa connaissance il y a deux ans, lors de sa conversation avec Mary. Il était toujours le même : bon, honnête, actif, craignant Dieu, n’oubliant jamais dans le travail et les soucis de chaque jour ce qu’il devait au souverain Dispensateur de tous les biens, qui envoie sa pluie pour arroser la semence et son soleil pour faire mûrir la moisson. Il n’avait pas la mauvaise habitude qu’ont beaucoup de fermiers, de murmurer contre la Providence s’il pleuvait sur les foins avant que ceux-ci fussent rentrés, ou si un orage subit couchait ses blés à terre avant qu’on y eût mis la faucille. Il ne se plaignait pas lorsqu’une épidémie décimait le petit troupeau dont il était fier à juste titre, et emportait quelqu’une de ces magnifiques bêtes qui ont rendus fameux « les moutons du pays de Galles », si appréciés sur les tables anglaises. Bref, il était content de ce que le Seigneur lui donnait, et il disait avec Job, lorsqu’une calamité le frappait : « Quoi ! Nous recevons de Dieu le bien et nous ne recevrions pas aussi le mal ! »
Nous connaissons déjà Mme Evans, et quand nous aurons dit qu’elle était d’un précieux secours à son mari dans les affaires temporelles aussi bien que dans les spirituelles, nous aurons complété son portrait.
Ce digne couple avait trois enfants. L’aînée, une fille déjà grande, était le bras droit de sa mère. Les deux autres – des garçons – fréquentaient une école primaire à deux milles de distance ; c’étaient des enfants robustes, pleins d’entrain, bien élevés, droits et honnêtes comme leurs parents.
Telle était la famille où Mary, ainsi qu’il avait été convenu, se rendit le samedi suivant. Est-il besoin de dire qu’elle y fut reçue avec beaucoup d’affection et de cordialité ? Elle se sentit d’abord un peu dépaysée. La ferme lui paraissait bien imposante auprès des modestes habitations qu’elle avait vues jusqu’alors ; il y régnait une atmosphère de bien-être et de confort tout à fait inconnue dans l’humble chaumière de Jacob Jones, où tout était d’une simplicité voisine de la pauvreté. Mais la timidité de Mary disparut entièrement dès qu’elle eut franchi le seuil et que le baiser maternel de Mme Evans lui eut fait sentir qu’elle était chez des amis.
– Allons, entre, ma petite, dit l’excellente femme, en l’amenant dans la vieille et hospitalière cuisine, où la bouilloire chantait, où l’air était imprégné de l’odeur d’un gâteau qui se confectionnait pour le thé. Chauffe-toi d’abord, et puis tu iras au salon lire la Bible. As-tu un crayon et du papier pour prendre des notes ?
– Oui, Madame, merci, répondit Mary.
Pendant quelques minutes, elle se réconforta devant un bon feu, puis elle fut introduite dans le salon, où, posé sur la table du milieu, respectueusement recouvert d’une serviette blanche, se trouvait le précieux volume.
Il ne faudrait pas conclure du soin qu’on en prenait que cette Bible ne servît pas souvent. On la lisait soir et matin, et le fermier n’aimait rien tant que de lire le saint volume et de se pénétrer de ses enseignements, lorsqu’il avait un moment de libre.
– Je sais que je n’ai pas besoin de te recommander d’avoir grand soin de notre Bible, Mary, et d’en tourner les pages doucement, dit Mme Evans ; j’ai confiance en toi pour cela. Et maintenant, mon enfant, je te laisse. Quand tu auras appris ta leçon pour dimanche et lu ce que tu voudras, tu viendras à la cuisine et tu prendras une tasse de thé avant de te remettre en route.
Sur ce, la femme du bon fermer disparut, et Mary, toute tremblante d’émotion et de joie, se trouva, pour la première fois de sa vie, seule en face d’une Bible.
Après avoir ôté la serviette, qu’elle plia avec soin, l’enfant ouvrit lentement le livre au chapitre cinquième de Jean, et ses yeux tombèrent sur ces mots : « Sondez les Écritures ; car c’est par elles que vous croyez avoir la vie éternelle, (car vous, vous estimez avoir en elles la vie éternelle) et ce sont elles qui rendent témoignage de moi ».
Ce fut pour Mary comme si une voix d’en-haut lui faisait directement entendre cet ordre.
– Oui, s’écria-t-elle, je veux obéir ! Je sonderai et j’étudierai de tout mon pouvoir ! Oh ! Si seulement j’avais une Bible à moi !
Ce n’était là qu’une aspiration sans portée, semblait-il. Et pourtant, de même qu’une simple note peut être le prélude d’une œuvre grandiose et magistrale dont la puissante harmonie remplira le monde, de même, ce soupir d’un humble cœur d’enfant devait avoir pour résultat d’amener des millions d’âmes à la lumière de la Parole de Dieu. Oui, en vérité, Dieu a choisi les choses faibles du monde pour réaliser ses desseins et accomplir sa volonté. Nous voyons ici une fois de plus les petites causes produire de grands effets, – si grands que l’éternité seule en révèlera la valeur.
Après avoir appris sa leçon pour le lendemain, Mary eut sa part d’un copieux repas, puis elle prit congé de ses aimables hôtes et se mit en route pour retourner chez elle, la tête pleine d’une idée fixe, qui aboutit à cette résolution : « Il faut que j’aie ma Bible ».
– Oui, répéta-t-elle tout haut, il faut que j’en aie une, même s’il me fallait pour cela économiser sou par sou pendant dix ans.
Noël arriva, et avec lui les vacances pour Mary et ses jeunes compagnes ; mais notre fillette aurait vraiment regretté d’interrompre son travail d’école si elle n’avait formé le projet de profiter de ses loisirs pour gagner de quoi acheter une Bible.
Sans négliger ses devoirs à la maison, elle trouva moyen de s’employer de temps en temps pour les voisins, et de gagner ainsi quelques centimes : au milieu de cette population pauvre, les centimes étaient d’un usage courant. C’était un enfant à surveiller pendant que la mère était au lavoir ; du bois sec et des broussailles à ramasser ; de vieux vêtements à raccommoder pour une mère de famille surchargée de travail et heureuse de reconnaître ce service par une petite récompense.
Chaque sou, chaque centime étaient déposés dans une tirelire grossière fabriquée par Jacob. Cette tirelire était placée sur une tablette à la portée de Mary, et chaque fois que notre fillette y introduisait les petites pièces de cuivre qu’elle avait bien gagnées, son cœur se remplissait de joie ; elle calculait combien de temps il faudrait encore pour que toutes ces petites pièces réunies formassent la somme – malheureusement bien grosse – qui serait nécessaire pour l’achat d’une Bible.
Vers cette époque, la bonne Mme Evans, connaissant le désir de l’enfant et voulant lui venir en aide, lui fit cadeau d’un beau coq et de deux poules. La pauvre Mary ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie et sa reconnaissance.
– Ma chère enfant, lui dit Mme Evans, je veux t’aider à acquérir ta Bible, parce que je t’aime et que je suis heureuse de te faire plaisir. Quand tes poules pondront, au printemps, tu vendras les œufs, qui seront bien ta propriété, et tu feras de l’argent ce que tu voudras. Je devine sans peine où tu le mettras, ajouta la bonne dame en souriant.
Toutefois, la première pièce blanche que Mary eut la joie de déposer dans sa boîte lui vint bien avant que les poules eussent pondu, et d’une façon assez digne de remarque. Elle revenait un soir d’un village voisin où son père l’avait envoyée faire une commission, quand son pied heurta un objet sur la route ; s’étant baissée, elle ramassa une grosse bourse en cuir. Tandis qu’elle se demandait à qui ce trésor pouvait bien appartenir, survînt un homme qui marchait lentement et paraissait chercher quelque chose ; il leva les yeux sur Mary, qui le reconnut tout de suite ; c’était le beau-frère de M. Evans, le fermier Greaves.
– Bonsoir, Mary Jones, dit-il. Vous me voyez bien en peine. En revenant du marché, j’ai perdu ma bourse, et…
– Votre bourse ! S’écria Mary ; je viens justement d’en trouver une ; est-ce la vôtre ?
– Oui, vraiment, ma chère enfant, c’est bien ma bourse, et je vous suis fort obligé. Mais attendez donc, ajouta-t-il en voyant que Mary continuait sa route ; je veux vous donner un petit quelque chose pour vous récomp…, je veux dire pour vous remercier.
Tout en parlant, il avait pris dans sa bourse un schilling neuf (un franc vingt-cinq centimes). De la part d’un homme qui venait de rentrer en possession d’une bourse bien garnie, le présent n’avait rien d’exagéré ; toutefois, voulant mieux montrer, sans doute, qu’il n’entendait pas payer le service qu’on lui rendait, le bonhomme substitua au schilling une pièce de six pence (soixante centimes) et la tendit à Mary. Celle-ci, toute heureuse, prit sa course jusqu’à la maison pour aller serrer dans sa tirelire cette précieuse pièce d’argent, destinée à rester là pendant de longues années parmi beaucoup de menues pièces de cuivre.
Les congés de Noël finis, Mary reprit ses leçons à l’école et recommença ses visites hebdomadaires à la ferme pour étudier la Bible, en vue de l’école du dimanche. Aussi des semaines se passèrent-elles sans qu’il fût possible de grossir d’un seul sou son trésor.
Il lui arrivait quelquefois de rentrer tard le samedi, et alors sa mère se tourmentait facilement à son sujet, sachant que Mary avait l’habitude de prendre des sentiers de traverse, et que ces sentiers, très praticables le jour, devenaient difficiles, dangereux même, la nuit. Or, en plein hiver, la nuit vient de bonne heure.
Molly et Jacob Jones étaient assis, un soir, attendant leur fille. La vieille pendule avait déjà sonné huit heures ; jamais l’enfant n’était rentrée si tard.
– Notre Mary devrait être de retour, Jacob, dit enfin Molly, rompant un long silence que troublait seul le bruit du métier de Jacob : il fait noir comme dans un four, et il n’y a pas de lune à espérer ce soir. Les chemins de traverse sont mauvais, et Mary n’a pas l’habitude de prendre la grande route si elle a un sentier plus court à sa portée. Vraiment, elle est bien en retard. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé de fâcheux !
Et Molly, que l’inquiétude gagnait, se leva, ouvrit la porte et prêta l’oreille.
– Ne t’inquiète pas, Molly, dit Jacob en arrêtant son métier ; puisque Mary fait une chose bonne, Celui qui la lui a mise au cœur saura bien garder son départ et son arrivée maintenant et à jamais.
Jacob parlait avec sérieux et sur ce ton de conviction qui réconfortait toujours sa femme. Au même instant, un pas léger se fit entendre à la porte, et Mary entra, tout excitée par sa course, les yeux brillants et rayonnants d’une joie qui se refléta bien vite sur le visage de ses parents.
– Eh bien ! Petite, qu’as-tu appris aujourd’hui ? demanda Jacob. Sais-tu bien ta leçon pour dimanche ?
– Oui, père, et quelle bonne leçon ! C’est elle et M. Evans qui m’ont retenue si longtemps.
– Comment cela ? demanda Molly. Nous avons été sérieusement inquiets à ton sujet, mon enfant.
– Il ne faut pas s’inquiéter, mère chérie, dit la petite avec quelque chose de la paisible assurance de son père. Dieu savait ce que je faisais, et il m’a gardée de tout mal. Oh ! Père, plus je lis la Bible, plus je désire mieux connaître le Seigneur ! Je n’aurai de repos que lorsque je possèderai une Bible. Mais, en attendant, je rapporte une grosse portion de celle de M. Evans.
– Mary ! Que dis-tu là ? Tu n’as pas fait une pareille chose ? s’écria Molly, effrayée.
– Je parle de ce que j’en rapporte dans ma tête, mère chérie, reprit l’enfant, et aussi dans mon cœur, ajouta-t-elle plus bas.
– Et quelle est cette portion ? Dit Jacob.
– Le chapitre septième de l’évangile de Matthieu. La leçon allait du verset 1 au verset 12 ; mais c’était facile et si beau que je n’ai pas pu m’arrêter, et j’ai appris tout le chapitre. Je finissais lorsque M. Evans est venu me demander si je comprenais bien ce que je lisais. Je lui ai montré quelques versets qui m’embarrassaient et il a eu la bonté de me les expliquer. Si vous voulez, je vous réciterai ce chapitre.
Jacob repoussa son métier et s’assit au coin de la cheminée, à sa place habituelle ; Molly prit son tricot, et Mary assise sur un tabouret aux pieds de son père, récita le chapitre d’un bout à l’autre, sans une faute, sans la moindre hésitation, et d’un ton qui montrait à quel point elle comprenait et appréciait la vérité si magnifiquement révélée.
– Femme, dit Jacob à Molly, quand Mary fut couchée, écoute bien ceci. Cet enfant ne mourra pas sans avoir fait de grandes choses pour le Seigneur. Ne vois-tu pas comment le Bon Berger conduit et nourrit son agneau dans de gras pâturages et le long des eaux tranquilles ? Lorsqu’elle récitait ce verset : « Demandez et vous recevrez », j’ai vu ses yeux briller, ses joues se colorer, et j’ai bien compris qu’elle pensait à sa Bible. Je suis sûr qu’elle prie pour cela bien plus que nous ne le pensons. Et le Seigneur l’exaucera un jour. Oui, Molly, notre fille aura sa Bible.

5ème samedi

5. Fidèle dans les petites choses

Les influences qui s’exercèrent autour et à l’égard de Mary Jones pendant ses années d’école furent assurément bien diverses ; mais toutes contribuèrent à former son caractère, à accroître encore chez elle l’étonnante énergie de volonté et la rectitude de jugement qu’elle avait toujours possédées à un degré rare. En même temps, sa nature tendre et aimante continuait à la faire chérir de tous ceux qui l’approchaient.
Son maître John Ellis, était un instructeur consciencieux et habile ; et nous avons lieu de supposer qu’il eut largement part au développement intellectuel et moral d’une élève intéressante à ce point par son intelligence toujours en éveil et son ardent désir de s’instruire.
Mais les années passèrent, et le jour vint où John Ellis fut envoyé dans un autre champ de travail. Il eut pour successeur un homme dont il ne sera pas inutile de raconter l’histoire, car il se trouva être l’instituteur de Mary Jones au moment où survint un évènement de grande importance, dont on trouvera le récit dans le chapitre suivant.
Il s’appelait Lewis Williams. Parti de très bas et d’un état de complète ignorance, il avait su acquérir une grande influence et une popularité étendue. D’abord indifférent et sans piété, il fut amené à la crainte de Dieu et devint un chrétien sincère et distingué.
Il était de petite taille, et ce que nous savons de son intelligence et de ses aptitudes nous permet de supposer qu’elles n’avaient rien de remarquable. Mais il rachetait son manque de culture intellectuelle par une volonté de fer et par l’inébranlable résolution de ne jamais se laisser décourager. Il était né à Pennal en 1774. Ses parents étaient pauvres ; c’est tout ce que l’on sait d’eux. Comme beaucoup d’autres garçons du village, il était violent et indiscipliné, et s’attirait sans cesse des réprimandes pour ses bêtises. Mais lorsqu’il eût atteint l’âge de dix-huit ans, il assista un jour à une réunion de prières où un M. Jones, de Mathafarn, lut et commenta le chapitre cinquième de l’épître aux Romains. La Parole de Dieu éveilla dans le cœur fermé de Lewis Williams le sentiment de péché ; à partir de ce moment, il se produisit en lui un changement qui s’accentua de plus en plus, jusqu’à ce qu’il fût devenu un sincère et fidèle chrétien.
À l’occasion de sa réception comme membre de la petite église de Cumllinian, on lui posa cette question :
– Si Jésus Christ vous ordonnait de faire quelque chose pour lui, le feriez-vous ?
-Oh ! Oui, répondit-il. Quoi que ce soit que Jésus m’ordonne, je le ferai immédiatement.
Cette réponse explique le succès dont ses efforts – on le verra – furent constamment couronnés.
Tel fut le début de la vie religieuse de cet homme extraordinaire.
Quelques années après, se trouvant à Trychiad, près de Llanegryn, il fut frappé de l’ignorance des enfants de ce village, et, brûlant du désir d’entreprendre quelque œuvre spéciale et directe pour son Père céleste, il prit la résolution de fonder une école du dimanche, et, si possible, d’ouvrir des cours les soirs de semaine, pour apprendre à lire aux garçons.
Cette pensée, très bonne assurément, n’aurait pourtant rien eu de particulièrement remarquable si Lewis Williams eût reçu lui-même une éducation quelconque. Mais jamais de sa vie il n’avait été à l’école ; il ne lisait même pas couramment. Aussi, l’idée d’instruire les autres pouvait-elle à juste titre, de sa part, paraître assez étrange.
Pourtant, le vieux proverbe a dit vrai : Ce qu’on veut, on le peut ; l’exemple de Lewis Williams en est une preuve de plus.
Grâce à son indomptable énergie et à son courage, l’école fut bientôt ouverte, et il commença à enseigner l’alphabet aux tout-petits en l’adaptant à un air connu. Quarante ans plus tard, le docteur Moffat devait appliquer, avec grand succès, aux petits Béchuanas le même système de leçons chantées.
Mais Lewis Williams, pour être un vrai maître d’école, ne pouvait pas s’en tenir à instruire les tout-petits ; et pourtant, s’il s’en prenait à de plus grands garçons, il allait se trouver en face d’un obstacle presque insurmontable, qui aurait à juste titre effrayé de moins braves que lui : ne pas savoir lire lui-même, ou du moins ne savoir lire ni couramment ni correctement !
Douloureusement conscient de ce qui lui manquait, il avait l’habitude, avant de commencer l’école du dimanche ou les classes du soir, d’aller trouver une brave femme, Betty Evans, qui savait bien lire. Il préparait sous sa direction les leçons qu’il allait donner, en sorte que le maître n’était en réalité que quelques heures en avance sur ses élèves.
Williams invitait quelquefois les élèves d’une école supérieure du voisinage à venir lire et conférer avec lui. Avec beaucoup de tact et d’habileté, il s’arrangeait de façon à mettre sur le tapis les sujets qu’il devait traiter dans son école. On peut juger de l’attention qu’il prêtait à la lecture et à la discussion ! Le sens et la prononciation des mots les plus difficiles lui étaient ainsi révélés, et son esprit se familiarisait avec ce qu’il désirait apprendre. Aucun de ces jeunes gens ne soupçonnait que l’homme qui les avait invités, qui parlait si peu et écoutait si attentivement, était lui-même un élève qui apprenait d’eux à analyser les phrases et à prononcer les mots dont il aurait à se servir le lendemain.
Les leçons commençaient toujours par la prière ; mais comme le maître avait affaire à une troupe de garçons passablement indisciplinés, il avait adopté un système assez singulier pour fixer leur attention pendant ce moment-là. Familier avec les exercices militaires depuis qu’il avait été à l’armée, il faisait exécuter à ses élèves une série de mouvements, puis tout à coup : « Halte ! Attention ! » – et il prononçait une courte et simple prière.
Tandis que Lewis Williams travaillait ainsi à Llanegryn, cherchant à amener des âmes au Sauveur et à préparer les esprits à le recevoir, M. Charles, de Bala, ayant à présider une réunion de membres de son église d’Abergynolwyn, arriva un soir à Bryncrug et passa la nuit dans la maison d’un nommé John Jones, maître d’école de l’endroit.
En s’entretenant avec son hôte, M. Charles lui demanda s’il ne connaîtrait pas une personne capable de prendre la direction d’écoles qu’il venait de fonder dans le voisinage. John Jones répondit qu’il avait entendu parler d’un jeune homme de Llanegryn qui instruisait les enfants les soirs de semaine et le dimanche.
– Mais, ajouta le maître d’école, on assure qu’il ne sait pas lire lui-même, et j’ai peine à comprendre comment il peut enseigner quelque chose.
– Pas possible ! S’écria M. Charles. Comment enseignerait-il ce qu’il ne sait pas lui-même ?
– Il paraît pourtant bien que tel est le cas, répondit John Jones.
M. Charles manifesta un vif désir de faire la connaissance d’un instituteur aussi extraordinaire, et le lendemain, notre jeune maître d’école, prévenu par John Jones, fit son apparition. Son costume campagnard, ses manières peu communes, ne semblaient guère appartenir à un pédagogue.
– Eh bien ! Mon ami, lui dit M. Charles sur ce ton affectueux qui lui gagnait tous les cœurs, – on me dit que vous dirigez une école là-bas à Llanegryn, le dimanche et les soirs de semaine, pour apprendre à lire aux enfants. Avez-vous beaucoup d’élèves ?
– Oui, Monsieur ; j’en ai trop pour mes moyens.
– Et… apprennent-ils quelque chose à vos leçons ? Demanda M. Charles avec intérêt, mais en réprimant mal un sourire.
– Je crois, Monsieur, qu’il y en a quelques-uns qui apprennent, répondit humblement le jeune instituteur, comme accablé par le sentiment de sa propre ignorance.
– Comprenez-vous l’anglais ?
– Quelques mots à peine, Monsieur ; juste ce que j’ai retenu de mon temps de service.
– Mais vous lisez couramment le gallois ?
– Non, Monsieur ; je le lis avec difficulté ; mais je fais de mon mieux pour apprendre.
– Avez-vous fréquenté une école avant de commencer à enseigner ? Demanda M. Charles de plus en plus surpris et intéressé.
– Non, Monsieur, je n’ai jamais mis les pieds dans une école.
– Mais alors, ce sont vos parents qui vous ont appris à lire ?
– Non, Monsieur ; mes parents ne savaient pas lire.
M. Charles ouvrit sa Bible au premier chapitre de l’épître aux Hébreux, et pria Lewis Williams de lire quelques versets. Le jeune homme obéit ; déchiffrant avec beaucoup de lenteur et d’hésitation, se trompant plusieurs fois, il put à peine aller jusqu’au bout du premier verset.
– Cela suffit, mon garçon, dit M. Charles ; mais ce qui m’intrigue, c’est que vous réussissiez à apprendre à lire à vos élèves. – Comment vous y prenez-vous donc ?
Le jeune homme, ainsi obligé de répondre, expliqua la méthode qu’il utilisait pour recevoir, puis pour donner l’enseignement. Il dit comment il mettait l’ABC en musique ; il parla des leçons qu’il se faisait donner par Betty Evans, des lectures et des dissertations des grands garçons de l’école supérieure, de sa façon de faire manœuvrer ses petits soldats.
À mesure que Lewis Williams avançait dans sa confession (car le récit qu’il faisait lui paraissait bien en être une), M. Charles, avec son rare esprit de discernement, était plus frappé de l’étonnante grandeur morale cachée sous une humble apparence du narrateur. Il sentait que cet humble disciple du Sauveur avait appliqué toutes ses forces à faire valoir son seul talent au service du Maître, et que, pour faire de lui un ouvrier de premier ordre, il suffirait de l’aider à développer les qualités qui dormaient en lui.
Il lui conseilla de se placer pendant quelque temps sous la direction de John Jones, et d’acquérir par là ce qui lui manquait pour devenir maître à son tour.
Trois mois durant, Lewis Williams suivit les conseils de M. Charles : ce furent là les seuls moments de sa vie qu’il passa à l’école. Mais il ne cessa pas de s’instruire lorsqu’il quitta John Jones. Chaque heure dont il pouvait disposer était d’avance réservée à l’étude ; il voulait se mettre en mesure d’être employé dans une des écoles que M. Charles s’était chargé d’organiser et de surveiller. Pour se perfectionner dans l’art de la lecture, il fréquentait les églises du voisinage, et écoutait comment les pasteurs lisaient et parlaient. Enfin, son vœu le plus cher fut réalisé. En 1799, – il avait alors vingt ans – M. Charles le nomma à un poste rétribué d’instituteur dans une de ses écoles. Un an plus tard, il fut envoyé à Abergynolwyn, où il trouva Mary Jones au nombre de ses élèves.
Pendant les années qui suivirent, il fonda de nombreuses écoles, et en releva plusieurs qui menaçaient de fermer. Il finit même par se consacrer à la prédication, poussé par son zèle pour le service du Maître, et par son ardent désir que tous parvinssent à la connaissance de la vérité.
Il mourut dans sa quatre-vingt-huitième année, entouré de l’affection et de la reconnaissance de tous ceux, en grand nombre, auxquels il s’était rendu utile.
Mais il est temps de revenir à Mary Jones, qui avait presque seize ans lorsque Lewis Williams prit la direction de l’école d’Abergynolwyn.
Mary Jones était alors une vaillante fillette, pleine de vie et d’ardeur, aussi sérieuse et aussi active qu’autrefois. Sa ferme résolution d’acheter une Bible n’avait pas faibli un seul instant. Durant six longues années, elle avait mis chaque sou de côté, se refusant toutes les petites douceurs que sa pauvreté rendait doublement attrayantes à son âge. Elle avait continué ses visites à la ferme, et pendant qu’elle étudiait la Bible en vue de l’école, son désir de posséder le saint Livre de Dieu s’était renforcé. Elle pensait souvent à la joie qu’elle éprouverait à pouvoir tous les jours lire et apprendre quelque portion des Écritures : – « Mais cela viendra quand j’aurai ma Bible. Même s’il faut attendre bien longtemps encore, le moment viendra ! » Et alors, à genoux près de son lit, elle priait ainsi : « Bon Sauveur, fais que ce moment vienne bientôt ! »
Comme on peut bien le penser, Mary faisait l’orgueil et la joie de ses parents. Plus que jamais, elle se rendait utile à la maison et était le bras droit de sa mère. Et son père, lorsqu’il rencontrait le regard intelligent et heureux de sa fille, lorsqu’il l’entendait réciter sa leçon pour l’école, ou répéter les explications qu’elle avait retenues, remerciait Dieu dans son cœur de lui avoir donné une brave enfant qui marchait dans sa crainte et priait pour qu’en grandissant elle devînt une bénédiction pour tous ceux avec lesquels elle se trouverait en contact.

6ème samedi

6. En route

– Oh ! Maman ! Papa ! Voyez donc ! Mme Evans vient de me payer ce qu’elle me devait, et c’est bien plus que ce que je croyais, et j’ai de quoi acheter ma Bible !… Je suis si contente que je ne peux pas le croire !
Ce fut en poussant cette joyeuse exclamation que Mary rentra un jour au logis, revenant de la ferme.
Jacob arrêta son métier et tendit les deux mains à sa fille :
– Vraiment, Mary ? Au bout de six ans d’attente et d’épargne ? Eh bien, Dieu soit béni, ma fille ! C’est lui qui, le premier, a mis ce désir dans ton cœur, et c’est lui qui t’a donné la patience et le courage de travailler pour obtenir ce que tu désirais. Qu’Il te bénisse, mon enfant…
Et Jacob posa solennellement la main sur la tête de sa fille en ajoutant à voix basse : « Et elle sera bénie ! »
– Mais, dis-moi, père chéri, reprit Mary après un moment de silence, où puis-je acheter ma Bible ? Il n’y en a point ici, ni à Abergynolwyn.
– Je n’en sais rien, Mary ; mais notre pasteur, William Huw, te le dira. Tu feras bien d’aller le voir demain pour le lui demander.
Le lendemain, Mary se rendit à Llechweld auprès de William Huw et lui posa cette question, pour elle d’une importance si capitale. Mais sa réponse fut qu’il était impossible de trouver un exemplaire de la Bible (même de la version galloise publiée l’année précédente), autre part qu’à Bala, chez M. Charles ; il ajouta même qu’il était fort à craindre que toutes les Bibles reçues de Londres par M. Charles n’eussent été vendues ou promises depuis longtemps.
Ce n’était guère encourageant, et Mary rentra chez elle attristée, mais n’ayant pourtant pas perdu tout espoir. Il était fort possible, pensait-elle, que M. Charles eût encore une Bible disponible.
La distance à franchir était longue : plus de quarante kilomètres ; et Mary ne connaissait pas la route. Elle n’avait jamais vu M. Charles, dont la célébrité même l’effrayait un peu ; mais tous ces obstacles n’ébranlèrent pas sa ferme résolution.
Jacob et Molly, à cause de la distance, ne furent pas tout d’abord d’avis que Mary fît seule à pied la course de Bala ; mais ils se rendirent peu à peu à son désir. Le bon Jacob disait à sa femme :
– Si c’est le Seigneur qui répond à nos prières et qui conduit cette enfant, comme nous lui avons demandé de le faire, il ne nous appartient pas de nous opposer à sa sagesse.
Mary obtint donc la permission de faire le voyage tant désiré. Elle alla trouver une voisine, lui exposa son projet et la pria de lui prêter un sac pour rapporter son trésor, si elle parvenait à l’acquérir. La voisine, sensible aux mille petites attentions que Mary avait eues pour elle et pour ses enfants, saisit avec joie l’occasion qui lui était offerte de lui témoigner sa reconnaissance et sa sympathie ; elle remit le sac à la jeune fille et lui souhaita bon succès avec un : « Dieu vous accompagne ! » qui partait du cœur.
On était au printemps de 1800. La journée promettait d’être magnifique. Debout avant l’aube, Mary procédait à sa toilette avec un soin inaccoutumé. N’était-ce pas le jour fameux, le jour attendu depuis tant d’années, le jour qui, dans la pensée de Mary, allait faire d’elle la plus heureuse créature ou la plonger dans un chagrin tel qu’elle n’en avait jamais connu ?
Elle serra dans son sac son unique paire de souliers, beaucoup trop précieuse pour servir à faire une course de quarante kilomètres, et qu’elle comptait ne mettre qu’à l’entrée de la ville.
Malgré l’heure matinale, Molly et Jacob étaient debout l’un et l’autre pour veiller à ce que Mary eût son déjeuner de lait chaud et de pain, et pour faire avec elle leur culte de famille, voulant implorer spécialement la bénédiction de Dieu sur l’entreprise de leur enfant et sur son voyage.
Ainsi fortifiée et encouragée, Mary embrassa ses parents et partit aux premiers rayons du soleil. Le souvenir de cette journée devait rester gravé en traits ineffaçables dans sa mémoire jusqu’à la dernière heure de sa longue et utile carrière. Elle se mit en route pleine d’entrain. Au lieu d’aller très vite au début – ce qui l’aurait fatiguée avant que le premier quart du trajet fût effectué – elle partit d’un pas ferme et régulier. Ses pieds nus foulaient légèrement le sol ; la tête haute, les yeux brillants, les fraîches couleurs de la santé sur ses joues hâlées, elle allait, allait toujours, gentille et souriante, à travers la campagne, par cette belle matinée de printemps. Jamais ce qui l’entourait n’avait paru à Mary tel qu’elle le voyait ce jour-là, ce jour mémorable entre tous. La bonne vieille montagne semblait abaisser vers elle un regard protecteur. Le soleil lui-même, en montant à l’horizon, paraissait lui sourire. Le chant de l’alouette s’élevait des vertes prairies comme un hymne au Seigneur. Les lapins la regardaient furtivement de dessous les feuilles sèches ou du bord de leurs trous, et même un écureuil, qui grimpait en hâte le long d’un arbre, s’arrêta un instant comme s’il eût voulu lui dire amicalement : « Bonjour, Mary ; bon succès ! » Les impressions de la fillette étaient à l’unisson de ce qui l’entourait, et son cœur était plein de reconnaissance pour le passé et d’espoir pour l’avenir.
Laissons maintenant notre héroïne poursuivre bravement sa course vers Bala, et disons quelques mots de l’homme excellent sur qui reposaient ce jour-là toutes les espérances de Mary, et qui, par conséquent, devait être à ses yeux le plus grand et le plus important personnage du monde.
Thomas Charles, de Bala, était un homme fort influent et considéré dans le pays de Galles ; c’est à lui qu’on devait l’idée de l’organisation de beaucoup d’œuvres en maints endroits où il avait entrepris de lutter contre l’ignorance et de remplacer les ténèbres par la lumière. De là son surnom de « l’apôtre de Bala ».
Il était alors âgé d’environ cinquante ans, et avait passé vingt années de son existence dans les parties les plus sauvages du pays de Galles, prêchant la Parole de vie, fondant des écoles, mettant sans réserve au service du Maître les beaux et nombreux talents qui lui avaient été accordés.
Il s’était donné à Dieu l’âge de dix-huit ans. Ses premiers efforts d’activité chrétienne eurent pour objet son propre entourage. Il réussit à faire établir dans sa famille le culte domestique, et y exerça une influence d’autant plus profonde qu’elle était douce et tendre.
Son éducation, commencée à Carmarthen, s’acheva à Oxford, où il trouva dans le révérend John Newton un ami bienveillant et sûr dont les conseils ne lui firent pas défaut pendant ses années d’études. Une fois même, paraît-il, il passa ses vacances chez cet homme excellent.
Le révérend Thomas Charles fut plus tard consacré ministre de l’Église anglicane ; mais la courageuse fidélité de sa prédication souleva contre lui la majorité des membres de son troupeau, qui refusèrent de le recevoir ; il sortit alors de l’Église anglicane et entra dans l’Église méthodiste calviniste du pays de Galles. Son œuvre la plus importante avait jusque-là consisté dans la fondation d’écoles du dimanche et d’écoles de semaine dans le pays de Galles. L’organisation de ces écoles, le choix des maîtres, les tournées d’examens faisaient de la vie de M. Charles une vie fort remplie. Mais à mesure qu’il travaillait, il pouvait constater que son travail n’était pas vain dans le Seigneur. En quelque lieu qu’il allât, apportant la « bonne Nouvelle », prêchant par son exemple, dépensant ses biens et ses forces au service de Christ, les ténèbres se dissipaient pour faire place à la vraie lumière. A l’ignorance et à l’immoralité succédait la soif de connaissance et de sainteté ; des terrains, jusque-là durs et incultes, produisaient en abondance des fleurs et des fruits.
Tels étaient l’homme et son œuvre à l’époque du voyage de Mary Jones à Bala.
Vers midi, Mary s’arrêta pour se reposer et prendre un peu de la nourriture que sa mère lui avait préparée. Elle s’assit non loin de la route, sur une pente gazonnée, au pied d’un arbre dont le feuillage naissant la protégeait contre les rayons du soleil, et reposa ses pieds fatigués sur l’herbe fraîche et douce qui formait autour d’elle comme un tapis de velours. Elle ne tarda pas à découvrir un ruisseau qui descendait de la montagne vers la mer ; elle courut s’y désaltérer et y rafraîchir sa figure, ses mains et ses pieds ; après quoi, elle se sentit toute restaurée.
Après une demi-heure de repos elle se leva, remit sa besace sur son épaule et reprit sa course.
La seconde partie du trajet, le long d’une route poudreuse et sous un soleil ardent, fut plus difficile que la première ; mais la petite allait bravement son chemin, en dépit de ses pieds écorchés, de sa tête brûlante et de la fatigue qui la gagnait.
Le voyage s’acheva sans aucune aventure, même sans aucune rencontre, sauf celle d’un bon paysan qui offrit à Mary un peu de lait ; plus loin, la fillette qui, assise sur le seuil d’une maison, mangeait son souper à la fraîcheur du soir, donna à Mary une portion de son repas.
En arrivant à Bala, Mary suivit les instructions qu’elle avait reçues de William Huw, et alla droit à la maison de David Edwards, prédicateur méthodiste très estimé.
Celui-ci l’accueillit avec cordialité, lui demanda le motif de son long voyage, et finit par lui dire que l’heure était trop avancée pour voir M. Charles, qui avait l’habitude de se lever de très grand matin. C’était son secret pour trouver le temps de faire tant de choses.
– Mais, ajouta le brave homme en voyant la déception de sa petite visiteuse, vous resterez ici cette nuit, et nous irons trouver M. Charles demain matin, aussitôt que je verrai de la lumière dans son cabinet de travail. Vous aurez ainsi tout le temps de lui faire votre demande et d’arriver chez vous avant la nuit.
Mary accepta avec joie l’hospitalité qu’on lui offrait, et, après un souper simple, elle fut conduite dans la chambrette où elle devait passer la nuit. Après avoir récité un chapitre de la Bible, elle pria, puis se mit au lit, fatiguée de corps et d’esprit. Elle avait la conviction que ses efforts ne seraient pas vains, mais que Celui qui l’avait conduite en sûreté jusque-là lui accorderait le désir de son cœur.
Et les voiles de la nuit enveloppèrent lentement l’humble demeure de ce fidèle chrétien, protégeant de leurs ombres ceux qui y dormaient. Leur sommeil était paisible et leur sécurité parfaite, parce que le Dieu du jour et de la nuit veillait sur eux, le Dieu qu’ils aimaient et en qui ils se confiaient, et ils se savaient à l’abri « dans les bras éternels ».

7ème samedi

7. Larmes victorieuses

Bala est maintenant une tranquille petite ville, située sur les bords du lac du même nom, au nord d’une riante vallée. Il y a un siècle, la ville était plus calme encore. Le paysage qui l’entoure offre un aspect paisible et riant ; ce sont des collines plutôt que des montagnes, mais très boisées et bien arrosées. Bala est le rendez-vous favori des chasseurs et des pêcheurs. En somme, c’est un lieu agréable, gai, où l’air est sain, mais on n’y trouve pas l’imposante grandeur et la beauté sauvage de beaucoup d’autres sites du nord du pays de Galles.
Tel était l’endroit où les pieds fatigués de notre petite héroïne l’avaient amenée le soir précédent ; tel fut, pendant la plus grande partie de sa vie, le lieu de résidence du grand serviteur de Dieu, Thomas Charles.
Le profond sommeil de Mary ne fut interrompu que lorsque son hôte frappa à sa porte aux premières lueurs de l’aube.
– Réveillez-vous, Mary, ma fille ; M. Charles sera bientôt au travail. Le soleil va paraître. Levez-vous !
Mary sauta à bas de son lit et se frotta les yeux. Le voilà donc enfin, le moment si longtemps attendu, et dans quelques minutes elle va connaître le résultat de sa longue attente !
Le cœur lui battait bien fort pendant qu’elle s’habillait ; elle s’assit ensuite sur son lit et récita le psaume vingt-trois. Les douces paroles du Psalmiste furent les premières qui lui vinrent à l’esprit, et pendant qu’elle se disait : « L’Éternel est mon Berger ; je n’aurai point de disette », elle se sentait réellement gardée et conduite par un berger rempli d’amour pour elle.
Dès qu’elle fût prête, elle se dirigea, avec David Edwards, vers la maison de M. Charles.
– Il y a de la lumière dans son cabinet, dit le bon vieux prédicateur. Il est déjà au travail. Il n’y en a guère comme lui, Mary. Le monde serait meilleur qu’il ne l’est s’il renfermait beaucoup d’hommes comme lui.
Mary ne répondit pas, mais elle tremblait d’émotion au moment où David Edwards frappa à la porte du cabinet. Il n’y eut pas de réponse ; on entendit seulement un pas résonner dans la chambre, puis la porte s’ouvrit, et M. Charles était devant eux.
– Bonjour, ami Edwards. Qu’est-ce qui vous amène de si bonne heure ? Entrez, entrez, dit M. Charles de cette voix cordiale et sympathique qu’on connaissait si bien et qu’on aimait tant.
Comme David Edwards entrait, M. Charles remarqua l’enfant, qui se tenait derrière lui, timide et tremblante, car son courage l’abandonnait.
Quelques mots d’explication furent rapidement échangés entre le vieux prédicateur et M. Charles, puis celui-ci invita Mary à entrer.
– Eh bien ! Mon enfant, lui dit M. Charles, n’ayez pas peur, mais racontez-moi votre histoire. Dites-moi d’où vous venez, comment vous vous appelez et ce qui vous amène ici.
Mary reprit courage et répondit à toutes les questions de M. Charles. Sa voix, d’abord tremblante, s’affermit à mesure qu’elle avançait dans son récit. Elle parla de son village et de ses parents, du désir qu’elle avait depuis son enfance de posséder une Bible, des longues années pendant lesquelles elle avait mis de côté ses petits gains pour acheter le précieux volume, et termina en disant qu’elle avait enfin entre les mains la somme nécessaire.
M. Charles lui posa alors quelques questions pour savoir jusqu’où allait sa connaissance des saintes Écritures, et il fut charmé de ses réponses intelligentes ; il vit qu’elle avait étudié le livre qu’elle aimait tant.
– Mais, dites-moi, comment êtes-vous arrivée à connaître si bien la Bible, puisque vous n’en possédez pas un exemplaire ?
Mary raconta alors ses visites à la ferme, et comment, grâce à la gentillesse du fermier et de sa femme, elle avait pu apprendre ses leçons pour l’école du dimanche et arriver à savoir par cœur bien des portions des saintes Écritures.
À mesure qu’elle parlait, M. Charles se rendait mieux compte de ce qu’il avait fallu de courage, de patience, d’énergie, de foi pour traverser ces longues années d’attente, et venir si loin chercher ce trésor ardemment désiré ; mais, en même temps, son expression devenait de plus en plus sérieuse, et enfin, se tournant vers David Edwards, il lui dit d’un ton triste :
– Je suis vraiment bien fâché que cette chère enfant ait fait un tel voyage pour acheter une Bible, quand je ne suis pas en mesure de lui en procurer une ! Les Bibles galloises que j’ai reçues de Londres en dépôt l’année dernière sont toutes vendues depuis longtemps, et les quelques exemplaires qui me restent sont promis à des amis que je ne puis décevoir. Et malheureusement la Société qui jusqu’ici a envoyé des Bibles au pays de Galles se refuse à en imprimer davantage ; je ne sais désormais où je m’adresserai.
Jusque-là, Mary avait tenu fixés sur M. Charles ses grands yeux pleins d’espoir et de confiance ; mais pendant qu’il parlait à David Edwards, elle remarqua son air triste et se rendit compte peu à peu du sens des paroles qu’il prononçait. La chambre où elle était lui parut soudain s’obscurcir, et, se laissant tomber sur une chaise, elle cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.
Tout était donc fini, se disait-elle, tout a été inutile ! Les prières, la confiance, l’attente, le travail, les économies de six longues années, le long voyage pieds nus, tout cela inutile, au moment même où elle croyait toucher au port tant désiré !
Et, dans l’excès de sa douleur, les paroles du Psalmiste lui revinrent naturellement à l’esprit : « Dieu a-t-Il oublié d’avoir compassion ? A-t-Il, dans Sa colère, retiré Sa miséricorde ? »
– C’est fini, c’est fini ! Tout est inutile !
Et sa pauvre petite tête, tout à l’heure si droite, s’inclinait de plus en plus, et ses mains, brunies par le soleil, endurcies par le travail, ne pouvaient plus arrêter les larmes brûlantes qui coulaient sur ses joues.
Pendant quelques instants, les sanglots de Mary troublèrent seuls le silence ; mais ces sanglots avaient été pour le bon M. Charles un appel irrésistible. Il se leva enfin, et, posant une main sur la tête penchée de la jeune fille, il lui dit d’une voix tremblante d’émotion :
– Je vois, chère enfant, qu’il faut que vous ayez une Bible, quelque difficile qu’il me soit de vous en procurer une. Il m’est absolument impossible de vous la refuser.
La réaction subite que ces mots produisirent chez Mary fut si forte qu’elle ne put parler ; mais elle leva sur M. Charles des yeux à la fois si pleins de larmes et si brillants de joie, l’expression de son regard disait si bien le bonheur inexprimable et l’infinie reconnaissance de son cœur, que M. Charles et David Edwards sentirent leurs yeux se mouiller.
M. Charles ouvrit enfin une armoire et en tira une Bible. Posant alors de nouveau une main sur la tête de Mary, il lui remit la Bible et lui dit :
– Si vous êtes heureuse, ma chère enfant, de recevoir ce saint Livre, je ne suis pas moins heureux de pouvoir vous le donner. Lisez-le souvent, méditez-le avec soin ; que les paroles saintes vous soient toujours présentes à l’esprit, et mettez en pratique les enseignements de l’Évangile.
Et alors, tandis que Mary, dans l’excès de sa joie et de sa gratitude, versait encore de douces larmes, M. Charles dit au vieux prédicateur :
– N’y a-t-il pas ici de quoi fondre le cœur le plus dur ? Cette enfant, si jeune, si pauvre, si intelligente, connaissant si bien les Écritures, forcée de venir à pied de Llanfihangel à Bala pour chercher une Bible ! Dès aujourd’hui, je ne me donnerai pas de repos que je n’aie trouvé le moyen de subvenir à ce pressant besoin de mon pays qui réclame à grands cris la Parole de Dieu.
Une demi-heure plus tard, après avoir eu sa part du déjeuner de David Edwards, Mary se remit en route. Le temps était couvert, mais elle ne s’en apercevait pas ; son cœur était plein de soleil. Le vent soufflait avec force, mais un grand calme remplissait son âme, et ceux qui la rencontraient ne pouvaient qu’être frappés de son air épanoui, tandis qu’elle se hâtait, le sac alourdi, non plus jeté sur son épaule, mais précieusement serré contre sa poitrine. Le soleil perça tout à coup les nuages, illuminant toute la campagne, et Mary continuait sa course, son cœur plein de reconnaissance, chantant avec l’alouette ; sa voix joyeuse adaptait à quelque vieille mélodie tantôt les paroles d’un cantique, tantôt quelque passage de la sainte Écriture qui lui venait tout naturellement à l’esprit. L’après-midi arriva, le soleil descendit à l’horizon enflammé, et sa clarté glorieuse rappela à l’esprit de Mary la demeure réservée aux enfants de Dieu, ce ciel avec ses murs de jaspe, ses portes de perle, ses rues pavées d’or pur, où il n’est pas besoin ni de soleil ni de lune, parce que Dieu lui-même en est la lumière.
Ce soir-là, Jacob et sa femme attendaient Mary pour le souper. Qu’allait-elle rapporter ? Aurait-elle réussi ? Avait-elle eu sa Bible ? Autant de questions que les parents anxieux se posaient, prêtant l’oreille aux moindres bruits du dehors.
Leur attente ne fut pas longue. Un pas léger qu’ils connaissaient bien se rapprocha de la maison ; la porte s’ouvrit, et Mary parut, fatiguée, couverte de poussière, mais rayonnante de bonheur. Jacob ouvrit les bras à sa fille chérie, et, la pressant sur son cœur, il murmura à son oreille les paroles du prophète :
– « Tout va-t-il bien pour l’enfant ? »
Et Mary répondit, d’un ton à la fois sérieux et joyeux :
– « Tout va bien ».
Il n’est pas rare, surtout dans la jeunesse, qu’un objet longtemps et passionnément désiré, une fois obtenu, soit considéré avec plus ou moins d’indifférence. Tel ne fut pas le cas pour Mary Jones. La Bible, pour la possession de laquelle elle avait travaillé, attendu, prié, pleuré, lui devint chaque jour plus précieuse. La Parole du Seigneur n’était pas seulement sur ses lèvres, mais dans son cœur. Elle en apprenait chapitre après chapitre, et la préparation des leçons de l’école du dimanche devint son plus grand plaisir. Que le moniteur posât une question à laquelle personne ne pouvait répondre, Mary avait toujours la réponse prête, judicieuse et intelligente ; et personne, à l’école ou dans le village, ne pouvait citer comme elle de mémoire, non seulement des chapitres, mais des livres entiers de la Bible.
Ce n’est pas tout. S’il est bon et utile d’aimer, de lire et de méditer la Bible, ce n’est pourtant pas là tout ce que demande Celui qui a dit : « Si vous m’aimez, gardez mes commandements ». La sérieuse étude que Mary faisait de la Parole de Dieu ne l’empêchait pas de s’acquitter mieux que jamais de ses devoirs domestiques. Sa mère, qui avait craint un moment que le vif désir de Mary de s’instruire et de posséder une Bible ne la détournât de ses fonctions de ménagère, fut agréablement surprise de voir se produire l’effet tout opposé. Les saintes vérités qui pénétraient l’âme de l’enfant étaient la précieuse semence qui, tombant dans une bonne terre, rapporte du fruit en abondance, et plus la consécration de ce jeune cœur au Seigneur était entière, plus aussi les moindres devoirs de la vie quotidienne lui devenaient faciles, parce qu’ils étaient accomplis pour Lui.
Peu de temps après la visite de Mary à Bala, elle eut le grand plaisir de revoir l’ami vénéré dont le souvenir devait toujours rester lié, dans son esprit et dans son cœur, à la pensée de sa chère Bible.
M. Charles, au cours de ses visites dans les villages où il avait fondé des écoles, vint à Abergynolwyn pour inspecter l’école placée sous la direction de Lewis William, et pour constater par des examens les progrès des élèves. Parmi les figures éveillées qui l’entouraient, son œil observateur en eut bientôt remarqué une qui l’intéressait entre toutes, et pour cause. Son intérêt ne fit que s’accroître lorsqu’il s’aperçut que cette élève seule était en état de répondre aux questions les plus difficiles, et que son intelligence n’était surpassée que par l’humilité enfantine qui est la marque du vrai chrétien.
Nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, que M. Charles ne perdit pas cette occasion d’adresser quelques bonnes paroles à sa jeune amie, et que Mary à son tour les recueillit et s’en souvint pendant les longues années et les épreuves multiples de sa vie.

8ème samedi

8. À l’œuvre

M. Charles avait été vivement impressionné par les faits que nous venons de raconter. L’histoire de Mary Jones et de ses efforts pour acquérir une Bible lui était sans cesse présente à l’esprit. Il songeait à l’ignorance de ses concitoyens, privés de la Parole de Dieu, à la mort spirituelle où ils étaient presque tous plongés. Ses efforts contre la débauche et l’impiété n’obtenaient qu’un succès relatif ; car le principal remède à employer manquait. Aussi n’est-il pas surprenant qu’il fût constamment agité de cette pensée : « Que faut-il faire pour pourvoir le pays de Galles de Bibles en nombre suffisant ? »
Dans le courant de l’hiver 1802, M. Charles vint à Londres, rempli de cette pensée, mais sans savoir encore quelle suite il pouvait y donner.
Comme il y réfléchissait un matin, il se dit que la meilleure chose à faire serait de fonder une Société dont le seul but fût d’imprimer et de répandre les Saintes Écritures.
Il communiqua son idée à quelques amis, membres de la Société des Traités religieux, qui l’encouragèrent vivement. Invité par eux à une séance de leur comité, il y plaida en termes éloquents et chaleureux la cause du pays de Galles ; il insista sur la déplorable pénurie de Bibles qui y régnait, et raconta l’histoire présente, recourant ainsi au plus irrésistible des arguments, celui que fournissent les faits.
Cet appel fut entendu. Un courant d’ardente sympathie pour une population qui avait à ce point faim et soif de la Parole de Dieu s’établit dans l’assemblée. Les auditeurs de M. Charles furent vivement émus, et cette émotion alla croissant jusqu’au moment où l’un des secrétaires du comité, le révérend Joseph Hughes, s’écria, dans un élan d’enthousiasme :
– M. Charles, oui, certes, on peut fonder une Société ; mais si on peut la fonder pour le pays de Galles, pourquoi pas aussi pour le monde entier ?
Ce généreux sentiment trouva de l’écho dans bien des cœurs. On chargea M. Hughes de rédiger une lettre invitant les chrétiens de toutes les dénominations et de tous les pays à s’unir pour fonder une Société qui aurait exclusivement pour but la diffusion de la Parole de Dieu sur toute la surface de la terre.
Après deux années d’études et de préparatifs, le mois de mars 1804 vit se constituer la Société biblique britannique et étrangère. Dès la première séance du comité, une somme de 17.500 francs fut souscrite. M. Charles, retenu par des occupations urgentes, n’assistait malheureusement pas à cette séance ; mais il en apprit le résultat avec une très grande joie. Grâce à lui et à ses amis, les contributions du pays de Galles, provenant des classes les plus humbles et les plus pauvres, s’élevèrent à 48.000 francs.
Ainsi, le point de départ de la Société biblique, son principe fondamental est le désir commun à tous les chrétiens, quel que soit leur drapeau ecclésiastique, de servir Dieu en répandant sa Parole dans le monde entier.
Le premier acte du Comité fut de voter l’impression d’une Bible en gallois, à l’usage des écoles du dimanche du pays de Galles. A cette nouvelle, la joie et la reconnaissance de M. Charles furent grandes ; elles le furent plus encore lorsqu’il reçut, en 1806, le premier envoi de ces Bibles.
Parmi les principaux fondateurs de la Société, parmi ceux qui contribuèrent le plus à son développement et à son succès, il faut citer le révérend John Owen, qui en fut l’un des secrétaires, puis Steinkoff, Wilberforce, Josiah Prat, et, dans le pays de Galles, le Dr Warren, évêque de Bangor, et le Dr Burgess, évêque de Saint-David. Quant à M. Charles, il ne cessa, jusqu’à sa mort, de témoigner à cette œuvre, par un concours assidu, son intérêt et sa sympathie.
Mais les travaux de la société ne doivent pas nous faire oublier notre amie Mary Jones, qui déjà n’était plus une enfant.
Quand vint le moment où elle dut quitter l’école, elle se mit à tisser, comme ses parents. Sa Bible lui était plus chère que jamais, et la nouvelle de la fondation de la Société biblique, puis de l’arrivée à Bala d’une édition de Bibles galloises, lui causèrent une vive joie. En même temps qu’elle tissait et s’occupait de plus en plus des soins du ménage, car sa mère n’avait plus sa santé et ses forces d’autrefois, Mary avait appris le métier de couturière ; c’était une précieuse ressource lorsqu’il fallait faire face à quelque dépense extraordinaire ou imprévue. Les clients ne manquaient pas, et bien que Mary ne perdît jamais un moment, il lui arrivait souvent de trouver la journée trop courte pour ce qu’elle avait à faire.
Quant à Jacob, son asthme le tourmentait de plus en plus ; il en souffrait beaucoup lorsque revenait l’hiver avec ses vents froids et ses brouillards, mais, toujours patient et soumis, il supportait cette épreuve pour l’amour du Sauveur qui avait tant souffert pour lui.
De temps en temps, M. Charles venait à Abergynolwyn et à Llanfihangel ; il avait soin, dans ces occasions, de voir Mary Jones et de la tenir au courant des progrès de la Société biblique à Londres, ce vaste Londres, ce monde inconnu si loin du paisible petit village où vivait Mary Jones. Pendant que, dans la grande cité, l’arbre de vie croissait et se développait, bien peu de gens se doutaient que, pour en trouver les racines, il aurait fallu aller les chercher dans un coin retiré du pays de Galles ! C’est ainsi que Dieu emploie sur la terre les puissants et les humbles, les grands et les petits, l’or et le chaume, qu’il se sert de tous, qu’il agit par tous et pour tous. Dans l’exécution de son plan divin, il invite ses créatures à travailler avec lui à faire passer des âmes des ténèbres à sa merveilleuse lumière.

9ème samedi

9. Tel enfant, tel homme

Voici de nouveau notre héroïne à Llanfihangel, mais elle n’est plus Mary Jones. Du passé, il ne reste plus rien. Elle a épousé un tisserand, Thomas Lewis, et demeure à Bryncrug, près de Towyn, à une courte distance de Llanfihangel. Le changement de milieu et de situation n’a pas modifié le caractère de Mary ; l’automne n’a fait que mûrir les fruits de l’été.
Mary n’aurait pas quitté ses parents aussi longtemps qu’ils pouvaient avoir besoin d’elle ; si elle a épousé Thomas Lewis, c’est donc que le vieux Jacob et sa femme sont entrés dans leur repos.
Mais à Bryncrug, entourée de son mari et de ses enfants, ayant le souci d’un ménage dont elle portait seule la responsabilité, avec de nouveaux devoirs et de nouvelles difficultés, l’amour de Mary pour sa Bible grandissait de jour en jour.
Bien des choses avaient changé autour d’elle, mais le saint Livre restait le même, pénétrant toujours plus profondément dans son cœur, et se révélant toujours plus clairement à elle, par la puissance de l’Esprit de Dieu, comme son guide le plus sûr et son meilleur conseiller.
Si la vie de Mary avait été remplie à Llanfihangel, elle l’était bien plus encore à Bryncrug. Mais la décision et l’énergie dont elle avait toujours fait preuve continuaient à se montrer dans toute sa conduite. Elle voyait, dans la plus humble tâche, un service à accomplir pour Christ, et, par sa fidélité au devoir, elle exerçait une influence bénie sur tous ceux qui se trouvaient en rapport avec elle.
Que l’enfant d’une voisine eût besoin qu’on lui expliquât la leçon à apprendre pour l’école du dimanche, c’était à Mary qu’il s’adressait ; elle avait toujours du temps de reste pour faire part aux autres des enseignements qu’elle avait tant appréciés dans ses jeunes années. Sa connaissance de la Bible était telle qu’elle en donnait toujours des explications simples, claires et à la portée de tous. Avait-on besoin d’un conseil pour tailler une robe ou pour soigner une ruche d’abeilles, Mary était encore la personne la plus compétente, en même temps que la plus serviable des voisines.
C’est ainsi qu’à Bryncrug elle gagnait l’affection et la confiance de chacun, rendant honorable aux yeux de tous la religion du Dieu Sauveur.
Nous avons fait allusion à son savoir-faire dans le soin des abeilles ; elle y réussissait à merveille, et ses nombreuses ruches lui rapportaient de bons profits. On aurait dit qu’elle avait sur les abeilles le même pouvoir de sympathique attraction qu’elle exerçait sur ses semblables. Toujours est-il qu’aucune tête couronnée ne reçoit de ses sujets un accueil plus empressé et plus enthousiaste que celui que faisaient à Mary ces actives petites ouvrières, chaque fois qu’elle s’approchait des ruches. L’air s’assombrissait alors d’essaims pressés ; les abeilles se posaient sur elle par centaines, la couvrant de la tête aux pieds, mais sans jamais faire mine de la piquer. Elle les prenait quelquefois par poignées, comme s’il se fût agi de mouches, mais avec précaution pour ne pas les blesser. Il y avait comme un accord tacite entre Mary et ses abeilles ; on eût dit que celles-ci étaient heureuses et fières de travailler, elles aussi, à l’œuvre de Dieu dans le monde ; car Mary répartissait ses gains comme suit : L’argent qui lui revenait de la vente du miel était consacré aux besoins de la famille et du ménage, mais tout ce que rapportait la vente de la cire était partagé entre les diverses sociétés religieuses que Mary, en dépit de sa pauvreté, était heureuse de soutenir.
C’était d’abord, naturellement, la Société biblique britannique et étrangère. Mary n’était jamais plus heureuse que lorsqu’elle se trouvait avoir amassé une somme relativement forte, pour faire répandre dans le monde la Parole de Dieu. Elle s’intéressait aussi beaucoup à la Société des Missions en pays païens, et elle s’imposait pour la cause de l’Évangile bien des sacrifices restés ignorés.
Lorsqu’en 1854, une collecte fut faite à Bryncrug pour le fonds spécial destiné à envoyer en Chine un million de Nouveaux Testaments chinois (1), on trouva dans la bourse une pièce de 10 schillings soigneusement attachée entre deux pence ; c’était le don de Mary, la pite d’une servante dévouée et généreuse, remplie d’amour pour Dieu et de sympathie pour les besoins spirituels de ses semblables.

(1) Le 19 septembre 1853, à l’occasion du Jubilé de l’année suivante, le Comité décida de faire un appel spécial au public pour imprimer et envoyer en Chine un million de Nouveaux Testaments chinois. Une somme de 400,000 francs était jugée nécessaire à l’exécution de ce plan ; plus de 700,000 francs étaient déjà souscrits en février 1854, et les dons affluaient toujours. (Note du traducteur)

Un jour, Mary était assise sur le seuil de sa porte lorsqu’une voisine, Betsy Davis, s’approcha d’elle :
– Bonjour, Mary, pourriez-vous m’accorder un moment cet après-midi ? J’ai une robe à arranger pour mon aînée et je ne sais comment m’y prendre ; j’ai pensé que vous seriez assez bonne pour me le montrer.
– Volontiers, répondit Mary. Tous mes enfants sont à l’école, et mon mari est à Towyn : je puis donc disposer d’une heure ou deux. Montrez-moi votre ouvrage, Betsy.
Betsy étala le vêtement sur les genoux de Mary, qui vit d’un coup d’œil ce qu’il y avait à faire.
– Ce n’est ni bien difficile, ni bien long, dit-elle en riant. Défaites cet ourlet, Betsy, et je vous le rebâtirai avec des épingles ; vous gagnerez ainsi de quoi allonger votre robe, et je crois avoir du fil de la couleur qu’il vous faut. Je vais vous montrer comment je raccommode les robes de ma petite Mary quand elle les déchire, – ce qui lui arrive souvent en jouant avec ses frères. Vous ne trouverez plus ensuite la place de la reprise.
Les deux femmes travaillaient depuis un moment, lorsque Betsy rompit le silence :
– Vous devriez bien, Mary, me révéler votre secret pour vous tirer d’affaire comme vous le faites. Vous ne pouvez pas être riche, puisque votre mari est tisserand comme le mien et comme presque tout le monde ici, et néanmoins vous ne faites pas de dettes, vous paraissez avoir de quoi suffire à vos besoins, et même – ceci, je l’avoue, me dépasse et me semble tout à fait inexplicable – il vous reste encore de l’argent à donner !
– Ce n’est pourtant pas bien difficile à comprendre, répondit Mary en souriant. Si, avec un peu d’attention et de renoncement, nous pouvons économiser quelque chose pour l’œuvre de Dieu, n’est-ce pas la plus grande joie que nous puissions nous procurer ?
– C’est très bien en théorie, répliqua Betsy ; mais moi, je n’ai jamais rien à donner, et cependant, ayant moins d’enfants que vous, je dépense moins aussi.
– Eh bien ! Voici, ma chère Betsy, reprit Mary ; nous nous demandons – par « nous », je veux dire mon mari, mes enfants, moi, nous tous, enfin – de quoi pourrions-nous bien nous passer ? Chacun renonce à quelque fantaisie, et voilà autant d’argent de gagné. Nous mettons cet argent dans une boîte que nous appelons le trésor, et, chaque fois que nous y ajoutons quelque chose, nous pensons à la veuve qui mit sa pite dans le trésor du temple et aux paroles d’approbation que le Sauveur prononça à ce propos.
– Mais enfin, à quoi donc pouvez-vous renoncer ? Poursuivit Betsy, non sans quelque vivacité. Il me semble que nous autres, pauvres gens, ne possédons que le strict nécessaire ; il faut pourtant manger, boire et nous vêtir ?
– Ce qui n’empêche pas, si vous voulez bien y réfléchir, qu’il y a des babioles qui ne sont absolument pas nécessaires, même si elles sont agréables, répondit Mary. Ainsi, tenez : Thomas avait l’habitude de fumer une pipe tous les soirs. Un jour que nous examinions ce que nous pourrions faire pour l’amour du Sauveur, il me dit : « Eh bien ! Ma femme, je renoncerai à ma pipe du soir ». Je vous assure, Betsy, que les larmes m’en vinrent aux yeux, car je savais quel sacrifice mon mari faisait là. Puis vint notre fils aîné qui dit : « J’ai encore cette boîte dont mon patron m’a fait cadeau à Noël, et je la donne ». Notre Sally renonça à un ruban neuf que je lui avais promis pour son chapeau ; elle nettoya et repassa le vieux, et le porta avec plus de plaisir que s’il eût été neuf. Quant au petit Banny, il passa une journée entière à ramasser des branches sèches dans le bois, ce qui lui valut deux sous, qu’il donna pour sa part.
– Et vous ? Demanda Betsy, visiblement intéressée par ce qu’elle entendait.
– Oh ! Moi, j’ai la cire de mes abeilles ; ce que j’en retire va dans le trésor, avec ce que j’y puis ajouter. Et – écoutez-moi bien, Betsy – nous n’avons jamais été dans le cas de regretter ce que nous avions donné à Dieu. Il nous le rend au centuple en bonheur et en contentement d’esprit tels que Lui seul sait les donner.
– Je le crois sans peine, dit Betsy, car je ne vous entends jamais vous plaindre, et jamais je ne vous vois de mauvaise humeur ou mécontents comme les autres, et comme je le suis moi-même trop souvent. Eh bien ! Mary, je veux essayer votre système, quoi qu’il doive m’en coûter au début, puisque je ne suis pas accoutumée à ce genre d’économies.
– J’en ai pris l’habitude dès mon enfance, dit Mary, en mettant de côté les sous et les centimes pour acheter une Bible. Pendant six ans j’ai amassé tous mes petits profits, et l’habitude s’est trouvée prise.
– Et vous avez fini par avoir votre Bible ?
– Sans doute, et la voici, dit Mary, qui avait été chercher le précieux volume, qu’elle mit entre les mains de sa visiteuse.
Betsy le regarda, le retourna dans tous les sens et dit en le rendant :
– Je crois, Mary, que c’est en partie à cette Bible que vous devez d’être si différente de ce que nous sommes. Vous l’avez si bien lue, étudiée et apprise, que vos pensées, vos paroles et votre vie entière en sont pleines.
Mary leva sur son amie des yeux remplis de larmes de joie et lui dit d’une voix mal assurée :
– Chère Betsy, n’y eût-il qu’un peu de vérité dans vos paroles, je remercierais Dieu de ce que, dans sa grande miséricorde et dans son amour, il me permet, à moi, pauvre, faible et ignorante comme je suis, de rendre témoignage à sa gloire et à la puissance de sa sainte Parole.

10ème samedi

10. Ses œuvres la suivent

Notre histoire touche à sa fin. Mary est maintenant une vieille femme, vêtue à l’ancienne mode du pays de Galles. D’une main, elle s’appuie sur son bâton ; de l’autre, elle tient serrée contre sa poitrine sa chère Bible, sa fidèle compagne de tant d’années.
Nous connaissons peu cette dernière partie de son existence, les épreuves et les joies qu’il plut à Dieu de lui dispenser. Nous savons qu’elle eut huit enfants, dont elle vit mourir plusieurs, et qu’elle survécut à son mari. Un de ses fils, croyons-nous, habite maintenant l’Amérique.
L’affliction des enfants de Dieu n’est jamais sans espérance. Cette fidèle servante du Seigneur acceptait de son Maître la souffrance aussi bien que le bonheur : ses chagrins étaient sans amertume, les larmes qu’elle versa sur les tombes de ses bien-aimés n’étaient pas des larmes de désespoir. Si le dépérissement de « l’homme extérieur » lui avait enlevé la grâce et l’éclat de la jeunesse, du moins sa consécration à Jésus Christ, sa soumission à la volonté de Dieu, étaient restées les mêmes.
Le temps, en la séparant de ceux qu’elle aimait sur la terre, n’avait pu la séparer de l’amour de Jésus, ni diminuer son attachement à cette Parole du Seigneur « qui demeure éternellement ». Elle aimait sa Bible plus encore qu’autrefois, parce qu’elle la comprenait mieux, parce qu’elle avait maintes et maintes fois éprouvé que la Bible est la vérité.
Aussi, lorsque Dieu la rappela, lorsqu’elle entendit la voix qu’elle connaissait et qu’elle aimait depuis son enfance lui dire : « Monte plus haut ! » n’éprouva-t-elle aucune crainte ; confiante dans la bonté et dans la miséricorde de Dieu, qui l’avaient suivie tous les jours de sa vie, elle s’envola pour aller habiter dans la maison de l’Éternel, « qui n’est pas faite de main d’homme ».
Mary Jones mourut le 28 décembre 1866, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Sur son lit de mort, elle donna sa précieuse Bible au révérend Thomas Griffiths, qui, à son tour, en fit présent à M. Rees.
Cette Bible est aujourd’hui la propriété de la Société biblique britannique et étrangère ; c’est une Bible en gros format de la première édition de la Bible en gallois, publiée, en 1799, par la Société pour la propagation des connaissances chrétiennes. Dans ce volume Mary Jones y a écrit de sa main qu’elle a acheté ce livre en l’année 1800, à l’âge de seize ans.
C’est ainsi que, rassasiée de jours, et, comme Dorcas, pleine de bonnes œuvres, Mary Jones entra dans le repos réservé au peuple de Dieu. La gerbe était mûre et prête à être recueillie dans les greniers célestes.
On l’ensevelit dans le petit cimetière de Bryncrug, où une inscription rappelle l’influence qu’elle exerça et la part modeste, mais importante, qu’elle prit à la fondation de la Société biblique et étrangère.

11ème samedi

C’est la vue d’un vieux chêne majestueux qui nous révèle la puissance cachée en germe dans le gland ; de même, pour apprécier justement l’importance de l’histoire qu’on vient de lire, il faut embrasser d’un rapide coup d’œil les résultats du travail de la Société en question.
L’idée de sa fondation s’empara sur-le-champ et fortement de l’esprit public en Angleterre. On en peut juger par le rapide accroissement de son budget. De 17.275 francs, au début, il monta, la onzième année, à 2 millions, la cinquante et unième à 3 millions 725.000 francs, et atteignit enfin, en 1882, en recettes et en dépenses, le chiffre de 5 millions 700.000 francs.
Pendant les trois premières années, la Société mit en circulation 81.000 Bibles et Nouveaux Testaments ; en 1881, le nombre des volumes sortis de ses dépôts s’est élevé à 2.938.000.
En 1804, année de la fondation de la Société, la Bible existait en cinquante langues. Depuis lors, des traductions ont été faites et publiées en deux cent cinquante langues ou dialectes.
Mais de tels chiffres sont trop élevés pour parler clairement à l’imagination ; elle s’y perd. Mieux vaut examiner comment la Société procède dans ses opérations.
Lorsque le comité reçoit d’un lieu inconnu une demande de livres, il ouvre aussitôt une enquête. Les renseignements les plus précis et les plus sûrs sont fournis par les missionnaires à l’œuvre dans le pays d’où part la demande. Ce sont aussi les missionnaires qui sont les mieux qualifiés pour traduire la Bible, difficile mais noble travail, devant lequel ils ne reculent jamais. La traduction terminée, la Société l’imprime à ses frais, et expédie en franchise de port autant d’exemplaires qu’on en réclame.
Les habitants des îles des mers du Sud, par exemple, ont manifesté une joie et une reconnaissance vraiment touchantes en recevant des envois de ce genre ; ils s’inscrivaient bien des mois à l’avance pour avoir une Bible qu’ils payaient volontiers cinq et même dix francs, donnant par-là la preuve la plus claire de leur sincère désir de posséder la Parole de Dieu.
Il est souvent arrivé, comme à Madagascar, que l’orage de la persécution menaçât de tout détruire ; mais l’orage passait, la persécution s’arrêtait, et l’Évangile continuait à pénétrer au cœur même du paganisme. Ici, c’était un livre tout entier, là un chapitre, ailleurs un seul verset qui devenaient, entre les mains du Seigneur, comme autant de prédicateurs, muets mais éloquents !
Tandis que les martyrs succombaient au service de leur Maître, et que les survivants pouvaient s’écrier avec Élie : « Malheur à moi ! Je suis laissé seul, et ils cherchent ma vie pour la détruire ! », les Bibles, silencieux messagers, passaient de main en main, l’œuvre se poursuivait, et le royaume de Dieu venait, non pas avec éclat, mais avec une tranquille et irrésistible puissance, apportant l’ordre dans le chaos et la lumière dans les ténèbres.
En certains pays – la Russie, par exemple – où la présence de missionnaires n’est pas tolérée, la Bible est bien reçue par le peuple. Quelques faits se rapportant à une guerre russe le prouvent avec évidence.
Un agent de la Société biblique, résidant à Varsovie, avait l’habitude de visiter les infirmeries, accompagné de ses filles, et leur arrivée était partout saluée par des transports de joie. « Nous avons souvent vu », écrit-il, « des soldats assis sur le rebord d’une fenêtre, guettant notre approche, et, du plus loin qu’ils nous apercevaient, nous faisant des signes d’amitié. Dès notre entrée dans l’infirmerie, nous étions assaillis par les hommes qui n’avaient pas encore reçu de Bibles. Les mourants eux-mêmes, inconscients en apparence de tout ce qui les entourait, faisaient un dernier effort pour tendre la main et recevoir un exemplaire des saintes Écritures. Lorsque nos filles se penchaient sur eux pour leur demander s’ils désiraient qu’elles leur lussent quelques versets, un sourire illuminait leurs traits contractés, et ils murmuraient : « Oui, lisez et laissez-nous ensuite le livre en souvenir, pour le cas où nous guéririons ».
Pendant cette guerre, les colporteurs de la Société ont suivi l’armée sur les champs de bataille ; ils ont vendu environ quinze mille volumes à des soldats qui les envoyaient chez eux aux parents bien-aimés qu’ils pouvaient ne jamais revoir. À la célèbre foire de Nijni-Novgorod, où tout le commerce de la Russie se donne rendez-vous, la Société a une baraque près de la maison du gouverneur, et y vend en moyenne dix mille volumes.
Voici une nouvelle preuve de la puissance de la Bible et de l’influence qu’elle exerce même sans aucun concours humain.
Un habitant d’une petite ville des rives de l’Adriatique dut quitter sa demeure et se fixer à Naples. Là, il fut amené par un pasteur vaudois à la connaissance de la vérité ; il la reçut dans son cœur et devint membre de l’église de ce pasteur. Établi plus tard à Florence, il envoya à un ami resté au village une Bible accompagnée d’une lettre renfermant ces mots : « Ce livre a fait du bien à mon âme ; lisez-le, et il fera aussi du bien à la vôtre ». Le conseil fut suivi, et le livre fut en si grande bénédiction à celui qui l’avait reçu, qu’il réunit ses amis et ses parents pour le lire avec eux. L’opposition et même les persécutions ne lui manquèrent pas ; mais il ne se laissa pas ébranler. Les réunions continuèrent, et il se forma un petit noyau de gens ayant reçu l’Évangile dans leur cœur et prêts à faire profession de leur foi, quoi qu’il dût leur en coûter. Le pasteur de Naples, appelé à leur donner la cène, décrit ainsi ses impressions : « J’ai reçu au milieu de ces amis un encouragement comme les serviteurs de Dieu en reçoivent rarement, compensant, et au-delà, les travaux et les peines de toute une vie. Ils m’attendaient avec impatience, et leur première question fut : « Nous participerons cette fois au repas du Seigneur, n’est-ce pas, monsieur ? » Je leur représentai de mon mieux tout le sérieux de cette cérémonie ; mais mes observations ne servaient qu’à rendre leur désir plus vif.
Pendant plusieurs jours, nous eûmes de fréquents entretiens sur ce sujet, et, lorsque je crus le moment venu, je les soumis à un petit examen pour juger de leur connaissance des choses de Dieu. Trente d’entre eux me donnèrent la plus entière satisfaction. Nous célébrâmes la cène avec une émotion profonde. Pendant la dernière prière, plusieurs sanglotaient, et tous avaient les larmes aux yeux. Le service terminé, une des personnes se leva et dit : « Je ne sais ni lire ni écrire, mais, par la grâce de Dieu, je sais que j’étais aveugle et que maintenant je vois » (2)
(2) On pourrait relever bien des faits analogues dans l’histoire du colportage en France. Voyez, ci-après, l’Appendice (Note du Traducteur).
Nardini, colporteur à Padoue, raconte ce qui suit :
« Ayant appris que dans un village près de Vicence un repasseur était mort après avoir rendu témoignage à l’Évangile, je me rendis sur les lieux pour me renseigner exactement. Cet homme s’appelait Batista ; il n’était pas marié et vivait avec ses frères. Il avait été converti uniquement par la lecture d’une Bible qu’un colporteur de passage lui avait vendue. Avant sa conversion, survenue en 1872, c’était un homme sans principes et un incrédule ; mais il fut transformé, et il pressait tous ceux qu’il rencontrait de recevoir l’Évangile. Le soir, surtout en hiver, et le dimanche, il invitait ses amis à se joindre à lui pour lire la Bible et s’entretenir des grandes vérités qu’elle enseigne. Batista mourut au mois de juillet 1877, à l’âge de quarante ans, ayant sa Bible sous son oreiller. Sa vie et sa mort produisirent une impression profonde sur ses voisins, et sa mémoire est bénie dans son village. Il n’avait jamais eu l’occasion d’entrer dans un temple, et n’avait jamais vu de pasteur.
Le colportage est un moyen si puissant de propager les saintes Écritures, qu’il ne sera pas hors de propos d’en dire ici quelques mots.
Chacun sait qu’un colporteur est un homme qui porte sa marchandise sur son dos ; mais on peut dire du colportage de la Bible que c’est une création de la Société Biblique, et que l’œuvre du colporteur, pour être moins relevée aux yeux du monde que celle du missionnaire, n’est ni moins glorieuse ni moins utile.
Un de ces ouvriers a vendu dans les Pays-Bas, dans l’espace de quarante ans, 139.000 exemplaires des Saintes Écritures. Lorsqu’il fut couché sur son lit de mort, sa chambre se remplissait de visiteurs avides d’entendre le témoignage que rendait à la vérité ce brave vieux chrétien, et de constater que, jusqu’à la fin, sa foi dans la Parole de Dieu, qu’il avait tant travaillé à faire connaître, demeurait ferme.
L’œuvre du colporteur, personne d’autre que lui ne pourrait la faire. Il apporte la Bible dans des localités éloignées des grands centres, à des populations clairsemées, ignorantes et souvent grossières, qui ne reçoivent presque aucune impression du dehors. En Norvège, par exemple, beaucoup de chaumières sont éloignées de tout village de quarante à cinquante milles, et leurs habitants ne verraient jamais les saintes Écritures sans ces hommes dévoués qui vont par monts et par vaux, dans tous les replis de la campagne, portant avec eux la Parole de vie.
Il arrive souvent que les colporteurs, par quelques simples mots d’explication, triomphent de l’indifférence et de l’hostilité de gens qu’ils décident à acheter la Bible et à écouter la vérité. S’ils sont de vrais et fidèles chrétiens, aimant la Parole de Dieu, le seul témoignage que les colporteurs rendent au bien qu’elle leur a fait à eux-mêmes prouve ce qu’elle peut faire pour d’autres. S’ils sont, en outre, intelligents et connaissant bien la Bible, ils éveillent l’attention des gens superficiels ou les consciences endormies, par la citation de quelque passage faite à propos.
Voici un exemple qui prouve que le colporteur peut être autre chose qu’un simple marchand de livres. Nous citons textuellement le rapport d’un colporteur allemand.
« Un jour, après le repas de midi, j’entrai dans la maison d’un menuisier. Je le trouvai faisant la sieste, et mon premier mouvement fut de ne pas le déranger. Mais je ne me sentais pas la conscience tranquille et, après un moment d’hésitation, j’allais droit à lui et le réveillait en lui disant :
– Voulez-vous acheter une Bible ?
– Je suis catholique, murmura-t-il, et je n’ai pas besoin de Bible.
Sur quoi il se retourna pour reprendre son somme.
– Vous dites cela, lui répondis-je, mais Dieu dit : « Réveille-toi, toi qui dors, et te relève d’entre les morts, et Christ t’éclairera »
Réveillé tout à fait, mon homme s’assit sur son lit.
– Je vous ai réveillé avec intention, lui dis-je, sans m’inquiéter de savoir si cela vous serait agréable ou non ; de même, Dieu veut, par sa Parole, vous réveiller de votre sommeil spirituel.
– Mais il nous est défendu de lire ce livre, dit-il.
– De quel droit un homme vous défend-il ce que Dieu vous ordonne ? Plutôt obéir à Dieu qu’aux hommes.
Il ne répondit pas d’abord, puis il me dit :
– Un fait que j’avais oublié depuis longtemps me revient en mémoire. Il y a vingt-cinq ans, je travaillais à la journée à Hambourg. Mon camarade de chambre avait l’habitude de lire sa Bible chaque soir, et il me disait précisément ce que vous venez de me dire : qu’il fallait obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Il me semble encore entendre sa voix, et peut-être avez-vous été envoyé pour raviver ce souvenir avant qu’il soit trop tard. Eh bien ! Oui, je lirai la Bible. La mort peut être proche. Pas plus tard que l’autre jour, je suis tombé d’une échelle et c’est un miracle que je ne me sois pas tué ; il se peut que Dieu ait voulu m’épargner pour me donner le temps de me réveiller comme vous m’avez engagé à le faire.
Disant cela, il acheta une Bible en exprimant son regret de ne pas l’avoir fait plus tôt ».
Un colporteur de Bohême rapporte cet autre fait bien remarquable.
A la fin d’une longue journée, il rentrait tout découragé de n’avoir rien vendu. De tout le village, il ne restait plus qu’un pâté de maisons qu’il n’eût pas visité, et il ne se préoccupait pas d’y aller parce qu’il savait qu’une de ces maisons était habitée par un ennemi déclaré de la Bible. Cependant sa résolution de ne pas y aller le troublait. Il n’ignorait pas que le devoir du colporteur est de pénétrer partout, et il se rappelait cette parole : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe ! » C’était aussi ce qu’il avait à faire, et il n’y faillirait pas. – « Allons ! Cœur tremblant ! Courage et frappe ! » Se dit-il à lui-même ; « que sais-tu de ce qu’il en résultera ? »
Il prit courage, alla droit à la porte redoutée, frappa, et lorsque le maître vint en personne lui ouvrir, il ne trouva pas autre chose à dire que ces mots : « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe ! »
L’individu à qui s’adressaient ces paroles demeura comme stupéfait, et le colporteur ajouta :
– Je ne suis pas un marchand comme les autres ; c’est Jésus lui-même qui se tient aujourd’hui à la porte de votre cœur. Vous pouvez bien me repousser, mais ne le repoussez pas, Lui. Croyez seulement en sa Parole ; je vous l’apporte, Il ne vous mettra pas dehors.
Le colporteur s’arrêta, comme effrayé de sa hardiesse, mais ne reçut pas un mot de réponse.
Cet homme tant redouté à qui il parlait appela sa femme et sa fille :
– Il ne faut pas laisser partir ce brave homme, leur dit-il ; il soupera avec nous.
Introduit dans la maison, le colporteur fut écouté avec une attention constante pendant qu’il exprimait librement tout ce qu’il avait dans le cœur. Et plus tard, quand vint le moment de s’asseoir autour de la table pour le repas, on lui demanda de rendre grâces.
Ce n’est pas ici le lieu de raconter l’œuvre accomplie en Angleterre par la Société. Les hôpitaux, les asiles de toutes sortes reçoivent d’elles des dons considérables.
Que personne ne dise que ce qu’il peut donner n’est qu’une goutte d’eau dans l’Océan, et, par conséquent, sans valeur. Les grands fleuves n’existeraient pas sans les petits ruisseaux. Pas une goutte d’eau n’est perdue, ni inutile ; elles concourent toutes à former un ensemble d’une valeur infinie.
Et maintenant, chers amis, jeunes et vieux, si la lecture de ces pages a réveillé dans vos cœurs plus d’ambition pour la gloire du Maître, plus de renoncement à vous-mêmes et plus d’ardeur au service de Christ, plus d’amour pour la Parole de Dieu et plus de zèle pour la répandre – alors, cette simple histoire de la pauvre fille du pays de Galles et de sa Bible n’aura pas été écrite en vain.

Appendice

Un seul fait, tiré des rapports du colportage en France, donnera une idée du bien que peut faire, dans des milieux où l’Évangile n’a pas encore pénétré, ce genre d’évangélisation, lorsqu’il est pratiqué par des serviteurs à la fois sincèrement pieux et intelligents.
À la fin d’une longue et fatigante journée de travail, dans un village du midi de la France, le colporteur prit son repas dans l’auberge et y demanda une chambre pour la nuit. Avant de se retirer, il dit à l’aubergiste et à sa femme, restés seuls, qu’il avait l’habitude de lire quelques versets de la Bible chaque soir, et il leur demanda s’ils désiraient qu’il les lût à haute voix avec eux. Ils y consentirent, et après quelques mots d’explication sur ce qu’il avait lu, le colporteur, dans sa prière, demanda à Dieu de bénir ses hôtes et tous les habitants du village, et de faire pénétrer dans tous les cœurs la lumière de sa Parole.
Le lendemain, pendant que le colporteur visitait les environs, l’hôte et sa femme allaient de porte en porte, racontant ce qui s’était passé chez eux la veille au soir, et comme quoi cet homme parlait si bien de Dieu et priait en français, demandant tout simplement ce qu’il désirait. Le soir même, plus de trente personnes, au nombre desquelles le maire et l’instituteur, étaient réunies à l’auberge pour entendre une chose aussi extraordinaire – un homme vêtu comme eux, parlant leur langage, évidement un simple ouvrier, qui lisait et expliquait l’Évangile, et surtout qui parlait à Dieu comme on parle à un ami ! – Cela bouleversait toutes les idées qu’ils s’étaient faites jusque-là de « la religion ».
Le colporteur passa au milieu de ces amis improvisés une soirée bénie, à l’issue de laquelle chacun voulut se munir du livre d’où avaient été tirées toutes les bonnes choses qu’ils avaient entendues.
Comment ne pas voir dans un tel fait, tout simple qu’il est, un de ces « petits commencements » de la grande œuvre de Dieu sur la terre ? Qu’un évangéliste, un pasteur, viennent plus tard, à passer dans ce village, ils y trouveront le terrain tout préparé pour recevoir la bonne nouvelle du salut.
Nous pourrions citer bien d’autres faits qui démontrent l’utilité, la nécessité du colportage et la puissance de la Parole de Dieu ; mais ces détails ne seraient pas ici à leur place. Je ne puis pourtant pas déposer la plume sans consigner ici un souvenir ému et reconnaissant à cette humble servante du Seigneur, Mary Jones, dont Dieu s’est servi.

FIN

 

 LA PROCHAINE FOIS, TU TROUVERAS UNE NOUVELLE HISTOIRE :

LE SECRET D’YVAN !